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Les chemins de la solidarité

De
283 pages
Une majorité de nos contemporains estiment que la solidarité est une valeur importante : serait-ce le signe qu'on commence à percevoir les effets dissolvants de l'individualisme ? Beaucoup, pourtant, ont l'impression que les relations sociales sont plus âpres, que la compétition tend à l'emporter sur les conduites altruistes : ce genre de constat n'annoncerait-il pas que la résignation menace ? Cette étude s'attache à analyser parmi la population étudiante les raisons des choix affirmés par chacun en matière de solidarité.
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Les chemins de la solidarité
De la famille à la cité: parcours d'étudiants

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Michel VANDENBERGHE, Les médecins inspecteurs de santé publique.Aux frontières des soins et des politiques, 2002. H.Y. MEYNAUD et X. MARC, Entreprise et société: dialogues de chercheur{e)s à EDF, 2002. E. RAMOS, Rester enfant, devenir adulte, 2002. R. LE SAOUT et J-P. SAULNIER, L'encadrement intermédiaire: les contraintes d'une position ambivalente, 2002. Jean HARTLEYB, Pour une sociologie du nazisme, 2002. F. JAUREGUIBERRY et S. PROULX, internet,nouvel espace citoyen ?, 2002. Benoît RAVELEAU (sous la direction de), L'individu au travail, 2002. Alphonsed'HOUTAUD, A la recherchede l'image sociale de la santé, 2003. Bernard DIMET, Informatique: son introduction dans l'enseignement obligatoire. 1980-1997, 2003. Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe,2003.
Zihong PU, Politesse en situation de communication sino-française, 2003.

Olivier MAZADE, Reconversion des salariés et plans sociaux, 2003. Pierre-Noël DENIEUIL, Développement des territoires, politiques de l'emploi, et formation, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Sociologie du public dans le champ culturel et artistique, 2003. Sylvie GIREL, Création, diffusion et réception des arts visuels
contemporains
dans les années 90. L'exemple

marseillais,

2003.

Antoine DELESTRE
et Gilbert VINCENT

Les chemins de la solidarité
De la famille à la cité: parcours d'étudiants

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRffi

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITAUŒ

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4440-0

A Henri Hatzfeld

Aux étudiants nancéiens qui nous ont apporté leur précieux concours A Patricia Carbiener, pour sa compétence et sa disponibilité

INTRODUCTION
« L'Homme nait débiteur de l'association humaine » Auguste Comte « Le devoir aussi bien que l'intérêt des hommes est de se rendre utile à leurs semblables» Alexis de Tocqueville

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La solidarité est une préoccupation ancienne des Français. Dans l'ancienne société, elle était synonyme de « survie ». Elle est devenue le substitut laïc de la charité et de la bienfaisance. Face à une charité chrétienne jugée humiliante et d'une efficacité limitée, la solidarité est désormais présentée comme un idéal humaniste capable de souder une collectivité au nom des intérêts bien compris de chacun. Dès le XIXe siècle, dans une conjoncture d'industrialisation massive où la condition ouvrière équivaut largement à une condition de déracinement, théoriciens et réformateurs sociaux se réfèrent à cette valeur en vue de pratiques sociales novatrices, voire de programmes politiques volontaristes. «Dorénavant tous les sacrifices réclamés pour autrui le sont au nom de la solidarité ».1 La solidarité devient une valeur de premier plan au moment où se délitent les appartenances, où les communautés primaires - familles, sociétés villageoises et unités de voisinage, avec les réseaux d'interdépendance et d'entraide qui les caractérisent - soit se défont, soit ne concernent plus que peu de gens. Mais, surtout, la référence à la solidarité accède au statut d'une référence majeure au moment où le solidarisme, à la fin du XIXe siècle, s'affirme comme une force républicaine de progrès. Or ce type d'inspiration n'a aucunement disparu depuis puisque, pour citer un exemple tout récent, il est question de créer, dans le cadre de l'économie solidaire, une « banque solidaire nationale ». Depuis plus d'un siècle donc, et pour contrecarrer les effets les plus brutaux d'une situation qu'il est possible de décrire à partir de catégories diverses telles que mobilité, déracinement, anomie, atomisation ou massification etc., le mutualisme, l'esprit de
Cabet Emile, L 'Humanité, Paris, 18400

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coopération, un système généralisé d'assurances, des services publics enfin, ont été préconisés et se sont développés au nom de l'exigence de solidarité. L'entraide est devenue nationale et obligatoire. Dans une large mesure, L'Etat, par le biais du financement, de la réglementation, de la définition de grands programmes sociaux, a encouragé, soutenu et parfois même pris le relais d'initiatives souvent issues de milieux correspondant à des sensibilités politiques, culturelles et religieuses différentes (syndicalisme, églises, associations philanthropiques...). Il a entendu assumer, par l'incitation financière et la coordination administrative des actions ainsi que par divers contrôles exercés sur les acteurs publics et privés, la responsabilité d'une action sociale généralisée. Nous appartenons à « une démocratie providentielle» qui a pour condition l'existence de l'Etat-providence, «c'est à dire, comme l'explique Dominique Schnapper, de la redistribution des richesses dans la population nationale». Du coup, on n'ose guère penser ni dire, sinon à mots feutrés, comme si l'on prononçait quelque incongruité, qu'il appartient encore à tout un chacun de se soucier des autres: apparemment, on craint en effet de se voir reprocher une morale ascétique démodée, ou encore de passer pour un affreux « paternaliste». Malgré des évolutions aboutissant, en gros, à sa banalisation, la solidarité reste marquée à gauche, sur le plan politique, ainsi qu'on aura l'occasion de le vérifier souvent. Dans le même temps, la référence à la charité, en tout cas sous la forme adjectivale atténuée du « caritatif», a perdu une bonne part de ses connotations religieuses et de ses relents politiquement conservateurs. Moins chargé qu'autrefois de passion réformatrice, le thème de la solidarité est devenu plus consensuel, si bien que les frontières sémantiques qui servaient à le distinguer de, voire à l'opposer à la charité sont devenues très poreuses. Aujourd'hui, par conséquent, la solidarité représente une aspiration centrale des Français. Ses dimensions, aux yeux de nos contemporains, sont multiples et ce vocable, ou encore celui, très proche d'entraide, entrent dans des rapports d'équivalence sémantique nombreux avec bien d'autres termes, ce qui entretient le flou et parfois la confusion. C'est ainsi que pour 81,6 % des étudiants nancéiens (LASTES 2002), le mot entraide est synonyme de solidarité, d'écoute et de compréhension des autres (62,2 %), d'amitié (57,3 %), de générosité (55,7 %), de respect des autres (54,6 %), de fraternité (40,3 %), de sens de la

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famille (37,2 %), de don de soi (31,1 %), d'égalité (27,2 %), de devoir (22,6 %), d'amour du prochain (20,7 %), de justice (16 %), de compassion (13,9 %), de charité (11,1 %) et enfin de pitié (4,4 %). Malgré ce large spectre, on discerne parmi ces multiples connotations la prédominance, au sein de notre population témoin, d'une interprétation plutôt affective ou même psychologique, au détriment d'une interprétation plus volontariste, plus politique aussi, et engageant davantage le sujet. L'étroite équivalence établie entre les termes de solidarité et d'entraide - et donc une nette focalisation sur les relations interpersonnelles - confirme une opinion plus générale, telle celle émise, il y a quelques années, par un échantillon plus représentatif de l'ensemble de la population française. Une grande majorité des Français (96 %) s'accordait en effet alors à dire que la solidarité est très importante pour qu'une société fonctionne bien (CSA 1994). Pour admettre qu'elle aime la solidarité (90 %) (CSA 1991). Pour reconnaître que c'est d'abord une valeur morale (71 %). Qu'elle consiste à s'entraider (91 %), à aider ceux qui ont des problèmes (89 %) et à lutter contre l'injustice quelle qu'elle soit (85 %) (SOFRES 1992). Pour reconnaître enfin qu'elle est l'affaire de tous (57 %), voire de chacun d'entre nous (23 %). L'écart entre ces deux derniers résultats est certainement significatif, et l'on aura souvent l'occasion d'en percevoir d'autres manifestations. Quelle est donc la signification d'un tel écart? Alors que, de tous à chacun, la conséquence s'impose en bonne logique, elle ne paraît nullement s'imposer en éthique, dans le domaine des intentions éthiques des gens. A entendre ces derniers, il y a encore loin entre une affirmation générale, à faible implication existentielle, et une déclaration par laquelle on se reconnaîtrait fortement et personnellement impliqué. Pour l'instant, retenons que la solidarité a bonne réputation, puisque 43 % des Français se disent très attachés à la solidarité avec les personnes dans le besoin, que 49 % sont assez attachés à cette valeur, et que 7 % seulement déclarent n'y être pas attachés (SOFRES1997). La plupart de ces taux, dont certains témoignent de l'importante place accordée à la solidarité dans l'ensemble des valeurs éthiques, signifient-ils plus qu'un hommage rendu à la vertu? Oui, probablement, si l'on en croit une majorité (72 %) de gens, qui déclarent participer, au moins de temps en temps, à des actions de solidarité en faveur de personnes dans le besoin (op. cit.). Par ailleurs,

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nombreux sont ceux qui, paraissent regretter, sinon se reprocher, que leurs engagements ne soient pas à la hauteur de leur idéal. Ainsi, 61 % souhaiteraient, s'ils en avaient la possibilité, s'investir davantage dans des activités collectives ayant pour but d'amener les gens à se connaître et s'entraider (IPSOS1997). En dépit de l'importance qu'on semble attribuer, à titre personnel, à l'action solidaire, on ne s'engage en réalité qu'assez peu puisque 9 % seulement des Français admettent que ce qu'ils ont accompli de plus important dans leur vie, c'est de rendre service, de s'occuper des autres (IFOP 1998). De l'avis même des gens, redisons-le, il y a donc loin entre l'aspiration et la réalisation. Du moins semblent-ils prendre assez au sérieux l'exigence de solidarité pour ne pas s'en estimer facilement quitte. Précisons toutefois que, dans l'écart noté à l'instant, il ne saurait être question de voir l'expression d'une défaillance intime, qui devrait tomber sous le coup d'un jugement moral sévère. Le jugement moral est en effet une chose, et l'analyse en est une autre, et il faut commencer à bien les distinguer avant de songer à les articuler. Certes, ce sont des personnes, des sujets (peu nous importe pour le moment d'établir quelque différence entre ces termes, que nous prendrons dans le sens courant, indépendamment des distinctions philosophiques) qui signalent l'importante place de la solidarité dans ce qui, à leurs yeux, est une vie accomplie et qui reconnaissent que ce qu'ils font est endeçà de leur idéal, suggérant ainsi un échec intime. Toutefois, la suite de ce travail le montrera, il est possible, et sociologiquement recommandable, de chercher à discerner à travers ces indications brutes concernant divers degrés d'aspiration et de déception, différents cas de figure, correspondant à divers types d'« équation personnelle», chacun représentant une façon plus ou moins singulière de faire siennes ou non des dispositions sociales - familiales avant tout - et de se saisir ou non de certaines opportunités d'agir. Si rien ne paraît plus facile qu'agir, quand l'action prend la forme ponctuelle d'aides limitées, quand l'objectif est clairement délimité, quand le bénéficiaire est présent en chair et en os, d'où vient pourtant que l'on fasse si peu, en matière même de gestes de premier secours, et a fortiori en-dehors de ce cadre circonscrit et donc rassurant? Alors que, d'ordinaire, on s'interroge - ce qu'on fera nous-mêmes ici, pour partie - sur ce qui, dans l'entourage des gens et dans leur expérience passée, les prépare ou les incite à avoir telle ou telle échelle de préférences, ne doit-on pas se demander aussi ce qui, socialement,

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représente une inhibition ou au contraire une motivation pratique à agir dans le sens de ce qu'on juge préférable? Engagés, l'un surtout en tant que sociologue, l'autre surtout en tant que philosophe, dans une recherche sur l'éthique, sur les valeurs reconnues et sur l'engagement au nom de ces valeurs, nous n'entendons pas faire chorus avec ceux de nos contemporains qui déplorent à grand bruit la perte des valeurs. A ce propos, d'ailleurs, le problème est-il qu'il y ait peu de valeurs, ou n'est-il pas plutôt qu'il y en a trop? Au contact de groupes, de modes de vie, de traditions qui autrefois paraissaient étrangers, étaient perçus comme assez éloignés pour qu'il fût possible de faire montre d'une relative indifférence à leur égard, dans une société intimement plurielle, sinon multiculturelle, chacun est désormais confronté à une diversité axiologique par rapport à laquelle il ne dispose pas, ou plus, du filtre d'une tradition particulière ou de la protection, parfois chèrement payée (car payée de la perte de son autonomie), d'un groupe d'appartenance peu ou prou exclusif. Le trop plein des références accessibles, par lui-même, risque d'inhiber l'action: face à une valeur, une autre valeur peut en effet bientôt forcer l'attention et réclamer ses droits à être reconnue, mise en œuvre, protégée juridiquement etc. Assurément, le pluriel a toujours existé: même quand les traditions s'imposaient, elles pouvaient freiner l'historicité des sociétés et contenir les risques de conflit liés à l'ouverture des choix, elles ne pouvaient jamais annuler totalement toute marge de choix et toute conflictualité. Néanmoins, en régime de tradition, les choix restent limités et les attentes de sens du grand nombre sont contraintes de se plier à des modèles, à des hiérarchisations sacralisées. La désorientation semble au contraire notre lot, contrepartie de la liberté, méta-préférence constitutive d'une modernité qui nous emporte probablement autant, sinon plus que nous ne la faisons, qui fait que nous ne craignons rien tant que d'être enchaînés, y compris par les conséquences de nos propres choix. Accuser le sujet d'hypocrisie, ce serait faire une lecture morale de la morale plutôt que s'engager, comme nous nous y efforçons, dans une recherche sociologique sur les conditions sociales de certains choix éthiques ainsi que, plus radicalement, sur les conditions sociales de l'accès à l'idée qu'un choix est possible, de la reconnaissance d'une exigence morale, de la définition des modalités de réponse à cette exigence etc. Plus précisément, nous nous attacherons à la question suivante: d'où vient que, qu'est-ce qui empêche que l'on ne fasse pas

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ce que dont on estime qu'il devrait être fait? La question n'a rien de métaphysique et on peut l'aborder par cet autre biais, plus traitable: d'où vient que certains, le plus grand nombre sans doute, soient tantôt dans une sorte d'incapacité d'entendre l'appel de la solidarité, tantôt dans l'incapacité de lui faire droit autant qu'il conviendrait, autant même que, les premiers, ils estiment qu'il faudrait? D'où vient, à l'inverse, que d'autres, aussi réduit en soit le nombre, paraissent davantage prêts à vivre conformément à des valeurs de solidarité? De façon encore approximative, disons que pour agir, dans quelque domaine que ce soit, il faut oser. En l'occurrence, il faut oser s'approcher de l'autre. L'audace est perçue comme telle dans toute culture. Dans de plus anciennes que la nôtre, l'audace était redoutée, elle passait pour sacrilège, on y voyait l'annonce de désordres innommables, contre lesquels les rites les meilleurs avaient fonction propitiatoire. Notre société, largement dé-ritualisée (plutôt que simplement désenchantée), laisse chacun se débrouiller face à des situations où le rapport à l'autre n'est pas réglé par l'habitude ou par des mesures protocolaires. Dans de telles situations d'incertitude, le rapport à l'autre, y compris à celui dont on voudrait se montrer solidaire, porte la trace d'une profonde ambivalence, l'attirance et la répulsion de l'un vis-à-vis de l'autre se succédant ou coexistant comme en surimpression. Retranché dans son quant à soi, l'individu moderne sait mal se situer, « physiquement» déjà, face à l'autre, un autre perçu comme un «quiconque» mal spécifié. L'individu n'est pas nécessairement hostile ni indifférent aux autres. Le problème pour lui, pour la plupart d'entre nos contemporains, c'est que le chemin vers les autres paraît souvent dangereux ou, pour le moins, difficile. Surtout, il faut le frayer en grande partie soi-même, ce chemin, et courir le risque que l'autre ne soit pas là où l'on croit et comme l'on croit; courir, en conséquence, le risque de l'attente déçue, de la frustration. La rencontre est d'abord, pour chacun, une affaire «psychophysique» de proximité. Qu'elles soient ou non le remède approprié, efficace, les leçons prodiguées par certaines officines expertes en gestuelle, en co-gestuelle pourrait-on dire, indiquent l'existence d'un besoin. Elles signalent que l'on a perdu l'art premier, par la mimique, le ton et le geste, de faire lien social et de le soutenir continûment, ne serait-ce qu'à travers son propre engagement corporel. Cet art, c'est celui, biographiquement premier, intériorisé par le petit d'homme pour qui la chaleur de l'entourage a longtemps été éprouvée, avant tout,

Il

dans des bras maternels et, plus rarement, paternels. C'est l'art qui émerge des premières relations interpersonnelles, préverbales, jouées ou mimées à travers les postures adoptées face à un très proche. Ces relations forment l'assise d'une compétence éthique primordiale, la compétence à faire confiance, laquelle se développe lorsque le nouveau né et l'enfant font l'expérience d'être reçus et acceptés malgré leurs cris et leur difficulté à nommer ce dont ils ont besoin. Il est des gestes et des paroles caressants. Mais quand la caresse est rare, voire suspecte, la parole caressante elle aussi se fait rare, et le lien devient plus difficile car l'encouragement fait défaut, car le sujet, sur le seuil du monde, apprend la crainte des autres ou du moins se résigne à ne rien attendre d'eux. Mais si l'on n'attend rien de personne, comment imaginer que quelqu'un puisse attendre quelque chose de soi? A cette première explication, qui concerne la genèse psychoaffective du sentiment de solidarité, ajoutons celle-ci, qui met l'accent sur certains traits de la conjoncture actuelle et sur la façon dont leur intériorisation peut aboutir à l'étouffement de l'aspiration à la solidarité. La solidarité s'est largement institutionnalisée. Or, en s'institutionnalisant, elle devient invisible, un peu comme un paysage dont on oublie le travail qui l'a progressivement modelé. L'institutionnalisation, à travers la définition de services et de règles, répond, par principe, au besoin de pallier les limites de toute action personnelle, des limites d'espace et de temps, des limites en ressources monétaires aussi. L'institutionnalisation est un système de relais. Précisément, en faisant ainsi système, le relais fait paraître assez dérisoire l'action qu'il vient relayer. La disproportion éclate entre deux types, deux échelles d'action, interpersonnelle et collective, et à la lumière de ce contraste, l'acteur peut facilement se persuader que son action est vaine. A l'origine, l'institutionnalisation de la solidarité devait, entre autres choses, remédier aux intermittences de la bonne volonté, de l'élan généreux vers autrui. Mais, dès lors qu'il y a institutionnalisation, chacun n'est-il pas en quelque sorte autorisé à se tenir pour dispensé de faire plus que ce qu'il est obligé de faire, en particulier par la voie de l'impôt et des redistributions que ce dernier sert à financer? A supposer donc qu'on ne soit pas sourd à l'appel de la solidarité; à supposer qu'on ait l'ethos congruent, celui que construit la prime éducation lorsqu'elle instaure un climat de confiance, pourquoi vouloir encore faire œuvre de solidarité? Il paraît assez logique de distinguer,

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là encore, deux questions distinctes, celle du pouvoir faire et celle du vouloir faire. Or les leçons de la sociologie, contrairement peut-être à celles de la théorie morale, ne justifient guère qu'on réserve des explications séparées pour l'une et l'autre de ces questions. On découvrira ici même, à partir de nos données d'enquête, que les raisons sont largement les mêmes de part et d'autre. Oser, finalement, prendre l'initiative et, qui plus est, l'initiative périlleuse de s'approcher d'autrui, serait donc autant fruit du vouloir que du pouvoir. C'est que le vouloir et le pouvoir (quand on ne confond pas le premier avec la velléité, ni le second avec l'illusion de pouvoir) sont eux-mêmes des capacités qu'on observe surtout chez des sujets qui, malgré d'indéniables différences sociales, présentent certains traits communs. Ces sujets présentent, entre autres particularités, d'être nés et d'avoir grandi au sein de familles d'un certain type, dans un contexte affectif éminemment favorable à la « construction» de dispositions affectives, cognitives et pratiques spécifiques, du genre de celles que suppose l'engagement solidaire. Ces notations ne manquent pas de piquant si l'on songe que, à l'époque où le solidarisme se développe, et alors même qu'il en était assez proche, Durkheim comptait avant tout sur l'école pour inculquer à l'enfant une morale altruiste; avant, en tout cas, la famille, suspectée d'être un bastion du traditionalisme, le champ d'application d'une solidarité trop étroite pour que ses membres les plus jeunes puisent y apprendre la solidarité avec les lointains, celle dont une république digne de ce nom ne saurait se passer si elle veut résister à la passion particulariste qui la menace de l'intérieur. Sur la toile de fond de ces considérations générales, ce sont moins les chiffres bruts que certains écarts entre eux qui retiendront notre attention. Néanmoins, une impression d'ensemble se dégage des données recueillies, dont il convient de dire deux mots: les gens, semble-t-il, sont souvent enclins à critiquer une société, la nôtre, qui trahit les idéaux communs, en premier lieu la solidarité. On pourrait certes s'en féliciter, en y voyant l'indice que le niveau d'exigence est encore assez élevé. Mais on peut aussi se demander si, dans l'esprit de beaucoup, dénoncer les éclipses de la solidarité n'est pas une preuve suffisante - subjectivement suffisante - de son engagement personnel en faveur de ce bien éminent, la solidarité, condition de tout bien commun. Compte tenu de ce que certaines études nous ont appris à propos du mode général de résolution des cas de «dissonance

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cognitive », peut-on écarter le risque que les gens, soit, de façon assez cynique, se résignent, non à ce qu'on manque d'idéal, mais à ce qu'on manque l'idéal, soit renoncent à l'idéal et lui préfèrent des valeurs plus accordées au «nouvel esprit du temps»; celui de «sujets» tentés d'entrer, les uns à l'égard des autres, tantôt dans des rapports d'indifférence, tantôt dans des rapports de compétition? Il est un exemple célèbre d'une telle solution: Malthus, à l'aube du XIXe siècle, n'avait-il pas préconisé l'abandon de toute forme institutionnelle d'entraide, ne reconnaissant à la « charité» que le rôle, marginal de toute façon, de manifestation ostentatoire, de parade de la haute valeur du donateur? A cet égard, on ne peut qu'être frappé par l'écart que font apparaître les données suivantes, instructives bien que certaines d'entre elles soient déjà anciennes: d'une part, en 1977, «la solidarité humaine» était, pour 35 % des enquêtés, (modalité arrivant nettement en tête) le terme définissant le mieux la société qu'on souhaite voir s'instaurer d'ici l'an 2000 (PUBLIMETRIE);la même année, 4 % (seulement) de gens se disaient d'accord avec l'idée que le terme « solidarité humaine» est celui qui s'applique le mieux à la société actuelle; le terme arrivant très nettement en tête étant « consommation» (59 %) (op. cit.). D'autre part, plus récemment, plus nombreux sont ceux pour qui la même image prévaut, image dont on ne sait si elle témoigne davantage de l'indignation ou d'un constat désabusé, d'une société menacée par l'indifférence mutuelle: 80 % des Français jugent que les rapports humains se sont détériorés depuis dix ans (SOFRES2001). Ce taux, en 1981, était de 67 % (Stoetzel). Or le sentiment d'une solidarité mal portante, qui se dégageait alors, se retrouve par la suite, 65 % des sondés estimant, en 1996, que les gens sont de plus en plus individualistes et que la société française est de plus en plus régie par la maxime du chacun pour soi (CSA 1996), et 85 % étant d'avis que l'égoïsme caractérise bien le monde dans lequel nous vivons (op. cit.). Un sondage plus récent encore (CSA2000) a confirmé à son tour ce diagnostic plutôt sombre quant à l'état de la solidarité effective. Il révèle que 20 % seulement des Français pensent que le partage verra son importance croître à l'avenir dans notre société. Comme par ailleurs il apparaissait que 40 % (seulement) des Français souscrivent à l'idée que la France est un pays où prévaut la solidarité (CSA 1995), force paraît de conclure que nos concitoyens se montrent de plus en

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plus pessimistes quant à une évolution de la société française dans le sens d'un développement effectif de la solidarité. Les réponses de nombre d'entre eux donnent l'impression qu'il ne reste plus grand chose des valeurs altruistes, que celles-ci, pour le moins, ont perdu progressivement tout pouvoir d'obliger chacun et que la solidarité, quant à elle, n'est plus - plus comme elle l'était dans les projets des «Républicains de progrès» qu'étaient les solidaristes, plus comme n'ont cessé de l'affirmer et l'affirment encore les responsables politiques démocrates - une référence cardinale capable de susciter des énergies et des projets inventifs en matière d'équité. Chez les jeunes, on peut faire des constats proches des précédents. On observe en particulier un écart frappant entre la valeur reconnue à la solidarité et la faiblesse relative des engagements correspondants. Certes, la solidarité occupe une position importante parmi leurs préférences axiologiques. Elle représente ainsi quelque chose de très important pour 65 % des 15-25 ans, d'assez important pour 32 %, de pas très important pour 2 %, de pas du tout important pour 1 % (SOFRES 1997). De même, 69 % des 18-24 ans estiment-ils que la générosité est une valeur très importante (CSA 1997), et autant 69 %

aspirent à une société faisant plus de place à la solidarité (SOFRES
1987). Par contre, 25 % seulement des 16-25 ans considèrent que la société est solidaire à l'égard des jeunes (SOFRES1992)2, et 37 % des 15-18 ans jugent égoïste la société des adultes (modalité arrivant en tête) ; 8 % (seulement) la qualifient de solidaire (scp 1995). Au total, le jugement est sévère. D'autant qu'il est confirmé par ce sombre pronostic: 62 % des 18-25 ans estiment que la société évolue vers moins de solidarité (SOFRES 2000), et 49 % des 15-18 ans pensent que, dans les années à venir, la société sera moins solidaire. Corollaire prévisible, 57 % estiment que la société sera plus égoïste qu'aujourd'hui (scp 1995). Parmi les étudiants, la vision de l'avenir traduit l'existence de ce même doute à l'égard des chances d'une solidarité effective. C'est ainsi que 5,6 % (seulement) des étudiants nancéiens pensent que, dans

Un autre sondage réalisé par l'IFOP en 2000 auprès des 16-25 ans confirme ce même résultat.

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les années à venir, il y aura plus de solidarité (LASTES 19973); cependant que 62,3 % affirment qu'il y aura (surtout) plus d'individualisme. Le doute à l'égard de la valeur de la solidarité, doute, surtout, à l'égard de son pouvoir d'inspirer des pratiques réelles, et nombreuses, serait-il un phénomène conjoncturel? Il ne le semble pas car, au fil des années, les étudiants nancéiens sont de moins en moins nombreux à dire que la solidarité entre tous les hommes est décisive pour notre avenir: 76,7 % en 1991), 74,6 % en 1994, 67,1 % en 1997 et 65 % en 2002 (LASTES).La lenteur de la décroissance ne peut dissimuler sa régularité, et les extrapolations qu'on est tenté de faire méritent réflexion! Aux yeux des jeunes, on l'a vu, comme pour l'ensemble des Français, il existe donc un décalage considérable entre le sens ou la valeur principielle (encore) reconnus à la solidarité, et ce qu'ils perçoivent de ses manifestations, qu'ils jugent faibles, dans la vie de tous les jours. Plus grave: si la plupart des Français demeurent attachés à la solidarité, ce n'est pas (ou plus) à leurs yeux, ainsi qu'on le verra, la plus haute vertu. Pire encore: la solidarité n'est pas - ou n'est plus -, pour beaucoup, une valeur qu'on doive transmettre en priorité à ses propres enfants. Aussi désireux soit-on d'éviter tout jugement de valeur, peut-on éviter longtemps de s'interroger sur ce à quoi pourrait ressembler à terme une société dont les membres ne sont plus attachés à transmettre la valeur de la solidarité? S'il ne s'agissait que d'une valeur parmi d'autres, le problème ne serait pas très grave puisque, on l'a dit, les valeurs, comme toutes sortes de biens, sont aujourd'hui en surabondance. Or la solidarité n'est pas une valeur ordinaire; elle est, depuis longtemps, le nom donné et le sens reconnu à la transmission même et au partage. Douter de la solidarité, pour une société, c'est donc autant que douter radicalement de soi en doutant de la valeur présidant à la transmission, valeur articulant une société avec elle-même à travers, simultanément, des rapports inter générationnels solides et une visée éthique ambitieuse. Aurait-on si mal fait le deuil de l'imaginaire nationaliste ou si mal tourné la page de «l'épopée coloniale» que rien n'efface ni ne remplace dans l'esprit des gens le sentiment de frustration? Alors que les agriculteurs savent depuis

Sondage sur le thème de la solidarité réalisé en mars 1997 auprès d'un échantillon spontané et raisonné de 1668 étudiants de l'Université de Nancy2.

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longtemps faire la différence entre culture intensive et culture extensive, il semble que nos contemporains aient du mal à comprendre que, pour un sujet collectif il est une autre voie d'affirmation de soi que la conquête: le champ de la solidarité est un de ces espaces, un espace interne encore mal défriché; c'est pourtant un champ dont il n'y a pas à craindre qu'on en touche les limites. Dans un monde fini, le seul infini qui nous soit ouvert, le seul espace dans lequel le risque est nul que nous nous heurtions aux autres, est celui, éthique, de la générosité. Revenant à des considérations plus prosaïques, précisons quelle a été notre démarche au long de cette étude. Nous avons voulu savoir comment, malgré la lente érosion de son ancien crédit, la solidarité se manifeste dans les différents domaines de la vie des étudiants, à travers leurs gestes, leurs engagements, leurs déclarations d'intention, leurs prises de position. D'abord dans leur famille, puis à l'université et à travers leurs rapports aux autres. Plus généralement, partout où ils se trouvent insérés (une insertion plus ou moins bonne d'ailleurs, ainsi qu'on aura l'occasion de le rappeler). Nous avons en particulier cherché à comprendre la genèse de l'attachement à la solidarité, ainsi que des actes et des engagements qui s'y réfèrent. D'où, de qui chacun reçoit-il cette valeur? Qu'est-ce qui la nourrit? Comment s' affirme-t-elle, selon quelles inflexions, dans une société où l'individu et son bonheur personnel sont de plus en plus érigés en références suprêmes? Observer, mesurer la solidarité dans le milieu étudiant et en rendre compte, c'est faire intervenir une série d'indicateurs afin de prendre la mesure des facteurs qui, soit la nourrissent, la structurent, lui donnent sens, soit au contraire l'inhibent ou même s'y opposent. Parmi les facteurs liés à la situation de chacun, viennent au premier plan l'identité sexuelle, l'âge, le milieu d'appartenance, la religion, les préférences politiques, le contexte familial et éducatif, de même que l'expérience intime de certaines souffrances. Une dizaine de sondages réalisés entre 1989 et 2002 auprès d'étudiants inscrits à l'université de Nancy nous ont fourni une moisson de données originales. Leur interprétation, cependant, nous a obligés à confronter les données recueillies à celles de sondages nationaux portant, d'une part, sur les fractions les plus jeunes de la population française, d'autre part sur l'ensemble de cette même

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population. Ce travail comparatif nous a forcés à accumuler les chiffres. En dépit des difficultés de lecture pouvant en résulter, nous avons tenu à les faire figurer pour les deux raisons suivantes: la première, c'est que les chiffres, contrairement à ce qu'on croit souvent, peuvent ouvrir la voie à des appréciations nuancées, «qualitatives », comme on dit; la seconde, c'est que le lecteur peut, en se référant à ces données chiffrées, vérifier par lui-même la plausibilité des interprétations avancées - avec toute la prudence qui s'impose - dans le cours de cette étude. Ajoutons que sont rassemblées dans le corps du texte des données qu'on ne trouve souvent qu'à l'état très dispersé, ce qui décourage, s'il ne l'interdit pas, toute exploitation rigoureuse. On notera enfin que nous n'avons pas hésité à confronter les données les plus récentes à des données plus anciennes afin de chercher à voir si, des unes aux autres, s'esquissent certaines évolutions, certaines transformations éventuelles quant à la place et au sens de la solidarité. Celle-ci, on pouvait s'en douter mais l'étude le montre mieux, loin d'être un concept rigoureux, n'est même pas une catégorie sémantique unIvoque. Tout comme n'importe quelle formule, les chiffres ne sont pas à l'abri de toute fétichisation. Conscients de ce risque, nous avons évité, autant que possible, d'isoler abusivement certains chiffres, de les monter en épingle et de les sur-interpréter. Mais il convient peut-être de répéter à propos des chiffres ce qu'on dit à propos d'une traduction: de même que seule une meilleure traduction met en lumière les défauts de celles qu'elle remplace, de même de nouvelles données, et surtout des données suscitées par un questionnement plus précis et plus rigoureux, rendront inévitablement obsolète (et c'est ce qu'on peut lui souhaiter de mieux, car ce serait une confirmation de la modestie scientifique qui sied à une entreprise de ce genre) l'interprétation suscitée par la lecture des chiffres présentés ici. L'explication vaudra-t-elle motif d'excuse? L'abondance de ces chiffres s'explique par le souci d'asseoir le mieux possible des interprétations toujours risquées, les croisements multiples de données équivalant à autant d'opérations de recoupement. Ajoutons que, à quelques reprises, nous ne nous sommes pas interdit de faire place, dans notre propos, à des considérations plus « personnelles », parfois détaillées, qui peuvent parfois avoir l'allure d'excursus. On trouvera là, nous l'espérons, de quoi relancer la réflexion et l'interrogation. De quoi permettre en outre au lecteur de

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cerner certaines des préférences axiologiques propres aux auteurs de l'ouvrage. Ces préférences étant ainsi affichées et circonscrites dans le corps du texte, le lecteur saura s'en défendre, s'il le juge nécessaire, de même qu'il pourra faire, autant que possible, la part du plus et celle du moins personnel dans les interprétations proposées. Au reste, point n'est besoin de dissimuler ce qui est assez patent: le choix de notre titre exprime assez l'importance que nous accordons nous-mêmes à la valeur de la solidarité. Parler des chemins de la solidarité, c'était s'inspirer de l'ouvre célèbre de Sartre: Les chemins de la liberté. Mais, bien évidemment, c'était s'en démarquer, afin de suggérer que la liberté, cette valeur phare de notre modernité, ne suffit pas à faire société, une société vraiment vivable et habitable, à proportion en tout cas des pratiques de partage. Parler de « chemin », c'était aussi une façon de ne pas recourir, intentionnellement, au vocable de « méthode»; une façon indirecte de suggérer, non seulement qu'il n'y a pas de « méthode» ni d'expertise en matière de solidarité, mais encore que la solidarité se vit d'autant plus, et mieux, que plus nombreux sont les sujets acceptant de rester disponibles, capables de ne pas s'abriter ou se retrancher derrière des règlements et des rôles tellement massifs et opaques que l'accès à l'autre s'en trouve comme obturé. Les voies de la solidarité ne sont pas pour autant de ces chemins, rendus célèbres par Heidegger, qui ne « mènent nulle part ». Aussi incertain que soit leur tracé, ils mènent à la cité, à une société où il doit être possible que chacun vive dans la dignité, une société faite d'attentions réciproques. Inventer ou suivre de tels chemins n'oblige pas pour autant à mépriser la famille. Toute famille n'est pas une « cellule », et s'il arrive qu'on y étouffe sous le poids des interdits ou des troubles motifs de rancœur, il arrive aussi qu'on y découvre la confiance, ce premier élan qui porte vers autrui. On le verra bientôt, le premier milieu du don, la famille, ne condamne pas toute générosité ultérieure à se renfermer dans le cercle familial ni dans quelque cercle de mêmes que ce soit. Le don, tout don, ouvre, élargit le cercle de ses premiers bénéficiaires; il est transitif. Pourvu qu'elle donne à ses enfants, et que ce faisant elle leur donne à aimer, la famille ne cesse de remplir une fonction éducative irremplaçable, l'envoi vers le monde et vers des autres, des inconnus que l'on peut rencontrer autrement que sur le mode de l'adversité. Tout ceci revient finalement à dire que s'intéresser à la solidarité, engager l'observation et la réflexion sociologiques en direction de

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telles questions éthiques et politiques, nous paraissait nécessaire au moment où l'on parle tant de « fracture sociale », « de rupture du lien social », «de crise de l'être-ensemble» etc. Où, en même temps, l'appel à la solidarité et à l'éthique, moins insistant aujourd'hui qu'il y a un siècle, lorsque se posait de façon neuve la question de la fondation de la République, paraît ne plus faire sens, plus assez en tout cas pour que se déploient des pratiques susceptibles de répondre à et de ce sens. Peut-on oublier, alors qu'on vient de commémorer le centenaire de la reconnaissance de l'action associative, ce que celle-ci doit à une République, la Troisième, dont certains de ses défenseurs avaient fait de la solidarité leur étendard à un moment où, plus dangereuse que les conflits sociaux les plus âpres, commençait à se répandre l'opinion que, comme les individus, les sociétés sont inévitablement entraînées dans une arène sanglante, où les meilleurs gagnent, où l'excellence se démontre à travers la souffrance et la mort des perdants? La solidarité, pouvait-on éviter de le rappeler ?, est alors pensée, imaginée, mise en œuvre, comme la seule réponse républicaine valable à apporter à ceux, néo-darwinistes sociaux ou socio-biologistes, qui ne savent ni ne veulent, hier comme aujourd'hui, se représenter la vie autrement que comme une lutte indéfinie, et la société comme un ensemble de forces conquérantes par rapport auxquelles les sujets les plus fragiles sont une gêne, un handicap collectif intolérable dans l'arène de la compétition mondiale.

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I) FAMILLE ET SOLIDARITE

A) Les étudiants et la famille solidaire
Al. Expériences et projets

La famille synonyme d'entraide
Dans le cocon familial, il y a quand même une bonne solidarité. C'est le lieu où l'on se retrouve, où l'on se sent le mieux. Sylvie, étudiante en sciences économiques.

La principale institution où la solidarité se révèle, s'accepte, s'inculque, se structure, se donne en exemple et se reproduit, est sans aucun doute la famille. Depuis des temps immémoriaux, ce groupe « primaire» représente entraide, protection, prise en charge de l'individu, solidarité immédiate, quasi inconditionnelle. Ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui encore, la solidarité familiale trouve sa consécration juridique dans «l'obligation alimentaire» rappelée et définie par la loi. Les personnes dans le besoin ont droit, de par la loi, à l'assistance du groupe familial auquel elles appartiennent. Cette

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obligation, du moins en France, concerne plus que le seul noyau familial parents-enfants: elle va jusqu'à lier descendants et ascendants, et même (sous certaines conditions) alliés. C'est assez dire la place qu'occupe et que continue d'occuper la famille dans le dispositif de protection sociale de notre pays. Un sondage national assez récent permet de prendre la mesure de ce qu'elle représente. Pour 81 % des 18-24 ans la solidarité familiale est une valeur très importante, pour 15 % elle est assez importante, pour 3 % peu importante et pour 1 % pas du tout importante (CSA 1997). Dans le même sens, 87 % des 15-24 ans affirment être prêts à risquer leur vie pour défendre leur famille (IFOP 1994). Contrairement à certaines affirmations sommaires qui, prenant acte d'indéniables transformations des fonctions autrefois assumées par elle, lui dénient toute importance significative, la famille n'est pas seulement une instance de prestations affectives. Dans l'esprit de la plupart des gens, en tout cas, elle permet de faire face - y compris économiquement - à des situations difficiles. Plus précisément, 83 % des Français déclarent pouvoir compter sur la famille en cas de maladie; 65 %, en cas de chômage; 68 % pour éduquer les enfants, et 56 %, pour s'occuper d'une personne âgée (SOFRES1995). Un sondage plus récent (IFOP2000) indique que 79 % des Français seraient certainement prêts à héberger leur frère ou leur sœur, à l'aider financièrement (67 %), à se lever à trois heures du matin pour lui remonter le moral (69 %), à traverser la France pour aller le chercher (64 %) et à lui prêter leur voiture (69 %). A Nancy (LASTES1999), 85,6 % des étudiants estiment pouvoir compter sur leur mère, 69 % sur leur père, si les choses allaient vraiment mal pour eux sur le plan moral. 90,7 % peuvent compter sur elle et 84,3 % sur lui, si les choses allaient vraiment mal sur le plan matériel. 41,9 % peuvent compter sur un frère et 45,1 % sur une sœur, si les choses allaient mal sur le plan moral. 33,9 % peuvent compter sur un frère et 35,6 % sur une sœur, si les choses allaient mal sur le plan matériel. Si les choses allaient mal sur le plan moral, 38,7 % pensent pouvoir compter sur une grand-mère maternelle, 20,3 % sur un grandpère maternel, 24,1 % sur une grand-mère paternelle, 13,2 % sur un

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grand-père paternel. Si les choses allaient mal sur le plan matériel, 41,8 % peuvent compter sur une grand-mère maternelle, 27,1 % sur un grand-père maternel, 30,8 % sur une grand-mère paternelle et 18,5 % sur un grand-père paternel. 40,7 % peuvent compter sur un oncle, une tante, si les choses allaient mal sur le plan moral. 34,2 % peuvent compter sur l'un ou l'autre, si les choses allaient mal sur le plan matériel. 32 % peuvent compter sur un cousin, une cousine, si les choses allaient mal sur le plan moral. 17,5 % peuvent compter sur l'un ou l'autre, si les choses allaient mal sur le plan matériel. C'est bien une image étonnante qui se dégage de ces chiffres. D'autant plus étonnante, si l'on songe qu'on a longtemps pensé avec T. Parsons que, dans un contexte d'industrialisation, de mobilité celui des sociétés occidentales contemporaines -, les solidarités familiales ne pouvaient que se dissoudre. Cette thèse paraît aujourd'hui infirmée. Depuis, en effet, on a pris la mesure de l'importance des relations à l'intérieur de la famille élargie, y compris dans les grandes agglomérations. Il a fallu attendre les années 80 pour que l'expression, assez rare jusqu'alors, de «solidarités familiales» entre dans l'usage courant. Depuis, l'on est beaucoup plus enclin qu'auparavant à souligner les vertus positives, protectrices, de la famille. C'est le retour, presque la revanche de la famille, célébrée en tant que tribu-refuge - ce qui ne devrait pas faire oublier que sa fonction socialisatrice est beaucoup plus vaste -. C'est cette famille, parée de nouvelles vertus, qu'on redécouvre au cœur du social. A elle que certains, politiques, essayistes et sociologues, estiment pouvoir confier un rôle croissant d'entraide dans un contexte de crise économique plus ou moins larvée.
Pour 31 % des Français, la solidarité fait partie des notions que l'on associe le plus à la famille, après la tendresse (40 %) et la confiance (37 %) (IFOP1999). Quand ils pensent à leur famille, 47 % des Français [surtout les hommes (50 0/0)contre 43 % pour les femmes], pensent solidarité, bien après amour (71 %), mais à côté de joie (48 %) (IPSOS 1999). 47 % des Français (âgés de 18 ans et plus) affmnent avoir aidé fmancièrement des membres de leur famille se trouvant ou ayant été au chômage (IFOP 1998).

Désirs, idéologie, nostalgie, réalité se mêlent assurément dans cette étrange célébration d'une institution qu'on avait pu croire en voie

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d'extinction. Qu'il suffise ici, pour éviter, après qu'ait voué la famille aux gémonies, de passer d'un extrême à un autre, de rappeler que le rôle de la famille est d'autant plus affirmé et célébré que, dans le même temps, le rôle de l'Etat-providence est remis en cause, au nom, souvent, du néo-libéralisme, et que les incertitudes concernant l'avenir du système de protection sociale accréditent peu à peu l'idée que l'approche assurantielle ne suffit plus. N'en vient-on pas à (re)découvrir les vertus de la famille au moment où l'on attend d'elle qu'elle assume toujours plus, quantitativement et qualitativement, un rôle fondamental en matière de solidarité, allant jusqu'à pallier les défaillances de l'Etat dans ce domaine? Indépendamment de ce discours normatif, injonctif et souvent culpabilisant (car, revers de la médaille, comparées à l'idéal préconisé, les familles, certaines d'entre elles au moins, sont stigmatisées, accusées de manquer à leurs devoirs; si bien que, pour elles, la solidarité prend la forme d'une soumission forcée à l'intervention des travailleurs sociaux), la solidarité, l'entraide familiale courante constituent de fait un apport appréciable, parfois même considérable. Toutes les enquêtes le confirment: la famille rend des services que l'Etat serait bien en peine de prodiguer, sauf à augmenter sensiblement le montant des prélèvements obligatoires, par voie d'impôts par exemple. Les services rendus par la famille sont indéniables même si, comme l'a observé Claudine Attias-Donfut, de « multiples mécanismes », au titre de la solidarité publique, servent à favoriser, voire à renforcer les solidarités « privées ». Quoi qu'il en soit, et même encouragée et aidée, la solidarité familiale n'est pas inépuisable. Elle reste fragile. Elle peut venir à manquer. Comme la famille elle-même, la solidarité est devenue « incertaine », soumise à de nombreux aléas, certains économiques, d'autres davantage liés aux transformations de l'ethos contemporain, au heurt fréquent entre divers types, modèles et contraintes de socialisation. Sur cet arrière-plan, plus ambigu que ne le suggèrent les critiques anciennes et les apologies récentes de l'institution familiale, il vaut la peine de noter que, pour 53 % des étudiants nancéiens (LASTES19984), la famille fait partie des institutions (ou des personnes) qui participent le plus à la solidarité. Reconnu, son rôle n'apparaît cependant pas
Sondage sur le thème des représentations du travail réalisé en mars 1998 auprès d'un échantillon spontané et raisonné de 2110 étudiants de l'Université de Nancy2.

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prédominant puisque les mêmes étudiants classent avant elle, en tant que prestataires de solidarité: les organisations humanitaires (69,3 %), les amis (58,2 %) et les associations et œuvres d'action sociale et de santé (57,8 %). Par contre, l'Etat n'est évoqué que par 4,3 % des étudiants. Les Eglises, par 8,5 %. La Sécurité sociale, par 7,4 %. Et les voisins, par 5,6 %. L'image positive de la famille, sinon son rôle réel, s'est sensiblement affermie durant ces dernières années puisque, en 1987 (SOFRES),24 % des Français admettaient que la famille fait partie des institutions qui participent le plus à la solidarité, après les organisations humanitaires (47 %) et les associations et œuvres d'action sociale et de santé (37 %). Comme ces deux séries de chiffres l'indiquent, ce n'est pas seulement l'image de la famille qui s'est améliorée, c'est aussi celle des œuvres et actions sociales ou caritatives. Or, durant ces dernières années, le RMI a concerné un nombre important de personnes particulièrement vulnérables du fait de la conjoncture économique. L'existence et l'importance de ce dispositif public sont probablement moins (re)connues que l'existence plus traditionnelle des ONG et autres acteurs d'une solidarité plus « immédiate ». Ces ONG et autres associations d'entraide, dont rien ne permet de supposer qu'elles aient qualitativement changé en peu d'années, semblent elles-mêmes bénéficier d'une réputation croissante, dans laquelle il faut probablement voir, pour partie, une conséquence du modus operandi des media: ceux-ci, en privilégiant le caractère spectaculaire de l'objet sur lequel ils sont censés délivrer une information, donnent une prime d'audience à ce qui se laisse bien mettre en image. Quant au rendement médiatique possible, le RMI ne fait certainement pas le poids face à d'autres acteurs plus personnalisables de la solidarité, et l'on sait par ailleurs que les ONG qui bénéficient le plus du concours médiatique sont souvent celles qui se font le moins scrupule de recourir aux media pour influencer l'opinion. Dans la même veine, disons que si «la» famille, en tant qu'institution, ne constitue pas un bon sujet pour les media, les familles, elles, en sont un; surtout les très bonnes - susceptibles de fournir des images édifiantes -, mais plus encore peut-être les très mauvaises, celles qui illustrent le drame de la maltraitance - jusqu'au viol -, que l'on peut ainsi vouer facilement à l'exécration du public. Quoi qu'il en soit, bonnes ou mauvaises, les familles font désormais parler d'elles. Elles

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contribuent ainsi à accréditer l'idée qu'il faut compter avec «la Famille », érigée en vis-à-vis privilégié des instances publiques et étatiques. Les propos recueillis ci-après se ressemblent beaucoup dans la mesure où ils tentent d'exprimer quelque chose, difficile à cerner et à dire, du caractère supra-fonctionnel de la famille. Celle-ci, appréhendée comme une totalité, serait de l'ordre du fondamental; elle serait une des conditions majeures d'une existence sensée. Les métaphores utilisées peuvent être statiques (pilier, racines, noyau, coquille. ..) ou dynamiques (point de départ, point d'attache, repère images remarquables qui conjuguent l'idée d'une constance indéfectible et l'assurance de pouvoir s'éloigner sans se perdre) ; elles expriment souvent assurance d'être et confiance. Elles indiquent que la famille est, pour ceux qui en parlent ainsi, source de confiance en soi et que celle-ci repose sur la confiance que l'on a dans sa famille, sur la certitude que l'on peut compter sur elle, presque inconditionnellement. En retour, le sentiment dominant qu'on éprouve à son égard est celui de la gratitude. On remarque enfin, à travers la plupart de ces propos, que «solidarité» paraît un vocable presque trop faible pour définir l'office de la famille. L'amour est en effet évoqué en premier lieu: tout se passe, pour les personnes interrogées, comme s'il leur fallait souligner le caractère quasi ontologique des relations de don, au sein de la famille, affirmer le rôle du don en tant que la raison d'être de cette dernière, avant d'évoquer les choses données, les manifestations plus concrètes de solidarité dans l'espace familial. La représentation de l'excellence de la famille peut certes devoir certains de ses contenus au souvenir de gestes précis; elle ne s'y réduit pas toujours, et la « Famille» dont on parle mêle fréquemment les traits de l'idéal (l'amour), souvent teinté de nostalgie, et ceux de la réalité (l'entraide au quotidien, plus prosaïque).
Dans solidarité. appartient famille, je la famille, c'est plus de l'amour que de la solidarité. J'appelle pas ça de la Il y a une entraide mutuelle, mais c'est parce qu'il y a de l'amour. On à un même groupe, mais je vois pas de solidarité. Aider quelqu'un de la le fais pas par solidarité, mais parce que j'aime la personne. Hélène, étudiante FLE.

La famille, c'est plus que de la solidarité, c'est tes racines. Si t'as pas de famille, t'existes pas... Par exemple avec ta sœur, t'es là pour lui donner un coup de main et elle peut t'en donner un autre. Elle peut t'aider physiquement; financièrement. Elle