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Les centres commerciaux

De
168 pages
Les centres commerciaux sont de plus en plus nombreux en milieu urbain et sont largement fréquentés. Ils souffrent d'un déficit d'image auprès de leurs utilisateurs. Si l'offre qui y est proposée (commerces et services) est semblable à celle des centres villes, les usagers semblent cependant ne pas y trouver le même bien-être et la même socialité. L'observation des comportements des usagers montre toutefois que ces lieux, au même titre que les autres, permettent l'expression d'une forme de socialité. Le malaise est donc ailleurs...
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Les centres commerciaux
De nouveaux lieux de socialité dans le paysage urbain

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus LARDELLIER Pascal (dir.), Des cultures et des hommes, 2005. PAPADOPOULOS Kalliopi, La crise des Intermittent-e-s. Vers une nouvelle conception de la culture ?, 2005. L. VIDAL, A. S. FALL & D. GADOU, Les professionnels de santé en Afrique de l'Ouest, 2005. R. BERCOT et F. de CONINCK, L'Univers des services, 2005 ; Constance DE GOURCY, L'autonomie dans la migration, 2005. M.F. LOUBET-GROSJEAN, Chômeurs et bénévoles. Le bénévolat de chômeurs en milieu associatif en France, 2005. Denis BOUGET et Serge KARSENTY (sous la dir.), Regards croisés sur le lien social, 2005. Isabelle PAPIEAU, Portraits de femmes du faubourg à la banlieue, 2004. Anne-Marie GREEN (dir.), La fête comme jouissance esthétique, 2004. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la dir.), Les bénévoles et leurs associations. Autres réalités, autre sociologie ?, 2004. Philippe SP AEY, Violences urbaines et délinquance juvénile à Bruxelles,2004. A. BIHR et N. TANA SA W A, Les rapports intergénérationnels en France et au Japon, 2004. Jean WIDMER, Langues nationales et identités collectives, 2004.

Jean-Marc

POUPARD

Les centres commerciaux
De nouveaux lieux de socialité dans le paysage urbain

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8313-9 EAN : 9782747583138

Commerce

et vie sociale dans la ville

Depuis que les sociétés «modernes» existent, la fonction commerciale a toujours été d'une importance primordiale dans la vie quotidienne des hommes. Elle sert bien évidemment à assurer les besoins d'échanges de marchandises nécessaires à l'économie, mais elle répond aussi à une demande sociale. Le marché et la me commerçante ne sont pas seulement des lieux de commerce, mais également des lieux privilégiés pour l'échange d'informations. La fonction commerciale a toujours façonné les lieux marquants de la cité: les marchés d'Haïti ou de La Paz, les bazars méditerranéens, les places de nos villes médiévales, les halles du XIXe siècle... sont l'expression d'une vie publique et sociale, moins formelle que les monuments ou bâtiments institutionnels, mais néanmoins symbole de la collectivité (MAUGER, 1991). Elle participe de la même façon à la culture du groupe social en favorisant les échanges entre les individus, les groupes, les sociétés. .. «Les commerces asiatiques des Chinatowns de Paris sont fréquentés par des Français de plus en plus nombreux, qui s'ouvrent là à des consommations nouvelles et trouvent des prestations spécifiques: rapidité du service, horaires d'ouverture tardifs, prix compétitifs... » (BAIX, 1987), tandis que les Laotiens remplacent très souvent dans les tam som (salade lao) la papaye, trop chère en France pour être utilisée chaque jour, par la carotte ou le concombre (BAIX, 1987). Les produits ne sont pas les seuls à participer à l'échange, au mélange et au resserrement des cultures et des liens sociaux. Jeanne Brody (1987), dans son étude ethnologique du quartier juif de la me des Rosiers à Paris, rapporte comment il forme une communauté élargie bien au-delà de ses limites physiques. Les commerces jouent un rôle prépondérant dans le maintien des liens sociaux. TIs servent « à la fois de lieux de rencontre pour les habitants, actuels ou anciens, les commerçants, et de lieu de ressourcement d'une certaine mémoire collective ».

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Les espaces commerciaux, des lieux non spécifiques De tout temps les lieux d'échanges commerciaux ont assuré plusieurs fonctions. L'agora de la Grèce antique était un lieu particulièrement polyvalent, à la fois: - lieu d'échanges politiques où se tenaient les assemblées et les discussions sur la gestion de la cité, - lieu d'échanges culturels où se déroulaient les commémorations et les fêtes, -lieu d'échanges commerciaux où s'installaient les marchés, les vendeurs ambulants. A Athènes, elle se trouvait à la croisée des voies importantes, celle qui menait au Pirée et celle qu'on appelait «sacrée », en direction du sanctuaire d'Eleusis. En contrepartie de cette profusion d'activités qui se déroulaient dans un même lieu, l'aménagement restait assez primitif. Hormis quelques bancs de pierre pour accueillir les anciens, il existait peu de structures fixes (GUALANDI,1980). Ce n'est que tardivement, avec la dégradation de la démocratie athénienne, qu'apparurent des ordonnancements plus stricts et plus monumentaux. Avec les forums romains on voit naître un début de spécialisation des places, mais leurs fonctions se superposent fréquemment. Ils formeront, au fur et à mesure de leurs apparitions, une sorte de réseau. Mais comme pour l'agora, ils ne se trouvent jamais loin des voies de communication. Le forum boarium (marché des boeufs), certainement le plus ancien de Rome et autour duquel s'est bâtie la cité, jouxte le plus ancien port fluvial. C'est là également qu'un axe routier important, venant de l'Etrurie méridionale et conduisant au Latium méridional et à la Campanie, traversait le Tibre. (COARELLI, 980). 1 Au Moyen-Age, la vie sociale et la fonction commerciale cohabitent dans un même lieu. La ville est un lieu de commerce ardent avec ses nombreuses échoppes ouvertes sur la rue. «Tout au long de la journée, artisans et boutiquiers travaillent derrière la fenêtre de leur «ouvroir» ou de leur «boutique» sous les yeux des passants» (LEGUAY, 1984). Dans ces mêmes rues, se déroulaient les fêtes qui marquaient la vie de la cité. Jusqu'à il y a peu de temps, le commerce dans la ville ne prenait que des formes simples et bénéficiait d'une organisation

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toute relative. En dehors des échoppes qui assuraient l'approvisionnement quotidien, les rassemblements commerciaux de plus grande envergure occupaient le plus souvent des espaces extérieurs. Les foires et les marchés s'installaient dans les rues ou sur les places. Rares étaient les halles qui permettaient d'accueillir les marchands. Lorsqu'elles existaient, il ne s'agissait que d'un abri sous lequel la vente s'organisait de façon plus ou moins factuelle. Foires et marchés prenaient place et s'inséraient momentanément dans ce que l'urbaniste Michel de Sablet (1991) nomme l'espace collectif urbain. Constitué par l'ensemble des lieux ouverts à tous, il est généralement sous la responsabilité des collectivités publiques, ou parfois de droit privé. Ce sont des espaces formels en creux, définis par les bâtiments qui les bordent. Ils sont le plus souvent en plein air, mais peuvent être partiellement ou totalement couverts. «Il n'est pas possible de les appréhender comme les bâtiments: ils ne sont pas aisés à délimiter, car chaque espace collectif est généralement en communication avec un ou plusieurs autres. Leur existence se révèle par leur morphologie, leur équipement, leur climatologie, les matériaux et les couleurs qui s'y trouvent, leur luminosité, leur lisibilité ou leur échelle. Ils sont à la fois le négatif des constructions environnantes et le lien physique qui les unit» (DESABLET,1991). L'apparition de structures d'accueil organisées

A Paris, c'est à la fin du XVIIIe siècle que s'annonce le passage de l'activité commerciale de cet espace collectif urbain vers des structures plus institutionnelles et plus spécifiquement dévolues à la vente. Le passage du Caire, première galerie marchande parisienne, fut construit en 1799. Il fut suivi l'année suivante par le passage des Panoramas situé entre la rue Saint Marc et le boulevard Montmartre. Ds rassemblent en un même lieu des magasins aux enseignes très diverses: cafés, restaurants, magasins de mode, antiquaires, éditeurs... (LARGE,1992). Ces passages vont avoir un tel succès auprès de la population parisienne qu'ils vont rapidement se multiplier aussi bien à Paris qu'en province. Selon Bernard Champigneulle (1969), on en compte une centaine à Paris en 1840. Les plus connus sont: le

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passage de l'Opéra, la galerie Vivienne, le passage Choiseul, la galerie Colbert, la galerie Vérot-Dodat qui bénéficiera dès sa création d'une innovation technologique révolutionnaire pour l'époque, l'éclairage au gaz. Plus que de simples lieux commerciaux, ils sont le théâtre de la vie parisienne où la bourgeoisie industrielle et commerçante vient s'émerveiller devant les vitrines de ces commerces de luxe. En ce début du XIXe siècle, le passage des Panoramas est le lieu où l'on vient se montrer comme on le fera plus tard sur les Grands Boulevards, à SaintGermain-des-Près ou à Montparnasse dans les années 50. Le succès de ces galeries tient très certainement au fait qu'elles offraient des lieux de flânerie à l'abri des intempéries et de la circulation hippomobile où une certaine classe de population pouvait prendre le temps de vivre. «Les parisiens trouvaient enfin un endroit bordé d'élégantes boutiques où ils pouvaient flâner tout en étant à l'abri des chevaux, des voitures, de la boue et de la pluie» (MOllJN, 1869). Que ce soit dans la journée ou le soir, ces galeries constituaient des lieux de rencontre et de rendez-vous pour la bourgeoisie, mais aussi un lieu attractif pour tous les marginaux de l'époque. Les grands magasins, une pluralité d'offres centralisées dans une même entité A la fin du XIXe siècle, les galeries marchandes, qui n'étaient en fait que des rues commerçantes couvertes accueillant une certaine diversité de boutiques de luxe, vont laisser place à de nouvelles structures créées spécifiquement pour accueillir une offre commerciale très diversifiée au sein d'une même entité juridique. L'architecte est alors sollicité pour concevoir et créer des bâtiments à vocation purement commerciale. Les grands magasins font leur apparition. L'objectif clairement exprimé par les promoteurs du projet est d'être reconnu comme un lieu de vente pour inciter les Parisiens à y réaliser leurs achats. L'offre marchande est proposée sur plusieurs niveaux reliés par des escaliers-spectacles. De larges vitrines s'ouvrent sur l'extérieur pour présenter la diversité de l'offre. L'architecture monumentale et la décoration intérieure grandiloquente participent pleinement à la logique commerciale en jouant un rôle d'attraction (MAUGER, 1991). 10

Ces grands magasins, qui à l'origine ne proposaient que des articles de mercerie, vont rapidement multiplier le nombre de leurs rayons et étendre leur commerce aux articles de mode, à la chaussure, à la lingerie... «De plus, ces différentes spécialités de marchandises ne sont pas offertes sous la forme d'un assortiment hétérogène, comme les bazars, mais avec une division des différentes catégories de marchandises» (LARGE,1992). Déjà, on peut apercevoir l'émergence de stratégies de vente. L'apparition de slogans comme: «On peut entrer au Bon Marché démuni de tout et en ressortir pourvu de tout ce qui est nécessaire à la vie courante» (DASQUET, 1955) laisse entrevoir la nouvelle philosophie qui devra se dégager de ces lieux et qui est énoncée par d'Avenel : «Il semble que la vente engendre la vente et que les objets les plus dissemblables et juxtaposés se prêtent un mutuel appui» (LARGE,1992). De leur création à nos jours, les grands magasins ne vont avoir de cesse de proposer à leur clientèle de nouveaux services. En 1933, Louis Hautecoeur écrit: «Ils ont installé des salons de coiffure, des restaurants et des thés, des bureaux de tourisme et de théâtre, des ateliers de photographie. Le magasin finit par ressembler à un vaste emporium où on peut acheter tout ce que l'on désire; c'est un souk ou plutôt une série de souks superposés: un jour viendra où l'on pourra s'y confier au dentiste et au médecin, et commander sa maison toute meublée». Il est à noter l'excellent don de prédiction de Louis Hautecoeur quand on voit ce que proposent aujourd'hui les centres commerciaux à leurs usagers. Le centre commercial, une nouvelle structure liant les concepts du grand magasin et de la rue commerçante Le centre commercial, tel qu'il s'est développé dans la seconde moitié du XXe siècle aux Etats-Unis et en Europe, est conçu à l'origine comme un produit standard. Le bâtiment qui abrite les commerces est entouré d'un parking. A l'intérieur du bâtiment, se trouve une allée centrale, sur laquelle s'ouvrent des boutiques de petite ou moyenne importance. A cet axe principal peuvent venir s'adjoindre des galeries transversales en fonction de l'importance du centre. Aux deux extrémités du bâtiment se trouvent généralement deux grands magasins qui servent de pôles d'attraction. Ce plan peut se répéter sur plusieurs niveaux. Il

Les allées de circulation sont conçues comme de véritables rues couvertes où peuvent déambuler, à l'abri des intempéries, les acheteurs potentiels. Bancs, fontaines, objets d'art, plantations viennent meubler et humaniser cet espace. Ces allées peuvent accueillir à certaines périodes des animations: expositions, spectacles, défilés de mode, démonstrations sportives... Au niveau de son activité, le centre commercial veut proposer tous les types de commerces (alimentation, restauration, habillement, bien d'équipement, gadgets...) en un seul lieu pour faciliter la vie quotidienne des chalands. Mais il se veut également dans une certaine mesure un équivalent de la place publique, une sorte de prolongement de la maison, un endroit idéal entre la ville et la campagne, entre la vie publique et la vie privée. «Lieu cristallisateur de l'animation de la communauté et opportunité de participation à la vie moderne publique, à l'image de l'Agora grecque ou de la place du marché médiévale, le centre commercial devient une véritable cité commerciale, ville en dehors de la ville» (GRUEN,SMITH,1960). De produits standard, «prêts à implanter », les nouveaux centres commerciaux sont devenus des bâtiments à l'architecture originale qui cherchent à s'insérer dans l'environnement où ils sont implantés. Autour du bâtiment, c'est l'image globale et la personnalité du centre commercial qui sont travaillées. La tâche de l'architecte n'est plus strictement technique. Il a dorénavant pour rôle de créer une ambiance spécifique, une atmosphère propre à chaque centre commercial. L'habillement: aménagement, mobilier, décoration, logo, graphisme... est étudié lors de chaque conception ou rénovation pour proposer une offre originale
(MAUGER, 1991).

La composante sociale, une constante dans l'évolution des structures commerciales De l'agora grecque aux centres commerciaux les plus récents, l'évolution est marquée par une volonté, et peut-être une nécessité, d'organiser et de rationaliser les espaces commerciaux au fur et à mesure de la diversification et de l'intensification de l'offre marchande. Les villes du Moyen-Age regroupaient les métiers par rue ou par quartier. Dans les grands magasins, comme dans nos

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supermarchés modernes, les produits proposés sont disposés par type et par fonction. Mais au-delà de l'orientation centralisatrice de l'offre marchande qui s'instaure avec les différents types d'espaces commerciaux qui se sont succédés, ce sont principalement la mixité des activités et la multifonctionnalité de ces lieux qui les caractérisent. L'échange marchand s'insère dans une pratique plus large de circulation des biens, des idées, des informations et des hommes. Les lieux de commerce sont tout autant des espaces économiques que des aires d'expression et de diffusion culturelles, des aires de développement et d'accomplissement des comportements sociaux propres à resserrer les liens interindividuels. Plus que des espaces pour accueillir les foules, l'agora, le forum, les places des villes et des villages... étaient les lieux de multiples activités à la croisée des voies de communication et où s'exprimait le besoin de socialité des différents groupes humains qui les fréquentaient. En ce sens, les centres commerciaux s'insèrent dans la continuité de cette évolution. C'est du moins ce que souhaitent et proclament leurs promoteurs en rassemblant sous un même toit la plus grande diversité de produits et de services avec l'objectif de faciliter la vie des usagers. Activité commerciale et rationalisation de la ville Au sein de la ville, la rationalisation n'est pas un processus évolutif propre à la fonction commerciale. Elle s'insère dans la globalité du phénomène d'urbanisation et de son évolution. L'inévitable métamorphose de la ville ainsi produite et la modification des comportements induits peuvent engendrer une nostalgie du temps passé. Mais la ville idéale, à laquelle font référence les usagers des centres commerciaux, comme nous le verrons plus loin, et sur laquelle repose pour une part, la perception plutôt négative qu'ils en ont, n'existe probablement que dans notre . .. Imaginaire. Contrairement à l'idée très répandue que le passé est toujours mieux que le présent, les lieux traditionnels de commerce et les rues qui permettaient d'y accéder n'étaient certainement pas aussi idylliques que l'on veut bien se l'imaginer aujourd'hui. Les rues de la Rome antique ou des cités du Moyen-Age étaient aussi des 13

cloaques responsables de graves épidémies. On y jetait ses ordures sur la tête des passants. Les eaux sales circulaient dans un caniveau central quand il existait. Les problèmes de sécurité étaient importants, et il ne faisait pas bon s'y promener après la tombée de la nuit. A Paris, pour lutter contre cette insalubrité urbaine issue de l'agglomération anarchique des constructions, Hausmann et les hygiénistes vont repenser la ville. Les grands travaux qu'ils entreprennent vont entraîner un bouleversement du paysage urbain. Les grandes percées rectilignes, bordées de hauts immeubles de pierre de taille où logera la classe aisée et qui visent à constituer la nouvelle croisée de Paris, vont éventrer son centre sans épargner les monuments anciens. La rationalisation du système urbain qui s'ensuit va favoriser l'insertion de la fonction commerciale dans des structures spécifiquement conçues pour cette activité. Bien que la ville «hausmannienne}) n'ait été qu'une reconstruction de la ville sur elle-même, sa morphologie a été fortement modifiée. Pour favoriser l'écoulement de tous les flux urbains, les espaces de transition entre l'espace privé et l'espace public vont disparaître. La destruction de ces processus urbains « traditionnels}) a fait condamner dans une certaine mesure comme arbitraires les grands travaux urbains de cette époque. « Le parcellaire foncier notamment, qui assurait la cohésion des tissus urbains, qui assurait l'articulation entre la ville et la maison, a été jugé dénué de signification alors qu'il constituait la mémoire de la morphologie urbaine. [...] La porte s'est ouverte à une table rase des sites et des cultures urbaines. Le terrain des opérations d'urbanisme est devenu une feuille blanche au mépris de la géographie et de l'histoire. Les savoir-faire, telle la composition urbaine, ont été niés. La forme urbaine, longtemps pensée comme devant être le résultat d'imbrications et de stratifications, s'est réduite à une somme de réseaux et de constructions n'entretenant plus de relations morphologiques entre eux}) (PINON,1993). Les ingénieurs d'Haussmann se sont pourtant attachés à résoudre de véritables problèmes qui existaient alors dans la ville: insalubrité, circulation, sécurité... Ils y ont apporté des solutions techniques très évoluées, qui ont d'ailleurs été copiées dans de nombreuses villes européennes et qui sont toujours d'actualité, tel le réseau d'égouts de la ville de Paris. Mais leurs réponses n'étaient 14

que techniques. Même les bancs placés sur les trottoirs pour recréer des lieux de socialisation sont disposés à intervalles réguliers et leur alignement tiré au cordeau. fis ne sont dans la plupart des cas présents que dans l'objectif de faciliter, d'optimiser l'écoulement des flux. La ville prend alors la forme d'une juxtaposition d'éléments monofonctionnels entre lesquels il faut fluidifier au maximum la circulation des personnes, des objets, des fluides.... (GUILLERME, 993). 1 En attribuant des fonctions à chaque parcelle de la ville, en organisant les relations entre elles, ce sont maintenant les politiques ou les administratifs qui orientent la vie de la ville, alors que, traditionnellement, c'étaient ses utilisateurs qui modelaient leur quartier à leur image et au fur et à mesure de leurs besoins. La ville, en organisant sa configuration actuelle, est devenue, dans une certaine mesure, le gestionnaire de la quotidienneté. Les citadins doivent s'insérer dans un moule préfabriqué et y adapter leurs pratiques. «La responsabilité de l'ordre public prend une dimension nouvelle, dans la ville contemporaine, où l'ordre relève progressivement de règles formelles, anonymes» (RONCA YOLO, 1990). Nouveaux paysages urbains, nouvelles expressions de la socialité Mais pour autant, les bouleversements subis par la ville qui ont modifié sa morphologie, induit de nouvelles pratiques, généré une plus grande mobilité des flux ont-ils évincé les comportements sociaux et la vie sociale, fait disparaître les relations entre ses habitants? La ville, celle où vit l'être social qu'est l'homme, ne peut certainement pas être qu'un amalgame de parcelles monovalentes entre lesquelles il « sauterait» comme on saute d'un rocher à un autre et dont il ne serait qu'un simple consommateur. L'être humain est un être social qui, comme un grand nombre d'espèces du règne animal, a besoin de vivre en société pour maintenir son équilibre et se développer. «Par rapport au sujet solitaire, la société présente les mêmes particularités que les métazoaires par rapport aux protistes: elle est douée de qualités nouvelles et capacités de performances supérieures, et, là encore, son fonctionnement harmonieux exige que les individus qui la composent soient reliés entre eux par de puissants moyens 15

d'intégration. Cette intégration sera d'autant plus poussée et d'autant plus parfaite que les individus constituant la société sont plus spécialisés. Le niveau d'efficacité de chaque société dépend donc à la fois de la qualité du travail de chaque participant, et de la rigueur des relations qui s'établissent entre eux. » (RUFFIE,1983). Le superorganisme que constitue la ville se définit à la fois par les rapports organisés, échanges, relations entre les individus qui le composent, et par le cadre dans lequel s'inscrivent leurs activités et leurs représentations. La ville peut être assimilée à un système où les éléments qui la constituent sont en même temps générés par elle. En mettant en relation chacun des individus y participant, elle crée une dépendance interindividuelle. Le type d'organisation et le degré de complexité du système induisent des formes de sociétés très différenciées. Mais dans tous les cas elles nécessitent l'adhésion et même la soumission aux normes qui caractérisent la société. Si les techniques de communication modernes peuvent permettre d'optimiser, tant au niveau du temps que du nombre, les relations possibles entre les individus qui constituent la société humaine, il ne faut pas oublier que l'être humain reste avant tout un être biologique. Comme le rappelle Edgard Morin (1973) dans son ouvrage, Le paradigme perdu, «nous savons tous que nous sommes des animaux de la classe des mammifères, de l'ordre des primates, de la famille des hominiens, du genre Homo, de l'espèce dite sapiens, que notre corps est une machine de trente milliards de cellules, contrôlée et procréée par un système génétique, lequel s'est constitué autour d'une évolution naturelle longue de deux à trois milliards d'années». L'organisme humain, comme celui des autres animaux, est tributaire des grandes fonctions physiologiques: la respiration, la digestion, la reproduction, la coordination nerveuse et endocrine (GoLDBERG, 1992). Ces contraintes physiologiques font que I'homme a subi tout au long de son histoire les influences de son milieu tout comme il a agi sur celui-ci. En tant qu'être bioculturel, « I'homme se crée des environnements qui le façonnent à son tour» (PELT, 1977). Ces deux composantes biologique et culturelle sont indissociables chez l'homme. Il n'a pas un comportement purement «animal» lui permettant la réalisation des fonctions 16