//img.uscri.be/pth/8a3ad3e837c5b13fe749e138e894e6259be4e839
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES DIFFICULTÉS DE RECRUTEMENT EN PÉRIODE DE CHÔMAGE

De
175 pages
Les difficultés de recrutement semblent contradictoires avec la persistance du chômage. Plutôt que de nier cette situation, ce livre en démontre les mécanismes et propose des pistes d'action. L'histoire montre que les difficultés de recrutement apparaissent périodiquement depuis plus d'un siècle. Les métiers concernés varient selon les pays et leur culture. L'orientation et le système de formation, la réalité et l'image des métiers difficiles, les politiques de transport et de logement, forment un système sur lequel il est possible d'agir.
Voir plus Voir moins

Les difficultés de recrutement

en période de chômage

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
A. GIRÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions,2000. Philippe ALONZO, Femmes et salariat, 2000. Jean-Luc METZGER, Entre utopie et résignation: la réforme permanente d'un service public, 2000. Pierre V. ZIMA, Pour une sociologie du texte littéraire, 2000. Lihua ZHENG et Dominique DESJEUX (eds), Chine-France, Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines, 2000. Guy CAIRE et Andrée KARTCHEVSKY, Les agences privées de placement et le marché du travail, 2000. Roland GUILLON, Syndicats et mondialisation, 2000. Rodolphe CHRISTIN,L 'imaginaire voyageur ou l'expérience exotique, 2000. Christophe GUILLUY, Atlas des fractures françaises, 2000. Claude GIRAUD, Univers privés et publics, dynamiques de recompositions, 2000. Jean-Pierre SIRONNEAU, Métamorphose du mythe et de la croyance, 2000. Pierre BANNIER, Les microsociétés de la littérature pour la jeunesse. L'exemple de Fantômette, 2000 Anne COY A, Au service de l'Église, de la patrie et de la famille. Femmes catholiques et maternité sous la Ille République, 2000.

~L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7475-0088-8

Arnaud Du Crest

Les difficultés de recrutement en période de chômage

Préface de Jean-Baptiste

de Foucauld

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur La société duale, in Lafièvre des Technopoles, dir. Jacques de Certaines, Editions Syros, Paris, 1988 Scénarios pour le travail et la formation, Editions L'Harmattan, Paris, 1997

Remerciements Notre réflexion sur les difficultés de recrutement a été initiée au sein d'un groupe de travail de l'Observatoire Régional de l'Emploi et de la Formation des Pays de la Loire au cours de l'année 1998. Un premier rapport a été diffusé à cette occasion. Nous avons élargi l'analyse à l'occasion d'interventions sur ce thème dans la région, puis de la publication de deux articles, l'un pour Travail et Emploi
(juin 1999 J, l'autre pour la revue Futuribles (juillet 2000 J. La partie historique a été en grande partie inspirée par les travaux de Gérard Noiriel. Nous sommes ainsi passés progressivement de la notion subjective de pénurie de main d'œuvre, à celle de pénuries de compétences, interprétation d'un point de vue de formateurs, pour nous arrêter à l'expression de difficultés de recrutement, qui n'induit pas d'analyse

a priori.
Nous tenons à remercier tous nos partenaires pour leur appui et leurs contributions.

Préface
Les difficultés de recrutement des entreprises sont devenues l'un des leitmotiv de nos journaux quotidiens. La reprise de la croissance explique largement cette situation. Situation pleine de risque: c'est un gâchis économique puisque les entreprises concernées risquent de moins développer leur production dans le temps même où le taux de chômage reste très élevé. Du coup, la tentation des explications simplistes, toujours ravageuses, risque de devenir forte et de cristalliser l'anomalie: c'est la faute aux entreprises qui ne savent pas se positionner sur le marché de l'emploi ou proposent des conditions de travail insuffisantes disent les uns; c'est la faute de l'appareil de formation, tant initiale que continue, qui n'est pas adapté, disent les autres; c'est la faute aux chômeurs qui ne veulent pas changer de travail ou de région, pratiquent le travail au noir, et préfèrent vivre chichement d'allocations de chômage ou de minima sociaux, disent les troisièmes.

Il est donc urgent d'y voir clair et d'agir efficacement. Sinon, à la perte économiques'ajouteraun regard d'exclusionsur les chômeurs, ce regard qui rend les chômeurs responsables de leur chômage et s'exonère de toute responsabilité à leur égard, accroissant ainsi le mal. Car le noyau dur du chômage ne sera que difficilementréduit par la croissance. Celle-ci diminue mécaniquement le chômage conjoncturel, aisnonlechômagestructurel. nticipons,et anticipons m A à juste temps: dès maintenant, préoccupons-nous de trouver des solutionsaux difficultésde recrutementdes entrepriseset pour cela, commençonspar analyserle phénomène.
C'est ce à quoi s'attache Arnaud du Crest dans ce livre qui vient à point nommé et lui permet de faire partager une expérience déjà longue d'acteur de la formation, d'animateur de recherche et de militant associatif. Après avoir été délégué régional d'un fonds d'assuranceformation, Arnaud du Crest a en effet été délégué régional de la mission "nouvelles qualifications" ; il est, depuis 8 ans, directeur de l'Observatoire régional de l'emploi et de la formation des Pays de Loire. fi est par ailleurs responsable du groupe de Nantes de Solidarités nouvelles face au chômage, où le point de vue du chercheur d'emploi, confronté à ses propres difficultés personnelles et aussi à l'opacité du marché de l'emploi, peut être analysé concrètement.

Il faut partir du fait que le marché du travail n'est pas un marché commeles autres; il ne serajamais pur et parfait. C'estque l'homme n'est pas une marchandise. Le marché du travail est segmenté, et doublement, sur le plan local et par métier. Il n'est donc jamais parfaitementéquilibré.
Certes, l'ampleur des déséquilibres varie, aussi bien au plan local que national, aussi bien au plan géographique que professionnel. Encore faut-il les mesurer convenablement. Arnaud du Crest montre que ce n'est pas si facile et que les principaux indicateurs existants (l'enquête de conjoncture de l'Insee) sont à la fois majorés par ce qu'il appelle plaisamment l'effet loupe, l'effet myopie, l'effet mouton et minorés
par évaporation ou par ce qu'il appelle l'effet qualité (les employeurs réduisent leurs exigences de qualification pour surmonter une difficulté

8

de recrutement). Enfin, les difficultés de recrutement peuvent être plus ou moins médiatisées. Elles le sont à l'évidence plus aujourd'hui qu'hier. L'on risque ainsi de surestimer l'impact sur le chômage des difficultés de recrutement. Arnaud du Crest nous invite, sur ce point, à raison garder: selon lui, si, par miracle, ces difficultés étaient, d'un coup levées, le chômage ne serait réduit que de 10 %. Cela cOlTesponden gros à une année de bonne croissance. Ce n'est pas si mal. Cela n'explique pas tout. Cela vaut la peine d'agir. Arnaud du Crest plaide délibérément, et à juste titre, pour une approche systémique. C'est que les difficultés de recrutement sont tantôt conjoncturelles, tantôt structurelles, tantôt quantitatives, tantôt qualitatives. Les causes varient d'un métier à l'autre, d'une branche à l'autre. Elles sont dues aussi bien à l'image négati ve de certains métiers, qu'aux conditions de travail qui s'écartent vraiment trop des conditions de vie proposées par ailleurs, aussi bien aux méthodes de recrutement trop prudentes et trop fondées sur le diplôme et pas assez sur l'expérience ou l'habileté, qu'à notre système de formation qui privilégie la formation générale et néglige la fonnation technique ou la plurivalence. Les éléments historiques, les minima sociaux jouent également un rôle. Bref, il faut, au cas par cas, établir un diagnostic, faire une analyse de contexte, remonter aux causes et définir une stratégie. Celle-ci est nécessairement multifactorielle, implique de nombreux acteurs qui doivent se coordonner entre eux, et est d'autant plus féconde que le dialogue entre eux est riche, ouvert et documenté. Dans ce roman policier, il n'y ajamais un seul coupable, mais toujours plusieurs responsables!
En 1990, les difficultés de recrutement étaient déjà voisines de celles que l'on constate actuellement et le cabinet Bernard Brunhes Consultant avait alors fait le diagnostic qu'il n'y avait pas d'inadéquation majeure entre le système éducatif et le système productif, mais une multitude

d'inadéquations qualitatives. Il plaidait pour un effort accru d'anticipation des entreprises et pour un réexamen des modalités de construction des qualifications. Peu de progrès ont été réalisés depuis 9

lors; on s'est peu préoccupé de maintenir l'employabilité des salariés peu qualifiés de plus de 45 ans et on les a envoyés en préretraite; on a trop cru que les chômeurs devaient aller vers les emplois non pourvus, sans recourir assez à la triangulation; le système éducatif a, finalement, peu évolué et ne sait toujours pas distinguer et cumuler niveau général et niveau professionnel.

Il est plus que temps de rattraperle temps perdu.C'est le messagede ce livre très riche, documenté et stimulant qui aidera tous ceux qui se sentent concernés à mieux maîtriser le "scrabble de l'emploi".
Jean-Baptiste de FOUCAULD Ancien Commissaire au Plan Président de Solidarités Nouvelles face au Chômage

10

Introduction
Pénurie ou difficultés de recrutement?
Depuis plus de deux ans, plus une seule rencontre avec des employeurs

sans que l'on ne parle des difficultés de recrutement, plus un seul agent de l'ANPE qui ne déplore ces candidats introuvables, plus un mois sans que les journaux régionaux ne citent une entreprise à court de main d'œuvre. L'ANPE revient à ses origines: qui se souvient que cette institution a été créée en 1967 pour aider les entreprises à trouver des candidats aux offres d'emploi? Dans le domaine agricole, pendant les années de surproduction agricole en fruits, on jette, on brule des pommes ou des pêches, mais il peut y avoir tension sur les poireaux ou les artichauts. Dans le domaine de l'emploi ce n'est pas parce qu'il y a une" surproduction n globale d'actifs (donc un manque d'emplois) qu'il n'y a pas en même temps un manque sur des compétences spécifiques. Nous sommes ainsi en

situation de surproduction de brevetés en secrétariat ou dans les professions" sanitaire et social", de diplômés en aménagementde l'espace,maisen fortetensionsurlesouvriersplâtrierset lesingénieurs logistique.
Il est toujours difficile pour nos esprits occidentaux d'accepter la coexistence de deux contraires, de l'eau et du feu. Quand il faut se rendre à l'évidence, on invente un mot, faute d'expliquer, ou d'accepter le phénomène. La stagflation traduisait l'incompréhension d'une inflation en période de stagnation, les working-poors la misère des salariés gagnant moins que le revenu minimum. Il nous faudra sans doute inventer un mot pour la coexistence du chômage et des difficultés de recrutement, aussi incompréhensible pour nous que de mourir de soif sous la pluie. Nous entendons ci-après" pénurie Ilcomme une Ildifficulté ressentie à recruter sur un métier donné ". Il ne s'agit donc pas toujours d'un manque absolu, mais d'une difficulté relative à celui qui l'exprime, et au métier recherché. Les déséquilibres du marché du travail sont inhérents à tout marché libre. Le problème n'est donc pas celui des tensions, mais celui de leur régulation. Deux questions orienteront notre réflexion: - ces déséquilibres sont-ils durables, ou se régulent-ils à court terme? La situation d'aujourd'hui est-elle si nouvelle? - pourquoi les chômeurs ne se dirigent-ils pas vers les métiers qui recrutent, puisque le niveau n'est plus, pour nombre d'entre eux, un obstacle d'accès? Peut-on considérer les chômeurs comme un réservoir de main d'œuvre? Le problème n'est pas celui des difficultés de recrutement de façon générale. Il y a toujours eu ces difficultés en période de croissance en France, ainsi qu'aujourd'hui dans les autres pays développés. Le problème économique est celui de pénurie dans des métiers pour lesquels les solutions habituelles de substitution ne fonctionnent plus, soit par tarissement des flux pour les métiers de base (immigration des pays moins développés pour des métiers du bâtiment, de

12

l'agriculture. ..), soit parce que les compétences sont recherchées au même moment, par l'ensemble des pays développés (informatique, médecine bientôt). Le problème social est celui de la permanence d'un chômage de longue durée malgré ces difficultés de recrutement. Un certain nombre d'employeurs préfère perdre des marchés, plutôt que d'embaucher du personnel n'ayant pas les compétences souhaitées. L'économique rejoint le social. Les pertes du marché - réelles dans le bâtiment, la construction navale de plaisance, l'agroalimentaire se traduisent en pertes d'emploi (ou de croissance d'emploi). Ces employeurs préfèrent la sécurité d'une situation connue et maîtrisée, à l'inconnu d'embauches incertaines. Parallèlement, des chômeurs de longue durée craignent de reprendre un emploi, par peur de revivre des situations d'échec. La situation du chômage, même faiblement indemnisé, est mise en balance avec l'inconnu des emplois précaires ou éloignés. C'est globalement la préférence pour le chômage. La reprise de la croissance depuis 1998 est à la fois une chance et un risque. Une chance car l'offre d'emploi augmente. Mais aussi un risque parce que l'offre est exigeante, la croissance avive la concurrence. Ce risque se traduit par la permanence de la catégorie des chômeurs de plus d'un, deux ou trois ans inscrits à l'ANPE. C'est ce que perçoivent aussi les associations d'aide aux chômeurs(l) avec une différenciation grandissante entre les accompagnements" coup de pouce" qui aboutissent rapidement à un emploi, et des accompagnements de longue durée, sur plusieurs années, sans que l'on puisse parfois en prévoir le terme. L'amélioration de l'emploi est une amélioration de surface, qui ne touche pas au fonds de l'exclusion.

L t entrepreneur et le formateur
Je cherche un maçon qualifié depuis quelques mois, pas moyen de trouver. L'ANPE en a des dizaines dans ces fichiers, mais il n'yen a aucun de disponible! Et ils m'envoient des branquignols, qui restent deux jours, ou qui sont incapables de lire un plan. L'intérim n'a plus
1 Comme Solidarités Chatenay Malabry.

-

nouvelles

face au chômage.

Séminaire

des 5 et 6 décembre

1999

-

13

personne. Et il m'en faut un tout de suite, j'ai déjà refusé des chantiers, mais je ne suis pas le seul. Le CFA (Centre de formation d'apprentis) propose des jeunes mais vu leur niveau j'hésite, et il faudrait y passer du temps, qui va payer? J'ai un collègue qui a pris un adulte en stage, il fait une formation payée par l'Etat (ou la Région,je ne sais plus, c'est tellement complexe). C'est un ancien ouvrier agricole saisonnier de 40 ans, il sait ce que c'est que de travailler dehors, mais il faut tout lui apprendre. Je vais peut-être demander à l'association qui accueille les Kosovars. Je les ai vus lors d'une fête qu'ils faisaient pour Noël. J'ai discuté avec l'un d'entre eux, électricien de formation, mais issu d'une famille de maçons. Il devrait s'y mettre sans trop de problème. C'est ma dernière solution, par ce que je ne vais quand même pas prendre des maçons qui travaillent au noir. J'en connais, ce ne serait pas difficile d'en trouver. Voilàce que l'on peut entendre dans les réunions de chefs d'entreprise, et l'on peut remplacer le maçon par un tuyauteur, un conducteur routier longue distance, un ouvrier d'abattoir, une mécanicienne en confection ou un informaticien... Les directeurs des organismes de formation ne sont pas plus à l'aise: J'ai déposé deux projets de formation auprès de la Direction du travail et de la Région, sur les métiers de l'agroalimentaire. Aucun problème de financement, ils m'ont financé 15 places pour chaque stage. Le problème c'est de les remplir! J'ai commencé par" peigner" les fichiers de demandeurs d'emploi avec l'ANPE et on a fait une information collective. Ils ont envoyé 300 convocations auprès de demandeurs ayant les compétences ou l'expérience correspondante, il en venu 50 (et c'est déjà pas mal selon eux). J'ai expliqué la fonnation, et deux employeurs ont présenté les métiers. Il y avait deux personnes assez motivées, qui ont posé des questions, et qui n'habitaient pas loin de ces entreprises. Il y en a un qui a déjà été embauché par
l'employeur, avant que le stage ne commence! Un stagiaire de moins... Et puis sur les 49 restants, 8 sont venus aux tests d'entrée en stage (il faut quand même vérifier s'ils savent lire, écrire, quels sont leurs droits en termes de rémunération etc.). Bon, les huit étaient capables

14

de suivre la formation, le jour de début de stage, j'en avais trois. Je suis accrocheur, j'ai été voir la Mission Locale qui est chargée d'accueillir et d'orienter les jeunes. Nous avons engagé la même procédure et au bout de trois mois j'en ai récupéré trois autres. Alors j'ai fait le tour des entreprises d'agroalimentaire des environs, en leur demandant si elles ne connaissaient pas des demandeurs d'emploi intéressés. Ils ont tous des saisonniers, des intérimaires, qu'ils reprennent en fonction des commandes. J'en ai retrouvé deux autres par ce moyen, soit au total huit stagiaires. On va ouvrir avec huit, en espérant qu'ils vont rester jusqu'au bout, mais on va y perdre de l'argent. Et c'est la dernière fois que je me lance dans cette galère. Déjà le lycée agricole a arrêté ce type de formation par manque de candidats. Alors que tous, je dis bien tous les stagiaires, sont assurés d'avoir un emploi à durée indéterminée à la fin du stage (ou avant, mais il ne faut pas insister là-dessus). Cette contradiction peut se retrouver chez le même homme. Le proviseur d'un lycée de l'Essonne, également Président du Plan Local d'Insertion par l'Economique (PLIE) en tant qu'élu local, peine le jour à recruter des enseignants techniques en métallerie, gestion ou comptabilité, et se demande le soir, en réunion du PLIE, comment réinsérer les chômeurs de longue durée et les jeunes en situation de rupture dont l'association est responsable.

15

Les pénuries aujourd'hui
Le marché n'est pas parfait
L'espace et le métier L'annonce prochaine du retour au plein emploi d'un côté, les théories justifiant un chômage d'équilibre de l'autre, peuvent apparaître contradictoires. Elles ont au moins un point commun: celui de
considérer le marché du travail comme un marché banal, unifié, dans lequel le déséquilibre entre l'offre et la demande peut se régler par les prix. Les lieux ou les métiers manquant de main d'œuvre attireraient naturellement les demandeurs d'emploi en excédent ailleurs. Comme

il est écrit dans le projet d'avis du dernier rapport du Conseil
Economique et Social sur la conjoncture du second semestre 1999, fi il n'y a aucune fatalité au chômage et aucun obstacle au plein emploi

à tenne Nous voudrions le croire, mais le marché réel est doublement
fi.

segmenté, par l'espace d'abord, par métier ensuite(2).
2
Cette première partie est issue des réflexions du groupe de travail de l'OREF (Observatoire régional emploi formation) des Pays de la Loire, 1998.

-

On sait que les personnes de premier niveau de qualification

(CAP,

BEP) sont moins mobiles que les autres. Leur recherche se limite souvent, selon les cas, au quartier, au canton ou au département. Un tiers des salariés du secteur textile habillement et 42 % des salariés du secteur du cuir chaussure des Pays de la Loire résident et travaillent dans la même commune(3).De nombreux refus d'entrée en formation pour le CAP agroalimentaire sont liés à la rémunération, surtout lorsque les déplacements à envisager dépassent 20 km pour aller en centre de formation ou en entreprise. Le discours sur la mobilité se heurte à des obstacles importants à tous les niveaux de qualification: les couples de cadres cherchent dans une même ville, les ouvriers limitent leurs déplacements en fonction du salaire proposé. La segmentation du marché est aussi professionnelle. Ce n'est pas parce que l'on manque de plâtriers que des secrétaires seront candidates à ces postes, ni parce que les sociétés d'informatique recrutent en continu qu'elles embauchent des docteurs en histoire. Nombre de cadres pourraient trouver un emploi proche de leur fonction antérieure, mais la mobilité horizontale (changement de métier), possible à l'intérieur d'une entreprise, est très peu pratiquée en recrutement externe. Contrairement aux idées reçues, tout le monde ne changera pas de métier cinq ou dix fois dans sa vie. Ni les universitaires qui écrivent cela, ni les bouchers ou les menuisiers. Mais certainement les vendeurs, chauffeurs routiers, gestionnaires et autres infonnaticiens. Or, le niveau d'une part, le métier d'autre part, sont des caractéristiques lourdes des personnes bien sOr,mais aussi du système de formation. Les efforts des dernières années se sont polarisés sur le niveau (c'està-dire sur le nombre d'années passées sur les bancs de l'école), et l'Education Nationale a atteint son objectif pour les niveaux du bac, mais en vidant de leur population les lycées professionnels, en tarissant le flux d'entrée dans les métiers industriels. Travail ou métier? On manque de travail et l'on manque de main d'œuvre. Ces deux manques contradictoires ne sont pas antagonistes, ils ne se situent pas sur le même plan. Le travail fait référence à une activité de labeur
3 - Michel Colibet, L'emploi dans les Pays de la Loire, INSEE, Nantes, mars 1999, p 104.

18

(labor) où le principal est la dépense d'énergie, plus que la compétence exercée. On manque globalement de travail, indifférencié, banal, accessible quelle que soit la personne. C'est vrai, mais le terme de tt manque de travail" est trompeur, dans la mesure où il oublie que le travail est aujourd'hui de plus en plus spécifié, en fonction d'une ou d'un ensemble de compétences (quel que soit leur niveau). On manque de travail qui puisse être confié à des personnes peu qualifiées, ou plus lentes, ou ayant des difficultés de relation... On manque de main d'œuvre. Le terme d'œuvre se rapporte au sens que lui donne Hannah Arendt, d'ouvrage (opéra en italien, work en anglais) durable, exprimant la compétence qui en a permis la réalisation. La main permet l'œuvre, elle n'est plus simple force physique, au service de machines ou d'outils. Elle se guide elle-même. Et l'on manque, dans un certain nombre d'activités, de mains d'œuvre spécifiques. Pour rejoindre les deux plans, dépasser la contradiction, il nous faut introduire un troisième terme, celui du métier. Le métier, qui distingue fi Il l'ouvrier de métier du manœuvre, de l'ouvrier spécialisé, et que l'on avait cru voir disparaître avec la mécanisation, puis l'automatisation. Pendant longtemps, le métier désigne des activités
manuelles, la profession étant réservée aux occupations intellectuelles(4). Dans le langage managénial, le métier est passé de l'homme à l'entreprise

(le cœur de métier) et revient aux hommes par la gestion des compétences, avec des inventaires de métiers (EDF), des référentiels métiers, des familles de métiers (développement et emploi). ..
La résurgence du métier, c'est celle de la compétence, c'est-à-dire de la capacité d'autonomie, de réaction à l'imprévu, du travail en équipe avec tous les aléas de la répartition des tâches. La pénurie de main d'œuvre, c'est donc celle des gens de métier, mais pas celle du travail. Le marché est imparfait, mais il est extensible (et rétractable). Il est

à l'inverse des idées reçues d'un marché sinon fluide du moins
4 - Françoise
Piotet, Nouveaux métiers, le grand malentendu, PROJET n° 259 septembre 1999.

19