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Les Drailles oubliées

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La Grande Guerre plonge la famille Chabrol dans le malheur. Marie, la fille aînée, est de tous la plus affectée : elle perd tour à tour Jérémie, son mari, l'un de ses frères, puis sa mère. Guillaume Donnadieu, le père de son enfant, son grand amour, meurt. Elle doit désormais élever seule son fils.

Ajouté le : 08 mars 2017
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EAN13 : 9782812916403
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Christian Laboriee coeur depuisest né dans le nord de la France mais est cévenol d plus de vingt ans. Il se passionne pour l’histoire et les habitants de sa province d’adoption, pour lesquels ses romans sonnent comme autant d’hommages humbles et sincères. Son premier roman,à palabres l’Arbre , a obtenu le prix Découverte 2001, décerné par La Poste et France Télécom.
Les Drailles oubliées constituent la deuxième époqu e deL’Appel des drailles.
Copyright
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ©De Borée, 2005
Titre
CHRISTIANLABORIE
LESDRAILLES OUBLIÉES
L’APPEL DES DRAILLES**
Avertissement
Les personnages de ce roman sont de pure fiction. T oute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne saurait être que fortuite. Les lieux et noms propres sont tirés de la géograph ie régionale. Certains sont réels, d’autres ont été inventés pour la commodité du réci t. Il va de soi que l’histoire racontée par l’auteur e st tirée de sa seule imagination.
N.D.L.A.
Première partie
LE TEMPS DES SOUFFRANCES
I
Mobilisation
L’HEURE OÙ SONNA LE TOCSIN, à toutes volées du haut de l’église de Quérac, À les insectes vibrionnaient à cœur joie sous l’écras ante chaleur de l’été. La plaine, toute revêtue d’émeraude, se diluait à l ’horizon sous d’étranges oscillations mues par l’ascension de l’air chauffé à blanc. Quel ques rares paysans tenaces s’étaient risqués dans leur vigne, avides de survei ller leur bien ou de constater la maturité des grappes. Quand ils entendirent les cloches se répondre en éc hos dans les lointains, ils comprirent aussitôt qu’un événement grave venait de se produire. Jamais les clochers ne se mettaient à battre ainsi le rappel, tous en m ême temps. « Vont bien nous annoncer une catastrophe ! se dire nt les plus alarmistes. C’était trop beau, la saison s’annonçait trop belle ! » 1 Le cœur du vieux Célestin ne fit qu’un bond. Penché sur son luchet , une heure où le commun des mortels n’aurait pensé qu’à se mettre à la sieste, il se redressa lentement, s’accouda au manche de son instrument et s’essuya le front de son autre main crasseuse. Il tendit l’oreille du côté de Quérac, puis du côté de Durfort, fit un effort pour percevoir les bruits de cloche venant de Saint-Hippolyte. « Aucun doute, dit-il à voix haute, c’est bien le t ocsin ! » Il cracha à ses pieds la chique de tabac qu’il mâchait depuis des heures, se rinça le gosier d’une lichette de vin frais qu’il tenait à l’ombre dans sa gourde en peau de po rc et se remit au travail comme si de rien n’était. Tout en retournant sa terre caillo uteuse, où il avait l’intention de faire quelques derniers semis avant la fin de l’été, il s ongea que la dernière fois qu’il avait entendu le tocsin, cela remontait à… Ses idées s’em brouillèrent ; il ne savait plus au juste, mais il se souvenait qu’après, ce ne fut pas triste quand il fallut quitter le village ! « Non, jamais plus ça ! » pensa-t-il. Abreuver de s ang les sillons n’était pas un travail pour un paysan. Encore moins pour un vieux protesta nt comme lui qui n’avait jamais vécu qu’en conformité avec les Écritures, que son p auvre père lui avait inculquées de bouche à oreille, ne sachant ni lire ni écrire. La rage au cœur, il décupla ses forces pour mieux e ntailler la terre qui lui résistait, vociférant contre les fantômes qu’il croyait voir tournoyer autour de lui. « Jamais, vous m’entendez, jamais ! Jamais je ne re prendrai les armes pour imbiber la terre de sang ! » Et plus il creusait, plus il devenait rouge sous le soleil qui, sans pitié, lui décochait ses flèches ardentes. Quand il eut terminé sa première travée, il s’affai ssa de tout son long, le nez dans le sillon qu’il venait de creuser. Un mince filet de s ang lui sortait de la bouche et s’épandait sur la terre fraîchement retournée. Le garde champêtre ne tarda à apporter la terrible nouvelle. Dans tous les villages de France, ce fut ce jour-là la même scène, les mêmes mots, les mêmes éclats d’étonnement, le même désarroi. Les plus inconscien ts, qui étaient aussi les moins bien informés, s’en allèrent d’un : « On les aura, les Chleuhs ! Dans trois jours, on s era à Berlin et, dans une semaine, ils rendront grâce ! »
Les plus pessimistes pensèrent aussitôt à la moisson , aux vendanges, qui ne souffriraient pas d’attendre, surtout si le temps s e mettait à l’orage. Tant que les feuilles de route ne parvinrent pas da ns les foyers, on tenta de ne pas y croire, on feignit d’avoir mal entendu. Après tout, l’Allemagne était si loin ! Et se battre à cause de l’assassinat du neveu d’un Empereur d’op érette autrichien n’avait pas de sens ! Les hommes politiques n’allaient quand même pas se laisser entraîner par de telles fanfaronnades et abdiquer, le doigt sur la c outure, à la moindre gesticulation d’un Kaiser germanique qui ne savait plus comment montre r qu’il existait ! Le maire de Quérac étant à la noce des enfants Chab rol, et Coste, le garde champêtre, se déplaça en personne au Soleyrol, pour l’avertir du message qu’il venait de lire sur la place du village. Les invités, comme la plupart des habitants, avaient été alertés par le tapage ininterrompu du tocsin. La noce en fut troub lée quelques instants, mais, le vin aidant, chacun avait poursuivi sa conversation dans son coin, feignant d’ignorer la gravité de la nouvelle. À l’écart, l’institutrice, Mathilde Fontane, venait de faire ses au revoir à Antoine Chabrol, quand celui-ci croisa le garde champêtre s ur sa bicyclette. « Que viens-tu donc annoncer, Maturin ? Et où cours -tu si vite ? — Le maire ! Je viens prévenir le maire. Ça y est, c’est la guerre ! Cette fois nous l’avons ! » Antoine ne fut pas très surpris par cette effrayant e nouvelle. Il s’attendait depuis longtemps à ce que l’Allemagne entre en guerre. Dep uis l’attentat de Sarajevo, il était persuadé que les hostilités seraient déclenchées av ant la fin de l’été. Il ne s’était pas trompé. Maturin se fit discret, ne voulant pas jeter la con sternation parmi les convives. Ceux-ci cependant comprirent aussitôt, en le voyant parler à l’oreille du maire, qu’il venait annoncer ce qu’ils essayaient en vain d’ignorer. « Mes amis, déclara le premier magistrat de la comm une, ce que nous craignions tous, hélas, vient de me parvenir. C’est la guerre ! » Tous les invités se rassemblèrent autour de lui, mu ets d’inquiétude et d’incompréhension. Adeline, la femme d’Antoine, se sentit défaillir. Elle n’eut que le temps de s’agripper au bras de sa fille, Marie, qui l’entretenait des intentions de Jérémie Coste. « Mon Dieu ! fit-elle. Nous n’avons pas encore eu a ssez de malheurs ! » Elle se rassit lentement, le visage livide. « Mes pauvres enfants ! — Mère, ce n’est peut-être rien d’autre qu’une simp le alerte. Ce n’est pas la première fois que les gouvernements mobilisent, rien que pou r montrer les dents. — Que Dieu t’entende, ma petite ! Car si la guerre éclate, ce sera une catastrophe pour tout le monde. — De toute façon, Père ne pourra pas partir. Avec s on infirmité, ils ne le prendront pas. — Je pensais à tes frères et aux fils d’Adrienne. M on Dieu, qu’allons-nous devenir ? » Le maire tentait d’expliquer la situation, à sa man ière, en évitant de se montrer trop alarmiste. Il conseilla toutefois aux jeunes de se tenir prêts, car, selon lui, les ordres de mobilisation n’allaient pas tarder à parvenir dans les familles. « Ne remontez pas à l’estive, ajouta-t-il à l’adres se de Mathieu, le jeune marié, de son frère et de ses amis. Il serait sage d’attendre. — Qui s’occupera de nos bêtes ? Tu y penses ! » Ant oine rejoignit son fils qui
commençait à s’énerver. « Moi ! Ne t’inquiète pas. Je monterai avec Joseph et nous finirons l’estive ensemble. François nous aidera. Je n’ai pas besoin de deux br as pour reprendre la relève de mes fils ; et ce n’est pas le temps que j’ai passé en p rison qui m’a fait oublier mon métier. » C’était la première fois qu’Antoine osait parler de son emprisonnement devant tout le monde. Il s’était juré de ranger ce douloureux souv enir au fin fond de sa mémoire et de ne plus jamais y faire allusion. Adeline se leva à grand-peine de sa chaise, prise subitement d’une violente convulsion de poitrine, e t tenta de raisonner son mari. « Antoine, tu ne va pas… » La toux l’arrêta net une seconde fois. Marie lui di t de se rasseoir. « Ne vous inquiétez pas, Mère. Je resterai à vos cô tés. Vous n’aurez qu’à dorloter votre petit-fils. » Pierre, le petit garçon de Marie, continuait de jou er à l’écart des grandes personnes, dans l’insouciance des enfants. Il n’avait jamais v u autant de monde rassemblé et s’était dissimulé sous une table pour y être plus t ranquille. L’ayant perdu de vue, Marie s’inquiéta et se mit à sa recherche. « Pierre, viens donc t’asseoir sur les genoux de ta Mamé. » L’enfant sortit de sa cachette et se planta devant Adeline. Celle-ci, les yeux noyés de larmes, le prit dans se s bras et le serra très fort contre elle. « Toi, au moins, tu nous tiendras compagnie ! » Pierre ne connaissait ses grands-parents que depuis la veille. Il se montra un peu farouche, puis, voyant les yeux humides d’Adeline, lui demanda : « Pourquoi pleures-tu, Grand-Mère ? Tu es triste ? — Elle pleure parce qu’elle est heureuse que tu soi s avec elle », coupa Marie. Le petit garçon se dégagea de l’étreinte de sa gran d-mère et ajouta : « Je ne veux pas que tu pleures. Il ne faut pas être triste ! — Brave petit, susurra Adeline, brave petit ! » La noce se poursuivit tard dans la soirée. Mais les cœurs n’étaient plus à la fête. L’inquiétude fit place à l’incrédulité, et bientôt chacun se demanda ce qui allait maintenant se passer. Certains pensaient que seuls les jeunes de la classe quatorze allaient être appelés. Ce qui perturba Adeline enco re plus. Fabien, son fils cadet, allait fêter ses vingt ans en septembre et n’échapperait d onc pas à une mobilisation même partielle. D’autres parlaient d’une mobilisation gé nérale. « Dans ce cas, fit remarquer Joseph Coste, même les gars de trente-cinq ans et plus seront appelés au casse-pipe. Nos fistons devront tous partir. — Ne dis pas cela devant Adeline, lui conseilla Ant oine. Elle se fait déjà assez de soucis comme ça, sans en rajouter ! »
Dès le lendemain, on apprit que la mobilisation éta it générale. La nouvelle jeta la consternation. Dans tous les foyers on attendit ave c résignation. Là où les hommes étaient nombreux, on ne parvenait pas à se faire à l’idée que dans un jour, deux peut-être, il n’y aurait plus sous le toit familial que les femmes, les enfants et les plus âgés. Quand les ordres de mobilisation et les feuilles de route parvinrent à leurs destinataires, le doute, s’il était encore permis, ou l’espoir pour certains encore incrédules, disparut à tout jamais. Tous les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans furent concernés par le vent de tempête qui s’é tait mis à souffler dans les régions lointaines du Nord et de l’Est.