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Les Boërs

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Le gouvernement du Transvaal se sentait enfin impuissant à satisfaire les convoitises anglaises. C’était en octobre 1899. Depuis longtemps déjà, les séances du Volksraad avaient eu souvent pour objet de délibérer sur les exigences des sujets britanniques. Une influence qui s’appuyait sur le pouvoir gouvernant en Angleterre et ne cherchait plus à se dissimuler, troublait à chaque instant l’humeur pacifique des représentants transvaaliens : il fallait en finir.

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Le Président Krüger.

Firmin de Croze

Les Boërs

Un peuple héroïque

CHAPITRE I

AU PARLEMENT BOER

Le gouvernement du Transvaal se sentait enfin impuissant à satisfaire les convoitises anglaises. C’était en octobre 1899. Depuis longtemps déjà, les séances du Volksraad avaient eu souvent pour objet de délibérer sur les exigences des sujets britanniques. Une influence qui s’appuyait sur le pouvoir gouvernant en Angleterre et ne cherchait plus à se dissimuler, troublait à chaque instant l’humeur pacifique des représentants transvaaliens : il fallait en finir.

Le 9 octobre, le gouvernement de la République sud-africaine remit au consul anglais à Prétoria un ultimatum. Il y était dit :

« 1° Que tous les points du différend mutuel soient réglés par le moyen d’un arbitrage amical ou par tout autre moyen amiable qui pourrait être fixé d’accord entre le gouvernement boër et le gouvernement de Sa Majesté,

2° Que les troupes qui se trouvent sur la frontière de cette République soient retirées immédiatement ;

3° Que tous les renforts de troupes qui sont arrivés dans le sud de l’Afrique depuis le 1er juin 1899 soient retirés dans une limite de temps raisonnable, à fixer d’accord entre les deux gouvernements et avec assurance et garantie de la part du gouvernement du Transvaal qu’aucune attaque ou hostilité ne seront dirigées contre une portion quelconque des possessions du gouvernement britannique par la République au cours des futures négociations, dans une période qui sera fixée ultérieurement entre les deux gouvernements.

Le gouvernement du Transvaal sera prêt, en conformité de cet accord, à retirer des frontières les Burghers armés.

4° Que les troupes de Sa Majesté qui sont en ce moment en route par mer, ne seront débarquées en aucune partie du sud de l’Afrique.

Le gouvernement du Transvaal insiste pour une réponse immédiate et affirmative à ces quatre questions et demande instamment au gouvernement de Sa Majesté l’envoi de sa réponse pour le mercredi 11 octobre 1899, au plus tard avant cinq heures du soir.

Le gouvernement tient, de plus, à ajouter que, dans le cas inattendu où aucune réponse satisfaisante ne serait reçue par lui dans le délai fixé, il sera, à son grand regret, obligé de considérer la manière d’agir du gouvernement de Sa Majesté comme une déclaration formelle de guerre ; qu’il ne se considérera pas responsable des conséquences qui en résulteraient. »

Nous avons tenu à donner, en son entier, ce document officiel pour en mieux affirmer la modération et la fermeté. Les termes par lesquels il s’exprime enferment déjà les notes caractéristiques de la guerre, l’héroïsme simple et grand qu’elle déploiera en chacune de ses phases et l’issue heureuse qu’on peut encore espérer pour elle.

Une poignée d’honnêtes paysans — c’est la signification du mot boër — ne craint pas de s’exposer à toute la fureur belliqueuse d’un immense empire comme la Grande-Bretagne, parce que la servitude est une condition où ne peuvent pas vivre des gens qui toujours ont repoussé le joug.

C’est l’indépendance du Transvaal et de l’Etat libre d’Orange qui est en question. Or, dans les immensités des plateaux solitaires où se sont établis les Boërs, chaque souffle porte cette devise qui nous plaît, à nous Français : « Etre libres on mourir. » Deux petits peuples ont levé leur drapeau, parce que ce drapeau on voulait le lacérer ; ils ont couru aux armes parce que leur droit était méconnu et ils se sont faits, avec un héroïsme qui enchaîne toutes les admirations, les champions de la justice et de la liberté.

C’est même pour ce motif que nous voudrions buriner leur histoire sur un airain défiant les siècles.

Il est d’autres motifs encore : ce sont nos souvenirs et nos rêves. Sans parler encore du sang français qui coule dans les veines des fiers habitants du Transvaal, non plus que des braves qui, en grand nombre, ont quitté nos côtes pour porter leur épée au service d’une cause juste, bien des traits communs existent entre les Boërs et nous.

Ennemis des Anglais, ils le sont par la force des événements, et si nous consultons notre histoire nationale, ne reconnaissons-nous pas qu’une sorte de fatalité a toujours précipité contre nous nos voisins d’Outre-Manche ? Leurs grandes guerres ont été dirigées contre l’indépendance ou l’intégrité de notre patrie. Pensons à la guerre de Cent ans et aux luttes napoléoniennes. Comme le Breton dont l’œil fouille la mer et découvre une île anglaise sur nos rivages, tout Français peut dire : « L’adversaire envieux est là. » S’il paraît sommeiller sur le pont de ses navires, façade miroitante et qu’on pourrait percer, c’est qu’il possède le Canada français, Gibraltar et Suez, sans compter Chypre et Port-Mahon, c’est qu’il a mis la main sur l’Egypte et a gravé dans notre histoire contemporaine le nom de Fachoda. S’il sommeille enfin, c’est qu’il a les mains liées en Chine, qu’il redoute de puissants voisins dans l’Inde et qu’il s’est attaché au pied un boulet énorme : les Boërs.

Nous écrivons enfin les faits et gestes des hommes du Transvaal parce qu’ils ont le courage des hommes et que nous prétendons l’avoir, parce qu’ils sont libres et que nous voulons l’être, parce qu’ils aiment leur patrie et qu’après Dieu, la France est notre suprême amour.

A travers l’océan, nous leur tendons une main fraternelle. C’est plus de raisons qu’il n’en faut pour entreprendre leur histoire.

Le gouvernement anglais fut quelque peu déconcerté par l’ultimatum du Transvaal ; il eût préféré poursuivre à loisir ses plans d’asservissement et ses préparatifs de guerre, jusqu’au moment où le succès brutal lui eût été assuré. La réponse n’en fut pas moins insolente.

Sir Alfred Milner, gouverneur de la colonie du Cap, communiquait le télégramme suivant de M. Chamberlain :

« Le gouvernement de Sa Majesté a reçu avec un grand regret les demandes péremptoires du gouvernement de la République sud-Africaine, transmises par votre télégramme du 9 octobre.

Vous informerez le gouvernement de la République sud-africaine, en réponse, que les conditions posées par le gouvernement de la République sud-africaine sont telles que le gouvernement de Sa Majesté juge impossible de les discuter. »

Le 11, au matin, le Volksraad assemblé eut connaissance des résolutions prises par le gouvernement anglais, et sa délibération porta sur l’état nouveau où entrait le pays.

Nous ne saurions, par une des séances de notre Parlement, nous faire une idée de ce qu’est le Volksraad. Là-bas, au sud de l’Afrique, on parle peu, et quand on le fait, c’est généralement pour exprimer des idées, d’où sort un avantage pour le pays entier. Les hommes graves sont assis en face de petites tables couvertes de tapis verts ; devant eux d’immenses carafes d’eau fraîche. Une tribune est disposée pour le président de la République ; une autre un peu moins élevée est occupée par le président de l’assemblée. Du reste le seul luxe de la salle consiste dans un écusson représentant les armes de la République et autour duquel courent des tentures aux couleurs nationales.

Les députés ne sont remarquables que par la dignité de leur maintien et là sagesse de leurs délibérations, ce qui est bien la meilleure façon de se faire remarquer. Leurs vêtements sont ceux d’honnêtes bourgeois ou d’agriculteurs jouissant d’un certain bien être. Mais ils portent avec crânerie le costume grossier auquel on ne s’arrête pas quand on a fixé leur regard franc et loyal.

La séance était commencée lorsqu’au fond de la salle une porte s’ouvrit, laissant passer un homme de haute taille, portant sur la poitrine un large ruban vert.

Cet homme a soixante-quinze ans ; il est né en 1825, mais la vieillesse n’a pas encore pesé sur lui : c’est M. Paul Krüger, celui que tous nomment l’Oncle Paul, qui pour tous est la plus haute personnification de la patrie. Ne demandez pas à un Boër pourquoi l’oncle Paul jouit d’une universelle vénération, il ne saurait vous en donner aucune raison et voudrait les énumérer toutes.

Krüger enfant était supérieur à tous ses camarades dans les exercices du corps qui sont si essentiels à la vie du boër : il suivait à la course un cheval lancé au galop et le devança un jour. Il fut chasseur le jour où sa main d’enfant put manier un fusil : il n’avait que onze ans quand il fut pour la première fois en face d’un lion qu’il tua et, à l’âge de treize ans, il combattait déjà contre les Cafres.

Les aventures de sa vie extraordinaire feraient le plus solide intérêt d’un roman palpitant. Nous glanons quelques anecdotes :

Surpris un jour par une bande de Cafres, il tint d’abord tête à l’ennemi et tua deux de ses adversaires. Puis, prenant la fuite, il réussit à devancer les sauvages et leur échappa. Mais il était loin de sa demeure et parfois les solitudes au Transvaal donnent asile à des bêtes dangereuses.

Krüger, seul et affamé, entendit près de lui un bruit les broussailles. Puis un lion leva la tête. Le jeune boër épaula et tira ; mais le coup ne partit pas. Alors, de la crosse de son fusil, il asséna un coup violent sur la tête du fauve qui partit déconcerté.

Krüger a pris part à toutes les expéditions guerrières par lesquelles son peuple s’est assuré la libre possession du pays qu’il occupe. Toujours là où le danger était le plus imminent, il a eu confiance en son étoile et s’est senti réservé & de hautes destinées. Le sentiment religieux l’a souvent soutenu et quelquefois l’a poussé en avant. Habituée à de longues réflexions dans les heures passées à travers les landes, sa pensée est devenue puissante et sûre d’elle-même. Sera-t-il le sauveur de sa patrie ? On le croirait à l’entendre, car il a dit :

« Les deux Républiques sont déterminées. Si elles doivent appartenir à l’Angleterre ; elle paiera pour cela un prix qui étonnera le monde. Jamais l’humanité n’aura rien vu de semblable. »

Il y a de la confiance dans ces paroles, et jusqu’à ce jour les événements ne l’ont pas démentie.

Pourtant, le 11 octobre, l’Oncle Paul était soucieux et son bonjour amical adressé au Volksraad était empreint d’une certaine tristesse. La partie était engagée, on ne pouvait en prévoir l’issue.

Au même temps où l’on délibérait à Prétoria, capitale du Transvaal, les représentants de l’Etat libre d’Orange, sous la présidence de M. Steijn, prenaient la résolution de ne pas abandonner leurs frères. Eux aussi acceptaient comme leur étant adressée la déclaration de guerre, et les deux Républiques sœurs dont les habitants avaient même origine, se préparaient ensemble à la lutte contre l’oppresseur.

On vota l’appel aux armes et cet appel visa tout Boër en état de porter un fusil : il y eut des enfants à côté de vieillards et tel fermier partit avec tous ses fils ne laissant derrière lui que les femmes ; celles-là même devaient bientôt accompagner leurs maris jusque dans les tranchées.

Le président voulait aller à la frontière en dépit de ses soixante-quinze ans ; d’autres devoirs lui furent opposés et il resta ; mais, en un temps, il eut près de deux cents membres de sa famille dans les commandos.

L’administration des mines d’or fut confiée au gouvernement ; on interdit l’exportation des grains, du bétail vivant ainsi que celle des objets utiles à des hommes en campagne.

Un souffle de guerre passa sur le Transvaal et sur l’Etat libre, et l’on peut, à bon droit, se demander comment fut faite en trois jours la mobilisation de l’armée boër. Le pays est, en effet, bien en dehors de ce que nous pouvons estimer, en établissant une comparaison avec le nôtre. Les villes y sont rares et Prétoria est loin de ressembler à une capitale au sens européen du mot. Quant à Johannesburg, le centre industriel le plus important de la République, la population boër y est noyée dans l’élément étranger et les étrangers ou Uitlanders ne furent pas ceux qui combattirent pour le Transvaal.

De ferme en ferme, la convocation du Volksraad forma les Burghers en une multitude de troupes qui, suivant le mot d’ordre, se dirigèrent vers la frontière. A Prétoria se tinrent des réunions populaires où les orateurs rappelèrent le souvenir des vexations anglaises, or ces vexations étaient nombreuses et sanglantes : certains lieux, comme la Colline de la Boucherie en gardaient le souvenir amer. Les fonctionnaires, de seize à soixante ans, quittaient leur besogne et M. Reitz, secrétaire d’Etat, restait en face d’occupations accablantes qu’il menait à bien.

Trois coups de canon prévenaient les hommes d’avoir à se rendre au point de ralliement. Les commerçants anglais fermaient leurs boutiques par crainte du pillage. On distribuait des armes, des munitions ; les chemins de fer étaient à la disposition de l’Etat ; l’hymne national retentissait partout.

Les Français se joignirent aux Boërs dès le premier jour et ceux de Johannesburg se chargèrent de la police de la ville et de la garde des mines. Le président rendit hommage à leur dévouement.

A la frontière, le passage de tous les trains était surveillé par des jeunes gens qui commençaient une guerre gaie et alerte, le sourire aux lèvres et la confiance au cœur. Des mères accompagnaient leurs fils, de jeunes femmes leurs jeunes époux, et l’on se disait : au revoir. Il y avait quelque chose de solennel dans la simplicité de ces scènes.

Dès le commencement d’octobre, il y eut sur divers points de la frontière quarante mille hommes du Transvaal et de l’Etat libre. A ceux-là se joignirent des auxiliaires étrangers au nombre d’environ quinze mille, et cet appoint d’hommes de toutes nationalités ne fut pas d’un faible secours pour la petite armée des fédéraux.

Le 12 octobre, au point où le Transvaal confine à la possession anglaise du Natal, trois colonnes enfilèrent successivement la passe de Botha et se trouvèrent soudain en pays ennemi.

L’Anglais n’était pas prêt et les faibles garnisons chargées de protéger les villes les plus proches de la frontière se replièrent sur Ladysmith. Le général Symons ne semblait pas inquiet. Dans le sentiment de la supériorité britannique, il pensait n’avoir qu’à paraître pour disperser des hommes ignorant la tactique européenne et qui s’avançaient graves et recueillis comme en une solennité pieuse. L’artillerie se concentrait à Ladysmith. Pendant ce temps, les Boërs faisaient sauter les ponts, les aqueducs et coupaient la ligne du chemin de fer. Ils avaient pour chefs Erasmus, Lucas Meyer, Ben Viljoën et Kock. Ils s’emparaient sans résistance de Charlestown, Laings-Nek et Newcastle. Les provisions de grains et de fourrages tombaient entre leurs mains.

Ce n’était pas tout : ils sortaient du Transvaal par l’ouest, et là encore ils entraient dans les possessions anglaises. Quelques jours avaient suffi pour arracher à leur placidité les calmes habitants des campagnes. Chasseurs chaque jour et depuis l’âge le plus tendre, ils allaient exercer leur adresse sur un gibier différent ; pour eux la guerre était cela.

Elle était surtout la protestation contre des agissements néfastes qui tendaient à troubler le pays et la revendication du droit le plus sacré, celui qu’a tout homme à la liberté.

Les Boërs tendaient à s’emparer de Ladysmith dans le Natal, comme dans l’ouest ils tenteraient de prendre Kimberley et Mafeking.

L’Angleterre frémit à cette nouvelle et elle hâta le transport de ses troupes.

CHAPITRE II

LES BOERS AVANT LA GUERRE

Ceux qui causaient de telles transes aux égoïstes gouvernants de l’empire britannique étaient cependant, par tradition, de bien inoffensifs voisins. L’Angleterre avait pu en faire de nombreuses expériences et, dans son insouciance du droit d’autrui, elle ne s’était pas refusé cette satisfaction.

Lorsqu’au XVIIe siècle, en un moment de coupable intransigeance, un roi de France chassa les protestants qui y résidaient ; ceux-ci préférèrent l’exil au changement de religion et se retirèrent en Hollande. L’Eglise se fut contentée d’argumenter avec eux et de les convertir par conviction ; c’est sa manière de gagner les consciences. Louis XIV, sous des prétextes politiques qui n’étaient plus justifiés, en agit autrement. Les réfugiés protestants, en compagnie de quelques familles hollandaises, furent la souche de laquelle sortit la nation boër.

Un jour ils allèrent demander à l’Afrique du Sud un lieu paisible où ils pussent vivre en liberté. Déjà une colonie portugaise s’y était établie ; ils se fixèrent dans le voisinage et, dès lors, commença leur vie de pasteurs. Entre les Anglais établis au Cap et les Portugais de Lourenço-Marquez, ils ne pouvaient constituer un danger.

Il fallut pourtant combattre.

Nous empruntons à la Revue des Deux-Mondes quelques pensées d’un remarquable article de M. Jules Leclerq, qui peignent sous de vives couleurs l’émigration de ce peuple errant.

« Il ne faut pas, disent les Lectures pour tous, se représenter les paysans de l’Afrique australe à l’image des nôtres. A la différence de nos paysans, le Boër n’est pas sédentaire ; il possède d’ordinaire plusieurs fermes situées dans des régions différentes fort éloignées les unes des autres. Souvent, s’abat sur un district une sécheresse prolongée, une série d’orages, une pluie de sauterelles ; en pareil cas, le Boër quitte la ferme dévastée pour en gagner une autre à quelques centaines de lieues et émigre avec son bétail pour toute une saison. Cette émigration est désignée dans la langue boër par un mot spécial : c’est le treck.

Toute la fortune du paysan boër, son foyer et sa famille sont alors assemblés sur le légendaire chariot à bœufs qui est essentiel à la vie errante du pasteur : maison roulante aux jours de paix, forteresse improvisée aux heures des batailles.

Ces chars à bœufs, d’aspect biblique, très longs et massifs, sont tous semblables, peints des trois mêmes couleurs, rouge, vert et jaune ; ils sont faits d’un bois spécial très résistant, et pas un clou n’entre dans leur construction. La lourde machine est mise en mouvement par un véritable troupeau de bœufs, attelés par paire, au nombre de quatorze au moins, de dix-huit ou vingt souvent. Le Boër marche à côté de ce majestueux attelage muni d’un fouet de vingt pieds de long, tandis que sa famille s’abrite sous la tente en demi-cercle qui recouvre l’arrière du chariot. Non loin du chariot, tantôt devant, tantôt derrière, il y a toujours un troupeau de bœufs en marche ou au pâturage. La marche est lente et les routes longues ; mais le Boër n’a point de hâte ; il compte pour sa subsistance sur le sol et les saisons ; il arrivera toujours à temps ; il n’a besoin que d’espace et de liberté. »

Pendant le XVIIIe siècle, les Boërs vécurent dans une aisance relative ; leurs besoins étaient peu nombreux et les productions du sol y suffirent. Ce fut l’âge d’or. Les moeurs patriarcales, une fraternité réelle, la vie libre au grand air en formaient le charme principal.

Lorsqu’on 1815 la chute de l’empire français eut ébranlé les conditions politiques de l’Europe, l’Angleterre endettée chercha partout des compensations et l’ère des vexations commença.

Des Cafres et des Zoulous envahirent les possessions britan. niques et les Anglais appelèrent les Boërs à leur secours. Ceux-ci ne s’y refusèrent pas et ils combattirent énergiquement.

Mais pendant qu’ils quittaient leurs fermes, des bandes de Cafres pillaient leurs habitations et volaient leurs troupeaux. Le sous-secrétaire d’Etat au gouvernement du Cap promit une indemnité. Puis quand la guerre fut terminée, il prétendit que les Cafres avaient à se plaindre des incursions boërs et que l’invasion présente était seulement une revanche.

C’en fut trop : les persécutions étaient quotidiennes ; le sol anglais dévorait ceux qui l’habitaient. Les Boërs assemblèrent leurs chariots et ce qui restait de leurs troupeaux. Ils émigrèrent vers le nord : ce fut le grand Trek. En 1836, ils formèrent trois grands groupes sous la conduite de Potgieter, de Marthinus Maritz et de Jacobus Uys.

En arrivant chez les Cafres, Potgieter conclut un marché avec eux et leur acheta le terrain où il voulait se fixer. Mais, en son absence, les Matabélés fondent à l’improviste sur les Boërs sans défense et en massacrent un grand nombre. Il fallait pourvoir à la défense. On établit le premier camp ou laager ; les chariots en ligne en formèrent l’enceinte ; familles et troupeaux y furent enfermés ; entre les voitures on lia ensemble des branches d’épines et l’on attendit.

« Le 29 octobre, écrit la Revue que nous avons citée, le premier laager fut attaqué par un nombre formidable de Matabélés ; les Boërs n’avaient à leur opposer que trente-deux cavaliers qui durent bientôt se retirer derrière le rempart de chariots contre lequel les Matabélès s’élancent en poussant de terribles clameurs. Les Boërs les laissent approcher jusqu’à trente pas et tirent. Les sauvages, après une minute d’hésitation, s’élancent en colonnes épaisses sur les cadavres des premiers rangs, se baissent sous leurs boucliers de peaux, chargent les wagons jusque tout près des roues et, avec des cris aigus qui dominent presque le bruit des fusils, s’efforcent d’arracher les branches d’épines, tirant les wagons avec une telle violence qu’ils les font avancer de plus de six pouces. Les Boërs abattent chaque homme qu’ils visent, tandis que les femmes chargent les fusils de leurs maris et de leurs frères. Au bout d’une demi-heure, les Matabélès se retirent, laissant cent cinquante cadavres autour du laager ; on trouva plus de onze cents sagaies dans l’enceinte du camp et soixante-douze plantées dans la tente d’un seul chariot. »

Quelques mois après ce combat, les Cafres engageaient des négociations avec les blancs et, au cours de l’entente, le chef Zoulou Dingan en égorgeait plus de cinq cents. Ce lieu fut appelé la Vallée des larmes.

Ce furent les femmes Boërs qui relevèrent le courage des hommes. Un trek vengeur fut décidé. Prétorius, devenu chef de la troupe en marche, s’avance pendant un mois et vient s’établir près de la rivière sanglante. Au lever du jour, les Zoulous donnent l’assaut : on n’a qu’à peine le temps de recharger les fusils tant l’élan des sauvages est furieux ; néanmoins les chariots tiennent bon. Après quatre tentatives infructueuses, les sauvages hésitent, puis ils s’enfuient, laissant trois mille des leurs sur le champ de bataille.

Quelques jours plus tard, Prétorius entra dans la capitale incendiée du chef Zoulou et l’on put croire que les voyageurs avaient enfin terminé leur course. En 1840, l’assemblée des anciens proclama la République du Natal et demanda à l’Angleterre de reconnaître le nouvel Etat.

Celle-ci eut bien garde de donner à cette respectueuse requête une réponse favorable : Sa Majesté britannique ne pouvait reconnaître l’indépendance de ses propres sujets. En 1843, le gouvernement de la Grande-Bretagne prononça purement et simplement l’annexion de la nouvelle République.

Un nouveau trek s’imposa et les Boërs espérèrent trouver une terre hospitalière en quittant le Sud pour le Nord. Ils portèrent leurs lourds chariots sur les hauteurs du Drakensberg et entrèrent dans les vastes plaines qui entourent l’Orange et le Vaal. Là, personne ne les attaqua et l’Angleterre se contenta de protester. Prétoria naquit sur l’emplacement où avait été un laager et les deux Républiques du Transvaal et de l’Orange furent enfin constituées.

Rien ne fut plus simple que l’organisation des deux Etats. Les citoyens libres, les Burghers, ne payèrent pas d’impôts, l’assemblée des anciens ne tint pas de séances régulières et ne fut réunie que lorsque de grands intérêts furent en jeu, Un fermier fut président et l’on put, dans le monde entier, ignorer que, sur un point du globe, vivaient des hommes heureux qui ne goûtaient pas les délices d’une administration savante et compliquée. Lorsqu’un danger menaçait l’Etat, les Burghers appelés en hâte couraient aux armes et revenaient ensuite à leurs champs.

Le Transvaal a une superficie de 291,890 kilomètres carrés, les trois quarts de la France, et il est peuplé de 700,000 habitants. Un propriétaire a souvent autour de ses fermes deux mille hectares de terrain. C’est une région montueuse et accidentée ; la végétation y est maigre ; ce qui domine ce sont les rochers qui perçent la terre de tous côtés et s’élevent parfois au-dessus de précipices dont la profondeur est effrayante. La nature même du terrain a dû contribuer pour une large part à garder aux Transvaaliens leurs mœurs simples et honnêtes. Dans le Nord, jusqu’au Limpopo qui sert de frontière, le caractère étrange de ce pays s’accuse encore davantage. Là, peu ou point de routes, à peine quelques sentiers ou des chariots ne s’aventurent pas sans danger ; des sommets très élevés et perçant les nuages, une végétation géante et des herbes enchevêtrées où des bandes armées pourraient se cacher pendant des mois entiers ; enfin, dans le fond des vallées. les exhalaisons malsaines des mille petits torrents qui descendent des hauteurs et vont se perdre dans le Limpopo. Ces districts de Lydenburg et de Zoutpansberg sont une vaste forteresse naturelle où les Boërs pourraient défendre longtemps leur indépendance, s’ils se voyaient un jour obligés de s’y retirer ; une armée anglaise qui s’y aventurerait serait promptement décimée par des ennemis plus redoutables encore que les fusils Maüser : je veux parler de la malaria et d’un climat meurtrier.

Le territoire d’Orange, que l’on a appelé le grenier du Transvaal, est moins coupé de ces collines que l’on nomme des Kobjes et dont le rôle sera si important pendant la guerre. En général, c’est une vaste plaine, presque ininterrompue, le Veldt. L’égalité du terrain n’exclut pas cependant la présence de rochers qui peuvent devenir de petites citadelles et de ravins où quelques partisans se dissimulent très facilement.

Le massif montagneux de Drakensberg sépare, à l’est, l’Etat libre d’Orange des possessions anglaises du Natal. Du côté des deux républiques, cette chaîne s’abaisse en pente douce et on y accède facilement. Au contraire, le versant oriental de la montagne est un grandiose escalier dont le dernier degré plonge dans la mer. Entre les crêtes inaccessibles, des passes peu nombreuses et très étroites permettent difficilement une invasion. Ce n’est pas de ce côté que les Anglais entreront dans l’Etat Libre d’Orange et c’est par là que les Boers ont commencé la guerre.

Terminons ce chapitre par un tableau et quelques courtes descriptions qui nous donneront l’entière connaissance du peuple que les Anglais vont attaquer.

« La tente du général, écrit le colonel de Villebois-Mareuil, sert de club à qui veut en user. La vie des chefs est pour moi un mystère de résistance physique et intellectuelle au milieu de ce va et vient continu. Il n’y a ni punitions, ni récompenses, ni altercations, ni coercitions ; tout se fait librement aux heures dites comme un devoir de conscience. Aucune contrainte, mais pas un acte répréhensible. Pour comprendre, il faut revenir en arrière, se dégager du point de vue technique, aborder l’idée morale. Les laagers ont un service télégraphique et postal comme nos armées modernes ; des projecteurs électriques, des ambulances perfectionnées, une station tête d’étapes de guerre qui fonctionne aussi règulièrement que possible. Mais ces laagers restent surtout intéressants par l’esprit qui les anime. Il y passe un souffle religieux très haut qui rapporte tout à Dieu, le sort du Transvaal comme la défense de la liberté et des droits d’un peuple opprimé. Le général qu’on complimente répond : Dieu l’a permis. Le Boër qu’on encourage dans ses secrètes aspirations tourne vers le ciel un regard chargé de confiance. Et plus impérieux que les passions humaines, plus fort que la guerre, ce souffle victorieux emporte aux heures graves, dans l’envolée des psaumes, une puissance de prières où s’exalte la croyance d’un peuple vraiment fait pour les grands espoirs. Les pasteurs sont parmi les Boërs, vivant de leur vie, assistant leur mort, simples comme tous, quoique entourés d’un respect à part. »

Au loin, raconte un voyageur parcourant le Transvaal en 1898, j’entrevis à travers les herbages et les roches une construction basse est blanche dont le toit seul était visible. C’était une ferme boër. Le soleil se couchait et la nuit tombe vite sous ses latitudes. Je dirigeai mon cheval vers la demeure où je comptais obtenir l’hospitalité pour la nuit.

A ma vue, un grand vieillard, portant un fusil en bandoulière, fit quelques pas vers moi et s’arrêta quand je mis pied à terre. Il faut, dans ce pays, connaître le hollandais et l’anglais et, de préférence, les deux langues.

 — Vous êtes le bienvenu, me dit le Boër, entrez sous mon toit ; ma famille ne peut tarder à revenir, car la nuit approche.

Comme si ces paroles eussent évoqué des ombres, je vis apparaître à l’extrémité d’un mur deux jeunes femmes et un peu plus loin un grand troupeau de bœufs arrivant en beuglant. De jeunes hommes, armés de fouets, suivaient le troupeau et des enfants couraient sur leurs pas.

 — Ce sont mes fils et mes petits-fils, dit le vieillard avec fierté.

Les maisons du Transvaal ne sont pas des palais : elles n’ont pas d’étage supérieur et la terre unie leur sert de plancher. La cordialité de l’accueil en fait tout le charme. Le repas très frugal se compose de viande et de laitage. Mille questions m’ont été posées par mon hôte. De quel pays étais-je ? Ma famille était-elle nombreuse ? Combien avais-je d’enfants ? Les enfants, en grand nombre, sont l’orgueil du paysan boër.

Le lendemain, il monta à cheval pour m’accompagner à travers la plaine et lorsqu’il me quitta au sommet d’un kobje voisin, sa dernière parole fut celle-ci : Que Dieu soit avec vous pendant votre voyage.

CHAPITRE III

AMBITIONS ANGLAISES

Un point noir à l’horizon présage quelquefois les orages les plus violents. Il en fut ainsi en 1867, lorsque M. Mauch découvrit sur les rives du Transvaal des parcelles de quartz aurifère. Les Boërs eussent mieux aimé trouver de nouvelles mines de charbon. Qu’avaient-ils besoin d’or ? Les fruits du sol, le lait et la chair de leurs troupeaux leur suffisaient.

La découverte ne devait cependant pas rester inaperçue. Des mineurs du Cap mis au courant de l’affaire trouvèrent que plusieurs collines des environs de Prétoria renfermaient le quartz précieux. Four l’exploitation, il fallait des usines, des réservoirs, des cuves, c’est-à-dire d’énormes capitaux. Les grands mineurs entrèrent en scène et le Transvaal se trouva en proie à une invasion aussi terrible, pour le moins, que celle des régiments anglais.

Quelques noms doivent être donnés dès maintenant, car les personnages qu’ils recouvrent sont pour la plus grande part dans les causes de la guerre. Les grands mineurs furent Jameson, Lionel Philip, Barnato, Robinson et surtout Cecil Rhodes. Ce dernier mérite une mention spéciale : on l’a appelé le Napoléon du Cap.

D’origine obscure, malade, il partit pour le Cap, dès son jeune âge, travailla, joua beaucoup et gagna des sommes fabuleuses ; on le croyait mourant et on lui pardonna ses succès. Les mines de diamant périclitaient à Kimberley par la concurrence effrénée que l’une faisait à l’autre, il en coalisa les intérêts dans une société fameuse, la de Beers, dont les actions atteignirent à un taux énorme. La de Beer monopolisa le trafic des diamants.