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Les Dernières Années de la Louisiane française

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477 pages

Découverte du Mississipi (1539). — Explorations de Joliet et de La Salle. — D’Iberville fonde la colonie de Biloxi (1699). — Le privilège de Crozat. — La Mothe-Cadillac. — Law. — La Compagnie des Indes Occidentales. — Bienville. — Fondation de la Nouvelle-Orléans (1718). — Guerres des Natchez des Chikachas et des Chaktas. — Le marquis de Vaudreuil.

Avant de raconter l’histoire du gouvernement de Kerlérec et ce qu’il advint par la suite de la Louisiane sous la domination espagnole, il est nécessaire de retracer en quelques lignes la découverte et les origines de cette belle colonie française.

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Marc de Villiers Du Terrage

Les Dernières Années de la Louisiane française

Le chevalier de Kerlérec, d'Abbadie, Aubry, Laussat

AVANT-PROPOS

Parmi les vicissitudes qu’éprouva la Louisiane pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’ensemble de faits qui caractérise le plus étrangement son histoire est certainement le nombre considérable de changements de dominations qu’elle eut à subir. Un créole français, âgé de cinquante ans en 1804, après être devenu espagnol, puis s’être retrouvé pour quelques jours français, finalement se voyait américain ; s’il avait habité sur la rive gauche du Mississipi, entre temps, il aurait vécu quelques années sous le drapeau de l’Angleterre. La Louisiane pourtant, si l’on excepte la Mobile, ne fut jamais conquise par les armes : quelques traits de plume, de temps à autre, décidaient en Europe du sort de sa population et de ses immenses territoires.

Aucune puissance d’ailleurs ne se souciait alors de cette belle colonie : Choiseul, mal informé, n’en avait cure : « L’union avec l’Espagne, disait-il, est plus utile que la Louisiane et beaucoup de possessions américaines » ; l’Angleterre, en 1762, lui préféra les Florides ; l’Espagne, forcée de l’accepter, laissa passer six années avant de se donner la peine d’aller occuper la Nouvelle-Orléans. Les Anglais, par suite il est vrai de la révolte des sauvages, mirent deux années après le Traité de Paris, avant de s’établir aux Illinois ; enfin les Français, pendant le Consulat, ne prirent possession de la Louisiane, qui leur était cédée depuis trois ans, qu’au moment où ils ne la possédaient plus.

On comprendra que souvent dans ces conditions les colons ne savaient plus à quelle nationalité ils pouvaient bien appartenir, d’autant que les traités de cession n’étaient jamais annoncés officiellement que longtemps après qu’ils étaient signés et connus. Cette incertitude, sur un point pourtant si essentiel, fut une des causes de la révolte des habitants de la Nouvelle-Orléans contre le pseudo-gouverneur espagnol Ulloa, soulèvement imprudent dont le résultat malheureux fut de faire couler pour la première fois le sang français en Louisiane.

 

Pendant la guerre de sept ans, les Anglais, malgré leurs victoires au Canada et en Florides, n’osèrent même pas attaquer la Louisiane. Elle dut cet heureux résultat aux habiles dispositions de son gouverneur le chevalier de Kerlérec.

L’histoire a oublié son nom puisqu’il faut, en temps de guerre, pour passer à la postérité, avoir vaincu ou... s’être fait battre. Pourtant Kerlérec a fait mieux que plus d’un conquérant, il a su empêcher les Anglais d’envahir une contrée quatre fois grande comme la France, dont la garnison ne dépassait pas mille hommes et dont les meilleurs soldats, anciens déserteurs, n’avaient pour mettre dans leurs fusils que de la poudre espagnole le plus souvent moisie.

Abandonné par la France, avec des magasins presque toujours vides, il sut néanmoins prendre un tel ascendant sur les sauvages, sa politique à leur égard fut toujours si habile et si loyale, ses mesures étaient si bien concertées que même après son départ et la conclusion de la paix, malgré les efforts de d’Abbadie, de Neyon, de Saint-Ange, les Anglais mirent près de trois ans pour arriver à occuper les Illinois qu’un traité leur avait abandonnés pacifiquement.

Si Aubry, commandant des troupes envoyées au secours de Niagara, ne s’était pas laissé surprendre, cette place n’aurait pas été forcée de capituler, le sort de la campagne de 1759 au Canada restait pour le moins indécis et, l’année suivante, l’entrée en ligne de la puissante nation des Chérakis, que Kerlérec venait enfin d’attirer dans notre alliance et de soulever contre la Grande-Bretagne, pouvait changer la fortune de la guerre. En une saison, les Anglais ne parvinrent pas à soumettre les Chérakis abandonnés à eux-mêmes, que serait-il arrivé si ces derniers avaient été bien approvisionnés et soutenus par les Français ?

Kerlérec fut une belle figure de marin breton, un peu rude parfois, mais sachant vouloir et se faire obéir. Sa devise aurait pu être : Après Dieu, maître à son bord ; car du Roi il ne pouvait être question, souvent la colonie restait plus d’un an sans dépêche de France et, en 1763, les promotions d’officiers demandées en 1732 n’étaient point encore arrivées !

Comme tous ses prédécesseurs, comme les autres gouverneurs de colonies de cette époque, Kerlérec eut de terribles démêlés avec le pouvoir civil représenté alors à la Nouvelle-Orléans par l’intendant M. de Rochemore. Ce dernier eut certainement tort, car en temps de guerre c’est au général à commander.

Quant, à la légère, tous les deux s’accusent réciproquement de concussion, lorsqu’ils se jettent mutuellement à la tête leur « ménagerie » et leur « basse-cour », quand les deux chefs de colonie arrivent à se reprocher la chandelle qu’ils brûlent, ce spectacle est profondément triste. Les épithètes plus que soldatesques dont se sert le gouverneur pour qualifier l’ordonnateur sont, il faut le reconnaître, grandement déplacées, mais que dire aussi de ce dernier qui toujours accuse anonymement avec des : On dit... il apparaît... le peuple croit...

Que peut-on penser de ce fonctionnaire ultra-civil qui, devant le blocus des ennemis, déclare qu’il y a trop de troupes (1,000 hommes) et pas assez de milice, trouve qu’au lieu de soldats on devrait plutôt envoyer des commissaires, des lieutenants de police et des scribes et enfin opine qu’il sera toujours temps de s’occuper des fortifications de la Nouvelle-Orléans quand les ennemis arriveront... et qu’on aura reçu des ordres de Paris !

Rochemore était un homme d’intelligence médiocre, à l’esprit étroit, dont toute l’activité se concentrait à étayer l’importance de ses fonctions et à montrer qu’on ne pouvait rien faire sans son consentement. « Même si ma procédure se trouvait mauvaise, elle était irrévocable », dit-il à propos de la saisie d’un navire, qui faillit amener une véritable sédition ; cette phrase peint son caractère.

En plus des entraves qu’il apporta à la bonne marche des affaires, on doit aussi lui reprocher une insigne faiblesse pour ses partisans, dont il ne voulait pas voir les tripotages et son extrême indulgence pour tous ceux qui venaient grossir son parti. Sa femme, plus active, fut plus coupable : jalouse de Mme de Kerlérec, elle chercha à rendre la vie intenable au gouverneur pour le décider à partir et pouvoir faire nommer à sa place son beau-frère, Gaston de Rochemore. Elle voulait une cour particulière, seulement son hostilité à Kerlérec ne lui permit de réunir autour d’elle que les mécontents.

Composée de quelques braves gens sans doute, simplement aigris par la ruine de leur commerce, ou l’absence des promotions auxquelles ils avaient droit et qui n’arrivaient jamais, et d’un certain nombre de brouillons assez inoffensifs, cette coterie était malheureusement menée par une demi-douzaine d’officiers ou de fonctionnaires peu dignes des places qu’ils occupaient. Spéculateurs en farine, entrepreneurs des travaux du Roi, agioteurs sur le papier-monnaie, leur intérêt particulier passait avant tout : pour effectuer une prise fructueuse, ou vendre hors de prix le peu de grains qu’ils possédaient, ils auraient affamé la Louisiane. Il est triste d’avoir à constater que Belle-Isle, le major de la Nouvelle-Orléans, donna un malheureux exemple en désobéissant, en temps de guerre, à des ordres formels et écrits du gouverneur. On peut juger par là quelle indiscipline régnait dans la colonie.

Kerlérec emprisonna plusieurs des meneurs et en expulsa une dizaine de la colonie ; il agit certainement comme il était forcé de le faire dans les circonstances critiques où il se trouvait, seulement il déchaîna contre lui de terribles haines : Rochemore, dont il avait obtenu le rappel, les officiers qu’il avait renvoyés, l’accablèrent à leur arrivée en France de dénonciations calomnieuses, Alors commença à Paris cette extraordinaire Affaire de la Louisiane, information extra-judiciaire que cinq conseillers du Châtelet parvinrent à faire traîner plus de quatre ans pour l’embrouiller et dont la partialité peut seule égaler l’injustice. Dupont, ce parlementaire si bienveillant quelques années auparavant pour le trop célèbre intendant du Canada Bigot, montre tout ce que les gens de robe pouvaient avoir alors de fiel et de jalousie contre les gouverneurs militaires.

Le parti pris inimaginable et l’exagération évidente de son Rapport furent d’ailleurs sans doute un bien pour Kerlérec, le Ministre ne voulut même pas le lire et ordonna d’en faire pour lui un court résumé. Plus heureux que l’infortuné Lally-Tollendal, l’ancien gouverneur de la Louisiane s’en tira avec simplement quelques mois d’exil à trente lieues de Paris. Cette condamnation, uniquement de forme, n’en était pas moins une profonde injustice.

Praslin, au lieu de déclarer que « bien que le zèle et la probité de M. de Kerlérec soient sans reproches, son gouvernement a été tyrannique », aurait mieux fait de se souvenir de cette note, probablement de la main de Choiseul, qui commente une Feuille au Roi sur les affaires de la Louisiane. « Le gouverneur a bien fait, la misère des peuples est au-dessus de toutes les règles. »

Avec quelques gouverneurs aussi énergiques que Kerlérec, la France aurait sans doute perdu moins de colonies.

 

Dans l’histoire de la Louisiane il y a un autre personnage qui a été souvent trop sévèrement jugé et même calomnié ; il s’agit d’Aubry, le dernier commandant français de la colonie.

Aubry était un très brave officier mais un assez médiocre chef : droit de caractère, il était inapte aux habiletés diplomatiques et peu fait pour déjouer les intrigues. Ne fut-il pas presque le dernier à apprendre la révolution de la Nouvelle-Orléans !

De simple commandant de deux cents soldats, de major d’une place sans territoire, le hasard le fit gouverneur d’une ville sans nationalité, en proie à toutes les cabales. La France se désintéressait d’une colonie ne lui appartenant plus, l’Espagne, qui ne l’avait acceptée que de peur de voir les Anglais s’y établir, ne faisait rien pour en prendre possession ; de plus habiles qu’Aubry eussent été également fort embarrassés.

En but à la malveillance de ceux qui lui reprochaient de ne pas se mettre à la tête de la révolution, mais qui le voulaient néanmoins pour chef, trahi par l’ordonnateur Foucault, il chercha toujours et avant tout à rester loyal à sa consigne et voulut qu’on ne pût pas accuser le gouvernement de la France de complicité ou de duplicité dans le soulèvement.

Quand le général espagnol O’Reilly, avec des forces imposantes, vint occuper la Nouvelle-Orléans et punir l’insulte faite au drapeau espagnol, Aubry crut certainement bien faire en désignant les coupables pour éviter aux innocents des poursuites et empêcher d’inutiles représailles contre la population paisible.

O’Reilly du reste arrivait avec des instructions aussi formelles qu’implacables et tous les malheureux qui tombèrent sous les balles espagnoles étaient déjà soigneusement et longuement dénoncés dans les rapports du haineux Ulloa. Aubry ne pouvait sans doute pas faire changer grand’chose aux ordres du Roi d’Espagne, seulement il aurait dû toujours essayer de sauver ses infortunés compatriotes même s’il les jugeait coupables. On peut lui reprocher de la pusillanimité, voire même quelque égoïsme, on ne doit pas le taxer de « cruauté. »

Six déportations, autant de condamnations à mort, c’était beaucoup trop pour une révolution quelque peu puérile d’enfants terribles sans éducation politique, à qui avant et depuis Kerlérec, on avait sans cesse tout permis. O’Reilly fit à la colonie une saignée cruelle et sans doute inutile, mais, malheureusement, il faut bien constater que ce fut seulement à partir de ce triste jour que disparut de la colonie ce fâcheux esprit de cabale et d’intrigue qui depuis plus de soixante ans déjà désolait la Louisiane.

 

Espérons que des dissensions ou des rivalités analogues ne nuiront plus à l’avenir au développement, voire même à la conservation, de notre empire colonial. Puisse cet affligeant tableau, histoire commune, hélas ! de toutes nos possessions lointaines, servir de leçon à nos compatriotes fixés dans les pays nouveaux.

 

30 Novembre 1903.

SOURCES

La seule histoire de la Louisiane écrite jusqu’à présent en français est celle de Gayarré. Publiée à la Nouvrlle-Orléans en 1851, elle s’arrête en 1770 : plus tard elle a été traduite en anglais et continuée jusqu’à nos jours. Cet ouvrage assez bien étudié, passe pourtant presque complètement sous silence le gouvernement de Kerlérec. Avant Gayarré, un créole de la Nouvelle-Orléans, le juge Martin, avait composé la première histoire de la Louisiane qui mérite ce nom.

Sans vouloir rédiger une fastidieuse bibliographie, citons parmi les auteurs où l’on peut trouver d’utiles renseignements sur notre ancienne colonie :

Hennepin, Le Mascrier, Le Page du Pratz, Dumont, Bossu, Champigny, Baudry des Lozieres, Boismare, Margry, et pour la période de la seconde occupation française, Collot, Barbé Marbois, Laussat, Perrin du Lac, Robin, Bartram, Berquin-Duvallon, etc.

Il ne faut pas omettre les écrivains de langue anglaise, Pittman, Stoddard, Brown, Monette, Jeffrys, Winsor, Parkman, etc.

 

Les sources manuscrites sont nombreuses :

 

Bibliothèque Nationale (Papiers de Margry).

Archives Nationales (Anciennes archives du Ministère de la Marine).

Archives du dépôt des Cartes de la Marine (Cartes et plans).

Archives du Ministère des Colonies (Correspondances des gouverneurs de la Louisiane et Ordres du Roi).

Archives du Ministère de la Guerre (Recueils Amérique).

Archives du Ministère des Affaires étrangères (Correspondances diplomatiques ; Espagne).

Archives du département de Seine-et-Oise (Papiers de la famille Le Breton, etc.).

Archives du département du Finistère (Correspondance de Kerlérec et de sa famille).

Bibliothèque de l’Arsenal (Archives de la Bastille).

 

Papiers de la famille de Kerlérec (États de services, etc.).

CHAPITRE I

Découverte du Mississipi (1539). — Explorations de Joliet et de La Salle. — D’Iberville fonde la colonie de Biloxi (1699). — Le privilège de Crozat. — La Mothe-Cadillac. — Law. — La Compagnie des Indes Occidentales. — Bienville. — Fondation de la Nouvelle-Orléans (1718). — Guerres des Natchez des Chikachas et des Chaktas. — Le marquis de Vaudreuil.

Avant de raconter l’histoire du gouvernement de Kerlérec et ce qu’il advint par la suite de la Louisiane sous la domination espagnole, il est nécessaire de retracer en quelques lignes la découverte et les origines de cette belle colonie française.

La côte orientale de la Floride fut explorée par Ponce de Léon en 1512. Pendant les vingt années qui suivirent, Ortubia, Vasquez de Aillon, Narvaez et Vasquez Coronado reconnurent différents points de la côte nord du golfe du Mexique, notamment Pensacola ; mais l’honneur d’avoir atteint le premier la vallée méridionale du Mississipi revient sans conteste à Fernand de Soto, gouverneur de Saint Jacques de Cuba et ancien compagnon de Pizarre.

Parti d’Espagne avec onze navires, Soto atteignit la Floride au mois de mai 1539, près de la baie de Spirilu Santo, et y débarqua avec un millier de soldats et quatre cents cavaliers.

Pendant trois années, il explora la Floride et les contrées qui devaient plus tard s’appeler la Louisiane. Suivant d’abord la côte jusqu’à l’embouchure de l’Alabama, où les Indiens lui livrèrent de nombreux combats, il continua sa route vers le nord-ouest, atteignit le Mississipi1 et le traversa près de l’endroit où s’élève maintenant la ville de Memphis. Soto parcourut ensuite la vallée de l’Arkansas, franchit la rivière Rouge, puis se dirigea vers l’ouest ; mais il dut bientôt. devant le mécontentement de ses troupes, prendre le parti de revenir sur ses pas. Après trois ans de courses stériles à travers les forêts, les montagnes et les marais de ces contrées sauvages, Soto mourut de fatigue et de découragement sur les bords du grand fleuve américain, sans avoir trouvé les mines, les trésors et les pays fertiles qu’il était venu conquérir.

Sous la conduite de Muscoso de Alveredo, ses compagnons cherchèrent à gagner par terre le Mexique, mais toutes leurs tentatives échouèrent ; de retour sur les bords de la rivière Rouge, ils prirent finalement le parti de construire des navires et réussirent non sans peine à atteindre la mer. Quand ils arrivèrent au port de Panuco, sur la côte du Mexique, leur nombre se trouvait réduit au chiffre de trois cents.

La fin malheureuse de cette expédition et la certitude qu’il n’y avait point de mines d’or dans ces régions dissuadèrent les Espagnols de renouveler aucune exploration de ces contrées.

Pendant cent trente-trois ans, chose à peine croyable, personne ne tenta la découverte de ces immenses territoires2. Ce ne fut qu’au mois de juin 1673 que des Européens, deux Français cette fois, revirent le Mississipi. Leurs noms ne doivent pas être oubliés : l’un était le Père Marquette, moine Récollet, l’autre un négociant du nom de Joliet. Partis du lac Supérieur, ils arrivèrent par la baie des Puants et la rivière aux Renards dans la vallée du Wisconsin et descendirent le cours du Mississipi jusqu’à son confluent avec l’Arkansas.

Sur le conseil des Metchigomias et des Arkansas, qui leur conseillèrent de ne point s’aventurer parmi les tribus guerrières de l’embouchure du fleuve et sachant, qu’à l’endroit où ils se trouvaient, ils n’étaient plus d’ailleurs qu’à dix jours de la mer, Marquette et son compagnon revinrent par la rivière des Illinois et le lac Michigan à la mission de la baie des Puants où ils arrivèrent au mois d’octobre.

Dès qu’on connut à Québec, par le récit de Joliet, les résultats de ce voyage, Cavelier de la Salle3 résolut de se signaler par l’annexion à la France de ces vastes territoires. Possesseur du monopole du trafic des fourrures sur les grands lacs, La Salle comprit qu’il serait plus avantageux de faire passer ses lourdes marchandises par le Mississipi plutôt que de continuer à les amener au Canada.

Fortement appuyé par Frontenac, gouverneur du Canada, il se rendit en France où, grâce à l’appui du prince de Conti, il obtint assez facilement l’argent, les hommes et les approvisionnements nécessaires à son entreprise. Avec un nouveau compagnon, le chevalier de Tonti4, il quitta la France, au mois de juillet 1678, pour retourner en Amérique.

Dès son arrivée à Québec, La Salle prépara son expédition ; mais, en homme prudent, il commença par établir une ligne de postes de ravitaillement, depuis Niagara jusqu’à la baie des Puants. Il se rendit alors sur la rivière des Illinois pour y bâtir un fort ; mais le manque de vivres et la nouvelle qu’un navire. qu’il avait envoyé porter ses pelleteries et ramener des secours. s’était perdu corps et biens sur les lacs, le força bientôt à revenir à Niagara, laissant Tonti et quelques hommes à la garde du nouveau comptoir. Avec quatre compagnons, La Salle accomplit ce voyage de plus de mille kilomètres en soixante-cinq jours seulement, malgré les difficultés de la route, le froid et les attaques continuelles des sauvages.

Passant ensuite à Montréal, le malheureux explorateur apprit que le navire qui lui apportait des marchandises de France venait de sombrer dans le Saint-Laurent. Sans se décourager pourtant, il parvint à réunir quelques ressources et repartit, en août 1680, pour la rivière des Illinois. En arrivant au poste qu’il avait fondé l’année précédente, La Salle eut la douloureuse surprise de le trouver abandonné, ce qui fit qu’on baptisa le fort du nom de Crèvecœur.

Sans provisions, sans cesse attaqué par les sauvages, Tonti, surmontant les plus grandes fatigues et les plus grands dangers, s’était replié sur Michilimakinac, tandis que le Père Ilennepin, avec deux compagnons, avait essayé de remonter le Mississipi mars 1680). Faits bientôt prisonniers par les Sioux, ces derniers avaient été emmenés en esclavage vers les sources du grand fleuve où, au milieu de l’automne, le traitant Du Lhut les rencontra et put heureusement les délivrer. Ce fut pendant ce voyage forcé que le Père Hennepin découvrit le Saut Saint Antoine.

La Salle, ignorant du sort de ses compagnons, fut d’autant plus inquiet que tout le pays se trouvait complètement ravagé par les Iroquois ; il se vit forcé de retourner hiverner au fort des Miamis où, pendant l’hiver, il sut habilement rendre courage aux tribus restées fidèles aux Français. Au printemps, il se rendit à Michilimakinac et bientôt après à Montréal pour chercher des secours et s’entendre avec ses créanciers.

De nouveau, au mois d’août, La Salle quitta le fort Frontenac et rejoignit, le 3 novembre, Tonti au sud du lac Michigan. La troupe qui allait descendre le Mississipi comptait vingt-trois Français et dix-huit Indiens. L’état-major de La Salle comprenait Tonti, le P. Zénobe, Bois-rondet, d’Autray, le notaire La Méterie et le chirurgien Michel.

Après avoir descendu en traîneau le cours gelé de l’Illinois, l’expédition arriva sur les bords du Mississipi le 6 février et s’embarqua le 13, aussitôt après la débâcle. Le 14 mars 1682, La Salle parvenait aux Arkansas, y plantait une croix et prenait possession de toutes ces régions au nom du Roi de France. Le procès-verbal de cette cérémonie fut soigneusement rédigé par le notaire La Méterie, « commis pour exercer la dite fonction pendant le voyage entrepris pour faire la découverte de la Louisiane, par M. de La Salle, gouverneur pour le Roi du fort Frontenac. »

Ainsi se trouva baptisé du nom de Louis XIV le beau pays de la Louisiane.

La Salle atteignit le 9 avril, sans encombre, le golfe du Mexique, puis revint aux Illinois où il construisit le fort Saint Louis dont il laissa la garde à Tonti. A son retour au Canada, le vaillant pionnier trouva sa fortune encore une fois dans un état désespéré : le gouverneur Frontenac avait été remplacé par La Barre, le fort Frontenac venait d’être saisi, le monopole de La Salle confisqué et sa relation de voyage était traitée d’imposture.

L’explorateur dut se rendre à Paris où, heureusement, il put rétablir ses affaires : les confiscations furent levées et La Salle vanta si bien la richesse en forêts et en pelleteries des pays qu’il venait de découvrir que Louis XIV lui accorda quatre navires pour se rendre directement par mer à l’embouchure du Mississipi ; mais Beaujeu, qui commandait l’escadre, passa devant les bouches sans les reconnaître et débarqua l’expédition dans la baie de Saint Bernard ou de Saint Louis (janvier 1685).

Un des navires du convoi avait été pris par les Espagnols, un autre s’échoua probablement par malveillance pour La Salle, enfin Beaujeu, qui détestait La Salle, refusa de débarquer l’artillerie et l’expédition fut laissée presque sans ressources. Le plus fâcheux fut que La Salle ne s’était nullement préoccupé de la capacité ou de la moralité des compagnons qu’il avait emmenés. De terribles dissentiments s’élevèrent immédiatement parmi les nouveaux colons, tandis que La Salle en était réduit à poser lui-même la charpente des bâtiments à construire, faute de menuisiers !

Pendant deux ans, La Salle chercha vainement à retrouver les rives du Mississipi ; finalement, il fut assassiné, le 19 mars 1687, par quelques-uns de ses compagnons révoltés5. Les meurtriers bientôt se prirent entre eux de querelle Plusieurs s’entretuèrent, et les survivants passèrent chez les sauvages ; en 1689, les Espagnols s’emparèrent de l’un de ces derniers, Jean Larchevêque, et l’envoyèrent comme galérien au Mexique.

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L’abbé de La Salle, frère de l’explorateur, avec quelques hommes restés fidèles, parvint au confluent de l’Arkansas, où Tonti, l’année précédente, avait établi un fortin6 et put regagner le fort Saint Louis des Illinois, puis Québec (1681).

Durant plusieurs années, aucune nouvelle expédition ne fut entreprise et la petite garnison que La Salle avait laissée au fort Saint Bernard, sous le commandement du Père Zénobe, fut bientôt massacrée par les Indiens.

Après la paix de Ryswick seulement, un officier de la marine française, Pierre Le Moyne d’Iberville, qui s’était tout particulièrement distingué en Amérique par de nombreux succès remportés sur les Anglais, obtint du Roi le commandement d’une expédition destinée à prendre possession des bouches du Mississipi7. Il partit avec le Père Anastase, un des anciens compagnons de La Salle. et atteignit, le 25 janvier 1699, l’île Sainte Rose de Pensacola. Comme ce port se trouvait occupé par les Espagnols, d’Iberville continua sa route vers l’ouest et mouilla à l’île Dauphine, le 31 janvier. Il reconnut peu après l’île aux Chats, puis les îles de la Chandeleur et, au commencement de mars 1699, atteignit l’embouchure du Mississipi8, l’explora, découvrit le lac Pont-chartrain et revint à la côte fonder le fort de Biloxi (12 avril 1699, ainsi appelé du nom d’une tribu sauvage qui habitait les alentours.

Un mois plus tard, d’Iberville retourna en France chercher du renfort, laissant le gouvernement de la colonie à ses deux frères, Le Moyne de Sauvolle et Le Moyne de Bienville. Ce dernier, au mois de septembre de la même année, rencontra, pendant une exploration des bouches du Mississipi, le capitaine anglais Bess qui, lui aussi, venait pour les occuper, mais le nouvel arrivé se retira devant les assurances de Bienville, qui lui affirma qu’elles se trouvaient plus à l’ouest. Le fort La Boulaye fut immédiatement fondé pour empêcher toute nouvelle tentative d’occupation étrangère.

Bientôt de retour à Biloxi, d’Iberville apporta à son frère Sauvolle une nomination en règle de gouverneur, laissa quelques provisions, puis repartit pour la France en recommandant à Bienville de continuer l’occupation et l’exploration progressives du Mississipi.

Ce fut à partir de cette époque, que Le Sueur, Juchereau de Saint-Denis, le Père Pinet, Charleville, tous animés d’une noble émulation de découvertes, commencèrent à explorer le pays des Natchez, les Illinois, l’Arkansas et le Minnesota. Le Sueur9 remonta le Missouri et alla même fonder jusque sur les bords de la rivière Saint Pierre (Minnesota) un fort dont l’occupation ne fut du reste pas longtemps maintenue par crainte des Sioux10.

A l’embouchure du Mississipi, le fort de la Balise fut commencé ; enfin on parvint à mettre la nouvelle colonie en communication régulière avec les établissements des Illinois : les Pères Davion et Montigny furent les deux premiers visiteurs qui arrivèrent à Biloxi en descendant le fleuve.

Sauvolle mourut le 22 août 1701 ; Bienville prit le commandement jusqu’au retour de son frère d’Iberville, qui eut lieu au mois de décembre de la même année. Entre temps, on ne tarda pas à s’apercevoir que l’emplacement de Biloxi, entouré de sables incultes, était mal choisi et les nouveaux colons se transportèrent pour la plupart à l’île du Massacre que l’on rebaptisa île Dauphine.

De nouveau, en mars 1702, d’Iberville quitta la colonie. Il espérait être bientôt de retour, mais il resta longtemps malade en France et mourut au mois de juillet 170611, sans avoir revu la Louisiane, alors qu’il commandait à la Havane une escadre envoyée pour ravager les colonies anglaises.

La France se trouvant de nouveau en guerre avec l’Europe, les ministres ne pensèrent plus au nouvel établissement et laissèrent Bienville se débattre contre le manque d’approvisionnements, les menaces des Indiens et les factions qu’entretenaient contre lui l’ordonnateur La Salle et le curé La Vente.

L’infortuné gouverneur n’avait à sa disposition qu’une cinquantaine de soldats. Avec l’aide de Tonti, il parvint néanmoins, après une première tentative infructueuse, à brûler le camp des Alibamous qui s’étaient soulevés à l’instigation de traitants anglais.

Si la colonie en peu de temps avait acquis un grand développement territorial, la population au contraire diminuait. Un navire amena bien quelques soldats, des colons, voire même des jeunes filles à marier, mais ce renfort si attendu devint un fléau pour la colonie, car il introduisit une terrible épidémie de fièvre jaune dont moururent Tonti et beaucoup d’habitants (1704).

Le commerce n’existait toujours pas (le premier navire marchand qui aborda dans la colonie n’arriva qu’en 1707) ; aucun défrichement n’ayant été entrepris, tous les vivres venaient de Saint-Domingue, aussi suffisait-il qu’un bateau vint à manquer pour qu’éclatât immédiatement une disette effroyable. La population de la colonie était de 279 Européens et de 60 Canadiens « presqu’autant Indiens que Français ». Le dénombrement du bétail fournit, à cette époque, les chiffres suivants : 4 taureaux, 8 bœufs, 50 vaches, 40 veaux, 1,400 cochons et 2,000 poules.

La mort d’Iberville donna encore plus d’audace au parti de l’ordonnateur, et la situation était devenue tout à fait intenable dans la colonie, quand le Ministre prit le parti de rappeler Bienville et La Salle et d’envoyer pour les remplacer Muys et Diron d’Artaguette.

Le nouveau gouverneur mourut à la Havane. Seul, l’ordonnuteur d’Artaguette atteignit son poste (février 1708). Chargé de faire un rapport sur ce qui s’était passé dans la colonie durant les dernières années, il s’honora grandement en concluant à la complète innocence de Bienville et aux torts de son prédécesseur La Salle.

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