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Les eaux et forêts en Bourgogne ducale

De
507 pages
C'est à l'histoire des relations entre la société médiévale et son environnement "naturel" - la biodiversité - que cet ouvrage souhaite apporter sa contribution : renouveler quelque peu les analyses politiques et socio-économiques habituellement mises en oeuvre en histoire rurale par l'introduction de la dimension environnementale des phénomènes enregistrés.
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Les eaux et forêts en Bourgogne ducale (vers 1350-vers 1480)

Corinne BECK

Les eaux et forêts en Bourgogne ducale
(vers 1350-vers 1480) Société et biodiversité

L ' Harmattan

L' Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharnlattan.com ditfusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-05850-7 EAN : 9782296058507

A Patrice, A Pauline, Céline et Thomas,

A la mémoire d'Odile Redon

PREFACE

Le travail de très longue haleine, large, original et fécond, honneur de la recherche universitaire française, en particulier dans le domaine des sciences de l'homme et de la société, sous la forme de la fameuse thèse (d'état), a peu à peu diparu et a laissé la place, comme en Allemagne, à une habilitation plus légère et généralement plus courte. C.Beck, déjà docteur en histoire, aurait certes pu choisir de préparer, pour une carrière plus rapide, une habilitation sur un thème voisin mais plus restreint, sans différer fondamentalement de celui que, désintéressée et perfectionniste, elle nous présente aujourd'hui, dans toute son ampleur, comme l'une des dernières thèses d'état concernant l'histoire médièvale. TI s'agissait donc de rechercher, réunir, maîtriser et mettre en oeuvre une masse considérable de documents d'origine très variée, nécessitant le recours à de nombreuses disciplines totalement distinctes pour espérer pouvoir les interpréter; et ceci, soulignons le, sans négliger un lourd enseignement à l'université de Nantes et la direction ou la participation à de nombreux séminaires de recherche collective dans le cadre des Programmes Interdisciplinaires de Recherche sur l'Environnement au sein du C.N.R.S. et, plus récemment, dans le Groupe d'Histoire des zones humides. L'étude de « l'environnement », au sens actuel du terme, c'est-à-dire de tout ce qui entoure l'homme, n'a jamais été totalement négligée dans les grandes thèses françaises, grâce surtout à l'heureuse exception française qu' est l'union longtemps indissoluble de l'histoire et de la géographie; la plupart des historiens (géographes) ne pouvait donc pas négliger le cadre dans lequel se déroulaient les évènements qui étaient plus particulièrement l'objet de leurs études et nous connaissons les admirables ouvrages de Lucien Febvre, Fernand Braudel, Pierre Chaunu ou Yves Renouard Mais, jusqu'à présent, rarissimes ont été les thèses centrées, pour une longue période, sur un aspect de l'environnement, ici cette biodiversité, notion bien actuelle et dont la projection "spatio-temporelle" sur la fin du Moyen Age bourguignon est créatrice d'histoire et fonde un ouvrage pionnier de cette discipline aux contours un peu flous que l'on pourrait appeler "écohistoire" ou, de manière plus simple, « histoire de l'environnement ». En quoi cette thèse est-elle pionnière, par rapport à d'autres qui pourraient paraitre comparables? Première constatation: elle se consacre au «vert », au «grün» du « gruyer» dit aussi, de manière plus évocatrice, « verdier », c'est-à-dire au titulaire de l'office ducal de la «gruerie», dont nous connaissons d'autres

exemples dans l'administration royale ou dans la toute proche comté de Bourgogne; en décrivant, à partir de comptes exceptionnels (vérifiés soigneusement d'après une précise et originale documentation archéologique), le domaine d'action de cet office, elle présente une masse considérable de données jusqu'ici inconnues et susceptibles d'un traitement informatisé ou informatisable, ce qui ouvre la voie à la possibilité de nombreuses études postérieures. Par ailleurs, la gageure était d'utiliser et surtout de trouver des méthodes permettant d'étudier les actions et réactions d'une société humaine aussi diverse et d'un milieu vert, aux composantes aussi nombreuses et aux effets souvent contradictoires. TI est évident que des connaissances interdisciplinaires sont indispensables, fournies par les sciences de la nature et de la vie, de l'homme et de la société et même des structures et de la matière (comme en réclame toute recherche archéologique poussée) ; mais on ne peut, comme souvent, se contenter de juxtaposer l'apport de chacune de ces disciplines sur un problème précisément cerné; plus fécond, mais bien difficile, est de fondre dans une approche intégrée l'ensemble de ces apports dont la synergie est créatrice et facteur de nouveaux questionnements et donc, à son tour, créatrice d'histoire par l'ampleur et
l'importance des actions et réactions
.

Le «vert» de nos documents concerne essentiellement les eaux et forêts et son étude historique a été relancée entre autres par le Groupe d'Histoire des forêts françaises, par le colloque sur «les fleuves ont une histoire », par l'association du Groupe d'Histoire des zones humides ...et par divers articles ou chapitres de thèses consacrés à certains aspects de l'environnement ou des rapports éminemment interactifs et évolutifs entre le vivant et les sociétés humaines, mettant en oeuvre botanique, zoologie, géologie, pédologie, biologie des espèces, et les mille instruments ou ressources fournis par l'histoire, la géographie, l'anthropologie, la sociologie et tout ce qui fonde l'écologie dans la chronologie Et, pour suivre l'auteur dès les débuts de sa recherche, tels qu'elle nous les évoque, prenons quelques uns des chapitres figurant à la place prévue au sein d'un plan aussi clair que trés marqué. Histoire rurale, administrative, politique, financière, mentale, économique, commerciale, écologique, cynégétique ... se cristallisent ainsi autour, par exemple, de l'histoire de bêtes sauvages et réputées nuisibles comme loup, loutre, rapaces. L'étude sur le loup est tout à fait typique de ces nouvelles approches avec délimitation des saisons de chasse, milieux de chasse, démographie lupine, menaces pour l'homme, impact économique, perception dans les mentalités seigneuriales, urbaines ou paysannes, causes et effets.. .11est aisé de repérer les différences dans l'exposé (portant sur 3249 bêtes) avec les nombreux 8

ouvrages scientifiques récents depuis l'excellent article de Xavier Balard, les très précises études de A.et N.Molinier ,la copieuse thèse de F.Grout de Beaufort ou le considérable recueil de J.M.Moriceau ; c'est ainsi que l'on voit le mieux les qualités de «l'écohistoire » menée par C.Beck. La démarche sur un sujet beaucoup moins connu est du même ordre. Assise sur 3703 loutres capturées, l'étude nous révèle non seulement l'importance d'un autre mammifère nuisible, réduisant plus fortement les populations de poissons que le loup le fait des moutons et autres animaux domestiques; mais elle nous montre aussi la politique d'un seigneur qui doit protéger les ressources de ses sujets et les siennes propres en mettant sur pied, à côté des louvetiers, des loutriers dont la filiation avec les offices carolingiens des «beverarii » (biberjâger, otterjâger) aidés des «bibarhunt» est probable; mais on ne confond plus loutre et castor, dont la rareté est devenue telle que, localement, sa fourrure disparaît pratiquement des garde robes et des étaux des
pelletiers. ..

Maint détail et notation neuve enrichissent notre connaissance des autres animaux sauvages; rapaces prédateurs, à détruire ou à apprivoiser et utiliser pour la chasse noble, renards, lynx (rarissimes), chats sauvages mais aussi lapins, lièvres, écureuils, perdrix. Particulièrement intéressant et neuf est le développement sur les modifications du paysage en fonction de ces chasses (ou pêche) et de la diffusion de telle ou telle espèce (la carpe par exemple) ; l'aménagement, l'entretien et l'exploitation des étangs ou des zones humides sont facilités par la création de parcs, de garennes ou de réserves, plutôt destinés à la chasse, où végétation et faune sont «protégées» par un talus et surtout un mur, comme le duc de Bretagne ou le roi de France l'ont fait ou le font dans les gigantesques enclos de Chateaulin ou de Chambord; les prélèvements spécifiques sans période fIXe y sont à la discrétion de l'administration, de manière plus précise que dans la gestion générale des bois ou du poisson On peut alors constater le maintien ou les modifications voulues par les hommes d'un milieu naturel considéré comme à leur service, et plus précisément à celui du seigneur qui y consacre une part considérable sinon exagérée de ses ressources, pour une rentabilité(comptable) de plus en plus illusoire. Mais quelles qu'en soient les motivations importent surtout les résultats sur la biodiversité, la société et leurs rapports réciproques, dont l'extrême complexité nous est ici révélée et commentée à partir d'une documentation unique parfaitement maîtrisée. Notre chère collègue et amie, Odile Redon, dont la récente disparition nous rappelle tous les jours ce que sa présence représentait pour nous, ne s'était pas trompée sur la valeur et l'impact de cette thèse soutenue devant un jury qu'elle avait présidé; elle s'était considérablement impliquée 9

dans sa publication qu'elle attendait avec impatience et que le destin l'aura empêchée de voir réalisée .Et elle aurait voulu, avec nous tous, saluer l'aboutissement (temporaire) de ces recherches considérables, de ces intentions et méthodes pionnières, mûries et étendues depuis près de 20 ans, exemplaires pour toute future histoire de l'environnement.

RDelort Professeur d'Histoire médiévale Universités de Genève et de Paris VIII

10

SOMMAIRE
Première partie: Une thématique, un espace, un temps... ... ... ... ...p.15 Chapitre 1 Pour une étude de la biodiversité historique... ... ... ... .. p.17 I- De la biologie à 1'histoire 11-Un champ d'application: les écosystèmes forestiers et aquatiques
ill Interdisciplinarité

-

et biodiversité

historique

Chapitre 2 La Bourgogne des Valois 1- L'espace du duché II- Le temps du duché

... ... ... ...

... ... ... .p.27

Deuxième partie: Les eaux et forêts du domaine ducal aux XIV et XVe
siècles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 43

Chapitre 1 Espaces et ressources. . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . .. . . . . .. . . .. . . ......p. 45 I- Les espaces forestiers du domaine ducal II Les eaux du domaine ducal

-

III -Les eaux et forêts: des milieux- ressources Conclusion: Des ressources riches et variées.
Chapitre 2 Espaces et administration: la gestion des eaux et forêts. . .p.83 I- Les tâtonnements de la mise en place de la gruerie II - Les hommes de la gruerie ill Avantages et misères de la gruerie

-

Conclusion: Des vicissitudes institutionnelles maÎs un personnel nombreux et dans l'ensemble efficace. Troisième partie: De la forêt nourricière à la forêt marchande... .p.125 Chapitre 1 La forêt matériau... .. . ... ... . .. . .. . ... ... ... ... ... ... ... ... ... p.129
I- Les usagers

II- Les opérations marchandes III- Des bois «multifonctionnels» IV-Exploitation des bois et état des forêts ducales Conclusion: Genèse médiévale de la sylviculture médiévale?
Chapitre 2 La forêt pastorale... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... p.175 I- Pâture, « champoyage » et vain pâturage II Glandée, paisson et panage III - La dépaissance : une surcharge pour les forêts? Conclusion: «Champoyage», panage et gibier: la concurrence alimentaire.

-

Chapitre

3 Difficultés

de la gestion:

conflits

et délits.

. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . p.211

I- Les conflits II - Les délits

111-Procédure judiciaire et amende Conclusion: Une petite délinquance

courante.

Quatrième partie: Eaux de rivière et eaux d'étangs... ... ... ... .p.227 Chapitre 1 Le duc, la rivière et la pêche ... ... ... ... ... ... p.231 I - Un pouvoir jaloux de ses droits: rareté des usages et des concessions II - De l'exploitation en direct aux ventes de rivières III - Accensements Conclusion: La pêche en rivière, une ressource diversement exploitée et rentable.
Chapitre 2 L'étang et son paysage... ... ... ... ... ... . .. ... ... ... ... I- La structure générale II - Les éléments constitutifs de l'étang ln Moulins et loges . ... p.249

IV - L'environnement végétal et animal
Conclusion:

-

Un milieu de vie partagé entre hommes et animaux.

Chapitre 3 L'étang et son économie ... ... ... ... ... ... .. .p.271 1- Les temps de la pêche II- La mise en pêche ID- Les acteurs des pêches IV - Cycles d'exploitation de l'étang V- Rythmes d'exploitation: un effort de régularité VI- Finalités Conclusion: Un effort de rationalisation pour une meilleure commercialisation. Chapitre 4 Gestion de la ressource et reproduction des espèces. .. ....p.297 I -Les espèces halieutiques concernées II -Les modalités d'empoissonnement ill -Les acteurs de l'empoissonnement IV -Calendrier et rythmes des empoissonnements Conclusion: Une difficulté majeure, la maîtrise de l'alevinage. Chapitre 5 La pêche d'étang: une opération rentable ? I -Le marché du poisson, productivité et organisation n -L'exploitation piscicole: une rentabilité trop irrégulière ill - Les coûts de l'exploitation IV-Les amodiations : une solution? Conclusion: «Crise» de la pisciculture ducale? p.319

Quatrième partie: Animal sauvage et pouvoir politique. .. ... ......p.345 Chapitre 1 Le loup dans la Bourgogne de lafin du MoyenAge ...p.349 I - De quel loup s'agit-il? il - L'organisation de la chasse au loup III -La population lupine: son importance au vu des captures IV-La population lupine: sa composition au vu des captures

12

VI- Saison des chasses et importance des prises
VII- La menace du loup et son contenu Conclusion: Une population importante mais une dangerosité mesurée. Chapitre 2 La loutre en Bourgogne à la fin du Moyen Age ... ... .. p.379 I - Organisation de la chasse aux loutres 11-La population lutrine : son importance et sa composition au vu des captures ill -Espaces et milieux des captures
IV

v - Espaces et milieux des captures

- La

population

lutrine : les saisons des captures

Conclusion: Une chasse pour la protection du poisson Chapitre 3 Les rapaces en Bourgogne à la fin du Moyen Age... ... ... ... ... ... ... p.395 I -La tenderie aux oiseaux de chasse II -La destruction des nuisibles ill -Piégeage, impact et documentation Conclusion: Diminution des populations ou amenuisement de la demande ducale? Chapitre 4 Animaux sauvages et pouvoir ducal: les chasses p.411 I -Les chasseurs du prince II- Le prince chasseur III- Parcs et garennes Conclusion: Abandon des parcs et garennes: une nouvelle attitude à l'égard de la nature? Conclusion générale... .. . ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. . ... ... ... ... ... .. ..
Table des illustrations.
hie.

p.441

. . . . . .. . . .. . .. . .. . . . .. . . .. . . . . .. ... . . . . . . .. . .. . . .. .. . . .. . .. .. . .. . ..p. 449

Sou rces
Bi b liograp

p.45 1
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 459

Mesures

p.479

13

PREMIERE PARTIE

Une thématique, un espace, un temps

Chapitre 1

Pour une étude de la biodiversité

historique

1- De la biologie à l'histoire 1-1 La biodiversité : du regard biocentrique au regard anthropique Contraction de l'expression «diversité biologique» introduite récemment dans la communauté scientifique (B.O. Wilson et Peter, 1988), le concept de «biodiversité» devient un concept central dans le champ de l'environnement. TIapparaît dans le discours de naturalistes qui, s'inquiétant alors de la destruction rapide de milieux dits naturels, tentent d'en faire prendre conscience à la société civile et réclament des pouvoirs publics des mesures visant à protéger ce qu'ils appellent « le patrimoine naturel ». Cette émergence est en fait étroitement associée à la « crise de l'environnement» et à la question de l'extinction des espèces estimée au rythme de 5% par décennie (Wilson et Peter, 1988, Wilson, 1992). Pourtant, l'étude de la diversité du vivant n'est pas nouvelle. Depuis longtemps s'est manifesté le souci de décrire tout ce qui se voit dans la nature et de privilégier l'observation, écartant ainsi tout lien occulte entre les choses au profit de la seule structure visible. Depuis sa constitution à la fin du XVIIe siècle, l'Histoire naturelle se présente comme une entreprise de dénomination et de classification du visible (Spitz, 1996). Plus récemment, les systématiciens et les paléontologues s'intéressent à la diversité des espèces vivantes ou fossiles; les écologues mesurent, caractérisent ou expliquent la richesse spécifique des peuplements animaux ou végétaux; plus récemment les généticiens se préoccupent de la variabilité génétique. A partir des années 1980, la démarche des naturalistes connaît pratiquement coup sur coup plusieurs sauts épistémologiques majeurs. Elle évolue vers une plus grande interdisciplinarité au sein de leur communauté (entre écologues, physiologues, éthologues, etc...). Plusieurs niveaux
d'organisation composent la diversité du vivant

-

diversité

génétique,

diversité spécifique, diversité écosystémique ou ensembles d'espèces (biocénoses) développant des interrelations dans un milieu (biotope)- que naturalistes et biologistes envisagent simultanément et de manière intégrée,

s'intéressant à leurs interactions, et les conduisant à formuler des approches nouvelles. Avec le sommet de Rio en 1992, une nouvelle étape est franchie en intégrant I'homme dans cette approche de la dynamique de la diversité du vivant. La biodiversité comme champ de recherche ne peut se réduire à la seule description du vivant; le cadre « sciences de la vie » dans lequel était jusqu'alors cantonné le concept de diversité biologique éclate. Au regard biocentrique porté sur la biodiversité s'ajoute le regard anthropique. Le concept est approprié par les économistes et les sociologues puis par le monde médiatique et politique. La biodiversité est désormais au carrefour des sciences de la nature, des sciences de I'homme et de la société, des sciences de l'ingénierie et constitue un champ de recherche qui ne peut être qu'interdisciplinaire. Et l'Institut français de la Biodiversité de rappeler, lors de sa création en 2000, que «si les contours des disciplines scientifiques se rapportant à la biodiversité sont difficiles à circonscrire, cette dernière n'en représente pas moins un enjeu scientifique, social, économique et politique considérable. Les questions suscitées par la communauté scientifique et la société autour de la diversité du vivant sont multiples et concernent les sciences de la vie, de l'environnement, de l'homme et de la société »1. C'est la spécialisation croissante des sciences et de leurs disciplines qui a conduit à l'éclatement des savoirs scientifiques. Comme le rappelait J. Barrau (1996) «si la vieille histoire naturelle n'avait pas connu la défaveur scientifique ayant été victime de la biologie qu'elle avait engendrée, le problème entre sciences de la nature et de la vie et sciences de l'homme et de la société ne se poserait pas avec une telle acuité» et «l'histoire naturelle, jadis, ne dissociait jamais les hommes d'une nature qu'elle s'efforçait de mettre en ordre pour la mieux comprendre afin de s'en servir mieux». L'étude de la biodiversité n'est donc pas tant l'objet d'une discipline nouvelle qu'une autre manière de regarder et d'aborder des champs traditionnels relevant des sciences de la nature et de la vie et des sciences de l'homme et de la société. Ainsi définie, la biodiversité s'intéresse fondamentalement aux interactions entre l'homme et son milieu, dans un contexte écologique et socio-culturel évolutif. L'objectif est de comprendre comment les sociétés utilisent les plantes, les animaux ou toute autre composante du milieu naturel, de saisir également comment les conceptions et les représentations qu'ils se font du milieu naturel influencent son utilisation.

1

Edito~ Première lettre de l'IFB~ 200 1.

18

1-2 De la biodiversité actuelle à la biodiversité du passé Toutefois, se fonder sur les seules données acquises à partir de l'observation du présent est apparu insuffisant pour comprendre l'évolution actuelle de la diversité biologique et envisager sa gestion durable. Non sans débats et combats, la prise en compte du temps comme «paramètre prééminent de compréhension de la biodiversité» s'est avérée nécessaire. Comme J.-P. Deléage l'écrivait au début des années 1990, <d'intérêt d'une réflexion écologique appuyée sur un corpus de données historiques dûment analysées n'est plus à démontrer» (Deléage, 1991). Pour les écologues, l'étude de la biodiversité doit désormais être conduite selon «une hiérarchie de pas de temps depuis des temps très longs (plusieurs millions d'années) jusqu'au temps court du fonctionnement au jour le jour des systèmes écologiques, celui du renouvellement des générations au cours duquel opèrent les processus de sélection et d'adaptation» (Blondel, 2002). La prise en compte de cette dimension historique, en s'attachant à la notion de «biodiversité, produit social hérité », doit aider à la réflexion plus large sur les questions d'appauvrissement ou d'enrichissement, de changement de la biodiversité du sauvage au domestique, et des critères de l'évaluation de ces modifications, sur les notions de protection, de conservation et de patrimonialisation de la diversité biologique. On peut alors concevoir une «biodiversité historique» définie comme l'étude, dans le temps et dans l'espace, de la dynamique co-évolutive des systèmes sociaux et des systèmes du vivant. Elle suppose que l'on s'intéresse tant aux composantes (la diversité biologique du passé) qu'aux interactions avec les sociétés du passé (modes d'exploitation, pratiques, prises de décision, etc...) c'est-à-dire tant aux processus de constitution et de développement de la diversité qu'à sa dynamique « évolutive» en tenant compte de ses différentes temporalités et dynamiques d'interactions. L'Histoire se trouve ainsi convoquée par les questions d'environnement: pour comprendre la dynamique actuelle en vue de prévoir les trajectoires futures de la diversité du vivant, quel que soit son niveau d'intégration biologique et humain. Si la science écologique ne saurait désormais se passer de l'histoire; celle-ci ne peut faire l'impasse sur la première qui doit participer aux nouvelles réflexions sur le passé des sociétés humaines. Si pour les périodes préhistoriques, cela allait de soi, il n'en fut pas de même pour les derniers millénaires plus préoccupés d'occupation de l'espace et de peuplement, occultant le plus souvent les conséquences notables induites par ces processus sur l'environnement. 1-2-1 De la forêt aux aménagements du paysage rural Concernant les périodes récentes, globalement les deux derniers millénaires, les recherches se situent dans la droite ligne de l'historiographie 19

de l'histoire rurale française à la suite des travaux de M. Bloch: appréhender l'évolution des terroirs à travers le rapport ager/saltus/silva. C'est la découverte de l'écologie par l'archéologie, puis le rapprochement entre sciences humaines et sciences de la vie d'une part, la sensibilisation accrue aux problèmes écologiques depuis les années 80 et la mise à disposition de nouveaux outils d'analyse d'autre part, qui ont conduit à un renouvellement des problématiques. C'est à la compréhension du fonctionnement historique des paysages que l'on s'attache aujourd'hui, en s'inscrivant dans des démarches de plus en plus pluridisciplinaires associant sciences naturelles et sciences humaines, comme en témoignent, entre autres, les travaux de B. Davasse (2000), de L. Chabal (1991) ou encore d'A. Durand (1991) mettant en regard évolution de la société rurale et transformation des milieux. 1-2-2 De l'animal au milieu En dépit de quelques travaux pionniers en matière d'archéozoologie (Josien-Poulain, 1964), l'étude du monde animal et de ses relations avec les sociétés historiques ne se développe vraiment que depuis une petite trentaine d'années. C'est avec les travaux de Robert Delort Les animaux ont une histoire, paru en 1984- que sont pour la première fois aussi clairement exposées la nécessité et la pertinence de s'intéresser à l'évolution écohistorique de la faune, à l'histoire des contacts hommes/animaux. Définir le poids des premiers sur le devenir des seconds, saisir l'impact de ces derniers sur l'organisation et l'évolution des paysages, dans le cadre des campagnes comme dans celui de la ville, devaient constituer des thématiques à privilégier. Depuis, les recherches sur le monde animal n'ont cessé de se développer: en témoignent les colloques qui ont jalonné ces dernières

-

décennies

- Le

monde

animal

et ses représentations

au Moyen

Age (1985),

Histoire et animal (1987), L 'homme, l'animal domestique et l'environnement (1993), L'exploitation des animaux sauvages à travers le temps (1993)-les rencontres organisées par l'Association Anthropozoologica depuis 1984 ou celles animées par L. Bodson en Belgique sur l'Histoire de la connaissance du comportement animal depuis 1990. En 1993, un premier corpus rassemblait les données archéologiques alors disponibles en Europe pour les périodes historiques (Audoin-Rouzeau, 1993). Si ces recherches sont marquées par la richesse et la diversité des sujets, des problématiques et des objectifs, des sources et des méthodes, on doit toutefois reconnat'tre qu'elles restent partielles selon les thèmes: la plus grande partie d'entre elles se sont concentré sur un thème de prédilection à savoir l'animal domestique ou d'élevage abordé dans le cadre de l'économie rurale. C'est sans conteste le cas des études d'archéozoologie: elles s'inscrivent le plus souvent dans des monographies de sites, axées sur les questions d'élevage et de 20

consommation carnée fournies par les espèces majeures en poids de viande (Bœuf, Mouton, Porc), négligeant par la même toutes celles (oiseaux et poissons) dont la présence dans les habitats est, il est vrai, plus soumise aux aléas de la conservation. C'est également le cas des études d'histoire rurale: tant celles qui émanent de la communauté des médiévistes que celles entreprises par les historiens modernistes, comme le démontrent les orientations des publications les plus récentes2 dans lesquelles une large place est faite à l'animal d'élevage comme révélateur des mutations de l'agriculture, des différenciations sociales. Dans ce contexte, l'étude des espèces sauvages apparaît comme le parent pauvre de cette histoire relationnelle. Certes, les chasses occupent une bonne place mais leurs réalités matérielles, biologiques et socio-économiques sont très largement délaissées au profit des mentalités et des représentations, les historiens médiévistes et modernistes privilégiant l'étude des bestiaires et de leur symbolique, des textes littéraires et de leur merveilleux. Ce n'est que depuis peu, sans doute en relation avec l'évolution d'une société de plus en plus attirée par la nature, qu'un intérêt pour l'animal sauvage, dans ses comportements et son milieu, se manifeste. Dans ce contexte, une place particulière doit être faite aux travaux de Ch. Rendu (Rendu, 2003), partant du «patrimoine pastoral» - les cabanes - pour s'interroger sur les systèmes pastoraux et les paysages d'altitude, sur leurs interactions, en somme faire part des facteurs naturels et des facteurs sociaux dans la dynamique d'un milieu montagnard.

II-Un champ d'application: les écosystèmes forestiers et aquatiques. Les eaux et forêts font partie des écosystèmes continentaux les plus riches en biodiversité et panni les plus sensibles aux changements environnementaux et notamment climatiques. II-1 Les eaux et forêts: un champ de recherche largement négligé par les médiévistes Depuis le ~ siècle, la forêt a généré une bibliographie foisonnante, qu'il s'agisse de monographies ou de synthèses générales3 et, à partir de 1980, la création du Groupe d'Histoire des Forêts Françaises a favorisé un renouvellement des approches et des problématiques. Mais le mouvement est surtout le fait d'historiens modernistes et contemporanéistes. En faisant le point sur l'ensemble des recherches engagées par les historiens et les archéologues médiévistes sur ces espaces et leur biodiversité, on ne
2L 'animal domestique, XVI-XXe siècle, 1997; J.-M MORICEAU, 1999. 3 Parmi les plus marquantes: A MAURY, 1867; G.IillFFEL, 1925; MDEVEZE,1961. 21

peut que constater que, depuis bon nombre de décennies, l'étude de ces milieux ne retient guère leur attention. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer la place qu'occupe le sujet à travers la bibliographie de la SHMESP désormais en ligne4 et, plus généralement, à travers la Bibliographie annuelle de l'Histoire de France. A consulter les nombreux travaux d'économie rurale et plus particulièrement les thèses consacrées aux xme-xv siècles, soutenues au cours de la seconde moitié du XXe siècle, espaces forestiers et zones humides sont les grands absents ou n'occupent que quelques pages, exception faite des travaux d'I. Guérin sur la Sologne (1960), de C. Benoit sur la Dombes (1992), de P. Gresser sur la Franche-Comté (1978, 1991, 1994). L'absence est surprenante quand on sait le rôle capital reconnu que jouaient les bois et forêts dans l'économie et la vie quotidienne des populations rurales, quand on sait aussi que les étangs marquaient fortement le paysage et contribuaient de manière non négligeable à l'alimentation des populations. La production existante est en général éparpillée, monographique: la période médiévale et plus particulièrement les derniers siècles n'ont pas donné lieu, en France, à des approches synthétiques à l'instar de celles produites ailleurs en Europe et notamment en Angleterre. Les forêts et plus encore les étangs n'ont pas attiré les analyses spécifiques: défaillance des sources, désintérêt ou réticence des chercheurs? Pour les étangs, les documents médiévaux ne se prêteraient guère à leur étude en Lyonnais selon M.-T. Lorcin (1974). Et c'est dans un article postérieur à sa thèse sur l'Anjou que M. Le Méné fait le bilan des connaissances acquises sur l'Ouest de la France, arguant que pour cette région, «les données sérielles sont quasiment inexistantes avant la fin du XV siècle» (1993). Soit! Mais dans l'enquête sur la châtellenie de Lamballe en Bretagne, dont les comptes ont été étudiés par M. Chauvin, moulins et pêcheries ne sont jamais évoqués dans leur fonctionnement matériel bien que l'auteur précise que les «textes livrent de très nombreuses descriptions» de ces aménagements et que leur rentabilité s'avère importante (1977). Dans sa thèse sur le Verdunois (1992), A. Girardot y consacre quelques pages mais la documentation signalée dans les notes infrapaginales (p.247 notamment) laisse entrevoir une infonnation bien plus riche et diversifiée que ne le laisse entendre l'auteur. Un regain d'intérêt pour les étangs et les activités de pêche en eaux continentales semble s'être manifesté depuis la tenue en 1998 du colloque de Liessies sur La pêche en eau douce au Moyen Age et à l'époque moderne (2004). L'archéologie fluviale se développe aussi: des travaux d'archéologie préventive et quelques enquêtes thématiques, comme celle menée sur la
4www.medievistes-shmes.net

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Saône par L. Bonnamour, sur la moyenne Dordogne par P. Nowacki, sur le Loir par E. Yeny, sur l'Yonne par A. Dumont ou encore sur les étangs cisterciens et les affluents de la Seine par l'équipe de P. Benoit, ont permis de révéler un certain nombre de sites, nourrissent déjà les débats de colloques et devraient, à terme, déboucher sur quelque synthèse, même s'il s'agit encore le plus souvent de sites de la période antique (Leveau,1996). n n'en demeure pas moins qu'à comparer la recherche menée en France à celle des pays voisins, notamment aux pays anglo-saxons ou germaniques (Birrell, 1992, 1996 ; Ashton, 1988 ; Hoffmann, 1994a), le déficit est patent. Quant aux recherches entreprises sur les espaces forestiers, hormis les travaux déjà anciens de Th. Sclafert (Sclafert, 1959), elles n'ont développé que certains aspects, les forêts ayant été généralement délaissées par les historiens médiévistes car le plus souvent pensées comme des limites et non comme des espaces à part entière. C'est comme frontière que les forêts ont attiré l'attention d'historiens du peuplement, tel Ch. Higounet (Higounet, 1975, 1980). C'est à l'étude de leur éradication, avec les «grands dérnchements», que les spécialistes de l'occupation des sols se sont attachés, s'inscrivant en cela dans une longue tradition de pensée, notamment à la suite des Physiocrates, prônant l'idée que l'essentiel reste la production céréalière. Comme le rappelait il y a quelques décennies D. Woronoff, «l'école historique a contourné la forêt» bien qu'elle soit reconnue comme le troisième élément constitutif de l'espace rural avec les labours et les parcours (Woronoff, 1980). Du bois, c'est la source d'énergie et le matériau tant de chauffage que de construction que les historiens de la culture matérielle et des techniques ont retenuss. C'est en tant que théâtre et enjeu de l'exercice du pouvoir seigneurial que les espaces boisés intéressent les historiens du droit qui en ont analysé les structures d'encadrement, la législation et les droits d'usage (M. Boutelet, 1973; de Gislain, 1977; Smolart-Meynart, 1991). Et si les animaux sauvages sont étudiés c'est, on l'a vu, surtout en tant qu'objet du loisir aristocratique (la chasse) et des constructions mentales par les spécialistes de l'histoire culturelle. Dans l'approche environnementale, les historiens médiévistes sont encore peu présents. Elle reste surtout le fait de géographes développant une biogéographie historique, tels J.J. Dubois à Lille, G. Bertrand et J.P. Métailié à Toulouse. Ce sont eux qui ont ouvert la voie et amené certains médiévistes, notamment les archéologues, à repenser les espaces ruraux, à renouveler les modes d'approche et les questionnements: à s'intéresser notamment aux rapports entre élevage et faune sauvage (BruneI, 1995), aux aménagements seigneuriaux des parcs à gibiers et des garennes (Le Maho, 1980; Zadora5 Notamment travaux de M. ARNOUX:, Mineurs, férons et maîtres de forge. Etude sur la production du fer dans la Normandie du Moyen Age (XI-xve siècles), Paris, Editions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1993.

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Rio, 1985; Beck, 1993). Différents colloques ont régulièrement relancé l'attention6 mais il faut reconnaître que cela n'a jamais suscité un grand intérêt à l'exemple de ce que l'on peut observer en Grande-Bretagne. n est vrai que l'exploration archéologique en milieu forestier n'est pas toujours aisée, que les méthodes nées dans d'autres milieux ne sont pas nécessairement les plus appropriées. S'ils se sont transportés en forêt, les archéologues n'ont pas pour autant développé une véritable archéologie de la forêt. 11-2 Un espace et un temps d'application de la recherche: la Bourgogne des Valois C'est à l'approche historique de la diversité animale comme révélateur de l'état des écosystèmes forestiers et aquatiques de la Bourgogne des derniers siècles médiévaux que cet ouvrage souhaiterait apporter sa contribution. Issu d'une thèse de doctorat d'Etat soutenu le 13 décembre 2004 à l'université de Paris VIII devant un jury composé de Mmes et MM. Joelle Burnout: Robert Delort (directeur), Jean-Philippe Genet, Jean-Claude Lefeuvre, Weroer Paravicini et Odile Redon (présidente), il en reprend l'essentiel, intégrant le mieux possible les observations du jury: comprendre comment la société médiévale, en l'occurrence ici bourguignonne, en fonction de ses capacités techniques, a façonné la biodiversité de son environnement afin de répondre à ses multiples besoins et activités; saisir ce que fut l'action politique - ici des ducs Valois sur les ressources des eaux et forêts de leur domaine, entre activité prédatrice et politique gestionnaire. Quatre axes ont articulé cette recherche: -1- L'analyse des pratiques d'exploitation, d'aménagement et de gestion de ces milieux forestiers et aquatiques par la société de la fin du Moyen Age, en comprendre les fonctionnements et dysfonctionnements a conduit à identifier

-

les ressources7, les choix opérés et les buts poursuivis; à définir les termes
de la gestion de la diversité animale et de sa dynamique propre à travers les pratiques de l'élevage, de la chasse et de la pêche; à préciser les pratiques et les modalités de l'action anthropique (directes et/ou indirectes) selon le niveau technique, économique et social des groupes sociaux considérés. -2- Tenter de mesurer l'impact des pratiques étatiques sur la dynamique du milieu: en quoi les modes d'action économique et sociale ont influé, modelé l'évolution des eaux et forêts et de leur faune? Un certain nombre de
6 Du Pol/en au cadastre, 1985, La nature au Moyen Age, 1993. 7 Ce terme est entendu au sens défini par Ph.et G. PINCHEMEL, 1988 : « l'inventaire des potentialités d'un milieu est lié aux problèmes de perception. Les ressources d'un milieu ne deviennent telles que si les hommes les perçoivent comme de possibles richesses ou que, si les connaissant, ils les recherchent explicitement. .. A l'intérieur d'une culture, ce sont bien les conditions techniques, politiques et économiques qui "créent" les ressources naturelles». 24

travaux ont démontré que les princes de la fin du Moyen Age avaient fait appel, pour faire fonctionner les institutions qu'ils mettaient en place, à des hommes nombreux et compétents qui «oeuvraient, dans le cadre qui était le leur, l'Etat princier, pour le bien commun et la chose publique» (Mattéoni, 1998). Quelle a été, en la matière, l'attitude de l'administration ducale en général, de la gruerie en particulier; quelles ont été leur rigueur et leur efficacité? -3- Examiner les conséquences des choix à moyen et long terme, s'interroger sur les questions de la vulnérabilité et des risques. Se profile inévitablement une des questions majeures de 1'historiographie médiéviste: celle de la ou des crise(s) affectant la fm du Moyen Age. Quels sont les critères de reconnaissance et les modalités de celle-ci dans le domaine étudié? Est-elle lisible? Et à quelles échelles spatiales et temporelles? -4- Caractériser de manière évolutive les composants et la structure des milieux forestiers et humides ducaux, plus particulièrement de la faune. Dans une perspective plus large, contribuer à défmir ce que représente la fm du Moyen Age dans le processus de mise en place des faunes contemporaines.

111-Interdisciplinarité et biodiversité historique Etudier les interrelations entre les sociétés et leur milieu est complexe et présuppose une approche ouverte, transcendant la segmentation des savoirs. La caractéristique de ce type de recherche est en effet de s'inscrire dans des interfaces: interface disciplinaire (sciences humaines et sociales/sciences de la nature), comme interface des phénomènes (durée/espace et social/biologique). Il réclame l'association intime de pratiques et de savoirs complexes qu'un seul individu ne peut suffire à maîtriser et qui impose la création de groupes interdisciplinaires et interactifs, la collaboration de spécialistes. Inscrite dans un cursus universitaire par essence individuel et solitaire, la présente recherche ne pouvait gérer cette contradiction sans opérer un certain nombre de choix tant méthodologiques que thématiques. Et cela d'autant plus que l'on n'ignore pas les problèmes que pose l'approche interdisciplinaire dans la présentation et la mise en œuvre commune des sources: elle donne souvent l'impression de «bricoler» des solutions qui n'apparaissent surtout que sous la fonne de juxtapositions de données, d'analyses et de discours différents sur un objet commun. Cette difficulté est récurrente, souvent rappelée dans les séminaires et colloques. Elle apparaît cruciale aussi bien du côté des historiens que des chercheurs en sciences de la Terre et de la Vie. Les thèses des premiers restent, 30 ans après l'appel de G. Bertrand (1975), largement imperméables 25

à <d'approche écologique» des phénomènes qu'ils étudient, se méfiant du poids des rigidités et des contraintes écologiques et climatiques comme facteur explicatif. Les seconds ont bien souvent tendance à auxiliariser les sources d'archives, à les utiliser comme alibis dans des thématiques environnementales en mal d'épaisseur historique ou, pire encore, en l'absence de participation clairement affichée d'historiens et donc des moyens de la critique interne des sources, à s'en servir en contre-emplois et être conduits à des contresens. Ces différents constats nous ont amenée à exploiter de manière privilégiée les sources «sociales», écrites et archéologiques qui, tout en se révélant parfois d'une richesse insoupçonnée, nécessitent d'être lues dans la confrontation avec d'autres approches scientifiques: celle de l'écologue, du zootechnicien, de l'agronome. Il s'est agi alors de mesurer leur capacité à traduire et à articuler temporalités naturelles et dynamiques sociales, à éclairer les processus économiques, sociaux et juridiques de l'exploitation des ressources naturelles liées au monde animal, à révéler les conséquences à plus ou moins long terme (surproduction, épuisement des ressources) de cette exploitation sur la biodiversité. A quel degré de connaissance de la biodiversité animale, les sources et leur croisement permettent-elles d'accéder? Quelle biodiversité permettent-elles de restituer? Sachant tout ce que ce travail doit aux débats et confrontations menés dans le cadre des séminaires de l'équipe «Archéologie et environnement» de l'UMR 7041 (M.A.E. Nanterre) ou des différents Programmes interdisciplinaires sur l'Environnement du CNRS, nous espérons avoir contribué à révéler un modèle historique de gestion des ressources du milieu pouvant offrir matière utile à la compréhension du fonctionnement contemporain des milieux; renouvelé aussi quelque peu les analyses politiques et socio-économiques habituellement mises en œuvre en histoire rurale par l'introduction de la dimension environnementale des phénomènes enregistrés. fi s'est agi de donner à lire et à utiliser les données des sources bourguignonnes de la fin du Moyen Age, aux historiens bien sûr mais aussi aux chercheurs non-historiens, naturalistes, dont la demande en données historiques est de plus en plus forte.

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Chapitre 2

La Bourgogne des Valois

1- L'espace du duché 1-1 Des espaces divers Dans ses limites définies au milieu du XIV siècle, le duché compte cinq bailliages dont la configuration sera conservée jusqu'en 1477, recouvrant en tout ou en partie les quatre actuels départements de la Côte d'Or, de l'Yonne, de la Nièvre et de la Saône-et-Loire (Fig.1). Au nord, le bailliage de la Montagne correspond aux plateaux secs et forestiers du Châti1lonnais. Celui de Dijon s'étend sur la vallée de l'Ouche, la Côte viticole, l'Arrière-Côte forestière et les basses terres de la rive droite de la Saône. Le bailliage d'Auxois comprend la bande des grasses terres de la dépression péri-morvandelle et une partie des terres froides du bas-Morvan (Avallon). Les bailliages d'Autun et de Montcenis englobent le Morvan jusqu'à la Loire. Enfm, celui de Chalon s'étend sur les deux rives de la Saône, de Chagny et Brancion à Seurre et Cuisery. N'ont donc pas été intégrées les terres nouvellement acquises au temps de Philippe le Hardi: le comté de Nevers, le comté de Charolais, les terres de Champagne et les châtellenies périphériques de Chaussin ou de Fresne-Saint-Mamès en Comté. L'ensemble territorial ainsi défini constitue en fait le cœur du domaine ducal. Ces bailliages sont composés d'unités administratives plus restreintes à l'étendue variable: les châtellenies, le centre de la vie quotidienne des hommes. Sur ce découpage s'emboîte celui de l'administration des eaux et forêts qui a fortement fluctué dans le temps: du bailliage à la châtellenie en passant par la maître foresterie, voire le massif forestier. Tous ces rouages ont, tour à tour ou en même temps, laissé des séries documentaires d'échelles de compétences variables, de surcroît différentiellement conservées. Qu'elles soient bourguignonnes ou d'ailleurs, les sources médiévales ne fournissent que peu d'évocation et encore moins de description concrète. Non pas que les sociétés d'alors soient indifférentes au relie£: au sol, au climat dont dépend d'ailleurs leur survie alimentaire, mais les documents exploités et exploitables sont le produit d'une autre perspective. Toutefois à

rassembler les notations éparses se dessinent quelques uns des éléments du paysage dans lequel ont évolué les populations.

1-2 L'espace vécu Les administrateurs ducaux suggèrent les formes du relief plus qu'ils ne les décrivent, et toujours par le biais de l'évocation des activités quotidiennes, en particulier des activités de transport. Au nord du duché, c'est la «Montagne». D'altitude pourtant modeste (350 à 55Om), ce relief tabulaire qui s'élève brusquement au-dessus de la plaine de la Saône, est entrecoupé de combes, de vallées étroites empruntées par l'Ignon, la Tille, l'Ource ou la Seine, aux versants parfois abrupts. La circulation y est difficile d'une vallée à l'autre et il n'est pas rare d'y voir des charrois devant affronter des <<rnontees» qui ne sont pas sans causer quelquefois des déboires à certains attelages en surcharge. En 1382-83, deux charretons devant transporter l'auge de la citerne «qui est gros et rodez et pesanz, depuis Bremur jusqu'a Villaines», le firent avec un char attelé de quatre bons chevaux mais ils <<mirentII jours touz entiers pour ce que ledit charruot brisa a la montee empris Saint Mard et y faillent accoupler plusieurs chevaulx pour monter la dicte montee»8. En septembre et octobre 1397, lors de travaux au château de Duême, le châtelain fit dévier les charrettes transportant les matériaux nécessaires «pour les grans montees et avalees » entre la carrière de Quemignerot et les bois de Duême d'une part et le château d'autre pa.rf. Les mêmes difficultés de circulation se rencontrent plus au sud et à l'ouest. Là, ce sont les <<montagnes» de l' Autunois-Montcenis que les comptes évoquent notamment à l'occasion de travaux aux étangs ou lors des mises en pêche. C'est en fait le Haut-Morvan, dominant le bassin d'Autun, culminant à 901 mètres d'altitude au Haut-Folin. Ce Haut-Morvan prend effectivement des allures de montagne non pas tant par des altitudes élevées mais par les pentes courtes et fortes de ses reliefs granitiques s'abaissant d'ouest en est. Les gestionnaires ducaux signalent le caractère dangereux, pour les installations piscicoles ou pour les moulins, des eaux ravinant ces pentes. C'est notamment le cas à l'étang de la Villedieu où des travaux sont engagés en 1390-91 pour aménager un terreau sur le côté du déversoir en raison de «laigue qui descend des montaignes quant il pleut mout, souvent descent au dessoubz dudit estang, qui soloit cheoir et descendre avec grant quantitey de saublon sur ledit deschargeur et y tenoit grant dommaige »10.fi
8 Toutes les archives consultées proviennent saufindication contraire. B 6566~ fo1.51. 9 B 4654:t fol.29/30. 10 B 4834 bis-6, fol.83 yO. des archives départementales de la Côte d~Or~

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reste que, dans l'ensemble des actes de la pratique, les formes du relief n'ont guère retenu l'attention. L'analyse des toponymes relevés dans les terriers le confirme (Beck, 1983). Et il n'est pas rare que les quelques microtoponymes rencontrés dans ces documents et faisant référence aux reliefs jettent la confusion quand on les retrouve dans la Plaine et le Val de Saône: ainsi à Labergement-le-duc « en la montagne du bois », à Flammerans «au bas du chemin» ou encore « l'abyme» en bordure de la Saône à Auvillars ! Omniprésente en Bourgogne, l'eau est évoquée largement au fil des textes: elle pourrait faire l'objet d'une étude particulière car la simple lecture des documents montre qu'il est sans doute imprudent de vouloir exactement superposer le réseau de la fin du Moyen Age sur celui d'aujourd'hui, même s'il est établi dans ses grandes lignes. Des rivières se séparant en plusieurs bras, comme la Tille et la Norge dans le Dijonnais, d'autres changeant de cours et multipliant les «vieilles rivières», mais aussi des bras morts, des ruisseaux, des mares, des «nouhes», des «moilles», évoquant des réalités différentes en fonction de la profondeur de l'eau, émaillent les campagnes. Des zones de marécage sont signalées à proximité du lit mineur de la Saône à Pontailler, à Labergement...le-duc, à Chivres ou Ecuelles dans le Dijonnais, à Cuisery dans le Chalonnais. En revanche le marais des Tilles, s'étendant entre Arc-sur- Tille et Genlis, bien connu des historiens de la période moderne, n'est pas signalé mais il est vrai que les possessions ducales sont réduites dans cette zone (Chillon, 1963). Les crues sont évoquées: celles de la Saône bien sûr comme en 1366-67, où elle «batoit jusques a Maison Dieu» Il, s'étendant ici sur quelques 5 km dans les terres. Cela ressemble fort aux situations que l'on observe encore aujourd'hui très régulièrement. Au plus fort, les crues de la Saône peuvent atteindre jusqu'à cinq mètres de hauteur et s'étendre sur trois kilomètres de large, recouvrant alors toutes les basses terres du Val. C'est aussi le cas de bien des rivières canalisées à l'heure actuelle telles la Seine ou l'Ouree dans la Montagne. Mais le phénomène est surtout sensible dans la Plaine de Saône: la pente des rivières y étant faible, l'écoulement se fait difficilement. La Sereine, qui traverse les finages d'Argilly et de Bagnot, eonnut au début du XVe siècle une succession d'inondations empêchant la vente des herbes des près ducaux situés non loin. C'est encore le cas de l'Ouche: en 1419, «pour tempeste et orvale de temps », les habitants de Rouvres «perdirent tous les gaignaiges et, l'annee suigvant, par fortune d'eaue de la riviere d'Osche qui eschappa et vint a si grant habondance en ladite ville que tous leurs gaaignaiges qu' ilz avoient amassez en leurs granges furrent pourriz et perduz, et leurs bestes noyees et perdues »12. En 1431, des travaux sont
11

12

B 5749, fo1.17 yo.
1. GARNIER, 1867-1877, charte CCXX, p.492-493.

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entrepris, sur ordre de Philippe le Bon, pour «dicquer, eslargir et profondir ladicte riviere d'Oische, depuis le dessus du deschargement des malins de Fauvemey jusqu'à Tard la Ville, pour ce que par la distance des lieux dessusdiz, est le pire de ladicte riviere et par ou toutes les inondations deans se font chascun an dont monseigneur et plusieurs ses sugez qui ont prez et terres au long de ladicte riviere, ont esté et sont souvent dommaigiez » 13. Malgré ces efforts, l'Ouche inonde souvent les villages avoisinants comme Fauvemey. Dix ans plus tard en 1441, en Chalonnais, les «levees des pans et chaussees de Grosne » à Beaumont sont réparées pour ce que, comme l'indique le receveur de la groerie, c'est «le plus perilleux et dangereux passaige qui soit au bailliage de Chalon et auquel, par plusieurs fois, les passans ont esté et sont en grant perilz et dangers et pour faire certains ouvraiges necessaires en eslevant et haulcant lesdites chaussees par lesquelles, quant les eaues sont grandes, l'en ne peut passer de pie ne de cheval sans grant peril, par le moyen desquelz ouvraiges les malins de Beaulmont appertenans a monditseigneur qui sont pres desdites chaussees, esquelz ou temps de inondacions deaues l'en ne peut aller ne venir »14. A travers les annotations médiévales se dessinent les éléments caractéristiques du relief bourguignon: une dominante de plateaux et de plaines aux altitudes modestes15. Au nord, on y reconnaît les hautsplateaux calcaires du Châtillonnais ou du Seuil de Bourgogne, aux sols peu profonds et caillouteux, aux vallées quelquefois profondes, largement forestiers: c'est là le domaine par excellence de la chênaie-charmaie. Plus au sud-est c'est le talus de la Côte, où se mêlent cailloutis et terres rouges propices au développement du vignoble. Cet escarpement aux pentes douces, dominant la Plaine de Saône encore appelé Fossé bressan, est entaillé de «combes», vallées sèches larges et peu profondes. Plus à l'est, la Plaine de Saône aux horizons calmes, s'abaisse du nord au sud. Recouverte irrégulièrement de sables et d'argiles pauvres sur lesquels s'est souvent développée la forêt, la région est humide, coupée de haies et d'étangs, parcourue par une multitude de petites rivières qui convergent vers la Saône. Quant à celle-ci, axe ancien et important pour la circulation fluviale et routière, elle a, de tous temps, fait plutôt fonction de lien que de frontière. Vers le sud, le Morvan et l'Autunois. Tout en étant la partie la plus élevée et la plus accidentée, la région offre l'image de formes plutôt arrondies. Essentiellement granitique, recouvert par la hêtraie avec apparition locale de
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15Depuis le début du XXe siècle~ les thèses et travaux de toutes sortes~ qui ont décrit la géographie des pays bourguignons~ ne manquent pas et nous nous permettons de renvoyer à ces analyses. Pour un aperçu : R. CHAPUIS~ 1985 ; P. RAT~ 1986. 30

14 B 3696~ fol.43 yO.

B 1649~fol.l05.

châtaigniers, le Morvan est un pays <<I1lisselantd'eau», un vaste château d'eau d'où s'écoulent de très nombreuses petites rivières tels le Cousin (vers la Seine) ou l' Arroux (vers la Loire). A consulter terriers et comptabilités, les voies de circulation «chemins ferrés, chemins communs, voies communes, charrieres »- ne manquent pas dans le domaine ducal, certains reprenant d'anciens tracés comme le «grand chemin ferrey tirant d'Argilly a Dijon» bordant le bois de la Chocelle qui n'est autre que la voie romaine, encore très largement visible aujourd'hui. fi n'est pas toujours aisé de déterminer ce que recouvrent ces désignations et, partant, d'établir une quelconque hiérarchie. Certes, il existe bien au moins deux catégories de voies. La première regroupe celles reliant les agglomérations entre elles; leurs tracés ont fait l'objet d'études depuis longtemps (Richard, 1950, 1954). La seconde comprend tous les chemins plus modestes et les sentiers desservant les différentes parties des terroirs. Ce qui frappe c'est la densité de cette trame de communications terrestres: en témoignent les multiples mentions de confronts déclinées par les terriers, voire par les comptes des châtelains et renvoyant aux chemins et voies de toutes sortes bordant les pièces de champs, de près ou de bois. Leur importance est essentielle car c'est à partir de ce réseau que se tissaient les liens entre les différents villages de la châtellenie, entre ces derniers et d'autres centres seigneuriaux. On y circule à «char », «charrotte» ou « tomberel », avec des animaux de bât, avec des ânes et des mulets. La circulation est-elle aisée? On aurait tendance à répondre par la négative tant le mauvais état des chemins, les routes défoncées, les voies impraticables sont fréquemment déplorés par les châtelains. La durée des transports s'allonge et le coût augmente d'autant. Ainsi en 1381-82, à Villaines-enDuesmois, c'est moins de la distance à parcourir dont se plaint le châtelain que de l'état du chemin qui «est en tres mal appert et y fallu III bons chevaulx a chascune voisture » amenant des pierres de la carrière de MagnyLambert au château de Villaines (globalement à 8 km)16. Des réparations sont pourtant effectuées comme celles ordonnées par le châtelain de Duême en 1397 aux deux <<voyesa charroyer par lesquelles l'on vat du château de Duême à Baigneux-Ies-Juifs»: 143 toises de long sur 7 pieds et demi de large, (soit 348m de long sur une largeur de 2,4m) sont ainsi refaites17. Ces travaux consistant en colmatage de trous, en enlèvement de cailloux ou d'éboulis, en aplanissement du terrain, visent à faciliter le roulage sur des chemins ou des voies de terre. Ils ne sont pas réguliers et de ce fait entraînent des frais importants quand on ne peut faire autrement que de les effectuer. Ds deviennent encore plus onéreux lorsqu'ils concernent des ponts. En 1466-67,
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B 6566-I:t fo1.I5 yO. 17 B 4654, fo1.32 vo.

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le châtelain d'Argilly fait refaire le gué au-dessous de l'étang de Grosbois, «pour icellui passer les chars, charrectes, chevaulx et autres bestes sans pont afin de eviter les grans fraiz qu'il eust convenu faire pour y faire un pont et pour le soustenir, lequel guey contient six toises de toutes quarrures »18.Ceci explique sans doute la préférence pour la voie d'eau, pour la Saône en particulier, pour tous transports: de gens comme que de matériaux, de bêtes ou de marchandises; les autres rivières ne semblent guère navigables. Lors de la construction de la résidence de Germolles dans les années 1380, les chênes abattus dans la châtellenie de Laperrière furent transportés jusqu'à Chalon-sur-Saône par la Saône puis par charroi jusqu'à Germolles.

II-Le temps du duché Le pas de temps retenu s'échelonne du milieu du XIV siècle, marquant la fm des derniers Capétiens, à la fin des années 1470 qui voient le duché faire retour dans le domaine royal. Le cadre chronologique correspond globalement aux principats des quatre ducs Valois et pennet de suivre l'impact d'une même administration sur la gestion des ressources en eaux et forêts. Ce temps politique joue un grand rôle pour notre propos: la présence ducale dans le duché densifie ponctuellement la demande et les actions, donc la masse documentaire. C'est le temps d'un remarquable éclairage dû à une administration «d'Etat», certes hésitante encore et parfois maladroite mais puissante et volontaire, ayant laissé des centaines de comptes de gestion dont la plupart nous sont parvenus. L'importance de ces archives est bien connue des historiens, leur richesse aussi, comme en témoignent notamment les travaux d'A. Nieuwenheuysen (1984) et de J.Rauzier (1996) sur les finances et la gestion du premier duc Valois. La bibliographie n'est riche que de quelques études solides mais dispersées, la Bourgogne ducale de la fin du Moyen Age n'ayant pas donné lieu à un travail de synthèse équivalent à celui que J. Richard (1954) a fourni pour les siècles de «la formation du duché ». Sans doute y a t-iI, comme le remarquait W. Paravicini (1996) un «embarras de richesse» qui suscite un certain efttoi chez les chercheurs. Les travaux que J. Richard et Fr. Vignier (1960) ont consacrés aux conditions juridiques et administratives de la mise en place de la gruerie ou ceux de M.Th. Santiard (1974) sur la pratique des ventes de «glan et pais son » au XIV siècle s'avèrent d'autant plus précieux. Seulement, à ce temps politique n'est pas exactement superposable le temps administratif: si, dans ses grandes lignes, l'administration est relativement stable de 1350 à 1441 et permet de suivre les tendances entre ces deux dates,
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B 2202, fol. 120.

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le flou s'installe ensuite, les recettes des châtellenies étant menacées de disparition en 1468 au profit des recettes de bailliage, la fonction châtelaine étant confiée à des serviteurs en récompense de leurs services et perdant de sa substance, les aliénations de châtellenies allant bon train. Et ce ne sont pas les seules échelles temporelles pertinentes pour notre propos: viennent s'y ajouter le temps de l'exploitation économique (annuel, pluriannuel, décennal...) et le temps biologique des espèces animales (de quelques mois à quelques années). Comme toutes les autres populations des derniers siècles médiévaux, les habitants du duché ont eu à conjuguer temps social et temps « naturel », à supporter et/ou à s'adapter tant à la conjoncture du siècle qu'au temps météorologique.

11-1 Les « malheurs ordinaires» de lafin du Moyen Age Au moment où les ducs Valois prennent possession du duché, celuici a été frappé par l'épidémie de peste de 1348, avant de connaître toute une série de récurrences notamment dans les toutes dernières années du XIVe siècle. En effet, après une accalmie, la peste sévit à nouveau: dès 1394 dans le Châtillonnais à Duême. A partir de 1399 elle touche toute la Bourgogne, comme d'ailleurs d'autres régions voisines, la Champagne et l'Ile-de-France. Des administrateurs ducaux en sont victimes comme Guillaume Goguet, receveur de la gruerie aux bailliages d'Autun et Montcenis en 1428. Dans la seconde moitié du XVe siècle, les différentes poussées de la peste semblent alors être très localisées comme le suggèrent les différents déplacements de la Chambre des Comptes fuyant l'épidémie. En 1457, celle-ci est transférée de Dijon à Auxonne du 15juillet au 27 novembre; en 1467-68, c'est à Talant

qu'elle s'installe «pour la grande pestilence qui regnoit audit Dijon»19. Les
recherches menées à partir des documents fiscaux tels les « ou les listes des «marcs» ont montré l'ampleur du fléau et profondes et durables (Beck, 1980): réduction générale population, dépeuplement ou abandon de terres et donc pour le trésor ducal. cerches de feux» ses répercussions du chiffte de la perte de revenus

Aux épidémies s'ajoutent les ravages des gens de guerre abondamment relatés par les rédacteurs des comptes, même si l'on ne peut éliminer une part de complaisance dans l'évocation des pillages et dévastations venant justifier bon nombre de demandes de réduction d'impôts. On le sait, loin de mettre fin à l'insécurité, la paix de Brétigny en 1360 ouvrit la phase des «Compagnies», de ces bandes de mercenaires
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B 4872-1, fol.23.

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désormais sans emploi et se mettant à vivre sur le pays. Depuis le XIXe siècle, bien des auteurs ont retracé la chronologie et les dégâts causés par ces bandes armées et nous n'y reviendrons pas (Vernier, 1902). Précisons toutefois que les principales régions dévastées ont été l'Auxois et la Montagne, même si l'Autunois, le Chalonnais et le Dijonnais n'ont pas été épargnées pour autant. Et ce n'est guère avant 1375 que les troubles s'estompent en Bourgogne. Ces bandes ne sévirent ni partout ni continuellement; en fait chaque lieu particulier présente une chronologie spécifique et a eu à supporter plus ou moins lourdement ces désordres. Après un temps d'accalmie guerrière, la reprise des hostilités entre la France et l'Angleterre inaugure, dans la première moitié du XVe siècle, une nouvelle période d'insécurité. En Bourgogne, la décennie 1430 fut à cet égard la plus difficile à vivre, la plus terrible en raison de la présence sur le pays des bandes des Ecorcheurs. Passé 1444, le calme revient, mais au début des années 1470, suite aux hostilités entre Louis XI et Charles le Téméraire, certaines parties du duché comme le Châtillonnais ou l'Autunois sont à nouveau ravagées. Les comptes des châtelains sont émaillés de témoignages de pillages et de dévastations. On ne compte pas en effet les demandes de dégrèvements fiscaux, d'allègements des taxes et redevances de la part des populations, suite aux destructions des récoltes dues aux «ennemis [qui] les ont gastez ». En 1408-09, les habitants de Villiers-le-duc, Vanvey et Villote ne peuvent plus s'acquitter des 15 muids de taille d'avoine auxquels ils sont abonnés: «et pour le temps que yceulx habitans furent abonnez, povoit avoir esdites villes pour lors extimacion le nombre de Vc feux bien solvables. Et tellement que de present n'y peut avoir que environ ex feux (...) avec autres tres grans degastz, dommaiges et diminucions qu'ilz ont soutIers des biens de leurs powes chavances pour les gens darmes qui sont passez par le pais de Bourgoigne depuis IIll ans enca »20. En 1414, les habitants de Quemigny dans la châtellenie de Vergy s'adressent au due Jean sans Peur: «iceulx habitans ne sont que XVIII feux de povres gens qui lui doivent chaseun an et a monseigneur de Courtivron son chancellier et aussi autres, tailles a volenté une foy l'an et cense dargent, de blé, ~ cire, geline montans environ mIxx liwes (...) pour ce qu'ils ont esté dommaigiez par les gens darmes qui, depuis VIII ans en ca, ont esté chascun an loigiez en la dicte ville (...) et aussi par les mortalitez et tempestes qui ont esté audit lieu

dont ilz ont perdu plus de la moitié de leur chevance }). Face aux requêtes
des habitants, la réponse du pouvoir ducal fut d'agir au coup par coup, de multiplier les ajustements locaux: les rémissions qui furent alors octroyées aux habitants ne furent jamais que momentanées, occasionnelles. En 1417,
20

B 6621-1,

fo1.3 v<>.

34

les habitants de Coulmiers-Ie-Sec dans la Montagne se voient accorder par la duchesse de ne payer, pendant deux ans, que la tierce partie des 45 livres et du muid d'avoine qu'ils doivent pour «contemplacion des grans dommaiges que les gens dannes leurs ont faiz le temps passé »21.En mars 1431, le duc accepte de réduire de moitié la prestation en nature que lui doivent les habitants de Salives: «a l'occasion des guerres et divisions qui ont longuement regné et regnent en ce royaulme et par aultres orvales et fortunes, la ville dudit Salive, qui anciennement soloit estre bien peuplee et fomie de habitans riches et bien aisiés en chevance, a esté et est toute deserte et desolee »22.En mars 1474, les habitants de la châtellenie de Glenne, objets d'attaques répétées, sont ruinés «a cause des ennemis de monditseigneur qui les ont couruz et destruiz tellement que les aucuns ont perduz leurs biens et maisons et les autres ont esté prisonniers et mis a grans rancons par telle facon que plusieurs en sont a present mendians leur pouvre vie»; ils obtiennent de Charles le Téméraire la remise de leurs tailles pour une année23. Ces troubles ont pesé sur l'économie. La présence des bandes armées, voire la présomption de leur présence, a désorganisé ici et là les travaux agricoles, piscicoles et forestiers. Les vergers tombent à l'abandon et les prés ne sont plus fauchés, comme à Villiers-le-duc en 1414 ou à La Colonne en 1424. Les charrois de poissons pour l'alevinage ne peuvent s'effectuer comme ce fut le cas dans la Montagne en 1419 comme en 147273. Les officiers ducaux ne trouvent plus les ouvriers pour procéder aux réparations d'étangs comme en 1361-62 à l'étang de Véages. Les pêches sont interrompues comme en carême 1365, à l'étang de Crênes à Montcenis «pour cause des gens darmes qui estoient ameney et demoirent ou ycellui »24. C'est également le cas à l'étang Fourchu dans la châtellenie de Rouvres en 1416. Ou encore en 1430 à l'étang de Saint-Léger-duFourcheret : la pêche y est écourtée faute de poissons car <deseigneur de la Guiche et plusieurs gens darmes qui estoient soubz lui, lesquelx furent logiez (...) audit lieu de Saint Ligier, leverent la pele dudit estang, le pescherent et prindent tout le poisson qu'ilz y peuvent prendre »25.D'autres sont reportées comme la pêche de 1422 à l'étang de Vaulmarceau dans la châtellenie de Villiers-Maisey ou celle de 1475 à l'étang de Poisson dans la châtellenie de Glenne. A ce même étang, l'année précédente, la pêche avait dû être effectuée sous la surveillance de deux gardes à cheval. Les paissons aussi
21

22 1. GARNIER, 1867-77, charte CCLXL p.574. 23B 4879-2, fol. 41 yO. 24 B 3380-1, fol. 8. 25 B 2795-2, fol. 9.

B 6579-1, fo1.7.

35

sont perturbées comme celle de la forêt de Vausse en Auxois en 1440, laissée, pour 6 francs, au seul marchand ayant répondu à la vente, les autres ont déclaré forfait «pour la doubte des Escorcheurs qui estaient en grant nombre en la conté de Tonnerre et ou pais d'Auxois qui depuis vindroient loigier et demorerent environ ung mois a Ravieres, a Aisey, a Nuys sous

Rougemont et entour ladite forest» 26. Les passages des bandes armées ont
pesé encore en raison du surcoût nécessité par les travaux qu'il faut faire aux étangs détruits ou malmenés par les pillards: en 1360-61 le moulin de Perrigny dans la châtellenie de Montréal ne peut être amodié, l'étang est vide d'eau car «estoit despecié la chaucié par les Englois»27. En 1434, c'est la chaussée de l'étang d'Avallon qui «avoit este desmolie et rompue de font en font de ladite largeur par Fortepire et ses complices, adversaires dicellui monseigneur le duc ou temps qu'ilz estoient audit lieu d'Avallon pour ledit estang plus aisement peschieo)28. En raison également de l'obligation de procéder à des campagnes supplémentaires de réempoissonnement : ainsi en 1414 au grand estang de Saint-Euphrône en Auxois «que les gens darmes avaient peschié et laissié tout a sec »29. Les populations en ont pâti dans leur vie quotidienne. En 1365, ce sont les affouagers des bois des Battées de Planoise qui ont préféré renoncer à leurs afIouages par «la doubte des ennemis qui ont esté sur le pais»30. Les communautés rurales apprennent à vivre avec. C'est ainsi qu'en 1361, les habitants de Villaines-en-Duesmois rachètent <<plusieurset chatilz chevaux et jumanz que les Englois et inimis de la grant compeigne » laissèrent, pour remplacer ceux que ces derniers leur avaient pris lors de leur passage. Localement, on s'organise pour tenter de se protéger. En 1411, ces mêmes habitants de Villaines-en Duesmois ont trouvé refuge au château pendant «VII sepmaines entieres, leurs femmes et enfans (...) pour dobte de la garnison des Armagnas qui estait a Roigemont qui courait tous les jours jusques audit Villaines et ou pays alentour et en menoient prisonniers ceulx

qu'ilz povoient consuigre » 31. Pour détendre son territoire, comme en 1431à
Montréal, la vente et la coupe de 50 arpents de bois sont décidés «par ladvis de messeigneurs les marechal de Bourgoigne et gens du Conseil de mon dit seigneur le duc a Diion, pour ce que ledit bois estait nuisant au chastel et habitans dudit Montreal et du pais environ et que le Armignacs se

26

27 B 28 B 29 B 30 B 31 B

B 2806, fo1.2806-3, fo1.5.
5403-3, fo1.15 vO. 2797-4, fo1.15 . 2783-3, fo1.21. 4826-1, fol. 7~. 6556, fo1.3 vO. B 6576 -1, fo1.17.

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embuschoient souvent audit bois »32. L'année suivante à Montcenis, des chênes sont abattus «ou bois de Montpourchier pour berrer les cheminz pour la doubte des ennemis »33.Des stratagèmes sont mis en œuvre pour tenter de les détourner ou du moins de limiter leurs méfaits comme à Argilly en 1434, où les administrateurs ducaux leur concèdent quelques poissons en dons au moment de la pêche de l'étang de Champgilly pour obtenir leur «bienveillance »34.Ailleurs encore, comme à Laperrière en 1441, on tente de ruser: les poissons de l'étang de Saint-Seine «pour resister a len contre des Escorcheurs» furent transportés à l'étang du Moitant35. Certains s'arrangent cependant de ces troubles. Dans les décennies 1360 puis 1380, alors que les ennemis sont en Autunois et à Montcenis, la rubrique des «amendes et forfaitures» du compte du châtelain de Roussillon ou du receveur du bailliage enregistre des amendes pour complicité et aide apportée par certains habitants des lieux. En 1368, Jehannin Morot est poursuivi par le châtelain et condamné à 20 francs d'amende pour avoir «retenu deux buefs qui estoient a un sien voisin, lesquelx buefs l'on disoit que il avoit achetez des ennemis qui lors tiennent la forteresse». En 1381-82, «Guillaume Maillot parroichien de Chalemoul pour ce qu'il avoit conversé avec les enemis du Royaume de France et leur avoit donné confort, aide et administrer vivres», a été ainsi condammé à 5 francs d'amende L'année suivante, un autre habitant est condamné à 4 francs d'amende «pour ce qu'il avoit conversé avec les ennemis du Royaulme de France, avoit prit de eulx ung toreaul qu'il avoient pilliez sur les subgez de monditseigneur »36. Au total, les malheurs de la guerre, si souvent évoqués dans les comptes, ont été surtout intermittents: le duché a vu alterner périodes de guerre et périodes de répit, et les traces qu'ils ont laissées sont loin d'avoir été toutes et partout durables. n n'en reste pas moins que, conjugués aux effets des épidémies, ils ont pesé sur la démographie. Les désertions se multiplient, au mieux on assiste au dépeuplement des communautés comme ce fut le cas autour de Nuits-Saint-Georges (Beck, 1980). En Chalonnais, le nombre de feux des villages usagers au bois s'est particulièrement réduit dans la décennie 1440 ; certains ont disparu comme ceux de Chissey suite à la prise de Tournus. En Autunois, c'est le cas des communautés de Charbonnières et de Chaillyoù l'on pouvait compter 30 à 40 feux usagers: en 1425 «audit lieu de Chailly n~y a personne demourant et audit lieu de
32

33 B 2375-2, fol. 7 VO. 34 B 4486, fo1.20. 35 B 5067-2, fo1.19. 36 B4828-1, fo1.3. B 2291-1, fo1.3 v<>. 2292, fol.3. B

B 2797-1,fo1.17.

37

Charbonnieres ne a que huit mesnaiges tenant feu et lieu dont il n'en y a que quatre qui aient pain a mangier et les autres mendians »37.La paupérisation a gagné les populations restantes. A Montbard en 1374, l'adjudicataire de la rivière banale n'a pu s'acquitter de son quatrième et dernier payement et le receveur de préciser qu'il« s'en est partiz dou pais pour pouvreté et si n'a l'en trouve depuiz est voulue prandre»38. Les populations ne sont pas en mesure d'assurer les charges des réparations et reconstructions des bâtiments. En 1443, le terrier de la châtellenie de Vergy dans l'Arrière-Côte inventoriant les biens ducaux dans les villages d'Echevronne et de Chaugey mentionne la présence du moulin à vent qui ne moud plus «pour la pouvreté desdis habitans qui n'ont de quoy le remettre sus pour les grans et excessives charges qu' ilz ont supportees le temps passé et encour portent tant a cause des guerres et courses et loigis des gens d'armes, mortalitez, sterilitez de temps comme autrement»39. Quelques années auparavant, en 1438, à l'occasion de la mévente de la pêche de l'étang de Saint-Seine, le châtelain de Laperrière avait parfaitement résumé la situation: «pour ce que l'en na peu vendre, ne distribuer lesdiz poissons tant pour cause de la guerre des Escorcheurs, des voitures qui estoient cmeres es merchans de poisson comme du chier temps qui estoit en Bourgoigne »40.Même si le trait a pu être forcé, certaines descriptions relevées dans les comptes disent bien l'état de désolation dans lequel ont pu se trouver les campagnes bourguignonnes à un moment ou à un autre.

11-2Le temps qu 'ilfait: détérioration climatique? Si les épisodes de guerre ont prêté à de nombreux témoignages de la part de l'administration ducale, celle-ci a été attentive aussi au temps qu'il fait, justifiant ainsi tel ou tel incident ou accident socio-économique (mévente de poissons, installations d'étangs détruites et frais de réparations, cens diminués...). Au-delà de la surenchère à laquelle ont pu se livrer les communautés pour tenter de desserrer l'étau des redevances, on ne peut nier les répercussions sur les cultures des événements météorologiques. Certaines zones du duché tel l'Autunois, aux sols moins propices à l'agriculture, semblent plus particulièrement touchées, du moins voit-on leurs communautés paysannes faire plus souvent recours auprès de l'administration ducale. En 1389, les habitants du Rebout au pied du MontBeuvray, dans la châtellenie de Glenne, adressent une requête à la duchesse pour cause de tempête. Enjuin 1400, ce sont «les povres hommes et habitans
37

38 B 4009-1, fol.8. 39 B 1359, fo1.160 vo. 40 B 5065, fo1.43 V'.

B 2367-1, fo1.3.

38

de la chastellenie de Glennes taillables a trois fois l'an» et tenus à verser la somme de 180 livres digenois et 100 setiers d'avoine, <<puissix sepmaines encay il ait telle fortune de tempeste et de greelle que touz les gaignaiges et biens diceulx soient du tout destruiz et gastez de telle maniere qu'il ne recueilleront, par ceste presente annee, aucun nulx biens quelconques (...) ainsi que leur convient rendre les bestes qu'il tenoient des autres gens pour ce que il ne les povoient norrir ne garder et mourront de quay leur donné a mangier ne passer liver (...), pour ce que touz les prez sont par force de pluies et tempestes perduz »41. Si on s'accorde sur la périodisation des grandes phases médiévales, en revanche, on méconnaît les variations de courte durée et à plus forte raison les variations saisonnières régionales. Mais les documents utilisés ne permettent guère d'aborder directement cet aspect dans la mesure où ils ne rapportent que des événements météorologiques (froid, gel, neige, sécheresse, pluie,...). La majeure partie des annotations est en effet de caractère qualitatif: subjectif: ce ne sont que des appréciations tributaires de la sensibilité du rédacteur. Leur formulation est vague: il est question de grandes eaux ou de grandes pluies, de grand vent, de grande chaleur. Ne s'accompagnant d'aucune mesure de la durée du phénomène relaté, ce sont là des expressions pouvant désigner des phénomènes fort différents: soit une longue période de pluie ou de chaleur, soit une chaleur ou des pluies très fortes. Bien souvent, d'ailleurs, seule la saison et non le mois, encore moins le jour, est indiquée. Quelques unes, cependant, paraissent un peu plus précises parce qu'elles ont entraîné des travaux dont l'importance permet de prendre la mesure, comme ceux entrepris au grand pont de Pontailler sur la Saône: en 1407-08, «il fut desroichiez et s'en ala a vaulla riviere le bois dycellui la premiere sepmaine de fevrier l'an [1407] par l'oppression et grant
force des glaces qui a donc y venerent»
42.

Le dépouillement des comptabilités châtelaines et de la gruerie bourguignonnes a permis de relever 245 mentions évoquant le froid, les grandes pluies, le gel, la sécheresse, etc... Elles concernent essentiellement la seconde moitié du XIVe siècle, le XV e est en cela bien moins mis en lumière par la documentation comptable: 67 annotations seulement (27,3%) ont pu être recensées s'échelonnant de 1401 à 1477. Cette différence est due avant tout à l'évolution de l'administration comptable. Si au XIVe siècle, les rédacteurs ducaux justifient très souvent les dépenses ou les manques à gagner qu'ils enregistrent, en revanche, au XVe siècle, ils ne «s'embarrassent» plus guère d'explications. On constate que ce ne sont pas des phénomènes exceptionnels ou spectaculaires qui sont ainsi signalés mais
41 B 1250,requête de 42 B 5640, fo1.18 yO.

1400.

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des situations plutôt ordinaires qui touchent de près le rédacteur parce que le domaine ducal en pâtit. Les inondations ou au contraire le manque d'eau, le gel et les glaces en rapport avec l'exploitation de la terre ou des étangs constituent les manifestations les plus évidentes et les plus évoquées par les rédacteurs des textes. Ainsi 65,5% des mentions ont trait à l'humidité: à la pluviosité, quelquefois violente en particulier au cours des mois de printemps, faisant déborder les étangs, mettant à mal les installations et faisant perdre le poisson, ennoyant les semis, empêchant les fenaisons. Les grandes pluies et les orages intervenus en mai 1403 furent si violents à travers tout le duché que les gens des Comptes durent prendre des mesures pour ne pas accabler davantage les populations. A cela s'ajoutent les inondations de rivière: 8,5% des mentions s'y rapportent et si on peut constater le caractère coutumier de celle de la Saône au moment du printemps, il faut compter également avec celles d'autres rivières telles la Seine. Au vu des textes, on assisterait souvent à une brusque montée des eaux qui emportent alors installations et berges comme ce fut le cas à plusieurs reprises à Aisey-sur-Seine au cours de la décennie 1370. Et lorsque les équipements hydrauliques ne sont pas ruinés, l'encombrement de la rivière est tel qu'il faut se résoudre à rompre l'écluse pour permettre à l'eau de circuler. Si on en juge par les travaux de réparations qui sont entrepris, l'érosion peut être importante. En décembre 1378, à Aisey, la crue de la Seine a creusé une fosse «contenant jusques a present environ V pieds de haut et II pieds de long et xn pieds de large que la crne des eaulx avoit de nouveau fait» sous les moulins. Souvent les biefs se sont élargis sous la poussée des eaux, les dépôts ont dû s'y accumuler puisque les officiers ducaux constatent que l'eau n'arrive plus jusqu'au moulin. L'essentiel des travaux consiste à consolider et à protéger les rives du bief par une levée de pierre. «Asseoir le chemin dudit moulin» consiste alors à stabiliser le fond de la rivière en le renforçant par la pose de pierres constituant un radier qui, par-là même, n'est sans doute pas sans transformer progressivement le lit des cours d'eau. 14% des mentions relatent des moments de sécheresse tant en hiver qu'en été, de grande chaleur durant les mois d'été mais aussi certaines années en mai ou juin. 12% signalent respectivement soit des gelées hivernales (gel de la Saône pendant une semaine à Noël 1354), soit des tempêtes survenant au printemps ou encore en automne. Pour l'heure, la taille de l'échantillon, son imprécision, ne nous autorisent guère à aller au-delà de ces simples constats en vue de formuler des hypothèses. Surtout, pour qu'elles prennent tout leur sens, ces données de l'écrit doivent être confrontées à d'autres séries documentaires pour étayer leur fiabilité. Elles demandent à être replacées dans une approche plus globale, complétant des études régionales plus circonstanciées: être comprises dans tout un faisceau d'autres données issues de l'analyse de 40

séries phénologiques et dendroclimatologiques pour aboutir à des conclusions aussi sûres que possible sur le climat proprement dit, tant à l'échelle locale qu'à l'échelle régionale.

Au total, la situation a été difficile jusque passé 1440. Comment ce contexte s'est-il répercuté sur l'activité des officiers en charge de la gestion des eaux et forêts? Comment rejaillit-il aussi sur l'activité des populations paysannes? Toutes les catégories de la société rurale ont-elles été pareillement atteintes? L'insécurité ambiante a été responsable sans aucun doute de dysfonctionnements économiques: ventes en souffrance, profits moindres pour le Trésor ducal. Reste à mesurer le poids véritable des troubles sur l'exploitation des eaux et forêts. Car la vie quotidienne s'est poursuivie, les activités et échanges ne se sont jamais arrêtés. Il n'est pas certain que le bilan fût partout et pour tous aussi douloureux que le laisseraient croire ces tableaux catastrophiques dressés par les contemporains, soucieux avant tout d'obtenir des dégrèvements fiscaux, et auxquels, il y a peu encore, l'historiographie emboîtait le pas.

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DEUXIEME PARTIE

Les eaux et forêts du domaine ducal aux XIV et XVe siècles

Chapitre I

Espaces et ressources

1- Les espaces forestiers du domaine ducal
Les travaux des historiens bourguignons - E. Picard(1880), plus récemment I.Richard (1954), Fr. Vignier (1960) et G. Plaisance (1988) ont évoqué les différentes étapes de la constitution du domaine forestier ducal et montré l'importance en la matière des règnes de Hugues IV (12181272) et de Robert n (1272-1306). De multiples transactions ont alors été menées, témoignant d'une politique raisonnée visant à l'agrandissement du domaine ducal, à l'accroissement systématique des possessions mais aussi à les remembrer, à échanger les acquisitions éloignées et dispersées contre des domaines plus proches avec pour but principal d'accroître les ressources, de produire davantage, en somme d'augmenter les revenus et l'efficacité de la gestion. Cette politique ne semble pas avoir été particulière à la Bourgogne, se manifestant ailleurs, notamment dans le domaine royal (Bocquillon, 2000). Si, pour la fin du Moyen Age, on doit aux travaux de M. Devèze de connaître un peu mieux la situation de la propriété forestière et l'état sylvicole d'un certain nombre d'ensembles forestiers de l'Ouest et du NordOuest de la France, en revanche des forêts bourguignonnes, notamment ducales, leur étendue, leur répartition, tout comme l'état de la propriété demeurent largement méconnus. Pourtant les historiens s'accordent à dire que les forêts ducales continuent de constituer, sous les Valois, un morceau essentiel du domaine: tant en biens fonciers qu'en matière de droits et de revenus qui assurent des profits confortables au Trésor ducal. S'ils n'ont pas créé une administration spécifique la gruerie du moins les ducs Valois l'ont-ils renforcée, fortifiée (Richard, 1972). Avant de s'interroger sur la manière dont cette institution a été l'outil de la mise en œuvre d'une politique particulière d'exploitation, tentons de cerner ce domaine forestier dans sa distribution géographique et son extension.

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1-1 - Large répartition de la propriété forestière ducale A partir du milieu du XIV e siècle, un certain nombre de données permettent de reconstituer la liste des massifs forestiers appartenant aux Valois et d'en restituer la répartition géographique, à quelques exceptions près et somme toute négligeables. Ces informations émanent essentiellement des comptabilités de la gruerie de la seconde moitié du XIV e et des premières décennies du siècle suivant, d'une plus grande richesse que celles d'après 1440-50. En effet, administrateurs soucieux avant tout d'asseoir la propriété ducale, les rédacteurs des premiers comptes identifient les bois en les situant toujours
dans un territoire administratif

-

généralement

quelquefois même à un échelon plus local encore celui de la communauté villageoise- en déclinant leur référent toponymique ou microtoponymique, y ajoutant parfois quelques indications de confronts. De ce corpus se détachent deux documents d'importance, sorte d' «arrêts sur image» de tout premier ordre. Le premier, datant des années 1352-53, est l'œuvre de Geoffroy de Blaisy à son arrivée à la tête de la gruerie. Pour la première fois, le domaine des eaux et forêts ducales apparaît dans sa globalité, si ce n'est dans son intégralité, permettant ainsi, non seulement de dresser une sorte d'inventaire de ce dont héritent les princes Valois, mais également de servir de base à un suivi du devenir de ce domaine dans ses composants, son état et le mode de propriété, ses variations dans le temps et dans l'espace. Le second, établi en 1420, est tout à la fois un inventaire des bois que détient le duc dans chaque châtellenie et un véritable code forestier contenant un règlement tant pour la chasse que pour les bois et forêts. Malheureusement, cet état des «bois et foretz et garennez de monseigneur le duc de Bourgoigne» ne concerne que les forêts des bailliages de la Bourgogne du Nord. On ignore si un inventaire similaire a été effectué pour les bailliages du Sud. Mais ce foisonnement d'inforrrîà.tions ne doit pas faire illusion, il peut même constituer un piège, amenant à multiplier les possessions ducales et donc à en surévaluer l'importance. En effet, outre les déformations orthographiques et les confusions toponymiques, il faut compter avec une variabilité certaine des manières de nommer d'un compte à l'autre. Cette diversité est révélatrice des modes d'appréhension de l'espace par le rédacteur du compte: de sa plus ou moins bonne connaissance des lieux qu'il est amené à gérer, peut-être aussi des conditions dans lesquelles le compte est rédigé. Certains vont ainsi privilégier le particulier voire « l'infra-local »: le canton de bois, voire la pièce de bois dans un canton, lui même situé dans un massif plus important. D'autres n'en restent qu'au général, ne mentionnant que le massif forestier ou évoquant de manière plus laconique «les bois de la châtellenie de ... ». C'est ainsi qu'en AutunoisMontcenis, vers 1386, apparaissent de nouvelles appellations qui ne 46

-

celui de la châtellenie-

désignent rien d'autre que des cantonnements particuliers de massifs forestiers déjà cités. Tout pareillement dans les châtellenies d'Argilly et de Rouvres dans la seconde moitié du XVe siècle. Au début de ce même siècle, à Germolles en Chalonnais, les rédacteurs oscillent entre l'évocation des bois de Marlou et l'énumération des différents cantons qui les composent: les «bois Daval, le bois du Vergier appellé le bois de la Couldre assis es bois de Merlou». Quant à la forêt de Bragny, celle-ci peut se décomposer en bois «du grand Bragny, du petit Bragny, des Acmes assis entre les bois du grand et du petit Bragny». Dans ce travail de repérage et de tri des informations, l'apport des terriers, des déclarations de <<rentes, censes, revenues, heritaiges. .. appertenant a monseigneur le duc et des autres enquestes touchant le domaine de monseigneur le duc», a été souvent décisif Au total, après maints recoupements d'un registre comptable à l'autre, d'une série documentaire à l'autre, 376 mentions de bois qui nous sont apparues comme désignant des réalités différentes, ont été relevées à partir des documents médiévaux de la seconde moitié du XIVe et du début du XV e siècle. En les confrontant aux données des cadastres du XIXe siècle, plus de la moitié de ces mentions (212 soit 56,38%) ont pu être resituées dans un finage. De cet ensemble, 113 (53,30%) sont des toponymes et micro-toponymes forestiers identifiables et repérables, réserve faite que la localisation fournie par les plans et cartes modernes soit toujours exactement superposable à celle des temps médiévaux. La confrontation entre les deux séries rend compte en effet de déplacements ou de dédoublements d'un même toponyme. Ainsi en Chalonnais, au bois du petit Bragny de la fin du Moyen Age correspondent aujourd'hui pas moins de trois microtoponymes identiques. Elle révèle également qu'un certain nombre de ces dénominations ne recouvrent plus aujourd'hui des espaces boisés. Sur les 113 toponymes et microtoponymes forestiers de la fin du Moyen Age qui ont pu être resitués, certains désignent à l'heure actuelle des lieux emblavés. Décalages spatiaux ou, plus simplement, indices de déboisements et de changements de mise en valeur des sols intervenus depuis la fin du XVe ou le début du XVIe siècle: les explications sont à l'évidence multiples et croisées. Bien qu'imparfaite, la cartographie que ces documents permettent de restituer, n'en demeure pas moins essentielle pour saisir au mieux la distribution géographique du domaine forestier ducal, son degré de proximité (ou d'éloignement) des voies de circulation, des foyers de population (villages et cités). Dans l'Autunois-Montcenis, un ensemble très important enveloppe la ville d'Autun à l'est et au sud, rassemblant les massifs des Battées de Planoise, de Planoise, de Pierre-Luzière, des Bois Bougiez, de Bois Bretin et de Riveau jusqu'à la Garenne de Chanteloup, s'étendant sur les plateaux de grés entre la vallée de l'Arroux et celle du Mesvrin. Tout pareillement au nord-est de Montcenis, s'échelonnent les bois 47

de Marolle, de Montporcher et de Saint-Romain. Et entre Autun et Montcenis, sur les terrains granitiques le long du Mesvrin, la châtaigneraie des bois de Lavaut à Marmagne. Al' ouest de l' Arroux, dans les châtellenies de Glenne et de Roussillon, d'autres bois existent: les bois de Mizieux et de la Bretache englobés aujourd'hui dans la forêt domaniale de Glenne, ceux du massif du Folin et du Mont-Beuvray, les bois de Roussillon ou encore de Cussy-en-Morvan entrés progressivement dans le domaine. D'autres sont plus disséminés comme le bois de la Goulaine au nord d'Etang-sur-Arroux. En Auxois, se distinguent deux ensembles importants situés au nord du Morvan: le premier, entre Avallon et Saulieu, est centré sur la forêt de Quarrées, le second plus au nord encore, se développe entre les vallées du Serein et de l'Armançon, autour de la forêt de Vausse, rejoignant, au-delà de l'Armançon et de la Brenne, les bois de la châtellenie de Montbard (bois d'Arrant, de Chaumour). Dans la Montagne, sur les plateaux calcaires entre la haute vallée de la Seine et celle de l'Ource s'étend l'un des plus grands massifs forestiers ducaux : celui de Villiers et Maisey devenue aujourd'hui forêt domaniale. n se prolongeait par un chapelet de bois d'une part d'Aisey-sur-Seine à Duême, d'autre part tout au long de la Coquille entre Aignay et Etalente, jusque sur le plateau autour de Jugny. Plus au sud, le long de l'Qze et de ses affluents, d'autres bois se déploient notamment à proximité de Salmaise et de Frôlois. Une large part de ces bois a disparu; ne subsistent plus aujourd'hui que quelques bosquets dans les vallées humides. Dans le Dijonnais, la majorité des possessions ducales est concentrée sur les terrasses alluviales de la Saône, aux sols constitués de cailloutis calcaires, bien aérés et par ailleurs bien alimentés en eau : ainsi sur la rive droite entre la Vouge, le Meuzin et la Dheune dont le centre est la châtellenie d'Argilly ; sur la rive gauche et plus au nord autour de Pontailler le long de la Saône et de l'Oignon, autour de Laperrière. S'ajoutaient d'autres bois le long de la Tille ou de l'Ouche, quelques uns encore dans l'Arrière-Côte autour de la butte de Vergy ou sur les plateaux dominant Dijon au nord-ouest (à Lantenay et Talant). C'est autour de Bragny et de Brancion entre la Grosne et la Saône que se développent les possessions forestières ducales en Chalonnais. D'autres bois sont plus épars au nord dans les châtellenies de Montaigu et de Germolles. Dans les terres d'Outre-Saône, se rencontrent quelques autres massifs entre Saône et Seille tel le bois de Bangy à Cuisery contenant environ 20 journaux soit 6,85 ha. Un peu plus au nord, à Sagy, sont énumérés par le terrier de 1413 sept bois dont la superficie varie de 100 à 12 journaux de terre (de 34,28 à 4,11 ha).C'est sans conteste dans la châtellenie de Verdunsur-le-Doubs que la dispersion est la plus grande, émiettement qui s'explique par l'histoire de l'acquisition de ce domaine. On les rencontre échelonnés 48

depuis Guerfand, Perrigny et Saint-Martin-en-Bresse, jusqu'à Chamay et Mont-les-Seurre ; la plupart se localisent le long de la Saône ou entre Saône et Doubs. En définitive, aucun bailliage n'est dépourvu de ressources forestières. L'historiographie bourguignonne considère souvent que, hormis les trois grands massifs de Villiers, d'Argilly et de La Planoise près d'Autun, la plupart du domaine forestier est éparpillé comme l'explique Fr. Vignier (1960). TIne faudrait pas exagérer ce morcellement. L'analyse des confronts relevés dans les comptes et plus encore dans les terriers tend à montrer que, dans chacun des cinq bailliages, émergent des ensembles assez compacts, pouvant être contigus dans l'espace, le plus souvent proches voire très proches les uns des autres et suffisamment vastes pour que certains d'entre eux aient pu constituer une maître foresterie comme à La Toison, à Bragny et Brancion, ou encore à Argilly.

1-2 Superficie de la propriété forestière ducale: essai de quantification S'il y est possible de restituer, sans trop de difficultés, la distribution géographique, il est en revanche plus aléatoire de vouloir chiffrer l'étendue du domaine boisé ducal. Depuis E. Picard, l'historiographie bourguignonne en évalue la superficie à 34 000 hectares au milieu du XIVe siècle sans que l'on connaisse trop bien les bases de cette estimation. Se détacheraient les massifs de Villiers-Maisey avec 19 633 arpents (10 026,57 ha), d'Argilly avec 7114 arpents (3 633, Il ha) et de La Planoise avec 4000 arpents (2 042,80 ha). La superficie est-elle restée stable? Mesurer précisément l'augmentation ou la diminution de la surface forestière s'avère délicat en raison d'une documentation archivistique limitée et en l'absence d'études archéologiques suffisantes. Les bois ducaux sont pourtant arpentés, mesurés. Un officier, «l'arpenteur de monseigneur le duc», existe, tout spécialement chargé de ce travail comme cet Etienne de Santenoiges qui est payé 20 gros tournois en 1410 «pour avoir esté a Verdun par le commandement et ordonnance dudit gruier pour (...) arpenter et evaluer certains bois assis es bois de Guierssains (...) pour iceulx mectre et emploier es ouvraiges et reparacions du chastel de
43. Verdun touchant la part de monditseigneur» Mais comme le montre cet

exemple, cette opération s'effectue lorsque des parcelles ou cantons de bois vont être exploités, mis en vente ou accensés et ne porte donc que très rarement sur l'ensemble d'un massif. Le résultat est qu'il nous faut attendre 1456, et encore de manière partielle puisque cela ne concerne que la seule
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B 3618-1, fo1.36 vo.

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châtellenie d'Argilly, pour que la rubrique des «vendues de bois» des comptes du châtelain apporte quelque éclairage sur l'étendue des massifs ducaux de ce ressort. Ainsi apprend-on que la «haulte forest de Borne contient environ une lieue de long et autant de large, la haulte forest des Hees de Lonvoy environ 30 arpents, la haulte forest de Changilli (...) environ demie lieue de long et pres d'autant de large ou mylieu duquel a environ III journaux de terre et lenseigne d'une maison que tient le forestier dudit lieu, la haulte forest appellée les Hees et les Panneaulx (...) environ une lieue demie de long et ung trait d'arc de large, la haulte forest d'Argilli dicte Faulx (...) environ I lieue demie de loing et environ une lieue de large». Le Vemois d'Antilly, tout comme le bois de la Grange, contiennent «environ ung quart de lieue de long et pres dautant de large». La forêt Thomassin et la forêt au Fèvre sont chacune de 10 arpents soit 5,3 ha, le bois de Grattepaille d'environ 16 arpents soit 8,55 ha et le bois de la Bèse de 60 arpents soit 32 ha44.En règle générale, c'est à partir de la seconde moitié du XVe siècle que les données métriques se multiplient grâce notamment à la constitution et/ou à la réfection des terriers. Toutefois le souci de mesurer n'est pas systématique et les rédacteurs emploient des modes de calcul fort différents, rendant du même coup les comparaisons délicates: en journaux, en arpents pour exprimer la superficie, en nombre de lieues ou de tirs d'arc pour dire les dimensions. L'imprécision est souvent de règle d'autant que bon nombre de ces données sont accompagnées d'expressions qui renforcent encore le flou telles «alenviron, entour». En fait, il faut attendre l'époque moderne pour avoir des renseignements quelque peu plus précis mais non exempts de décalages avec la situation tardo-médiévale. En 1780, selon A. Brosselin (Brosselin,1987), la superficie des forêts domaniales serait de 13 846 arpents da.l1Sle Dijonnais dont 7094 arpents pour la seule châtellenie d'Argilly (3622,90 ha), de 19 634 arpents (10 027 ha) dans le Châtillonnais. L'Auxois en compterait Il 114 arpents dont 4378 arpents dans la châtellenie de Montbard (2235,84 ha), 4075 arpents dans celle d'Avallon (2081,10 ha) ou encore 2661 arpents dans celle de Châtel-Gérard (1358,97 ha); le Chalonnais en comptabiliserait 6164 arpents (3147, 9 ha) et la seule forêt de la Toison dans l'Autunois 6680 arpents (3 411,14 ha). Au total, les données métriques dont on dispose tendraient à indiquer un éventail largement ouvert, allant de quelques unités à plusieurs centaines d'arpents au sein d'une même châtellenie. Ainsi au début du XVe siècle, trouve-t-on à Brazey le bois de la Pièce Maître Jehan de 80 journaux (42,7 hectares) côtoyant celui d'Echigey couvrant 361 journaux 1/3 (191,1 hectares) .

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B 2193, fo1.81/vo.

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