Les défis de la Renaissance africaine au début du XXIè siècle

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A contre-pied de la stratégie de développement par les exportations prônée par les institutions de Bretton Woods qui s'est soldée en Afrique par la stagnation économique générale, l'auteur suggère le démarrage de la croissance par une stratégie recentrée sur l'accroissement de la productivité agricole, l'exploitation du marché national et régional, et l'accélération de la croissance par la priorité accordée simultanément à l'industrialisation et à l'éducation ainsi qu'au développement de la capacité technologique, tout cela dans un climat de démocratie et de bonne gouvernance.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296369528
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Les défis de la renaissance africaine au début du XXIe siècle

Du pouvoir patrimonial à la souveraineté collective

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déj à parus

Daniel Franck IDIA TA, Éléments de psycholinguistique bantu., 2004. Timothée NGAKOUTOU, L'éducation africaine demain: continuité ou rupture ?, 2004. Samuel MA WETE, L'éducation pour la paix en Afrique subsaharienne, 2004. Fatou Kiné CAMARA, Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs, 2004. Tassé ABYE, Parcours d'Éthiopiens en France et aux ÉtatsUnis: de nouvelles formes de migrations, 2004. Marc RW ABAHUNGU, Au coeur des crises nationales au Rwanda et au Burundi, 2004. Emmanuel KWOFIE, Le français en Afrique, 2004. Alain NKOYOCK (Sous la direction de), Problématique de l'informatisation des processus électoraux en Afrique. Cas du Cameroun, 2004. Auguste ILOKI, Le droit du divorce au Congo, 2004. Abraham Constant Ndinga Mbo, Pour une histoire du CongoBrazzaville, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, Des mots pour les maux de l'Afrique, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'illusion démocratique en Afrique, 2004. Magloire SOMÉ, La christianisation de I 'Ouest- Volta: action missionnaire et réactions africaines, 1927-1960,2004. Aboubacar BARRY, Alliances peules en pays samo (Burkina Faso), 2004. Régis GOUEMO, Le Congo-Brazzaville de l'état de postcolonial à l'état multinational, 2004. Timpol(o KIENON-KABORE, La métallurgie ancienne du fer au Burkina Faso, 2003.

Céline VANDERMOTTE, Géopolitique de la vallée du Sénégal: lesflots de la discorde, 2003

Louis Sangaré

Les défis
de la renaissance africaine au début du XXIe siècle

Du pouvoir patrimonial

à la souveraineté collective

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

@L'Harmatlan,2004 ISBN: 2-7475-6922-5 EAN 9782747569224

AVANT-PROPOS
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Les pays africains sont paralysés par la stagnation économique: croissance rapide de la population non accompagnée d'un accroissement correspondant du revenu national, taux d'épargne dérisoires, inflation, distribution inégale de revenu, obstacles au commerce et à l'investissement: manque de systèmes de communication, faiblesse des institutions de crédit, pouvoir patrimonial, corruption, désordres civils, insécurité, maladies pandémiques, croyances superstitieuses contraires aux lois du progrès, exacerbation des divisions ethniques, religieuses, claniques, etc., diffusion trop lente de la technologie. Le continent africain n'a presque pas connu de croissance économique durable depuis la répudiation de la colonisation. Les leaders et les peuples africains semblent se résigner à la paupérisation et aux grandes inégalités sociales. On peut décéler un certain nombre d'effets secondaires consécutifs à cette léthargie économique et sociale prolongée: manque de volonté politique pour la croissance et le développement économiques, absence de prise de conscience du grand retard de l'Afrique, indifférence devant les grands choix économiques africains: autosuffisance alimentaire, réseau de transport lourd, industrialisation, que l'on accepte de brader contre quelques millions de dollars, dans le seul but de ne pas choquer « les partenaires au développement », sens prononcé de l'intérêt particulier et insensibilité à la misère des populations. Même dans les grands forums économiques, la croissance et le développement économiques n'apparaissent pas comme les thèmes centraux de l'intégration économique en Afrique. Peu de leaders politiques ont une idée claire sur la façon de sortir leur pays de la stagnation économique et d'enclencher le processus de croissance économique. Leur préoccupation est rivée sur la distribution des postes gouvernementaux pour récompenser les contributions faites par certains membres des partis politiques à la conquête du pouvoir et pour renforcer le clientélisme du parti sur les divers groupes religieux, ethniques, régionaux, etc. Quant à l'intégration économique et politique, les leaders des communautés régionales sélectionnés par les chefs d'Etat des pays membres ont très souvent des idées vagues du concept, des politiques, des mécanismes, des modalités et des programmes d'intégration économique. Ils n'arrivent pas à faire la relation entre intégration économique et croissance et développement économiques. Ils se complaisent dans les palabres sur des questions politiques, dans les prétendus problèmes de maintien de la paix alors que les conflits politiques et sociaux en Afrique découlent de la faillite économique des gouvernements en place et de la lutte acharnée entre les diverses factions politiques pour partager soit le pouvoir, soit les richesses restantes, ou simplement se les approprier. Manifestement, la lutte opiniâtre

entre les factions politiques ne porte pas sur des projets de société, la croissance et le développement économiques et l'amélioration du standard de vie des populations africaines. Les électeurs eux-mêmes sont principalement motivés par l'espoir de bénéficier des retombées du clientélisme direct ou indirect du leader. Ils ne sont pas préparés à voter pour soutenir un programme d'action de redressement économique, fût-il national. Partout, prévaut ce sens prononcé de l'intérêt particulier, au sommet comme à la base. Le système productif et de distribution qui est proposé ici vise à mettre en route un processus vigoureux de croissance et de développement économiques. Il doit se dérouler durant une période variant de 15 à 25 ans, au bout de laquelle les pays africains seront des pays en voie de développement rapide: niveau élevé du revenu par tête, taux accru d'accumulation de capital et d'investissement. Les facteurs suivants vont interagir pour enclencher et maintenir durant cette période un solide processus de croissance et de développement économiques: une productivité élevée de l'agriculture, de l'industrie et des services, la construction de bases industrielles régionales, le développement du capital physique et du capital humain, l'accélération du rythme des changements technologiques, les réformes institutionnelles, l'adaptation des politiques du Consensus de Washington au contexte africain :la réduction des déficits budgétaires et de l'inflation, la libéralisation des prix et des taux d'intérêt, la privatisation, le rôle du commerce interafricain sur la croissance, le rôle du marché intérieur et régional sur la croissance, une politique équitable de distribution du revenu national, grâce à un rôle privilégié assigné à l'Etat pour corriger les insuffisances et les injustices du libéralisme. Mais par-dessus tout, ce qui est important, c'est l'observance des bonnes gouvernances politiques et économiques et le respect de l'intérêt national. Il est clair, par exemple, que soumettre au marchandage des bailleurs de fonds et des pays développés, même dans le cadre de l'Organisation Mondiale du Commerce, OMC, les grandes priorités économiques du Continent: l' autosuffisance alimentaire, l'interconnexion du réseau africain des chemins de fer et du réseau africain des lignes de haute tension électrique et finalement la création des bases industrielles régionales, c'est violer l'intérêt national des pays africains et commettre des fautes graves à l'encontre de la bonne gouvemance.

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INTRODUCTION
-----------------------------------------------------------------------------Aperçu général: Comprendre le passé pour forger l'avenir
Cette étude se donne pour tâche de définir l'avenir souhaitable du continent africain et d'élaborer les stratégies pour atteindre cet objectif. L'étude du passé peut contribuer à se faire une idée plus ou moins juste du futur. Les faits passés ne constituent - ils pas les seules références pour prévoir le futur? En outre, les conditions qui ont prévalu dans le passé peuvent persister dans le présent et le futur, si nous ne nous opposons pas à l'évolution des faits. Le futur peut être bien appréhendé si l'on procède à une analyse rigoureuse du passé et si l'on perçoit clairement la gamme de problèmes qui peuvent apparaître et s'aggraver si les tendances actuelles continuent. Nous pouvons donc échapper à ce qui pourrait apparaître comme une fatalité. Certains événements peuvent être évités si nous entreprenons au préalable un certain nombre d'actions. Nous pouvons construire des scénarios basés sur des enchaînements rationnels des faits politiques, économiques et sociaux en appréhendant les forces susceptibles de déclencher et de soutenir les processus économiques, politiques et sociaux. Quand nous bâtissons un scénario, nous présumons que le futur ne sera plus la répétition du passé. Nous sommes en train de forger notre futur. Par conséquent, nous sommes en droit d'agir sur le futur même si nous nous débattons dans la crise du moment. Cependant, la crise provient de l'incapacité de trouver une solution aux problèmes avant qu'ils n'atteignent le point de crise. Parfois, une simple réflexion ou un effort anodin effectué à temps peut écarter la crise, permettant ainsi une économie d'argent, de souffrance et d'angoisse. En matière de politique nationale, nous ne devons pas réagir aux faits. Nous devons les prévoir avant qu'ils ne se transforment en crises nationales. Par exemple, la dégradation de l'environnement, la désertification, choses que nous n'avons pu prévoir, ne peuvent être corrigées que difficilement par la suite. Les efforts gigantesques déployés pour arrêter le déboisement ont donné peu de résultats car le problème s'est aggravé au fur et à mesure, sur une longue période de temps. Prévoir les crises potentielles de demain est un des objectifs de l'étude prospective. La prévision des désastres probables peut servir de système d'alarme, permettant d'entreprendre des actions adéquates pour traiter ces problèmes avant qu'ils ne se transforment inexorablement en catastrophes. Cette étude peut constituer un cadre utile de décision en présentant un éventail d'hypothèses de travail afin de forger un futur meilleur: attirer l'attention des décideurs dans les gouvernements et les entreprises sur les dangers et les opportunités, proposer les mesures qui devraient être prises pour éviter des difficultés graves, suggérer un éventail large de solutions

possibles pour résoudre un problème donné, aider à évaluer des politiques et actions alternatives. Cependant, le vrai acteur du changement, c'est l'homme. Les populations doivent acquérir des expertises, modifier leurs comportements routiniers et régénérer les valeurs traditionnelles pour s'adapter à un monde en perpétuel changement. En réfléchissant donc sur les actions qu'ils vont entreprendre dans un futur lointain, les pays s'engagent dans un cadre de réconciliation, de coopération et de paix. Les pays africains peuvent influencer le cours des événements s'ils sont les premiers à comprendre le processus de développement économique et social qui conduira aux changements politiques, économiques et sociaux sur le Continent, même si nous savons que de plus en plus des forces imprévues sont susceptibles de provoquer des changements soudains de direction. D'abord, il faut comprendre quels sont les facteurs qui ont contribué à influer sur l'évolution des faits politiques, économiques et sociaux en Afrique. De là, il sera possible de construire le scénario souhaitable et de mettre en place un ensemble de moyens cohérents pour parvenir à un haut degré de réalisation de ce scénario. Pour identifier les grands problèmes qui vont influencer le futur du Continent, nous devons répondre à un certain nombre de questions: qu'arrivera-t-il si les tendances actuelles continuent? Quels sont les facteurs et les acteurs dont les rôles sont déterminants? Quelles sont les conditions politiques et économiques qui peuvent constituer des forces de changement? Quelles sont les tendances lourdes dont va dépendre le futur de l'Afrique dans les 20 prochaines années?

A. Les facteurs négatifs qui s'opposent développement économiques

à la croissance

et au

Les Africains découvrent, chaque jour, le piège où ils sont tombés. Nous pouvons mentionner, dès maintenant, quelques-uns de ces maux dont la grande majorité des populations africaines souffre et qui ont un effet négatif sur le futur du Continent: ~ le pouvoir patrimonial; ~ la domination économique des pays développés dont le contrôle sur les ressources naturelles de l'Afrique empêche l'industrialisation, partant la modernisation et le développement économique; ~ la stagnation économique qui en résulte. Comment réagir à cette dégradation politique, économique et sociale profonde? La violence du pouvoir patrimonial et sa prolifération sur tout le Continent ont produit un effet destructeur sur les structures politiques, économiques et sociales et sur les valeurs culturelles. La suite de l'analyse sera donc axée sur l'examen des thèmes centraux suivants: ~ L'impératif de la régénération des valeurs culturelles; ~ La nécessité d'un nouveau leadership; 10

~ La mise en œuvre d'une politique économique et sociale qui réponde aux besoins de l'Afrique et des Africains. 1. Le pouvoir patrimonial La lutte pour l'indépendance avait eu pour effet l'émergence d'un groupe de leaders inflexibles qui rêvaient d'utiliser les ressources naturelles de leurs pays pour développer le Continent et assurer le bien-être de leurs nationaux, en allant, s'il le fallait, contre les intérêts extérieurs. Plusieurs d'entre eux étaient décidés à construire l'unité du Continent, divisé par les puissances coloniales. Après l'indépendance des colonies, la hantise des puissances excoloniales a été de restaurer leur contrôle politique sur ces nouveaux États, dans le but d'y sauvegarder leurs intérêts économiques et autres. Elles ont donc écarté du pouvoir les leaders politiques intransigeants et nationalistes et les ont remplacés par des hommes bien sélectionnés et complètement acquis à leur cause. Ils ont été triés parmi les rangs des armées coloniales qui avaient mené une guerre atroce dans les colonies qui s'étaient rebellées contre la puissance coloniale. L'arrivée de ces hommes à la tête des États africains a produit ce que l'on pourrait appeler le pouvoir patrimonial. Ces hommes avaient à peine une formation politique adéquate. Ils faisaient preuve d'une loyauté sans bornes à l'ex-puissance coloniale. Dans deux ou trois cas, le pouvoir a échu aux mains des militaires progressistes. Ils ont été assassinés et remplacés par d'autres plus loyaux. L'arbitraire du pouvoir est l'un des traits principaux de l'État patrimonial. Le pouvoir patrimonial ignore l'intérêt national. Les leaders patrimoniaux sont prêts à brader le patrimoine national et les intérêts nationaux pour leurs intérêts personnels. Leur pouvoir est fondé sur un accord tacite avec les ex-puissances coloniales. Les nouveaux leaders africains peuvent faire tout ce qui est favorable à leurs intérêts personnels, mais ils doivent sauvegarder les intérêts de l'ex-puissance coloniale. L'État patrimonial n'a donc pas pour priorité le développement économique. Pour neutraliser les élites du pays qui auraient pu défendre les intérêts nationaux, le pouvoir patrimonial a employé divers moyens: arme de la corruption, contrainte à l'exil, meurtres, emprisonnements arbitraires, mise au chômage forcé. Le développement d'une bourgeoisie nationale entreprenante et d'une classe moyenne est entravé par le népotisme, le favoritisme et le clientélisme. Une certaine classe d'hommes d'affaires obtient les marchés de l'État et gère la propriété des sociétés publiques. En contrepartie, elle doit reverser une partie du bénéfice au pouvoir patrimonial. La fuite des capitaux plonge les économies africaines dans une stagnation économique grave. Le pouvoir patrimonial africain s'est livré à des excès inimaginables, notamment au Zaïre, au Nigeria, en République Centrafricaine, en Ouganda, etc.: violations des droits de I'homme, génocides, tortures, emprisonnements arbitraires, corruption rampante, accaparement des biens de l'État, lois abrogées par simples décrets. Il

Le pouvoir patrimonial ne respecte pas les principes élémentaires de démocratie: séparation des pouvoirs, équilibre des pouvoirs, gouvernement représentatif, alternance politique, liberté de la presse. L'intérêt national est constamment bafoué. Le pouvoir patrimonial méprise les principes économiques de base. Il a usé de mesures politiques contraires à l'intérêt national pour amasser des richesses: surévaluation de la monnaie nationale, laissant libre cours à l'inflation, exploitation des masses rurales par l'imposition de prix bas sur les produits agricoles, sabotage de la production intérieure pour favoriser l'importation des mêmes produits, aucune politique sociale pour les classes pauvres: non-disponibilité d'eau potable, absence de politique de santé, absence de politique de 1'habitat, priorité secondaire accordée à l'éducation, détournements des fonds publics, mépris des conditions de vie des classes pauvres. Cette situation s'est aggravée à un point extrême dans plusieurs pays africains. La corruption s'est muée en criminalité organisée impliquant des sociétés multinationales, des intermédiaires sans scrupules et des États bradeurs. Ces crimes triangulaires se sont développés dans les pays dotés de grandes richesses naturelles: les immenses ressources pétrolières et diamantifères du Nigeria, de l'Angola. Des complicités entre des gouvernements africains, des bailleurs de fonds ou des investisseurs étrangers et certaines personnalités se sont créées pour permettre à ces gouvernements de détourner des aides financières, des revenus d'exportation au détriment des populations. En compensation, la position politique des bailleurs de fonds ou des investisseurs a été renforcée. La paupérisation s'est aggravée. La malnutrition fait des victimes surtout parmi les enfants et les personnes affaiblies. La persécution, la détention arbitraire, la saisie illégale des biens et l'instabilité politique secouent tout le Continent. Un capitalisme d'État contrôlant les services commerciaux, financiers, le transport, l' import-export, les secteurs industriels, les infrastructures sociales, enrichit une classe de privilégiés. Les pays africains sont écrasés par des taxes lourdes, une inflation galopante, des déficits budgétaires, une monnaie dépréciée, une pléthore de règles administratives pour abuser aussi les éventuels investisseurs étrangers de bonne foi. Les audits sporadiques des comptes de l'État révèlent des détournements massifs. Le 24 septembre 1994, un audit au Nigeria révèle que 12,4 milliards de dollars ont été détournés de 1988 à 1994. En 1993, le rapport du contrôleur général d'État au Ghana indique que 200 millions de dollars ont été détournés. Les hommes d'État deviennent les plus riches du Continent. Poussés par une envie effrénée d'amasser des richesses qu'ils ne peuvent contrôler, ils s'obstinent à s'accrocher au pouvoir à tout prix. Un groupe d'individus s'installe donc au pouvoir, amasse des fortunes et prive le commun des citoyens de tout moyen de subsistance. La justice, la police, l'armée, la presse, les institutions bancaires sont au service de cette classe politique. 12

L'opposition fait l'objet d'une exclusion politique. Elle n'a aucun droit. L'exclusion politique donne lieu à l'instabilité politique. Une lutte féroce, ponctuée de coups d'État, de guerres civiles, s'installe pour le contrôle de l'État, source de richesses. Les guerres civiles éclatent dans les pays où persiste l'instabilité politique et où se produit une alliance entre l'opposition et des alliés extérieurs. Ainsi tout développement est-il rendu impossible pendant plus de trois décennies, dans la presque majorité des pays africains. 2. La domination économique des pays développés L'évolution politique et économique de l'Afrique pendant les trente années écoulées a été marquée par la domination économique des pays développés. Les structures économiques des pays africains ont à peine changé. Les économies demeurent des pays producteurs de matières premières et des importateurs de produits manufacturés et de biens de consommation en provenance surtout des pays industrialisés. Le commerce inégal entre les pays industrialisés et les pays africains exportateurs de produits primaires constitue le principal obstacle au développement de ces derniers. La détérioration des termes de l'échange entre les pays développés et les pays africains a eu comme conséquence marquante de bloquer l'accroissement de la demande en Afrique. Il n'y a jamais eu d'expansion de la demande dans ces pays; les causes résident dans la réduction du revenu des populations et de leur pouvoir d'achat. La politique des pays développés et des institutions de Bretton Woods consiste à résister constamment, par tous les moyens, à l'industrialisation du Continent. L'industrialisation de l'Afrique, selon la logique de leur stratégie, bouleverserait particulièrement les données européennes et pourrait créer des problèmes que les nations européennes ne sont peut-être pas prêtes à résoudre. L'Europe serait-elle prête à délocaliser certaines industries ou à favoriser le transfert de certaines technologies industrielles à l'Afrique, avec comme conséquence immédiate la réduction de sa production industrielle, partant l'aggravation de son chômage structurel? En effet, les pays européens sont menacés par le chômage et ses sous-produits: apparition de foyers de violences et de criminalité perpétrées par des groupes dissidents et d'aliénés. Pour l'Europe, la stabilité politique et sociale ne peut être garantie que par des emplois rémunérés que devrait générer la nouvelle économie. Malheureusement, l'Europe, trop lente à se restructurer selon les exigences des nouvelles technologies, sans compter la nécessité impérieuse de produire des centaines de milliers de chercheurs dans sa compétition avec l'Amérique et le Japon, a encore besoin des marchés africains pour déverser le surplus de sa production industrielle traditionnelle.

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3. La stagnation économique
Les conséquences combinées du pouvoir patrimonial et de la domination des économies européennes ont produit des effets dévastateurs à long terme sur les économies africaines: la fuite des capitaux évalués à 22 milliards de dollars de 1982 à 1994, la fuite des cerveaux estimée aujourd'hui à 200 000 personnes, l'absence d'industrialisation, donc de modernisation et d'accroissement de la productivité, etc. Par ailleurs, depuis une dizaine d'années, les flux des capitaux extérieurs ont brusquement diminué. En 1997, les flux d'apports extérieurs n'étaient que de 3 milliards de dollars tandis que le service de la dette s'élevait à 35 milliards de dollars, représentant 31% des recettes d'exportations de biens et de services. Ces transferts nets de capitaux réduisent considérablement la formation de capital dans les pays africains et bloquent le processus de croissance économique. L'origine de cette dette africaine n'a pas été assez bien étudiée ni par les Africains, ni par les pays prêteurs. Le pouvoir patrimonial a contracté des prêts importants. Ces fonds, pour la plupart, ont été soit transférés en Europe dans les comptes privés des leaders patrimoniaux, soit gérés par les prêteurs eux-mêmes. Une grande partie de la dette des pays africains est donc constituée de fonds détournés et déposés dans les banques européennes ou de fonds ayant servi à réaliser les objectifs économiques des pays prêteurs. Ces fonds, qui sont pour la plupart bloqués, sont investis au profit des financiers européens. En même temps, les pays africains sont sommés de les rembourser. La domination économique des pays prêteurs a été substituée par la tutelle des institutions de Bretton Woods. Ces institutions représentent les créanciers de l'Afrique. Elles assurent la coordination des mesures disparates des créanciers à l'égard du Continent. Les politiques préconisées par ces institutions ne permettent guère au Continent d'amorcer sa croissance et son développement économiques. Elles contraignent les pays africains à donner la priorité aux cultures d'exportation malgré la détérioration continuelle des termes de l'échange et la menace subséquente d'insécurité alimentaire. Elles rejettent le modèle de croissance axé sur la recherche de l' auto suffisance alimentaire et la valorisation des ressources naturelles. De ce fait, on assiste à la réduction brutale du volume d'investissements totaux, à l'affectation des investissements disponibles pour les activités d'exportation, et à l'absorption de plus d'un tiers des recettes d'exportation par le service de la dette. Le taux d'épargne intérieure subit une réduction brutale. Il fluctue actuellement entre 8 et 12% dans la majorité des pays africains. L'objectif des institutions de Bretton Woods est peut-être cynique; mais il est très clairement défmi : acquérir des devises sous forme de recette d'exportation afin de payer le service de la dette, quelles qu'en soient les conséquences. Les conséquences sont: déclenchement d'une spirale de stagnation économique, dégradation des infrastructures physiques, détérioration de l'éducation et des infrastructures de santé, grave retard pris dans le développement des capacités humaines, dépendance des économies 14

africaines à l'égard des flux monétaires extérieurs et renforcement de la tutelle des institutions de Bretton Woods. On constate dans les économies africaines certains faux signaux de croissance dus notamment à certains facteurs exogènes. En effet, le facteur climatique, la situation internationale de l'offre et de la demande de certains produits peuvent avoir des effets favorables sporadiques sur les cultures d'exportation. Mais aussi longtemps que les facteurs de la croissance durable ne seront pas créés, il n'y aura pas de développement soutenu sur le Continent. Ces facteurs sont: un volume important d'investissements dans l'éducation et la formation, la santé, le développement des infrastructures, le transfert technologique dans les secteurs clefs, l'augmentation du revenu par tête et l'accroissement de la demande intérieure. Ce qui est paradoxal dans le modèle économique des institutions de Bretton Woods, c'est qu'il peut y avoir croissance économique sans développement, c'est-à-dire une croissance économique qui s'accompagne de stagnation économique. La croissance se produit dans les secteurs d'exportation. Cette croissance n'a pas d'effet multiplicateur parce que les recettes d'exportation au lieu d'être réinvesties dans d'autres secteurs sont utilisées pour payer le service de la dette. Les réformes politiques se réduisent à une série de mesures pour drainer l'épargne interne vers les créanciers extérieurs. C'est pour cela que, malgré l'application des politiques d'ajustement structurel, les flux des apports extérieurs ont baissé en Afrique de 4,5 milliards de dollars en 1997 à 3 milliards en 1998. Les investissements directs ont notablement diminué. Ils ne s'effectuent pas dans un environnement de stagnation. On ne peut parler de croissance véritable malgré un taux de croissance en progression lorsque les signes de la stagnation économique sont manifestes. L'Afrique, bien que piégée et paralysée par les politiques machiavéliques des grandes puissances, doit regagner, à n'importe quel prix, son pouvoir de décision pour entamer sa croissance accélérée et soutenue. Si ce pouvoir ne revient pas à de vrais leaders africains, l'Afrique du XXIe siècle pourrait bien être constituée d'une mosaïque de petits États insignifiants. Les pays africains, sauf ceux qui possèdent des ressources pétrolières ou d'autres matières premières riches, vont affronter des difficultés incommensurables: des approvisionnements déficitaires en produits alimentaires, des prix décroissants des matières premières, des épidémies dues aux insalubrités, des famines, etc. Le risque est que ces pays deviendront politiquement instables et seront des foyers de violences. Le soutien aux régimes amis et l'élimination des régimes indésirables par ces puissances extérieures risquent de provoquer des guerres régionales qui décimeront les populations africaines. On observe dans I'histoire des nations des interactions entre les faits politiques, les faits économiques, les faits sociaux et les faits culturels. A court et à moyen terme, les faits politiques peuvent favoriser ou perturber la loi économique de l'offre et de la demande ou créer des contradictions et des conflits politiques. Le progrès économique ou la stagnation économique agit 15

immédiatement sur les faits politiques, à plus long terme sur les faits culturels. Nous devons donc maîtriser le processus de développement économique si nous voulons éviter d'être aliénés demain, socialement et culturellement. Du point de vue économique, la stagnation économique des pays africains trouve une de ses explications dans l'insuffisance des investissements destinés aux secteurs clefs: l'éducation et la formation, les infrastructures physiques et les secteurs productifs: agriculture et industrie. Cette insuffisance provient des prélèvements excessifs sur l'épargne brute effectués pour rembourser le principal et le service de la dette. Compte tenu du fait que les apports extérieurs sont insignifiants par rapport aux paiements effectués par les pays, la seule solution logique est de renoncer, s'il le faut, à ces apports extérieurs et de limiter les paiements extérieurs de manière à maintenir le taux d'investissement qui garantira un taux de croissance capable d'engendrer une croissance soutenue (6 à 8%). La problématique de développement des pays africains se pose ainsi: comment élaborer une stratégie de création et d'accroissement de l'épargne intérieure et assurer ainsi un haut degré d'investissement dans les secteurs clefs. Il ne s'agit pas de solutions ponctuelles, mais de concevoir des processus de croissance soutenue. 4. La crise de leadership Cependant, avant de passer à l'examen d'un programme-cadre des économies africaines, nous nous devons de nous interroger sur les causes profondes de la stagnation, voire du déclin économique des pays africains. S'il est vrai que, sans un volume appréciable d'investissements dans les secteurs stratégiques, les économies africaines ne peuvent croître, pour que cette croissance se produise, ne faudrait-il pas aussi qu'il y ait une vision claire de l'avenir et une volonté farouche des responsables nationaux d'assurer le progrès économique et social de leur pays? Or, pendant des dizaines d'années, les dirigeants politiques patrimoniaux ont utilisé le pouvoir à leurs fins personnelles en pillant les deniers publics et en détruisant les systèmes politiques, économiques et sociaux qui étaient à peine ébauchés. Il y a eu une carence totale de leadership à tous les niveaux des institutions nationales. Le pouvoir a été utilisé contre les intérêts nationaux et comme instrument d'oppression des populations. Le renouveau du Continent demande, par conséquent, une nouvelle classe de leaders politiques et une conception tout autre de l'usage du pouvoir politique. Le pouvoir ne trouve-t-il pas sa légitimité dans la défense des intérêts nationaux et dans la recherche de la prospérité nationale et du bien-être des populations? Nous partons de l'hypothèse que la stagnation des économies africaines provient indubitablement de la carence de leadership politique. Non seulement le leadership africain a été médiocre, mais il était le synonyme de pouvoir arbitraire, corrompu, centralisateur et monopoleur, qui travaillait contre l'intérêt national et au profit des intérêts extérieurs. Ce 16

pouvoir était sous la tutelle des anciennes puissances coloniales, des organisations internationales financières et des firmes transnationales opérant dans les pays africains. Sur place, le pouvoir patrimonial a favorisé les lobbies étrangers, libanais, indiens, pakistanais et chinois, estimant que ceux-ci seraient plus efficaces pour exploiter les richesses du pays (or, diamant, pierres précieuses) les secteurs d' import-export, et plus disposés à lui verser la rançon. Les libertés et les droits économiques ont été bafoués. L'apparition d'une véritable classe d'entrepreneurs africains a été bloquée, car le pouvoir patrimonial ne voulait pas voir, tout comme le pouvoir colonial, un pouvoir économique autonome émerger et se développer dans les pays africains. Sur la base de cette constatation majeure, nous ne pouvons pas accepter le pronostic des économistes européens sur le futur de l'Afrique. Si les tendances antérieures persistent et, selon eux, il n'y a pas de raison qu'elles ne se prolongent pas, les pays africains seront anéantis par les explosions démographiques, par les épidémies comme le sida, le paludisme, le choléra, par la dégradation de l'environnement: sécheresse, catastrophes naturelles, guerres civiles, etc. Ils prédisent que le continent africain en 2020 pourrait être constitué d'une mosaïque de petits États pauvres ou bien qu'avec la complaisance qui caractérise actuellement les débats sur l'intégration et l'unité africaines l'Afrique de 2020 pourrait être un semblant de Confédération d'Etats-nations pauvres qui auraient abandonné certains pouvoirs secondaires à des organes confédéraux sans pouvoir réel, par une série d'accords politiques qui ne seraient mis en application par aucun État confédéré. Nous sommes d'accord que l'attentisme, l'immobilisme, l'indifférence et la politique complaisante d'un leadership médiocre ainsi que le manque de rigueur dans la conduite des affaires publiques et privées ont contribué au déclenchement des guerres régionales et laissé surgir des épidémies et des famines qui ont décimé des populations en totalité et anéanti des régions entières. Cependant, nous arguons qu'avec un tel leadership la débâcle économique en Afrique était inévitable et que ce qui est arrivé en Afrique, aurait pu se produire partout ailleurs. Nous soutenons qu'au lieu de recommander une réduction de la population des pays sous-peuplés d'Afrique, la politique à long terme demande que les partis politiques démocratiques s'attèlent au développement du leadership. Ce dernier doit maîtriser les facteurs négatifs de croissance tels que la tutelle politique extérieure, la spoliation de l'intérêt national, le pouvoir patrimonial. Il doit promouvoir les facteurs positifs: un leadership visionnaire capable de déclencher la croissance et le développement économiques, d'orienter une économie apte à accroître la productivité des secteurs productifs et à augmenter le taux d'épargne et d'investissement, d'encourager un secteur privé soucieux de l'acquisition technologique; de faire prendre conscience de l'impératif de l'intégration multisectorielle et de l'augmentation du volume du commerce intracommunautaire, enfin un leadership résolu à créer un climat de sécurité et de stabilité et à promouvoir une société cohérente. 17

Notre position est donc que la défaillance du leadership est cause de la faillite économique de l'Afrique. La perpétuation de la domination, la perte de la souveraineté réelle, l'acceptation des politiques économiques contraires aux intérêts des peuples africains, l'instabilité politique conduisant quelquefois à des rébellions armées, la stagnation, sinon le déclin des économies africaines, tous ces maux sont attribuables à l'avènement d'un pouvoir qui a trahi les intérêts supérieurs de la nation. L'avènement de la démocratie apparaît comme le seul contre-pouvoir capable de neutraliser ces pouvoirs arbitraires qui jouissent d'appuis extérieurs. Le problème crucial de l'Afrique, en ce début du XXIe siècle, réside dans la gestation et le développement d'un leadership à tous les niveaux de l'appareil de l'État et du secteur privé, un leadership qui prenne à cœur l'intérêt national et qui comprenne bien sa raison d'être, celle de conduire les nations africaines à la croissance et au développement économiques. Le renforcement du processus démocratique contribuera à améliorer le choix des leaders à tous les niveaux. La sélection des candidats au poste de chef d'État devrait exiger une évaluation de leurs capacités et de leurs qualités à tous les niveaux de la nation par les membres et la direction des partis et enfin le verdict populaire.

B.

Les défis à relever

L'Afrique a besoin, à ce tournant du troisième millénaire, de leaders exceptionnels et non d'opportunistes et de manipulateurs politiques. Ces leaders auront de nombreux défis à relever. 1. L'emprise des pays développés sur l'Afrique, qui a été renforcée par le pouvoir patrimonial, doit être affaiblie. En effet, l'Afrique ne peut se développer que par la valorisation des ressources naturelles du Continent. Cette domination économique doublée de la tutelle politique continuera aussi longtemps que l'Afrique sera fournisseur de matières premières et acheteur de produits industriels importés. Pour changer ces relations inégales, le Continent n'a pas d'autres alternatives que de s'organiser et de faire démarrer la croissance économique. En effet, le facteur déterminant dans les relations internationales est la puissance économique. Plus le pays est fort économiquement, plus il exercera de pouvoir dans le monde. Le pouvoir dont il est question va se manifester dans la gestion de ses politiques macroéconomiques, dans sa politique étrangère, dans sa politique d'immigration et dans sa suprématie militaire. L'usage d'un tel pouvoir politique autonome ne peut être obtenu que par l'exercice en commun de la souveraineté collective par les petits États africains pauvres. 2. Avec les découvertes de gisements de pétrole et de gaz, qui vont se multiplier dans le golfe de Guinée et le Sahara africain, et l'évaluation plus approfondie des ressources minérales du Continent, l'Afrique va 18

devenir un enjeu stratégique en matière de pétrole et de gaz ainsi qu'en matière de richesses minières, spécialement en Afrique Centrale et en Afrique Australe. Dans un monde caractérisé par des approvisionnements aléatoires en énergie et en matières premières stratégiques, sur quelles bases les leaders africains doivent-ils apprécier une division internationale du travail au début de ce XXIe siècle? L'Europe est confrontée à une réduction de la demande européenne due à l'insuffisance de la distribution de la richesse parmi les diverses couches de la population. Elle est donc contrainte d'encourager les firmes européennes à exporter le surplus de leur production, notamment vers l'Afrique. L'industrialisation de l'Afrique, basée sur ses matières premières, à laquelle les puissances économiques ont fait obstacle jusque-là, pourraitelle conduire à des conflits avec les pays industrialisés qui dépendaient de l'importation des matières premières africaines? Ne voit-on pas déjà des guerres régionales conduites par des armées rebelles qui sont soutenues militairement par certains gouvernements et sociétés internationales? Et si l'on parvenait à une division internationale de travail par laquelle les industries intermédiaires utilisant beaucoup d'énergie et de matières premières seraient établies par les pays en développement possédant ces matières premières, de façon que les coûts de production soient les moins élevés, que devra-t-on penser d'un tel partage des responsabilités pour le futur de l'Afrique, sachant que si le Continent veut promouvoir la croissance et le développement économiques il doit relever le défi de l'industrialisation?

c. Les grands objectifs stratégiques
L'Afrique du XXIe siècle doit être visionnaire. Elle ne doit pas accepter qu'on lui impose des choix économiques. Sa mission première est d'adopter un certain nombre de grands objectifs stratégiques et de mobiliser les populations pour les atteindre. a) Le premier objectif stratégique du Continent est de réaliser l'autosuffisance alimentaire dans chaque région, car il ne peut continuer à dépendre des excédents alimentaires des autres régions du monde. L'importation des excédents de productions alimentaires européennes, par exemple, peut constituer un frein à la croissance des économies africaines. Sur la base d'une croissance rapide de la population africaine et d'un accroissement accéléré de la demande de produits alimentaires des consommateurs africains, l'augmentation de la production agricole alimentaire constituera un facteur puissant de la croissance et du développement économiques. Pour ne pas dépendre des excédents alimentaires de céréales et de produits laitiers d'Europe, les pays africains auront pour tâche primordiale 19

d'accroître la productivité agricole en mettant en œuvre une panoplie de mesures: ~ La production de variétés de semences sélectionnées avec des rendements très élevés; ~ La fertilisation des sols avec des engrais chimiques et organIques; ~ La production des aliments pour bétail à base de plantes fourragères, d'herbes et de céréales; ~ L'irrigation dans les zones arides; ~ La diffusion des connaissances techniques agricoles parmi les paysans: méthodes de croissance des plantes, d'alimentation des animaux, d'entreposage des récoltes et de conservation des produits agricoles; ~ La création de centres de croissance dans les zones rurales lointaines par le développement des industries du bois, alimentaires et touristiques d'une part, et d'un système de communications conventionnelles: téléphone, télévision par satellite et de système de communication par ordinateur, d'autre part. b) Le Continent a le devoir de croître, par conséquent de mettre en place les industries intermédiaires, de façon à moderniser les secteurs économiques clefs et à offrir aux populations africaines les produits industriels indispensables à l'amélioration de leur niveau de vie. Dans ce contexte, plusieurs objectifs primordiaux seront poursuivis dans le domaine de l'industrialisation. i) La rationalité économique suggérerait que, puisque les pays africains possèdent en abondance les matières premières industrielles et beaucoup d'énergie, ils établissent les industries de biens intermédiaires: industries d'engrais phosphatés, azotés et potassiques, industries chimiques et pétrochimiques, aciéries, industries d'aluminium, etc. Ces industries sont essentielles au développement des réseaux de transport et de communications, à l'équipement des centres urbains: eau potable, égouts, canalisations, électrification, etc. ii) L'Afrique ne peut se résigner à devenir un marché d'excédents de biens industriels des pays développés. L'accroissement rapide du marché africain nécessitera la promotion d'une gamme très large d'industries de biens de consommation courante et de biens de consommation durables. Les modes d'industrialisation viseront à produire un impact important sur les structures économiques et à assurer un transfert des connaissances technologiques: ~ La fabrication et l'emploi par les pays africains de simples technologies industrielles, soit pour transformer les ressources premières agricoles alimentaires, soit pour valoriser des matières premières abondantes dans le pays et dont les activités de transformation industrielle pourraient employer une main- d'œuvre nombreuse (textile, cuir, etc.), sont susceptibles de stimuler l'accroissement du revenu des populations. 20

~ L'assemblage de biens durables tels que véhicules automobiles, appareils électroménagers et ordinateurs, dans le but d'approvisionner un marché en expansion rapide, constituera une première étape de l'industrialisation et mettra à la disposition des consommateurs des biens industriels à des coûts moindres. Les unités d'assemblage pourront fabriquer par la suite une quantité de plus en plus grande de composants de ces biens durables afin d'augmenter leur valeur ajoutée manufacturière. Cette industrialisation adoptera certaines orientations stratégiques: ~ Elle cherchera, tout d'abord, à maintenir un certain équilibre entre les pays de la côte et ceux de l'hinterland. En effet, il ne peut y avoir de croissance économique si les programmes d'investissements industriels sont limités aux pays côtiers. Sans une intervention collective des États de chaque région, ce type d'industrialisation s'imposerait pendant longtemps. En effet, les coûts élevés de transport, le manque d'infrastructures, de services de support industriel et d'institutions de formation de main-d'œuvre qualifiée, rendent difficile la localisation de certaines industries dans les pays de I'hinterland. Il y a lieu de construire des voies de transport adéquates, de renforcer les infrastructures physiques pour l'eau et l'électricité, de développer les services de soutien à l'industrie: services postaux, cabines téléphoniques, traitement des données, services de consultation, d'ingénierie et d'entretien, etc., et de multiplier des programmes de formation pour faire de ces régions lointaines des lieux de localisation d'industries stratégiques privilégiés. ~ Ensuite, il est essentiel de réfléchir sur les formes institutionnelles favorables au développement des industries stratégiques. D'abord, un certain nombre de constats sont nécessaires. Le capitalisme international a tendance à concentrer le pouvoir économique dans les mains de quelques personnes. Nous voyons apparaître de grandes sociétés qui se substituent aux petites unités familiales grâce aux fusions et aux rachats d'actions, etc. Nous constatons aussi que les économies nationales fonctionnent avec efficacité en employant de moins en moins de maind'œuvre. Sans nous opposer à cette évolution, nous estimons qu'il est important d'y apporter certaines améliorations. On pourrait mettre en place des sociétés anonymes dans lesquelles le capital serait constitué d'une multitude d'actionnaires et où le pouvoir économique appartiendrait à un grand nombre de nationaux. Ainsi les profits des sociétés pourraient-ils être utilisés pour développer d'autres activités productrices d'emplois, au lieu de servir seulement à des fins spéculatives. c) Le Continent doit s'organiser de façon à être compétitif dans les plus brefs délais. Par conséquent, la formation spécialisée, l'adoption des nouvelles technologies et la restructuration des espaces économiques et des marchés s'imposent avec urgence. Les pays africains ont grandement besoin d'une stratégie de rattrapage économique dans le cadre de plans de développement socioéconomique à long terme. Actuellement, le niveau médiocre d'éducation et 21

un revenu dérisoire par habitant excluent les 4/5 des populations africaines de la participation à la vie économique. Si les nations africaines veulent conquérir une position compétitive dans un certain nombre de domaines, elles seront obligées de prendre certaines décisions importantes: i) La multitude des 53 États africains dont certains sont des micro-États devra faire place à des entités nouvelles bien structurées et capables de promouvoir les échanges inter-pays et les investissements transfrontières. Les États africains seront contraints d'abandonner une part de leur souveraineté nationale à des institutions supranationales africaines et de se préparer à exercer une souveraineté collective. ii) Les pays africains auront avantage à faire des innovations importantes en matière d'éducation et de formation technique pour combler leur retard dans ces domaines. Les méthodes habituelles ne produiront pas à temps suffisamment de main-d'œuvre qualifiée pour hâter l'avènement d'une société industrielle et de services. Les nouvelles technologies de l'information seront utilisées pour diffuser les connaissances techniques. L'éducation et la formation ne dépendront plus du nombre de classes et du personnel enseignant disponibles. En outre, l'Internet peut servir à réduire les intermédiaires dans les structures commerciales et financières et à accroître l'efficacité de l'économie. iii) Les femmes sont les membres qui influent le plus sur l'orientation de la société. Leur adaptation aux exigences d'une société moderne par l'éducation, la formation et l'exercice de responsabilités politiques, économiques et sociales devrait recevoir une grande attention. Leur ouverture aux idées de croissance et de développement économiques fera d'elles les forces de transformation profonde de l'Afrique du XXIe siècle. iv) Dans le contexte des politiques libérales prônées par les institutions de Bretton Woods, la confiance excessive accordée aux mécanismes de prix ne tient pas compte de la nécessité d'interventions sélectives de l'État. L'État est obligé d'abandonner toute activité productive: transport, industrie, mines, etc. au profit du privé. Et comme les capacités financières, managériales et techniques du privé africain sont faibles, ce sont les multinationales et quelquefois des entreprises nationales étrangères qui sont chargées de remplir le rôle de l'État africain. Et même les domaines aussi stratégiques que l'énergie, l'eau, les télécommunications, les transports publics et les chemins de fer sont confiés à des multinationales étrangères. La capacité financière de l'État ne lui permet plus de développer les infrastructures physiques, l'éducation, la santé et les services sociaux. Le rôle de l'État semble se réduire à celui d'un partenaire dénué de pouvoir. Cependant, son rôle est indispensable. Il doit apposer par exemple son blancseing au bas des accords dictés par les institutions de Bretton Woods et les sociétés multinationales. 22

Le rôle de l'État rénové en Afrique sera de veiller à ce que la finalité de l'action économique soit l'homme. L'économie ne doit pas tendre uniquement vers la maximisation des bénéfices de l'activité économique; elle doit aussi être l'instrument qui garantit le bien-être des populations. L'Afrique fait face à un grand défi de son histoire. Si aucune amélioration immédiate des conditions de vie de la majorité des populations ne se produit, il y aura un danger réel d'effondrement de la structure socioéconomique et de l'environnement.

D. Le rôle primordial du nouveau leadership
L'effet le plus néfaste de la faillite du leadership africain s'est manifesté par la désintégration des structures sociales. Le leadership africain a failli à sa tâche la plus importante, celle de bâtir des sociétés cohérentes. Il faut souligner que tous les effets négatifs qui ont contribué à déstabiliser les structures sociales sont étroitement liés: la diminution continuelle du revenu par tête d'habitant, découlant du pillage des ressources de l'État par ses propres leaders, le chômage qui ne cesse de s'aggraver, la dégradation des services sociaux provenant de la réduction des dépenses publiques dans ce secteur, la baisse de la qualité de l'éducation et de la formation, la détérioration des conditions sanitaires, la séparation nette entre riches et pauvres, ne laissant aucune place à une classe moyenne, etc. Les masses africaines n'ont plus confiance en leurs leaders. Elles commencent aussi à douter d'elles-mêmes et à ne plus croire à l'avenir. La tâche la plus importante du nouveau leadership africain sera de bâtir une société cohérente où le pouvoir économique ne sera pas dans les mains de quelques personnes, où les compétences seront pleinement utilisées et où les leaders auront à cœur de préparer les générations futures à assumer les responsabilités de demain. Le renouveau politique et économique du Continent exige des leaders exceptionnels dont la mission sera non seulement d'assurer la croissance et le développement économiques, mais aussi de bâtir une société où les conflits latents seront éliminés, le revenu national mieux réparti, les classes sociales unies derrière leur leadership et les valeurs culturelles constamment régénérées. Nous souhaitons que la marginalisation du Continent et la menace de mise en tutelle qui plane sur lui favorisent l'apparition de grands leaders qui iront au-delà des frontières qui séparent les catégories sociales et les diversités ethniques et nationales. Les grands leaders cherchent à marquer leur passage par des réalisations durables, grâce à leur bonne compréhension du leadership. Ils encouragent l'apparition d'un grand nombre de talents dans la société. Les tâches du leadership sont alors partagées entre des gens aux talents exceptionnels de sorte que le leadership domine tous les problèmes cruciaux avec une grande compétence. Le leadership réfléchit donc constamment comment promouvoir le talent et libérer les énergies à l'intérieur des organisations. Les talents ont besoin de défis pour élargir leurs domaines de compétence et aiguiser leur aptitude. La libéralisation de l'énergie et du 23

talent humains demande que l'on se défasse des inégalités et des différences telles que la pauvreté, les préjudices et d'autres handicaps sociaux, dont peuvent être victimes certains membres de la société. L'éducation et la formation sont les meilleurs outils pour supprimer les tares et anomalies sociales. Le leader sait, en effet, que le pouvoir ne doit jamais être concentré dans les mains d'un individu, d'une institution ou d'un groupe social. L'état de droit veut que le pouvoir s'exerce dans le cadre d'une série de contraintes et de contre-pouvoirs: presse libre, discours libres, tribunaux indépendants et non corrompus, citoyens cultivés. Le prix de la liberté, c'est une vigilance sans relâche. Si un leadership fort est appelé à se prémunir contre les centres de pouvoir occultes, susceptibles d'exercer une certaine tyrannie (mafia, clubs et réseaux fermés), il développera, cependant, un secteur privé solide qui peut exiger que le pouvoir rende des comptes. Néanmoins, l'arme puissante pour exiger du pouvoir qu'il rende des comptes est le processus électoral. C'est pourquoi ce dernier doit être protégé jalousement. Cela veut dire qu'il faut enlever tout obstacle à l'inscription des électeurs, assurer des élections libres et préserver leur intégrité. Il faut éviter aussi que le candidat devienne responsable seulement devant ses bailleurs de fonds plutôt que devant ses électeurs. Ce groupe d'hommes exceptionnels, plébiscités par la population, ne peut pas être confondu avec la clique de ceux qui s'efforcent d'isoler le leader patrimonial, qui se gardent de lui faire des critiques, même constructives et loyales, ce dont le leader ad' ailleurs besoin. Les grands leaders rassemblent les populations dans un genre de coalition nationale où chacun, tout en gardant ses particularités, est mobilisé pour un certain nombre d'objectifs primordiaux à long terme qui font l'objet d'un consensus général. Ils parviennent donc à créer une convergence d'idées, à trouver un terrain d'entente sur lequel la collaboration peut s'organiser parmi les différentes couches de la population. Ils s'imposent comme des arbitres qui inspirent confiance aux populations. Le processus politique apparaît par conséquent comme une prise en considération des besoins et des doléances des divers constituants de la société, même s'ils sont conflictuels, et l'initiation des négociations en vue d'arriver à des compromis durables. La tâche la plus ardue du leadership est la régénération des valeurs culturelles. Lorsque celles-ci deviennent désuètes, l'équilibre des structures sociales est menacé. La désintégration des communautés conduit à la dégradation des valeurs sociales. Les leaders comprennent comment et pourquoi les systèmes politiques et économiques vieillissent. Les structures et les mécanismes de fonctionnement des institutions sont conçus pour résoudre les problèmes du moment. Lorsque les problèmes changent de nature, si l'institution créée pour résoudre le problème qui a évolué ne s'adapte pas à ces mutations, on peut craindre sa disparition prochaine ou bien son inutilité totale. La continuité dans l'actualisation des valeurs culturelles, et des objectifs à long 24

terme qui en résultent, est garantie par le renforcement continuel des capacités institutionnelles. Les sociétés traditionnelles exigeaient un haut degré de conformisme social. Les populations d'un pays adhèrent aujourd'hui à des croyances différentes et à des idéologies politiques quelquefois opposées. Elles sont pluralistes et, par conséquent, elles doivent avoir une grande adaptabilité. Les communautés doivent encourager la liberté et la responsabilité individuelles dans le contexte des obligations vis-à-vis du groupe social. Nous devons donc promouvoir un cadre de valeurs sociales revigorées: justice sociale, respect de l'individu, tolérance, coopération, etc., tout en laissant les populations libres d'honorer leurs croyances profondes qui sont, en fait, la fondation de ces valeurs. Ces croyances profondes doivent assurer l'unité dans la diversité. Pour préparer une transition vers un avenir meilleur, nos atouts les plus sûrs sont des hommes et des femmes hautement motivés, ayant un sens élevé de ce qui est important pour l'avenir. Les intellectuels et les penseurs, à cause des idées et des valeurs sociales et morales qu'ils transmettent aux générations futures, sont les plus grandes garanties de notre avenir. Bâtir la société du futur, c'est aussi développer les leaders de demain. Le développement du leadership est un long processus qui s'étend sur plusieurs années. Les leaders sont dans l'obligation de former de jeunes leaders à leurs côtés. Il importera d'attiser l'intelligence, la considération pour soi et pour les autres, la passion d'exceller, l'entêtement dans la poursuite des objectifs, la force de caractère, etc. de ces jeunes leaders. Le talent de leadership se développe en effet à travers des interactions entre les dons innés d'une part, et les qualités à acquérir d'autre part. Relever un défi dépend d'attributs autres que le talent. L'accomplissement d'un rêve nécessite le courage, la décision, la stabilité émotionnelle, la ténacité et l'obstination. Les jeunes leaders apprendront le travail d'équipe. Ils apprendront à se comporter dans l'adversité. Ils sauront quand faire des compromis et quand rester fermes sur leurs positions. On ne peut gérer les autres que lorsqu'on est capable de se gérer soi-même. La prise de responsabilités est au cœur du leadership. Les jeunes leaders doivent savoir que dans la mesure où il y a partage de leadership, il y a aussi partage des responsabilités. La responsabilité implique que ceux qui ont reçu le pouvoir en rendent compte. Les jeunes leaders apprendront très tôt comment arbitrer les disputes entre des personnes de différentes cultures, comment former des coalitions et comment négocier. Les pays africains doivent utiliser les dons naturels des femmes. Elles sont plus intuitives, plus créatives, adaptables, flexibles, douées pour les relations humaines et sensibles aux besoins des autres. Les qualités à acquérir, qui feront d'elles de grands leaders sont: la stabilité émotionnelle et la ténacité. Le leadership doit s'assurer que les talents et les compétences sont bien utilisés. Plus de la moitié des compétences est gaspillée en Afrique à cause de l'égoïsme, du tribalisme, de l'origine ethnique, du régionalisme, de 25

l'esprit partisan, de la différence des croyances religieuses, en un mot, du refus de respecter les valeurs démocratiques. Ce gaspillage des compétences est un des traits du pouvoir patrimonial et de ses réminiscences. Il est la vraie cause du retard économique de la majorité des pays africains. Le leadership doit créer la foi dans le futur. Les leaders ne doivent pas être complaisants. Ils doivent aider les populations à prendre conscience de leurs faiblesses et de leurs frustrations, non pas pour qu'elles doutent d'elles-mêmes, mais pour qu'elles renforcent leur détermination. Le fatalisme influe peu sur le cours des événements. L'avenir appartient seulement à ceux qui ont foi en l'avenir et qui croient en eux-mêmes. Les leaders africains dont on a besoin aideront les populations à comprendre que les objectifs assignés sont réalisables parce qu'elles peuvent influer sur les événements. Elles finiront par être convaincues qu'il y a un avenir meilleur auquel elles peuvent aspirer grâce à leurs propres efforts. Avec une attitude positive envers le futur, les populations auront l'audace et le courage du risque et transmettront cette foi aux autres. Le pouvoir patrimonial a engendré la passivité et le manque d'espoir. Les nouveaux leaders aideront les populations à prendre une attitude positive envers le futur.

E.

L'ébauche d'une vision du futur

Le leadership africain a surtout manqué totalement de vision économique et sociale à long terme. Il ne s'est jamais préoccupé de comprendre les fondements mêmes du développement économique et social, soit par irresponsabilité, soit par pure ignorance. Quels sont les secteurs qui génèrent le plus d'accumulation de capital, qui exercent un effet d'entraînement sur leur milieu, qui emploient le plus de main-d'œuvre ou qui distribuent le plus de revenus? Comment se restructure le processus de développement dans le temps? Quels sont les secteurs moteurs à chaque étape principale? Comment créer une société cohérente au niveau national et régional? Le leader, sinon le leadership, doit avoir une vision claire des objectifs à long terme à atteindre. Sinon, on assiste, comme cela s'est produit dans la majorité des pays africains, à une marche sans direction bien définie, à un piétinement sur place ou pire, à une régression. Aujourd'hui, c'est la culture des arachides, demain la promotion des petites industries, aprèsdemain, la promotion de la nouvelle technologie de l'information, en somme, une absence totale de stratégie de croissance et de développement économiques. Pour éviter cette démarche désordonnée, il faudrait entamer une réflexion sérieuse dans le pays et jeter concrètement les bases d'une stratégie de croissance et de développement économiques. Cette nouvelle génération de leaders est donc appelée à revoir de fond en comble la philosophie de croissance et de développement économiques en Afrique. La mission première des économies nationales est d'assurer le bien-être des nationaux. Or, les choix économiques imposés aux 26

États africains avaient pour but de servir les intérêts extérieurs aux dépens de leurs intérêts nationaux. Les leaders devront mettre à nu certaines de ces politiques trompeuses et certaines manœuvres insidieuses: les mauvaises orientations économiques données aux gouvernements africains et accompagnées de financement, la politique dite de développement basée sur l'exportation des matières premières agricoles et minières, la sécurité alimentaire par l'importation des produits alimentaires, le bradage des biens publics à des intérêts privés extérieurs sous couvert de privatisation, l'opposition à peine voilée à l'émergence d'une vraie bourgeoisie africaine, le refus d'encourager l'industrialisation véritable des pays africains, le blocage sournois de l'intégration africaine sous le faux prétexte de la mondialisation par des organisations internationales publiques et la grande manœuvre frauduleuse de la dette africaine. Guidés par l'intérêt national et décidés à améliorer le bien-être de leurs populations, les nouveaux leaders procéderont à une refonte profonde des orientations et des politiques économiques du Continent. La politique de développement économique visera à articuler les secteurs clefs de l'économie nationale et des économies des pays membres des communautés économiques régionales de manière à construire respectivement un système productif national et un système productif régional complémentaires. L'objectif de ces restructurations économiques est d'atteindre un haut degré d'autosuffisance alimentaire et la mise en place d'une structure industrielle diversifiée et cohérente dans chaque communauté régionale. Cette politique cherchera concurremment à créer un marché élargi régional dont dépendra principalement la production des pays membres des communautés régionales. Le rôle de l'État sera crucial dans les pays africains en voie de croissance et de développement économiques pour le développement des infrastructures, les investissements dans les ressources humaines, l'application des normes dans les divers domaines, la surveillance des mécanismes de marché, la gestion des systèmes d'information et des politiques macroéconomiques, la recherche sur les technologies nouvelles qui intéressent les secteurs clefs, l'information et l'analyse politique dans le processus de décision, la définition de la vision à long terme, l'organisation et l'assistance directe aux sociétés d'économie mixte multinationales dans les secteurs clefs, pour ne mentionner que les fonctions les moins controversées. Le point central de cette stratégie est le démarrage de la croissance, la sélection des secteurs qui vont y contribuer et ensuite la définition des phases successives de ce processus de développement sur une période qui permette de consolider le renouveau économique du Continent. Ce processus de croissance et de développement économiques, pour être rationnel et réaliste, devrait s'étendre sur une période variant de 15 à 25 ans, divisée en trois étapes principales. Chaque étape aura sa dynamique propre. Les étapes se succéderont suivant la rationalité économique. Trois facteurs principaux susceptibles d'accroître la productivité sont de nature à servir d'élément facilitant la transition d'une étape à l'autre. Ce sont: 1) un marché intérieur de plus en plus grand 2) une accumulation de capital, 27

interne ou externe, de plus en plus importante et 3) l'introduction de technologies appropriées de plus en plus performantes dans les secteurs clefs. Les trois étapes successives sont: a) un système productif national et régional axé sur la productivité de l'agriculture, en particulier de l'agriculture vivrière; b) la restructuration des grands marchés régionaux et la création d'unions économiques et monétaires, ayant comme moteur une valeur ajoutée manufacturière appréciable provenant surtout du secteur agroalimentaire et l'intensification du commerce intracommunautaire donnant lieu à une grande circulation monétaire entre les pays membres ; c) un système productif national et régional centré sur l'industrialisation, en particulier les industries de biens intermédiaires et de biens d'équipement, puisant sa dynamique dans une structure industrielle plus intégrée et plus complémentaire. a) Un système productif axé sur la productivité de l'agriculture en particulier de l'agriculture vivrière Un système productif axé sur l'agriculture vise non seulement à accroître la production agricole mais aussi à diminuer le coût du produit agricole obtenu. Il établit un rapport effectif entre l'agriculture et les autres secteurs économiques dans le but de réduire le coût de production agricole et agro-industrielle et d'accroître la valeur ajoutée par la transformation industrielle, par la réduction des prix de l'énergie utilisée non seulement dans l'agriculture (irrigation par pompage et par aspersion), mais aussi dans les industries liées à l' agriculture (engrais, pesticides ainsi que les industries de transformation de produits agricoles), par la réduction des coûts de transport de produits agricoles, par la diffusion en milieu rural de moyens de transport de produits agricoles et d'intrants agricoles, par la construction de routes de desserte dans les zones rurales, par le développement rapide de l'éducation primaire et technique dans le milieu rural et par l'adoption de politiques économiques appropriées, particulièrement de politiques macroéconomiques stimulant la production agricole ( une monnaie stable, des prix agricoles incitatifs, etc.). En effet, des taux de change surévalués peuvent freiner le commerce intracommunautaire. La fIXation des prix agricoles à des niveaux trop bas dissuade les agriculteurs d'affecter leurs maigres revenus à l'achat de semences sélectionnées, d'engrais et d'équipements agricoles appropriés. L'harmonisation des prix agricoles dans chaque communauté économique régionale par l'application des critères économiques convergents, notamment en ce qui concerne les fiscalités intérieures, fera ressortir les avantages comparatifs dont bénéficie chaque pays membre pour les diverses productions agricoles et agroalimentaires. Il est important d'accroître l'offre de produits agricoles alimentaires et d'éviter une augmentation de prix qui pourrait résulter d'une demande accrue, sinon, le revenu réel des travailleurs baisserait, les salaires tendraient vers la hausse et il y aurait une réduction d'emplois. Il est absolument nécessaire qu'une croissance accélérée de la production agricole 28

alimentaire soit accompagnée d'une augmentation du nombre d'emplois, et vice-versa. Si, en effet, la production alimentaire augmente rapidement sans une augmentation parallèle de l'emploi, les prix agricoles baisseront et la production diminuera. C'est pourquoi une augmentation importante de la production agricole se traduisant par une baisse des prix devrait ouvrir la voie au financement de grands travaux. Ces investissements accroîtront les revenus des masses urbaines, stimuleront la demande des produits agricoles et, partant, la croissance de la production agricole. Une augmentation des emplois se traduira par un accroissement de la demande de produits alimentaires. Si les prix augmentent, c'est que la production agricole ne s'accroît pas suffisamment vite malgré l'apport technologique. Une baisse de prix indique que l'impact de l'apport technologique est plus important, ce qui révèle un surplus de la production agricole qui pourrait être exporté. L'échec des pays africains, ou plus précisément la stagnation des économies africaines, provient d'une performance médiocre du secteur agricole, et de l'incapacité de créer et d'utiliser les excédents agricoles pour déclencher la croissance dans les secteurs connexes. Il est bien établi que le développement agricole peut accroître la demande générale de biens et de servIces. Pour obtenir les effets favorables de la croissance agricole, deux conditions sont donc requises: -- L'accroissement de la demande de produits agricoles vivriers doit provenir d'une augmentation du nombre d'emplois prise en charge grâce à une production accrue par une technologie appropriée. Les coûts de production doivent rester bas. En outre, le revenu net doit être en croissance continuelle. -- Les secteurs d'appui à l'agriculture et à l'agro-industrie : énergie, transport, communications, etc. doivent être développés adéquatement. L'agriculture doit générer les investissements nécessaires à sa propre croissance. Les investissements doivent générer beaucoup d'emplois. Tout doit être mis en œuvre pour produire localement les intrants agricoles. Augmenter la production alimentaire peu chère et accroître parallèlement la demande intérieure, tels sont les deux piliers de cette stratégie. En même temps, il est important de construire les infrastructures et les institutions nécessaires: routes, système de marketing de fruits et légumes, provision de crédits agricoles, pour ouvrir l'accès de ce marché de produits alimentaires à un grand nombre de paysans de la région. Le développement de petites et moyennes unités agro-industrielles, la fourniture de biens et services diversifiés, l'électrification rurale, les communications rurales moderniseront les régions rurales. Les investissements dans les infrastructures rurales, l'éducation (primaire) de qualité, l'apport technologique au secteur agricole sont les composantes clefs de la stratégie. Les prix agricoles ne suffisent pas à transformer le secteur agricole. Il faut introduire des technologies appropriées par vagues successives. Dès que la demande apparaît, l'apport technologique doit accroître l'offre par une 29

élévation de la productivité. L'agriculture a besoin aussi d'une maind' œuvre hautement qualifiée pour étoffer les centres de recherche, utiliser efficacement les intrants agricoles et mettre en place un système d'irrigation appropriée. L'activité commerciale doit promouvoir une politique d'autosuffisance alimentaire régionale et continentale. Le commerce intracommunautaire créera la prospérité dans la région. Elle sera basée sur la complémentarité entre les excédents des pays producteurs et les déficits des pays consommateurs. Les statistiques des importations antérieures des produits agricoles alimentaires de l'étranger joueront un rôle clef dans l'analyse des possibilités de commerce intra-communautaire. Il est essentiel d'examiner si la production de la région ne peut pas se substituer compétitivement à terme aux importations. Le commerce régional doit être encouragé dans tous les domaines où les pays membres peuvent bénéficier de l'avantage comparatif, notamment pour les cultures vivrières spécifiques à chaque région: le maïs blanc en Afrique de l'Est et en Afrique Australe, le riz et le fonio en Afrique de l'Ouest, le tef en Ethiopie et en Erythrée. En même temps, les pays membres doivent freiner la consommation de produits agricoles qui ne sont pas produits en quantité suffisante dans la région, par exemple, le blé en Afrique de l'Ouest.

b) La création d'unions économiques et monétaires Il est proposé de créer un marché commun des produits alimentaires dans le but de réaliser l'auto suffisance alimentaire sur le Continent. Les possibilités de commerce intracommunautaire existent pour plusieurs produits agricoles alimentaires et agroalimentaires: les céréales: mil, sorgho, maïs, riz, fonio, tef, etc. ; les tubercules: manioc, igname, pommes de terre, patates douces, etc. ; le sucre, les huiles végétales, la viande et le pOisson. A cause du rôle stratégique du secteur agricole vivrier et du commerce des produits alimentaires agricoles entre les pays membres d'une même communauté régionale, il est important d'adopter des politiques communes agricoles qui viseront à créer une compétition salutaire entre les pays membres des communautés régionales dans le but d'approvisionner les marchés nationaux en produits alimentaires de qualité locaux et peu chers. La création de marchés communs de produits alimentaires dans les communautés régionales d'abord, et au niveau de la Communauté économique africaine ensuite, pour pallier les déficits régionaux, devra donc s'accompagner d'une intensification de la recherche agricole pour produire et diffuser des semences améliorées, d'une politique de production communautaire d'engrais, de matériels et d'équipements agricoles, et du renforcement du secteur agroalimentaire et agro-industriel. Afin d'améliorer l'efficacité du système productif axé sur l'agriculture, il y aura lieu d'achever l'interconnexion des axes routiers communautaires et de réactiver le cabotage le long des côtes africaines. Les pays membres des communautés 30

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