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Les changements sociaux en Tunisie

De
330 pages
Les auteurs de ce livre étudient le changement social en Tunisie aux niveaux les plus divers des actions et des phénomènes sociaux : famille, jeunes, élites, notables, corporations, groupes sociaux en termes de classe (bourgeoisie urbaine, paysannerie parcellaire, classe ouvrière), en termes d'organisations (syndicats), en termes d'institutions et de structures : lieux de culte, etc.
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Les changements sociaux en Tunisie
1950-2000

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Emmanuel M. BANYWESIVE, Le complexe, contribution à l'avènement de l'Organisaction chez Edgard Morin, 2007. Vincent PORTERET (dir.), La Défense. Acteurs, légitimité, missions: perspectives sociologiques, 2007. Juliette GHIULAMILA et Pascale LEVET, Les hommes, les femmes et les entreprises: le serpent de mer de l'égalité, 2007. Suzie GUTH, Histoire de Molly, San Francisco 1912-1915, 2007. Sébastien JABUKOWSKI, Professionnalisation et autorité, le cas de l'armée française, 2007. Bruno PÉQUIGNOT (dir.), Maurice Halbwachs: le temps, la mémoire et l'émotion, 2007. Eguzki URTEAGA, Études sur la société française, 2007. Bernard CONVERT et Lise DEMAILL Y, Les groupes professionnels et l'internet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. Jean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (sous la dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. Jean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développement dans les Amériques, 2007. Alexis FERRAND, Confidents. Une analyse structurale de réseaux sociaux, 2007. Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono! Les paradoxes de la RIT, 2007. Nikos KALAMP ALIKIS, Les Grecs et le mythe d'Alexandre, 2007. Eguzki URTEAGA, Le vote nationaliste basque, 2007.

Sous la direction de Laroussi AMRI

Les changements sociaux en Tunisie
1950-2000

Actes du colloque international

Institut Supérieur des Sciences Humaines Université El Manar, Tunis 22-25 octobre 2002

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com dit1ùsion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04310-7 EAN : 9782296043107

REMERCIEMENTS

Ce volume réunit les communications présentées lors du colloque international: « les changements sociaux en Tunisie» qui s'est tenu à l'Institut Supérieur des Sciences Humaines (Université d'El Manar,) à Tunis, du 22 au 25 octobre 2002. Le colloque fut organisé à la louable initiative de la Fondation allemande Konrad Adenauer. Cette dernière a financé la manifestation scientifique et l'a soutenue moralement. A l'occasion de la publication des actes du colloque, nous ne pouvons que saluer, solennellement, cette honorable et prestigieuse institution, à travers son Représentant Permanent à Tunis, M. David Robert (en 2002), mais aussi à travers ses collaborateurs pour l'effort dont ils ont fait preuve. Qu'ils trouvent, tous, ici l'expression de toute notre gratitude. Notre reconnaissance va sans aucun doute au Directeur de l'Institut Supérieur des Sciences Humaines, M. Mohamed Mahjoub, qui a accueilli l'initiative avec enthousiasme et l'a soutenue de tous les moyens dont il dispose. Nous lui devons, entre autres, la présente édition du colloque, qui, grâce à lui, a été entérinée par le Conseil Scientifique de l'Institut, et voit par conséquent, de ce fait, le jour. Nous remercions son successeur M. Nejib Boutaleb qui ne tarda point à encourager la parution de ces Actes et l'a entourée de toutes les dispositions nécessaires pour que l'ouvrage soit édité dans les meilleures conditions possibles. Nous n'oublierons pas de remercier Julien et Pierre Noël Denieuil pour toute l'aide qu'ils nous ont prodiguée dans l'étape finale, celle de l'édition, et qui a permis que l'ouvrage voie le jour. Last but not least, nous remercions vivement, l'Institut Français de Coopération (Tunis), l'Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain pour leur soutien matériel et moral. Qu'ils trouvent ici l'expression de notre gratitude.

Liste des participants

Laroussi Amri (ISSHT -CERES) Maître de Conférences (HDR), Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis. Université d'El Manar, Directeur de l'Unité de Recherche «Développement Local-Approches Comparées », Centre d'Etudes et de Recherches Economiques et Sociales. Lilia Ben Salem, Professeur, Département de Sociologie, Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. Fethia Ben Sedrine, Maître-Assistante, Département de Sociologie, Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, Université de Tunis J. Katia Boissevain, IRMC (Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain). Ridha Boukra, Professeur, Département de Sociologie, Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. Saad Boumakhla, Enseignant à Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis. Université d'El Manar. Delphine Cavallo, IRMC (Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain). Abdelwaheb Cherni, Institut Supérieur des Sciences Humaines, Tunis. Philippe Corcuff, Maître de Conférences de sciences politiques à l'Institut d'Études Politiques de Lyon. Il est membre du CERLIS (Centre de Recherche sur les Liens Sociaux, ESA 8070 du CNRS, Université de Paris V). Pierre-Noël Denieuil : CERLIS Centre de recherche sur les liens sociaux, CNRS-Université René Descartes Sorbonne, Paris. Chiha Gaha, Maître de Conférences à l'Institut Supérieur de Gestion de Tunis. Sonia Hamzaoui, sociologue. Ahmed Khouaja, Laboratoire Dirasset, Département de Sociologie, Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, Université Tunis I. Imed Melliti, Maître-Assistant à Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis. Université d'El Manar. Sihem Najar, Maître-Assistante - ISSHT. Université de Tunis El Manar. Hamdi Ounaïna, doctorant. Enzo Pace, Département de Sociologie, Université de Padoue, Italie. Nabil Smida, doctorant.

Introduction
Laroussi Amri

L'idée du colloquel fut suggérée au Département de Sociologie par la Fondation Conrad Adenauer qui nous proposa même le titre. Ce fut une offre généreuse qu'on accepta volontiers et avec gratitude. Ce livre contient les travaux du colloque. Il offre une fresque d'études et d'articles portant tous sur des aspects du changement social en Tunisie, sinon en comparaison explicite ou implicite avec la Tunisie. Les approches du changement social sont diverses, les cas étudiés pluriels. Le travail, fourni ici par les chercheurs en sciences sociales, est à l'image de l'objet décrit, analysé et interprété: foisonnant quant à sa matière et sa consistance, pluriel quant aux acteurs en présence, polycentrique quant à ses centres d'intérêt. Toutefois, on peut déceler à travers ces communications produites pour le colloque, dont nous rassemblons, exposons, commentons et éditons ici les actes, des significations repères, des sens qui nous édifient sur le changement social, à travers l'histoire contemporaine de la Tunisie: l'époque présentée dans certaines de ses lignes et tendances fortes est celle de la deuxième moitié du vingtième siècle. Comment peut-on résumer, même succinctement, cette période? La période de 1950-2000 : Dès son accession à l'Indépendance (1956), la Tunisie, à travers son jeune Etat a donné le ton: à «la lutte pour l'indépendance nationale» succède « la lutte », non moins cruciale, « pour le développement », selon les termes de Bourguiba, chef charismatique, baptisé par la classe politique officielle après 1956, « Combattant Suprême ». Cette succession du combat articulé dans des termes spécifiques selon qu'il s'agit de libération de la tutelle étrangère ou qu'il s'agit de se libérer des «fléaux du sousdéveloppement », allait être assurée par un personnel politique qui est pour les deux étapes le même: 1956 marque un passage, une transition, dans un même chemin, conduit en gros par une même élite politique. Personne n'a relevé la rupture que devait consacrer la date d'Indépendance nationale. Le combat pour le développement était un objectif qui devait, dans l'optique
1_ Le Colloque fut organisé à l'Institut Supérieur des Sciences Humaines du 22 au 25 octobre 2002. Le comité scientifique et d'organisation, dont j'étais le Coordinateur, était composé des professeurs et collègues: Ridha Boukraa (Président), Mohamed Kerrou, Imed Melliti, Sonia Amdouni.

volontariste du jeune État, consumer tout le champ du changement social2 qu'on a voulu imprimer à la société tunisienne. Quatre évènements majeurs, produits sur la scène sociale intérieure, ont égrené ce demi siècle: 1-I'adoption relativement rapide, puis l'abandon, non moins rapide, de « la voie socialiste destourienne » de développement, fondé théoriquement sur le principe collectiviste dont l'inspiration pratique renvoie à la coopérative scandinave. Dans les faits, cette expérience a correspondu à l'exercice d'un pouvoir descendant durant les années soixante, 2- le tournant dit libéral, produit dans le domaine économique à fort dirigisme d'en haut, emprunté par la Tunisie, en tant que retour de manivelle, dès le début des années soixante dix, et dont les conséquences sociales s'exprimeront avec violence dans l'étape suivante 3-le conflit entre le mouvement social et les pouvoirs politiques réédité en deux confrontations sanglantes (d'abord le conflit de 1978 entre le syndicat des travailleurs et la coalition étatique et patronale, d'abord, ensuite les émeutes du pain de 1983, qui opposa le peuple et les forces armées intérieures autour de la levée des mesures de compensation subventionnant le prix du pain à l'achat par le consommateur), enfin, 4-le changement politique enregistré à la tête de l'Etat en 1987, avec l'avènement de Ben Ali et l'éviction de Bourguiba suite à une période de fin de règne désastreuse pour l'économie et la société tunisiennes, période caractérisée, en outre, par l'engagement de la Tunisie dans l'Ordre Économique International sous la houlette du Néo libéralisme triomphant de l'après chute du Mur de Berlin: signature du Plan d'Ajustement Structurel, adhésion à l'OMC, privatisation des entreprises publiques, etc.). Cinquante après, qu'en est-il du « pari de développement» que s'est donné l'Etat tunisien de façon déclarée? Cinquante ans suffisent ils pour faire un bilan? Au-delà du bilan, quel changement social a connu la Tunisie? Changement social et groupes sociaux De nouveaux groupes sociaux ont émergé, en particulier une bourgeoisie urbaine à fort appétit territorial, inscrite qu'elle fut dans une dynamique d'appropriation de l'espace (transactions foncières, spéculations autour du logement) et dont les ancrages sont focalisés sur des appartenances régionalistes. Cette bourgeoisie urbaine, pour l'essentiel de son effectif, tire
2 _ Nous n'aborderons pas la question de savoir si ce terme « développement» est chargé idéologiquement ou s'il constitue un concept scientifique, au-delà du relativisme qui le caractérise comme tous les concepts produits par la recherche scientifique. Cf. Gilbert Rist, Le développement une croyance occidentale, Presses de Sciences Po. deuxième édition mise à jour et augmentée d'une postface, 2001.

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ses origines de ses appartenances sfaxiennes, djerbiennes, sahéliennes et tunisoises. Elle doit son ascension et sa formation à une politique étatique axée sur le Crédit investi dans les projets encouragés par l'État dans ses politiques d'industrialisation notamment, initiées depuis la date de l'Indépendance (1956) et qui ont connu leur véritable essor avec l'avènement de Nouira (1971) dès l'éviction de Ben Salah et l'abandon de sa politique collectiviste. Le nouveau Premier Ministre engagea l'économie tunisienne sur une voie libérale parrainée par les organismes internationaux, la Banque Mondiale et le FMI notamment. Parallèlement à cette montée vertigineuse d'un groupe social sur une base capitaliste manifeste, à origine régionale située surtout dans le Littoral du pays, un déclassement de larges strates et couches de la paysannerie pauvre s'est opéré, dont l'origine sociale et terrienne est ancrée dans les régions de l'ouest du pays (Nord-Ouest et le Centre Ouest notamment). Ces couches sont constituées des paysans sans terre et des paysans parcellaires. Quant aux strates promues au déclassement, elles sont constitués de la « strate de la subsistance pure» et de la « strate de la vulnérabilité absolue », d'après notre enquête au N-O de la Tunisie3. Seule une strate est promue à la continuité: c'est la strate de l'aisance paysanne. Cette dernière, constituée par un noyau de «notables» ruraux (paysans mais occupant aussi les fonctions de omda ou cheikhs, chefs de secteur territoriaux jouissant d'un salaire dans un milieu caractérisé par la pénurie des liquidités) doit sa pérennité à son ancrage dans l'appareil d'encadrement administratif. Le déclassement se répercutera au niveau urbain. Il est nourri des paysans déchus et contraints, dans un projet imminent, de rejoindre l'agglomération urbaine. Ce sont les «barbachas» (les farfouilleurs des poubelles et des immondices, des chantiers abandonnés), les visiteurs des fins de marchés quotidiens et hebdomadaires, les vendeurs ambulants, à la criée, dans les quartiers du commerce informel, et pour les plus malchanceux les mendiants, quand ils n'alimentent pas les groupes des « marginaux» par rapport à la loi. La déchéance et le déclassement dont sont victimes les paysans parcellaires remontent, par la positive, à l'étape de la collectivisation forcée des années 1960. Durant cette étape les paysans ont été appauvris et, pour certains, contraints à vendre leurs parcelles pour subsister, malgré la résistance farouche que les paysans ont opposée à la collectivisation. La déchéance et le déclassement remontent par la négative, au lendemain de l'Indépendance nationale en 1956: l'État s'étant nettement désengagé de tout projet économique, de tout investissement de capitaux pour
3 _ La femme rurale dans l'exploitation familiale. Le N-O de la Tunisie. Pour une sociologie des ruptures. L'Harmattan, Paris, 2003.

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l'infrastructure, les équipements socio-co llectifs dans les régions de l'ouest du pays et s'est contenté d'injecter projets et capitaux dans les régions littorales (projets touristiques, Aménagement du territoire, politique d'infrastructures et d'incitation à l'investissement et à l'installation entrepreneuriale). L'indice patent de ces phénomènes est constitué par la prégnance du solde migratoire négatif de façon endémique qui a affecté les régions du N-O et du c-o au profit des régions du littoral, destination favorite des émigrants internes. Cette émigration touche la population jeune des campagnes tunisiennes et les jeunes femmes issues des familles paysannes parcellaires. Ceci est un facteur qui cause le vieillissement de la classe des paysans parcellaires et rend la tâche agricole pénible et difficile à accomplir, d'où le faible niveau de la productivité à l'hectare et l'option de choisir des spéculations qui correspondent au minimum de travail et d'effort C'est à ce niveau que s'agence l'essentiel des changements sociaux affectant les classes et les groupes sociaux. Ces changements sociaux ont été générés par le type de rapport qui a prévalu entre l'État et la «société civile» (ou si l'on préfère la société du travail et de la création de la richesse ). Quant à la classe ouvrière, elle fut touchée de plein fouet par l'adhésion de la Tunisie au Programme d'Ajustement Structurel. La cession de la part de l'Etat, des entreprises publiques, les licenciements d'ouvriers dans les nouvelles entreprises privatisées, le faible taux de création d'emplois dans le secteur industriel traditionnel, structurellement fragile à cause de sa dépendance du marché extérieur tant en amont (approvisionnements, fournitures d'équipements), qu'en aval (écoulement), sans parler des autres postes de dépendance et de décrochage par rapport essentiellement à l'Europe (savoir-faire et technologie, traditions professionnelles, poids de la Recherche-Développement, mode de gestions, etc.); tous ces facteurs ont fortement contribué à réduire l'effectif de la classe ouvrière et à limiter ses possibilités de mouvement et de manœuvres. On peut considérer que ces effets ont eu leur impact sur la classe ouvrière en tant qu'acteur porteur de projet social, en tant que force principale du changement social en terme d'action collective et de mouvement social, surtout à partir des années 1980. Cette date est un tournant, une charnière. Elle sépare entre une classe ouvrière des années soixante dix, et une autre, celle qui émergera à partir des années 80. La première est fortement organisée autour de son syndicat, porteur institutionnel, théoriquement à caractère essentiellement revendicatif, mais pratiquement pouvant jouer de façon parfois directe, souvent indirecte un rôle de changement politique. A ce moment la classe ouvrière a pu agencer dans son giron et a commencé à structurer le reste des mouvements sociaux (informels ou organisés) à forte coloration politique: Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme, associations

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féministes, partis politiques exclus du pouvoir, mouvement étudiant, mouvements des intellectuels indépendants. La nouvelle classe ouvrière qui a émergé des affres des évènements de janvier 1978 est aujourd'hui rabattue sur ses arrières (lutte corporatiste, avant garde ouvrière docile dans un syndicat domestiqué, revendications partielles, dénivellements des activités et des revendications empreintes d'un fort facteur régionaliste dans le sens sectaire et fortement négatif du mot). Quant à cette catégorie sociale à forte rotation de l'effectif qui la constitue que sont les étudiants, elle a connu deux phases de participation au changement social de la société tunisienne; la première, si on privilégie la conceptualisation du mouvement social et de l'action collective, a été celle de la prégnance des idéaux de gauche avec des ancrages liés aux mouvements internationaux (marxisme-léninisme, maoïsme, baasisme, nassérisme,) et des idéaux inscrits dans la mouvance du politique institutionnel au pouvoir prégnant et nationaux (socialisme destourien) ; la seconde est celle de la prégnance des idéaux islamistes, dont le profond ancrage rejoint la pensée politique islamiste, investie dans le traditionnalisme et le salafisme. Le poids de cette catégorie sociale va crescendo du fait même des effectifs qui étaient de quelque milliers au lendemain de l'Indépendance nationale et qui atteint aujourd'hui les 350.000 étudiants répartis sur tout le territoire au nom de la décentralisation universitaire. Devant l'absence d'une force dirigeante du changement social, lui imprégnant une trajectoire réfléchie, que fut la classe ouvrière, avec ses spécificités des années 1970, le mouvement étudiant, satellitaire qu'il est du fait du caractère rotatif de son effectif, de ses dirigeants et de ses gestations internes, ne peut revêtir au niveau organisationnel et politique qu'une forme groupusculaire. C'est là le fondement social et sociologique de la forme groupusculaire sur le plan organisationnel et politique du mouvement étudiant en phase de reflux. Avec l'avènement de «la société de l'information et de l'économie du savoir », on avance la thèse que ces données structurelles des mouvements étudiants vont changer dans le sens d'une plus grande autonomie des intellectuels et apparentés dans la participation au changement social. Le changement social lié à ces classes et catégories sociales, a été opéré, perçu et géré dans un rapport à l'Etat, si l'on s'en tient à une approche évènementielle (qui a ses mérites mais aussi ses limites sur le plan de la stigmatisation et de la caractérisation scientifique) focalisée sur les phénomènes extérieurs. A ces questions liées au rapport de l'Etat à la société dans une vision holiste, plusieurs contributions ne manqueront pas d'attirer l'attention. Toutefois le changement social ne se limite pas à ces acteurs et structures mastodontes, il se produit dans le quotidien, dans le subjectif des acteurs, dans les représentations du temps, dans les menus faits de cuisine et

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de peinture, etc. Le changement social, se produisant dans le moule compresseur du « développement» ou dans le quotidien de la vie grouillante et foisonnante, anarchique et créative, est aussi affaire de duplicité et d'ambiguïté, d'irrationnel et d'imprévisible, de continu et de discontinu. Les sens sont divers. Sans devoir répondre à tous ces questionnements, le colloque organisé à Tunis, aborde les changements sociaux en Tunisie durant la période de la deuxième moitié du XXème siècle. Ces changements ont porté sur tous les domaines de la vie sociale. Le foisonnement qui marque le corpus des articles que nous éditons ici est, à certains égards, le reflet de cette réalité mouvante et plurielle. Méthode et repères de lecture des travaux du colloque:
Repérages écartés ou dosés: La polarisation dualiste

Une idée répandue veut que les changements sociaux sont à classer entre un registre «tradition» et un autre «modernité ». Une telle lecture, omniprésente dans la polarisation et les déchiffrements dualistes, comporte des griefs qui sont devenus aujourd'hui « classiques» : elle réduit la réalité sociale à deux pôles au moment où le social est polycentrique, premier écueil. Le deuxième écueil: c'est un partage en deux pôles dans lesquels l'un est valorisé au détriment de l'autre. En outre, troisième écueil, pour les cas de polarisation, dont le social n'est toutefois pas exempt, (l'on convient, mais en partie seulement), elle escamote l'entre deux, le mouvant, le non structuré et le non institutionnalisé: le social obéit, en fait, à la loi de la dynamique, c'est un processus et non une figure ou un portait. La polarisation dualiste a, certes, le mérite de saisir les grands ensembles. Cependant, elle occulte les phénomènes spécifiques, ceux qui sont liés aux régions, aux particularités des groupes d'âge et de sexe. Elle néglige tout à la fois le changement social qui se produit dans le petit de la vie de tous les jours et les menus faits quotidiens, dans l'ombre des cachotteries et des intimités ou dans les bravades d'honneur et de fierté effectuées au grand jour, et le changement qui se situe au niveau des forces sociales à l'œuvre: classes sociales, acteurs divers, jeunes... privilégiant ainsi la structure au détriment de l'acteur individuel.
La lecture paradigmatique

Cette lecture délaissée, on pourrait inscrire les contributions respectives des participants au colloque, sous l'angle du paradigme adopté

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par l'auteur du texte. On rassemblerait, de la sorte les articles en fonction de leur promiscuité paradigmatique. On donnerait aux critères de choix de type épistémologique un statut d'organisateur des propos des auteurs. L'intérêt d'une telle disposition des textes résiderait dans l'unité certaine de lecture qu'elle favoriserait pour peu que l'on recense l'ensemble des paradigmes en fonction desquels les contributions sont organisées. En cela on trouverait, dans les ouvrages de classement des paradigmes, une aubaine pour nous faciliter la tâche. On peut citer, à cet effet, Raymond Boudon4 qui a proposé un classement des paradigmes au regard de la question cruciale du changement social. On peut aussi se référer à Michel Forsé et Henri Mendras5. Pour édifiante sur le plan scientifique, cette façon de classer court, toutefois, le risque de privilégier le lecteur académique au détriment de l'homme d'action, le décideur et l'acteur inscrit dans une logique de transformation sociale à partir des travaux des scientifiques. Elle destinerait les actes du colloque aux chercheurs exclusivement, et parmi ceux-ci aux plus réflexifs. Pour éviter ces écueils mais aussi pour tenir compte des aspects méritants de ces lectures nous avons opté pour une lecture qui respecte la diversité des angles d'études empruntés par les participants, tout en mettant en exergue ce qui permet de situer la contribution dans les débats actuels et les questionnements des sciences sociales. De sorte que nous avons tenté de tenir compte tant de la forme scientifique (plasticité scientifique du texte, école de pensée, courant, paradigme) que du contenu du changement décrit et des débats qu'il suscite aujourd'hui. Le classement s'est fait, par conséquent, sur la base du contenu du changement et de l'intérêt qu'a la communauté scientifique à y trouver matière à débats.
Repérages liés aux débats actuels

Trois voies majeures de débat sont ouvertes aux sciences sociales aujourd'hui: I-I 'historicisme et les moyens de le conjurer, 2-la méthode à déblayer en s'aidant de la problématique centrale du rapport classique holisme-individualisme à enrichir et à renouveler, 3-enfin, sciences sociales et paradigme de la domination pouvant servir à envisager des amorces pour une sociologie «autre », celle dans laquelle se retrouverait le sud comme force initiatrice et non comme un pole de consommation dans un marché de sciences humaines et sociales mondialisé. En cela, mais en tant que coupe transversale à toutes les contributions, nous avons relevé les aspects
4 _ Raymond Boudon, La place du désordre. PUF, Paris, 1984. 5 _ Henri Mendras, Michel Forsé, Le changement social, Tendances Colin, troisième tirage, Paris, 1983.

et paradigmes,

Armand

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académiques, scientifiques, paradigmatiques auquel chacun des participants s'est référé, explicitement ou implicitement. On retrouvera dans les articles ici édités diffus de façon transversale ces trois récurrences du discours lié aux débats actuels. Pour un premier aspect de classement, le croisement que l'on décèlerait entre les approches théoriques du changement social et son application rigoureuse sur la Tunisie pour le cas de ce colloque résiderait dans ce qu'on pourrait appeler, pour une large part des articles proposés ici, l'approche des facteurs explicatifs du changement social. Qu'ils soient démographiques, économiques, techniques ou culturels. Signalons toutefois que leurs auteurs ne les ont certes pas présentés dans ce cadre. Ce ne sont que des aspects approfondis par les chercheurs que ce soit pour les facteurs techniques, ou bien celui du facteur démographique ou le facteur économique (lié à la mondialisation, par exemple, voir l'article de Chiha Gaha) et culturel. Les facteurs explicatifs du changement social Le facteur socio - démographique et poids de la famille Le facteur socio - démographique serait passé selon certaines approches (Riesman6 notamment) par des phases: - Phase de la stabilité propre à la société de la subsistance qui consisterait en une compensation du fort taux de mortalité par un fort taux de natalité propre à la société traditionnelle. La stabilité démographique correspond à une société de subsistance. Ceci correspond à la Tunisie pré coloniale où il s'agissait de fournir une sécurité par le biais d'un «matelas» démographique menacé par les maladies contagieuses, les épidémies, outre les pénuries alimentaires provoquées par la sécheresse. La famille était, à ce moment là, le lieu de la procréation nombreuse, pour préserver « la race », mais aussi pour fournir des « forces productives ». - Phase du croît démographique propre à la société en transition: baisse de la mortalité, émergence de l'individu. En Tunisie, c'est la phase de l'euphorie du développement appréhendé par le biais de la limitation des naissances, concomitante à la diffusion du comportement procréateur marqué par le sceau de la modération. Recul relatif de la famille élargie et de la tribu et émergence de ce que Riesman appelle l'individu intro-déterminé. Le point de naissance de cette phase en Tunisie serait les années 1960. On retrouve ici les diatribes télévisées de Bourguiba contre la famille nombreuse et contre le

6 _

David Riesman, la foule solitaire, Arthaud, Paris, 1964.

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comportement euphorique et « anarchique» de la sexualité procréatique des tunisiens. - Phase du vieillissement démographique: l'environnement culturel, la communication de masse de la « modernité» diffusent un modèle contraire à la procréation nombreuse. Le comportement sexuel du Tunisien est extrodéterminé, la proximité de l'Europe et la prégnance de son modèle procréateur, la mondialisation, l'universalisation de la famille nucléaire deviennent la référence du bonheur familial. C'est à cette phase que se situerait la Tunisie du seuil du XXIème siècle. Proche du facteur socio-démographique, se trouve l'approche dynamique de la famille qui est appréhendée, pour les démographes, en terme « d'agrégat de la population », pour les sociologues (et les spécialistes des sciences humaines et sociales, telle que l'ethnologie ou l'anthropologie) comme une institution et un acteur. A ce titre Lilia Ben Salem nous propose une lecture des changements qui ont touché la famille tunisienne. Aucun des facteurs n'est exclu, (économiques, culturels «médiatiques », dont évidemment les facteurs liés à la diffusion du discours politique), qu'ils soient mineurs ou qu'ils relèvent d'une tendance majeure: diminution du nombre d'enfants des jeunes couples, conception du choix du conjoint, âge du mariage, taille des ménages. La conception même de la famille a changé sous divers effets, écrit Lilia Ben Salem: l'école, le discours politique, diffusé essentiellement par la radio, l'ensemble des textes de lois portant sur les rapports au sein de la famille, les rapports entre les sexes, le droit de vote des femmes comme des hommes, l'égalité des uns et des autres affirmée dans la Constitution, mais, surtout toutes les dispositions du Code de Statut Personnel et de ses révisions successives, mesures dans le domaine de la santé et de la protection maternelle et infantile, et en premier lieu le droit à la contraception et à l'avortement. L'intérêt de cette contribution est de montrer la famille tunisienne en train de prendre des évolutions complexes où le «traditionnel» n'est pas sacrifié à l'autel du moderne surtout quand celui-ci signifie dépersonnalisation et perte de repères. La nucléarisation, la réduction de la taille des familles, la scolarisation, la participation des femmes au marché du travail répondent de cette tendance « majeure» vers la modernité, mais ces facteurs et d'autres «négocient [avec] des formes inédites de changement social », dans lesquelles on perçoit « la permanence des modèles familiaux. La famille est, au-delà des changements de forme et d'organisation, le noyau central de la sociabilité». «La famille reste un lieu, sinon le lieu de sociabilité privilégiée dans la société tunisienne ». Preuve qu'il y a «une remarquable fidélité à un passé» dans certaines de ses caractéristiques qui sont étroitement imbriquées. « La première s'articule autour de la valeur que conserve la famille large, plus spécifiquement dans son expression

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patrilinéaire. La seconde concerne la permanence de l'idéologie de l'honneur telle qu'elle est conçue dans nos sociétés. La troisième est la permanence des inégalités entre les sexes au sein de la famille. Enfin, il importe de mentionner que la famille, quelle que soit son contenu, demeure en ellemême une valeur primordiale pour les acteurs sociaux et, notamment pour les plus jeunes d'entre eux ».
Le facteur technique

machine a engendré le désœuvrement, le chômage7 et l'aliénation, en
Europe, en l'occurrence. C'est sous un tout autre angle que les techniques sont considérées comme un facteur de changement social. Les pays du sud, dont le Maghreb, sont encore dans la phase d'ascension et de diffusion des techniques comme facteur de changement décisif. C'est le facteur qui est à appréhender pour la Tunisie, dès qu'on se penche sur la comparaison entre les résidus d'une technicité « autochtone» (dans des termes maghrébins) et le raz de marée technologique des NTIC, par exemple. Aujourd'hui la Tunisie aborde, avec optimisme, le seuil, à certains égards et pour certaines franges de la société (les élites surtout), des moyens de communication informatiques (credo du nouveau régime de Ben Ali, deuxième Président après Bourguiba, ayant accédé au pouvoir en 1987). Le chemin est long qui nous sépare de l'âge médiéval où les techniques étaient encore marquées par le sceau de la stabilité et de la « léthargie ». Notre thèse8 a abordé la question des techniques et leurs effets sur les sociétés maghrébines9. Ces techniques ont subi les effets de la rupture. Elles sont restées, dans le domaine de la mécanique, au niveau de la transmission du mouvement, d'horizontal il est converti en mouvement vertical ou circulaire. Pour l'essentiel, elles sont restées, à notre avis dans une combinatoire à trois, sans plus: la poulie des puits, la traction, le moulin à eau et à vent. La force humaine et musculaire, la force animale, maîtrisée ou orientée, constituent le mode dominant de maîtrise des éléments de la nature. Jusqu'à ce que l'invasion technologique provenant du nord, inonda la société tunisienne. Depuis, celle-ci est devenue plutôt un marché d'écoulement
7 _ A. Sauvy, La Machine et le chômage, Bordas, Paris, 1980. 8 _ Laroussi Amri, Pour une sociologie des ruptures, la tribu au Maghreb médiéval, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Université de Tunis 1, 1997, Tunis. 9 _ Les techniques au Maghreb médiéval, une approche d'ensemble, p. 482 et suivantes, in Pour une sociologie des ruptures, la tribu au Maghreb médiéval, tome Il, Université Paris VII, UFR des Sciences Sociales, Paris, Décembre 1990.

La question des techniques n'est certes pas à appréhender sous l'angle de ses méfaits, comme c'est, et ce fut, le cas pour les espaces où la

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qu'une entité appelée à réfléchir sur les modes d'adapter les produits et articles jetés sur le marché, aux besoins spécifiques des agents autochtones. La périodisation technique à l'épreuve des brassages et des coexistences séparées Ces phénomènes de domination technologique ont beaucoup fait pour aligner les pays du sud sur les périodisations historiques propres à l'Occident. Toutefois ces périodisations restent à la surface de la société. Les périodisations de Lewis Mumford10 (période éotechnique: 1000-1750, période paléotechnique: 1750-1920, enfin période néotechnique), n'ont aucune prise sur les réalités du sud. Pas plus que celle de Marx qui lie le moulin à bras au suzerain et la machine à vapeur au capitaliste, deux repères éloquents du changement social en Europe, le premier durant l'époque féodale, le deuxième durant l'époque moderne Il . On peut, à la limite, pour appréhender nos sociétés, fondamentalement différentes de celles de l'Occident, s'inspirer des schémas ethnologiques, en les expurgeant des tendances à la périodisation. A cet effet, certaines catégories proposées par Leroi Gourhan dans l'appréhension des phénomènes techniques, peuvent être mobilisées et sollicitées, avec les prudences d'usage. Les techniques seraient alors appréhendées dans leur dimension exclusive d'outils: dans nos travaux sur les techniques dans le monde agricole et rural12, mais aussi dans les âges «médiévaux» du Maghreb, nous nous sommes inspirés des typologies en « outils composées» et en « outils simples» 13.Au Maghreb ces techniques sont encore restées au niveau des outils, régissant le rapport de l'homme à l'animal ou à la maîtrise « domestique », parfois uniquement individuelle, des forces de la nature. Ces
10 _

Lewis Mumford, Techniqueet civilisation,Le Seuil,Paris, 1950.

C'est un des plus grands défis jetés à la conscience des élites et des chercheurs des pays du sud de concevoir une périodisation historique décrochée de celle des pays du nord. La colonisation économique, politique et culturelle a, en effet, pris cette tournure de colonisation qui concerne la façon de segmenter l'histoire. Le rouleau compresseur a tout nivelé, a tout laminé, dans le sens de ce qu'a confectionné le maître pour son esclave. Le dernier des habits confectionné est celui de deux époques que le sud est en train de porter sans aucun sens critique: la modernité qui semble commencer à partir des Lumières et du rationalisme (certains voudraient la faire remonter au Xlllè siècle européen), et la post-modernité qui semble avoir connu sa naissance à la deuxième moitié du XXè siècle. Voir les thèses de Mafesolli. 12 _ Les freins socio culturels au développement rural intégré, Cahiers de l'IREP, n° 12,
Publications du Ministère du Développement Economique, Tunis. 13_ Par exemple « outils à bras simples» et « outils à bras composés », Cf. Mariel J. Brunhes Delamarre et Hughes Hairy, techniques de production, l'agriculture, guides ethnologiques, 4/5, Editions des Musées Nationaux, Paris, 1971.

11_

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outils peuvent se réduire, pour certains cas, à des instruments de piégeage (propre aux sociétés de la chasse et de la cueillette). La réalité en Tunisie a une double, et même une triple facette, le paysan décrit par Béchir Tlili use encore de techniques que d'aucuns jugeraient archaïques14 (araire, traction animale, etc.). Même s'ils sont des outils et des moyens d'exploitation du sol qui sont aujourd'hui en perte de vitesse devant l'avènement de la moissonneuse batteuse et de la charrue à soc mécanique, la faucille et l'araire continuent encore aujourd'hui à faire partie du paysage agricole tunisien, qu'une plume enthousiaste et zélée pourrait célébrer dans le cadre d'une société enchantée. Mais l'élite «branchée» se ravitaille pour s'informer dans les sites électroniques, navigue dans les réseaux d'internet. Les programmes de diffusion des nouvelles technologies de l'information vont bon train. Cohabitent et s'entredéchirent, ainsi, deux sociétés: celle, enchantée, des outils simples et composés, celle « désenchantée» tentant, à défaut d'industrialisation à l'européenne, de se brancher à la nouvelle société de l'information à l'œuvre, celle des NTIC. Entre les deux une autre société tente de se frayer, tant bien que mal, un chemin par la voie d'une industrialisation (les pouvoirs publics ont décrété l'aménagement d'une Zone Industrielle dans la plupart des environs des villes et des agglomérations) qui ne peut avoir les mêmes propriétés que celle qui prévalut en Europe au XIXè siècle. Ces trois paysages techniques sont autonomes. Chacun évolue de façon indépendante de l'autre, mais est souvent directement relié au fournisseur européen, fabricant et négociant, technicien et ingénieur, responsable de la maintenance (après vente) et du pourvoi en pièces de rechange. Le Centre demeure toujours les pays du nord. Les techniques en vigueur en Tunisie, ont pour l'essentiel emprunté la voie de l'importation et du négoce, et non l'invention et le génie créateur interne. Le changement social, vu sous cet angle, évolue dans le « petit mouchoir» de la dépendance et de la satellisation. Le facteur économique (ou les conditions du développement) Plusieurs chercheurs tunisiens (notamment dans le cadre du CERESCentre d'Etudes et de Recherches Economiques et Sociales), des universitaires, des experts et des étrangers ont analysé le changement social en Tunisie durant l'époque contemporaine sous l'effet des facteurs économiques. On a parfois l'impression que le point de vue économique, en

14 _ Confortant les thèses de Lucette Valensi sur l'archaïsme maghrébin dans les âges médiévaux, surtout au niveau des techniques.

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termes quantitatifs, a consumé le gros de la recherche sur le changement social, en sciences sociales.
Tendances à l'économisme

L'investissement, comme disent les économistes classiques, est au centre de l'économie. L'institution économique, facteur de changement par la gestion des investissements, pousse les hommes à entreprendre, elle s'appelle l'APl (Agence de Promotion des investissements), APIA, dans le domaine agricole, etc. elle opère à l'échelle nationale ou locale. C'est cet aspect qui dota le changement enregistré en Tunisie d'une dimension quantitative prépondérante, obéissant en cela au credo de Nouira (Premier Ministre tunisien de la décade décisive des années 1970 après l'abandon de l'expérience collectiviste inspirée du système coopératif scandinave) pour qui le développement ne se vérifie que par le chiffre, ce dernier ne pouvant être que de nature essentiellement économique, matérialisé dans les ratio productivistes, les taux de croissance, et l'évolution du PIB. Parce qu'elle se fonde sur le chiffre et le quantifiable, essentiellement, quand on se place dans une optique développementaliste, l'économie est le dépositaire de l'irréfutable progression. Il n'y a pas un Ministère en Tunisie, du temps de Bourguiba ou de Ben Ali, qui n'ait commandé des études de type foncièrement économique et quantitatif. Les filières d'enseignement supérieur des sciences économiques et des disciplines connexes ont compté le plus grand nombre d'étudiants inscrits, portés par la vague quantitativiste qui déferla sur le pays depuis l'accès à l'Indépendance nationale. Le quantitatif, voulant toujours dire une analyse des agrégats sous l'angle de la croissance, des indicateurs du développement et des changements institutionnels à y apporter. L'entrée « économie» est celle qui a polarisé le plus le « génie» de recherche tunisien en matière de développement du pays. Les décideurs et une large frange des élites du pays considéraient les facteurs autres que ceux liés à l'économie (ou apparentés) comme des « restes» ou des disciplines et branches de savoir périphériques. Les statistiques gravitent en gros autour de cette question. Les autres facteurs sont supposés être au service de l'économie, science souveraine. Ceci s'est répercuté sur le plan de la lutte politique, au niveau les plus élevés de l'Etat et de l'organisation administrative et partisane. On a, en souvenir, le débat des années soixante dix (1970) sur l'opportunité de la démocratie en Tunisie. Les Mestiristes (mouvement des socio-démocrates), ayant opéré, pour les plus influents parmi eux, leur scission avec le parti au pouvoir (PSD, Parti Socialiste Démocratique), débattaient alors avec les partisans de Bourguiba, et se demandaient si l'on devait commencer par les réformes de type matériel et

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économique ou bien, plutôt, par la libéralisation politique pour asseoir convenablement la démocratie en Tunisie. Ce qui était sûr, pour ce qui nous intéresse ici, c'est que pour les uns et pour les autres, cela tournait autour de la croissance, non seulement comme donnée première, préalable et priorité exclusive, mais aussi comme objectif. L'économie, en tant que croissance est une condition préalable pour enfin pouvoir parler de démocratie. Mais, cela étant dit, malgré cet acharnement sur « l'économique », (et peut être bien à cause de cette pensée collective obsessionnelle puissamment médiatisée que l'économique est le secret du développement) la Tunisie de la Postindépendance n'est ni dans les étapes de la croissance économique de Rostow ni dans celles de la société industrielle. Ecore moins dans une société post-industrielle. Pour Rostow la croissance économique passe par des stades (stages of growth), gravitant autour d l'étape charnière et décisive: celle du décollage (take off). Ce sont autant d'étapes qui marquent des niveaux économiques du changement social. Pour Keynes, le facteur économique, constitué à partir de la stimulation massive de la demande (par le biais notamment de la consommation, en particulier celle des ménages par exemple), agit sur la société en terme de passage à un niveau supérieur de prospérité. Daniel Bell parle, lui aussi, de la société postindustrielle (vers la société postindustrielle, 1967), suivi en cela par Alain Touraine, (La société postindustrielle, en 1969) comme phase d'aboutissement possible inscrite dans un changement social qui transcende l'étape de la société industrielle. Le facteur économique en faiblissant (dans la société postindustrielle, par la diminution du travail, 14% du temps éveillé en 1990 contre 42% en 1900, durant la phase industrielle), détermine le changement social. Pour la Tunisie, l'approche la plus répandue est celle qui conditionne le changement, (conçu dans des termes de développement), à l'accroissement des revenus. L'évolution du revenu par tête d'habitant, le calcul de l'évolution du PIB, sont restés longtemps des indices du changement social, dans le monde mais aussi en Tunisiel5. On parle de richesse nationale, de balance de paiement, de devises, de comptes de la nation, comme socle matériel et incontournable du changement. Dans une approche techniciste du facteur économique prépondérant, le changement est analysé en terme de rémunération des entreprises (profit), des ménages

15 _ Plusieurs études élaborées au sein du CERES, ou ayant fait l'objet de travaux académiques, ont montré l'inanité du seul facteur économique comme condition du développement. Mais elle sont minoritaires comme tout ce qui relève des idées spécifiques aux élites d'avant-garde.

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(salaires) et de la collectivité (impôts prélevés sur la production dont on retranche les subventions directes à la production)16. Apparition des analyse en termes de tendances (trends) et amorces de dépassement C'est en fonction des ces indicateurs, surtout quantitatifs, qu'on juge de la nature du changement: s'il relève de l'expansion, de la récession ou de la dépression. Ce sont ces trois facettes du changement, de type foncièrement économique, qui ont fait naître dans les sciences économiques et sociales, la notion de trend et la capacité de la mesurer. C'est la tendance propre à toute une période définie à travers ces trois variations possibles qui donne le ton à l'époque, à l'étape ou à la longue durée examinée notamment sous l'angle prégnant de l'économique. Cependant, reconnaissons que les sciences sociales, sans nier l'apport de la notion de « trend », greffée qu'elle peut être sur les indicateurs économiques, ont abordé en outre les questions qualitatives. C'est, à notre avis, Raymond Boudon qui a libéré le « trend» du sens spécifiquement économique dans lequel il était pour longtemps emprisonné, en l'élisant au rang de notion opératoire dans les théories du changement social. Parmi les théories du changement social, R. Boudon17 distingue « le premier type» dans lequel il classe Parsons (en y relevant la tendance à l'universalisme), Comte (avec sa théorie des trois états), Rostow (et ses étapes de la croissance)18. Mais là, on est en dehors du champ économique. Le « trend» de R. Boudon a fini par déclasser le facteur économique. Le facteur économique tel qu'analysé en termes exclusivement chiffrés et quantifiables et dont la forme conceptuelle n'a réussi qu'à produire la notion de trend, nous est venu des pays du nord. Ils s'appliquent mal aux processus qui sont à l' œuvre dans les pays du sud. Le travail proposé par Chiha Gaha rompt avec cette tradition dominante en affirmant que le développement est aussi question de structuration sociale qui est « la traduction de la vie au sein d'une société, de ses valeurs et de ses pratiques; elle est le 'réel' dans son instantanéité et dans son mouvement. Elle renvoie aux modalités de pensée en cours, aux attitudes et à l'ensemble des référents que partage et met en compétition une
16 _ L. Maurin, «comment construit-on le PIB?» », Alternatives économiques, n° 143, décembre, 1996. 17 _ R. Boudon, distingue quatre type de théories de changement social, cf. La place du désordre. PUF, Paris, 1984, p.31.
18
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Idem, p. 31.

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communauté donnée ». Pour l'auteur, la mondialisation pourrait assurer la structuration sociale, pour peu que trois conditions fondamentales soient remplies: l'existence d'un noyau dur mobilisateur, l'existence de relations mercuriales, l'existence d'un système éducatif compétitif. Le facteur culturel La production scientifique la plus prégnante aujourd'hui en sciences sociales qui cadre le facteur culturel nous propose, pour l'essentiel deux courants de pensée. On cite souvent à ce propos Weber19, comme représentant le premier courant de pensée qui continue à régir les sciences sociales. L'éthique protestante comme sphère culturelle a permis que se développent des réflexes économiques allant dans le sens du capitalisme. Ce dernier selon Weber, doit ainsi son avènement, son expansion et sa logique à cette sphère culturelle. Le deuxième courant de pensée qui met aujourd'hui le facteur culturel en exergue, c'est celui des Cultural Studies2o. Pour nos sociétés (la Tunisie en l'occurrence), nous privilégierons un troisième sens de la culture, celui développé par l'ethnologie et l'anthropologie. Le sens le plus large21sied davantage aux pays du sud, car, souvent, les habits qu'on importe sont soit vieux, soit étroits. Le sens large inclut, les modes de sentir, de penser, et d'agir spécifiques à un groupe social (définition chère aux sociologues conformistes mais aussi aux ethnologues et aux anthropologues qui défendent le principe du relativisme culturel), l'ensemble des productions matérielles et intellectuelles qui permettent à l'homme de s'adapter à son milieu et à son environnement (définition qu'affectionnent les ethnologues classiques), l'ensemble des valeurs et des normes, mais aussi les systèmes symboliques (rites mythes) qui cimentent l'unité grégaire du groupe social et lui assurent un minimum nécessaire de cohésion sociale. C'est la culture qui assure la double fonction de socialisation/acculturation d'une part et l'identité d'autre part, tout aussi bien pour l'individu que pour la collectivité. Elle est changeante en fonction des étapes par lesquelles passe le groupe et n'est jamais immuable. Nous nous référons dans notre étude sur l'acteur collectif (situé à la fin de cet ouvrage) à la culture comme processus dynamique.
19 _ Weber (M.), L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Plon, Paris, 1964. 20_ On peut consulter avec profit Armand Mattelart et Erik Neveu, Introduction aux Cultural Studies, Collection Repères, La Découverte, Paris, 2003. 21 _ Dans une conférence donnée à Mascate (Sultanat d'Oman, Avril, 2003), nous avons privilégié les définitions essentiellement ethnologiques, en droite préfiguration de l'assertion que nous développons ici.

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Dans les pays du sud comme la Tunisie, qualifiée d'arabomusulmane, la culture au sens anthropologiquement fort, tel que nous avons tenté de le cerner dans nos travaux, a un ancrage puissamment actif dans la sphère de la religion, bien au delà de ce peut laisser entendre l'assertion de Weber insistant sur l'articulation religion-économie, protestantismecapitalisme. Pour la Tunisie, la culture, dont celle qu'instituent la religion et ses rites, est parfois instrumentalisée dans le cadre de stratégies, de configurations, où le pouvoir, les populations, les groupes sociaux divers s'arrachent des légitimités pour mettre en œuvre leurs finalités propres. La contribution de Katia Boissevain, par exemple, montre bien cet usage pluri fonctionnel des sites de visite d'une sainte (deux zaouias attribuées à la sainte), Sayda Mannubiya, par des groupes sociaux en perte de repères, évoluant (et c'est important de le relever) dans un espace poly centré. Ces usages sont inscrits dans une ritualisation des pratiques religieuses. Il s'agit « d'étudier la place que prend le culte de cette sainte dans la société contemporaine tunisoise. L'étude de ce culte prend... en compte les modifications profondes de la ville de Tunis, de plus en plus « poly-centrée » et habitée par des groupes aux origines variées », selon l'auteur. L'étude de Katia Boissevain sur « la religiosité des zâwiyas » informe, à partir du culte vécu en deux zâwiyas relevant d'une même sainte: Sayda Mannubiya, « sur les points d'articulations entre différentes conceptions du rapport à la transcendance divine, elle permet également de comprendre certains enjeux politiques ». La culture se manifeste aussi dans un cadre de représentation et de classification. Deux coordonnées définissent ce cadre: l'espace et le temps. C'est à ce dernier que s'est attelée la contribution de Sihem Najar, « Temps vécu et changement social en Tunisie ». Grâce à un « détour par la multitude de pratiques sociales tels que les rites de passage », S. Najar tente de confirmer la corrélation positive entre changement social d'une société et la vision que cette dernière se fait du temps, abordé en tant que temps vécu. S'inscrivant dans la lignée des sociologues qui ont travaillé sur le temps, tel que l'incontournable G. Gurvitch, (avec le concept de «multiplicité des temps sociaux »), mais aussi se prévalant de la tradition socioanthropologique qui considère la temporalité dans sa relation au social comme une construction sociale, elle nous édifie sur les divers rites de passage qui constituent par ailleurs « un système de représentations et de classification qui renvoie. ..à l'ordonnancement du monde et à la scansion du temps ». Les rites de passage qui ponctuent le temps d'une société assurent une double fonction: d'historisation et de socialisation. Les rites de passage relevant de temporalités diverses sont vécus comme des juxtapositions annonçant ainsi un éclatement des temporalités

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(temps de masse et temps spécifiques). Les Tunisiens sont «à la fois attachés à leurs pratiques anciennes et ouverts aux transformations de la société en introduisant... de nouvelles pratiques en concordance avec l'esprit du temps. C'est cette tendance qui essaye de relever le défi d'harmonisation de temps sociaux hétéroclites qu'on pourrait qualifier d'enracinement novateur» . Une autre entrée au changement par la culture nous a été proposée par Hamdi Ounaina22. L'auteur aborde le facteur culturel au niveau de la mise en scène de l'art (salons d'expositions, galeries de peinture, et naissance de la peinture du chevalet), à l'époque précédant l'indépendance nationale. Il nous propose une sociologie du changement au niveau artistique. Ici le « régime de singularité» « basé sur une éthique de la rareté qui tend à privilégier le sujet, le particulier, l'individuel, le personnel, le privé, s'oppose diamétralement au 'régime de communauté' basé sur une éthique de la conformité qui tend à privilégier le social, le général, le collectif, l'impersonnel, le public »23. L'auteur stigmatise la situation de l'art et du peintre en ces termes: notre peintre tunisien est resté dans «la phase de l'art artisanal» 24, où le canon du goût est déterminé soit par le cadre des références traditionnelles soit par des commanditaires dominants, (respectivement: Fichet, BoucherIe et l'Etat de l'Indépendance nationale) et qui l'emporte sur l'imagination personnelle du créateur et de son inspiration individuelle. C'est en tant que qu'acquisition de pratiques, de rites et de comportements que la culture est interpellée par S. Harnzaoui, dont le travail a consisté à interroger les traditions culinaires. Cet auteur insiste sur « le style de vie» et son impact sur le changement social. Selon Sonia Hamzaoui, l'on assiste durant les dernières décennies « à un processus de modification des pratiques culinaires des citadins de Tunis qui se traduit par l'émergence de deux modèles différents: le premier étant caractérisé par la cohabitation harmonieuse du traditionnel et du moderne, le second faisant apparaître une attraction du futur dominé par un individualisme alimentaire, une délocalisation et une désynchronisation des repas, ainsi que par un anonymat culinaire se substituant à l'identité culinaire». A travers ces contributions, la culture s'avère un facteur ambiant, actif, identitaire, se révélant comme dynamique structurante. Cette dynamique est plurielle, elle est mentale, psychologique, intellectuelle,
22_ Voir son article: «Peindre le changement, peindre pour le changement. Préliminaires à une sociologie de la naissance de la peinture du chevalet en Tunisie », dans le présent ouvrage.
23_ Ibid. p. 11. 24_ Elias, Norbert op. cité.

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émotive. Elle se manifeste dans le comportement, le paraître et le parler. Elle donne des repères, mais s'inscrit aussi, dans des finalités, d'où les fonctions relevées par les diverses contributions. Elle relève de la production sociale du sens mais aussi de la fonction. Changements sociaux et acteurs sociaux: Outre les aspects liés aux facteurs explicatifs du changement social, ce dernier peut être abordé en termes d'acteurs sociaux, rappelant ainsi le registre proposé par Touraine à propos des groupes agissant dans le cadre des « mouvements sociaux» et de « l'action collective ». On retrouve ici des catégories professionnelles, (ouvriers organisés dans des syndicats, des fonctionnaires), des classes sociales, des groupes d'âge et de sexe (générations, genre), des institutions et des appareils (l'Etat). C'est dans ce premier niveau que l'on pourrait inscrire les travaux du colloque qui interrogent trois catégories d'acteurs sociaux, appréhendés à l'échelle nationale: les jeunes, le syndicat, les acteurs nationaux. Deux niveaux ont été interpellés: d'abord celui des acteurs nationaux, pris dans une dynamique historique sous les effets de l'interaction (perceptions croisées, représentations de soi au regard de l'autre) et du conflit (négociations, aménagements, évolutions dans la contradiction, prise de parole et rapports de forces). Ensuite celui des acteurs ruraux territorialisés dans la localité ou la région avec des perspectives comparatistes, ou sur le plan urbain, telle que la bourgeoisie montante, en l'occurrence. Acteurs en interaction à l'échelle globale (nationale) : Sont abordés dans ce cadre les thèmes de la mobilité sociale, de l'affirmation de soi, du droit à la revendication, à la parole et à l'action, des rapports de conflit. Mais aussi, quand on privilégie l'étude d'une époque ample, les différents acteurs dans un rapport interactif, dans un essai de saisir une cohérence interne à une époque. Ce fut le cas du travail proposé par Ridha Boukrâa qui nous trace une fresque de l'évolution des acteurs en Tunisie depuis l'Indépendance (1956) à ce jour. Imed Melliti met en scène les jeunes auprès desquels il a mené une enquête qualitative (autoportrait) intitulée les « avatars de l'individuation dans la société tunisienne, le cas des adolescents ». Les concepts employés pour analyser ce processus d'individuation, sont réflexivité, auto-définition, mobilisation de l'altérité, comparaison sociale, les autres significatifs, les autres généralisés, comparaison selon une échelle de proximité, l'image de sol.

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Pour l'auteur: « nombreux avatars... se dressent devant le processus d'individuation, dont évidemment la défaillance de la réflexivité, la difficile construction de soi, la faiblesse des ressources objectives et subjectives émanant du moi des adolescents, pour déboucher sur une mue de l'âge adolescent à l'âge adulte dominée par des mutations certes mais aussi par des ruptures non moins sérieuses ». Delphine Cavallo propose une réflexion sur la notion de « partenaire social» en Tunisie, «telle qu'elle est conçue, énoncée et mise en pratique par les acteurs concernés », syndicat ouvrier, syndicat patronal et Etat, « à la lumière de, et en réaction aux changements socio-économiques qu'a connus la Tunisie avec la libéralisation économique ». Cavallo décrit des processus syndicaux nouveaux: Ces processus ont pour corollaire une déconflictualisation accompagnée d'une tendance souterraine à la politisation des espaces d'entreprise. C'est une réflexion stimulante sur le rôle de l'État dans une situation où l'entreprise n'est plus considérée dans sa vocation première de production de la richesse. Acteurs appréhendés à l'échelle locale et territorialisée : Le local est appréhendé dans diverses régions. A. Khouaja l'étudie en le campant au Sahel tunisien, pour saisir d'abord les conditions historiques d'émergence du notable durant l'époque moderne et contemporaine. Un entrepreneur local (originaire de Boumerdès) a pu jouer le rôle d'articulation entre l'Etat et la région d'origine (le Sahel)25. « Le notable est l'homme du territoire: la domination d'un territoire signifie d'abord l'inscription spatiale des intérêts économiques du notable dans le territoire qu'il contrôle. Il brode des réseaux, construit un discours de légitimation et affiche une image. La maîtrise d'un territoire signifie, avant tout, la structuration d'un champ d'intérêts dont le notable devient le point d'articulation ». Et A. Khouaja d'affirmer: «le pouvoir central avait et a besoin davantage des relais, des gens qui s'acquittent de la tâche d'intermédiation, des acteurs qui arrivent à avoir des identités fluctuantes qui concilient l'être notable aux exigences de l'appartenance aux élites», pour ajouter en conclusion: «La fragilité de l'initiative locale: de la famille Ben Abdallah est à mettre en rapport avec l'évolution historique des entrepreneurs vivant dans des pays comme la Tunisie fortement imprégnée par l'impact de la période coloniale, et où l'Etat tend à rester le pôle des interactions et des négociations, aussi bien de l'intérêt individuel que de l'intérêt collectif».
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Voir article: « Du notable aux élites: illusions et désillusions autour de la résurgence du
Structurel », dans le présent ouvrage.

'local' en Tunisie de l'Après Ajustement

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Dans le Nord-Ouest de la Tunisie, le notable est plutôt décrit, par nos soins, dans son rôle de relais et de médiateur administratif tout en jouissant d'un ancrage « tribal» ou clanique. Il s'agit du Omda que nous avons tenté de camper dans sa double casquette, enracinement-déracinement, immersion-distanciation, promoteur des siens en tant que ressources pour statuer sur les dossiers des bénéficiaires des projets de développement initiés par l'Etat, mais en même temps agent « informel» de sécurité au profit de l'administration centrale qui le rétribue. Le notable n'a pas ici à rivaliser avec l'élite comme c'est le cas du notable local de la sphère économique à l'instar de ce qu'on a vu au Sahel tunisien. Il assume sa condition qui fait de lui un statut proche de celui conféré par une «aristocratie paysanne », jouissant de revenus fixes dans un milieu marqué par l'absence de liquidités aux saisons de la difficile soudure que constituent les périodes qui s'étendent du labour jusqu'à la moisson, pour la petite paysannerie tunisienne dont il est issu, et à laquelle, pour beaucoup, il appartient. Analysant la même région, à partir des problématiques du développement local, P-N Denieuil, s'intéresse aux jeunes non intégrés de Jendouba et aux problèmes de chômage qui les terrassent, dans une posture de propositions et d'alternative: le changement social est ici appréhendé dans l'action à entreprendre sur le plan institutionnel (bancaire, administratif, entrepreneurial, éducatif, etc.) par l'Etat mais aussi impliquant tous les acteurs y compris internationaux (BIT en l'occurrence) comme maillage nécessaire au développement. P-N Denieuil mène une comparaison judicieuse avec les provinces de Settat-Jadida au Maroc, tout en stigmatisant les dangers qui guettent le développement local: L'institution d'un côté (avec ses velléités de déviation), la tribu et le clientélisme de l'autre. A Tunis, l'acteur décrit et campé par Nabil Smida, est la bourgeoisie montante d'El Manar, un quartier résidentiel de Tunis. La bourgeoisie montante cherche ses repères en investissant un espace appréhendé en tant que territoire ressource. « En effet les différents groupes sociaux sont en train de constituer un capital symbolique et économique à l'intérieur de ce champ/territoire urbain ». Ces groupes sont présentés dans une radioscopie fine, marquant le territoire de leur griffe, produits par une dynamique historique remontant aux premières années de l'Indépendance nationale, mettant en scène l'Etat, les communautés régionales (sfaxiennes, djerbiennes, sahéliennes), une stratification sociale qui tend vers une plus grande différenciation, avec l'émergence du haut fonctionnaire et du fonctionnaire (d'origine rurale) dans les années soixante, des élites lettrées dans les années soixante dix et des entrepreneurs (affaires et marchés de l'Etat), durant les dernières décades. C'est de ces strates que serait constituée cette bourgeoisie montante, etc.

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Il s'agit d'une recherche sur la différentiation sociale, sur l'émergence de nouveaux groupes et modalités de gestion territoriale gravitant autour de la notion de modernité, «descripteur» mais aussi « mythe fondateur» à l'œuvre. Considérations méthodologiques et paradigmatiques :

Les contributions produites par le colloque nous mettent devant deux modes dominants de présentation des changements sociaux en Tunisie: Le premier mode est fondé sur une lecture conceptualisée polarisée sur le couple tradition-modernité. Consacrant, parfois et à des degrés divers, la vision, plus ou moins, dualiste. Toutefois elle déborde et se connecte, selon les circonstances du discours, sur une appréhension confondant capitalisme et modernité. On peut trouver à cette appréhension des fondements théoriques: Weber en effet a bien essayé de camper le capitalisme dans une vision liée à la modernité de l'Europe. Il suffit de se reporter à son introduction de l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Le deuxième est fondé sur une approche plutôt méthodologique: nous privilégierons à ce propos, deux interventions dans le colloque: Le relationnalisme méthodologique (Corcuff) et l'approche « transition» (Enzo Pace ). Le mode de « capitalisme»
Tradition

présentationtt

tradition-modernité

et

l'entrée par

le

- modernité

Généralement, dans les études sur le changement social, l'amplitude balayée par le balancier du métronome est cernée à ses limites, (devenues de ce fait ses frontières), par les deux opposés: le «traditionnel» et le « moderne ». C'est le champ spectral dans lequel les différentes variations observables du changement social se produisent. Ceci constitue pour nous un modèle d'exposé et d'analyse. Le terme traditionnel est un concept générique qui contient une multitude de termes qui renvoient au même contenu sémantique. Idem pour modernité. Derrière «traditionnel» on retrouve, sous plusieurs plumes, «ancien », «primitif », spécifique à un autre âge, en tout cas, généralement, comme le point de départ, si ce n'est le point initial, à dépasser et au mieux à prendre pour début de quelque chose de plus performant. Derrière «moderne », c'est, à l'opposé, ce qui est contemporain, ce qui est nouveau, ce qui engage le présent et prévoit l'avenir.

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C'est, par conséquent, de la plus ou moins grande distance sémantique que l'on peut apprécier les positions de recherche focalisées sur le changement social. C'est dans un écart sémantique, évoluant vers un écart herméneutique assumé par les acteurs sociaux les plus divers, signifiant en soi, que se mesure l'ampleur du changement social enregistré en Tunisie, en l'espace d'un petit mouchoir: que seraient quelques décades face aux siècles de la « modernité occidentale» qui ont amorcé leur parcours depuis le début du XVIè siècle! C'est cette compression de l'histoire dans un mouchoir qui prouve que le changement s'est opéré sous la métaphore du balancier. La chose et son double co-existent. Le principe et son contraire composent entre eux. L'homme ne pourra jamais être plus rapide que son ombre, mais il y a toujours le paradoxe des deux gestes qui se toisent, qui marque et frappe l'imagination du sociologue, saisi par cette simultanéité des sens qui se répondent dans la contradiction, dans l'opposition, dans le paradoxe et pourquoi pas dans le désordre. On trouvera un écho à cette entrée au changement social en Tunisie dans les travaux de ce colloque. Cet écho est diffus mais il empreint la vision de plusieurs de nos chercheurs.
L'entrée par le biais du capitalisme

Si l'on s'intéresse au paramètre du capitalisme26: trois types se dégageront: celui de l'exploitation, auquel s'est intéressé Marx, celui de la rationalité, auquel s'est intéressé Weber, celui du marché auquel s'est intéressé Polanyi, pour le critiquer, et auquel s'est intéressée l'économie politique classique, pour le conforter. Ces trois paramètres du capitalisme appliqués au changement social enregistré en Tunisie ont été abordés dans les interventions des participants à des degrés divers. En position connexe, parfois attenante, sinon, par contraste, dialectique, et quelque fois par allusion et connotation suggestive. Les questions du socialisme n'ont pas été éludées, pour autant: la Tunisie a connu sa phase des coopératives inspirées théoriquement de l'expérience scandinave, mais qui, historiquement, s'étaient réalisées sur le terrain pratique du dirigisme forcené qui rappelle à bien des égards celui des pays de l'Est (les années 1960, baptisées « socialisme destourien », dont l'inspirateur politique fut Ahmed ben Salah, Super Ministre à l'ère de Bourguiba). C'est par conséquent sur le terrain politique et culturel connecté avec des disciplines comme l'économie politique ou la sociologie politique que
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C'est en inspiration de Louis Dumont que nous proposons ces trois paramètres. La

Grande Transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, par Karl Polanyi, traduit de l'anglais par Catherine Malamoud et Maurice Angeno, Préface p. XIV, NRF Editions Gallimard, 1983 pour la traduction française (1972 : Marie Polanyi , 1944: Karl Polanyi).

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plusieurs participations ont été menées. Les concepts qui ont balayé les problématiques y afférentes furent ceux de l'Etat, de la « société civile », des élites, des classes sociales, etc. L'intérêt d'une telle «entrée» des phénomènes du changement social en Tunisie est de donner une vue, un paysage à voir, une situation à apprécier, une sorte de grands repères à retenir et des stations à connaître, bref des moyens de penser et de se situer. L'intérêt qui consiste à baliser le cheminement du changement social dans ses formes structurelles est ici évident. C'est dans ce cadre que l'on peut situer la contribution de Ridha Boukrâa, focalisé sur le rapport de l'élite à l'Etat saisi dans une dynamique qui prend sa naissance dans les premières années de l'Indépendance de la Tunisie. Ces significations traitent le changement social en tant que processus, en tant que modifications de structures (Enzo Pace, Ridha Boukrâa), en tant que rupture d'équilibre (Béchir Tlili), en tant que passage d'un modèle traditionnel à un autre (enregistré dans les pratiques culinaires Sonia Hamzaoui-).
L'approche « transition» (Philippe Corcuff) (Enzo Pace), Le relationnalisme méthodologique

Dans le changement comme transition, Enzo Pace étudie le cas italien et nous offre une opportunité de comparaison avec un exemple européen, proche de la Tunisie, par la géographie mais aussi par l'histoire, outre le tempérament méditerranéen qui lie les deux peuples. Il propose une approche systémique dont l'auteur a exploité la portée fonctionnaliste, pour décrire le point de départ du changement social en Italie, évoluant vers une approche néo-institutionnaliste permettant de «dresser l'inventaire des nouveaux lieux du conflit et des pouvoirs vers lesquels la société est en train de transiter peu à peu et sans qu'elle s'en rende compte parfois complètement». ...« Le changement comme transition, interprété à travers les aspects innovateurs de l'une et de l'autre approche, signifie... focaliser l'analyse sociologique sur les ressources symboliques et mettre en valeur le fait qu'une société, même soumise à de si fortes pressions de type sociopolitique et économique (comme dans le cas italien), n'implose pas mais réussit à reconstituer un équilibre systémique, précaire mais ouvert à l'innovation et, en même temps, au retour de vieux mécanismes de réglementation sociale». A travers quatre exemples, intégrés dans «un schéma interprétatif théorique qui associe délibérément une approche systémique à une autre de type néo-institutionnel». Enzo Pace, nous présente la société «qui décompose et recompose, qui n'annule pas complètement ce qui a été écrit

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précédemment dans les pages de l'histoire d'une nation mais qui, au contraire, procède par stratifications successives et surtout par conflits »... «la conservation est synonyme de continuité d'un conflit conflit qui a pour objet des valeurs comme l'égalité des droits, la justice sociale et la participation effective aux décisions politiques- entre les pouvoirs, les intérêts et les idéologies ». Pour Corcuff, la question de méthode est essentielle, elle consiste en une démarche d'ensemble qui oriente ses travaux: le relationnalisme méthodologique. Ph. Corcuff opère un retour vers les classiques de la sociologie, Marx, Durkheim, Simmel, auxquels il ajoute Stirner (<< une des figures les plus radicales de l'individualisme libertaire»), éclairant «les controverses contemporaines sur l'individualisme et les tâches qui sont celles des sociologues actuels ». Pour Corcuff, ni holisme ni individualisme, mais plutôt relationnalisme méthodologique. Inscrite dans les actes du colloque, cette assertion méthodologique percutante, est à même de nous ouvrir des pistes de réflexion sur la méthodologie du changement social, oscillant entre l'individu et le collectif, selon des tonalités proches de l'individu ou proches de la société globale ou de la structure. « Le relationnalisme méthodologique constitue les relations sociales en réalités premières, caractérisant alors les individus et les institutions collectives comme des réalités secondes de cristallisations spécifiques de relations sociales» (Corcuff). Ces propositions sont de nature à subsumer des notions et concepts comme « les rapports sociaux chez Marx, 'l'action réciproque' chez Simmel, la dynamique de 'l'imitation' chez Gabriel Tarde, 'l'interdépendance chez Norbert Elias, l'interaction chez Erving Goffman, les champs comme systèmes de relations chez Pierre Bourdieu », etc. C'est dans ce programme relationnaliste que Corcuff, nous dit-il, inscrit son travail sur l'individualisme. C'est en tant que moment de réflexion que la contribution de Ph. Corcuff a été placée à la fin des actes du colloque, en guise de conclusion de l'ouvrage, vue les perspectives de recherche qu'elle ouvre, en complément, à notre avis, à la portée méthodologique implicite d'Enzo Pace qui propose des notions-repère pour cerner le changement social, l' ante et le post, la transition, l'antafe. Suite à cela on pourrait hasarder une proposition que nous avons essayée d'initier dans nos travaux et qui est inscrite, en sourdine, en implicite ou en clair, dans les propositions des théoriciens contemporains des sciences sociales et qui doit son ancrage à une triple considération (l'individu, l'acteur collectif et la structure) intégrée et comme qui dirait ancrée. Elle se manifeste, sur le plan de l'action sociale, beaucoup plus fréquemment à une échelle individuelle, c'est pourquoi on l'a comprimée

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