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Les bénévoles et leurs associations

De
320 pages
Cet ouvrage présente les textes du groupe de recherche "sociologie de l'engagement, de la vie associative et du bénévolat" qui a été fondé lors du congrès de l'Association Française de Sociologie en février 2004. On y lira une sociologie des associations, marquée par la présence de bénévoles souvent militants et inventifs. Mais on y analyse aussi une réflexion sur le bénévolat à côté et au secours du travail rémunéré et les nouvelles formes d'engagements et de pouvoir d'agir à tous les âges de la vie et dans divers espaces géographiques et politiques.
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LES BÉNÉVOLES ET LEURS ASSOCIATIONS

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déj à parus

Philippe SP AEY, Violences urbaines et délinquance juvénile à Bruxelles, 2004. A. BIHR et N. TANASA W A, Les rapports intergénérationnels en France et au Japon, 2004. Jean WIDMER, Langues nationales et identités collectives, 2004. R. GUILLON, Les classes dirigeantes et l'université dans la mondialisation, 2004. E. BOGALSKA-MARTIN, Victimes du présent, victimes du passé. Vers la sociologie des victimes, 2004. E. LECLERCQ, Trajectoires: la construction des dynamiques sociales. Le cas des techniciens du supérieur, 2004. Simone BAGLIONI, Société civile et capital social en Suisse, 2004. P. ANSART, A.-M. GUILLEMARD, M. LEGRAND, M. MES SU, K. SASAKI, Quand la vie s'allonge, France-Japon, 2004. Catherine DUTHEIL PESSIN, La chanson réaliste, Sociologie d'un genre, 2004. Olivier COUSIN, Les cadres. Grandeur et incertitude, 2004. Philippe CARDON, Desfemmes et des fermes, 2004. Jacqueline FERREIRA, Soigner les Mal Soignés: Ethnologie d'un centre de soins gratuits de Médecins du Monde, 2004.

Sous la direction de

Dan FERRAND-BECHMANN

LES BÉNÉVOLES ET LEURS ASSOCIATIONS
Autres réalités, autre sociologie?

Préface de Jean-Michel BELORGEY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Oegli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Remercions Axelle Brodiez du travail d'infinie patience qu'elle a eu dans la présentation et la mise en forme finale des textes, Jivan pour la couverture bleue et Claire Leleu pour les corrections ultimes.

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7647-7 EAN : 9782747576475

PRÉFACE
par lean-Michel BELORGEY

Bénévolat, militantisme, engagement, distancié ou non; professionnalisation, en termes de compétences, ou de statut - ce n'est pas la même chose - des uns et des autres; empowerment: il n'est jamais vain, serait-ce itérativement, de s'essayer à nommer les phénomènes sociaux, d'explorer ce qui se cache derrière les mots dont il est fait le plus couramment usage par ceux qui veulent décrire leur propre expérience, ou par les observateurs extérieurs, de tenter de discerner si l'effacement, ou le retour de certains mots, l'apparition de mots nouveaux traduisent ou non, par-delà les modes, une évolution des postures et des pratiques sociales; à une condition, évidemment: de ne jamais oublier que les mots sont des armes faites pour masquer au moins autant que pour décrire, et que, pour ce motif et quelques autres, aucun mot n'est, sinon, et encore, dans la fraîcheur des commencements, tout à fait propre à rendre compte de la consistance du phénomène qu'il prétend désigner. L'exercice auquel se livrent, s'agissant de la chose associative, et plus marginalement syndicale, et des façons dont on peut rendre compte des motivations qu'on a de s'y intéresser, de s'y investir ou non, de s'en tenir à l'écart, de s'en retirer, qu'on soit travailleur de l'industrie ou des services, femme, étudiant, jeune, travailleur social, migrant, sportif, et cela selon les contextes socio-politiques, Dan Ferrand-Bechmann et un certain nombre de chercheurs, vétérans ou nouveaux venus de la recherche en ce domaine, est, de ce point de vue, naturellement passionnant. Non que le public intéressé ait, au cours de la dernière décennie, en relation avec les Assises de la Vie Associative, et la Commémoration de la loi du lor juillet 190l, manqué de travaux à se mettre sous la dent. Mais le phénomène associatif, ses ressorts, ses manifestations sont de ceux dont on aurait tort de croire être parvenu à saisir, une fois pour toutes, les caractéristiques. Et des évolutions en longue période n'excluent pas des mouvements à une échelle de temps plus restreinte, de forme cyclique, ou de physionomie plus innovante, à l'examen et à la compréhension desquels il n'est pas inutile de consacrer des efforts. Ce qui est dit dans le titre consacré aux « chercheurs sur les associations» fait bien, entre autres, un juste sort à cette question; comme l'étude confrontant itinéraires militants et univers symbolique donne à voir utilement les éléments de permanence et de renouvellement coexistant en ce domaine. Qu'en retenir? Qu'on s'engage moins, peut-être, aujourd'hui qu'hier, en tout cas pas jusqu'à donner sa vie, sinon peut-être à Calcutta. Que devant toutes les mobilisations, évoquant à l'excès des formes

d'enrôlement incompatibles avec les aspirations contemporaines à protéger sa liberté, son autonomie, la possibilité à tout le moins de multidépendances, les ressortissants de la plupart des groupes sociaux, de sexe, ou d'âge, ont tendance à refluer: « le militantisme: stade supérieur de l'aliénation ». Ce qui n'exclut ni le sens de la solidarité, ni l'intuition qu'il n'est, hors de formes d'organisation collective susceptibles de fédérer les énergies, de favoriser les prises de parole et d'initiative, point de salut dans une société où le destin des isolés et des sans-voix est scellé. Ce qui n'exclut pas non plus, parallèlement au développement de structures associatives pulvérulentes et éphémères, la consolidation de grands ensembles que leur mode d'articulation avec les institutions publiques ou le marché préserve du danger d'être balayées, tout en les exposant à celui de concéder, plus qu'il n'est souhaitable, à un ordre que l'engagement associatif a précisément pour objet, non d'étayer, mais de contester, d'obliger à reconsidérer ses valeurs, ses hiérarchies et ses modes de fonctionnement. Entre la professionnalisation, en termes de statut comme de compétences, des cadres associatifs et une telle consolidation, il existe évidemment des liens que font bien ressortir trois des études présentées, concernant trois secteurs différents de la vie associative. De tels liens existent aussi entre le transfert dans un cadre associatif des aspirations d'intérêt général, sinon militantes, de certains professionnels désespérés par les conditions faites à l'exercice, au sein des institutions, du métier qu'ils ont choisi: cela aussi est clairement repéré par une autre étude. Une troisième étude met, à juste titre, en lumière la diversité des types d'entreprises associatives, et les déviations qui les guettent. Mais on pourrait appliquer à la vie associative la parabole des talents. Aussi bien, si rien ne stimule autant que certains changements politiques, ou certaines situations de défi -voir l'étude sur la République Tchèque et celle sur les Haïtiens de Guyane - le renouveau associatif, ou l'innovation dans les stratégies associatives, n'est-il pas inutile, notamment s'agissant des jeunes, étudiants ou autres, de tenter de prendre la mesure de ce qui peut contribuer à lever les différentes catégories d'obstacles, pas seulement matériels, mais aussi psychologiques, susceptibles d'entraver l'exploration de formes d'action collective, notamment associatives; plusieurs études présentées s'y emploient avec bonheur. Ce bouquet de réflexions, à la fois ancrées dans une tradition de recherche, et soucieuses d'ausculter ce qui est en train d'éclore devrait trouver à satisfaire à la fois des lecteurs habitués et des lecteurs qui le sont moins, mais à qui il est en mesure de fournir, pour parcourir le labyrinthe de l'engagement, en particulier associatif, une sorte defil d'Ariane.

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AVANT -PROPOS par Dan FERRAND-BECHMANN

Cet ouvrage est issu d'un pari: celui de réunir des sociologues autour du thème de l'engagement, de la vie associative et du bénévolat. Le congrès de l'association française de sociologie, qui s'est tenu à l'Université de Villetaneuse sous la présidence de Daniel Bertaux, dans le département de la Seine-Saint-Denis du 24 au 27 février 2004 a été un grand succès. Nous étions très nombreux à ce congrès et une vingtaine dans notre groupe de travail, le RTF 35. Nous n'étions pas tous sociologues puisque nos cinq sessions ont accueilli entre autres spécialistes ou néophytes, des historiens, des spécialistes de sciences politiques, de l'éducation et du travail social, des militants et des cadres associatifs et de l'éducation populaire. D'autres groupes travaillent depuis longtemps sur des sujets plus classiques et plus reconnus par les instances universitaires et du CNRS comme la santé, les mouvements sociaux, le travail... mais le nôtre, jeune et dynamique, a fait la preuve de son utilité pour la confrérie sociologique, d'autant plus que de nombreux jeunes chercheurs écrivent des thèses dans ce domaine. Notre préoccupation est originale et au moins double: explorer les formes associatives et analyser les pratiques des acteurs et leurs motivations. Les engagements en valeurs donnent lieu à des actions particulières et se font dans des structures du tiers-secteur plutôt que dans des entreprises et des administrations. La spécificité des organisations non lucratives entraîne des pratiques d'acteurs impliqués, engagés et souvent concernés. Si l'engagement et le militantisme dans des partis politiques et des syndicats sont mieux étudiés et plus classiques, on peut travailler sous le drapeau de concepts assez proches. La diversité des objets associatifs est immense depuis le sport jusqu'à l'aide humanitaire. Les modes d'action sont très variés, leur calendrier et

leur rythme également - entre un bénévole qui « zappe» des Restos du
cœur à une participation à un club de go, celui qui est à plein temps et celui qui consacre quelques heures à gérer l'association locale de parents d'élèves. Certains ont un engagement unique et d'autres en ont plusieurs, et si certains sont passionnés, d'autres ont surtout envie de s'occuper et d'acquérir une expérience. Si beaucoup de bénévoles travaillent pour aider les autres, les objectifs plus égoïstes ou plus tournés vers l'entraide et l'aide mutuelle existent aussi. Nous montrons enfin que les frontières sont floues entre l'aide obligatoire quand elle est familiale ou de voisinage et l'aide facultative quand elle se déploie vers un étranger. Jeunes et plus âgés y participent et s'y mélangent dans une culture riche

de paradoxes. Mais les associations ne sont pas toutes vertueuses, inégalitaires quant à la participation des hommes et des femmes au pouvoir, elles abritent des conflits et des turpitudes. Mais elles ont incontestablement un rôle de médiation comme l'a montré Durkheim, et elles font tourner les colliers et le don comme Mauss nous l'a appris. Notons aussi que l'analyse des associations est diffuse dans d'autres groupes de recherche. Et les acteurs engagés dans des associations font l'objet et le sujet d'études dans d'autres champs de la recherche. Sous des concepts comme celui de la participation ou de l'affiliation, de la solidarité, de la fraternité et de la responsabilité ou de l'initiative, on trouve des textes qui pourraient figurer dans les publications de nos équipes. Cet ouvrage pourrait les amener vers nos groupes de travail et vers la Société Française des Chercheurs sur les Associations, qui renait de ses cendres. Les sociologues qui recherchent d'autres emplois que ceux d'enseignants-chercheurs en trouvent dans les réseaux associatifs, les fédérations et les 800 000 associations actives en France. Ce n'est pas un mince enjeu car les places sont encore rares hors des universités et du CNRS et plus encore dans ces deux lieux « académiques ». Ajoutons aussi que dans les nations européennes ainsi que dans d'autres pays du monde, la recherche sur l'engagement, la vie associative et le bénévolat se développent et que le retard de la France est grand. Un récent colloque à Hong-Kong par exemple l'a montré. Les concepts utilisés sont différents d'un pays à l'autre parce que les formes organisationnelles le sont et que le rapport à l'État implique des structures diverses. Les quatre parties sur les concepts, les valeurs, le travail et la politique sont introduites et présentées dans l'ordre par moi-même, Martine Barthélemy et Yves Lochard, Maud Simonet-Cusset et Axelle Brodiez. Remercions encore tous Axelle Brodiez du travail d'infinie patience qu'elle a eu dans la présentation et la mise en forme finale des textes.

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1CONCEPTS

y a-t-il une sociologie de l'engagement, du bénévolat et de la vie associative? Les sociologues présents dans la session sur les concepts ont abordé cette question de front, en prenant des exemples originaux et nouveaux. Les concepts évoluent au gré des dispositifs, des modes associatives et des politiques qui parlent plus ou moins franchement de ce domaine obscur et caché: celui du bénévolat. S'il y a vingt ans on utilisait le mot volontaire, on en réserve l'usage plutôt à celui de bénévolat défrayé. Le militantisme est encore en discussion, mais l'engagement fait son chemin comme concept plus largement discuté et partagé par les sociologues des mouvements sociaux. La question de l'implication en est un corollaire. Les modèles différents d'action associative depuis ceux qui sont encadrés par des associations tentaculaires jusqu'à ceux des groupes informels et des groupes d'entraide non déclarés semblent utiliser les mêmes mots, car les chercheurs partent de l'acteur et non de la forme associative. Mais ces concepts sont étroitement utilisés dans ces structures et beaucoup moins dans des entreprises ou des administrations, sauf quand il s'agit d'action syndicale. A ce niveau-là, les champs de la sociologie se recoupent et le concept d'engagement est commun à d'autres terrains mais ni celui de bénévole ni celui de volontaire. Je me suis interrogée sur ces nouveaux concepts et les redéfinitions qui apparaissent dans le champ depuis vingt ans, et en particulier ce concept d'engagement. Le renouvellement des pratiques explique cette évolution. L'exemple d'une étude sur les pratiques associatives au féminin à la Ligue de l'Enseignement et une autre sur l'engagement des jeunes mineurs nourrissent ma réflexion. Alexandra Audoin, dans une communication sur l'engagement associatif des jeunes dans les pratiques culturelles populaires hip-hop, skate, roller etc. décrit une logique de tribus et de petits groupes dans diverses formes d'associations. L'association consommée, l'association utilisée, l'association alimentée: pratique impliquée. On y lit le passage de la pratique à l'engagement, à la responsabilisation, à « l'envie d'agir », thème important pour le ministère de la Jeunesse actuellement. Descriptions de nouveaux militants jeunes, mais aussi d'un bénévolat par défaut dans ces cultures urbaines où se forgent des cultures de références centrales. Eric Gallibour discute d'une question difficile, celle des associations dans des espaces récemment colonisées. Question d'actualité car il a étudié les immigrés d'Haïti; réflexion sur le concept d'acculturation et sur la manière dont une société encore empruntée d'éléments religieux vaudous récupère une forme moderne de lien social dans les associations. Guillaume Houze! aborde de manière politique la question des nouveaux bénévoles étudiants et de leur difficulté à s'affilier, à s'intégrer 11

et à faire « association ». L'institutionnalisation des associations quand les habitudes produisent des traditions produit une barrière entre anciens et béotiens. La professionnalisation accentue ce phénomène. Mais le terrain d'aventure de Guillaume Houzel est celui des trois postures des étudiants engagés bénévoles: engagement fortuit, engagement test et engagement découverte, et des trois types entreprenant, représentant et intervenant. Curieusement, il leur trouve des similitudes avec les nouveaux retraités. Il leur trouve aussi des différences dans leurs engagements plus individuels que collectifs et dans leur antipathie pour le politique et les valeurs. Francis Lebon a produit un texte qui retrace la genèse de la Société Française des Chercheurs sur les Associations, dont les colloques et les séminaires ont certainement légitimé ou délégitimé certains concepts et certains thèmes de recherche. Nous avons rajouté une communication à cet ouvrage, avec le texte de Charlotte Demettre sur l'engagement associatif et les motivations des étudiants de l'Université de Paris 8. Ce travail complète mon propre texte et donne un éclairage sur les modes de fonctionner et d'agir de la jeune génération et en particulier des jeunes d'origine étrangère. Il enrichit les réflexions sur les savoirs associatifs et force le regard vers des concepts et des théories développés largement dans l'équipe du centre d'Etudes des Solidarités Sociales. Le texte d'Axelle Brodiez, présent en quatrième section de ce livre, apporte aussi des critiques nouvelles. Si une discussion sur les concepts et leur redéfinition s'impose en France, elle est encore plus nécessaire dans les études comparatives en particulier européennes. Mais le préalable à un travail avec d'autres pays est la diffusion des recherches sur la sociologie de l'engagement, de la vie associative et du bénévolat et la démonstration de l'activité de sociologues français sur ce terrain. Dan FERRAND-BECHMANN

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MILITANTISME, BENEVOLAT ET ENGAGEMENT par Dan FERRAND-BECHMANN, Professeur en Sciences de l'Éducation à l'Université Paris 8

Ce texte a pour but de faire un point ici et maintenantdes concepts
fluctuants qui traversent les divers textes de cet ouvrage collectif. Nous nous appuyons brièvement sur deux études récentes, l'une sur l'engagement des jeunes mineurs et l'autre sur celui des femmes dans les associations. L'ENGAGEMENT, UN CONCEPT QUI RESURGIT Pierre Ladrière1 rappelle que « l'engagement peut être entendu au sens de conduite ou au sens d'acte de décision, selon qu'il désigne un mode d'existence dans et par lequel l'individu est impliqué activement dans le cours du monde, s'éprouve responsable de ce qui arrive, ouvre un avenir à l'action, ou qu'il désigne un acte par lequel l'individu se lie lui-même dans son être futur, à propos soit de certaines démarches à accomplir, soit d'une forme d'activité, soit même de sa propre vie ». Tout se passe comme si le concept d'engagement permettait de qualifier diverses pratiques tant bénévoles que militantes. Jean-Paul Sartre écrit en substance que l'écrivain engagé sait que la parole est action. Sa fonction est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s'en dire innocent. Même le silence est significatif, c'est le moment où l'on passe sous silence2. « Tout sujet se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance; il n'accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d'autres libertés; il n'y a d'autre justification de l'existence présente que son expansion vers un avenir indéfiniment ouvert » (Simone de Beauvoif3). Nous ferons volontiers un parallèle entre l'engagement de l'écrivain et celui des militants dans les associations. Ceux qui sont militants ont un engagement, qui se caractérise par un choix en conviction, en type d'action, en valeurs et non pas seulement en temps donné et en activités occupationnelles. Le militantisme a été longtemps défini dans une action collective. Les militants s'engagent par rapport à une idée, une ligne
1 Encyclopédie Universalis, 1998 2 Jean-Paul SARTRE, Qu'est ce que la Littérature? Idées NRF Paris 1948 3 Simone de BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe, Essais Folio 1ère édition, 1949 Gallimard Paris.

idéologique. L'engagement entraîne souvent le fait de représenter l'association et ses membres et d'accepter de devoir être responsable et d'assumer les risques de l'action de l'association. S'engager comporte un autre risque: celui d'être porteur de la parole de dirigeants ou de fédérations fort loin de certaines associations locales. Mais on peut aussi s'engager sans avoir de statut de responsabilité dans l'association. S'engager n'est pas toujours le fait d'une action collective dans le cadre d'un mouvement social. On peut s'engager seul, en fonction d'une idée que l'on veut défendre. L'acteur social s'engage, il se met en gage jusqu'à donner sa vie. Heureusement, le plus souvent, l'engagement associatif ne signifie que donner du temps et accepter avec pertes et profits de modifier son image. Sauf dans quelques cas précis où l'engagement est caché, dissimulé, secret ou intime comme dans des engagements discrets4, les conséquences peuvent être importantes, surtout quand la personne engagée a une carrière, une profession ou un statut visible. Mais c'est cette visibilité qui peut quelquefois être visée. Et cela plus pour les hommes que pour les femmes, comme nous l'avons montré dans une recherche récente à la Ligue de l'Enseignement: les hommes cherchent davantage le pouvoir. Les associations dans l'organisation des bureaux, dans la mise en scène de leur gestion et par les mécanismes des élections et des pouvoirs ont su échanger le temps des personnes qui s'engagent contre une position de pouvoir avec ses avantages et ses inconvénients. De récents problèmes de responsabilités et de mises en cause judiciaires ont diminué l'attrait de ses postes de responsabilités. L'engagement peut se faire aussi de manière plus « démocratique» avec une prise de pouvoir collectif et de ce fait, la crainte des risques de responsabilité disparaît devant le fait de s'y engager de manière collective. Nous avons découvert aussi des managements fraternels entre femmes dans les associations5. Tim lordan6 définit un engagement de transgression qui rejette les institutions, les structures et l'éthique actuelle et un engagement différent: une action visant à la confirmation du monde tel qu'il est. Le militantisme d'action populaire serait un champ varié d'actions collectives, choisissant différents drapeaux et les combinant. A travers l'action collective, l'éthique se forme et se déforme, écrit-il.

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SOS Amitiés par exemple

sid Dan FERRAND-BECHMANN et alii, Pratiques Associatives au Féminin. CESOL et Ligue de l'Enseignement, Paris 2003 6 Tim JORDAN, S'engager, les nouveaux militants, activistes, agitateurs, Paris, Autrement, 2002

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BENEVOLAT ET/OU MILITANTISME? Le bénévolat a des connotations différentes. C'est une action libre, sans rémunération et en direction de la communauté: travail pour "1'honneur".7 Il n'est donc pas toujours associé à un engagement fort. Certains bénévoles donnent du temps sans vraiment choisir le lieu ni l'objectif de leurs actions. «On est rarement d'emblée bénévole, on le devient; on apprend à le devenir..» écrit Maud Simond. Beaucoup rentrent progressivement dans l'engagement associatif et même politique et syndical. Ils commencent par agir sur un problème particulier et ponctuel avant d'avoir une démarche plus globale et visant un changement social. Le bénévolat est un terme, qui fait référence à la bonne volonté, à la bonté, à la gratuité, au don. L'usage de ce mot semble se substituer à celui de volontaire9. Les fonctions du bénévolat, telles qu'elles ont été définies par JeanPierre Fragnière, seraient politiques, économiques, idéologiques, de suppléance, d'intégration, de concurrence, d'anticipation, de recherche, d'humanisation. Il faut y ajouter une fonction ou une motivation essentielle pour l'acteur bénévole (et militant) : trouver un sens à sa vie. C'est pourquoi, s'il y a des bénévoles ponctuels, d'autres passent beaucoup de temps dans des activités associatives formelles et informelles et cherchent des réponses à leurs interrogations existentielles. Etre bénévole c'est trouver le moyen de manifester générosité, altruisme, amour, solidarité, compréhensionlo. C'est théoriquement trouver un lieu que l'on choisit librement et cela contrairement à son emploi et même à sa famille. Le mot «volontaire» tend depuis quelques années à désigner des bénévoles défrayés. Le volontaire peut d'ailleurs avoir un défraiement important qui le rapproche du salarié et le met dans une zone floue et ambiguë. Le mot «volontaire» a un autre inconvénient linguistique: en anglais «voluntary, volunteer» sert de manière indécise à désigner des salariés d'association ou celui qui fait une action dans le cadre associatif. Mais précisons encore le terme de « militant ». Jacques Ion a écrit à propos de la fin des militants: «Cela veut dire seulement que le militantisme tel qu'il s'est exercé depuis un siècle n'est peut-être qu'une
7 Dan FERRAND-BECHMANN Le Phénomène bénévole, Thèse d'État, I.E.P Paris 1991 et Bénévolat et Solidarité Paris, Syros, 1992 et le Métier de bénévole, Anthropos, Paris, 2000 8 Maud SIMONET-CUSSET, Les Mondes Sociaux du travail Citoyen, Thèse, Université de Nantes, 1999. 9 Cela a été affirmé dans diverses réunions récentes en décembre 2003 et janvier 2004 de militants des associations (FONDA, France Bénévolat) 10 Jean-Pierre FRAGNIERE, le Temps des Bénévoles, Cahiers CFPS, Sion, 1989.

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des modalités parmi d'autres de l'engagement et que les nouvelles formes de participation sociale sont en gestation, correspondant à l'évolution des rapports entre la société et l'individu )}11.Il écrit aussi pour défInir le militantisme: « le militant est celui qui risque sa vie en soldat dévoué à la cause. Formé à l'intérieur du groupement et donc lui devant tout, promu grâce à lui, il fait don de sa personne, pouvant même parfois sacrifIer sa vie privée, négligeant le présent pour mieux assurer l'avenir... L'engagement ne peut être ponctuel, même si il doit être revivifIé souvent. Il ne peut non plus être partieL.. )}12. Cette description correspond à une fIgure militante liée à la tradition associative française, dont nous avons trouvé la fIgure héroïque chez Giono dans la figure du roman le Hussard sur le Toit et telle qu'elle est revendiquée par des femmes de la Ligue de l'enseignement dans notre étude13. Mais revenons à Jacques Ionl4, qui propose un autre modèle plus actuel d'implication: l'engagement distanciél5. Un engagement plus léger dans des associations sans la République et sans les sociabilités communautaires. Cet engagement réversible et limité est symbolisé non par un timbre mais par un post-it, qui représente une adhésion légère au contraire d'une adhésion totale et d'un renoncement comme il était de mise dans le militantisme traditionnel. C'est un engagement qui refuse la délégation de parole et qui peut rester responsable et même intense dans son implication.16 On y reconnaît les engagements locaux, la citoyenneté directe et la participation de ce nouvel âge où le militant s'efface au profIt du consommateur et de l'usager ou du client dont parle Martine Barthélemy17. Elle défInit la participation comme un processus volontaire de mobilisation des individus dans un groupe constitué plus ou moins durable et intervenant dans la sphère publiquel8. La participation associative comprendrait l'adhésion volontaire à toute organisation, de fait ou déclarée, s'attachant à obtenir des décisions en faveur de la collectivité ou d'un groupe, voire à gérer la vie collective ou encore
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Jacques ION, La Fin des Militants? Paris, Editions de l'Atelier, 1997, page 12. 12 Opus cité, page 30 13 Dan FERRAND-BECHMANN en collab. Axelle BRODIEZ, Sarah BORATAV, Pratiques Associatives au Féminin, CESOL et Ligue de l'Enseignement, 2003 14 Voir le texte de Axelle BRODIEZ pour ce même groupe de travail et la discussion qu'elle propose sur le concept de militant dans l'ouvrage de Jacques Ion. 15 Proche de notre définition du bénévole militant! 16 opus cité chapitre V. 17 Martine BARTHÉLEMY, Associations. un nouvel âge de la participation ?, Presses de Sciences Po, 2000, page 205 18 opus cité page 13.

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simplement à la penser. On retrouve la même idée développée par Jacques Ion sur le caractère non obligatoire du militantisme. AUTOUR DU DON L'action bénévole et l'action militante renvoient aussi à la catégorie du don. «Aimer et donner s'expriment par le même terme. Aimer un malade, c'est l'aider et lui porter des vivres. Aimer une personne en danger, c'est l'intégrer spontanément en soi, c'est la sauver... les dons de soi en retour appellent d'autres dons de soi... », écrit Pierre Métais.19 Autour du don, de nombreux sociologues ont produit des textes théoriques et des recherches sans pour cela faire référence à l'action bénévole ni militante. Le don, comme le montrent les théories classiques sociologiques et anthropologiques, est une action normale, normalisée et socialisatrice dans de multiples sociétés dans le cadre de relations familiales, amicales ou entre des personnes qui ne se connaissent pas mais veulent aider quelqu'un ou un groupe dans le besoin. Le don suppose de se priver de quelque chose pour une autre personne mais il peut, sous de nombreuses latitudes, produire un contre don ou être « un prêté pour un rendu» et perdre sa connotation volontaire en étant considéré comme obligatoire, fortement incité ou recommandé dans le cadre d'une société donnée. Richard Titmuss20 peu connu en France, écrivait que l'homme a un besoin biologique de donner et que lui dénier le droit ou la possibilité de donner est le priver de rentrer en relations avec les autres. Et Jacques Godboue1 montre que c'est le bénévolat et l'entraide qui sont les lieux où se rappelle le sentiment de solidarité. Ils ont tous les deux largement décrit les mécanismes sociaux et les représentations liés au don. Beaucoup d'auteurs comme eux en ont fait unilatéralement une analyse éthique et vertueuse. Alors que le don peut être à la limite égoïste. Des auteurs moins académiques et quelquefois plus polémiques, en général des journalistes, ont écrit sur la question du don et celle du bénévolat: Léa Marcou22 en a montré la réalité déjà nuancée dans les années 70. Elle écrivait « Bénévolat... volontariat... militantisme... Différence de degré dans l'engagement ou différence de nature? Si les activités des militants sont le plus souvent bénévoles, les adversaires du bénévolat ne manquent
19 Pierre MÉTAIS, Il De l'Échange che=les néo-calédoniens» Journal des océanistes, Paris, décembre 1945. 20 Richard TITMUSS, "The Gift relationship, From Human Blood to Social Policy», A Pelican Book Harmondsworth, 1970 21 Jacques T.GODBOUT, Le don, la dette et l'identité, La Découverte, Mauss, 2000 22 Léa MARCOU, S'Occuper des Autres, Fayard, Paris, 1976.

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jamais de souligner que contrairement au militantisme, sa fonction est principalement de suppléance: il ne serait qu'une « rustine », quand ce n'est pas un filet de camouflage et, du même coup, un frein à un règlement « au fond» des problèmes, à de véritables transformations sociales. Elle montrait bien que beaucoup de bénévoles avaient une double optique: immédiate dans l'extinction de l'incendie mais aussi dans l'élimination de la cause des problèmes. Elle faisait le pari de l'émergence d'un bénévolat complémentaire à l'action professionnelle. L'EMPOWERMENT Les Québécois, parce qu'il s'agit d'une manière d'agir qui relève davantage de l'action communautaire anglo-saxonne, n'ont su traduire dans un terme français: l'empowermenf3. On pourrait proposer: pouvoir d'agir ou pouvoir agir. Fort loin de l'assistance, du soutien et de toute forme d'aide tutélaire, acte qui consiste à redonner à celui qui est victime toutes les capacités de se prendre en main. Cette philosophie de l'action relève d'une foi dans l'individu. Elle peut aussi tout simplement être la conséquence d'un manque de moyens et de personnes que l'on doit rémunérer ou de bénévoles susceptibles de s'engager. C'est pourquoi ce système d'action existe et s'accroît de manière pragmatique dans des pays où l'État-Providence n'est pas développé et où les travailleurs sociaux ne sont pas en grand nombre. L'assistance est une figure inversée de l'empowerment, c'est une démarche concrète ou l'individu se prend en charge. Mais celui qui agit n'est pas toujours celui qui travaille nous a dit Hannah Arendt. Elle s'appuyait sur l'exemple de Rome, où il y avait une différence fondamentale entre les citoyens et les non-citoyens, en l'occurrence ceux qui ne travaillaient pas. L'action communautaire est une autre manière d'envisager le pouvoir d'agir, elle implique davantage les acteurs-usagers eux mêmes que les professionnels. Une autre dimension de l'empowerment est celle de l'appropriation. Faire soi son territoire, faire soi son destin. Dans la démarche d'empowerment, le but est de consolider la communauté de référence de la personne et de modifier les conditions d'émergence du problème, de créer et de donner voix au chapitre à ceux qui sont « sans voix ». En fait on s'engage pour donner du pouvoir à ceux qui n'en ont pas. On peut faire la critique des motivations égoïstes à donner en soulignant essentiellement le contre-don et les avantages en termes statutaires, d'images ou même financiers que l'acteur social peut retirer
23 Dan FERRAND-BECHMANN, publié au CERIS, 1998. Travail social en cette faim de siècle, Conférence à Hull,

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de sa générosité et de ce qu'elle génère immédiatement ou plus tard et des sanctions manifestes ou implicites que l'individu asocial peut recevoir. La société moderne a rendu curieusement obligatoire, et en un sens fiscalisé, une partie des solidarités, les excluant en cela de tout choix individuel en les associant à des sanctions lourdes en cas de non paiement. Seuls sont exclus de certains prélèvements obligatoires ceux qui sont en dessous de seuils défmis par la loi. En créant ces niches obligatoires, des espaces volontaires et bénévoles se sont révélés et sont devenus du même coup plus fortement valorisés. Le bénévolat n'existerait pas s'il n'y avait pas des échanges obligatoires et sanctionnés. Quand l'entraide est la norme et la règle, on ne distingue pas ce qui relève de la générosité individuelle ou de l' engagement. D'autres sociologues comme Yves Barel24ou Roger Sué5 analysent le rapport de l'individu: ego, avec la société pour certains d'entre eux dans ses mécanismes d'appartenance, d'exclusion, de répulsion et d'identification et analysent à vingt ans d'intervalle la montée de l'individualisme. La question des solidarités est elle aussi largement abordée par les sociologues depuis Durkheim. Le mot même « solidarité» indique que le don implique la réciprocité et la coresponsabilité dans le temps et l'espace. DES JEUX SOCIAUX Mais peu d'auteurs ont montré comment chaque acteur social exerce de manière différente sa capacité et sa manière de donner selon la situation dans laquelle il se trouve, par exemple quand la solidarité s'exerce dans des limites précises: familiales, amicales, amoureuses, professionnelles. Abram de Swaan26 en montrant la face cachée de la solidarité, c'est à dire la désolidarisation, démontre que tout est un drame social. Cette variation et cette variabilité des attitudes relèvent à la fois de possibilités économiques, de normes sociales, de valeurs et d'éthiques collectives mais aussi de choix et de jeux individuels qui peuvent varier selon le cycle de vie et la position dans un système social ou familial. Les grands parents donnent aux plus jeunes, mais ce don s'accompagne souvent d'une attente ou d'un calcul de réciprocité. Ces mêmes grandsparents ont pu être individualistes et égoïstes vis-à-vis de leurs propres enfants. Ce jeu social changeant et versatile varie d'un groupe social à
24 Yves BAREL, La Société du Vide, le Seuil, Paris 1984. 25 Roger SUE, Renouer le Lien Social, Liberté, Egalité, Association, Odile Jacob, Paris, 2001 26 Abram de SW AAN, Human Societies, an Introduction, Polity Press, 2001.

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l'autre, d'une société à une autre et bien fortement d'un individu à l'autre. Le décrypter est parfois complexe quand il faut comprendre à la fois les motivations individuelles et collectives et la norme sociale qui porte ce jeu social dans toutes les pressions que les mécanismes de solidarités impliquent. Au-delà de toutes ces manifestations de solidarité et de don, se nichent les moteurs et les dynamiques de l'action: l'engagement. Et c'est cette dimension et cette catégorie de l'action que nous avons voulu cerner dans nos études sur les pratiques associatives des jeunes et des femmes. Les bénévoles agissent sans rémunération, pour autrui et sans contrainte. Mais il est pertinent d'examiner ce qui les motive et le fait que cette motivation soit de changer une situation sociale donne une tonalité particulière à leur bénévolat. Il ne s'agit pas pour eux principalement de trouver des amis ou de connaître des personnes nouvelles ou même d'occuper leur temps, ces bénévoles s'engagent peut-être dans une sorte de contrat avec eux mêmes et la société. Ils se donnent un but. Etre engagé cela veut dire se soucier d'un intérêt collectif et souvent l'engagement gîte et agit dans un cadre collectif, syndical, politique, religieux, associatif... mais dans l'affaiblissement des appartenances seules les associations semblent encore se développer. Mais le type d'engagement comme nous l'avons dit n'a plus les mêmes caractéristiques que celui des Trente Glorieuses. L'ENTREE DES JEUNES DANS L'ARENE ASSOCIATIVE

temps que dans l'âge adulte marque une manière positive et citoyenne de participer à la vie de leur ville, de leur quartier ou de leur village. Positive dans une construction personnelle (de soi) et collective (d'un groupe). Ils entrent ainsi dans la voie associative et inventent de nouvelles formes d'affiliations et d'identités locales. Les jeunes engagés dans les «Junior Associations »27se prennent en charge et montent des projets de manière autonome même s'ils cherchent des soutiens. Ils construisent des groupes et apprennent à gérer des «mini» associations. Et bien qu'entrés «en associations» pour des raisons souvent pratiques et utilitaires, ils s'y découvrent dans le projet et apprennent à devenir responsables et militants, ils s'engagent. On peut reprendre pour caractériser leurs types d'engagement, les trois figures proposées par Guillaume Houzel28 à propos des étudiants: le représentant, l'entreprenant et l'intervenant. Les
Le réseau des juniors associations soutient activement les jeunes mineurs dans des projets, nous avons fait en 2003 une étude pour décrire l'engagement associatif de ces jeunes. 28 Guillaume HOUZEL, Les engagements bénévoles des étudiants. Perspectives pour de nouvelles formes de participation civique, Documentation Française, Paris, 2003. 20 27

L'entrée desjeunes - acteurs de soi - dans la vie associativeen même

jeunes s'enracinent aussi comme leurs aînés dans une communauté et un quartier, dans un engagement de proximité. Loin des réseaux fédératifs et des grandes associations. Sans pour cela ignorer des repères et des bannières mondiales autour de l'environnement ou de la paix et même de la lutte contre les exclusions. On retrouve le don et l'amour tel que décrits par Pierre Métais, que nous citons plus haut. Hasard et nécessité, le projet naît d'un besoin de salle ou de matériel, d'une rencontre. Entre une création programmée et assistée plus ou moins par un animateur et une naissance fortuite, les «juniors associations» ne vieillissent pas toujours comme elles ont été créées. Certaines prennent un essor nouveau en rentrant dans le rang « associatif». D'autres en meurent comme des plantes étouffées ou parce que les jeunes ne supportent pas les contraintes ou les conflits. Nous n'avons pas vu dans notre étude de mouvements protestataires mais des jeunes solidaires qui manifestent leur refus de certaines formes d'inégalités et qui sont prêts à s'engager dans des formes de transgression légère. Ils veulent démontrer que les jeunes peuvent faire quelque chose et veulent changer l'image que les média donnent d'eux. La tendance à s'investir paradoxalement au quotidien sur le local et sur le terrain mondial peut se lire dans cette catégorie d'âge comme chez les femmes que nous avons interrogées. Les jeunes se retrouvent sur des pratiques communes et des champs d'intervention propres à leur groupe d'âge, mais en partie parce qu'ils habitent dans des quartiers souvent homogènes socialement, ils sont dans des associations où le mélange social n'est pas avéré. A l'intérieur de leurs associations de juniors, ils font vivre une certaine démocratie ou au moins une bande ou un gang solidaire. Est-ce d'abord une recherche de socialisation dans leur groupe d'âge? Leur engagement se fait en marchant dans des buts utilitaristes d'abord puis dans une démarche de partage et de transmission de leur patrimoine associatif aux plus jeunes. Ils transmettent leur projet associatif, enseignant leurs pratiques et donnant ce qu'ils ont reçu. On parle beaucoup d'individualisme ou de tribalisme. La réalité serait à mi-chemin. Ces jeunes construisent ensemble des groupes où des individus se retrouvent sur des mêmes projets dont ils partagent une représentation spécifique à leur classe d'âge. Les groupes sont des moyens d'intégration sociale certes, mais limités dans le temps et dans l'espace social et territorial. Certains jeunes sont utilisateurs, d'autres sont davantage acteurs, certains se montrent innovateurs et d'autres ne font que copier des modes (fashion) et des modes (pattern) d'être acteurs. On dit que la galère pousse à la délinquance? On doit plutôt se demander si le vent ne pousse pas les jeunes des quartiers dans la

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construction et l'engagement. Faisons en cela référence aux théories de la résilience. Parmi les valeurs les plus importantes pour les jeunes, l'engagement a une place plus importante que le militantisme. Nous leur avons proposé de choisir des termes pour qualifier leurs actions. Parmi les mots suivants voici, ce qu'ils choisissent: Entreprendre, s'engager, militer, bouger, participer Nombre 128 126 102 57 23 % 52.5 51.6 41.8 23.4 9.4

Bouger Particiver s'en!!ager Entremendre Militer

A l'engagement politique et culturel des adolescents des années 60 et 70, c'est-à-dire celui de la génération de leurs parents, répond un engagement moins idéologique, mais beaucoup plus inscrit dans la réalité sociale quotidienne, où ils veulent trouver leur place et du sens. Et ils déploient une énergie considérable pour changer la vie. Il ne s'agit plus de rêver d'un monde meilleur succédant à un Grand Soir, mais d'agir au quotidien dans le temps où nous vivons, tout en transformant certaines valeurs (lutte contre le racisme, contre les exclusions, valeurs de solidarité, etc). QUEL ENGAGEMENT POUR LES FEMMES? Notre autre étude en parallèle posait la question de la pratique associative des femmes et pourquoi si peu sont élues dans les instances représentatives tandis qu'elles sont tellement présentes dans des activités sur le terrain29? D'autant plus qu'il s'agit de tâches dans le social et d'autant plus qu'il s'agit de femmes de groupes sociaux, dont le nombre d'années d'études est faible, les femmes participent largement à des tâches d'aide, d'entraide, d'animation... La question qui nous était lancée devait examiner un cas singulier, celui de la Ligue de l'Enseignement et de l'Éducation Permanente3o. Est-

Dan FERRAND-BECHMANN, Ii Les Femmes à l'assaut des Associations ii, Conférence au Collège de France, organisée par l'Union Rationaliste, 2001; Dan FERRANDBECHMANN et Alain MOREAU, « A la Réunion, une dynamique communautaire », in Informations Sociales, Paris, n069, 3ème trim., 1998, pp.76-81 30 Demande qui correspondait aux priorités du Fonds National de la Vie Associative.

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ce que les femmes élues représentent les 30.000 associations et presque deux millions d'adhérents, dont 800.000 enfants? Une femme salariée à la Ligue constate en région parisienne: « Il y a de plus en plus d'associations portées par des femmes. D'ailleurs, les deux grosses associations qui font vivre le centre ce sont des femmes qui les dirigent, pour les jeunes et pour les enfants du quartier et là c'est un créneau davantage porté par les femmes. Pour les associations du dispositif de politique de la ville qui travaillent sur l'accompagnement scolaire, sur les repas familiaux, sur la danse, la relaxation, c'est vraiment davantage féminin et en plus elles se structurent entre elles et ça marche du tonnerre ». Les parcours sont divers. Dans les associations, d'usagères et de consommatrices, elles peuvent devenir bénévoles et militantes actives. Dans la consommation de services, puis par le bénévolat, les femmes rentrent en deux étapes dans la vie citoyenne et peuvent être élues dans une association, un quartier, une commune. Des femmes dans des associations retrouvent des sororités et des bandes. Les femmes sont très présentes et vont à l'assaut des associations, mais quand on regarde le sommet de la pyramide elles n'y sont pas, donc il y a une inégalité: les femmes font et les hommes dirigent. Intériorisation de modèles encore récents? Plafond de verre? Une interviewée nous disait: « Pour moi l'engagement militant, c'est aller au-delà du simple train-train, de la routine quotidienne et essayer de travailler avec les autres sur des propositions qui concernent un peu l'ensemble de la société, mais l'ensemble du social en tout cas,. sur une évolution, et des projets ». Qui sont les femmes engagées et celles élues
Je ne comidère puta! Age en mMls ' Crosstswlmon
Age en intervals

Je me œn~dère plulSt

adhérente Count
% ,whin Age en inter",",

bénévole m~ilonte autre

Count
% ,wrun Age en intervals

moinsde 40 ans 40à490ns 50à59ans 60 et lus 1 3 4 1 12.5% 2.1% 22% 9.4% 12 12 8 8 37.5% 25.5% 17.4% 25.0% 13 40.6% 3 9.4% 32 100.0% 32 68.1% 2 4.3% 47 100.0% 36 78.3% 1 22% 46 100.0% 20 62.5% 1 3.1% 32 100n%

Tatol 9 5.7% 40 25.5% 101 64.3% 7 4.5% 157 100.0%

Count
% ,wrun Age en inter",ls

Count
% ,wrun Age en interllals

Total

Count %,whinAgeen inter"""

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Responsabilité, engagement et retraite? Curieusement les femmes ne prévoient pas tant que cela de s'engager au moment de leur retraite.
« Je prendrai plus de esponsabilité quand je serai à la retraite. » entièrement en accord Age en intervalles

Total

en accord
ni en accord, ni en désaccord en désaccord entièrement en désaccord

Total

moins de 4040 à 49 ans 50 à 59 ans 60 et plus 14 12 17 20 34.1% 17.1% 29.8% 60.6% 6 12 11 4 1~6% 171% 1~3% 1Z1% 13 25 20 6 31.7% 35.7% 35.1% 18.2% 763 17.1% 8.6% 5.3% 1 15 6 3 9.1% 2.4% 21.4% 10.5% 41 70 57 33 100.0% 100.0% 100.0% 100.0%

63 31.3% 33 16.4% 64 31.8% 16 8.0% 25 12.4% 201 100.0%

L'accord avec la proposition s'accroît, sans surprise, de façon significative avec l'âge. Elle s'accroît avec l'approche de la retraite. Par exemple, alors que 31.3% de toutes les répondantes se disent « entièrement en accord» avec l'affirmation, ce sont 60.6% de celles âgées de 60 ans et plus qui le disent. Faible participation des femmes dans les lieux de décision, discrimination, sous-représentation des femmes dans la sphère publique, persistance de modèles dominants et dominateurs masculins... tous ces bilans se heurtent à des réalités et des pratiques d'engagements majoritairement prudents. Nous avons rencontré des femmes qui étaient « vices» présidentes et non présidentes et pour lesquelles des strapontins avaient été installés. Les mots « machiste » et « macho» sont revenus ou sont apparus mais ils n'étaient pas au cœur de l'explication. De toutes manières si l'on relève le mot « macho », il y a en face celui de « potiche» qui n'est pas seulement le statut qui est octroyé par l'homme aux femmes qu'il faut bien mettre là, mais qui découlerait aussi de la volonté délibérée de certaines femmes de jouer ce rôle. Les chifftes que nous avons eus sur d'autres associations corroborent cette sous-représentation des femmes. La question qui est posée est celle de l'engagement. Pourquoi certaines femmes acceptent d'être élues alors que d'autres préfèrent accomplir des activités concrètes dans lesquelles il y a certes une part d'engagement mais moins de responsabilité et de visibilité et surtout de pouvoir? Accepter d'être élues et être effectivement élues signifie un engagement légal avec les risques et les responsabilités que cela implique. Ce risque apparaît comme dangereux du fait de la médiatisation de 24

certaines affaires de détournement dans des associations et du fait de la bureaucratie galopante et du contrôle que la gestion associative implique. Le secteur associatif est un espace intermédiaire entre le secteur privé et public, espace où la femme peut se déployer en tant qu'acteur social loin de la sphère politique traditionnellement masculine. Une grande opposition commence à redécomposer le type d'action des acteurs et actrices associatifs: le concret et l'abstrait d'une part, le matériel et le conceptuel d'autre part, l'exécution d'un côté et la décision et le pouvoir de l'autre. Sans recouvrir les catégories «bénévole et militant », il en a quelques dimensions. Les obstacles sont nombreux pour les femmes. Ce sont des obstacles familiaux, professionnels, sociaux, comme si le temps des associations n'était pas celui des femmes. Derrière ces questions se niche le problème du pouvoir, qui surgit au détour des entretiens derrière des accusations de vouloir le prendre ou le garder et surtout derrière les multiples réticences que nous avons senties. Inerties des systèmes sociaux et des divisions des rôles. Réticences des hommes à ce que les femmes aient du pouvoir et même de l'influence mais aussi réticences des femmes à en prendre. Il n'y a pas toujours de grandes différences de motivations entre les professionnels et les bénévoles: les femmes responsables et salariées de structures associatives nous ont semblé tout autant engagées et militantes que c~lles qui y étaient à titre bénévole et élues. Les grandes associations accueillent en leur sein des permanents (rémunérés) qui sont tenus d'adhérer aux systèmes de valeurs, aux objectifs, aux normes et à la culture de leur organisation. Ils ressemblent aux militants par leurs objectifs et les risques qu'ils prennent. Les bénévoles et les militantes non rémunérées peuvent être des rebelles et peuvent davantage se le permettre que les personnes salariées qui risqueraient de perdre leur salaire ou leur statut. Nous avons rencontré des générations différentes de femmes militantes: celles de la guerre d'Algérie, celles de mai 68 puis les plus jeunes avec des passages du salariat au militantisme dans des chronologies diverses. Les femmes plus jeunes sont dans un paradoxe, surtout quand elles ont des enfants, car elles doivent restreindre leur engagement professionnel et militant. Quitte à reprendre du galon associatif plus tard dans leur vie. Les associations de parents d'élèves sont souvent un moyen d'entrée dans la vie associative. On y rentre pour ses enfants dans un groupe de gens du même âge et quand on en sort on connaît mieux les mécanismes de la vie associative. Les femmes sont souvent ces rebelles intro-déterminées, qui n'acceptent pas toujours la loi des grandes associations. Ces militantes formeraient en fait une catégorie spécifique de bénévoles: elles travaillent 25

en s'engageant et en prenant des risques et pour peu de reconnaissance statutaire associative. Pourtant elles ont dans leur action, des récompenses intrinsèques, une reconnaissance forte au moins au sein du groupe dans lequel elles luttent, en particulier celle des femmes, leurs consœurs. CONCLUSION Bénévoles et militants se ressemblent dans leur forme moderne et modeste d'engagement distancié. Si les jeunes s'engagent dans les associations pour des motifs quelquefois utilitaristes et stratégiques, ils y poursuivent des projets et se montrent solidaires en particulier des plus jeunes qui vont leur succéder et quelquefois ont des buts humanitaires et sociaux. Les femmes pragmatiques dans leurs engagements et actives citoyennes sont aussi dans un engagement impliqué mais non politique. La scène associative a changé et les vieilles structures 1901, pour survivre, risquent de devoir inventer, innover et se démocratiser. Les concepts évoluent dans des modes adoptées par les sociologues souvent soucieux davantage de s'inscrire dans des chemins déjà empruntés que de s'avancer en taillant à la machette dans les buissons afin de débusquer des pratiques nouvelles cachées par les mots et des discours associatifs ombrageux. La pratique réelle et engagée est souvent loin et se découvre même hors des associations. Mais parce qu'elle est loin du pouvoir, autonome et même dissidente, on la cache et on la broie.

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L'ENGAGEMENT ASSOCIATIF DES PASSIONNÉS DE HIP-HOP, SKATE, ROLLER ET AUTRES PRATIQUES CULTURELLES POPULAIRES D'ORIGINE URBAINE DANS LES DEPARTEMENTS RURAUX. L'exemple de collectifs associatifs dans le Cantal et l'Aveyron par Alexandra AUDOUIN, doctorante, enseignante d'Éducation socioculturelle en lycée agricole

« Le hip-hop regroupe des arts de la rue, une culture populaire et un mouvement de conscience. Les arts se rassemblent autour de trois pôles: musical (rap, ragga, Djing, beat-box), corporel (break-dance, smurf, hype, double-dutch), graphique (tag, graft) »31. Le skateboard, lui, est une activité avec une planche à roulettes, qui se développe depuis une trentaine d'années. « Le skateboard est surtout un ensemble d'usages très diversifiés qui vont des jeux des enfants en bas d'immeubles aux pratiques de compétitions sportives internationales en passant par tous les usages sportifs et de jeux d'adolescents et de jeunes adultes dans les rues et sur les mobiliers urbains »32.Hip-hop, skate et autres sports de glisse urbaine33 sont parmi les activités artistiques et sportives actuelles bénéficiant d'un engouement populaire tout particulier. Ces pratiques composent un mouvement culturel vaste, hétérogène s'exprimant par des pratiques sociales - corporelles, sportives, artistiques - un mode de vie caractérisé par des comportements, habitudes, une manière d'être et de paraître; un langage spécifique, une éthique et des valeurs (liberté, plaisir, métissage, tolérance, respect, solidarité du groupe...). Dans le langage commun, nous retrouvons cet ensemble sous les appellations « culture jeune» ou « cultures urbaines »34.Il émerge sur l'ensemble du territoire dans les espaces urbanisés, dont les pôles urbains des départements les plus ruraux.
31 Hugues BAZIN, La culture hip-hop, p. 9. 32 Claire CALOGIROU, Marc TOUCHE, Le skate, un jeu, un sport, un moyen de déplacement..., p. 14 33 Nous intégrons également à notre investigation des pratiques proches du skate, à savoir le roller dans sa forme acrobatique ou «agressive» et le BMX, (bicross de rue). Nous regrouperons par commodité ces activités sous les appellations de « glisse urbaine» ou de « ride» (du verbe anglais ta ride). 34 Culture urbaine de par leur origine urbaine, ces pratiques étant nées dans les grands ensembles urbains au début des années 80.

Ces pratiques touchent surtout les jeunes35, existent depuis plus d'une vingtaine d'années et concernent donc désormais de plus en plus de trentenaires. La jeunesse n'est qu'un mof6 et nous la considérons comme « une période d'expérimentation qui concerne aussi le domaine politique et qui va conduire les jeunes à des formes nouvelles de mobilisation et de participation sociale »37. Skate et glisse urbaine, hip-hop semblent justement constituer des terrains fertiles à l'action et l'engagemenf8. Nous aborderons ici la question de l'engagement, associatif ou non, des pratiquants dans la diversité de ses formes. Ce mouvement culturel amène dans l'action associative des jeunes, nouveaux acteurs, nouveaux bénévoles, nouveaux militants. L'association, lieu d'expérimentations personnelles et collectives, lieu de formation, est une école de la vie et des relations humaines. C'est également un moment fort où les jeunes découvrent localement le monde des institutions et le jeu politique. Ils ont un rôle sur la place publique et s'ouvrent au monde. Si les difficultés internes sont celles de toute association, les relations « externes» et le partenariat sont complexifiés par l'objet de ces associations. Skate, roller, BMX et mouvement hip-hop constituent un ensemble qui fait « peur ». L'engagement de ces nouveaux acteurs est souvent proche du combat. Lutter contre les préjugés, se battre pour obtenir des lieux, être écouté, accepté ou obtenir un peu de reconnaissance. .. La mission de ces jeunes n'est pas simplifiée par le contexte rural de leur engagement. L'aventure associative produit du sens pour les jeunes. Ils s'y construisent, mais renouvellent aussi le vivier des « militants ». C'est en outre un moyen d'implication citoyenne pour des usagers « marginaux» de la rue. Cette contribution va aborder plusieurs axes importants de notre réflexion sans ambitionner d'en faire le tour. Il s'agit plutôt d'alimenter le débat autour de l'engagement associatif et de présenter des exemples de nouvelles formes de participation39...

35

Sur la définition de jeunesse, cf. Olivier GALLAND, Sociologie de la jeunesse, 1997, Masson et Colin éditeurs, Paris; Olivier GALLAND et Bernard ROUDET, Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans. 2001, L'Harmattan éditions, Paris; O. DONNAT et D. CAPREAU, Les pratiques culturelles des jeunes, 1990, Paris, La documentation française, p. 260. 36 Référence à une division arbitraire en catégories dont parle Pierre BOURDIEU (1984) dans Questions de sociologie, éditions de Minuit. 37 VULBEAU, 1994, p. 76 38 S'engager: prendre part, agir et s'investir personnellement dans l'action.
39

Jacques ION, La Fin des Militants? Paris, Editions de l'Atelier, 1997; Martine BARTHELEMY, « La participation associative aujourd'hui », ln Pour, Jeunes militants, cap sur les pratiques, n° 166,juin 2000, p. 11-14. 28

CANTAL ET AVEyRON.... L'Aveyron est l'un des plus grands départements de France, avec sa superficie de 873 512 hectares. 11fait partie de la région Midi-Pyrénées. On dit parfois que l'Aveyron est une île entourée de terres. Une île préservée mais riche de son passé historique, de sa diversité géographique, de ses paysages variés et d'une population disposant d'un sens de l'accueil et de l'envie de faire découvrir et aimer leur « pays ». L'Aveyron, c'est 264 000 habitants, dont la moitié vit dans l'arrondissement de la préfecture, Rodez, qui regroupe 26 000 habitants. Le Cantal situé au cœur du massif Central dans la région Auvergne est avant tout un département faiblement peuplé, 150 000 habitants dont un tiers vit dans l'agglomération principale, Aurillac, une petite ville calme, mais néanmoins animée où le touriste aime à flâner. Que connaît-on d'Aurillac? son festival de théâtre de rue, « le festoch' », ici on en parle partout et toute l'année. Ce rendez-vous incontournable rythme la vie locale, un peu comme le carnaval ailleurs. La fin du mois d'août voit la ville se métamorphoser pendant une semaine de fête et de spectacles. La population est multipliée par trois, voire quatre. Aurillac s'enflamme et ses habitants en sont fiers. Les jeunes d'Aurillac grandissent avec ce symbolique évènement, qui serait leur exutoire annuel. Aurillac poursuit son développement en cultivant inconsciemment ces deux images, paradoxales mais complémentaires, de ville branchée et lieu de traditions. En effet, on connaît du Cantal et de l'Aveyron, leurs spécialités

culinaires, pour le premier ses fromages - Cantal, Bleu d'Auvergne... et ses plats comme la truffade, le chou farci, le pounti..., pour le second, l'aligot, le gâteau à la broche, des lieux comme le célèbre Larzac, et des figures comme José Bové. Mais, revenons à notre objet en découvrant les acteurs de ces nouvelles pratiques populaires40. LES PRATIQUANTS: UN MILIEU SURTOUT MASCULIN, UNE JEUNESSE QUI S'ETERNISE Nous distinguons plusieurs générations de pratiquants41 : les moins de 15 ans (les plus jeunes ont 7 ans environ), les 16/17 ans, les 18/21 ans, les 22 ans et plus. Les premiers sont collégiens, les seconds lycéens, le troisième groupe est plutôt étudiant et le dernier composé de jeunes adultes qui pour l'essentiel sont dans la vie active ou terminent leurs études, ce groupe se distingue par sa maturité. Ces aînés ont 24/25 ans en Aveyron, et plus de 30 ans dans le Cantal.
40 41 Voir les écrits de Hugues BAZIN sur les nouvelles Se référer à la définition de jeunesse effectuée formes de culture populaire.

plus haut.

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Le mouvement est avant tout populaire, composé de jeunes plutôt bien intégrés, scolarisés ou travaillant. Leurs milieux d'origine sont variés mais la majorité des jeunes rencontrés sont issus des classes populaires, voire moyennes ou encore peu favorisées. Dans tous les cas, le milieu est essentiellement masculin. Quelques filles pratiquent, notamment le break et le graffiti en Aveyron, quelques adolescentes gravitent autour des riders et s'essaient au skate ou au roller agressif. Les filles trouvent une place en tant que « proches» des pratiquants masculins et généralement très intéressées par les pratiques. Un petit nombre dans le Cantal et en Aveyron commence à s'investir, notamment dans des associations de pratiquants. Le mouvement des pratiques culturelles urbaines est donc caractérisé par une forte majorité de garçons, une jeunesse populaire, qui s'étend de l'enfance à l'âge adulte. ECLATEMENT DES PRATIQUANTS, LOGIQUE DE TRIBUS ET RESEAUX Dans le Cantal et en Aveyron, les pratiquants ne sont pas aisément chiffrables42, nous pouvons y rajouter les non-pratiquants qui « gravitent autour »43,les amis, ceux qui soutiennent et encouragent. Dans une sphère plus large, il y a le public, qui vient aux évènements, spectacles, concerts, « contests »44,... C'est une multitude de petites tribus juxtaposées qui composent le mouvement que l'on soit dans le Cantal ou en Aveyron. La pratique cantalienne est essentiellement circonscrite sur Aurillac, même si les pratiquants vont habiter dans un rayon de 50 km en moyenne. L'Aveyron est fort de plusieurs sites: Rodez et son agglomération, mais aussi Decazeville, Aubin, Millau, Espalion, Villefranche de Rouergue, Brommat et Mûr de Barrez dans le nord, Saint Affrique au sud, etc. Le mouvement est éclaté géographiquement, spontané et sans aucune organisation départementale ou régionale. Les pôles de pratique sont
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Les chiffres évoluent sans cesse et les comptages se contredisent parfois. Sur

l'Aveyron, nous estimons le nombre de pratiquants entre 300 et 400, sans compter le cercle plus large des personnes intéressées ponctuellement par ces activités, dont sur la seule agglomération de Rodez entre 50 et 100 pratiquants de skate, roller et BMX, une vingtaine de graffeurs, beaucoup plus de taggeurs, une soixantaine de danseurs, une quinzaine de rappeurs constitués en 3-4 groupes, une poignée de Dj's. Au moins 150 individus sur Aurillac et le Cantal, plus de 80 adhérents à l'association locale Session libre, 2-3 groupes de rap, une association de Dj's, une dizaine de breakers assidus et une soixantaine d'inscrits à des cours dans les écoles de danse, une centaine de riders et plus de 600 participants au rendez-vous annuel des cultures urbaines: les «Sessions volcaniques». .. . 43 Cibi 44 Sorte de compétition pour le skate, le roller, le BMX

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juxtaposés, certains pratiquants se connaissent, se côtoient ou créent des liens. D'autres ignorent jusqu'à l'existence de pratiquants hors de leur commune. Beaucoup de pratiquants, de surcroît, « n'osent pas se montrer »45 et exercent dans leur coin. Les graffeurs, les breakers et les rappeurs peuvent pratiquer dans leur garage pendant longtemps sans être repérés. Ainsi, nous insistons sur le caractère libre et insaisissable de ces activités. Ce mouvement se compose de petits groupes et de réseaux de connaissance. Cette quasi-absence de structuration ou plutôt cette organisation souterraine, « underground », est avancée comme un axe fort d'évolution à l'avenir pour ces pratiques. LA PRATIQUE ENTRE EXPRESSION, PASSION, TRA VAIL ET MOUVEMENT Les pratiques, sports de glisse urbaine, hip-hop, sont en Aveyron et dans le Cantal, en forte croissance sous une forme « loisir» avec la mise en place de cours, ateliers ou stages. C'est une jeune génération pratiquant les sports de glisse urbaine et le hip-hop comme des activités normales, « un passe-temps ». L'approche qui retient notre attention est celle des jeunes se décrivant cornnle des « passionnés ». Avec l'expérience et la maturité, les motivations sont, non plus de l'ordre de l'occupation, mais de l'expression et de la création: « s'exprimer », « créer », « dire », « inventer ». Ce qui nous marque, c'est la tendance à qualifier ces pratiques de « passions », et ce quel que soit l'âge, l'ancienneté dans la pratique, le sexe, les origines sociales et géographiques, etc. Globalement, les jeunes parlent de leur pratique comme d'une partie d'eux, « un état d'esprit », une façon d'être, un mode et un style de vie. Le rider - qu'il soit en skate, en roller ou en BMX - et le graffeur vont appréhender la ville comme un espace à conquérir et à utiliser. Ils vont la lire par ses murs, ses dénivelés, ses obstacles, les « spots46» qu'elle offre. Le breakeur et le rappeur disent eux, réfléchir sans cesse aux gestes et figures à enchaîner, pour les uns, aux idées à développer et aux textes à répéter pour les autres. Où qu'ils soient, quoi qu'ils fassent, ils sont toujours « dedans» et « à fond dedans ». Les représentations actuelles sur la jeunesse sont souvent critiques. Elles pointent une perte de valeurs traditionnelles comme le goût de l'effort, le courage, la persévérance, l'exigence envers soi, le perfectionnisme. La jeunesse serait désinvolte et insouciante. Pourtant les
45 Pehn 46 Lieu favorable à la pratique,

à la réalisation

de figures, de fresques, au break..

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pratiquants que nous côtoyons viennent contredire ces idées reçues. Ils vivent leur activité-passion entre plaisir et travail et visent toujours mieux, plus haut, plus vite, plus fort... Pour progresser dans leur pratique, qu'elle soit artistique ou sportive, il faut avant tout du travail - répéter des gestes, enchaîner des esquisses, écrire des textes... - faire des efforts constants dans un engagement total tant physique que mental. Ce qu'ils résument avec leurs mots: « nous sommes des acharnés »47. Pour apprendre et progresser, on doit s'informer et découvrir, suivre l'actualité, lire des magazines, visiter les sites Internet, regarder des vidéos... Les pratiquants sont immergés dans leur activité et ce qui l'entoure, son histoire, ses acteurs illustres, son langage, ses valeurs: ils vivent cette passion « à/and »48. S'investir totalement dans sa pratique passe par le groupe que l'on intègre, avec lequel on pratique et parfois on vit. Au-delà du groupe, on participe à un mouvement, on fait partie d'un tout. L'existence d'un mouvement global est fortement affirmée. Ce mouvement dépasse les frontières et est universel49. A titre d'exemple, avec le développement d'Internet, les pratiquants participent de plus en plus à des forums de discussion nationaux et internationaux. L'activité reste pourtant celle de l'individu. Si tous disent préférer pratiquer en groupe, ils reconnaissent que la majorité du temps, ils pratiquent seuls. Ces activités sont ambivalentes entre esprit de corps et individualisme, comme une manifestation de l'individualisation dans nos sociétés. Activité individuelle car seul l'engagement personnel permet d'évoluer. Les autres, le groupe apportent un plus, la motivation, des encouragements, l'émulation qui fait progresser. Les idées de travail, de progrès, d'évolution sont récurrentes. Les pratiquants s'engagent dans leur pratique, y consacrent du temps dans le seul objectif: être toujours meilleur. AGIR EN MILIEU RURAL... Le contexte rural des pratiques ne facilite pas leur développement. Tout d'abord, soulignons que les regards portés sur le territoire sont paradoxaux. « D'être ici, comme on dit c'est un atout, mais aussi c'est un inconvénient parce que voilà pour des contacts au niveau de la musique on est paumé. L'atout c'est qu'on peut être assez vite connu dans la
47 48 Pehn, Doun

Cette ténacité se couple à des capacités d'ouverture: par exemple, pour les breakers, faire de la gymnastique, prendre des cours de danse africaine, classique.. sont des moyens pour apprendre toujours plus et combler ses lacunes. 49 H. BAZIN, La culture hip-hop, 1995, op. ci!.

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