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Les coulisses de l'aide internationale en République démocratique du Congo

De
184 pages
L'aide internationale est trop souvent considérée depuis les hautes sphères de la théorie économique et des conférences internationales. Inversant le regard, cet ouvrage donne la parole aux "petites mains" des ONG, à ces praticiens qui, sur le terrain, au quotidien, s'efforcent de mettre en application les projets d'aide. La République démocratique du Congo fournit un cadre parfait d'observation, tant ce pays-continent apparaît comme un laboratoire à ciel ouvert où l'aide internationale fait figure de "charité mal ordonnée" qui doit d'urgence se remettre en cause.
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Introduction
Thierry Vircoulon
« Les Africains nous posent facilement un problème existentiel car leur faillite n’est que le miroir de la nôtre ». Lars Bonnevie, Botswana Blues Ce livre est l’aboutissement d’un séminaire organisé à l’IFRI le 12 juin 2009 et intitulé « Démocratisation, développement et réformes de gouvernance : le travail de la communauté internationale vu par le bas en République démocratique du Congo ». L’objectif de ce séminaire était des plus simples : réunir des ONG internationales qui effectuent un travail de terrain en RDC et réfléchir aux problèmes auxquels elles sont confrontées au quotidien. Sous l’égide de l’IFRI, des ONG provenant de traditions et d’horizons intellectuels très différents ont présenté leurs activités et leurs difficultés devant un public à la fois réceptif, curieux et avide d’échanges. Ce séminaire a mis en évidence la gamme d’interventions très variée des organisations non gouvernementales. Le temps où ONG était synonyme d’action humanitaire est révolu : leurs activités dépassent le domaine de l’humanitaire auquel l’opinion publique les associe habituellement. A partir de l’aide médicale d’urgence, les ONG ont investi d’autres domaines conceptuellement très éloignés de leur paradigme de départ : l’appui à l’administration, les programmes de démobilisation-désarmementréinsertion (DDR), la lutte contre le recrutement des enfants soldats, la coordination de l’aide, la diplomatie non gouvernementale, les médiations de paix, la surveillance des trafics, etc. De ce point de vue, la RDC – où la démocratisation, la pacification et les réformes de gouvernance font partie des priorités de l’aide internationale – révèle l’extension du champ d’activité des ONG depuis vingt ans : les pays post-conflit, où les agendas de la lutte contre la pauvreté, de la démocratisation, de la pacification et des réformes

de gouvernance se superposent, constituent aujourd’hui le terrain de prédilection des ONG internationales (une centaine d’entre elles sont actives en RDC, dont une trentaine d’origine belge). Le point commun entre les ONG internationales présentes à ce séminaire était d’être des opérateurs de l’aide, des spécialistes de la mise en œuvre de l’aide internationale dans leurs domaines respectifs, aussi différents soient-ils. Le Comitato Internazional del Sviluppo dei Populi (CISP), une ONG de développement italienne, devait coordonner la mise en œuvre de l’aide d’urgence pour les refoulés d’Angola victimes de violences ; RCN Justice & Démocratie, une ONG belge active dans la région des Grands Lacs et d’autres pays post-conflit (Haïti, Soudan, etc.), est financée par plusieurs agences de développement pour soutenir l’appareil judiciaire congolais ; Life and Peace Institute, une ONG/think tank d’origine suédoise qui a fait ses débuts dans le « peacebuilding » en Somalie, forme des associations locales à la « transformation des conflits » dans l’Est congolais. Ces opérateurs de l’aide d’un type spécifique sont particulièrement nombreux, actifs et visibles dans les contextes post-conflit car les bailleurs ne peuvent ni octroyer de l’aide budgétaire à des administrations nationales en déconfiture ni déployer une assistance technique sur un terrain parfois incertain, voire dangereux – comme le rappellent Steven Spittaels et Jeroen Cuvelier en évoquant les problèmes sécuritaires auxquels International Peace Information Service (IPIS) est confronté. Dans la mesure où le système institutionnel est encore trop faible et où les coopérations rechignent à s’impliquer directement, les ONG deviennent alors naturellement l’acteur vers lequel se tournent les agences de développement pour la fourniture de leur assistance sur le terrain. Il s’ensuit une « ONGisation » de l’aide internationale qui est trop souvent ignorée et minimisée. La perspective sur l’aide internationale à la reconstruction qui était le sujet central de ce séminaire n’est ni celle des chercheurs ni celle des planificateurs chers à William Easterly1. C’est celle plus incarnée, plus concrète, plus terre à terre de ceux qui mettent
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William Easterly, Le Fardeau de l’homme blanc. L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, éditions Markus Haller, Genève, 2009.

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en œuvre l’aide internationale, des « petites mains du développement ». S’il n’est pas rare d’entendre les gourous du développement exposer les théories, en revanche il est plus rare d’entendre les acteurs de terrain exposer les problèmes de l’aide internationale. Par un paradoxe étrange, ceux qui savent le plus sont ceux qui ont le moins la parole. L’objectif de ce séminaire était d’inverser l’ordre de la parole au profit de ceux qui mettent en pratique au quotidien les projets d’aide, ceux qui doivent faire descendre les grandes idées développementalistes ou humanitaires du ciel sur la terre, du monde éthéré des concepts aux réalités du terrain. L’approche des praticiens de l’aide jette un éclairage – parfois brutal – sur des problèmes qui sont trop souvent tus ou uniquement débattus entre professionnels : la sous-traitance, la concurrence entre opérateurs de l’aide, les difficultés du « partenariat » entre les organismes internationaux et nationaux, l’impact de l’action locale, etc. Tels sont les principaux problèmes qui, vus du terrain, caractérisent la mise en œuvre de l’aide, amputent souvent son efficacité et la discréditent parfois auprès de ses supposés bénéficiaires. Le modèle dominant pour la fourniture de l’aide est actuellement celui de la sous-traitance2. Qu’elles soient bilatérales, multilatérales ou onusiennes, les agences de développement ne font quasiment plus de mise en œuvre directe : elles recourent pour cela à des opérateurs de natures variées, dont les ONG. Au vu de ses résultats sur le terrain congolais, ce modèle doit être sérieusement interrogé. Dans le domaine de l’aide au développement comme dans d’autres3, l’externalisation compte de nombreux effets pervers qui semblent consubstantiels à cette logique d’action : dilution des responsabilités, déperdition de fonds, opacification financière, coûts de coordination élevés, perte de maîtrise décisionnelle et de connaissance du terrain, risques de corruption, etc. L’architecture institutionnelle d’un programme onusien d’aide aux refoulés
Aussi appelée « externalisation » dans la littérature managériale. Les deux termes seront utilisés indifféremment. 3 Pour une critique de l’externalisation dans un tout autre domaine (l’administration fédérale américaine), lire Robert Klitgaard et Paul Light (dir.), HighPerformance Government. Structures, Leadership, Incentives, Rand Corporation, Santa Monica, 2005.
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d’Angola illustre jusqu’à l’absurde les effets pervers de la soustraitance. Ce programme du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) était mis en œuvre par un consortium de six ONG, reposait sur trois niveaux de sous-traitance (ONG internationale ONG locales agents locaux) et plusieurs échelons de coordination – le tout sur un territoire grand comme la moitié de la France métropolitaine. La description de Véronique Moufflet montre que la sophistication kafkaïenne de cette architecture – c’est-à-dire une sous-traitance en cascade – est au cœur de l’échec du programme qui s’est révélé incapable de porter assistance en temps et en heure aux Congolais refoulés avec brutalité par les autorités angolaises. L’externalisation ne pose pas de problème tant qu’elle se limite à un ou deux opérateurs, elle comporte alors plus d’avantages que d’inconvénients, mais elle semble avoir une dynamique propre qui multiplie les niveaux d’intervention et donc les opérateurs. Analysé par Avril Hernandez, le Programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion (PNDDR) implique trois niveaux d’intervention : l’unité d’exécution du programme qui a un rôle de pilotage, les ONG internationales qui ont un rôle d’encadrement et les ONG locales qui semblent les seules à prendre en charge les enfants soldats et à monter des parcours de réinsertion. Dans un secteur complètement différent (l’appui au secteur de la justice), Florence Liégeois et Manuel Eggen notent aussi que la sous-traitance est la règle et qu’elle s’allonge depuis que les sociétés de consultance se sont intercalées entre les bailleurs et les ONG. Cet allongement et la création d’une « chaîne de l’aide » brouillent la lisibilité du soutien international sans forcément apporter les gains d’efficacité supposés. La multiplication des acteurs pour un seul programme devient désormais la norme et suppose une coordination très serrée et une logistique importante qui sont rarement au rendez-vous. Les donneurs d’ordre en sont parfois conscients et sous-traitent alors la fonction de coordination à… une ONG (c’était la mission du CISP dans le cadre du programme du FNUAP !). Cet exemple révèle la dynamique autonome de la sous-traitance : cette dernière fait naître des besoins qui, au lieu d’être assumés par l’agence de développement, continuent à être sous-traités. A ce titre, l’exemple du 8

programme d’assistance aux refoulées d’Angola est caricatural (mais vrai) : le consortium d’ONG en charge de la mise en œuvre était coordonné non par l’agence onusienne qui lançait ce programme mais par... une autre ONG. Dans ces conditions, on peut se demander qui, du FNUAP ou de l’ONG coordinatrice, dirigeait réellement le programme ? Les deux ou peut-être tout simplement personne… Prise dans une dynamique folle, la sous-traitance finit par être aussi la norme des relations entre ONG, y compris entre ONG internationales (IPIS a ainsi été financé par un consortium d’ONG internationales pour former des ONG congolaises). L’externalisation devient dès lors synonyme d’augmentation des coûts, d’opacité financière et de concurrence. Ces problèmes sont communs aussi bien aux programmes d’appui institutionnel (le soutien international au secteur judiciaire) qu’aux programmes d’urgence (le programme pour les refoulées d’Angola). Qui dit multiplication des opérateurs dit multiplication des coûts de fonctionnement : les opérateurs doivent financer leur propre structure, ce qui se traduit par une accumulation de frais administratifs, au détriment de l’aide directement accordée aux bénéficiaires. En outre, la sous-traitance engendre un coût supplémentaire, celui de la coordination. L’externalisation implique une concurrence qui joue au moins à deux niveaux : les organismes et les salaires. Quand elles ne deviennent pas les sous-traitantes de cabinets de consultance, les ONG sont les concurrentes de ces cabinets dans le secteur de l’appui institutionnel. L’appui international au secteur judiciaire congolais met en lumière l’ambiguïté des relations entre ONG et sociétés de consultance, qui oscillent entre concurrence et collaboration en fonction des programmes. Les situations de rivalité sont d’autant plus préjudiciables que les sociétés de consultance ont des atouts que les ONG n’ont pas et vice-versa. La concurrence s’exerce aussi au niveau salarial : les différentes organisations ne disposant pas des mêmes capacités financières, elles n’ont pas non plus les mêmes grilles salariales. Il en résulte des écarts salariaux très importants (parfois de 1 à 10) qui produisent rancœur, envie et débauchage de personnel, non seulement entre ONG, agences onusiennes, sociétés 9

de consultance mais aussi entre ONG internationales et ONG locales. Les acteurs de l’aide brossent un tableau du partenariat entre associations du Nord et du Sud très éloigné de l’image idyllique qui prévaut dans le discours convenu sur la « société civile globale ». Dans sa réflexion sur la prise en charge du problème des enfants soldats en RDC, Avril Hernandez montre que le mécanisme institutionnel de prise en charge conçu par la Banque mondiale repose entièrement sur un partenariat entre ONG du Nord et du Sud. Ce partenariat est censé être une relation d’égal à égal mais, en réalité, il est fait de subordination, de frictions et de ressentiment. La construction en cascade du programme place les associations congolaises au bout de la chaîne, sans aucune prise sur la définition du programme, les décisions stratégiques et les conditions financières de leur mission. Cantonnées à un simple rôle de « travailleur social pauvre », elles vivent mal leur dépendance financière et l’intermédiation obligatoire des ONG internationales. La logique de sous-traitance qui règle les relations entre ONG du Nord et du Sud dans le PNDDR brime la créativité locale et provoque des critiques sociales acerbes. Sur le terrain, le PNDDR devient le lieu d’une lutte sourde. La question salariale mise à part, les ONG locales revendiquent un droit de parole dans le cadre d’un programme pensé et conçu sans elles et qui les contraint à n’être que les « petites mains des petites mains ». L’analyse d’Avril Hernandez fait également voler en éclats le mythe d’une complémentarité de travail idéale entre les ONG du Nord, détentrices de l’expertise technique, et les ONG du Sud, détentrices de l’indispensable connaissance du contexte local. De son côté, Alexis Bouvy du Life & Peace Institute livre une expérience de travail avec les associations congolaises qui, sans être aussi négative, témoigne de la difficulté de trouver un partenariat équilibré entre ONG du Sud et du Nord. Cette ONG/think tank s’est engagée dans la construction de la paix par le bas dans les deux provinces du Kivu. Elle appuie les efforts de pacification de la société civile kivutienne en engageant les associations locales dans un processus de professionnalisation en transformation des conflits. Elle entretient essentiellement des 10

relations de formation ou, selon la terminologie développementaliste, de « renforcement de capacités » avec les associations congolaises du Nord et Sud-Kivu. Mais, pour avoir une chance d’être efficace, ce soutien implique d’éviter quelques pièges du partenariat avec la société civile locale : − écarter les organisations alimentaires ; − mettre en œuvre un appui structurel ; − éviter la substitution et l’action de court terme. Pour écarter les associations qu’on appelle en RDC les « ONG mallettes » et dont le nombre est proportionnel aux appels de fonds des bailleurs, Life & Peace Institute a dû effectuer une sélection rigoureuse, réduisant ses partenaires de 40 à 7. Loin de se contenter de transmettre aux associations congolaises une méthodologie précise d’analyse des conflits (la recherche-action participative), l’ONG/think tank suédoise leur apporte un appui structurel : elle met en place un accompagnement de proximité afin de compenser leurs faiblesses identifiées grâce à un diagnostic individualisé (formation en communication, gestion, comptabilité, médiation, etc.). Ce type de renforcement global de capacités est, pour la société civile, l’équivalent des programmes d’appui institutionnel dont bénéficient certaines administrations congolaises : tout comme l’administration, les ONG locales ne peuvent se satisfaire d’un soutien à court terme et nécessitent un travail de moyen terme (entre trois et cinq ans sont nécessaires pour « professionnaliser » une ONG locale). Il importe de même d’éviter la tentation de la facilité, c’est-à-dire la substitution. Depuis ses débuts à Bukavu en 2002, Life & Peace Institute a changé ses méthodes de travail pour passer du rôle de médiateur direct à celui indirect de facilitateur ; il s’est désengagé des actions de médiation/pacification pour s’investir dans le renforcement de capacités des associations locales. En sept ans de travail dans les Kivus, l’ONG suédoise a connu plusieurs remises en cause, échecs et réussites qui témoignent qu’un autre partenariat est possible. Tout en reposant sur des paris (sur la force du dialogue, sur la longévité des associations locales, sur la capacité d’influence de ces associations, etc.), la méthode de Life & Peace Institute est l’exact opposé de l’habituelle relation de sous-traitance où l’organisation étrangère fait figure de donneur 11

d’ordre et de financeur de l’organisation congolaise. IPIS s’inscrit dans cette même perspective en formant des ONG locales à la « recherche engagée » au lieu de se contenter de les utiliser comme sources d’informations pour ses études sur l’articulation entre commerce illicite et conflits en RDC. Ces deux expériences montrent qu’un partenariat fondé sur un accord intellectuel, une logique éducative et une volonté d’agir pour la paix peut remplacer la sous-traitance qui instrumentalise le partenaire local, l’installe dans la dépendance financière et consacre la domination de l’aidant sur l’aidé, de la main qui donne sur celle qui reçoit. Dans un pays continent comme la RDC (2,3 millions de kilomètres carrés, soit la superficie de l’Europe), les praticiens de l’aide se heurtent à un autre problème : celui du cadre d’action pertinent. Le local n’est sans doute pas le cadre d’action le plus pertinent mais c’est souvent le seul possible. Et encore faut-il définir ce qu’on entend par « local » en RDC. Le programme du FNUAP pour les refoulés d’Angola n’était pas un programme provincial mais local, il ne s’appliquait qu’à deux territoires du Kasaï occidental, c’est-à-dire la moitié de la France métropolitaine. La mise en œuvre était déjà une gageure géographique – en plus d’être une gageure organisationnelle –, mais que dire du système d’aide humanitaro-onusien décrit par Marc-André Lagrange ? Ce système est censé permettre de répondre aux urgences de manière identique sur toute la superficie de ce pays continent mais, en dépit de ce mandat national, son fonctionnement et ses résultats sont très différents à l’Est et à l’Ouest de la RDC. La géographie ne constitue pas seulement un problème d’acheminement de l’aide, elle définit aussi et surtout la géographie humaine des ONG : à l’Est, les ONG internationales sont nombreuses, tandis qu’à l’Ouest, elles sont quasi inexistantes. Il n’y a pas un mais deux systèmes d’aide humanitaire en RDC – tous deux financés par une seule source, le Pooled Fund –, ce qui induit des variations quantitatives et qualitatives importantes de l’aide humanitaire pour les populations congolaises. Ce déséquilibre qualitatif et quantitatif de l’aide entre l’Est et l’Ouest du pays aboutit au paradoxe de « la violence qui paie » : du fait de la concentration de l’aide humanitaire dans les provinces troublées de l’Est, les niveaux de couverture sanitaire et 12

éducative y sont meilleurs que dans les provinces en paix – ce qui se traduit par la formule bien connue localement « no war, no jobs, no money ». La géographie n’est pas seulement une donnée objective de l’intervention humanitaire, elle est une force qui impacte et structure à sa manière le système d’aide. En tant que vecteurs de l’aide, les ONG n’ont qu’une action locale : elles n’ont pas les moyens humains et financiers pour mener des interventions nationales au sens géographique du terme dans un pays comme la RDC. Les limites du localisme de l’aide sont mises en évidence dans le projet du Life & Peace Institute. L’analyse du conflit par le bas, c’est-à-dire à travers ses manifestations locales, est pertinente dans la mesure où le conflit dans l’Est de la RDC semble né de l’agrégation d’une multitude de petites guerres locales4. Mais la construction de la paix par le bas est plus problématique car, d’une part, tous les problèmes favorisant la conflictualité locale (comme la corruption) ne sont pas locaux et, d’autre part, les solutions définies ne peuvent être purement locales (elles requièrent généralement l’intervention du gouvernement à Kinshasa, des agences onusiennes, etc.). Si le problème est local, la solution ne l’est pas forcément et toute la difficulté de la démarche de l’ONG suédoise est de faire remonter « l’analyse médiatrice » du bas – où elle a été produite – vers le haut – où se décide l’action publique. La question de la force de conviction des transformateurs locaux de conflits reste posée. En définitive, la connaissance de la micropolitique de la région concernée est indispensable pour toute entreprise de pacification mais elle n’est pas suffisante pour déclencher une dynamique de paix. « Le diable est dans le détail », a-t-on coutume de dire : en matière d’aide internationale, le diable est dans les détails de la mise en œuvre. Un regard jeté dans les coulisses du système de l’aide internationale dans les pays post-conflit révèle le rôle majeur que les ONG internationales mais aussi locales jouent dans la délivrance de l’assistance. Souvent en position de sous-traitantes, elles
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Sur cette question, voir Jean-Claude Willame, Banyarwanda et Banyamulenge. Violences ethniques et gestion de l’identitaire au Kivu, L’Harmattan, Paris, 1997 ; Séverine Autesserre, « The trouble with Congo: How local disputes fuel regional conflict », Foreign Affairs, vol. 87, n° 3, 2008.

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évoluent dans l’ombre des bailleurs et des agences onusiennes dans des domaines aussi délicats et politiques que la démocratisation, l’enracinement de la paix, les réformes de gouvernance, etc. Elles sont donc aussi les mieux placées pour débattre des problèmes qu’il est souvent plus diplomatique de taire : la sous-traitance et ses effets pervers, la concurrence entre opérateurs de l’aide, les difficultés du « partenariat » entre les organismes internationaux et nationaux, le localisme de l’action. Ce séminaire a montré que les racines de l’inefficacité, voire parfois de l’ineffectivité de l’aide sont à rechercher autant dans l’ineptie des stratégies d’assistance que dans les systèmes de fourniture de l’aide. Ces systèmes s’apparentent aux logiques absurdes qui dérivent de la doxa managériale et aboutissent à « faire pire en croyant faire mieux »5. Alors que la philosophie de l’aide est actuellement dominée par les notions d’appropriation, de responsabilisation et de redevabilité des acteurs locaux, la sous-traitance de l’aide réduit l’acteur local au statut d’employé, le déresponsabilise et opacifie l’assistance et son financement. Vu du terrain, les modalités de fourniture de l’aide contredisent à tel point les grands préceptes en vogue que l’ensemble du système confine à l’absurde : avec les méthodes actuelles, les aidants font effectivement pire tout en croyant (disant) faire mieux. Ce n’est donc pas le fameux « trop d’aide tue l’aide » qui fait actuellement planer le principal risque sur l’aide internationale mais bien les problèmes récurrents de mise en œuvre qui ne sont pas très visibles pour les décideurs au Nord mais qui éblouissent les bénéficiaires au Sud. Ce séminaire a mis en évidence les défauts de l’aide à la reconstruction grâce à une nouvelle perspective critique, fondée sur l’expérience des « petites mains de l’aide » et qui rompt avec la critique intellectuelle du développement. En déplaçant le regard du monde des idées vers celui de la pratique, le problème de l’aide internationale et de son efficacité change quelque peu de forme : il cesse d’être un problème intellectuel, une recherche de solutions intellectuelles quasi magiques (à la pauvreté, à la violence, etc.),
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Maya Beauvallet, Les Stratégies absurdes. Comment faire pire en croyant faire mieux, Paris, Seuil, 2009.

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pour devenir un problème politique, une recherche d’équilibre entre les aidants et les aidés. On ne saurait trouver des remèdes techniques à ce qui relève du politique. Tout au plus peut-on espérer que la salutaire descente dans les coulisses de l’aide qu’offre ce livre conduise à remettre en cause certaines idées reçues et quelques pratiques institutionnelles contre-productives. Ces réflexions s’inscrivent dans le cadre du débat sur l’efficacité de l’aide dans un contexte particulier, celui de la reconstruction postconflit.

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Construire la paix par le bas : l’expérience du Life & Peace Institute aux Kivu
Alexis Bouvy
Le Life & Peace Institute (LPI) est une ONG internationale active depuis 2002 aux Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo. Son travail illustre une facette peu connue et encore marginale de l’intervention de la communauté internationale en matière de stabilisation des pays « fragiles » ou en situation « postconflit ». L’engagement de LPI en RDC témoigne de la nécessité de repenser les approches très institutionnelles définies, promues et financées par cette communauté internationale face aux crises, en accordant une place plus grande aux processus endogènes à long terme, seuls à même d’apporter des solutions viables et durables. Par sa professionnalisation de structures locales capables d’analyser les conflits, par sa quête d’une compréhension partagée entre les acteurs et par l’élaboration de solutions adaptées au contexte, l’action de LPI en transformation de conflits fait figure d’expérience pionnière.

Créé en 1985 par le Conseil des Églises de Suède à la suite d’une conférence œcuménique tenue à Uppsala sur le thème du rôle des Églises dans la promotion de la paix, le Life & Peace Institute se définit comme un centre international et œcuménique de recherche et d’action dans le domaine de la paix et de la transformation de conflits. Né dans le contexte de la guerre froide et des menaces nucléaires entre les deux blocs, LPI avait dès le départ vocation à promouvoir l’implication des Églises chrétiennes dans la recherche de la paix globale. Ayant son siège à Uppsala en Suède, LPI fonctionna durant les années 1980 comme un centre d’études au service des Églises : sans présence directe sur le terrain, l’Institut

De la recherche à l’action sur terrain

initia des recherches académiques sur différents conflits (l’apartheid en Afrique du Sud, le processus de paix au Soudan ou encore la menace nucléaire) et sur le rôle que jouent ou pourraient jouer les Églises dans leur résolution. Il s’impliqua en outre dans des activités de plaidoyer sur des thématiques liées au contexte de la guerre froide (menace nucléaire et conflit entre les deux blocs). Sur initiative des Églises de Suède, LPI s’intéressa à la Corne de l’Afrique, fonda le Horn of Africa Programme en 1987 et se consacra de plus en plus à des recherches de terrain dans la région, notamment en Somalie. L’Institut ouvrit alors un premier bureau régional à Nairobi et implanta plusieurs bureaux de liaison en Somalie. Ce processus s’accomplit en réponse à une demande formulée par des acteurs de la diaspora somalienne vivant en Suède et aux Etats-Unis, et à la suite de contacts fructueux avec le siège des Nations unies, dans la perspective de la mise en place de l’United Nations Operations in Somalia (UNOSOM). Grâce à cette implantation sur le terrain, LPI définit et expérimenta son approche de la transformation de conflits comme une démarche de construction de la paix à partir des communautés et remontant vers le sommet de la société, par opposition aux approches traditionnelles allant du sommet vers la base et reposant sur une diplomatie de haut niveau6. La démarche de paix proposée par LPI partait donc de la base de la société somalienne pour remonter vers les élites et embrasser finalement l’ensemble du corps social. Il s’agit là d’un processus qui s’inscrit dans le long terme et qui vise non seulement à rétablir des relations saines entre les anciens adversaires mais aussi à promouvoir des changements structurels et culturels profonds en vue d’une égalité, d’une justice et d’une ouverture plus grandes au sein même de la société. C’est durant ces mêmes années que le personnel de LPI entra en contact avec John Paul Lederach, qui contribua fortement à orienter le Life & Peace Institute vers une approche théorique de peacebuilding fondamentalement nouvelle,
Sur le développement de l’approche de terrain du LPI et de son expérience en Somalie, lire Thania Paffenholz, Community-based Bottom-up Peacebuilding. The Development of the Life & Peace Institute’s Approach to Peacebuilding and Lessons Learned from the Somalia Experience (1990-2000), Uppsala, Horn of Africa Series, Life & Peace Institute, 2003.
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