Les cultures de l'humanité

De
Publié par

Pourquoi se bat-on au Soudan ? Quelles sont les forces qui agitent l'Indonésie ? Quelles menaces pèsent sur les pays industrialisés ? Y a-t-il une unité du monde arabe ? Le développement est-il l'avenir de tous les peuples et quel type de développement peut-on espérer ? Répertoire de données historiques, sociologiques et géopolitiques sur plus de 150 pays, cet ouvrage montre que le développement doit trouver de nouvelles voies reconnaissant la diversité des situations et des réalités ethniques, linguistiques et religieuses...
Publié le : mardi 1 avril 2008
Lecture(s) : 217
EAN13 : 9782296196360
Nombre de pages : 334
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES CULTURES DE ~HUMANITÉ

Du même auteur

Les langages de l'humanité, chez Robert Laffont (classé cinquième meilleur livre de l'année en 1991 par la revue Lire de Bernard Pivot; édition élargie dans la collection Bouquins en 1995, constamment réimprimé; édition en italien chez Sugarco en 1984 et chez Mondadori en 2007. Les religions de l'humanité chez Critérion en 1992, édition de poche dans la collection Pluriel chez Hachette; édition en polonais chez Znak (Cracovie, 1995); édition en russe chez Roudomino (Moscou, 1997); édition en persan chez Nashr-éNay (Téhéran, 2001). Les musiques de l'humanité, en collaboration avec Amaury Rosa de Poullois, chez Critérion en 1996. Les philosophies de l'humanité, en collaboration avec Philippe Gaudin, aux éditions de Bartillat en 1999 ; édition en portugais à l'Instituto Piaget, Lisbonne, en 2001. Répertoire simplifié des langues africaines, aux éditions de l'Harmattan en 2000. Les cultures de l 'humanité, aux éditions du Rocher en 2000. Religions, aux éditions Nathan dans la collection Repères pratiques en 2000, réédité en 2004. Les lieux à dénominations multiples, aux éditions du Rocher en décembre 2002. La grande encyclopédie des religions, aux éditions Fleurus, en octobre 2005 ; édition en allemand chez Fleurus Verlag, 2006. Il dirige la collection "Parlons..." aux éditions de l'Harmattan. Cent trente cinq titres ont été publiés, une centaine d'autres sont en préparation. Il est lui-même coauteur de Parlons arménien, Parlons azerbaïdjanais, Parlons coréen, Parlons géorgien, Parlons hongrois, Parlons manjak, Parlons massai: Parlons ourdou et Parlons wolof. Il a écrit le Parlons brahoui, le Parlons kuna, le Parlons maori et le Parlons

tuvaluan.

MICHEL MALHERBE

LES CULTURES DE VHUMANITÉ
Le développement est une question de culture

L'HARMATTAN

<9 L'HARMATTAN,2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05477-6 EAN: 9782296054776

Préface à la seconde édition

Certes, le monde évolue mais les données socio-économiques témoignent d'une grande pesanteur. En quelques années, des évènements importants peuvent se produire mais ils fmissent généralement par s'inscrire dans une continuité historique relativement stable. Toutefois une mention particulière doit être faite de l'Iraq qui n'avait pas été l'objet d'une monographie détaillée dans notre première édition car ce pays n'occupait pas alors le devant de la scène comme il le fait, bien malgré lui, aujourd'hui. En 2000, c'était un pays soumis à une dictature impitoyable comme il en existe bien d'autres en Corée du Nord, au Zimbabwe ou même à Cuba. A condition de ne pas se faire remarquer du pouvoir, la vie s'y déroulait comme elle pouvait mais avec les avantages appréciables d'une laïcité tolérante et d'une prospérité satisfaisante due aux ressources pétrolières. L'intervention américaine a constitué un immense gâchis et une brutale régression des conditions de vie, avec des centaines de milliers de victimes irakiennes innocentes. On ne risque plus sa vie comme auparavant quand on déplaisait au dictateur mais on la risque tous les jours sans raison dans des combats ou des enlèvements relevant du banditisme. Le pays s'est fracturé entre trois communautés, chUte (majoritaire), sunnite et kurde et l'avenir paraît bien sombre car les clivages religieux creusent des fossés jadis quasiment inexistants. Les répercussions sur l'Islam sont encore imprévisibles. D'ailleurs, les évolutions de notre monde en matière religieuse paraissent s'aggraver. Le développement des courants migratoires conduit de nombreuses personnes à quitter leur environnement culturel. Or, dans un grand nombre de cas, l'appartenance à une religion est largement de nature culturelle, bien plus qu'une question de foi. Il en résulte des tensions ou des déchirements, actuellement très nets dans le cas de l'Islam. On constate bien souvent le repliement du religieux dans le domaine étroit des traditions familiales ou, plus rarement, le repli sur l'affmnation identitaire, pouvant aller jusqu'à diverses formes d'extrémisme. En ce qui concerne l'avenir de la démographie de notre planète (p. 251), on peut se demander ce qui se passera vers la deuxième partie de ce siècle, après que la population mondiale aura dépassé le pic attendu d'environ 9 milliards d'hommes et qu'elle commencera à décroître? Jusqu'où descendra-t-elle? Y aura-t-il un sursaut et quelle en sera la cause? Comment réagiront les jeunes, dont les ressources seront plombées par l'entretien d'innombrables vieillards? Bien d'autres points mériteraient un approfondissement. Ce livre n'a nullement la prétention d'être exhaustif, encore moins de prédire l'avenir. Il s'efforce seulement d'ouvrir l'esprit à des perspectives qu'obscurcissent les petits faits quotidiens de l'actualité. C'est l'ensemble des grands courants qui traversent notre monde que nous devons désormais prendre en compte. Michel Malherbe

INTRODUCTION

Formation insuffisante, économie à la dérive, structures sociales ébranlées caractérisent ce mal de vivre qu'est le sous-développement. Au stade ultime, il engendre la dictature, la corruption, la famine ou la guerre civile, ces fléaux qui persistent sur tous les continents. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux efforts ont été consacrés à la promotion du développement. On a écrit des centaines d'ouvrages, investi des milliards de dollars, créé une multitude d'organismes spécialisés, envoyé en mission des milliers de coopérants. Au bout du compte, les satisfactions sont bien minces et l'écart se creuse entre pays riches et pauvres. Vimplosion de l'empire soviétique a même fait surgir de nouveaux problèmes de développement à l'est de l'Europe tout en éradiquant définitivement le mythe de l'avenir radieux promis par la planification centralisée marxiste. On murmure parfois, rarement et bien timidement, que le développement est peutêtre une question de culture: l'état où se trouvait l'Allemagne après son écrasement en 1945 était un exemple de sous-développement intégral. Cinquante ans après, sa puissance et sa richesse la placent entête des pays industrialisés. Le Japon, lui aussi ruiné après sa défaite, est devenu le concurrent le plus redoutable des pays les plus avancés et le chef de file incontesté dans bon nombre de techniques de pointe. Est-ce paradoxalement parce qu'ils ont été vaincus que ces pays sont aujourd'hui parmi les premiers? Ne peut-on pas penser plutôt que le dynamisme de leur population, dévoyé au milieu du siècle, a permis ce que d'autres peuples ont les plus grandes difficultés à réussir? Par exemple, des peuples aussi remarquablement intelligents que les Iraniens ou les Malgaches, malgré des ressources naturelles incontestables, n'arrivent pas à organiser leur développement. Personne ne nie un certain poids de la culture dans la réussite du développement, mais on sous-estime cependant ce facteur pour une raison évidente, la difficulté d'analyser son influence. Les formes de culture sont innombrables au point que chaque individu a la sienne. La culture fait intervenir des éléments historiques, sociaux, politiques qui reposent eux-mêmes sur la religion, la langue, les ressources naturelles du pays et même sur le degré de développement qu'il a déjà atteint.

8

Les Cultures de l 'humanité

Débrouiller un tel écheveau n'est pas simple, mais c'est un travail essentiel qui n'a pas mobilisé jusqu'à présent assez d'efforts. La tentative à laquelle j'associe le lecteur a pour origine les réflexions que j'ai pu mener dans les fonctions les plus diverses: ingénieur routier en zone tropicale, consultant pour l'économie des transports dans de nombreux pays du tiers-monde, expert des Nations unies en Éthiopie et en Iran, conseiller technique au cabinet du ministre de la Coopération, président de l'association France-Ukraine et du Club de Kiev... Ces expériences multiples m'ont permis de connaître plus de 140 pays, leurs populations, leur mode de vie, leurs atouts et leurs handicaps. Il m'est apparu de plus en plus clairement que certains blocages étaient purement culturels: société de type tribal, absence de structure hiérarchique efficace, passivité devant l'adversité, insuffisance de l'éthique sociale, trop grande multiplicité des langues pour permettre une qualité de communication satisfaisante, etc. La question est d'autant plus compliquée que certains facteurs peuvent avoir des effets positifs jusqu'à un point donné et devenir néfastes au-delà: une certaine dose d'individualisme permet l'épanouissement d'initiatives, mais une trop grande quantité conduit à une situation de jungle où plus rien de bon ne se fait. Ce qui semble évident, c'est que chaque forme de développement réussi est étroitement conditionnée par la culture du peuple concerné. Il est donc vain de vouloir greffer un système de développement sur un terrain qui le rejettera: les transferts de capitaux ou de technologie resteront pratiquement sans effet si la population réceptrice n'est pas prête, culturellement, à les absorber. Ainsi les pays africains qui, depuis une génération, ont envoyé leurs meilleurs cerveaux se former en Europe ou dans l'ex-URSS n'ont pas encore pu bâtir un seul exemple de développement satisfaisant. Pourtant certains d'entre eux sont potentiellement riches et la réussite aux examens de leurs étudiants est globalement satisfaisante. Où donc, si ce n'est dans la structure de la société, c'est-à-dire dans la culture, chercher les causes de ce douloureux échec? Si nous n'y prenons pas garde, la reconstruction des économies de l'Est européen peut conduire aussi à de graves déboires si nous négligeons de prendre en compte les dégâts causés par la« culture» soviétique. À l'autre extrémité du globe, quelles sont les raisons qui font que le Japon occupe la première place en Extrême-Orient tandis que les 50 millions de «Chinois d'outre-mer» - ceux de Taiwan, de Hong Kong et de Singapour - ont longtemps eu une production intérieure brute sensiblement aussi importante que le milliard d'habitants de la Chine continentale? Ce sont à l'évidence des causes culturelles liées à l'éducation et au système sociopolitique. Mais qu'est-ce donc que la culture? De la même façon que les étudiants de 1968 disaient que tout est politique, on pourrait dire que tout est culturel. Le mot « culture» a pris une telle extension que ses contours sont de plus en plus flous; il englobe l'ensemble des manifestations

Introduction

9

et des comportements d'une société: son art, sa religion, sa façon de parler, sa cuisine, ses mœurs, son éthique, ses jeux et ses loisirs, ses passions, que sais-je encore. Bien sûr, qu'un peuple ait plus d'affinités pour le cricket que pour le buzkashi ou pour le bifteck-frites que pour le nasi goreng n'a pas une influence décisive sur ses capacités de développement. En revanche, la structure sociale, les habitudes concernant les prises de décisions, les systèmes de formation des élites peuvent incontestablement agir sur le mode et le rythme du développement. Essayons-nous à classer et analyser les facteurs culturels les plus marquants qui peuvent inhiber ou accélérer les diverses formes de progrès. Certains sont du ressort de la structure de la société: - la nature du régime politique; -la qualité de l'éducation nationale; le système juridique concernant la propriété; - les rapports entre la politique et la religion; - le traitement des minorités ethniques. Ces éléments sont relativement faciles à modifier dans un délai assez bref; c'est une question de volonté des dirigeants, mais cette volonté dépend de leur culture. En revanche, d'autres facteurs relèvent de la psychologie profonde, c'est-à-dire de l'éducation familiale, et ne sont susceptibles de changer qu'après plus d'une génération: la place de la femme dans la société; - le rôle joué par la religion; -l'attitude devant l'argent, la notion d'épargne; - le sens de la vérité; - le goût de l'effort ; l'acceptation d'une discipline, l'esprit d'équipe, le désir de prendre des initiatives individuelles; - la notion de service public; - le sentiment national, etc. À côté de ces facteurs qualitatifs, il en existe bon nombre d'autres qui peuvent être quantifiés, mais n'en conditionnent pas moins un type de civilisation, c'est-àdire une culture: - le pourcentage de la population urbanisée; - la proportion de travailleurs employés dans le secteur tertiaire; - le pourcentage d'illettrés; - le nombre de fonctionnaires comparé aux effectifs du secteur productif; l'existence ou non d'une émigration importante vers des pays industrialisés; - la dimension des entreprises; - le nombre de voitures particulières et de téléphones pour 100 habitants, etc.

JO

Les Cultures de l 'humanité

Il faut ajouter à cette liste certains autres facteurs, immuables ou très stables, qui conditionnent aussi la situation culturelle d'un pays: l'accès à la mer;
-

les modes de vie liés aux conditionsclimatiques;

-l'histoire et la mémoire collective; la situation linguistique. Tous ces éléments, et bien d'autres encore, n'interviennent pas avec le même poids, ils se combinent pour dessiner le profil de la personnalité d'un peuple à une époque déterminée. Il peut sembler curieux que notre liste ne mentionne pas les attributs habituels du ministère de la Culture, c'est-à-dire la musique, la peinture, la sculpture, le théâtre ou la danse. Nous pensons en effet que ces arts ne sont qu'une expression de la culture, mais qu'ils n'en constituent pas les fondements. Les recettes de cuisine également expriment l'âme et la culture d'un peuple, comme la façon de conduire une voiture, le choix des injures ou l'arrangement des jardins publics. Pour chercher à cerner la personnalité d'un peuple, il est plus simple et plus rationnel de comprendre ce qui la façonne plutôt que d'analyser ce qu'elle a produit. Pour prendre un exemple, l'âme allemande se perçoit dans les œuvres de Wagner comme celle de la Pologne dans celles de Chopin, mais la personnalité des peuples évolue et la musique classique n'est qu'un marqueur parmi d'autres de la situation culturelle d'un peuple à une période donnée de son histoire. Il y a quelque chose d'agaçant à voir un ministère des Arts accaparer la culture dans son ensemble, non pas parce que les arts ne mériteraient pas que des fonctionnaires s'en occupent, mais parce que la réflexion sur la culture dans son ensemble est absente des préoccupations gouvernementales. On peut en dire autant du ministère de l'Éducation nationale qui est bien davantage un ministère de l'Instruction publique. La tentative de rapprocher la Culture et l'Éducation nationale dans un même ministère est une intention louable qui relève de l' association de l'aveugle et du paralytique, mais il n'en reste pas moins que la culture française n'est pas l'objet d'une préoccupation globale: l'attrait de larges couches de la population pour le loto ou le football, les réactions de xénophobie à l'égard de certains immigrés, la réticence des chômeurs à changer de lieu de résidence, le façonnage des esprits par une télévision forcément superficielle, la place très mouvante mais importante de la religion dans les mentalités, tout cela relève d'une indispensable observation culturelle qui est laissée en friche. Pourquoi le contribuable accepterait-il de consacrer plus de 1 % du budget à un ministère de la Culture qui se complaît dans un élitisme douteux? Loin de nous l'idée d'élargir les attributions des ministères, quels qu'ils soient, mais il serait possible de trouver parmi tous les bons esprits mal employés de notre société des gens capables d'organiser une réflexion sur les Français qui soit autre chose qu'une

Introduction

11

discussion de café du Commerce. En rassemblant des spécialistes de la démographie, des statistiques, de l'édition, des services sociaux, de l'armée, de la police et peut-être même une pincée de sociologues, il serait étonnant qu'on n'arrive pas à mieux comprendre ce qui nous intéresse au plus haut point: ce que nous sommes et quel peut être notre avenir. Encore une fois, nous risquons de découvrir que le développement est une question de culture. Alors autant être lucides sur notre culture si nous voulons progresser, et comme notre destin est lié à celui des autres peuples, pourquoi ne pas commencer par un tour du monde de la diversité des situations culturelles? C'est même, nous semble-t-il, la seule façon de ne pas avoir une vue trop déformée de notre situation. Nous pourrons alors plus valablement revenir aux problèmes fondamentaux du développement, le nôtre et celui des autres, et nous poser la question, malheureusement bien négligée, du type de développement qu'il est possible et souhaitable de rechercher.

Première partie

LA DIVERSITÉ

DES CULTURES

Nous sommes tellement façonnés par notre culture qu'il nous suffit d'un détail pour identifier un étranger: une façon de s'habiller, une pointe d'accent, un geste inhabituel et nous décelons l'Américain ou le Russe. Cet exercice peut conduire à des erreurs ceux qui n'ont pas assez voyagé: distinguer un Chinois d'un Japonais, ou, mieux encore, d'un Coréen, ne pas confondre un Antillais et un Africain est relativement facile, mais exige une certaine initiation. Si les apparences sont déjà assez révélatrices, force est de constater que plus on connaît un peuple plus on lui trouve des spécificités caractéristiques de sa culture et de sa mentalité. Chaque société fonctionne selon des habitudes et des règles qui lui sont propres, façonnées par son histoire. Nous proposons au lecteur d'aller à la rencontre des divers types de culture que I'humanité a forgés. Il prendra ainsi plus nettement conscience de ce que le développement ne peut pas être le simple résultat de l'application d'une théorie économique, mais, au contraire, un objectif étroitement dépendant des données culturelles propres à chaque peuple. Découvrir la diversité des cultures est une expérience sans fin. Il est évidemment plus facile d'être conscient de la réalité des grands ensembles comme le monde arabe ou le monde chinois que de percevoir ce qui distingue un Gabonais d'un Congolais. Tout naturellement nous commencerons donc notre voyage culturel en décrivant ce qui est commun à des régions entières, avant d'inviter le lecteur à entrer dans plus de détails. Parmi les facteurs qui interviennent dans la constitution de grands ensembles culturels, la géographie vient en bonne place: des conditions climatiques homogènes, un relief permettant des communications faciles, des voies navigables aisément praticables sont autant d'éléments qui favorisent les regroupements et les échanges. Ainsi il existe une culture méditerranéenne où le type de végétation et la possibilité de cabotage maritime jouent leur rôle. De même les grands empires africains sont nés dans la savane où la cavalerie peut se déployer et où les communications sont plus faciles que dans la forêt équatoriale. La géographie contribue aussi, a contrario, à affirmer le particularisme d'ensembles culturels

16

Les Cultures de I 'humanité

plus réduits relativement isolés, soit par l'insularité (Japon, Madagascar, aborigènes australiens...) soit par un relief très montagneux (Caucase, Pays
basque. . .).

Ces données géographiques prédisposent à la constitution' d'ensembles politiques homogènes et contribuent aussi à la diffusion de courants de pensée, philosophiques ou religieux. Par exemple, c'est autour de la Méditerranée que s'est construit l'Empire romain et que s'est d'abord répandu le christianisme. Selon le critère géographique, on peut donc dégager de grands ensembles culturels, outre le bassin méditerranéen déjà cité: le monde chinois, les peuples bantous, l'Amérique latine, l'Amérique du Nord, le sous-continent indien... On pourrait, tout aussi valablement, choisir le critère des religions qui conduirait à un autre découpage: le monde de la culture chrétienne, le monde de l'Islam, le monde du bouddhisme, les pays touchés par les régimes marxistes... On pourrait également, comme l'historien belge Pirenne, insister surtout sur la distinction entre peuples continentaux et peuples maritimes ou encore souligner la différence entre peuples monothéistes et les autres. Chacune de ces classifications a sa pertinence et, bien évidemment, chaque peuple se trouve ainsi au carrefour de plusieurs influences. Pour éclairer ce que sont les grandes cultures du monde, nous nous en tiendrons ici au critère géographique. Malgré son simplisme ou le risque de formuler des appréciations du genre de celles du café du Commerce (les Chinois sont comme ceci, les Américains comme cela), nous pensons qu'il garde assez de valeur pour alimenter la réflexion du lecteur. Après ce premier survol de la planète, nous proposons au lecteur d'analyser plus finement la situation de pays de ces diverses régions, choisis en fonction de l'originalité ou du caractère représentatif de leur culture. Une cinquantaine de pays seront ainsi abordés. Il serait en effet fastidieux et inutile de viser l'exhaustivité. Pour notre propos, il n'est pas fondamental d'insister, par exemple, sur ce qui distingue le Bénin du Togo, encore que, pour une étude plus détaillée, il aurait été intéressant de faire ressortir les différences entre ces deux pays. Enfin, pour clore cette première partie, nous avancerons encore plus loin dans la complexité des situations en analysant comment se présentent, à l'intérieur d'un pays déterminé, les rapports entre groupes culturellement distincts. Nous évoquerons les problèmes posés par les minorités culturelles, les sociétés multiculturelles et la mixité culturelle. Nous y joindrons quelques réflexions sur les différences de culture selon les groupes sociaux. Ultérieurement, dans notre deuxième partie, nous nous efforcerons d'analyser les facteurs culturels qui contribuent au développement ou à son échec. Nous serons alors en mesure de passer en revue les tentatives de développement proposés par les différents « modèles », leurs succès et leurs insuffisances. Cela nous conduira,

La diversité des cultures

17

dans la dernière partie, à offrir au lecteur des pistes de réflexion pour qu'il se fasse lui-même son opinion. I.:avenir dépendra de la lucidité des citoyens sur des sujets où l'information est encore trop parcellaire.

0) ;.. "0 s= 0) & ~ <:

0) s= :E u

0) ..c ~ 0) "C s= o ~ s= ~ ~ I

0) 0..

0)

~rJ:J "rJ:J

I:.LJ

~D

0) s= ~"~ ........ 0) 0) & .& ;.. "C ..0) "0) e e <: <:

~0 z

[I]~

1
LES GRANDS ENSEMBLES CULTURELS

La culture européenne Au moment où l'Europe devient, vaille que vaille, une réalité politique, à une époque où les voyages se multiplient d'une extrémité à l'autre du continent, il semble qu'on découvre davantage la diversité de la culture européenne que son unité. Curieusement, les témoignages les plus probants d'une certaine cohérence culturelle européenne sont les églises ou les cathédrales, comme si l'Europe avait été plus unie au Moyen Âge ou à la Renaissance qu'elle ne l'est aujourd'hui. A cette époque, tout Européen cultivé parlait latin et les frontières n'étaient guère étanches. Les cours royales tissaient d'innombrables liens familiaux et l'on a connu dans l'histoire, parmi bon nombre d'autres exemples, un Français roi de Pologne ou une Ukrainienne reine de France. Le siècle des nationalismes qui a suivi la Révolution française a accentué les différences culturelles, créant d'autres sources de conflits que la seule ambition des pnnces. Si chacun sent confusément qu'il existe une culture européenne, c'est surtout par opposition à d'autres grands ensembles culturels comme le monde musulman, l'Asie du Sud-Est, l'Afrique noire ou même l'Amérique du Nord. Il est cependant fort difficile de définir en quoi pourrait consister cette culture en dehors de ce que nous venons d'évoquer: un fonds religieux chrétien et une histoire dont les conflits constituent la trame sanglante. Au cours des siècles, toutes les tentatives pour couler l'Europe dans un moule unificateur ont fini par échouer, mais il en est resté des traces:
..

:CEmpireromain n'a pas touché la partie nord-est du continent, mais l'ordre
romain, fondé sur un droit écrit, a imprimé fortement sa marque sur les pays latins; c'est aussi grâce à l'Empire que le christianisme s'est répandu en Europe.

..

Charlemagnea contribuéà une certaine unité de l'Europe occidentale,mais ses
héritiers sont aussi à l'origine de longues rivalités entre la France et les pays

20

Les Cultures de l'humanité

germaniques. En Europe centrale, l'Empire austro-hongrois donné pour un temps une unité culturelle à ses terres.
11II

des Habsbourg

a

Dans l'ordre des idées, la Renaissance et la Réforme ont touché l'ensemble de
l'Europe en y apportant de façon définitive le goût de la contestation de l'ordre établi.

11II

Napoléon Bonaparte a tenté de récupérer à son profit le choc culturel de la
Révolution française. Il a introduit le droit civil et des habitudes administratives nouvelles loin vers l'est de l'Europe, contribuant plus durablement que par ses conquêtes militaires à créer une personnalité européenne.

Il

Hitler, par la barbarie démente de son système, a provoqué, sans le vouloir, l'arrêt
du cycle infernal des guerres franco-allemandes, contribuant ainsi paradoxalement à la constitution d'une union européenne équilibrée entre les nations.

I.?Europe dans laquelle nous vivons aujourd'hui présente bien des traits communs qui dessinent sa personnalité sans pour autant présenter une véritable homogénéité, loin de là.
11II

Les pays européens sont tous démocratiques,

mais l'expression

du pouvoir popu-

laire prend des formes très variées. Il existe des républiques et des monarchies. Les constitutions expriment des différences considérables dans la répartition de l'exercice du pouvoir entre l'État et les collectivités locales, dans les systèmes électoraux et juridiques ainsi que dans les principes mêmes qui régissent l'accès à la nationalité.
..

Les pays européens sont tous de tradition chrétienne,mais sont marqués par la
religion majoritaire, catholique, protestante ou orthodoxe.
Les pays européens ont une histoire commune, mais ils l'ont vécue différemment selon le camp auquel ils appartiennent. Attila, fléau de Dieu en France, est un héros national en Hongrie.

11II

III

Les pays européens ont un niveau élevé d'instruction, mais les systèmes scolaires
sont très différents, certains privilégiant l'émulation nouissement personnel. individuelle, d'autres l' épa-

III

Il existe partout une conception humaniste du respect des minorités, mais elles
s'expriment de façons diverses. La France est championne de la laïcité et de l'intégration, deux notions qui recouvrent des réalités très différentes dans les autres pays.

III

Les pays européens témoignent d'une grande créativité dans le domaine des arts
et des lettres, mais la diversité des langues limite l'accès à la littérature des pays VOISIns.

On pourrait multiplier ainsi les exemples de ce qui caractérise la culture des pays européens, chaque argument pouvant être à volonté infirmé par des raisonnements

La diversité des cultures

21

contraires. Par rapport à la Chine, au monde arabe ou aux États-Unis, le facteur linguistique souligne en Europe la diversité des cultures nationales: l'Europe des Quinze compte douze langues officielles, auxquelles s'ajoutent une dizaine de langues régionales très vivantes, à la production littéraire abondante, comme le catalan ou le basque; l'Est européen apporte une quinzaine d'autres langues officielles et quelques autres langues régionales. D'ailleurs de quelle Europe parle-t-on? Géographiquement elle s'étend de l'Atlantique à l'Oural et au Caucase. Elle pourrait donc englober la Géorgie et l'Arménie, les deux États les plus anciennement chrétiens du monde, mais devraitelle couper la Russie en deux le long de cette ligne de collines symbolique qu'est l'Oural? En fait, la Russie constitue un ensemble d'une telle ampleur que son inclusion dans l'Europe déstabiliserait celle-ci. En revanche, les pays baltes, anciennement englobés dans l'URSS, ont indiscutablement vocation à être pleinement européens. Pour ce qui concerne l'Ukraine, malgré l'ancienneté de ses liens avec la Russie, l'histoire et la vieille tradition démocratique des Cosaques la rattachent autant à l'Europe. Ce sera au peuple ukrainien de faire son choix. Mais une Europe au sens large, comprenant Malte, Chypre et l'Islande comme la partie orientale du continent, a aussi des prolongements « administratifs» bien peu européens apportés par l'histoire coloniale de ses membres, au premier rang desquels la France: la Nouvelle-Calédonie avec 50 000 Canaques, la Polynésie et Mayotte ont tous trois des cultures bien peu européennes qui rendent le discours sur l'Europe et sa culture encore plus confus.
Il ne faut donc pas confondre la culture européenne avec la culture des peuples liés administrativement à l'Europe. Il ne faut pas confondre non plus la culture européenne avec le rayonnement de cette. culture: il s'est forgé un art, une philosophie et des valeurs « universelles» fondées sur la culture européenne qui sont désormais largement répandus sur tous les continents. La musique classique est aujourd'hui appréciée et pratiquée autant au Japon ou aux États-Unis qu'en Europe. Les valeurs de l'humanisme sont celles du monde occidental qui les juge si universelles qu'il s'étonne de ne pas les voir spontanément admises par d'autres cultures. Mais qui peut nier la part que les États-Unis prennent dans la défense de ces valeurs? La culture européenne ne s'identifie donc pas au rayonnement de sa pensée ou de son art. Elle est particulièrement difficile à définir tant son contenu paraît diversifié et contradictoire. Mais peut-être faut-il trouver là la caractéristique la plus convaincante de la culture européenne: l'Europe est le seul ensemble culturel qui vit d'apports antagonistes; sa créativité est faite de perpétuelles remises en question; son sens original du progrès est un produit de la dialectique qui apporte à la fois richesse matérielle, inventivité, créativité artistique et imagination conceptuelle.

22

Les Cultures de l 'humanité

La culture européenne a été depuis quelques siècles un extraordinaire moteur pour I'humanité. La seule menace qui pèse sur elle est un affaissement démographique sans précédent dans le monde qui touche également l'ouest et l'est du continent. Cet effondrement de la natalité est d'ailleurs aussi une caractéristique culturelle. VEurope saura-t-elle faire des Européens avec les populations à fort taux démographique qui se pressent à ses portes? Ce sera la responsabilité des jeunes générations que de savoir ouvrir l'Europe à ceux qui veulent devenir européens. De même que, selon Renan, la nation se caractérise par la volonté de partager un dessein commun, de même l'Europe devient chaque jour davantage une sorte de super-nation dont les citoyens ont décidé d'avoir le même avenir. Ce sentiment d'appartenance est, en lui-même, la caractéristique la plus nette d'une culture européenne.

IJEmpire russe Cette expression qualifie assez bien l'ensemble des territoires qui ont constitué l'URSS. Leur culture en effet a été fortement marquée par la personnalité russe, elle-même conditionnée par le marxisme-léninisme-stalinisme. Aujourd'hui, il subsiste sans aucun doute une « culture soviétique» qui handicape lourdement les pays issus de l'URSS, au premier rang desquels la Russie elle-même. Cette culture s'est façonnée à partir de conditionnements géographiques, historiques et politiques qui pèseront encore longtemps sur le développement à venir de ces pays. Nous verrons à la fin de cet ouvrage quels défis pose la reconstruction d'une économie délabrée à la suite de choix idéologiques désastreux. Nous nous attachons ici à une analyse des points les plus caractéristiques de la culture produite par le régime soviétique en Russie et des conséquences qui en résultent. La Russie a hérité du tsarisme la conscience d'être un empire chargé d'une mission civilisatrice à l'égard des peuples soumis à son pouvoir: la vérité provenait de Moscou et devait s'imposer à la périphérie. Cette vue est cependant restée théorique tant l'immensité des distances rendait difficile l'application des oukases du gouvernement central. Il y a donc toujours eu dans l'histoire une distorsion entre les ambitions du pouvoir et la réalité. Le paroxysme a été atteint quand le stalinisme a eu l'ambition de niveler les différences et de créer un type humain unique sur l'ensemble du territoire. Cette volonté de modeler le réel pour réaliser une utopie a lourdement pesé sur les mentalités.

La diversité des cultures

23

Chez les dirigeants, une véritable schizophrénie s'est généralisée, leurs discours n'ayant plus rien de commun avec les faits. Dans la population, l'impossibilité d'exprimer la moindre initiative qui ne soit pas prévue par le Plan a conduit les individus à s'évader dans l'irréel. Dans le pire des cas, ils sombraient dans l'alcoolisme. Pour les cas les plus favorables, ils se réfugiaient dans des études intellectuelles souvent abstraites que le régime mettait en avant pour justifier son excellence. Ainsi mathématiciens ou joueurs d'échecs arrivaient à oublier la grisaille et les misères du quotidien. Pour la majorité du peuple, entre ces deux extrêmes, les conditions de vie médiocres ont cassé une bonne part de l'élan vital et réduit l'initiative à la façon de se débrouiller sans trop de risques pour survivre au milieu d'une bureaucratie policière paralysante. Le succès principal du pouvoir, selon ses objectifs, a été le nivellement social par le bas, auquel échappaient seulement les privilégiés de la nomenklatura. Autrement dit, les élites qui voulaient réussir devaient abandonner toute originalité de pensée et se conformer au modèle du Parti en avalant des couleuvres de plus en plus énormes. Il en est résulté que ces élites ont perdu presque tout sens moral, l'idéal révolutionnaire des débuts apparaissant à l'usage comme une farce monstrueuse. Bien entendu, l'athéisme officiel et le noyautage généralisé de l'Église orthodoxe par les cadres du KGB a empêché la religion d'être un rempart et un refuge contre ce cataclysme moral. Pourtant l'âme russe avait toujours fortifié sa capacité de souffrance en recourant au mysticisme. Faute de pouvoir être orientée par la tradition religieuse orthodoxe, la population était déboussolée et perdait tout espoir. Vune des conséquences les plus désastreuses de cette situation est la crise démographique où le pays s' enfonce: l'absence de logements convenables et d'aides aux familles, la nécessité d'avoir deux salaires pour survivre, le peu de foi dans l'avenir, sans compter les ravages de l'alcoolisme ont conduit la Russie et ses satellites à des taux de natalité encore plus faibles qu'en Occident, mais pour des raisons très différentes. C'est le seul exemple d'une économie sous-développée à démographie aussi faible. Un point important mérite d'être signalé, c'est celui de la politique des nationalités. Depuis le début de l'époque tsariste, la Russie s'est construite en soumettant des peuples étrangers parmi lesquels bon nombre ne sont pas slaves. VURSS comptait quelque cent quatre-vingts « nationalités» distinctes dont chacune a sa langue propre. Aujourd'hui que l'Union a éclaté, la Russie proprement dite compte encore dans ses frontières des dizaines d'ethnies des groupes ouralo-altaïque, finno-ougrien ou caucasiens. Ces peuples ont évidemment tendance à relever la tête et à souhaiter autonomie ou indépendance dès que le pouvoir central s'affaiblit : l'affaire de la Tchétchénie en est un exemple sanglant.

24

Les Cultures de l 'humanité

À l'époque soviétique, ces minorités ethniques ont été soumises à une politique apparemment contradictoire. D'une part le pouvoir, voulant présenter au monde un visage internationaliste, a fait des efforts réels pour enseigner leurs langues et sauvegarder certains aspects de leurs cultures; d'autre part il procédait à une russification de la population en extirpant tout ce qui pouvait contrecarrer la soviétisation, surtout les traditions religieuses. Aujourd'hui ce travail a porté ses fruits et il s'est véritablement créé une culture commune entre tous les peuples de la Russie, quelles que soient leurs langues. La question qui se pose est de savoir comment, dans l'espèce d'anarchie qui a suivi la perestroïka, les peuples de Russie vont réussir ou non à se construire une nouvelle culture plus humaine. Les débuts sont décevants car il n'existe plus de repères moraux ou religieux. Ainsi les besoins très vifs de spiritualité peuvent divaguer au gré des pressions auxquelles se livrent des sectes de toutes origines. De même, l'esprit d'initiative libéré mais non éduqué peut déboucher sur une sorte de jungle où le plus débrouillard et le plus malhonnête n'a aucun scrupule à écraser ce qui entrave sa soif immodérée de fortune. Cette situation crée des «mafias », de nouveaux rapports de force, source de soubresauts dont la Russie risque de ne pas être la seule à souffrir. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que des couches larges de la population souhaitent un régime fort, sans cependant de retour au communisme que seuls regrettent les plus défavorisés et les plus âgés, aujourd'hui fort peu protégés. La prise de pouvoir de Vladimir Poutine répond à cette attente. :COccident ne doit pas être surpris de la popularité auprès des Russes d'une guerre contre les Tchétchènes : la Russie retrouve sa fonction historique mythique de rempart de l'Europe contre les peuples qui, depuis les Mongols et les Tatars, ont toujours menacé les frontières orientales de l'Empire. En outre, pour le pouvoir, c'est aussi une façon d'occuper l'armée à autre chose que de fomenter un possible coup d'État tout en prouvant aux yeux de la population que, même dans son domaine, elle n'est pas capable de grands succès. Devant cette situation, l'incompréhension de l'Occident atteint des sommets et sa position est paradoxale: les critiques pleuvent sur les Russes qui mènent, à vrai dire, une guerre sans pitié, mais nous ne nous inquiétons pas de voir les Tchétchènes soutenus par les alliés des Américains, les ineffables Saoudiens, promoteurs d'un Islam intégriste dans un Caucase où cette religion n'était guère qu'une façon de se distinguer des Russes. Le sentiment « orthodoxe» des Russes d'être le rempart de l'Europe contre l'Islam a été choqué par le soutien apporté aux Albanais du Kosovo aux dépens des Serbes; les Russes s'étonnent tout autant des reproches qui leur sont faits de défendre l'Occident contre l'Islam façon tchétchène. La perception des Russes de la géopolitique est-elle en retard de quelques siècles ou a-t-elle quelque chose d'éternel?

La diversité des cultures

25

L'Amérique du Nord Les Européens chassés par la misère ou tentés par l'aventure qui ont émigré les premiers sur le Nouveau Continent étaient certes vigoureux et entreprenants, mais ils n'étaient pas la fine fleur des salons littéraires. Ils s'intéressaient plus à faire fortune qu'à étudier l'ethnologie amérindienne. La mise en valeur des vastes espaces qu'ils découvraient a développé leur sens de l'effort et du travail, l'esprit d'initiative et l'individualisme. Souvenons-nous qu'en 1790 la population n'était que de 4 millions d'habitants dont 80 % de Britanniques. Il a donc fallu inventer ce fameux« melting-pot» américain, c'est-à-dire la capacité à assimiler des individus d'origines les plus variées, pour les fondre dans un moule de parfait Américain. Il n'est pourtant pas nécessaire de prendre une loupe pour que l'hétérogénéité de l'Amérique du Nord saute aux yeux. Précisons ici que nous ne traiterons pas des spécificités du Canada dont la culture, Québec mis à part, ressemble beaucoup à celle des États-Unis. Nous limiterons notre propos à des considérations sur ce pays, le Canada étant évoqué plus loin au titre d'une monographie particulière. Le plus apparent aux États-Unis est la diversité ethnique avec les trois grandes composantes d'origine européenne, africaine et hispano-américaine. Les Noirs sont plus de 30 millions, soit 12 % de la population; les Hispano-Américains dépassent les 20 millions (8 % de la population) dont 60 % d'origine mexicaine, 2 millions de Portoricains, 1 million de Cubains, etc., tous en expansion démographique rapide au point que les États-Unis sont le cinquième pays de langue espagnole dans le monde. La composante européenne est, elle-même, une mosaïque de peuples et de cultures: à côté des WASP (White Anglo-Saxon Protestants) dont l'archétype est la descendance des immigrés du Mayflower, on trouve des catholiques irlandais ou italiens, des Allemands, des Polonais, des Suédois, des Russes, des Ukrainiens, des juifs d'origines diverses, etc. Il ne faut pas oublier d'importantes communautés asiatiques: 800 000 Chinois et presque autant de Philippins, 700 000 Japonais, près de 400 000 Indiens et un nombre équivalent de Coréens, près de 300 000 Vietnamiens... Les Amérindiens, descendants des premiers habitants du pays, ne sont plus que quelques centaines de milliers à s'identifier comme tels, certains ayant été définitivement assimilés. Ils se répartissent en de multiples nations dont la plus importante est celle des Navajos, qui sont environ 150 000. Les particularismes de l'ensemble de ces peuples se conservent relativement bien, quoiqu'ils aient généralement adopté le mode de vie américain (l'american way oflife).

26

Les Cultures de l 'humanité

Les langues se maintiennent de façon assez satisfaisante au sein du groupe familial, surtout s'il reste solidaire de sa communauté au sein des « quartiers », chinois, portoricains ou autres, des grandes villes. Plus de 25 millions d'Américains n'emploient pas l'anglais comme première langue d'usage; ce sont, pour la plupart, des hispanophones. Cependant l'américain, langue officielle et langue des affaires, reste le ciment le plus fort de toutes ces communautés qui se laissent bien souvent grignoter et assimiler à son contact. La résistance n'est possible que pour des ensembles linguistiques assez nombreux et cohérents. C'est pourquoi il n'y a plus la moindre trace des langues africaines parlées au moment des déportations des esclaves, ceux-ci ayant été répartis entre les propriétaires sans qu'il ait été possible de reconstituer des communautés linguistiques. En matière religieuse, les États-Unis sont chrétiens pour près de 90 %, mais on y compte près de 2 000 dénominations d'Églises différentes. Cependant, ce rattachement « sociologique» a moins de signification que l'affiliation effective à une église qui implique un minimum de pratique. Selon ce critère, 140 millions d'Américains seulement, soit 57 %, revendiquent leur appartenance à une religion. Parmi eux, on compte:
Il

53 millionsde catholiques,soit près du quart de la populationet un tiers de pratiquants ; 40 % de catholiques sont hispanophones;

Il

76,4 millionsde protestants,soit plus du tiers de la population,mais cet ensemble
compte tant de dénominations diverses que le catholicisme est l'Église institutionnelle la plus importante avant les baptistes (près de 40 millions), les méthodistes (13 millions), les presbytériens (8 millions), les luthériens (8 millions) et les épiscopaliens (nom local des anglicans),. 3 millions;

Il

4 millions d'orthodoxes; Il 3,5 millionsde mormons.
Les juifs sont près de 5 millions, davantage qu'en Israël. Toutes les autres religions, le bouddhisme, l'hindouisme, sont représentées, mais aucune n'atteint un million de pratiquants. De multiples sectes, dont certaines sont inquiétantes et d'autres farfelues, prolifèrent sur tout le territoire. Sur un terreau religieux et linguistique aussi composite, il est étonnant qu'ait pu se constituer une véritable culture américaine.
Cette situation .est pleine de paradoxes. À moins d'être d'origine amérindienne, le citoyen américain est un déraciné. Il peut évidemment se satisfaire de quelques générations d'ancienneté sur le sol de sa patrie et s'efforcer d'oublier ses origines plus lointaines. Ce n'est généralement pas le cas: son nom de famille ou la couleur de sa peau sont là pour lui rafraîchir la mémoire.

La diversité des cultures

27

Les Américains s'efforcent de se mouler parfaitement dans leur société et simultanément cherchent à maintenir des liens avec leur communauté d'origine. Pour ne pas tomber dans la schizophrénie, les Américains préfèrent penser à autre chose: gagner de l'argent et être honorablement reconnus par leur communauté sont leurs préoccupations principales. En ce qui concerne l'argent, l'Américain « moyen» est généreux et participe à de nombreuses œuvres humanitaires, mais il est aussi dur en affaires et n'est pas prêt à payer davantage d'impôts pour instituer une protection sociale raisonnable ou limiter la pollution de ses industries. Pour l'Américain «moyen», la communauté est bien souvent de nature religieuse, mais sa conception de la religion est parfois étonnante, peu en rapport avec le niveau scientifique du pays: c'est ainsi qu'une proportion notable de chrétiens, essentiellement baptistes, sont « créationnistes » et lisent la Bible de telle sorte que le monde ne peut être vieux de plus de six mille ans, au mépris de toutes les données de l'astronomie, de la géologie et de la paléontologie. I.;Américain «moyen» qu'on imagine habitant, comme Clinton, les étendues monotones du Middle West, a la réputation d'être isolationniste et de ne rien connaître des peuples étrangers. Pourtant les Américains sont présents partout dans le monde, comme touristes ou comme businessmen. I.;Amérique est pacifiste et n'a jamais entrepris véritablement de guerres de conquête. Elle se veut non interventionniste mais s'implique militairement dans de multiples conflits en se justifiant par des raisons idéologiques ou humanitaires. Durant ce siècle, les États-Unis ont participé aux deux grandes guerres mondiales et à la guerre du Vietnam sans compter la guerre du Golfe, l'intervention délirante en Somalie, les opérations de l'île de Grenade et au Panama à quoi s'ajoutent toutes les actions occultes de la CIA, surtout en Amérique latine. Les États-Unis jouent sans complexe le rôle de gendarme du monde, sans se préoccuper des réactions de rejet ou d'agacement des autres pays. Dans les domaines économique et culturel, l'Amérique n'éprouve non plus aucun scrupule à envahir ou écraser tout ce qui lui fait obstacle: les principes démocratiques de respect et de protection du faible ne s'appliquent pas à ces matières. I.;Américain garde l'esprit pionnier, il est encore imprégné de l'épopée de la découverte du Far West, mais souffre du complexe de n'avoir pas une histoire aussi ancienne que celle de ses cousins européens. Il a le souci de l'efficacité et beaucoup d'assurance en ce qui concerne l'excellence de son système. Il conserve une totale bonne conscience et se croit seul qualifié pour définir la ligne politiquement correcte. Missionnaire dans l'âme, il n'a pas besoin d'être mormon ou membre d'une des innombrables Églises protestantes pour tenter d'imposer tout à la fois le libéralisme pur et dur et une certaine façon de vivre et de travailler.

28

Les Cultures de I 'humanité

Ajoutons que la mentalité américaine est bien différente entre l'Est, proche de l'Europe, aux élites cultivées, aux préoccupations plus intellectuelles et à l'esprit plus individualiste, le Middle West des grandes plaines centrales, isolationniste et réactionnaire, et enfin l'Ouest, encore terre d'aventures capitalistes. Il reste en outre bien des traces de l'opposition qui a provoqué la guerre de Sécession entre le Nord, abolitionniste et industrieux, et le Sud, indolent et encore marqué par le racisme, aujourd'hui porte d'entrée des peuples de culture hispanique. Malgré ces contradictions et ces contrastes, il existe bien une culture américaine, si vivace qu'elle apparaît envahissante et menaçante pour le reste du monde. C'est la culture du Coca Cola et des hamburgers, des cornflakes et des popcorns, des westerns et des séries télévisées, des avions Boeing, d'Internet et de son web, de la liberté d'acheter et de porter des armes à feu, de la violence déchaînée et des seriai killers, de la toute-puissance des médias, des lobbies et des avocats, ces fameux lawyers qui font planer sur toutes les professions la menace de procès absurdes1. Que penser d'un système juridique où les juges sont élus, c'est-à-dire soumis à la tentation de la démagogie, un système où les avocats sont rémunérés au pourcentage de ce qu'ils obtiennent pour leurs clients et non, comme en France, au temps passé sur le dossier? Il ne s'agit plus de réparer une injustice par une juste compensation, mais de tirer d'un adversaire le maximum d'argent au prix d'autres injustices. Que dire enfin d'une culture où la peur des microbes tourne à l'obsession, mais où les préoccupations écologiques ont peu de place, où l'omniprésence de la télévision supprime toute conversation familiale, où les repas ont perdu leur rôle social et où chacun va chercher dans le réfrigérateur ce qu'il veut et quand il veut? Cette culture risque de provoquer une insupportable uniformisation des modes de pensée et des centres d'intérêt de continents entiers dans la mesure où elle séduit insidieusement les populations les plus faibles, admiratives de la puissance américaine. La menace que font peser les États-Unis sur la diversité des cultures a cependant l'excuse d'être relativement involontaire. Elle est la conséquence de leur puissance économique qui provoque nécessairement un déséquilibre entre leur culture, qui a incontestablement le droit d'exister, et la culture des autres peuples, sans moyens aussi puissants de défense ou d'expansion. C'est aux nations qui se sentent menacées de s'organiser pour établir des règles de protection satisfai-

1. Un fabricant de réfrigérateurs a été condamné pour ne pas avoir indiqué dans sa notice qu'il était dangereux d'y enfermer un chat.

La diversité des cultures

29

santes. En revanche, dans le domaine politique, économique et militaire, il existe bien un impérialisme américain, délibérément voulu, destiné à maintenir et renforcer le leadership du pays le plus puissant du monde. Nous y reviendrons dans notre dernière partie.

IJ Amérique latine De façon analogue à l'Amérique du Nord, mais à un degré moindre, l'Amérique latine est un territoire colonial où les descendants des colonisateurs sont devenus plus nombreux que ceux des colonisés. Ainsi ces derniers souffrent-ils du double complexe d'avoir été vaincus et submergés. Ils ont, en outre, été convertis au christianisme d'une façon qui ne leur laissait guère d'autre choix. Vaincus politiquement, démographiquement et culturellement, ils subsistent quand même, souvent à l'état d'échantillons, comme pour laisser une dernière chance au colonisateur de se repentir des dégâts qu'il a faits. En Bolivie, au Pérou, en Équateur, au Guatemala, au Nicaragua, il reste assez d'Amérindiens pour poser des problèmes graves au millénaire qui s'annonce. Ailleurs triomphe une culture latino-américaine construite sur l'arrogance coloniale tempérée par une bonne dose de métissage. Ce passé colonial a enfoncé dans les profondeurs les cultures amérindiennes antérieures qui étaient, elles, très diversifiées. Ainsi, l'Amérique latine a-t-elle une apparente unité culturelle: on y parle une langue latine (espagnol ou portugais), on y est de tradition catholique et la structure sociale reste marquée par les grandes exploitations agricoles coloniales dites latifundia. On constate ainsi l'existence d'une bourgeoisie-aristocratie dont la richesse est généralement d'origine agricole et d'un sous-prolétariat rural peu éduqué et sévèrement exploité. Cette image d'Épinal reste encore largement exacte, mais elle doit être nuancée pour tenir compte de l'évolution récente et de la situation diversifiée des pays. Parmi les événements marquants de ces dernières années, on peut noter: - une attaque en règle des positions du catholicisme par des Églises ou des mouvements protestants ainsi que par les Mormons et la foi bahaie ; - un clivage, au sein du catholicisme, entre les tenants de l'ordre établi et des mouvements que l'on peut rattacher à la «théologie de la libération ». r; effondrement du bloc communiste a facilité le retour à une plus grande homogénéité; - la prise de conscience de leur personnalité et de leur culture par les diverses ethnies indiennes. Dans certains cas, elles sont soumises à des persécutions comme au Guatemala, dans d'autres, elles participent à des mouvements de révolte armée comme au Pérou.

30

Les Cultures de l'humanité

-la perte de prestige du marxisme après l'implosion de l'URSS, Cuba apparaissant désormais comme un dinosaure politique; -l'importance colossale prise par l'économie de la drogue, surtout en Colombie, au Pérou et en Bolivie. Une autre caractéristique frappante de l'Amérique latine est l'incontournable influence des États-Unis qui, de façon plus ou moins discrète, tiennent tous les fils de la politique et de l'économie. La création de l' ALENA, marché commun qui lie le Mexique aux États-Unis, n'est que la partie émergée de l'iceberg. Malgré cette tutelle, ou à cause d'elle, la situation des pays d'Amérique latine est partout préoccupante : la structure de la propriété laisse de côté des masses très importantes de populations paupérisées et marginalisées, les efforts de militants chrétiens des « communautés de base» au profit des défavorisés sont combattus par les pouvoirs politiques qui sont, pratiquement partout, corrompus au-delà du supportable. Tout se passe comme si les États-Unis préféraient laisser l'Amérique latine entre les mains de personnages maffieux plutôt que de la voir se développer au point de constituer, dans l'avenir, une concurrence dangereuse. Derrière l'unité culturelle apparente de l'Amérique latine, la personnalité de chaque pays se distingue par des facteurs géographiques, climatiques ou ethniques. À côté des pays dont une grande partie de la surface est occupée par les montagnes des Andes, comme l'Équateur, le Pérou ou la Bolivie, d'autres comme le Surinam ou Guyana sont entièrement dans la forêt équatoriale. Certains comme l'Argentine, l'Uruguay ou le Chili ont des populations très majoritairement d'origine européenne, tandis que la Bolivie ou le Guatemala sont majoritairement amérindiens. Au Mexique ou en Équateur, il est bien vu, au moins par les hommes politiques, d'avoir du sang indien alors que le plus souvent, même au Brésil, subsistent des préjugés très nets en faveur de l'ascendance européenne. Ainsi peut-on dire qu'il existe une culture latino-américaine de la même façon qu'on peut parler de culture européenne: une certaine communauté de mentalité dont la source réside dans une histoire coloniale semblable ne cache pas une grande diversité de situations. Comment comparer le Surinam, en pleine moiteur tropicale, dont la population est originaire des Indes, de l'Indonésie ou de l'Afrique et a été façonnée par la colonisation néerlandaise, avec la Bolivie encore très amérindienne qui vit en grande partie sur l'austère et glacé altiplano? S'il est un point commun à l'Amérique latine, c'est peut-être la gravité des problèmes sociaux et les tensions explosives entre une élite jouisseuse obsédée par l'argent et des masses encore trop souvent ignorantes et exploitées. Peut-être fautil en chercher la cause dans la façon très superficielle dont ce continent a été christianisé, au point que le recrutement sacerdotal dans les populations locales a toujours été dramatiquement faible?

La diversité des cultures

31

Le monde arabe
Avec environ 200 millions d'habitants, le monde arabe ne constitue que 20 % de l'ensemble des musulmans. Il y a d'ailleurs une quinzaine de millions d'Arabes chrétiens, la plupart d'entre eux Coptes égyptiens. Le monde arabe est cependant, dans la mentalité collective, fréquemment identifié avec l'Islam. Il est vrai que l'arabe est la langue du Coran, Dieu ayant choisi cette langue pour révéler Sa parole. A priori uni par la langue, le monde arabe est cependant très contrasté. La mentalité du Maghreb, marquée par l'influence française, est assez différente de celle du Machreq (<< l'Orient ») et, dans cet ensemble, l'Égypte a bien peu en commun avec l'Arabie Saoudite. Pour toute la partie africaine du monde arabe, on devrait plutôt parler de monde arabisé. Le substrat de la population du Maghreb est en effet berbère et celui de l'Égypte est copte, ce qui est profondément différent. I.:archétype de l'Arabe, ou plus exactement son prototype, est le bédouin, le nomade du désert à la famille patriarcale. Quoiqu'en voie de disparition, il reste une référence culturelle respectée pour sa morale chevaleresque et l'austérité de son Islam. C'en est au point que les grandes familles d'Arabie ou des Émirats aiment à retrouver périodiquement leurs origines en retournant de temps en temps sous la tente au désert, malgré les habitudes de luxe occidental que la richesse pétrolière leur a fait prendre. Bien entendu, ces pratiques ne sont pas celles des peuples arabisés qui constituent, à vrai dire, une grande majorité des Arabes: l'Égyptien est foncièrement terrien, commerçant et citadin, et le Berbère arabisé d'Afrique du Nord est profondément attaché à son village. Malgré tout, la mentalité de 1'homme du désert a pénétré la culture de l'ensemble du monde arabe car elle est omniprésente dans le Coran, référence de toute société islamique. Le trait le plus caractéristique de cette mentalité est peut-être le sens de l'honneur avec ce qu'il implique de fierté, parfois proche de la susceptibilité. Les points les plus sensibles sont à coup sûr la religion et la famille. Il est difficile de déterminer si la religion majoritaire des Arabes, en l'occurrence l'Islam sunnite, porte l'empreinte de leur mentalité ou si, au contraire, les Arabes ont acquis grâce à l'Islam certains traits de leur caractère. Ce qui est incontestable, c'est que l'Islam n'est pas vécu de la même façon par tous les peuples musulmans et que l'Islam arabe a des caractères qui lui sont spécifiques. Cependant le Coran, considéré comme la parole même de Dieu, ne peut être qu'universel. Le modèle de la société qu'il dessine à grands traits sert de référence aux musulmans quelles que soient les divergences d'interprétation. En principe, chaque musulman est directement responsable de ses actes devant Dieu, seul juge des consciences. En pratique, les pays arabes sont allergiques à la

32

Les Cultures de l'humanité

démocratie et se complaisent dans des régimes fortement autoritaires. À cet égard, le modèle de la société musulmane originelle, du temps du prophète ou de ses successeurs, les quatre califes « éclairés », a toujours concentré le pouvoir spirituel et militaire entre les mains d'un seul homme. Un esprit occidental pourrait voir là une contradiction. De même le verset bien connu du Coran «pas de contrainte en religion» (la ikrah fi d-din) ne semble pas avoir été appliqué à la lettre à la période de l'Islam conquérant, ni même après. D'autres versets du Coran, extrêmement sévères vis-àvis des apostats qui abandonnent l'Islam, semblent aussi contredire le premier cité. Peu importe peut-être cette exégèse qui sort les phrases de leur contexte. Il n'en reste pas moins que les musulmans tirent du texte sacré des interprétations fort différentes et que personne n'a l'autorité pour dire quelle est la bonne. En outre, on trouve à l'intérieur du monde « arabe» des traditions qui portent la marque de faits culturels sans rapport avec l'islam. I.:excision par exemple, pratiquée en Égypte à l'époque des pharaons, se maintient encore dans ce pays alors qu'elle n'a jamais existé au Maghreb. De même la recommandation coranique de protéger la pudeur des femmes se traduit-elle au sein du seul monde arabe par le port d'un masque de cuir dans le Golfe, du hidjab transparent et facultatif au Maghreb, alors que les Bédouins laissent le visage des femmes découvert. Les Arabes cultivés reconnaissent évidemment que leur territoire n'est pas homogène et reflète la persistance de cultures antérieures. Cette constatation ne leur est cependant pas facile, comme si le principe fondamental de l'unicité de Dieu devait trouver son écho sur cette terre dans une certaine unité de la culture musulmane: après tout, seule la lecture du Coran en arabe fait foi et les traductions du livre sacré en d'autres langues ne sont qu'un pis-aller à but didactique. Pourtant, les Arabes éprouvent la plus grande difficulté à s'unir, peut-être parce que chaque homme est responsable devant Dieu seul et qu'en matière religieuse il n'y a pas d'autorité hiérarchique, seulement une certaine autorité morale des croyants les plus instruits. À vrai dire, on rencontre dans le monde arabe bien plus de contradictions internes que dans d'autres cultures: Il Nous avons déjà souligné que la responsabilité individuelle du croyant aurait pu conduire, comme chez les protestants, à l'institution de systèmes politiques démocratiques. Mais de tels systèmes s'opposent à l'idéal coranique du Califat et sont considérés bien souvent comme une invention diabolique de l'Occident.
Il

Le Coran a institué des règles sociales de protection de la femme qui amélioraient

grandement la situation antérieure, c'est-à-dire avant le VIle siècle. Depuis, d'autres sociétés ont évolué et l'Islam, de leur point de vue, paraît archaïque et machiste.

La diversité des cultures
II

33

Le monde arabe a assuré son expansion dans les premiers siècles grâce à la conquête
militaire. Il en reste le respect de la force, une certaine tendance à écraser le faible ou à ne lui accorder qu'un statut de protégé (dhimmi). Corrélativement, le respect de la force entraîne une certaine lâcheté devant le pouvoir et l'Islam n'a pas l'habitude de vivre des situations où il est en position de minorité.

11II

Créateurs d'une société bien plus brillante que la société occidentale aux alentours de l'an mil, les Arabes éprouvent une incompréhension qui confine au complexe à voir l'essentiel de leurs territoires sous-développés et bien souvent déchirés par des conflits internes. Le sous-développement du monde arabe maintient une démographie à croissance très forte qui, pour certains, reste le seul espoir crédible de voir l'Islam gagner du terrain. En fait, à ces minimes exceptions près d'avancées ou de reculs, l'expansion maximale de l'Islam remonte au xve siècle et depuis un demi-millénaire il n'a pu que digérer ses conquêtes ou faire émigrer ses prolétaires. II Plus grave peut-être est le tarissement corrélatif depuis la même période de la pensée islamique. Les intellectuels musulmans en matière de philosophie, de théologie et même de sociologie sont d'autant plus rejetés par leur communauté qu'ils font preuve d'inventivité ou de renouvellement. Pour le plus grand malheur de l'Islam, les Arabes se méfient de leurs mystiques comme les soufis et ils ne cherchent à faire évoluer leur société que par un retour à l'âge d'or disparu des origines. Cela conduit à des formes mortelles d'isolement et de régression qu'exprime l'étonnante formule, parfois entendue, de «notre vérité arabe ». En matière d'éducation, la mise en tutelle des femmes aboutit, à notre époque, soit à la révolte de bon nombre d'entre elles comme en Algérie, soit au développement de l'hypocrisie, en tout cas à un échec où les jeunes mâles se prennent pour des seigneurs et où il est interdit de parler de ce qui dérange.
11II

Le monde arabe musulman, porteur d'une religion qu'il croit encore souvent dèstinée à être universelle, s'enfonce dans un imaginaire de forteresse assiégée où le simple fait de reconnaître que tout n'est pas pour le mieux est souvent dénoncé comme une trahison.

IJ Afrique noire Aussi évident que cela paraisse, c'est peut-être bien la couleur de la peau qui est le facteur d'unité principal de l'Afrique intertropicale, tant sont grandes les différences culturelles des pays qui la composent: bantous et non-bantous, chrétiens,

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.