//img.uscri.be/pth/35534f64e7b55d52c572fd3168a4c6e6cf0cd94b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les begaiements du secret

De
104 pages
Les secrets de famille paraissent parfois anodins, venus tout droit d'une époque révolue, où convenances et "qu'en dira-t-on" régnaient en maîtres. Comment un enfant peut-il produire du savoir, enrichir sa connaissance, devenir un adulte serein et vivre en harmonie avec lui-même, alors que plane sur sa vie l'aile sombre du secret?
Voir plus Voir moins

Myriam HUGON

LES BÉGAIEMENTS DU SECRET
Préface de Martine Lani-Bayle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITAUE

cg L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4329-3

PREFACE

« Mon âme a son secret, ma vie a son mystère. » Alexis-FélixArvers(1806-1850).

Je vais te dire un secret... Chut! Qui parmi nous n'a prononcé ou entendu pendant son enfance, au creux de l'oreille, cette petite phrase paradoxale autant qu'attrayante? Un secret serait ainsi ce qui se dit, se chuchote dans l'intimité d'une proximité mais en interdisant de dire, quand on commence à savoir garder, «retenir» - donc à avoir la possibilité de donner quelque chose de soi -, et que l'on expérimente ce fantastique pouvoir? Ou serait-ce ce qui nous perturbe voire nous obsède quand, éloigné de ce circuit où ce qui est tu se dit, nous en percevons non plus les mots, mais un bruissement hermétique nous excluant et nous aliénant?

Avec ou sans mot de passe...
«Je veux soulever la pierre: il y a quelque chose dessous. Je percerai le mystère. Ce n'est pas la blessure que je cherche, mais je sens en elle une certitude, une conviction, un secret, une clé. » François-Marie Banier.

Ce n'est pas le secret en soi qui est pervers, mais son (més)usage. Comme le remarque Geneviève Delaisi de 7

Parseval, il est de bons et de mauvais secrets, catégories que Evan Imbert Black subdivise encore: les doux et les essentiels pour le côté bénéfique ou nécessaire; les toxiques et les dangereux pour l'aspect maléfique ou pervers. Signes de la mise en place de la frontière d'avec les autres (phase sadique-anale assumée, disent les psychologues), les premières sortes de secrets riment souvent avec respect: qui n'a remarqué que tout n'est pas bon à dire, que tout un chacun dispose d'un «jardin secret» qu'il est important de préserver? A l'ère de la transparence utopisée, il n'est pas inutile de le rappeler. Mais cette face du secret ne doit pas voiler son revers, quand il rime cette fois avec intrusion et prise de pouvoir sur la vie propre de l'autre, qui se trouve alors assujetti à une (non)parole: l'ouverture au savoir est lancée (puisque les faits sont là) en même temps qu'elle est interdite. Si les deux pulsions gardent une même intensité contraire, alors c'est la sidération et l'interdit de savoir s'étend aux autres zones non concernées, jusqu'à ériger l'ignorance en principe; sinon l'une des forces l'emportera momentanément sur l'autre, oscillant en toute instabilité entre avidité et refus de savoir, avec parfois des pointes de fixation plus ou moins longues et extrêmes sur l'une, ou l'autre.

Quand le chemin des mots se ferme...
« Entre ses lèvres et sa main la vérité se perd. » François-Marie Banier. « La vérité ne dépend pas du Jait que les soient dites ou non. » Christian Garcin.

choses soient ou non - n'laisdu Jait qu'elles

Quand l'espace d'un secret toxique ou dangereux apparaît dans une vie, celle-ci peut se transformer en quête absolue et tout le reste autour s'efface au profit de cette recherche. Recherche en soi, donc recherche existentielle: comment celle-ci peut-elle alors donner lieu à une recherche scientifique? A moins que toute recherche scientifique ne soit in fine celle d'un secret présumé se dérobant à l'infini: on le sait, si l'on s'accorde un 8

mInImum de lucidité, que l'origine de toute recherche (tout comme sa finalité d'ailleurs) est en soi. Alors choisir sciemment de travailler précisément sur ce que l'on ignore car détenu par d'autres n'est pas un mince enjeuau risque de perdre son objet si jamais il apparaissait au grand jour: su, est-ce toujours un secret? Non su, c'est la porte ouverte à toutes les projections: chacun peut en effet y mettre ce qu'il veut ou ce qui l'arrange, puisqu'on ne sait past... Ainsi ce thème est-il à la fois très en vogue (tout le monde se sait concerné à quelque niveau que ce soit par des secrets) et intraitable, non détachable de la subjectivité et de l'implication qui le nourrissent: comme par définition on ne peut pas le savoir, alors on peut voir partout des secrets et surtout, les estimer à la source de tout ce qui chronologiquement se passe après et quelque que soit les laps de temps intermédiaire, même quelques générations plus tard (on « choisit» la conséquence dans un si vaste champ)... Or qu'en sait-on? Refus de tous les mots, ils deviennent alors source de tous les maux: traquons donc les secrets, soulevons les voiles et ouvrons les vieux placards et les portes tentantes (oubliant que Barbe Bleue n'est jamais loin, qui veille...) : telle est devenue l'utopie actuelle.

Renouer la chaîne de la parole
« A cet instant-là, on se rend compte qu'on ne peut plus se contenter de raconter, qu'i! faut gratter pour contprendre. » Daniel Mermet. « Parfois rien n'explique. » Sylvie Gracia.

La question est des plus complexe - mettre des mots en face de
ce que l'on ignore -: comment la traiter avec finesse et sensibilité, sans condamner, sans inventer? Comment mettre du dit sur ce qui ne se dit pas sans passer à côté de l'essentiel? Déjà, il convient de ne pas se laisser piéger par cette impasse en

« J'imaginais ces paroles qu'i! ne prononcerait Gavalda, Je l'aimais, le Dilettante 2002.

1

jamais...

», Anna

9

reconnaissant que ce que l'on peut dire par-delà le refus de dire est déjà une autre histoire. . . Car c'est la rupture dans la chaîne de la parole, avec des maillons jalousement gardés par le poseur de secret - un proche, en général -, qui génère l'effet malfaisant de ces secrets. Ne nous trompons pas de cible: ce qui pèse est que quelque chose (touchant de près) soit interdit de mots, et non ce qui est interdit (qui en général est « connu », souvent entenducomme on l'a vu au début -, d'où les déceptions quand le dévoilement opère ouvertement et que soudain la baudruche se dégonfle).

En effet un secret se manifeste - et souvent se sait2 - car il
suinte (secret vient de sécréter) mais son motif se transforme en se maintenant comme se dégradant: celui qui reçoit le secret (et donc le perçoit malgré lui, malgré eux), ou à qui il est imposé, voit son comportement marqué: s'il s'agit d'un enfant, cela se remarque car il ne pose plus ou pas de questions; il vit dans le présent; il croit sans discuter ce que disent les poseurs du secret; il ressent un attrait parfois fort et souvent surprenant pour des formes de passé éloignées du secteur concerné. La question est fort délicate on le voit, elle ne doit pas être confondue avec l'énigme fondamentale qui nous agitee) tous mais qui se trouve alors masquée, à tout le moins en rivalité avec l'imposition d'un secret qui peut alors en prendre place, créant en cet endroit une illusion dommageable pour le développement. Cette question est celle des liens inextricables entre les mots, le savoir et la vie. Le rapport au savoir apparaît ainsi tout sauf neutre: parfois ce qui est su tue ou damne (cf. Adam et Ève...) et c'est bien pour tenter d'éviter un tel destin que des secrets sont en toute bonne foi mis en place: souvenons-nous d'Œdipe...

2 « Les Klimt tout raconté: ans (en voilà famille, Folio

cachent le livret de famille. Inutile, ma grand-mère m'a il y a eu un autre enfant avant moi qui est mort à trois un secret I) », François-Marie Banier, Balthazar fils de n° 1828, 1985. 10

D'aveuglement

en bégaiement
Alors nous nous son1mes dit que point n'était besoin de quelqu'un pour porter les nouvelles, qu'il y avait des choses que nous savions depuis le com1!lencement. Des choses que nous avions toujours sues, quand bien même avec le temps nous finissions par les oublier, chacun de nous ici et d'autres comme nous, ailleurs dans d'autres fermes et sur d'autres coteaux. » Michèle Desbordes.

Œdipe qui ouvre avec à propos les pages qui vont suivre, où se croisent trois destins de femmes aux prises avec un secret touchant à la filiation (tout secret ne touche-t-il pas à la filiation ?) : Valérie, qui reste au niveau du secret (secret qui en cache un autre), Emilienne qui s'en dégage, et Myriam qui, posant légèrement son histoire sans s'y fixer, ose soulever un coin du couvercle, transférant ses propres quêtes et découvertes pour jeter un regard surplombant sur ce qui nous tenaille tous plus ou moins. Non sans audace ni humour Myriam Hugon a su avec pertinence et intelligence, avec une « concentration de sens dont tu as le secret », lui a dit Gaston Pineau, traiter des liens entre secrets et histoires de vie, vies de nos histoires. Et la réflexion qu'elle propose montre comment on peut tirer compréhension d'un récit entre fable et sujet, entre expérience vitale et formation, entre imparfait et passé composé, pour éclairer et saisir la portée des remaniements personnels face aux conditions de vie qui sont les nôtres, avec la part imposée - et parfois secrète - qui les composent. Au-delà de cette thématique et pour la traiter, Myriam Hugon a su aussi tirer partie d'une formation, et notons qu'elle se trouve la première personne à valider le premier Diplôme universitaire « histoires de.vie en formation» (DUHIVIF) ouvert à Nantes en janvier 2000. Neuf autres étudiants ont abouti cette première promotion, montrant la vitalité des démarches «histoires de vie» tant dans le champ de la formation que conjointement de la recherche. Ce travail inaugural en témoigne, l'université l'accueille. Et ça, je peux le dire officiellement, entourée de mes collègues membres du jury: car ce n'est pas un secret. Il

D'autres travaux sont en cours qui suivront. Déjà cette première publication, au-delà de l'intérêt intrinsèque qu'elle présente, montre en quoi la démarche des histoires de vie peut être transmise et investie pour se mettre au service de la compréhension de situations et réactivités vitales.

« La parole est au silence. » J\lain 'einstein.

Pour autant, n'oublions pas qu'il existera toujours quelque chose qui nous échappe, et qui nous échappera sans cesse. C'est ce qui nourrit notre espérance de vie, la vie de nos espérances, et maintient ouverte notre curiosité pour le monde. Ainsi « Je ne suis finalement que le témoin de quelques secrets égarés dans la banalité du temps. Des puzzles. Des terres perdues. Des silences. Des méconnaissances. Des inconnaissances. Des soupçons. Des fragments de vérité qui font vibrer l'air et produisent des mirages. », comme le constate lucidement François Vigouroux, qui a beaucoup fait vivre de récits autour de la thématique du secret. Le mérite de Myriam Hugon ici est de leur ouvrir une voie interprétative à la fois simple à suivre et respectueuse, sans rien déflorer du mystère, cet inconnaissable résiduel qui gardera à jamais son intégrité orIgInaIre.

Martine Lani-Bayle Professeur en Sciences de l'éducation Fondatrice et responsable scientifique du DUHIVIF Université de Nantes

12

Avant-propos
J'aime Œdipe. Je l'ai aimé dès le début, dès que je l'ai connu sur les bancs du collège, en sixième. Allez donc savoir pourquoi! J'aurais pu aimer Ulysse. Avec lui, la vie aurait été plus facile. Je l'aurais attendu en faisant du patchwork. Je me serais même ennuyée un peu, à force de l'attendre. Tandis qu'avec Œdipe! Il m'a fait découvrir le destin qui pèse, qui s'acharne, qui aveugle. Il m'a fait connaître les angoisses, le tragique, le vertige du néant. Il m'a fait entrevoir l'illusion, l'illusion de la liberté et de la vie. Parfois, je ne demande pourquoi je l'ai aimé et pourquoi je l'aime encore. J'aime aussi le roman. J'aime me plonger dans la lecture de fresques sociales, de sagas familiales telles Les Thibault de Martin du Gard, ou Les Pasquier de Duhamel. Parmi les romans que j'ai lu ces derniers mois, j'ai apprécié: Non Dit de G. Fournier Sœurs de C. Comencini Hanna et ses filles de M. Frédérickson La Chambre voisine de F. Emmanuel

Grand père décédé. Stop. Viens en uniforme de F.
Vigouroux Tous ces livres ont en commun le secret, et l'amour ou la haine de la famille. 13

Deux thèmes qui ont fait partie de ma vie, et qui ont eu une influence sur elle. La famille, parce qu'elle était si étouffante, si fermée et si particulière que je ne sais même plus si je l'aime ou la déteste. L'univers dans lequel nous vivions était un univers clôt et étouffant. Mon grand-père y faisait figure de patriarche. Mes parents, ma tante et mon oncle formaient une génération soumise et peu entreprenante. Lorsque j'écoutais les récits de ma grand-mère, sur leur vie avant le mariage de ma mère et de ma tante, je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas que les choses aient changées, et qu'une fois mariées, ma mère et ma tante n'aient pas continué, et suivi l'exemple de leurs parents. Je comprenais d'autant moins que chez les copines les rapports en famille étaient différents. Lorsque je le faisais remarquer, on ne disait que j'avais des idées loufoques, que je n'avais rien d'autre à faire, et qu'on verrait bien ce que je ferai « quand je serai grande ». J'avais du mal à me situer entre l'attitude de mes grands-parents, et celle de mes parents. J'avais aussi honte de cette situation pour mes parents, et j'en rendais responsables mon père, et surtout mon oncle que mon grand-père traitait de « gaminas » Le secret, parce qu'à vingt ans, après la mort de mes grandsparents, j'ai découvert, dans leur livret de famille, que ma grand-mère était née de père inconnu, ce qu'elle avait caché à ses filles et petites filles. Pendant dix ans je n'ai rien dit, pas même à ma mère. Pourquoi? Je l'ignore. Ce n'est que bien plus tard que j'ai eu envie d'en savoir plus, sur elle, mais aussi sur nous, la famille et par ricochet sur moi.

14