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LES DOMESTIQUES ÉTRANGÈRES AU CANADA
Esclaves de l'espoir

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Régine BERCOT, Devenir des individus et investissement au travail, 1999. Sophie DIVAY, L'aide à la recherche d'emploi, 1999.

@ L'Hannattan,

1999

ISBN: 2-7384-7500-0

Myriam BALS

LES DOMESTIQUES ETRANGERES AU CANADA
Esclaves de l'espoir
Préface de Cécile Rousseau

~

...

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

REMERCIEMENTS

La conclusion des remerciements de ma thèse de doctorat était, après avoir reconnu les contributions de chaque personne, la suivante: «Après cela, qui oserait prétendre qu'une thèse est un travail individuel ?!»La même remarque s'applique au présent livre. S'il a pu voir le jour, c'est grâce au dynamisme et au support d'Isabelle Quentin, Marie-Hélène Crémer et Hervé Leroy à l'Harmattan de Montréal et à celui de Frédérique Paganesi et Gabrielle Bertrand à l'Harmattan de Paris. Ce livre n'est en fait que l'aboutissement d'un long cheminement au cours duquel de nombreuses personnes m'ont encouragée et soutenue, chacune à leur manière, dont Frédéric Lesemann qui m'avait déjà encouragée à publier mon mémoire de maîtrise, Alfredo Martin, Cécile Rousseau, Ricardo Zuniga et Michel Tousignant, qui m'incitèrent à transformer ma thèse en livre. Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à Ricardo Zuniga qui m'a offert une disponibilité illimitée et un support indéfectible pendant près de dix ans; le plus souvent dans l'ombre, il n'a cessé de me guider et de me soutenir au cours de mon périple. De même, je dois beaucoup à toutes les personnes qui ont minutieusement lu ou commenté l'une des différentes versions de ce manuscrit, à savoir Louise De Blois, Victor Gavino, Nicole NourritCrouzat et Suzanne Koern. Un grand merci à Lise Lalonde qui, perfectionniste, m'a fait de nombreuses critiques très constructives et pertinentes, et à Kenza Noufsi qui a relu presque toutes les versions préliminaires. Je n'oublie pas les personnes sans qui ce livre n'aurait jamais pu être aussi complet, à commencer par les participantes Monica, Esther, Zahra et leurs amies qui, jusqu'à la rédaction de la dernière ligne de ce livre, ont été particulièrement présentes et disponibles pour m'aider à raffiner l'interprétation des données, tout comme Cosette Pena, Lorna PilapiI, Nena Alamay et Kenza Noufsi qui me guidèrent dans les arcanes de leur culture respective et l'Institut Samsara de Montréal qui m'a fourni des ouvrages sur l'histoire des Philippines, l'acupunctrice Ing Dan Tran et Nicole Marconato.

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De même, à Manille, le support de Nora Cacha, m'a donné accès à la Federation of Free Workers et à sa coordonnatrice, Romina Santa Clara, ce qui m'a fait découvrir les conditions de travail des femmes aux Philippines. J'ai pu également recueillir de la documentation et des témoignages très riches auprès de Sharon Cabusao et de Cherry Padilla, du réseau Gabriela Silang, à Quezon. À Baguio, Jimmy Ferrer, du Department of Environment and Natural Resources, a été une personne-clef pour que j'accède à l'information officielle. Je remercie aussi toutes ses collègues - Remy Remedios O. Laroco, Romana Doctolero, Rosario Santiago et Helma Aboy - qui m'ont aidée dans mes recherches ainsi que leur chaleureux accueil. Juanito Bellandres, du Department of Labor and Employment, Employment Promotion Division, et Nonnette LegapsiVillanueva, coordonnatrice régionale de la Philippine Overseas Employment Administration (POEA), m'ont fourni les dernières lois concernant les salaires des travailleurs et les statistiques des travailleurs outre-mer. La contribution de Pat Cobarrubias, d'Overseas Workers and Welfare Administration (OWWA), m'a permis de recueillir plus de quatre cents articles parus dans les journaux philippins entre 1990 et 1995, relatifs aux travailleurs outremer. Le personnel de la bibliothèque de la University of Philippines m'a fourni les divers articles et thèses de doctorat pertinents. Merci à Fatima Serrar, Viviane Bidou-Houbaine et Abdelhadi Elfakir, du Collectif Formation aux Réa[ités de ['Immigration et de l'lnterculturel (COFRlMJ), à TouJouse, qui m'ont donné accès à leur centre de documentation et à toute une littérature spécialisée sur la culture maghrébine. Merci aux provinciale, à m'ont permis statistiques et fonctionnaires de l'Jmmigration fédérale, à Ottawa, et Montréal, et à ceux des Normes du travail du Québec qui d'actualiser mes données en me procurant les dernières modifications à la loi et aux règlements. Tan à Quezon et Nera à elles conformément aux tout mis en œuvre pour séjour aux Philippines

Merci aux familles Lazaga à Paranaque, Baguio qui m'ont si gentiment reçue chez règles de l'hospitalité philippine et qui ont faciliter mes démarches et rendre mon particulièrement agréable et fructueux.

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PRÉFACE

Myriam Bals n'est pas objective, c'est là sa plus grande qualité. Au travers de la recherche historique, de l'enquête, de l'interprétation, on peut sentir son parti-pris résolu, sa tendresse et sa colère. Loin de la pseudo neutralité scientifique, elle structure un savoir militant en prêtant sa voix à des femmes que l'on entend peu, dont on ne parle pas: les domestiques. Les histoires qu'elle a recueillies font voler en éclat le mythe de la solidarité féminine puisque ce sont d'abord et avant tout des femmes qui écrasent et humilient d'autres femmes. Revers de la médaille de certains gains des femmes sur le marché du travail, des tâches traditionnellement féminines le restent souvent mais elles perdent, en se monétarisant, la valorisation affective qui parfois s'y rattachait. Ces histoires questionnent aussi les idées préconçues quant aux solidarités ethniques ou nationales au sein des communautés immigrées puisqu'elles montrent comment, dans le cas des domestiques marocaines, cette identité commune sert surtout de verrou au quasi esclavage des domestiques. Enfin, et plus fondamentalement, l'histoire des domestiques secoue la bonne conscience des sociétés occidentales peu enclines à reconnaître les formes de violence organisée qu'elles promeuvent, surtout quand celles-ci ne sont pas technocratique ment propres et «politiquement correctes»: la situation des domestiques illustre en effet magnifiquement le fait que les lois, les droits et la protection sociale ne sont pas les mêmes pour tous les humains rassemblés sur un territoire donné et que ces «autres» n'ont qu'à se taire ou repartir. Tissé autour de la trame politique du propos, l'univers que se construisent les domestiques des communautés philippine et marocaine apparaît. La mise en évidence des forces et de la vulnérabilité de ces femmes, de leurs stratégies individuelles et collectives spécifiques leur redonne une position de sujet. Cessant alors d'être objectifiées, soit par leurs tâches, soit par leur statut de victimes sociales, elles reprennent une position d'acteur et, dans le cas des Philippines, nos invitent à regarder au-delà du cauchemar quotidien, vers le projet qui les porte: le support financier à la famille, 7

la réunification familiale éventuelle. Naviguant entre deux univers très contrastés, Myriam Bals nous invite à regarder comment une collectivité peut se bâtir autour d'un projet migratoire ou, au contraire, éclater et se désintégrer si celui-ci représente la rupture et la transgression. La mise en évidence du monde des domestiques impose une question fondamentale: jusqu'où, pourquoi et comment peut-on accepter l'oppression? Comment changer les choses? Qui peut parler pour qui? Dans un domaine différent, celui du travail des enfants, qui rejoint la problématiques des femmes domestiques au niveau de plusieurs des caractéristiques de l'oppression mise en place, Nandana Reddy (1998), écrivain indien, militant de longue date pour les droits des enfants, revenant sur la bonne volonté et les bévues de l'Occident, mentionnait que le boycott des entreprises engageant des enfants n'était pas suffisant et pouvait même être nuisible. Il ne suffit pas de punir les «oppresseurs», il est essentiel que les enfants deviennent les protagonistes principaux des changements envisagés afin que les solutions aux problèmes dénoncés ne deviennent pas pour eux un drame encore plus grand. Dans le cas des domestiques, il est essentiel, comme le fait Myriam Bals, de faire sortir de l'ombre la réalité et de la dénoncer... tout en restant très conscient des risques inhérents à cette dénonciation: la présentation des domestiques comme victimes passives comporte un risque de confirmation de la désappropriation de leur pouvoir de sujet. Comment alors peut-on parler de la souffrance de J'autre sans que, paradoxalement, celle-ci nous confirme dans notre position de pouvoir et renforce l'Occident dans sa supériorité, non plus oppressive mais condescendante (Kleinman, 1997) ? Quelle forme doit prendre une action politique qui s'efface pour permettre une réappropriation du pouvoir qui peut emprunter des chemins peu ou pas conformes avec certaines des valeurs qui sous-tendent cette action? Ce sont certainement ces questions, ces défis, que soulève le livre de Myriam Bals. Cécile Rousseau, psychiatre Montréal, le 7 novembre 1998

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SIGLES

APEC
CAQ CSQ CV DECS DFA DH DOLE

EO FDM FMI FVR GPS HK IE IS KL LCP MAICC(Q)
MAIICC MCCI(Q)

NA lA

Asia Pacific Economic Cooperation: coopération économique Asie-Pacifique Certificat d'Acceptation du Québec Certificat de Sélection du Québec Current Year: année en cours Department of Education, Culture and Sports: Ministère de l'éducation, de la culture et des sports Department of Foreign Affairs: Ministère des affaires étrangères Domestic Helper: domestique Department of Labour and Employment: Ministère du travail et de l'emploi Executive Order: ordre d'application Foreign Domestic Movement (PEME) Fonds Monétaire International Fidel V. Ramos (président sortant en 1998) Guide de Procédures et de Sélection Hong Kong Immigration Execution Immigration Selection Kuala Lumpur Live-in Caregiver Program (PAFR) Ministère des Affaires Internationales et des Communautés Culturelles (du Québec) (ancien MC CI) Ministère des Affaires internationales, de l'Immigration et des Communautés Culturelles (ancien MAICC) Ministère des Communautés Culturelles et de l'Immigration (du Québec) Ninoy Aquino International Airport: aéroport international Ninoy Aquino (Manille) 9

NBI NCR NGO NSO OCWs ONG OWWA
PA FR PEME PI Y NA PINOY POEA RP SY

National Bureau of Investigation: bureau national d'investigation National Capital Region: région administrative de Manille Non Governemental Organization (ONG) Note de Service sur les Opérations Oversea Contract Workers: travailleurs temporaires outre-mer Organisation Non Gouvernementale Overseas Workers Welfare Administration: bureau d'aide sociale pour les travailleurs outre-mer Programme pour les Aides Familiaux Résidants Programme pour les Employés de Maison Étrangers Diminutif de «Philippine» Diminutif de «Philippin» Philippine Overseas Employment Administration: bureau d'emploi pour les travailleurs outre-mer Republic of the Philippines: République des Philippines Selected Year: année sélectionnée

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INTRODUCTION

Des domestiques étrangères esclaves de l'espoir au Canada! Que cache donc un tel titre? Il cache une réalité peu connue, car souvent cachée: des programmes spéciaux pour importer des étrangères à titre de «domestiques résidantes». Il cache des jeux et des enjeux sociaux, des «acteurs», tour à tour stratèges et victimes, qui développent les stratégies qui leur permettront d'atteindre leurs buts intimes ou avoués. Enfin, il cache respoir d'une vie meilleure pour les milliers de femmes Philippines et les rares Marocaines qui arrivent chaque année au Canada. Esclaves de leur projet, elles supporteront ce que d'autres trouveraient insupportable. Si la juxtaposition des termes «esclaves-de-I' espoir» a un sens, c'est qu'il réside dans un double paradoxe; autant, elles sont des «sujets» libres, parce que porteuses d'espoir, autant elles sont des «objets» enchaînés, parce qu'esclaves de cet espoir, et de «maîtres» qui leur permettent de réaliser ces espoirs, ignorant parfois, en contrepartie, tout principe démocratique. Plusieurs d'entre vous peuvent être portés à croire que l'existence de domestiques résidant chez leurs employeurs (<<domestiques résidantes» ou «live-in») est révolue parce qu'elle s'inscrit dans une organisation du travail de type féodal. Eh bien, non! C'est ce que vont vous faire découvrir les témoignages de Monica, Zahral, l'une philippine, l'autre marocaine, et de leurs compatriotes, qui représentent bien le vécu des centaines de travailleuses que j'ai rencontrées au Québec au cours des dix dernières années. UNE RÉAUTÉ PEU CONNUE On ne sait que peu de choses sur cet aspect de l'immigration canadienne, tant au Canada qu'à l'étranger, car le silence qui entoure cette réalité est entretenu par toutes les parties intéressées, que ce soit les gouvernements, les employeurs, les agences de placement, les associations ou les travailleuses. Chaque protagoniste a de

1.

Pour des raisons de confidentialité,

tous les prénoms

utilisés sont fictifs.

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«bonnes» raisons pour que la situation ne s'ébruite pas. Cet ouvrage veut donc lever le voile sur cette réalité ignorée du grand public.

Des programmes

((spéciaux»

Tout d'abord, voici les grandes lignes de ces programmes spéciaux. À l'aube du XXIème siècle, au Canada, des milliers de femmes de plus en plus professionnelles sont encore recrutées par le biais de programmes «spéciaux». Élaborés par le Gouvernement du Canada, ces programmes de main-d'œuvre temporaire sont applicables dans toutes les provinces canadiennes, de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique. Je me suis intéressée aux deux derniers programmes - le PEME (Programme pour les Employés de Maison Étrangers), qui fut en vigueur entre novembre 1981 et janvier 1992, et le PAFR (Programme pour les Aides Familiaux Résidants), qui est en vigueur depuis le 27 avril 1992 - soit ceux qu'ont connus les «actrices» de ce livre. Ici, je ne parlerai que de leur application au Québec, car c'est la province dans laquelle ont travaillé et vivent les Philippines et les Marocaines qui livrent leurs témoignages. S'enracinant dans deux exigences incontournables (un permis de travail temporaire nominatif et l'obligation d'habiter chez l'employeur nommé, pendant au moins deux ans), la particularité de ces programmes est de mettre ainsi les travailleuses dans un rapport de subordination et de soumission totales à l'égard de l'employeur auquel elles sont rattachées juridiquement et pour lequel elles doivent travailler à plein temps uniquement. Les conséquences directes de ces caractéristiques juridiques et organisationnelles sont une exploitation généralisée ainsi que de nombreux abus. Malgré tout, depuis 1981 seulement, plus de cent mille femmes, majoritairement des Philippines, ont été acceptées au Canada pour travailler comme «domestiques résidantes»2. Jeux et enjeux

Cette réalité voilée se fabrique de multiples façons. L'inconscience de l'état de domestique et/ou la honte, selon la provenance des travailleuses en est une, la nécessité de la taire en est une autre.

2.

Les termes «domestiques», «babysitters», «nannies» et «aides familiales» sont équivalents, les uns étant employés par les instances gouvernementales et ayant changé au gré des programmes, les autres par les travailleuses eUes-mêmes et leurs employeurs. Si le féminin est toujours employé pour les désigner (sauf dans la terminologie du gouvernement), c'est parce que la presque totalité des personnes qui effectuent ce travail sont des femmes.

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Les Européennes (Bals, 1990) et les Marocaines (Bals, 1994 et 1996), par exemple, sont clairement mal informées, croyant venir comme «filles au pair», et non comme «domestiques». Ce fait se retrouve également dans le dernier rapport annuel 1996 d'lntercede3, qui signale que les Européennes ne savent pas qu'il existe des associations pour défendre leurs droits. Et pour cause! Elles ne se doutent même pas qu'elles sont des <<domestiques» ! Être «fille au pair» signifie qu'une jeune étudiante étrangère travaille à temps partiel dans une famille, moyennant un salaire qui lui permet d'autofinancer ses études. Au Canada, on est soit «étudiant», et l'on ne peut travailler ailleurs que sur le campus universitaire, soit «travailleur temporaire», et le permis de travail spécifie: <dnterdiction de fréquenter un établissement d'enseignement ou de suivre un cours théorique ou professionnel./I Attirées par la publicité mensongère de certaines agences qui font miroiter la citoyenneté après deux ans (Bonhomme, 1990), certaines Européennes viennent puis repartent, sans jamais avoir eu conscience de leur titre officiel de <<domestique», puisque les termes «nanny» ou «babysitter»4 sont les plus fréquemment utilisés. D'autres, n'oseront jamais avouer qu'elles ont été «domestiques» car cela demeure un stigmate handicapant pour une insertion professionnelle réussie dans un autre domaine. Les causes du silence des Philippines, par contre, sont d'un tout autre ordre. À long terme, le Canada est la seule planche de salut, pour elles et pour leur famille. Faute de pouvoir y être acceptées en tant que professionnelles, y travailler comme domestiques reste l'un des seuls moyens d'y entrer (d'où l'accusation courante qu'elles «profitent» du programme, par les personnes peu sympathiques à leur cause). Cette stratégie devient même la norme, puisque ce travail est un moyen plus lucratif pour subvenir aux besoins de leur famille restée à l'étranger. Dénoncer leur sort au grand public, n'est guère courant ni encouragé par leur communauté et leurs associations, pour des raisons culturelles et personnelles, car elles ne veulent pas qu'une

3.
4.

INTERCEDE (International Coalition to End Domestics' Toronto pour la défense des droits des domestiques.

Exploitation)

: association

de

Plusieurs termes sont utilisés pour les désigner. Pour les Normes du Travail du Québec, ce sont des «domestiques résidanteS". Pour l'Immigration fédérale, le terme «employés de maison. a été remplacé par «aides familiaux.. Certaines agences de placement se mettent dans la rubtique «gouvernanteS", alors que les employeurs peuvent utiliser les termes «nanny», «babysiUer», «gardienne., «employée de maison., «auxiliaire familiale....

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telle porte d'entrée se ferme. Tout le monde sait qu'être domestique n'a jamais été un libre choix, mais le seul moyen de rentrer au Canada. Tout le monde le sait et en est complice (Daenzer, 1991). Par ailleurs, le nombre extrêmement limité de groupes défendant les intérêts de cette catégorie de travailleuses les laisse dans l'ombre, en plus de révéler le désintérêt général. Pourtant, la seule femme ayant reçu deux fois le prix Nobel a fait ce travail pour financer ses études. Vous l'avez peut-être deviné, c'est Marie Curie. Pour leur part, les agences de placement sont parfois les premières à abuser des travailleuses. Servant leurs propres intérêts, dénoncer les pratiques abusives des employeurs les desservirait. Enfin, les pouvoirs publics, déjà partie prenante d'un jeu ambigu, ne font pas davantage la publicité de ces programmes spéciaux. C'est pourquoi rares sont les personnes qui en connaissent l'existence, mis à part la classe sociale qui les utilise et revendique presque un droit à «sa» domestique. T out ceci concourt à l'invisibilité de ces femmes, raison pour laquelle si les médias parlent régulièrement de certaines catégories d'immigrants, les domestiques font rarement la une des journaux, ou sur une base purement sporadique, ce qui fut le cas en 1992, avec l'avènement du Programme pour les Aides Familiaux Résidants (PAFR). Il faut souligner la contribution de certains journalistes qui firent un travail remarquable et surent dévoiler avec justesse les aspects cachés et les enjeux réels des programmes ainsi qu'un profil plus réel des travailleuses. De même, pour la première fois, les travailleuses osaient manifester en public dans plusieurs grandes villes canadiennes et même devant le Parlement d'Ottawa en scandant: «Good enough to work! Good enough to stay!» (<<Assezbonnes pour travailler! Assez bonnes pour rester !II),puisque la possibilité de demander la résidence permanente semblait menacée. Puis tout retomba dans l'oubli... ou presque. DIX ANS D'IMPUCATION Cet ouvrage est le résultat de dix ans d'expérience avec ces travailleuses étrangères à Montréal, dix années pendant lesquelles j'ai travaillé directement avec cette population et vu toutes sortes de situations pathétiques, voire même dramatiques. J'en ai même hébergé quelques rares. Deux d'entre elles arrivèrent chez moi en pantoufles et en vêtements d'été, un soir de décembre où il faisait -302 C, tactique machiavélique de leurs employeurs qui voulaient les 14

empêcher de fuguer pour se soustraire à leur esclavage après plusieurs mois de séquestration. Dès le lendemain, nous allâmes au magasin de chaussures le plus proche afin qu'elles achètent des bottes. Leur ayant prêté des bottes qui m'appartenaient et qui faisaient deux à trois pointures de moins que la leur, leurs orteils étaient complètement recroquevillés dans mes bottes. Pour mettre fin à ce supplice elles n'avaient d'autre alternative que de s'en acheter une paire, malgré le peu d'argent qu'elles avaient. Témoin des conséquences les plus macabres de J'application de ces programmes sur ces femmes, je fus rapidement consciente que tous les. abus relevaient des nombreux vides juridiques et qu'il fallait tout faire pour les combler. Aussi, entre 1988 et 1998, mon implication avec ces immigrantes s'est-elle concrétisée tour à tour par mon intervention au niveau politique et médiatique, par plusieurs recherches dont les résultats furent diffusés lors de conférences au Canada et à J'étranger, et dans des articles. Enfin, le choix de faire de la pratique privée comme consultante en immigration me permet encore de les guider dans leurs démarches et essayer de limiter certains abus tout en continuant à faire des pressions sur l'Immigration pour essayer de faire améliorer leurs conditions de vie et de travail, les deux étant intimement liées. Mon implication politique

Amenée à participer à la rédaction de recommandations, lors des changements de la loi sur les Normes du Travail (Bals, Blanc, Ciampi, 1990), puis à la défendre au Parlement de Québec, en janvier 1990, je pris conscience que dénoncer les abus ne changerait rien. La Ministre, qui se préoccupait de la capacité à payer des employeurs et trouvait inconcevable J'application du salaire minimum à cette catégorie de travailleuses, m'a simplement accusée de «dresser un tableau noir» de la situation des domestiques et de généraliser quelques cas pathétiques. N'ayant pas encore achevé ma première à ce moment-là, je ne pouvais lui opposer une réalité quantifiée, à savoir que 93,2 % des travailleuses avaient connu au moins une situation d'exploitation. De même, obtenir le salaire minimum était impensable, car inconcevable socialement. Il y eut malgré tout un acquis. Les domestiques furent enfin protégées par la loi, à condition toutefois qu'elles ne soient pas uniquement des gardiennes d'enfants, point que nous reprendrons dans le chapitre suivant.

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De nouveau, en février 1992, avec l'implantation du dernier programme spécial (le Programme pour les Aides Familiaux Résidants), je fus amenée à rédiger des recommandations pour le gouvernement fédéral puis à les défendre devant le Comité permanent du travail, de l'emploi et de l'immigration de la Chambre des Communes à Ottawa (Bals, 1992). Les femmes, souvent des directrices d'agences de placement, qui défendaient leurs intérêts et ceux des employeurs, et la représentante du gouvernement furent les plus farouches adversaires des domestiques et il y avait une volonté tenace de leur part d'entretenir une cécité qui donne bonne conscience, comme si les associations invitées avaient généralisé un cas pathétique. Les députés, des hommes, furent très sensibles à la cause des travailleuses et rédigèrent un rapport en conséquence qu'ils déposèrent quelques mois plus tard à la Chambre des Communes. L'un d'eux fit d'ailleurs une intervention remarquable à la Chambre des Communes lors d'une séance où la question des domestiques était à l'ordre du jour. Malheureusement, il faut admettre que la plupart des associations ne font pas de statistiques pour appuyer leurs affirmations qui peuvent être alors facilement taxées de «gratuites» et d'«exagérées». Je fus la seule à utiliser des statistiques tirées de ma première recherche. Cette «révélation» (<<seulement» 93,2% d'abus, car il y avait des Européennes) fut un choc pour les participants, aussi bien les députés que des agences de placement présentes qui soutenaient que l'exploitation ne touchait qu'une minorité de travailleuses. L'autre choc fut pour les députés, quand j'ai attaqué le programme en affirmant qu'il violait les chartes provinciale, nationale et internationale, en matière de droits humains. À la même époque, ayant demandé à une instance officielle provinciale de faire des recommandations pour soutenir la cause des domestiques auprès de la Ministre de l'immigration provinciale, j'eus la désagréable surprise d'avoir en face de moi un individu qui trouvait tout à fait normal que ces femmes travaillent au moins onze heures par jour, car elles ne perdaient pas de temps dans les transports, argumenta-t-il. Peut-être, sous le coup de l'émotion, avais-je mal compris ses intentions! Après tout, Voltaire ne disait-il pas que «['oisiveté est mère de tous [es vices» ? Si telle était son intention, une telle réponse était alors on ne peut plus louable! Évidemment, aucune recommandation ne fut faite à la Ministre. A côté de ce mur de légitimation des pratiques et des politiques, j'ai trouvé une instance plus sensible à la cause de ces femmes: Le Conseil du Statut de la Femme, à Québec. À ma demande, la 16

présidente, Marie Lavigne, a fait rédiger des recommandations puis fait publier un article sur la réalité de ces étrangères dans La Gazette des Femmes5. Ce fut un rayon de soleil dans la tourmente et l'indifférence. Enfin, des femmes qui soutenaient d'autres femmes! Les médias furent très sensibles à cette problématique et très actifs pour plaider et faire avancer la cause de ces travailleuses. J'avoue avoir donné nombre d'entrevues à plusieurs chaînes de télévision, différentes radio et divers journaux à cette époque-là. En novembre 1996, invitée par un groupe parlementaire qui s'intéresse davantage aux droits humains, je fus de nouveau appelée à discuter de la situation des aides familiales et, encore une fois, à demander minimalement un permis de travail plus souple (le permis ouvert). Deux ans plus tard, nous en sommes au même point. Ce n'est toujours pas considéré comme un dossier prioritaire. Mon implication en tant que chercheur

Cette expérience politique et la pauvreté des écrits par rapport à ces travailleuses me motivèrent à en produire, en effectuant deux recherches qualitatives et à explorer des aspects encore méconnus de cette problématique, l'une dans le cadre d'une maîtrise en travail social, en 1990, l'autre dans celui d'un doctorat interdisciplinaire en sciences humaines appliquées, en 1996. Une première recherche en 1990

Cette première recherche avait pour but de révéler les stratégies des travailleuses temporaires Philippines et Européennes «live-in» (par opposition à <<live-out»qui signifie que l'employée n'habite pas chez l'employeur), admises dans le PEME et résidant à Westmount, l'une des villes les plus riches du Canada, située sur l'île de Montréal. L'hypothèse était qu'en tant qu'«actrices»6 leur projet d'immigrer ou de retourner dans leur pays justifiait et conditionnait leurs stratégies.

5.
6.

Mal1ine d'Amours, -Madame 9-11, mars-avril 1993.

a sonné

?» La Gazette

des Femmes,

001. 14, n26,

p.

Le travail de Michel Crozier et Erhard Friedberg s'articule autour du concept auraient toujours une marge de liberté, aussi restreinte soitd'-acteur» ; les personnes eUe, et développeraient des stratégies selon une rationalité qui leur serait propre, souvent déterminée par les buts à atteindre. Dans la même ligne oonceptueUe, mais s'appuyant sur Michel Foucault, Angelo Soares vient de publier un oUI/rage coUectif, en 1997, intitulé: .Stratégies de résistance et trauai! des femmes..

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Travaillant exclusivement pour des gens riches, 93,2% des employées avaient vécu une situation d'exploitation7. Ces femmes étrangères travaillaient plutôt soixante-dix heures que cinquante-trois (temps légal au Québec à l'époque) et les Philippines étaient plus exploitées que les Européennes. Deux dynamiques bien distinctes se dégageaient entre les personnes qui venaient au Québec sans penser immigrer (surtout les Européennes) et celles qui, au contraire, étaient venues dans le but unique de s'installer définitivement. Les Européennes, qui pensaient être «filles au pair», étaient relativement désemparées car elles n'avaient qu'un réseau de soutien restreint et n'avaient pas d'appartement où passer leurs week-ends et acceptaient mal l'exploitation qu'elles vivaient. Les Philippines, par contre, savaient fort bien qu'elles seraient domestiques et avaient déjà exercé ce travail dans un autre pays. De plus en plus nombreuses, elles s'organisaient rapidement en partageant des appartements où elles passaient leurs week-ends. Elles avaient aussi une vie sociale intense et un réseau de solidarité, associatif et d'informations très développé. De plus, elles acceptaient l'exploitation comme le «prix à payep> pour s'établir au Canada et pour parrainer leur famille plus tard. De plus, faisant cela pour le mieux-être de leur famille, elles n'avaient pas le droit à l'échec. Le désir de devenir résidentes permanentes était déterminant dans l'acceptation d'une certaine exploitation et se retrouvait aussi bien chez les Européennes que les Philippines, soulignant que la volonté d'atteindre cet objectif prévalait sur le niveau d'instruction dans le choix des stratégies, contrairement à la croyance selon laquelle elles sont exploitées car elles sont peu instruites. Dans ce cas, les travailleuses étaient à la fois des victimes et des stratèges, à défaut d'avoir d'autre alternative. Toujours est-il que l'imminence de l'obtention du statut de résidente permanente leur faisait vivre une tension extrême perpétuelle, à cause de l'incertitude liée aux délais et aux rebondissements imprévisibles. Lors des entretiens, les travailleuses beaucoup de problèmes de santé mineurs, sommeil, des maux de dos, une fatigue d'estomac, des angoisses persistantes et manifestait chez les Européennes par une temporaires signalaient tels que des troubles de chronique, des brûlures un état dépressif qui se incapacité d'élaborer des

7.

L'exploitation est définie par rappol1 aux NOImes du travail du Québec; il y a exploitation quand l'employeur ne les respecte pas, ce qui est différent du sentiment d'exploitation qui est plus subjectif.

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projets, alors que les Philippines pleuraient, priaient et acceptaient. Dès qu'elles obtenaient leur visa, la plupart des Européennes éprouvaient le besoin de retourner à leurs sources pendant quelque temps. Ces observations préliminaires furent le point de départ de la deuxième recherche qui porta davantage sur l'impact de ce contexte migratoire sur la santé de ces travailleuses.
Une deuxième recherche en 1996

Cette deuxième recherche qualitative fut la continuité de la précédente et en renforça les résultats tout en apportant de nouveaux éléments. Si l'orientation de l'analyse était volontairement anthropologique, les événements firent que la démarche le fut aussi, en vivant sur le terrain et avec les participantes. Invitée à partager le quotidien d'un groupe de Philippines pendant leurs week-ends à Montréal puis à séjourner dans plusieurs familles aux Philippines, la recherche exploratoire initiale se transforma en observation «participante»8. L'emphase fut mise sur les impacts du PEME et du PAFR sur la santé de ces femmes, plus particulièrement leur santé mentale. Cette fois-ci, ce furent des travailleuses temporaires et des résidentes permanentes philippines (dont le profil est à l'annexe 4) et marocaines qui constituèrent les deux populations. Le but était de découvrir comment les conditions éprouvantes de ce contexte de migration temporaire avaient mis à l'épreuve leurs ressources et les stratégies individuelles et collectives d'adaptation qu'elles avaient développées, à partir de leurs perceptions et de leur interprétation de leur vécu, compte tenu des caractéristiques juridiques et organisationnelles des deux derniers programmes spéciaux.

8.

L'obsetVation "participante' est l'une des deux approches regroupées sous le telme d'observation ccdirede-. Dans son chapitre sur l'observation direde, Anne Lapenière (1992 : 254) expose les conceptions de John Lofland (1971) qui insiste sur le fait que l'obsetVateur est là, sur place, recueillant ce qui sera utilisé à des fins d'analyse qualitative. EUe mentionne également celles de Spradley (1980), qui définit l'obsetVation pal1icipante comme une description de leur culture par les sujets de la recherche, et celles de Friedrichs et Lukdte (1980) qui la définissent comme l'enregistrement des actions perceptibles dans leur contexte naturel. Cependant, il existe une différence entre l'obsetVation ccdirecte. et l'observation ..participante.. Alors que la première a un but purement descriptif et n'utilise que la distanciation comme mode d'appréhension du réel, la deuxième cherche à comprendre le sens et à saisir les dynamiques qui animent les sujets, appréhendant ce réel en recourant tour à tour à la distanciation et à l'intersubjedivité, ce qui nécessite des sources
d'informations complémentaires.
Cest

pour cela que j'ai dO aUer aux Philippines.

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Si le concept de stratégies en a été l'une des clefs de voûte, l'autre a été le cadre d'analyse développé par le Comité de santé mentale du Québec (CSMQ) qui met l'accent sur l'aspect dynamique et évolutif des facteurs intervenant dans le processus d'équilibre psychique, compris dans une dimension plus socio-culturelle qu'épidémiologique et plus interactive que causa liste (Bibeau et al., 1992). Ainsi, ce n'est pas un seul facteur qui altère rait la santé de ces travailleuses, mais bien l'interaction de plusieurs facteurs. Adaptant le tableau de Bibeau (1992 - voir le schéma 1 à la page 191) et m'inspirant de celui de Bozzini et Tessier (1985), pour récapituler tous les éléments en interaction (voir le schéma 2 à la
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page 192), il est ressorti que, selon la conjoncture des facteurs
personnels et environnementaux (sociaux, politiques.. .), les travailleuses pouvaient vivre des moins positives et pathogènes qui faisaient de ces «expériences pivots» qui pouvaient les rendre vulnérables et les fragiliser; de là dépendait la symptômes ou de bien-être. économiques, situations plus ou moments clés des particulièrement manifestation de

Les résultats de cette recherche soulignèrent que ces programmes exposaient tout particulièrement les travailleuses à de mauvaises conditions de vie et de travail; seulement 3,1% des employeurs respectaient les Normes du travail et la semaine moyenne de travail était d'environ soixante-quinze heures, et l'exploitation touchait 96,8% des travailleuses (98,8% des Philippines et 95,6% des Marocaines). Ceci mettait indûment leurs ressources physiques et psychologiques à rude épreuve, en faisant des programmes pathogènes qui, à plus ou moins brève échéance, avaient des effets néfastes sur la santé des personnes, hypothèse que j'avais déjà avancée dans un article publié en 1992 dans la Revue de santé mentale au Québec (Bals, 1992 b). Des sentiments profonds d'insécurité, de dépression et d'impuissance, et diverses somatisations étaient encore exacerbés chez les travailleuses temporaires au moment des entrevues. Enfin, ce passage dans les programmes avait modifié leurs trajectoires personnelle et professionnelle. En conclusion, ces personnes avaient un potentiel qui leur permettait de s'adapter, ces stratégies dépendant d'abord du projet migratoire initial et de son acceptation ou de son rejet par la communauté d'origine, ensuite des réseaux interpersonnels de soutien que les travailleuses avaient cultivés pour s'accommoder à leur situation. Considérées destructrices par les unes, et laissant un 20

sentiment de pertes irréversibles, ces épreuves avaient été des défis de croissance pour les autres, laissant un sentiment de gains. C'est pour cela que les impacts psychosociaux de ces programmes avaient différé d'une culture à l'autre, car chaque population s'était adaptée au cadre juridique des programmes en fonction de variables culturelles et de caractéristiques individuelles. Les conférences Ces résultats furent présentés lors de conférences dans divers pays. Force est de constater que cette réalité, peu connue du grand public, ne laissait pas les auditeurs indifférents. Parler de cette réalité était un tabou pour les uns, car il pouvait lancer un débat sur le respect des droits humains et ébranler la bonne conscience, peu digne d'intérêt pour d'autres, car cette catégorie de travailleuses était méprisable à leurs yeux. C'était fascinant et étonnant pour d'autres qui découvraient une nouvelle facette de leur pays. Le seuil de tolérance à l'exploitation de ces travailleuses variait beaucoup d'un auditeur à l'autre. Il y avait toujours quelqu'un dans l'assistance qui intervenait et résumait leur situation ainsi: «Mais c'est de l'esclavage organisé !» Pour d'autres, par contre, il était tout à fait acceptable que ces femmes travaillent en moyenne soixante-dix heures par semaine et soient victimes d'abus, puisqu'ils le considéraient comme le «prix à payer» pour avoir le "privilège d'accéder au statut de résidente permanente et à la citoyenneté après deux ans»9. Le commentaire fréquent était que, si elles n'étaient pas contentes, elles n'avaient qu'à quitter le pays et non espérer l'amélioration des lois! Lors d'une conférence que je donnai en Allemagne, en 1991, dans le cadre d'un séminaire transculturel de psychiatrie sur la violence organiséelO, je me heurtai à la même attitude chez des féministes

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Cette dernière affinnation est fausse, car il faut entre trois et cinq ans pour obtenir la résidence pennanente, selon le cas ; malheureusement, j'ai trop souvent entendu des agents d'immigration ou des représentants officiels minimiser les souffrances des travailleuses en concluant qu'après tout ça ne durait «que- deux ans, confondant le moment où eUes déposent la demande de résidence permanente (après deux ou trois ans) avec celui où eUes la reçoivent (trois à cinq ans après leur entrée). Cette minimisation a pour effet de les réduire au silence, ce qui constitue une fonne de violence silencieuse et traduit avant tout la peur que cette réalité n'éclate. Conférence donnée à l'Université de Hambourg, intitulée: "Das SondelProgram jü,. ausléindische Frauen (PEME) : ein Beispiel de,. stillen Gewalt gegen Frauen in Kanada. (La violence silencieuse faite aux employées de maison étrangères venues dans le programme spécial au Canada).

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latino-américaines qui devaient avoir elles-mêmes des «muchachas»; elles n'avaient que du mépris pour ces domestiques qu'elles qualifiaient de «stupides». Depuis quand défendait-on une classe de femmes «inférieures» ? Le clivage social était là, violent; les principes de respect et d'équité ne pouvaient être revendiqués par et pour des subalternes! Belle solidarité féminine! Féministes pour elles, elles légitimaient l'application du patriarcat à des subalternes. Comme quoi, ce n'est pas le rapport de sexe qui produit ce type de comportement mais bien la relation de pouvoir et la relation au pouvoir. LE CONTENU ET LES DÉFIS DE CET OUVRAGE Si le premier défi de cet ouvrage est de présenter une réalité méconnue, de démystifier et de confronter les préjugés négatifs à l'égard de cette catégorie de travailleuses, un plus grand défi demeure: proposer et surtout faire adopter des règlements et des lois plus équitables pour réellement améliorer les conditions de vie et de travail de ces femmes. Reprenant la même question de recherche que celle de 1996, nous verrons donc comment, dans le cadre juridique donné du PEME et du PAFR, les Philippines et les Marocaines interprètent et réagissent aux situations qu'elles vivent, quelles stratégies individuelles et collectives d'adaptation elles adoptent et en quoi cela affecte leur bien-être physique et mental. Nous verrons comment elles s'organisent entre la loi, l'amour et les soins. Le chapitre 1 nous donnera une explication détaillée des deux derniers programmes spéciaux, afin de mieux comprendre le cadre légal dans lequel ces travailleuses évoluent et, ultérieurement, mieux appréhender leurs impacts psychosociaux sur la santé des «actrices» et le choix des stratégies de ces dernières. Dans les chapitres 2 et 3, les travailleuses philippines et marocaines expliqueront leur cheminement dans ces programmes. Partant des récits d'expérience de Monica, de Zahra et de leurs compatriotes, nous voyagerons dans leur univers pour essayer de retracer à travers leurs témoignages le vécu des centaines de personnes rencontrées au cours de ces dix dernières années et dont les témoignages convergents laissent émerger les pratiques «classiques» des employeurs et les conduites «classiques» des travailleuses, dans une situation où les rapports de force sont complètement déséquilibrés au profit des employeurs. Nous revivrons leurs joies et leurs peines, leurs doutes et leurs certitudes, leurs 22

forces et leurs faiblesses. Peu étudiée, encore moins chiffrée, leur exploitation et l'impact de l'application de ces programmes sur leur santé sont' objectivement inexistants'. Leurs discours sur leur vécu nous restitul:!ra le 'subjectivement existant'. Le chapitre 4 sera l'interprétation et l'analyse interdisciplinaire de leur vécu àla lumière d'une approche systémique culturelll:! et une analyse stratégique. Après avoir w comment elles s'adaptent aux divers défis, nous essayerons de comprendre pourquoi. Dans ce contexte migratoire particulier, une approche plus écologique de la maladie psychosomatique permettra d'intégrer aussi bien les aspects microscopiques et macroscopiques de l'environnement que les facteurs personnels et culturels. C'est donc une démarche herméneutique qui nous servira de guide. Au-delà d'apparences de ressemblances ou de différences, qu'y a-t'il vraiment? De fausses ressemblances ou de fausses différences? Les réflexions suscitées par les chapitres précédents donneront l'orientation de la conclusion et les recommandations qui s'adressent aux divers ministères et acteurs concernés.

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