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Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie

De
152 pages
Au Congo, comme dans de nombreux pays d'Afrique, la sorcellerie reste une valeur sûre, y compris pour les Africains qui ont quitté l'Afrique. Il n'y a qu'à voir le nombre de "marabouts" et de "médium" qui proposent leurs services en France et que les occidentaux regardent avec un certain amusement. Le but de ce livre est de montrer d'où vient cette croyance dans la sorcellerie, de montrer à quel point elle est importante au point de provoquer ordre et désordre social.
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Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie

site: \vww.librairiehannattan.cOtn cliffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr cg L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00437-7 EAN:9782296004375

Gaston M'betnba -N doutnba

Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie
Ordre ou désordre social

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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Mouhamed Lemine QuId EL KETTAB, Ouadane, port caravanier mauritanien, 2006. Mouhamed Lemine QuId EL KETTAB, Facettes de la réalité mauritanienne, 2006. A. C. NDINGA MBO, Introduction à l 'histoire des migrations au Congo-Brazzaville. Les Ngala dans la cuvette congolaise. XVIr-XIX siècles, 2006. Pierre N'GAKA, Le droit du travail au Congo Brazzaville, 2006. Doudou SIDffiÉ, Démocratie et alternance politique au Sénégal,2006. Pierre Bouopda KAME, La quête de libération politique au
Cameroun, 2006. Amadou BOOKER SADJ!, Le rôle de la génération charnière ouest-africaine. Indépendance et développement, 2006. Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine, 2006. Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la crise du système ivoirien, 2006. Jean-Marc ÉLA, Anne-Sidonie ZOA, Population et sécurité: les nouveaux enjeux de la fécondité et des migrations africaines,2006. Noël LE COUTOUR, L'Afrique noire à l'époque charnière.
1783, du troc à la découverte, 2006. Frédéric Joël AlVO, Lejuge constitutionnel Afrique, 2006. et l'état de droit en

Denise Landria NDEMBI, Le travail des enfants en Afrique subsaharienne : le cas du Bénin, du Gabon et du Togo, 2006. Djibo HAMAN!, Contribution à l'étude de l'histoire des états Hausa, 2006. Djibo HAMAN!, Le sultanat touareg de l'Ayar, 2006. Pierre NKWENGUE, L'union nationale des étudiants du Kamerun, 2006. Auguste ILOKI, Le droit des successions au Congo (tome I et

II), 2006.

A Gloria Fanny «l'hopitaliste» et à Claire, mes premières lectrices et mes amours

Avant-Propos

En Afrique, la sorcellerie reste une réalité de tous les jours. Elle explique beaucoup de choses, les maladies, la mort, mais aussi beaucoup de petits soucis quotidiens que l'on peut résoudre en agissant contre les influences néfastes. En Afrique, on ne meurt pas de microbes.La maladie est le fait d'un dysfonctionnement social, c'est-à-dire qu'on devient malade parce qu'on a transgressé les règles de la vie sociale. Du coup, la mort est la conséquence de cette déviance. Pour les Africains, on est malade parce qu'il y a un conflit social entre les gens. Le conflit provoque des frustrations et les frustrations engendrent la maladie. Si celle-ci n'est pas soignée, elle peut entraîner la mort. Les Africains en général croient à la mort naturelle, mais ils pensent que s'il y a un décès (qu'il s'agisse d'un adulte ou d'un enfant) c'est la sorcellerie qui est responsable, d'où par exemple la grande incompréhension qui existe à propos du SIDA. Pour les Occidentaux et tous ceux qui ont étudié, la maladie a des explications scientifiques (contamination par voie sexuelle, par voie sanguine, contamination mère-enfant) mais bien souvent, en Afrique, le discours est très différent. On parle de sorcellerie, d'où la difficulté qu'il y a à lutter contre cette maladie qui fait tant de ravages. Dans cet ouvrage, je mettrai donc l'accent sur la sorcellerie parce qu'elle est de toutes les manifestations

occultes celle qui provoque le plus de conflits au sein des clans et des lignages, parce que si elle est à l'origine d'un certain ordre social, elle provoque aussi d'une certaine façon un désordre social. Dans ce travail, il sera question de l'ethnie Kongo, l'un des peuples qui ont le plus influencé l'histoire, les civilisations et la vie économique du Bassin du Congo, depuis la fin du XVème siècle. Les Kongo peuplent aujourd'hui le nord de l'Angola, le Bas-Zaïre (RDC) et le Sud de la République du Congo. Mes recherches ne concernent pas un territoire aussi vaste. Pour des raisons pratiques et d'objectivité, j'ai travaillé sur les Kongo de la République du Congo, précisément ceux de la région du Pool qu'on appelle les Bakongo. Pour éviter toute confusion terminologique, je précise que le terme Bakongo est utilisé pour désigner plusieurs Kongo. Le terme «Ba» marque le pluriel. Pour le singulier, on utilise le préfixe « Mu» qui se prononce «Mou» et on parle donc de Mukongo, pour désigner une personne seule, un Kongo. Par commodité d'écriture, j'ai choisi de nommer « Bakongo» toutes les personnes de l'ethnie Kongo qui résident dans la région du Pool. Ce livre est le résultat d'une longue observation ethnologique menée en pays Bakongo, dont je suis moimême originaire.

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Introd uction

La croyance en la sorcellerie, appelée kindoki est presque générale au Congo et plus particulièrement chez les Bakongo. Elle suscite de nombreux conflits à l'intérieur du clan et entraîne parfois la partition de celui-ci en petits fragments qui conservent des rapports plus ou moins tendus entre eux. Ce phénomène connu sous le nom de kabana (qui veut dire partage, division) explique la présence de nombreux hameaux minuscules dans la région du Pool. Certains de ces villages abritent moins de deux personnes. Les querelles émanant de soupçons que l'on porte sur tel ou tel autre membre du clan rendent toute cohabitation impossible. L'individu qui est qualifié de « sorcier» par la société est souvent contraint de quitter son village natal pour en fonder un nouveau où il vivra avec sa femme, ses enfants et ceux de ses neveux qui n'osent pas l'abandonner. Tous ces tracas contribuent à l'affaiblissement du groupe clanique, à la désintégration de son unité. Seule la lutte contre la sorcellerie, affirment les Bakongo, peut sauvegarder cette unité perpétuellement menacée. Pour cela, il faut trouver une arme efficace et peu coûteuse. Le féticheur, encore appelé kiwuni étant devenu maître dans l'art de tromper et de

fausser, le Mukongo s'est tourné très tôt vers la religion chrétienne dans l'espoir de trouver une solution durable à son problème, à savoir l'élimination radicale de la sorcellerie. Peu à peu, il s'est aperçu que la religion des Blancs n'avait pas assez de force pour annihiler le mal qui le harcèle nuit et jour et qu'il fallait, pour obtenir de bons résultats, renforcer le pouvoir chrétien par une puissance occulte traditionnelle. Ainsi sont nés, l'un après l'autre, au sein du groupe Bakongo, du fleuve Congo à l'Atlantique, les mouvements religieux syncrétiques. Chose curieuse, les principaux fondateurs de ces mouvements sont pour la plupart d'anciens pasteurs protestants et d'anciens cathéchistes catholiques. Parmi ces «sectes» religieuses, nous pouvons citer: le kimbanguisme, le matswanisme (politico-religieux), le kakisme, le lassysme, le kinkunguna et la croix-koma. Toutes ces sectes semblent présenter un point commun: la lutte contre la sorcellerie. La création de ces sectes religieuses syncrétiques constitue une réaction contre le christianisme occidental qui ne tient pas toujours compte des réalités africaines. Les populations christianisées ont l'impression d'être vidées d'elles-mêmes, d'avoir perdu leur personnalité propre. L'église chrétienne les a placées dans un monde psychologique et culturel pour lequel elles ne sont pas faites. Balandier au cours d'une enquête s'entendit, répondre par un prêtre d'une des églises séparées: « la religion chrétienne ne nous convient pas elle nous fait abandonner nos habitudes. Nous ne savons plus si nous sommes encore des Bakongo, des Bassundi, des Balari ». (G.Balandier: L'Afrique ambiguë).

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Parmi les habitudes mises en relief par le prêtre dissident, se trouve la lutte contre la sorcellerie. Une religion n'est valable que lorsqu'elle se donne pour mission la chasse aux sorciers qui, pense-t-on, démolissent la vie des villages africains. Une religion qui prétend tuer les sorciers, guérir les malades et les infirmes attire plus de fidèles que celle qui se contente d'enseigner la parole de Dieu contenue dans la Bible. Les années passent, les enfants grandissent, les jeunes mûrissent, les vieux meurent et personne ne se défait de cette croyance. La croyance en la sorcellerie reste présente dans l'imagination des hommes et on feint de ne pas y croire ou d'ignorer ce phénomène, car la sorcellerie est un sujet tabou. Qui trop en parle attire la colère des sorciers ou les soupçons du peuple. Lorsqu'on s'établit dans un village Bakongo de quelque district du Pool dans l'intention manifeste d'étudier tous les phénomènes relatifs à la sorcellerie, les interlocuteurs deviennent muets, même les vieillards qui sont considérés comme les gardiens de la culture traditionnelle. La sorcellerie chez les Bakongo est donc un sujet tabou. On n'en parle presque pas sinon timidement et souvent dans un langage qui n'est pas accessible au commun des Kongo et encore moins aux étrangers, fussent-ils Européens, Asiatiques, Océaniens, Américains ou Africains d'ailleurs. Parler de la sorcellerie à un étranger équivaut à livrer un secret quelconque de la tribu.

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Dans les villages, les familles, lorsqu'une personne meurt, tout le monde s'alarme, crie vengeance, accuse le sorcier d'être l'auteur de cette fin tragique. Il est rare d'entendre les gens dire qu'un individu est décédé de mort naturelle. C'est plutôt l'expression: «Dia bandidi» qui veut dire « il a été mangé» . Malgré ce silence quasihypocrite, on est souvent amené à se poser la question de savoir si la sorcellerie existe réellement ou si elle n'est pas une pure invention de l'esprit humain. La sorcellerie connue sous le nom de kindoki continue de perturber les sociétés africaines et donne toujours des sueurs froides aux Bakongo. Cette crainte est loin de disparaître; il suffit, note Martial SINDA, « de jeter un coup d'œil dans un livre datant du XIVe ou du XVème siècle et traitant des problèmes africains et notamment de la sorcellerie pour conclure que la situation est identique à celle qui existait auparavant ». Les temps ont certes changé, mais la croyance en la magie ou en la sorcellerie persiste. Le but essentiel de cet ouvrage est de décortiquer la notion de sorcellerie chez les Bakongo, de déceler l'origine du phénomène, le domaine qu'il couvre et son fonctionnement, mais également les moyens dont disposent les hommes pour découvrir les sorciers.

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PREMIÈRE PARTIE

Les Kongo, les Bakongo

Chapitre I Qui sont-ils?

Le Sud de la république du Congo-Brazzaville est dominé par un seul groupe ethnique: les Kongo Ce groupe est subdivisé en une multitude de sous-ethnies ou tribus plus étanches que celles du Nord du Congo, du fait d'un fonds linguistique et culturel commun lié à leur communauté d'origine: les Royaumes de Kongo, de Loango, de Ngoyo et de Kakongo, ces trois derniers longtemps vassaux du premier. Les Kongo occupent les régions méridionales de la république du Congo et du Congo Démocratique (ex-Zaïre). Des migrations très anciennes les avaient amenés de l'actuel Angola, où leur capitale, Mbanza-Kongo, fut plus tard rebaptisée San-Salvador par les colonisateurs portugais. Comme le souligne Pierre Yennetier, «le royaume de Kongo connut son apogée au Xye siècle, mais s'affaiblit à la suite de querelles intestines lorsque les royaumes vassaux s'affranchirent de l'autorité centrale »].

1

Pierre Vennetier:

Géographie du Congo Brazzaville. Ed. Gauthier

Villars, Paris, 1966 p.5?