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Les Deux Algérie

De
334 pages

6 Avril. — C’est le dernier jour du Ramadan, vers huit heures et demie du soir. Il a plu toute la journée... Détrempée, boueuse, Alger s’enveloppe d’une brume humide, froide, pénétrante. Les becs de gaz jettent sur les édifices une lueur incertaine...

Passant sur la place du Gouvernement, dont l’asphalte a des reflets de glace fondante, je vois, dans la nuit, une foule de fidèles s’engouffrer sous la basse voûte de la mosquée Djema-Djedid.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Georges Viollier
Les Deux Algérie
A mon ami PAUL SEIPPEL. Bien souvent, au cours de nos voyages, nous nous so mmes rencontrés, par une bizarre destinée, sous les latitudes les plus diverses. Un jour, par hasard, nous pénétrions ensemble dans la Pinacothèque de Munich. Quelques années plus tard, nous nous croisâmes dans un sentier perdu des Alpes. Une fois, nous nous sommes trouvés face à face, à Amsterdam, devant lade nuit, Ronde et, durant quelques jours, nous avons échangé nos impre ssions sur des Rembrandt, des Franz Hals et des Van Ostade. Une autre fois, t’en souvient-il, nous nous rencontrâmes un soir à Florence, à quelques pas de la cathédrale. Te rappelles-tu encore ce cocchierefacétieux qui nous conduisit aux Cascines... ? et, surtout, ce capiteux vin de F alerne que nous bûmes à la Piazza Santa Maria della Croce, et qui nous incita à réciter des odes d’Horace, comme de frais échappés du collège ? Puis, pendant longtemps, je perdis ta trace, et pour cause : tu faisais le tour du monde, d’où tu rapportas tes délicieux souvenirs :Terres lointaines. Plus récemment, enfin, le destin m’a conduit à deux reprises en Algérie, et, à mon grand étonnement, je ne te rencontrai, ni dans une mosquée, ni à la Kasba, ni dans les vastes solitudes du Sahara. J’en ai conclu que tu d evais ignorer ce coin de terre... Ne serait-ce que pour toi, cher ami, je ne regretterai s pas d’avoir écrit ce livre, qui, je l’espère, t’engagera à reprendre tes déambulations favorites, et te servira de guide dans cette contrée si riche en impressionsforteset en tableaux étincelants. Georges VIOLLIER.
PRÉFACE
 — L’Algérie, me direz-vous, est trop connue ; elle a déjà été décrite par tant d’écrivains illustres... sans compter les autres...  — Eh quoi, grands et petits, chacun ne peut-il pas avoir une vision, une optique différentes ?  — Mais votre titre ? que signifie-t-il ? Jusqu’ici les géographes, les historiens, les littérateurs ne signalent qu’une seule Algérie... où diable allez-vous prendre la seconde ?  — Les deux Algérie, les voici : l’une pittoresque, l’Algérie du touriste, dusnob vaguement phtisique, de l’artiste, voire même du co lon dilettante qui possède ses deux ou trois hectares et dix mille livres de revenus, e n rente française. Cette Algérie-là, oh ! elle est charmante, vibrante... Dès qu’il fait trop chaud, on l’abandonne pour des contrées plus clémentes. Tout à côté, il y en a une autre, l’Algérie coloniale, celle qu’on ne quitte pas en été, pays riche en céréales et en vignobles, mais aussi en déceptions, en tristesses, en duperies de toutes sortes. Ces deux Algérie, si différentes, je les ai vues toutes deux, l’une avec l’œil de l’artiste, l’autre avec l’œil de l’observateur. Dans la première partie de ce volume, on trouvera des fragments et récits de voyage, des sensations, des impressions de toute nature, la plupart croquées sur le vif, d’autres évoquées à ma mémoire après plusieurs mois. Dans la seconde partie, j’ai synthétisé sous forme de nouvelle ce qu’un séjour prolongé chez les colons m’a fait voir de cette existence to ute de luttes, et souvent, hélas ! de défaites. Le colon a, en effet, à lutter contre trois éléments : la nature, l’indigène et... l’usurier. Devant cette triple alliance, c’est rare qu’il ne succombe pas. Le grand malheur de l’Algérie, c’est la rareté des colons aisés. Le Français qui a de la fortune, ne voulant pas se résoudre à s’expatrier, laisse les riches colonies qu’il pourrait exploiter avec fruit à la merci de déclassés, de gens qui n’ont que peu de chose à perdre, et d’une poignée d’usuriers. Tel est, ou à peu près , le fond de la population rurale algérienne. Ces colons débutent généralement avec quelques épav es d’une fortune qu’ils engagent dans de mauvaises conditions, pour acheter une propriété grevée de lourdes hypothèques... L’inexpérience, les mauvaises années aidant, ils s’enferrent de plus en plus... l’usurier, comme un oiseau de proie, arrive, et rafle l’argent et la propriété. Ruiné, le « hardi pionnier de la civilisation » revient à Alger, y végète quelques mois en empruntant à des amis, postule une place officielle , et, s’il a des protections, devient... cantonnier, concierge d’un bâtiment municipal ou bu reaucrate, selon la valeur de ses pistons. Telle est l’histoire lamentable de tant de colons ! Pour coloniser en Algérie avec quelques chances de succès, il n’y a, je crois, que deux alternatives : Ou bien y aller sans un sou. Dans ce cas, on est sûr de ne rien perdre, et, avec de la patience, de la rouerie, du travail et beaucoup de veine, on peut se faire une petite pelote. Ou bien posséder cent ou deux cent mille francs et en risquer la moitié — mais pas plus — dans le pays. Encore faut-il une prudenc e excessive, une défiance de tous les instants, être constamment sur la brèche, et plus commerçant qu’agriculteur. Il faut se défier de tout le monde et ne jamais emprunter. Un très haut fonctionnaire, que je ne veux pas nomm er, disait à un jeune administrateur fraîchement débarqué, et qui, sans avoir jamais mis les pieds en Algérie,
allait gérer les intérêts d’une commune : « Méfiez-vous des indigènes, mais méfiez-vous surtout des colons. » Cette phrase — presque officielle — sera - la justification de ma seconde partie. Avant de terminer cette trop longue préface, je tiens cependant à me défendrea priori d’une critique que je prévois. On m’accusera peut-être de parti pris de dénigrement. Loin de moi toute pensée de ce genre, car je l’aime , l’Algérie, malgré ses défauts, comme on aime un enfant gâté. J’y retournerai, et q ui sait ?... déjà j’ai comme une nostalgie de ce pays du soleil... mon œil réclame cette mer bleue, ce ciel bleu, ces vastes horizons et ces petits Arbis jouant dans la poussière blanche... Il ferait bon finir ses jours là-bas. Mon but, au contraire, en racontant ce que j’ai vu, est d’abord d’encourager les touristes, artistes ou amateurs d’impressions un peu variées, à faire un voyage dans ces contrées. Il est, en outre, et surtout, non de détourner le colon de s’y rendre, mais de le mettre en garde contre les dangers qu’il ne manquera pas de courir. Si, lorsqu’il aura lu mon récit, il se sent encore la force de tenter la lutte, qu’il y aille : un bon averti en vaut deux. Il sera à peu près sûr de vaincre.
La plupart des récits qui suivent ont été publiés dans différents journaux et revues de Paris. Je tiens à remercier spécialement leTour du Mondeet laRevue hebdomadairede l’hospitalité qu’ils m’ont accordée. L’AUTEUR.
L’Algérie pittoresque
Premières Impressions
La Fin du Ramadan
6 Avril.— C’est le dernier jour du Ramadan, vers huit heures et demie du soir. Il a plu toute la journée... Détrempée, boueuse, Alger s’enveloppe d’une brume humide, froide, pénétrante. Les becs de gaz jettent sur les édifices une lueur incertaine... Passant sur la place du Gouvernement, dont l’asphalte a des reflets de glace fondante, je vois, dans la nuit, une foule de fidèles s’engouffrer sous la basse voûte de la mosquée Djema-Djedid. Tous ces burnous jaunâtres et sales e ntrent là avec une sorte d’inconscience moutonnière, de hâte instinctive évo quant en moi l’idée vague d’un troupeau de moutons qui se précipiteraient, s’empileraient, luttant pour passer la porte qui les mène à l’abattoir. Non sans regret, je jette un excellent cigare algérien de deux sous, et je pénètre, moi, profane, dans le saint lieu. M’attendant à assister à quelque scène ridicule ou puérile, j’avais esquissé un petit sourire de satisfaction, de supériorité, me compara nt modestement au berger qui conduirait ce troupeau passif et stupide. Une fois dans l’intérieur, je dus cependant en rabattre. Dans la nef centrale faiblement éclairée et sous le s voûtes sombres des bas côtés, une masse blanche, mobile, une sorte de mer, un bru it sourd, intermittent, de corps tombants. Tous serrés, côte à côte, les Arabes enveloppés de leurs burnous se lèvent et s’abaissent, tantôt ensemble comme une grande lame, tantôt isolément, çà et là, par saccades, comme des vagues brisées. Et cette mer étrange, capricieuse, s’agite, soulève ses flots, aux sons monotones des litanies chantées par une voix en mineur, tout au fond de l’église, dans les profondeurs mystérieuses de l’abside. La mosquée de Djema-Djedid, en effet, — notons-le e n passant, — offre ceci de bizarre qu’elle possède une abside ; elle fut construite, dit la légende, d’après les plans d’un esclave chrétien qui lui donna, pour jouer un vilain tour à Mahomet, la forme en croix de nos églises catholiques. En voyant ces pieux fidèles, drapés dans leurs burn ous, majestueux comme des prêtres grecs dans leurs chlamydes, se prosterner n us pieds, la tête contre le sol, dédaigneux des vaines images, des vierges coloriées , croyant quand même, malgré leurs défaites, malgré leur déchéance, en leur Dieu invisible, je ne pouvais me défendre d’une admiration suprême. Mon scepticisme tombait, vaincu devant cette foi inébranlable, intangible..... Me retournant, je vis à mes côtés une vingtaine d’E uropéens, venus comme moi en curieux, et qui, bêtement, avaient l’air de regarder ces « barbares » avec compassion. Vrai, j’eus à cet instant honte de mes compatriotes et de mes coreligionnaires. Ils étaient laids, ignobles, dans leurs antiesthétiques guenilles européennes, leurs vestons à carreaux, leurs cols sales, leurs pantalons montrant la corde aux genoux, leurs souliers-éculés, et gardant sur la tête, selon l’ordonnance du rite musulman, leurs feutres mous informes ou leurs chapeaux melon graisseux. Deux vo yous ivres titubaient et se poussaient les coudes en ricanant. Devant ce contraste, ne m’était-il pas permis de me demander de quel côté était la civilisation, quels étaient les barbares ?... A l’entrée de la nef se trouve, en guise de bénitie r, une fontaine avec un petit bassin-circulaire où les musulmans viennent se laver les pieds, les jambes, les bras, la tête, se gargarisent, se mouchent avec les doigts, se font des ablutions dans toutes les règles. Ils
passent ensuite derrière une cloison, et vont procéder dans l’ombre à d’autres ablutions plus intimes. Là-dessus un badaud de s’écrier judicieusement : — On prétend que les Arabes ne sont pas propres ; ils sont plus propres que nous ! — Parlez pour vous, lui dis-je. Je ne fais pas ma toilette à l’église, mais je la fais tout de même. 7Avril.— Le carême mahométan est terminé. Les Arabes qui ont prié jusqu’à minuit et fait la noce jusqu’à l’aube, bien qu’un peu las sont debout, rasés de frais, bien lavés, ils sont en fête. La Kasba est méconnaissable. Partout des burnous propres. Quelques-uns, oh ! pas tous ! sont d’une blancheur éblouissante. Les musulmans ont quitté leurs airs sombres et défi ants. Ils se promènent presque gaiement, oubliant les jeûnes et les privations dan s l’allégresse présente et l’espérance des festins futurs. On devine dans leurs yeux noirs des visions de moutons rôtis et de montagnes de couscous. Il y a dans l’air comme des odeurs de repas pantagruéliques. Dans les grandes artères, c’est un va-et-vient inde scriptible. Des bandes de nègres parcourent les rues, exécutant des danses folles, avec accompagnement d’un orchestre infernal composé d’une grosse caisse et de castagne ttes en fer qu’ils agitent avec frénésie. Les têtes rondes de ces moricauds, leurs longs membres noir d’ébène se détachent sur leurs burnous blanc de neige avec une telle violence qu’on a peine à croire qu’ils forment un tout. Ils vont chantant et dansant, avec leurs larges faces épanouies, quémandant des gros sous. Ils y mettent une telle bonhomie que quelques Arabes se laissent aller à dénouer les cordons de leurs bourses de cuir. Et ces noirs sont là, dans le grouillement de la rue de la Lyre, occupant toute la chaussée, débordant s ur les trottoirs, interceptant la circulation, accaparant la rue avec l’exubérance de leur race bruyante et enfantine. Tout à coup, la musique cesse. La foule d’Arabes, de Maures, de Kabyles rassemblés-autour des nègres s’écarte pour laisser passer un landau dans lequel deux indigènes à barbe blanche, en riches costumes, se prélassent gravement. Des Arabes en voiture ? Phénomène très rare. Ce ne peut être que des marabo uts. La foule court derrière eux. On arrête les chevaux. Maures et Kabyles se précipitent vers les augustes personnages, baisent, qui les les pans, qui les manches de leurs vêtements. Les deux vénérables bonshommes se laissent faire avec beaucoup de dignité. Puis la voiture repart, suivie de quelques Kabyles qui voudraient toucher encore les saintes frusques des marabouts et la musique nègre reprend de plus belle. Les rues regorgent de monde. C’est un éblouissant m éli-mélo de costumes bizarres,. un miroitement de couleurs brillantes, un assourdissement de sons criards. Les Arabes s’appellent entre eux. Ce sont desMohamed ! desAhmed !aspirations des d’hvous à déchirer les oreilles, lancées avec le bruit d’une machine qui crache la vapeur. Les amis s’embrassent avec effusion sur l’épaule, sur les mains. Des petits Arbis poussent des cris gutturaux. Le temps est merveilleusement beau. Après plusieurs jours de pluie, le ciel bleu au-dessus des maisons de la Kasba, le chaud soleil du printemps jettent dans ces rues une lumière, une clarté intenses. Je vais de ruelle en ruelle, gravissant des rampes irrégulières, pénétrant sous des voûtes sombres, redescendant par des rues si étroit es que deux personnes qui s’y rencontrent ont de la peine à passer.