Les cultes du corps

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 287
EAN13 : 9782296294233
Nombre de pages : 304
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES CULTES DU CORPS

@ L'HARMAITAN,

1994 ISBN 2-7384-2786-3

Bernard ANDRIEU

LES CULTES DU CORPS
É1HIQUE ET SCIENCES

ÉDmoNs L'HARMATIAN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal et Michèle Bertrand
Peut-on être à l'écoutede la souffrance,en comprendreles racines et y
apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces quesùons, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire.

Déjà parus:
Ophtalmologie et Société, Z. Nizetic et A. Laurent Cinq essais d'ethnopsychiatrie antillaise, Ch. Lesnes. Bouddhisme et psychiatrie, Luon Can Lien. Fous de Rousseau, CI. Wacjman. Le feu et la cendre. Travail de deuil et rites funéraires dans un village libanais, N. Khouri. Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle, N. Navet Mohia. Exclusion sociale et construction de l'identité, T.C. Carreteiro. L'injure àfleur de peau, E. Larguèche. La foUe en Afrique, B. Badji. Le corps en souffrance. Une anthropologie de la santé en Corse, J. Poizat

Costa.
Le corps dans la psyché, sous la direction de M.L. Roux et M. Dechaud-

Ferbus.
Ethnopsychiatrie maghrébine. A. Aouattah. Les somatisations, Y. Ranty. Toxicomanies et lien social en Afrique (Les inter-dits de la modernité),

B.Doray.
L'homme maghrébin dans la littérature psychiatrique, R. Berthelier. Promouvoir la santé, Dr. M. Bass. Le diable et le bon sens. Psychiatrie anthropologique de l'Afrique Noire à l'Europe, D. Schurmans. Une psychiatrie moderne pour le Maghreb, Gh. El Khayat.

A paraÎtre:
La décision sur soi, A. Lacrosse. Psychopathologie de la Côte d'Ivoire, D. Tchichi.

Pour l'enfant.

Remerciements
Ce livre réunit un ensemble de réflexion sur les usages du corps par le sujet face aux possibilités d'utilisation développées par les sciences modernes. Cette réflexion éthique a été facilitée par un certain nombre de personnes et d'organismes qui m'ont accueilli pour travailler. En particulier je remercie les journaux Le Monde, R. Pol Droit et le Cercle des Amis du Colloque "Le Monde-Le Mans" pour la question du bonheur artificiel, Libération et Michel Sanson, responsable de la rubrique Rebonds qui a publié les premières versions d'une "éthique du sang" et de "contrôler les corps", L'Humanité et Arnaud Spire pour " Le cerveau ne secrète pas la pensée", Révolution dont Jean Paul Jouary et Jean Claude Oliva. Des revues ont publié des premières versions comme Alcoologie, Revue de la Société Française d'Alcoologie avec le soutien de Lionel Bénichou, Figure de l' Art, Revue d'Esthétique dirigée par Bernard Lafargue, Université de Bordeaux nI, Actes, Psychanalyse et société publiée à Bordeaux et en particulier Bruno Larrose et Laurence Gauthier. Des contributions ont été ou vont être publiées dans des livres comme Histoire et histoires en psychiatrie, sous la direction de Michel Ménard, Toulouse, Erès, 1992; comme les actes à paraître chez l'Harmattan du Colloque sur les représentations du crime et du criminel au XIX" et XX" siècles, organisé par Laurent Mucchielli sous l'égide de la Société Française pour l' Histoire des Sciences de l'Homme. Des institutions ont permis d'heureuses rencontres comme le centre Michel Foucault à la Bibliothèque du Saulchoir à Paris, le Parvis Scène Nationale à Ibos pour l'organisation du Colloque sur le Sang, l'Institut Jean Godinot et en particulier Martine Derzelle et Christian Pozzo Di Borgo, L'A.D.D.A.P.P de Bègles pour le colloque sur le Père et en particulier Pierre Le Roy, l'I.R.T.S de Talence et en particulier Noëlle Frédefon pour la réflexion sur le bonheur, l'association le GERMEA et ses participants au séminaire sur l'éthique du corps à Pau, J .-P. Moreigne et D.
Bensaïd-Mréj en. Je dois beaucoup à la photographe Florence Chevallier dont l' œuvre incarne parfaitement ce que mes mots ne cessent d'écrire. Enfin des amis, toujours fidèles, ont participé aux discussions, relectures, critiques: Anne Bouché pour la métamorphose, Jean Elhorga, Hervé Etchard pour la chair et le sang, Françoise Dalia, Denis Bignalet, Louisette Elhorga.

9

INTRODUCTION
Les développements des sciences de la vie offrent la possibilité au sujet moderne de modifier son corps. Tant dans l'apparence de son image corporelle que dans les éléments fondamentaux de son identité, des techniques existent aujourd'hui pour donner au sujet les représentations et les possibilités réelles de changement. La question traditionnelle Faut-il accepter son corps? est devenue Comment peut-on changer son corps? Le corps naturel est reçu par une détermination extérieure: en effet nos parents composent notre identité biologique par le mécanisme de la reproduction; notre patrimoine génétique détermine à la fois la qualité de notre être initial et son développement à travers le temps. Si bien que la réception de ce corps naturel nous place dans une passivité qu'aucune activité ne pourra modifier: ainsi la différence entre le soma et le germen indique que l'acceptation du corps naturel repose sur la nécessité germinale alors que la construction du soma dépend de nos apprentissages culturels et sociaux. Jusqu' aux développements récents de la génétique, la distinction entre l'être et l'apparence reprend celle du germen et du soma. Le problème du refus du corps ne devait apparaître que dans une position morale par rapport à ce déterminisme naturel: l'acceptation ou le refus implique une attitude subjective, résultat d'un jugement par détachement du corps naturel. C'est une possibilité offerte au suj~t humain d'un détachement obtenu par sa conscience sur son corps. La transformation de cette possibilité en nécessité (Faut-il ?) peut être comprise comme une autorisation à transgresser la donation naturelle et nécessaire du corps humain. Etre humain suppose pour la conscience de soi un dédoublement de l'être et de l'apparence, un décalage entre le corps naturel et l'image du corps perçue par le sujet. Le problème de l'acceptation ou du refus provient du fait 11

LES CUL1ES DU CORPS

que le corps n'est pas le moi: je suis le corps dans la mesure où
physiologiquement je ne peux en sortir, et en même temps mon esprit, par le moyen de ma conscience, peut s'évader de mon corps et déterminer des modes d'action et de contraintes sur lui par la volonté. Ainsi l'origine de la question se trouve dans le rapport ontologique du sujet humain à son corps: même si l'enjeu est de décider s'il faut ou non accepter son corps, la différence entre l'homme et l'animal se trouve dans l'incapacité du second à avoir conscience de son corps sous la forme d'un corps-objet ou d'un corps-sujet. L'instinct interdit à l'animal de percevoir le corps comme son corps: en effet l'être humain doit apprendre à s'identifier à l'image de son corps par le moyen de cette identification narcissique C'est le stade du miroir qui permet à l'enfant de reconnaître l'extériorité de l'image comme le reflet de soi -même. L'acceptation est une structuration mentale qui est liée au développement de la personnalité humaine. Mais si cette acceptation ontologique

fait partie du développement de tout être humain, elle ne suffit pas à contenir
le désir de modification du corps humain. L'acceptation d'un corps humain n'a pas le même sens que l'acceptation de son corps: la relation au corps d'autrui implique une acceptation morale fondée sur le respect, même si la violence est le point de refus du corps d'autrui par lequel je nie la réalité physique et psychologique de l'altérité. Le corps d'autrui est présent et incontournable mais, à la différence de mon corps, le corps d'autrui est une extériorité indépendante de moi-même; en effet je peux agir sur le corps d'autrui de manière plus difficile que sur moimême dans la mesure où autrui est un corps-sujet tandis que mon corps peut être l'objet de ma volonté et correspondre à mes désirs. L'acceptation du corps d'autrui nous confronte toute de suite au problème moral et politique, tandis que l'acceptation de mon propre corps est inscrit dans le rapport structurel du sujet à sa condition. Aussi l'acceptation est une nécessité inscrite dans le rapport du sujet à sa propre condition d'être incarnée. Il nous faut examiner quelles sont les attitudes du sujet par rapport au corps. Le corps humain étant considéré comme une extériorité par rapport au moi, le dualisme offre la perspective de séparer l'activité de l'esprit de la passivité et de la pathologie du corps. Ainsi le corps humain est dévalorisé car il représente un danger d'attachement aux valeurs matérielles que sont les sensations, le plaisir, la dépendance. Le refus du corps s'appuie ici sur une bonne défmition spirituelle de l'âme: en effet l'âme est l'identité et l'essence originelle de l'être, alors que le corps n'est que la circonstance occasionnelle de l'existence incarnée. Le contexte religieux de la réincarnation accorde à l'âme une destinée qui transcende l'existence mortelle: ainsi la liaison avec le corps n'est qu'une

12

INTRODUCTION

acceptation fondée sur une relation provisoire; la qualité du corps constitue un obstacle à la réminiscence des mondes contemplés à cause de la dépendance qu'il produit Seule la beauté peut être une propédeutique pour accéder au monde des essences: le développement de la statuaire grec est, pour Hegel, le moyen de matérialiser l'esprit dans l'art. Pour Platon, il s'agit de sélectionner les attitudes corporelles pour les faire correspondre au travail philosophique. Face à la mort, Socrate ne craint pas le détachement du corps dans la mesure où l'espoir d'atteindre les Champs-Elyséesalimente la croyance. Le refus du corps sert de nourriture spirituelle pour élever l'âme. La maïeutique doit permettre à chaque âme de retrouver la voie de la contemplation des Idées. Mais ce détachement intellectuel ne suffit pas pour s'éloigner définitivement du corps. Comme l'a montré Michel Foucault, le refus du corps est, en réalité, le résultat d'une série de positions éthique, économique, diététique et politique visant le contrôle et la maîtrise du corps: l'usage des plaisirs n'est pas la recherche éperdue du plaisir dans la mesure où l'excès 0' hubris) est le signe de la perte de soi et de l'infmi 0' apeïron). Il convient de prendre son plaisir "comme il faut" : à la recherche de la modération, de limitation et de réglement, l'établissement d'un code systématique permet de fixer la forme canonique des actes sexuels; la chresis aphrodision, l'usage des plaisirs, ne s'applique pas seulement à la sexualité. En effet l'idée de contrôle est au service d'une orientation raisonnable de l'utilisation du corps: en cela le refus n'est pas absolu, mais dans le but et dans les moyens de se servir du corps au service de l'esprit. Ce "souci de soi" se traduit dans le corps

quotidien par une armature permanente de rêgles : elles proposent « un
encadrement de la vie plus serrée et sollicitent de la part de ceux qui veulent les observer une attention au corps plus constamment vigilante... intensification, beaucoup plus que changement radical; croissance de l'inquiétude et non pas disqualification du corps... c'est dans ce cadre d'ensemble si fortement marqué par la sollicitude pour le corps, la santé, l'environnement et les circonstances, que la médecine pose la question des plaisirs sexuels: celle de leur nature et de leur mécanisme, celle de leur valeur positive et négative pour l'organisme, celle du régime auquel il convient de les soumet-

tre »1. Donc le refus du corps n'est pas absolu dans la mesure où l'objectif
est de l'apprivoiser, de le rendre raisonnable par l'effort moral de la qualification du corps. Il n'y arien de négatif pour donner au corps le statut d'une mortification. Le stoicisme peut apparaître comme une réponse plus radicale à la question du refus: en déclarant avec Epictète que le corps faisait partie des "choses qui ne dépendent pas de nous", le stoicisme construit sa philosophie sur la nature fatale du corps; en effet comme fatalité le corps ne peut accepter

13

LES CULTES DU CORPS

l'ordre imposé par la nature. Il faut accepter le corps comme un déterminisme sur lequel aucune volonté ou désir ne peut trouver de point susceptible d'espérer une action précise sur lui. Aussi il faut s'engager sur ce qui dépend de moi afm de concentrer l'action morale sur le volontaire et le possible. Le corps reste l'objet impossible de toute volonté, il faut délimiter le possible de l'impossible. On ne peut refuser ce qui est nécessaire: on ne peut que l'accepter. La radicalité de cette position tient plus de l'apologie de la raison que de la dynamique de l'appropriation du corps. Le refus du corps conduit à trouver des solutions définitives comme le suicide ou l'euthanasie: en effet une longue maladie peut conduire à une décision de ne plus accepter l'état corporel à cause de la douleur ou de la fatalité du destin. Le choix de détruire son propre corps paraît être la seule décision possible pour prouver la supériorité de l'esprit sur le corps condamné. Le refus du corps est plutôt celui ici de la destinée temporelle, c'està-dire le refus de la mort. La mort fait partie du mouvement naturel du corps humain: la naissance nous convoque irrémédiablement à la mort. L'accepter c'est tendre à travers le temps vers l'expérience de la vieillesse. La dégradation du corps nous fait craindre la mort au point de nous rendre l'existence inacceptable.

La modification du corps Le contexte du développement de la science fournit à partir du XVIIe siècle l'idée cartésienne de « devenir maîtres et possesseurs de la nature». Appliqué au corps, ce projet scientifique trouve dans les techniques le moyen de modifier le rapport traditionnel au corps: la possibilité apparaît de ne plus accepter le corps tel qu'il a été fourni par la nature; le sujet ne vit plus son corps comme une fatalité, mais comme un moyen au service d'une finalité: le corps doit devenir ce qui est voulu par le sujet, son image et son expression. Pourtant deux sortes de modification du corps vont définir deux attitudes par rapport à l'acceptation de son corps par le sujet. Comme le décrit Rousseau, dès que le regard d'autrui eût du prix, la comparaison et l'apparence se développèrent au XVIIIe siècle en exaltant le corps sensible. Ainsi la sensibilité prend une telle ampleur que le culte de l'apparence trouve dans la mode le moyen d'adapter le corps individuel aux conventions sociales. Le développement de l'érotisme vise à accepter l'énergie du corps comme l'expression de la nature dans l'activité sexuelle: il s'agit d'éviter tout refoulement qui pourrait empêcher d'accepter la tendance de son corps afin d'être en accord avec soi-même. La solution victorienne de répression et d'interdiction de l'activité livre de l'énergie sexuelle est encore le reste du projet de limiter le corps. La libération sexuelle du corps vise à faire accepter à chaque sujet l'idée que le corps est une partie

14

INTRODUCTION

nécessaire du développement de soi. Cette égalité ontologique entre le SOTf/ll et l'être doit permettre l'acceptation des sources et des moyens de plaisir fournis par la nature: rien n'est contre nature, comme semble l'indiquer l' œuvre de Sade, dans la mesure où le refus de son propre plaisir confronte le sujet à un éloignement de sa destinée naturelle. Un autre moyen d'agir sur l'enveloppe corporelle qu'est le SOTf/ll est le développement des sciences chirurgicales: par la chirurgie le médecin propose rapidement une réparation des organes extérieurs auprès des blessés de guerre. Plutôt que de confronter le sujet à une image du corps tronquée dans une amputation sans substitution, le chirurgien propose de compléter artificiellement le corps blessé. En effet le syndrome de l'amputé le maintient dans une situation paradoxale dans laquelle il vit son corps morcelé tandis qu'il conserve l'image mentale d'un corps entier. Le corps entier reste la norme naturelle que la médecine doit retrouver par artéfacts. En entrant dans l'organisme, par la chirurgie, et les transplantations d'organes (cœur, foie, poumons...), la vie artificielle du corps humain apparaît comme possible. Même si ce qui maintient encore l'identité subjective est l'impossible transplantation du cerveau qui conserve la mémoire et la perception du monde de l'in-dividu. Pourtant l'acceptation de son corps n'est plus celui d'un handicap accepté parce qu'irrémédiable comme dans les cas où le déficit entame les capacités neurocognitives et/ou physiques. Il s'agit plutôt de rechercher à restaurer une apparence fonctionnelle complète pour donner au sujet l'image d'un SOTf/ll normal et conforme au modèle. La génétique et les neurosciences modifient aujourd'hui les représentations du corps pour le sujet humain. Cette modification a une histoire.
Biologie, vaccin et santé: nwdification des conditions de vie du corps

hUTf/llin. En distinguant deux temps dans la modification du corps humain, nous voulons séparer le travail fondateur de la biologie au XIX" par rapport à la connaissance de l'identité corporelle avec la mise àjour de la détermination génétique: XIX" : Conditions et milieu intérieur du corps humain (la cellule, le virus...) XX" : Identification des gènes composant le corps humain. La biologie du XIX" décrit la continuité des tissus qui composent la totalité de l'être vivant: «Le corps vivant ne se morcèle pas à l'infmi »2. La biologie rapproche les organismes complexes et simples en faisant du petit l'unité élémentaire du gros. C'est l'amalgame des unités fondamentales qui assure l'unité d'ordre supérieur de la forme organique. La théorie cellulaire permet à la fois de décomposer tous les organismes dans leur mode de 15

LES CULlES DU CORPS constitution, et d' affmner que la cellule possède elle-même tous les attributs du vivant et « qu'elle représente la source nécessaire de tout corps organisé »3. En allant contre le vitalisme, la théorie cellulaire parvient à imposer une décomposition analytique du corps humain. Comme l'afftrme Oaude Bernard (1813-1878) « il faut descendre dans l'organisme, analyser les organes, les tissus, et arriver jusqu'aux éléments organiques »(Leçons de pathologie expérimentale, 1872), c'est-àdire que « l'élément est autonome en ce qu'il possède en lui-même et par suite de sa nature protoplasmique les conditions essentielles de sa vie, qu'il n'emprunte et ne soutire point des voisins ou de l'ensemble; il est. d'autre part, lié à l'ensemble par sa fonction ou le produit de cette fonction »(Leçons sur les phénomènes de la vie, 1879, t.1). Pour éviter d'endommager l'organisme ou de pertuber le fonctionnement. Bernard introduit un principe éthique selon lequel l' expérimentation dans l'organisme doit s'effectuer pas à pas, progressivement. On est donc loin d' une modiftcation du corps humain à ce stade de la médecine expérimentale: «désormais, on peut intervenir sur un corps vivant, s'y introduire pour expérimenter sans que, de ce fait, la qualité même du vivant soit nécessairement détruite par les conditions artificielles ainsi réalisées. On peut séparer certains constituants du corps par des moyens mécaniques ou chimiques, en étudier le fonctionnement et, moyennant certaines précautions, tirer de cette analyse des conclusions sur

le rôle qu'ils jouent naturellement dans l'organisme »4. Le pas vers la modification du corps humain n'est donc pas réalisé par la biologie dans la mesure où la théorie cellulaire en reste à une décomposition analytique. Cependant l'expérimentation prépare l'idée d'une manipulation de l'unité simple: la différence entre la cellule et le gène se trouve dans leur position causale dans la mesure où l'hérédité va fournir une causalité directe de la morphogenèse et de l'ontogenèse. La chasse aux microbess'inscrit dans l'esprit de la biologie du XIXesiècle: en effet Robert Koch (1840-1910) établit le cycle de la maladie infectueuse, il montre comment cultiver des bactéries en laboratoire, comment les manipuler, les colorer ou les fixer sur les lames des microscopes. En 1888 R. Koch mit en évidence le bacille de la tuberculose puis celui du choléra. Les micro-organismes sont alors compris comme les agents de transformation chimique et pas encore comme la source des maladies. Il faudra attendre Pasteur pour trouver la méthode de destruction des microbes que R. Koch avait identifié: « Unjour
que Pasteur avait injecté une culture de choléra vieille de plusieurs semaines à des poules, il nota que non seulement les volatiles n'en étaient pas morts, mais qu'ils avaient été immunisés contre la maladie. Comme si l'injection d'une
forme atténuée avait induit une protection au lieu d'une destruction »s

.

Ainsi la santé passe non seulement par l'identification

des microbes

16

INTRODUCTION

(Koch), mais par une modification du milieu intérieur du corps humain au moyen d'une injection extérieure qui produit une réaction de l'organisme. L'idée d'une modification thérapeutique et réparatrice est crée non plus à l'extérieur de l'organisme, comme avait pu le développer la chirurgie, mais à l'intérieur de celui-ci. Il s'agit alors de produire à l'intérieur du corps humain une modification potentielle dont il est capable de produire l'actualisation dès lors que le vaccin va susciter sa production. L'hérédité va développer à la fois cette causalité directe et la possibilité de produire des modifications, non seulement de l'état du corps, mais de l'identité du corps humain. Gregor Mendel (1822-1884), vers 1856, croise des variétés différentes de petits pois afin de constater les régularités et les variations. La différence entre les caractères exprimés ou dominants et non exprimés ou récessifs renforce l'opposition entre le potentiel et l'actuel: en dégageant les lois, publiées en 1865, G. Mendel préparait le développement du déterminisme génétique par lequel une modification prévisible pourra
être

organisée à travers la maîtrise des générations.

Le Néerlandais Hugo de Vries (1848-1935) introduisit l'idée de mutation, par l'altération ou modification d'un gène c'est -à-dire d'un caractère en redécouvrant les lois de Mendel en 1900. Il a pu s'appuyer sur les découvertes de Wilhem Waldeyer (1836-1921), inventeur en 1888 de "chromosomes", qui formulèrent les chromosomes qui sont visibles au microscope au moment de la division cellulaire. La transmission des caractères héréditaires par les gènes (mot inventé en 1902 par le danois Johanssenn) fut démontrée en 1908 par Thomas H. Morgan (1866-1945) par ses travaux sur la mouche drosophile. La modification du corps humain devenait possible par la compréhension des mécanismes hasardeux et nécessaires: des cartes de la position des gènes sur les chromosomes donnèrent du corps humain une définition non plus seconde, mais première par l'effort pour préciser les causes de sa formation et de son identité. Ainsi la biologie du XIX" siècle a permis de penser la modification du corps humain en agissant de l'extérieur sur le milieu intérieur, en décomposant la cellule-le gène-le chromosome afin d'établir une chaîne causale susceptible de prouver que la défmition du corps humain est une histoire naturelle. Il reste à montrer comment la connaissance de la définition naturelle du corps va modifier la définition sociale par la promotion culturelle de la génétique en lieu et place d'idéologie dominante du XX" siècle. Génétique et chimie organique, code-messages-décrytages et thérapies: le temps de la modification. La connaissance des constituants du corps humain va transformer non seulement sa défmition organique par l'action des thérapies géniques, mais la réalisation de cette définition dès lors qu'une découverte comme celle des 17

LES CULTES DU CORPS

hormones6 : inventé par H. Sterling pour désigner les substances qui provoquent à distance une sécrétion glandulaire en 1905, le mot "hormone"( du grec hormaô, j'excite) trouva en 1922 dans les travaux du biologiste autrichien Ludwig Haberlandt une fortune dans la découverte d'un produit baptisé Infecundin qui permis d'inventer l'idée de contrôle des naissances à partir d'un maîtrise de la stérilité. Dès le départ il s'agit de quitter la définition naturelle du corps humain qui en fait un organisme fécondant selon des cycles précis. La recherche endocrinologique se développa lorsque l'on a su isoler des hormones sexuelles: ce fut dans les années trente que l' œstrogène, la progestérone (pour les hormones féminines) et l'androstérone (pour l'hormone mâle) furent identifiées. La modification de la production naturelle par le corps humain de ces hormones commença par les techniques d'isolement. La chimie des molécules dites "stéroïdes", qui prendront une importance si grande dans la modification des corps athlétiques du sport, est due à Grégory Pincus (1903-1967), sous l'impulsion de la féministe Margaret Sanger (1879-1966), qui, en 1950, commence les travaux sur la contraception hormonale par la progestérone. Les essais commençèrent en 1956 sur 265 femmes de Porto Rico volontaires. Dès 1957 l'organisme de contrôle des médicaments autorisa la pillule uniquement comme régulateur de la menstruation. Puis, en 1960, sa prescription comme contraceptif oral reçut l'autorisation avec une restriction selon laquelle le traitement ne devait pas dépasser deux ans. Dans les années 80 la pillule R.u. 486 (Etienne-Emile Baulieu) introduit l'idée d'une pillule du lendemain par laquelle on peut désormais modifier l'état et l'évolution du corps humain en agissant, par un avortement chimique, sur les substances qui interviennent dans la contraction des fibres musculaires de l'utérus et de la dilatation du col. Ainsi la définition naturelle du corps humain a été modifiée par l'action de la chimie des hormones: l'Eglise, par la voix de Jean Paul II,

rappelle en août 1984que la contraceptionest illicite affrmant que « l'acte
conjugal privé artificiellement de sa capacité de procréation cesse d'être un acte d'amour». Le paradoxe se trouve donc poser entre la modification de la définition naturelle du corps humain par la connaissance et la maîtrise des mécanismes chimiques de la nature, et l'accusation de détournement des voies naturelles de l'amour procréatif par un artifice scientifique. L'artifice se trouverait dans la maîtrise et l'arrêt de la réalisation de la défmition naturelle du corps. La génétique devait suivre la même voie: en effet aux alentours des années trente on savait qu'il y avait dans le noyau des cellules de mammifères des substances (connues depuis 1868) baptisées acides nucléides. Qu'elles

18

INmODUCTlON

étaient des composés relativement simples comprenant des molécules de sucre, d'acide phosphorique et d'éléments non acides: l'acide désoxybonucléique (ADN) se trouvait exclusivement dans les noyaux des chromosomes tandis que l'acide robonucléique (ARN) abondait en dehors des noyaux dans l'espace cellulaire, le cytoplasme. Dès 1914 Avery, Mac Leod et Mac Carthy démontrèrent qu'ADN et chromosomes ne faisaient qu'un et que l'on pouvait modifier la qualité et l'identité d'une souche
bactérienne en utilisant l'ADN comme vecteur du caractère transmis. Mais s'il est vrai qu'un gène fabrique une protéine, comment une protéine était fabriquée par l'ADN? L'ADN des chromosomes possède une configuration, celle de la double hélice découverte en 1953 par Froneis Crick (1916-) et James Watson (1928-) : «L'ADN est formé de deux brins entrelacés, de structures complémentaires, suggérant que l'un des brins sert

de modèle(matrice) à la formation de l'autre...

»

(J. Watson). L'organisme

relève d'un plan de fabrication qui, ainsi dédoublé, peut être transmis à la génération suivante. Francois Jacob (1920-), André Lwoff (1902-) eU acques Monod (1910-1976), prix Nobel 1966, distinguèrent les gènes "structuraux", ceux qui donnent le message de fabrication, de ceux dont ils sont sous la dépendance dits régulateur et d'autres dits opérateurs. « L'opérateur est une sorte d'interrupteur qui met la machine en route. Le gène se structure code alors la fabrication d'une protéine qui est synthétisée. Dès qu'il y en a suffisamment. par une sorte de rétroaction, le gène régulateur en est informé

et élabore une substance (le répresseur) qui bloque l'opérateur

»7.

Ainsi la définition du corps humain est le résultat d'une fabrication à trois niveaux de gène dont les fonctions sont complémentaires pour maintenir l'unité complexe. La fidélité de reproduction fournit une définition singulière à chaque individu bien que le code soit universel dans ses composants. Les différences entre les corps humains sont dues à la combinaison hasardeuse. Le hasard de la défmition corporelle devient une nécessité mécanique par la reproduction du même message. A l'aube des années 1970 le Suisse Werner Arber (1929-), prix Nobel en 1978, découvrit les enzynes de restriction capables de couper l'ADN et d'en isoler des fragments précis, c'est -à -dire des gènes. Jusque là l'identité naturelle du corps humain lui donnait une définition conforme à celle reçue par la transmission héréditaire. Car on ne possédait pas la connaissance des éléments de base de l'ADN, les gènes: l'hypothèse de l'hybridation des espèces va au delà du simple croisement sexué de G. Mendel. Il s'agit de partir d'une défmition abstraite d'un corps pour modifier le patrimoine génétique des deux ADN pour en produire un troisième qui n'est pas le résultat de leur croisement naturel. Ce que l'on appelle, depuis 1973, la manipulation génétique avec intervention directe sur l'ADN hu-

19

LES CULlES DU CORPS

main. De même le génie génétique permit, en 1978,de produire lasomostatine, une hormone de croissance là il fallait trente hypophyses de cadavres humains pour la produire. Non seulement la définition du corps humain est soumise aux travaux de la génétique, mais celle-ci remplace les productions naturelles du corps humain par des techniques in vitro. En 1985 l'Anglais Jeffreys met au point la méthode des empreintes génétiques selon laquelle l'étude d'un morceau infime du corps humain permet de reconstituer sa définition germinale: si bien que la reconnaissance de l'identité corporelle se trouverait dans sa défmition génétique sans l'influence des caractères historiques. Depuis 1985 aussi se développe le séquençage du génome humain par lequel on espère établir la carte des gènes afin d'agir par thérapies géniques au remplacement des maladies mononucléiques dans un premier temps. La définition du corps humain n'est plus défmitive : en pouvant agir sur le germen, et non plus seulement sur le soma, le patrimoine génétique, qui était jusque là l' héritage transmis par la famille, se trouve remis en cause par l'action de la science. En effet la définition était jusque là définitive au sens où le passé définissait le présent. Mais, avec les thérapies géniques, la définition est le résultat d'une modification germinale qui vient interrompre la continuité familiale en introduisant une discontinuité scientifique dans la transmission naturelle: la filiation sera d'autant plus symbolique que la référence au germen initial et non modifié ne sera plus possible dans la mesure où la fécondation produira un corps humain neuf. Ce procédé d'eugénisme ou de sélection humaine se substitue à la sélection naturelle qui jusque là définissait le corps humain par sa plus ou moins grande adaptation au milieu sans transformation possible. Ce nouveau transformisme( qui fait que l'acquis devient l'inné), alors qu'il avait été refusé à J.-B. Lamarck (1744-1829) contre l'évolutionnisme de C. Darwin (1809-1882), trouve toute sa force dans la défmition culturelle du corps humain. En effet la génétique remet en cause, par ses techniques de modification du germen et du soma, les monstruosités produites par la nature: celle-ci, par la stérilité ou les maladies génétiques, assurait sa propre régulation de l'évolution des espèces. En maîtrisant et en modifiant la définition du corps humain, l' homme est la seule espèce à interrompre le processus de sélection naturelle au nom de la survie normale de tous les individus. Ce primât de l'individualité sur l'espèce à renforcer une défmition plus personnelle de l'identité du corps humain en responsabilisant le sujet dans l'usage de son corps, dans les possibilités que lui offrent la science de modifier, non seulement son apparence(chirurgie), mais son être. Ainsi la modification génétique accrédite l'idée que la définition du corps humain dépend de nous à l'inverse de

20

INTRODUCTION

ce qu'affirmait Epictète lorsqu'il afftrmait que le corps humain faisait partie des choses qui ne dépendaient pas de nous. La nature qui n'est plus acceptée comme une fatalité ou un destin; l' homme veut prouver sa liberté y compris en modiftant son propre corps afm de rendre tout historique et social. Cette historicité maximale du corps humain tend à entretenir le fantasme social d'une science de l'identité personnelle par laquelle toutes les qualités naturelles pourraient être remodelées à l'image de l'homme. La nature ne modèle plus le corps humain. C'est l'homme qui se déftnit à travers la science, qui fabrique sa propre déftnition de la norme naturelle.

NOTES
1. Foucault (M.), ù souci de soi, Paris, Gallimard, 1984. 2. Jacob (F.), La logique du vivant, Une histoire de l'hérédité, Paris, Gallimard, 1970, p. 129. 3. Op. cit., p. 133. 4. Op. cit., p. 202. 5. Gorny (P.), L'aventure de la médecine, Paris, Lattès, 1991, p. 35. 6. Jean Jacques, «Hormones sur mesure », ùs Cahiers de sciences et vie, n° 10, aoftt 1992, pp. 37-59. 7. Gorny (P.), op. cit., p. 177.

21

LE CORPS GÉNÉTIQUE

Chapitre 1
Le chapitre est organisé sous deux angles de réflexion: d'une part une histoire de la génétique appliquée au corps qui étudie comment le modèle de l'infonnation a permis d'atteindre, avec la cartographie du génome, le degré zéro de la cause première du corps. Lamédecine prédictive, les fécondations in vitro, les thérapies géniques, les greffes d'organes... produisent une nouvelle représentation du corps: le sujet ne reçoit plus son corps de la nature mais il peut, pour la première fois de l'évolution de l'espèce changer l'image et l'être de son corps. D'autre part une réflexion sur la dimension de la paternité dans les fécondations artificielles et la génétique: le père tend à disparaître au fur et à mesure de sa matérialisation naturelle.

Une espèce, deux corps

Depuis que l'espèce humaine est apparue dans l'évolution des espèces, elle se sépare de plus en plus de la nature. Là où l'animal recevait les caractéristiques de son organisme de l'instinct, l'homme développe son corps par les moyens conjugués de la culture et de la technique. En effet par la technique, le corps humain apprend les conditions de son développement: l'alimentation lui permettra ou non de se développer; l'environnement ludique particulièrement sollicitant aide le corps humain à s'exercer, c'està-dire à transformer des dispositions potentielles en capacités effectives; l'éducation évite au corps juvénile de refaire les apprentissages et les expériences dès lors que les sciences eUes savoirs lui enseignent les résultats acquis des générations précédentes. Le corps humain a de moins en moins, dans les conditions occidentales de son existence, à affronter la sélection naturelle: le développement de la surproduction capitaliste et des techniques ont fmi par adapter le milieu naturel à l' homme créant un environnement artificiel. L'homme n'est plus dans un milieu naturel, mais il est le centre d'un environnement (M. Serres, 1991). L'obésité du corps occidental nécessite un développement du sport comme régime alimentaire, tandis que les corps humains, sous-développés de l' Mrique et de l'Est, luttent chaque jour contre la faim, l'abandon et le désarroi. Le développement du corps humain au cours de l'évolution conserve ce désir d'eugénisme (J.Testard, 1992) d'éliminer par la sélection sociale les organismes les plus faibles. Non seulement l'Afrique meurt, mais à l'intérieur de nos propres sociétés occidentales une division s'instaure entre les riches et les pauvres. L'économie est le moyen de sélection sociale qui prolonge les effets de la sélection naturelle. Avoir ou non les moyens d'entretenir son corps, tel est le critère de différenciation entre les hOmmes. Les moyens d'existence du corps définissent la nature de leur destin. Deux logiques corporelles s'affrontent: d'un côté le perfectionnement du corps à travers différents cultes (G. Lipovetsky, 1992), de l'autre côté l'affaiblisse25

LES CULTES DU CORPS

ment du corps à travers les dominations géoclimatiques et économiques. Une espèce, deux corps! Le but de ce travail est d'opposer à ce constat une solution: l'homme doit repenser sa condition corporelle du point de vue de la logique de l'espèce afin de la concilier avec sa logique individuelle. L'investissement sexuel du sujet La sexualité est le mode d'investissement de la libido tant sur son propre corps (à travers l'image du corps, image de soi, stade du miroir, narcissisme) que sur le corps d'autrui. Le sujet moderne a le souci de l'apparence comme moyen de montrer l'image de soi. Ce culte de l'image du corps trouve dans une société de plus en plus spectaculaire les objets d'une satisfaction narcissique. La société de consommation entretient « l'image de l'unification heureuse »(Debord, 1971). L'analyse de G. Debord sur la consommation de produit s'applique désormais au corps: « Chaque produit particulier qui doit représenter l'espoir d'un raccourci fulgurant pour accéder

enfin à la terre promise de la consommation

totale est présenté

cérémonieusement à son tour comme la singularité décisive» I. La sexualité est vécue aujourd'hui comme un mode d'investissement au sens économique. Mon corps serait ce capital dont je dois entretenir l'image pour qu'il ne soit pas dévalué dans la concurrence érotique des images. Le corps d'autrui comme le mien est une marchandise qui ne définit sa valeur d'échange qu'à proportion du désir imaginaire investi sur lui. L'investissement sexuel est pris ici dans la logique économique de la surproduction d'effets publicitaires. La misère sexuelle sert d'argument aux divorces, séparations, adultères de plus en plus nombreux. Si le bonheur ne vient pas avec le corps d'autrui, on croit qu'il faut changer de corps pour trouver un véritable bonheur. C'est-à-dire vivre une expérience satisfaisante où le corps d'autrui correspond à l'image que l'on en avait. La phrase de J. Lacan « il n'y a pas de rapport sexuel» ne peut être entendu par des sujets n'acceptant pas la dimension définitivement trouée du désir. Combler le manque par le corps, telle est l'illusion matérielle que fournissent les sens mais qu'il faut s'en cesse renouveler. Le corps ne doit plus être étranger à l'individu, ni constituer une source d'aliénation. Il doit correspondre à notre identité profonde sans fournir la moindre opacité qui pourrait être une possibilité de conflit avec soimême ou avec les autres. Blanc consensus de la neutralité bienveillante par lequel le corps est orienté vers le plaisir ou rien.

Cette enflure du narcissisme ne doit pas occulter les raisons sociologiques de cet enfermement individualiste dans l'image du corps. La disponibilité des corps s'est développée grâce à la contraception. La femme peut disposer désormais de son corps indépendamment de la logique natu-

26

LE CORPS GÉNÉTIQUE

relle de la maternité. En étant femme sans être mère, le sujet dans la rencontre hétérosexuelle rejoint celle homosexuelle dans la réalisation des désirs sans conséquences biologiques. L'absence de fécondité dresse les perspectives de l'érotisme. Ce confort constitue désormais une habitude acquise dont nous avons oublié les caractères récents et profondément novateurs. L'apparition de la contraception a modifié l'usage de notre propre corps et celui du corps d'autrui. L'espèce n'a plus à subir les régularités fécondes de la nature se libérant par là de son déterminisme. Cette libération a entraîné celle des mœurs en permettant à la femme d' exister corporellement et sexuellement en contrôlant son désir d'enfant. Sans maternité nécessaire, le couple occidental a découvert l'érotisme stérile mais hédoniste. Le « démariage » (I. Thery, 1993), avant même de s'appuyer sur la reconnaissance institutionnelle du divorce, repose sur la possibilité technique de contrôler scientifiquement la régulation hormonale. Ce progrès a placé le sujet contemporain, et en particulier la femme, devant une possibilité de choix qui n'existait pas précédemment. Véritable contrepouvoir face à la puissance naturellement fécondante de l' homme, la pillule représente l'équivalent du préservatif. Pourtant jusqu'aux années S.I.D.A., le corps masculin s'en est longtemps remis à la décision féminine en abandonnant toute responsabilité dans l'usage du corps. Le lien s'établit directement entre la science des corps et l'usage des corps. Plus qu'une simple génération pillule, l'effet de cette séparation entre corps naturel et corps sexuel est entériné par l'ensemble de la population. Il s'agit moins d' y revenir que de situer les enjeux de ce choix, ses conséquences individuelles et sociales. Plutôt que d'en appeler à un retour à la nature, dans une sorte d'intégrisme écologique, il faut éduquer le sujet quant aux modifications produites par la contraception: sur son propre corps, dans ses relations avec le corps des autres. Plutôt que d'accuser la science d'avoir découvert ce pour quoi le corps social l'encourage, nous proposons de distinguer les possibilités offertes par le progrès de ses utilisations quotidiennes. Seulement la manière dont nous consommons la contraception a rendu le geste automatique, le corps habitué. La pillule doit rester, sauf indication pathologique, inscrit dans une démarche de choix et dans une conscience temporelle de ses conséquences. Faute de cela, la découverte scientifique resterait dans une logique du corps objet. Mais l'ouverture du corps érotique, par delà les nécessités du corps biologique, confronte le sujet à la question de l'usage de son corps et des modes d'utilisation du corps d'autrui. Dès lors que la finalité de la reproduction n'est plus vécue par le sujet comme une nécessité, le corps produit du désir sans objet biologique. Ces corps neutres obligent les sujets à trouver une fécondité symbolique dans les labyrinthes du plaisir échangé, reçu ou donné. On peut désormais avoir des relations sexuelles sans avoir à supporter ces

27

LES CUL1ES DU CORPS

conséquencesnaturelles,c'est-à-dire chaque personne du couple peut être
cause de désir sans avoir à assumer d'autres effets que ceux de l'affectivité. La contraception va permettre la multiplication des relations sexuelles en développant un érotisme, jusqu'au S.I.D.A., sans danger. Cet érotisme ne pouvait que remettre en cause la valeur de la fidélité: en effet avant la contraception la conséquence de l'infidélité pouvait s'incrire dans le corps féminin par la trace féconde de l'adultère. Au contraire aujourd'hui la multiplication des expériences sans conséquences physiques fait disparaître la contrainte monogamique. La science des hormones a produit un effet institutionnel en introduisant une forme de polygamie. Le terme de libération sexuelle2 a voulu indiquer combien nous aurions été aliénés dans la réalisation de nos envies. La dégénitualisation de la sexualité a eu pour contrepartie la recherche du plaisir réciproque ou non. La libération sexuelle a succédé à une longue période d'esclavage corporel où la domination masculine considérait le corps féminin comme un destin et un objet. Contrairement à ce que l'on pense, la libération sexuelle n'a pas rétabli l'équilibre entre les hommes et les femmes. S'il est vrai que depuis 1945 il Ya une égalité civique par le droit de vote, la libre disponibilité du corps a renversé le pouvoir machiste en revendication féministe. La femme a un pouvoir corporel de disposer du contrôle de la maternité: elle décide si elle a un corps de femme ou de mère. Le préservatif reste le seul moyen pour l'homme de ne pas dépendre du bon vouloir de la femme. De nouvelles stratégies amoureuses se mettent en place autour du thème du pouvoir corporel de soi et de l'autre. Mais si l'usage du corps pose problème dans la vie érotique, la question de l'identité sexuelle est renouvelée: en effet les coordonnées classiques du couple sont modifiées dès lors que l'enfant n'en est plus la fmatité naturelle mais le résultat d'un désir ou de deux. La multiplication possible des partenaires, sans la trace organique de la relation sexuelle, alimente l'idée d'un autre imaginaire. La déception amoureuse peut être compensée par l'espoir de "refaire sa vie". Comme s'il existait un autre ou une autre meilleure, c'est-à-dire plus satisfaisante pour moi. La relation sexuelle n'a plus besoin du cadre institutionnel du mariage pour s'instaurer, tandis que le divorce offre toujours sa solution pour recommencer. Le développement du concubinage installe des situations où les relations symboliques renouvellent la réflexion sur l'identité des partenaires: surtout si le concubinage est parental, les enfants en cas de séparation se retrouvent sans père officiel. La notion de droit des enfants apparaît à la fois pour modifier le pouvoir naturel des parents sur le corps des enfants et pour parer aux conséquences des bouleversements relationnels. Le principe de la contraception permet de séparer le destin naturel du 28

LE CORPS GÉNÉTIQUE

corps féminin de la liberté culturelle de l'usage de ce corps. Le corps n'est plus lié à la nécessité biologique et les conséquences sociales autorisent pour la première fois la distinction entre la fonction sociale relationnelle (être femme) et la fonction naturelle (être mère). Le féminisme peut dès lors revendiquer l'appartenance de son corps, «mon corps est à moi ». L'homme n'aurait plus aucun pouvoir sur le corps de la femme: il ne peut plus "l'engrosser" ou plutôt transformer le corps féminin en corps maternel. Désormais la femme a la possibilité technique de renverser le pouvoir corporel en décidant quand elle aura un enfant. Ce pouvoir de déterminer le moment de son changement d'état corporel se redouble de la liberté de décider l'identité du père. Il Ya ainsi une rupture avec le modèle ancestral de la parentalité : l'enfant va être considéré désormais comme le résultat d'un désir dans la mesure où la femme en a la possibilité matérielle. Les mères célibataires ont parfaitement compris, de manière volontaire ou involontaire, que la contraception avait un pouvoir
d'autotransformation de leurs corps. Dans le courant des années 70, l'idée est apparue d'avoir une relation fécondante et de faire disparaître le père par sa non-reconnaissance ou sa non-désignation. Pourtant être mère présuppose toujours, pour la femme et surtout pour l'enfant, qu'il Yait un père. Peut-on interdire à un enfant de connaître son origine? Le père n'existe, sauf à vouloir l'identifier matériellement par une trace génétique, qu'à travers la parole de la mère. Peut-on être une mère seule, en dehors des raisons sociales et affectives du divorce et de l'abandon? La contraception, découverte biologique, s'est accompagnée d'une nouvelle possibilité sociale de relation: l'union libre. La liberté réside dans le caractère non contractuel du lien social. Cette absence de droit matrimonial a provoqué une reconnaissance juridique de l'union libre, même si les conséquences de la désunion posent le problème de l'usage de sa liberté dès lors qu'elle engage la qualité et la nature de la liberté d' autrui (droit de visite, garde et choix éducatifs des enfants.. .). Depuis la phrase célèbre de 1945 de

S. de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient», le deuxième sexe n'est
plus seulement représenté comme la copie d'un premier modèle. Les notions de corps construit, de fabrique de sexe (Y. Laqueur, 1992), de "différenciation masculine" (E. Badinter, 1992)... ont développé l'idée d'une histoire de l'identité sexuelle. On n'a pas un sexe. On devient un homme ou une femme. La modification des modes de relation a permis le recoupement de l'identité sexuelle et la division sexuelle. Car si l'identité sexuelle est un devenir, la division sexuelle fournie par la nature ne suffit pas. Naître garçon ou fille sertil de fondement naturel à l'identification sexuelle? Ou devenir un homme ou une femme est-HIe résultat d'une incorporation culturelle de son sexe, c'està-dire d'un travail de reconnaissance et d'acceptation de la transformation

29

LES CULTES DU CORPS

psychophysique du garçon en homme, de fille en femme? Le débat sur la nature et la culture se trouve relancé par le développement des technologies biogénétiques et sociales: en effet le transexualisme, la fécondation in vitro, les divorces et séparations, les modifications des statuts homme-mari-père et femme-femme-mère... viennent introduire un trouble identificatoire. Les repères traditionnels de la société du XIX" siècle se trouvent bouleversés. L'égalité sexuelle dans la répartition des tâches n'a pas encore trouvé de reconnaissance sociale et économique. Les femmes continuent à être moins rénumérées que les hommes, alors que la structure relationnelle s'est bouleversée; la répartition des tâches ménagères et quotidiennes se modifie au profit d'une plus grande mixité. Mais ce gain symbolique transforme t-il véritablement la formation idéologique du corps selon la reproduction sexuelle? Le système éducatif et scolaire paraît favoriser l'insertion par un haut niveau de formation des femmes, tandis que les hommes s'orientent vers les formations technologiques. Le souci de se faire reconnaître dans la double sphère du public et du privé pousse les individus à inventer de nouvelles stratégies de performance, d'efficacité et de surproductivité. La division sexuelle, qui attribuait traditionnellement le privé à la femme et le public à l'homme, ne fonctionne plus comme repère symbolique et idéologique. La disparition progressive du patriarcat et son remplacement par une société majoritairement féminine (E. Sullerot, 1992) vient remettre en cause les liens de parenté. Les pères, sauf s'ils demeurent mariés, ne peuvent exercer leur droit parental. La mère est en priorité la parente choisie lors des séparations jugées par la loi. Ainsi les droits de visite et droits de garde ne sont pas toujours obtenus par les pères. Comme le précise E. Sullerot, le néo-féminisme se
fonde
«

sur une autocélébration

narcissique qui se résumait par la revendica-

tion "Mon corps est à moi" dans son interprétation la plus extensive. Cette afîmnation de la libre disposition de son corps par la femme, tout à fait légitime quand il s'agit de liberté sexuelle, englobait également la liberté de concevoir et la liberté d'interrompre une grossesse indésirée sans consultation du partenaire. A partir de ces données qui déjà basculaient la paternité, le néo-féminisme alla plus loin. S'appropriant son corps, l'embryon et l'enfant, la femme en vint à prétendre s'approprier la parentalité, en marginalisant ou en niant le père »3 . La "famille incertaine" (L. Roussel, 1989) a fait apparaître la notion de droit des enfants. Déjà les violences sur le corps des enfants sont interdites à la fois moralement pour le tabou de l'inceste et légalement par le droit de la famille. Etre parent n'implique pas un droit absolu à disposer du corps de son enfant. L'éducation est à la fois une incorporation d'habitudes et une suite d'interdiction corporelle qui viennent limiter le pouvoir des parents et

30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.