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Les échelles de l'espace social

De
256 pages
Les catégories qui servent à caractériser l'espace social dans sa dimension matérielle se sont considérablement multipliées ces dernières années dans l'usage courant. Le temps n'est plus où les Etats occupaient une place majeure avec leurs grandes cités historiques. Le destin agité des fédérations de l'Est (avec les "nouveaux Etats"), les régions et les provinces, les communautés de communes et les quartiers, se partagent l'intérêt d'une manière parfois bien confuse, et constituent autant de manières de gérer et de symboliser les territoires, sans que le rapport entre ces niveaux hétérogènes soit pour autant aisé à établir. Espaces et Sociétés consacre à ce problème un numéro particulier, où des géographes et des sociologues s'interrogent sur les origines et les grandes tendances de ces représentations sociales de l'espace nouvellement apparues ou valorisées : de l'éclatement des Etats-Nations en fonctions à géométrie variable aux processus de simulation qui affectent la nature physique et biologique, en passant par les grands oubliés de l'Histoire, autochtones du Canada provinciaux de l'Hexagone…
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N°82-83
LES ÉCHELLES DE L'ESPACE SOCIAL
publié avec le concours du Centre national du Livre

Fondateurs: H. Lefebvre et A. Kopp Ancien directeur: Raymond Ledrut (1974-1987) Directeur: Jean Remy Comité de rédaction: B. Barraqué, G. Benko, M. Blanc, A. Bourdin, M. Coomaert, J.-P. Garnier, A. Huet, B. Kalaora, M. Marié, A. Medam, M. Mormont, S. Ostrowetsky, B. Pecqueur, P. Pellegrino, B. Poche, J. Remy, O. Saint-Raymond, O. Soubeyran. Secrétariat: O. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction, M. Coomaert, M. Blanc. Correspondants: C. Almeida (Genève), M. Bassand (Lausanne), P. Boudon (Montréal), M. Dear (Los Angeles), M. Dunford (Brighton), G. Enyedy (Budapest), A. Giddens (Cambridge), A. Lagopoulos (Tessalonique), Z. Mlinar (Ljubljana), F. Navez-Bouchanine (Rabat), Ch. Ricq (Genève), A.J. Scott (UCLA), F. Silvano (Lisbonne), W. Tochterman (Unesco), L. Valladares (Rio de Janeiro), S. Vujovic (Belgrade), D.J. Walther (Bonn), J. Wodz (Katowice).

Éditions L'harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Sommaire du 0°82-83
I - LES
ÉCHELLES DE L'ESPACE SOCIAL

Les échelonnements actuels des espaces sociaux. Hiérarchie harmonieuse ou nouveaux modes de facture? Présentation du numéro par Bernard POCHE Le lieu, fragment et symbole du territoire par Bernard DEBARBIEUX De la nature aux images de la nature par Claude RAFFESTIN L'éclatement de l'espace politique par Jean-William LAPIERRE On est toujours le « local» de quelque « global ». Pour une (re)définition de l'espace local par Gianfranco BOIT AZZI Identités collectives des nations amérindiennes et partage du territoire au Québec. De l'État moderne au syncrétisme contemporain par Pierre W. BOUDREAULT Les mésaventure de « laprovince » à travers l'histoire. Du pseudo-concept induit au méta-concept pervers
par Berna rdP 0 CHE.

5 .13 37 53 ..69 93

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . to . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .12 3 .

II - HORS DOSSIER
Les rigidités de la ville fordiste. Réflexions sur la genèse des dysfonctionnements dans les banlieues françaises par Catherine BIDOU-ZACHARIASEN Reprise et récession dans les villes internationales' : Londres et New-York à l'ère contemporaine par Susan FAINSTEIN et Michaël HARLOE Répondre aux besoins en logement par le marché: une évaluation des politiques du logement et de l'équilibre de l'offre et de la demande en France et en Grande-Bretagne par Marc KLEINMAN ill

.149 167

193 221

-NOTES DE LECTURE

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-3448-7

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LES ECHELLES DE L'ESPACE SOCIAL

"

Les échelonnements actuels des espaces sociaux

Hiérarchie fracture?

harmonieuse

ou nouveaux

modes de

Présentation du numéro
our un observateur qui ne se laisserait pas prendre au miroir aux alouettes d'une histoire strictement linéaire, avec un passé, un présent et un avenir, - les uns les autres s'engendrant avec autant de rigueur indéfectible que les personnages bibliques au premier chapitre de l'évangile de Matthieu, et comme eux s'acheminant de façon irrésistible vers la venue de l'événement qui doit couronner leur solennelle théorie en révélant le sens caché qu'elle recelait -, la relation actuelle entre espaces sociaux de taille et de nature différentes et groupements humains correspondants apparaîtrait comme allant en s'obscurcissant. II verrait se juxtaposer et s'entre-heurter des unités de représentation qui semblaient, jusqu'aux années quatre-vingt, destinées à s'empiler sagement les unes sur les autres jusqu'à ce que les différences entre les individus qui en constituent la base s'amoindrissent et deviennent invisibles, comme pour les sédiments en géologie sous la pression des couches accumulées. Ce temps n'est plus, pour le meilleur ou pour le pire: monde global, nations, cités, peuples, fédérations semblent se composer et se dissoudre à

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Espaces

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plaisir, et dès qu'une agrégation «positive-rationnelle» s'auto-produit à grand renfort de dialectiques, l'Europe des Douze par exemple, elle se trouve prise dans un double mouvement traduisant son instabilité. Si on reprend l'exemple européen, on y verra la tentation de la création en son sein de «noyaux durs », de «zones de série B », de partenaires indociles qui passent leur temps à «reprendre leurs billes» ou du moins à en esquisser le mouvement; et celle d'une poussée, ivre d'elle-même, vers un élargissement sans fin, interdisant qu'il soit demandé si les structures prévues et en pleine phase d'expérimentation tâtonnante ne vont pas exploser d'être habitées par vingt-cinq ou trente coparticipants «égaux en droits », avec une citoyenneté européenne qui réunirait l'habitant du Connemara et celui de la Cappadoce. Et à l'autre extrémité de l'échelle, le « mouvement d'accordéon» n'est pas moindre lorsqu'il s'agit de faire coexister quartiers, communes, communautés de communes (ou Kreise), districts (ou cantons, ou counties), départements (ou provinces), régions (ou Cantons, ou Lander). Au moyen de quel discours qui soit de la nature de l'analyse sociétale, de quel discours socio-logique, peut-on rendre compte de ces infinies incertitudes, de ces paradoxales co-occurrences? Il serait en effet un peu sommaire de les renvoyer à la seule empirie de la science administrative ou du droit positif. Somme toute, c'est de la société qu'il s'agit - de la société et de son espace. Et d'ailleurs, jusqu'où peut aller ce phénomène de dissociation/recomposition du monde social dans ses «dimensions» concrètes? On verra que les articles que nous avons rassemblés dans ce numéro semblent faire apparaître, chez certains de leurs auteurs, une relative timidité. Ceux-ci semblent parfois avoir, inconsciemment peut-

être, hésité devant cette « question préalable », et tenté de la contourner en
faisant apparaître les divers composants en cause comme d'une nature distincte, rendant la comparaison difficile, voire inutile. Et à cet égard les disciplines qui disposent d'une possibilité d'algorithme fonctionnel sont en tout état de cause favorisées - l'économie, la science politique, la géographie elle-même dans la mesure où elle a reconverti vers la symbolique politique (les «collectivités locales») une part de ce qu'elle

tenait de la symbolique naturalisante (les « régions naturelles »). De nos
jours, les scientifiques préfèrent faire pré-gérer les champs intellectuels dont ils ont à traiter par d'autres que par eux et commenter le résultat ensuite, cè qui n'est jamais qu'un des aspects de la phagocytose du sociétal par le politique. Ce changement de registre notionnel entre les diverses dimensions spatiales, on le retrouve, semble-t-il, presque partout dans les textes qui suivent. Lorsqu'on change l'échelle de la représentation, on change la nature du problème, disaient autrefois certains architectes; en reprenant leur expression sur un mode métaphorique, on peut dire que tenter de déplacer le point de vue, procéder à ce que l'on appelle parfois un « effet de zoom », c'est aboutir à juxtaposer des questions et des considérations qui ne sont pas toujours perçues comme conceptuellement ou même lexicalement raccordables.

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articles 1 et qui visait implicitement à provoquer à une réflexion sur les
changements d'échelle dans les représentations, en ayant en arrièrepensée l'idée que, précisément, ces effets de décalage inciteraient les auteurs à approfondir la «nature sociologique» de chaque cadre saisi dans son rapport aux autres possibles (si l'on ose ainsi s'exprimer), cette question, donc, est restée le plus souvent sans réponse. Et tout semble parfois se passer comme s'il se révélait impossible (ou trop risqué) de poser simultanément les questions empiriques liées aux différents modes d'appréhension (la globalisation planétaire, les grands regroupements type Europe, les États, les systèmes sociaux localisés liés à l'identification historique et/ou au phénomène d'appartenance, etc., voire le repli sur l'intimité) et les questions conceptuelles que l'on est bien obligé de mettre en avant lorsqu'on veut faire apparaître ces «dimensions» dans leur position relative les unes par rapport aux autres. Il n'y a bien entendu aucune raison théorique qui permettrait de croire à une pareille impossibilité; mais il faut bien constater que chacune des pistes d'analyse correspondantes s'est le plus souvent donnée son horizon propre comme étalon absolu, comme équivalent mythique du monde. Ceci a été vrai, en son temps, aussi bien de la théorie de l'État (ou de la nation) que de la culture urbaine; on pourrait ajouter que ce l'est, maintenant, de l'approche idéologique de la mondialisation ou des réseaux de communication planétaires. Tout semble, là encore, se passer comme si la prise en compte de chacune de ces échelles de vision n'avait, à titre de conséquence, eu de cesse qu'elle n'ait «déréalisé» les autres, rendant ainsi presque impossible une analyse de la tension qui résulte, d'un point de vue sociologique, de la coexistence fort peu pacifique des divers « cadrages» adoptés. Une difficulté supplémentaire semble provenir du passage à la logique symbolique. Bien que la chose ne soit nullement évidente au départ, puisque rien n'empêche que chaque niveau ne suscite son propre langage symbolique, l'utilisation qui est faite de ce dernier semble le plus souvent «brouiller les cartes », soit en introduisant de manière subreptice un jugement de valeur implicite, soit en utilisant les formes symboliques qui sont lues classiquement comme ressortissant à un niveau pour qualifier une échelle bien différente (cf. le trop célèbre «village global », qui en constitue un exemple spectaculaire). C'est sur ces voies délicates que nous entraînent les géographes, mettant à profit leur privilège de ne pas devoir référer directement à un système social. L'article de Bernard Debarbieux, de Grenoble, nous incite à nous représenter l'homme, l'individu-sujet, en face d'appareils institutionnels divers qui ont tous leur territoire et qui échappent (ou tentent de le faire) à cette abstraction du découpage en inventant cette
1. Ce «texte d'appel» a paru sous la même référence des «échelles social» dans le n° 73 de la revue (2-1993), pp. 3-6. de l'espace

C'est ainsi que la question posée initialement par le texte d'appel

à

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Espaces

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image du territoire qu'est le lieu symbolique ou mythique. Le lieu, cet «objet géographique minimal », qui n'est presque plus parfois qu'un objet tout court, voire un objet géométrique, est extrait du tout spatial et permet de le refigurer comme territoire. Il constitue ainsi une «figure de rhétorique» dit l'auteur, qui permet de jouer par équivalence, sur les diverses échelles, sur les dimensions emboîtées l'une dans l'autre. Mais qui est le maîtrel du jeu? L'institution, en l'occurrence, devenue l'algorithme du géographe de l'aménagement, plutôt que le corps social en ses représentations; et bien des exemples de Debarbieux sont empruntés au registre étatique. C'est une autre « figure algorithmique « que propose Claude Raffestin, de Genève, avec le jeu sur la nature. Utilisant une perspective inverse de celle que je viens d'évoquer et prenant comme point de départ l'éternelle question de la naturalité ou de l'artificialité du complexe «écosystème vs monde social et culturel », il nous fait assister à deux démarches qui se sont succédées dans l'histoire, la domestication ou construction d'un élément réduit de nature, utilisable comme tel mais dès lors dans la totale dépendance de son «fabricateur », et la simulation, ou reconstitution d'une «nature artificielle» à partir d'un modèle qui pourrait d'ailleurs, dans l'idéal, n'avoir plus rien de commun avec les mécanismes écosystémiques repérés ex ante. L'homme peut ainsi se placer, au moins en principe, devant la perspective d'une multiplication des échelles dans l'un comme dans l'autre sens: mais la seule « socialité » du phénomène, et elle est très indirecte, est à trouver dans la manière dont la manipulation de la thématique de la nature est toujours, d'une façon ou d'une autre, un phénomène projectif, ce que Raffestin appelle, de façon un peu cursive, « l' histoire des peurs et des incertitudes des différentes sociétés». Et l' 0n pourrait presque dire, cum grano salis, que si le texte de Debarbieux constitue un «passage à la limite» de la géographie humaine, celui de Raffestin constitue une «variation imaginaire» sur la géographie physique - ou sur la bio-géographie - au moins à titre de «fond de décor» inabrogeable de l'existence humaine. Et n'est-ce pas le jeu sur l'élasticité de cette toile de fond de la «nature» qui risquerait, selon l'auteur, de la déchirer, renvoyant l'homme vers la position de repli qui résiderait «dans la préférence que nous accordons à ses images plutôt qu'à elle-même» ? C'est vers une autre sorte d'hétérogénéité catégorielle entre les éléments du débat que nous entraîne Jean-William Lapierre, de Nice, dont on peut dire qu'il utilise une approche de sociologie politique. Partant d'une critique réactualisée de l'Etat-Nation, il lui oppose d'une part la re-répartition rendue selon lui nécessaire, à des échelles variables, des diverses composantes fonctionnelles dont celui-ci s'était fait le coordinateur, d'autre part la dissociation entre le principe de territorialité et le principe de personnalité. Le premier, qui a triomphé dans la conception stato-nationale, peut encore, comme c'est le cas en Belgique, être utilisé pour gérer les éléments qui s'appliquent stricto sensu à

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l'espace (c'est-à-dire à son aménagement physique, puisque l'auteur semble admettre que la notion de souveraineté sera bientôt désuète, et puisque l'économie, malgré la terminologie encore parfois utilisée de région économique, semble bien se déterritorialiser à très grande allure) ; mais c'est le second qui devrait s'appliquer à tous les domaines qui mettent en cause la personne, semblant donner naissance ainsi à des organisations « politiques» exerçant leurs compétences sur des « sujets de droit» dispersés. Selon quels critères seraient-ils associés et quel type d'appareil gestionnaire leur serait applicable? Même si on voit bien les carences, et souvent les drames, auxquels a conduit l'unification forcée des systèmes personnels dans chaque «territoire souverain », on ne peut cependant pas faire comme si l'économie de production, ou la protection sociale, ou la gestion des problèmes de pollution, devaient trouver spontanément et hors de toute notion de frontière leurs agrégations les plus logiques, distinctes de l'une à l'autre et irrégulièrement imbriquées. Lapierre ne prétend pas nous cacher qu'il se place volontairement dans le domaine de l'utopie motrice, et on ne saurait que l'approuver de tenter, devant les paralogismes lourdement justifiés des formes organisationnelles actuelles, l'exercice de ce qu'il invoque comme 1'« imagination sociologique». Gianfranco Bottazzi, de Cagliari, utilise quant à lui l'approche, peu pratiquée en France, de la sociologie économique. Cela lui permet d'une part de situer cette « évolution» vers une globalisation dans la classique échelle de temporalité: échange marchand - fordisme et redistribution étatique - post-fordisme et relocalisation (qu'il reprend de K. Polanyi), et de montrer ainsi qu'elle n'est, ni « spontanée », ni uni-directionnelle. Cela lui permet, plus encore, de proposer que la classique «dissolution des formes communautaires », ou leur «retour» sous une forme «néotribaliste », comme disent certains, sont peut-être simplement des abus de langage, ou une simplification un peu grossière. La notion de local, avec le concept de société locale, phénomène «auto-référentiel» qui n'a que des relations indirectes avec les «espaces administratifs (dans lesquels) l'État a partagé son territoire pour des raisons de contrôle et de gouvernement », pourrait alors conduire à des «convergences entre les différents niveaux, économique, politique, culturel », comme il ajoute en citant son compatriote et collègue Arnaldo Bagnasco. Dans une certaine mesure on retrouve, sous sa plume, la discontinuité des niveaux: «l'État assume le monopole du «politique », qui devient une superstructure par rapport à la société». Mais, enchaîne aussitôt Bottazzi, «il s'agit d'une tendance qui n'arrivera jamais à des conséquences définitives », et, à travers le concept anglo-saxon de governance, il tente d'explorer les voies de « réappropriation progressive» du politique « par la société ». Le thème est proche de celui de Lapierre, mais le fil directeur qui, chez le premier, est celui des droits de la personne, devient chez Bottazzi la reconquête, par le système social, des effets de congruence locale « nonétatiques». Effets d'échelle discontinus, là encore.

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Espaces

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sociétés

L'article de Pierre W. Boudreault, de Chicoutimi, va nous transporter

au Québec, et il apparaît que ce qui sépare le « fédéral », le « provincial»
(c'est-à-dire le gouvernement du Québec et les tentatives répétées qu'il fait pour se ressaisir de son territoire dans l'optique de la « modernisation») et les « ethnies », c'est-à-dire les nations amérindiennes en principe (mais on sait qu'au Canada actuellement cette question est en train de se complexifier à l'infini, entre les deux «nations fondatrices », les néo-Canadiens de toutes origines, etc.), est une différence de nature dans les divers rapports possibles à l'espace, donc, si l'on peut dire, dans la nature même de la notion d'échelle. De même que par ailleurs on voit certains Anglophones rêver d'une nation anglocanadienne unique, synthèse néo-ethnique faisant face aux Québécois et/ou aux Franco-Canadiens, de même l'auteur nous montre ici certaines élites amérindiennes se ressaisissant d'un possible et virtuel «statut de Québécois» face à la tentation «néo-modernisante» de constituer des nations fragmentées, individualisées, réduites, en somme, sous prétexte de droits des minorités, à une position de patrimoine de l'humanité, quitte à ce que ce patrimoine soit « entretenu» par une armée de fonctionnaires et d'assistants sociaux. Et il Y a ainsi un aller-retour indéfini entre le territoire construit dans des degrés successifs de taille, les « autonomies» et autres «décentralisations», et cette «justice qui exige que l'on traite différemment ce qui est différent », cette défense d'« un mode de vie et (d') une culture propre qui fait notre indianitude, donc notre distinction des autres peuples» pour reprendre des citations de témoins que rapporte Boudreault. Et certes ce n'est pas dans le but de simplifier la question des emboîtements d'espaces prétendument homogènes que l'auteur revient obstinément aux paradoxes ironiques de Diderot dans Jacques le fataliste,

Diderot qui « rappelle ainsi sur quoi repose la modernité, c'est-à-dire sur
la diabolique opposition entre le supérieur et le subalterne. Aussitôt, apparaît la nécessité de restaurer l'« obscurité », comme s'« il était écrit là-hau t» (...) «que vous auriez les titres et que j'aurais la chose» (souligné par l'auteur), ajoutant que «Diderot indique là tout l'enjeu de la dualité, soit les risques du dépassement de l'incertitude, bref de la « dédifférenciation». On voit que l'on s'avance là de façon hardie, non plus sur les problèmes de droits de la personne comme chez Lapierre, mais vers une phénoménologie de l'identité des sujets collectifs particuliers comme fondateurs du statut des sujets individuels correspondants, qui passe nécessairement, comme toute phénoménologie, par le rapport à l'objet et à sa nomination, et par l'inter-subjectivité. Et quel objet plus extrême que l'objet physique que constitue l'espace, cet espace sur lequel les mêmes sujets collectifs construisent leur appréhension du monde? N'osant guère commenter mon propre article, je me limiterai à dire que cette évolution du statut différentiel de leurs espaces, entre le maîtrepouvoir royal et le valet-sociétés locales d'Ancien Régime devenus au XIXc siècle le maître-Parisien et le valet-homme de la province (question

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Il

que l'on pourrait sans doute traiter avec la précieuse impertinence que Boudreault nous propose de trouver chez Diderot), est actuellement exposée au risque de la plus radicale «dédifférenciation» qui soit, celle qui consisterait à dire que dans le réseau (network) des métropoles, comme seul niveau réellement significatif, se retrouve maintenant l'Homme, seul lui aussi, devenu atome constitutif d'un sujet collectif planétaire, et que «ailleurs» ne se rencontrent plus que des ébauches imparfaites ou des souvenirs d'antan. La mythique «éclairée» qui parle de « laprovince » aurait alors pour effet l~ « pulvérisation» de la question de l'échelle, l'individu correspondant ne pouvant guère revêtir les oripeaux de l'autochtone que dans les clips publicitaires de la télévision (et là, certes, il le fait : qu'on se rappelle la célèbre « Mère Denis», dont la progéniture est innombrable) ou productions fictionnelles ejusdem farinae. Restons-en là. Si limité qu'ait été l'échantillon des contributions au débat, il n'en aura pas moins montré combien les discours publics sur les transformations du point de vue (du point de perspective) qui est appliqué à l'espace social étaient trompeurs. Dès que l'on essaie de se livrer à une réflexion touchant quelque peu, même à travers un artefact parfois réducteur, les logiques sociales, le caractère « ingénu» des propos tenus sur les appareils institutionnels et leurs transformations « modernistes », leurs «avancées dans le sens du progrès », apparaît aussitôt. Mais - et c'est là, peut-être, la conclusion majeure, oh combien provisoire, de ce dossier - cette faillite des discours ne met guère en évidence, sauf à chausser les lunettes roses de l'utopie technosociologique, la montée d'un homme de demain qui émergerait (enfin !) des ruines du nationalisme et de la rupture des frontières, ces nouvelles chaînes que briserait le citoyen trans-national, ce nouveau «prolétaire messianique» de l'aube du XXIe siècle. On se ramène bien plutôt à l'interrogation obstinée de l'individu sur son espace, et sur l'usage qu'en font les sociétés dans lesquelles il construit son être inter-subjectif. Et c'est donc plutôt à cette phénoménologie du territoire qu'à une eschatologie des hyper-cultures de la «fin de l'Histoire» que le chercheur serait convié. Il est inutile d'ajouter que nous serions heureux de voir le débat se poursuivre dans nos pages. Bernard Poche

Géographi.e Universelle
sous la direction de

Roger Brunet

100 géographes 10volumes près de 5 000 pages une œuvre de référence

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Le lieu, fragment et symbole du territoire

Bernard Debarbieux Université Joseph Fourier

-Grenoble

Préambule1

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emière image: Image récurrente. Le village français, ramassé sur lui-même autour de son église; l'image nous est familière; elle hante la publicité pour des fromages industriels et des banques qui se disent agricoles; elle est la vedette indémodable des prospectus touristiques qui chantent les louanges de la campagne française; elle sert de toile de fond à un candidat à l'élection présidentielle qui suggère que la France peut s'abandonner, en toute tranquillité, au socialisme renaissant; sept ans plus tard, elle est reprise par un candidat d'une droite extrême qui récolte quelques bénéfices du triomphe du précédent. Deuxième image: Image singulière. Paris, 14 juillet 1989. Apothéose des cérémonies du bicentenaire de la Révolution Française. Trônant au centre de la place de la Concorde, enveloppée d'un drapeau tricolore,
1. En même temps que paraît cet article, un autre texte portant sur le même sujet est publié dans l'Espace Géographique. Traitant d'une même question mais selon des approches différentes, ces deux textes sont complémentaires. Le texte présent a bénéficié de la lecture critique de Jean-Olivier Majastre par amical dévouement, et de Bernard Poche, en tant que responsable de ce numéro. Je les en remercie très sincèrement. Mais, bien évidemment, le contenu de ces lignes ne les engage aucunement.

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Jessye Norman, figure de proue couleur d'ébène de l'art lyrique américain, chante la Marseillaise; les caméras gravitent autour d'elle, entraînant dans un mouvement incessant le regard de millions de téléspectateurs. Troisième image: Image syncrétique. Juin 1994. Madame le ministre chargé de la Ville se rend en hélicoptère dans un grand ensemble des «quartiers nord» de Marseille. Environnement urbain désolé; façades pitoyables. On y annonce quelques mesures gouvernementales qui s'inscrivent dans la politique nationale de la ville. Des enfants jouent sur les talus, indifférents. Images familières. Elles peuplent notre actualité ou notre mémoire collective, fédèrent une société ou en différencient les parties. Pour chacune, un lieu est mis en scène, lieu tantôt bien précis, à Paris, à Marseille, lieu tantôt neutre et omniprésent. Lieux géographiques, ils localisent; lieux symboliques, ils désignent aussi une forme sociale, souvent imaginaire, parfois fantasmatique, ou un territoire dans son ensemble. Tous ils appartiennent à un système de lieux et d'images qui tapissent le territoire et, chacun à sa manière, ils en parlent: Bouvines au nord, Valmy à l'est, le mont Blanc dans un coin, Gergovie dans un centre, le Louvre dans un autre et ces milliers de villages, de bâtiments publics, de lieux de culte, qui sont l'occurrence bien réelle de formes récurrentes.

Les Français se sont donc inventés tous ces lieux symboliques 2, ces
hauts lieux et ces petits lieux, ces lieux singuliers et ces lieux multiples, qui sont autant d'images de leur commune destinée et qui dessinent tous ensemble la figure de leur territoire; des lieux qui sont simultanément des fragments du territoire et des figures susceptibles d'en exprimer parfois la quintessence et la totalité. Ainsi le lieu symbolique s'inscrit dans deux échelles d'espaces institués par des groupes sociaux, celle de l'emplacement et celle du territoire auquel il réfère. Voici donc posé le paradoxe de cette relation entre lieu et territoire. Paradoxe car cette relation suggère de concevoir le rapport d'échelle de deux façons complémentaires. En effet l'espace géographique, face matérielle du territoire, est fait de ces lieux géographiques, agrégés et structurés. Mais le territoire n'est pas que cela. Car aussi vrai que la société est plus qu'une agrégation d'individus, un corps vivant plus qu'une agrégation des cellules qui le composent, un objet plus qu'une agrégation d'atomes et un atome plus qu'une agrégation de particules, le territoire est plus que la somme des lieux géographiques sur lesquels il se déploie. Un territoire est un construit social qui associe à une base matérielle faite d'un espace géographique, un système de valeurs qui confère à chacun des composants de cet espace (les lieux, mais aussi les
2. Nous n'ignorons pas que certains auteurs emploient le terme indépendamment de son acception spatiale. C'est le cas des «lieux de mémoire» de Pierre Nora dont il sera souvent question ici. Mais il est clair que notre questionnement ne porte que sur les lieux que Nora qualifie de topographiques. Les Lieux de mémoire, Gallimard, 3 tomes, 19821994.

Le lieu,

fragment

et symbole

du territoire

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espacements et les discontinuités) des significations multiples et combinées. Les lieux géographiques, dont le nombre est potentiellement infini, sont combinés de façon organique au sein de cet espace géographique. Mais sélectionnés dans cet infini des possibles, investis par des logiques sociales, quelques-uns d'entre eux sont chargés de significations, manipulés comme des images, tout en conservant leurs emplacements et leurs positions. Les lieux du territoire relèvent donc simultanément de l'ordre des matérialités, de l'ordre des significations et de l'ordre des symboles. Matérialité parce qu'ils s'inscrivent dans la réalité de l'espace géographique; signification parce qu'une fois identifiés en tant que lieux, ils se voient associés des valeurs et des rôles spatiaux3 conformes à l'idéologie du groupe qui procède à sa territorialisation. Symbole enfin, en vertu du processus, envisagé depuis longtemps par des auteurs comme Georg Simmel et Henri Lefèbvre, proc~ssus par lequel les éléments de l'espace géographique peuvent servir à symboliser le social en l'objectivant. Simultanément donc, le lieu localise, signifie et il désigne des réalités d'une autre ordre, un groupe social par exemple, ou d'une autre échelle spatiale, le territoire. Posée de cette manière, la question de l'échelle gagne en richesse et en complexité. Les lieux ne sont donc plus seulement les éléments du territoire; la figure du territoire ne se dessine plus seulement quand ils sont tous agrégés. Le territoire est présent au travers de certains lieux, parce qu'ils sont dotés de cette capacité à le symboliser; à la faveur de ce processus de symbolisation, les échelles se trouvent télescopées. Appliquée ainsi à des objets géographiques, la question de l'échelle recoupe ici les interrogations de sociologues allemands, comme Norbert Elias et Georg Simmel à nouveau, sur les rapports entre individus et sociétés et celles de biologistes sur les rapports entre cellule et organisme. Les uns et les autres se sont moins penchés sur les processus d'agrégation des éléments au sein de la totalité que sur les interactions et les correspondances entre éléments et totalité, selon le principe qu'Edgar Morin a qualifié d'« hologrammatique »4 en vertu duquel les caractères de la totalité se retrouvent dans chacune de ses parties. Évidemment il ne s'agira pas pour nous de présenter comme équivalentes ces relations d'échelle entre objets biologiques, objets sociaux et objets socio-spatiaux. Nous voulons seulement suggérer, et tenter de montrer, que l'avènement du territoire, conçu comme un construit social, suppose que l'on recoure à cette capacité du lieu à être simultanément élément et figure de celui-ci, à sa capacité à référer simultanément à deux échelles spatiales à la fois, la sienne et celle du territoire dans lequel il s'inscrit.
3. L'idée de rôle spatial a été longuement développée dans un sens fonctionnaliste, voire organiciste, par R. Ledrut dans L'espace en question, Paris, Anthropos, 1976 4. Edgar Morin, La méthode: La connaissance de la connaissance, Points-Seuil, 1986, p. 101.

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Toutefois, avant d'étudier les buts et les effets territoriaux de la symbolisation des lieux, nous commencerons par replacer le lieu dans l'ensemble des formes symboliques et par en souligner les spécificités.

1. Le lieu et les formes symboliques
Dès les premières lignes de ce texte, nous avons implicitement fait du lieu une catégorie particulière de forme symbolique. Pourtant, le lieu ne va pas de soi. Autant la notion de lieu peut sembler évidente dans l'usage commun que l'on en fait, autant elle apparaît délicate à spécifier dans la perspective qui sera la nôtre ici. Un groupement social produit un grand nombre de formes symboliques; on pense spontanément aux plus emblématiques d'entre elles: celles qui chantent - les hymnes -, celles qui flottent au vent les drapeaux -, celles encore qui se donnent à lire au fronton des bâtiments - les devises -, celles qui ancrent la mémoire dans le sol des nations - les monuments. Ces formes s'inscrivent de façon variable dans l'espace géographique: elles sont tantôt durablement plantées en terre (un monument aux morts, un bâtiment), tantôt libres de tout ancrage au sol (un drapeau, un hymne) ; toutefois l'apparente liberté de mouvement des secondes ne les rend pas indépendantes des lieux; l'emplacement dans lequel ce type de forme est déployé influe beaucoup sur sa signification. Autrement dit, si l'on peut a priori brandir un drapeau et entonner un hymne dans n'importe quel contexte, on le fait généralement en un lieu et en un temps bien définis. Ces formes symboliques sont donc associées de façon impérative ou préférentielle à des emplacements; faute de quoi, leur valeur symbolique peut être atténuée ou détournée. Dès lors, le lieu symbolique est-il seulement l'emplacement d'une forme symbolique? On peut certes adopter cette conception du lieu qui se résume à un rapport entre contenant et contenu. Dès lors, le lieu s'apparente à un point abstrait sur un système de coordonnées. Le lieu n'est qu'une localisation. En tant que tel, il est bien rare qu'il soit doué de vertus symboliquess. La conception plus phénoménologique qui sera ici la nôtre nous invite à ne pas dissocier l'emplacement des éléments qui s'y trouvent. Car « le lieu lui-même n'est pas dissociable de la chose qui a lieu» écrivait J.L.

5. Les exemples connus sont rares et, en général de faible valeur symbolique: ce sont les centres de gravité des territoires nationaux en France, plusieurs communes se sont autrefois disputé ce titre de gloire; ce sont les points d'intersection de plusieurs frontières internationales ou infranationales, tel le four states corner où les territoires de quatre états du sud-ouest des Etats-Unisse touchent.

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Chrétien dans une analyse de la conception heidegérienne de l'espace6. C'est généralement l'ensemble que constituent l'emplacement et les formes qui l'occupent qui est susceptible d'être symbolisé. Aussi le lieu est tout à la fois forme et emplacement en vertu de l'idée que la forme et l'emplacement sont associés de façon consubstantielle dans l'expérience. Dès lors, un bâtiment et a fortiori un ensemble de bâtiments fondent des lieux pour peu qu'ils. développent une spatialité intérieure qui soit à la dimension de l'homme. Nous parlerons donc ici des églises et de tout autre «lieu» de culte, des bâtiments publics et des habitations, et des monuments aussi comme des lieux. Par contre, un objet ou un ensemble d'objets ne suffisent pas à fonder des lieux. Mais ils les surchargent; les formes mobiles se déploient de façon préférentielle dans des emplacements qui sont déjà identifiés comme des lieux symboliques (drapeaux sur les monuments, hymnes nationaux sur les places publiques, chants dans les stades" etc.). Les formes se combinent alors dans des emplacements précis et leurs valeurs symboliques se renforcent mutuellement. Une des images dont nous nous sommes servi pour introduire ce texte illustrait parfaitement, dans ses excès même, ce type de combinaison. L'événement du bicentenaire de la Révolution Française était construit autour d'une extraordinaire agrégation de symboles: une date, un drapeau, une scénographie, un chant, une cantatrice noire et américaine. La place dé la Concorde fut le lieu de l'événement à la fois parce qu'elle dispose de qualités formelles (grande contenance, ampleur des perspectives, position dans l'espace parisien) mais aussi parce qu'elle est elle-même un lieu symbolique de par sa propre histoire, les objets qui la meublent et la structurent à la fois (obélisque, fontaines, statues, etc.) et les pratiques collectives qui la prennent usuellement pour théâtre. C'est donc simultanément comme emplacement et comme élément d'un système symbolique que ce lieu intervenait dans la célébration. Par conséquent parler de lieu symbolique n'est pas une facilité de langage pour désigner l'emplacement d'un objet ou d'un ensemble de formes symboliques. L'expression désigne bien une combinaison entre emplacement, formes, pratiques de ces formes et de cet emplacement; le lieu est réellement symbolique. 'L'un de ces ordres pris isolément ne suffit pas à produire un lieu symbolique, au sens où nous l'entendons ici. Le lieu n'est donc pas une figure dissociée des formes symboliques. Elle leur est consubstantielle.

6. Jean-Louis Chrétien, «De l'espace au lieu », in H. Damian et J.P. Raynaud, Les symboles du lieu, Cahiers de l'Herne, Editions de l'Herne, 1983, p. 131.

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2. Les qualités nécessaires et rhétoriques du lieu
C'est de cette particularité, de ce double statut indifférencié l'expérience, qu'ils tirent leur spécificité symbolique. dans

Le lieu est un attribut nécessaire
A la différence des autres formes symboliques, le lieu est lié à un groupe social par un rapport de nécessité. Il est d'abord l'emplacement que le groupe occupe, condition de son existence; dès lors il permet de désigner symboliquement ce groupe. A la différence d'autres symboles dont on a besoin de justifier la forme, le lieu bénéficie d'une légitimité populaire spontanée; en tant qu'attribut du territoire, le sens commun veut qu'il soit « naturellement» en droit de le symboliser. En outre, le lieu doit une part de son efficacité à sa capacité à contenir les rassemblements symboliques du groupe lui-même. Il est le cadre de pratiques collectives signifiantes: office religieux, bal du 14 juillet, commémoration du Il novembre, rencontre sportive. Le lieu donne aux membres d'un groupement social la possibilité de communier dans une expérience collective autour des valeurs qui leur sont communes. Cet usage du lieu souligne que sa capacité à symboliser le territoire coïncide avec la capacité de la pratique collective à symboliser la communauté. Chacune de ces cérémonies est l'occasion de rassembler quantités de symboles mobiles qui garantissent un surcroît de valeur au lieu ainsi pratiqué: objets, emblèmes, costumes, dignitaires, etc.7 Quand il coïncide avec l'emplacement d'une action remarquable auquel le groupe se réfère, il bénéficie aussi d'une légitimité historique ou légendaire. Un événement constitutif de l'identité collective, moment d'une histoire ou d'une légende revendiquée, s'inscrit dans un lieu qui donne forme et contenant à cet événement. Le lieu en est la trace. La désignation symbolique peut donc aussi apparaître comme le produit d'une histoire objective ou d'une croyance. Ainsi parce qu'il existe dans l'espace et parfois aussi dans le temps historique ou mythique d' un groupe, le lieu confère une existence objective à ce groupe et à sa destinée. Parce qu'il est emplacement d'un groupe ou d'un moment de son histoire collective, le lieu symbolique apparaît comme un symbole naturel. De ce point de vue, il diffère profondément de l'allégorie qui apparaît toujours plus arbitraire.

7. K. Pomian développe cette idée dans Collectionneurs, Amateurs et Curieux, Gallimard, collection NRF, 1987. L'auteur écrit notamment que les rassemblements d'objets symboliques, de « sémiophores », «ne sont que les manifestations des lieux sociaux où s'opère, à des degrés variables et hiérarchisés, la transformation de l'invisible en visible» (p. 45)

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Le lieu est une image première
Parce qu'il est image première de l'expérience collective, il permet de symboliser des ordres de réalité qui ne font pas image par eux-mêmes. Il rend visible et lisible ce qui ne l'est pas. Il en est ainsi du rapport qui associe le lieu et le territoire. Le lieu participe du territoire; mais, bien plus facilement que ce dernier, il peut être mis en image surtout si l'espace géographique dont il est extrait est de grande dimension. En effet, le territoire ne peut donner une image de lui-même qui ne souffre pas d'un excès d'abstraction ou qui n'évoque pas l'artifice. Il peut être représenté par une carte: l'usage intensif de cette représentation a permis à l'école de la Troisième République de familiariser les petits Français avec leur nation. Il peut être suggéré à l'aide de schématisations graphiques, dont l'hexagone français8 est une des plus célèbres illustrations, ou à l'aide d'analogies avec des catégories lexicales d'objets naturels: la «botte» italienne, la «casserole» de l'Oklahoma. Mais ces représentations souffrent toutes d'un déficit de réalisme. L'objet territorial, travaillé par la représentation graphique, perd de sa concrétude. Face aux difficultés qu'il y a à donner une image du territoire, le lieu propose une alternative séduisante. Il fait image en lui-même car le champ de vision s'accommode bien des dimensions d'un lieu et la matérialité de sa forme concrète se prête mieux à des représentations iconographiques que l'on perçoit comme plus naturelles. Il y a un effet, de vérité propre au lieu et à l'image du lieu. Le lieu est un symbole légitime, parce que prétendument objectif, d'un tout territorial essentiel. La symbolisation d'un groupe à l'aide d'un lieu relève de ce même effet de vérité contenu dans la forme et l'image de la forme. Tout comme le territoire, la forme sociale manque généralement de visibilité. Le sens commun identifiera d'autant plus volontiers une population qu'elle peut être associée à un lieu ou à une forme précise. Ce processus spontané de symbolisation suscite quantités d'imaginaires sociaux et territoriaux: un village serait nécessairement une communauté9; une oasislOet un hameau de montagne seraient autant de microcosmes.

8. Un numéro de la revue Mappemonde, 1989, n04, et un chapitre des «Lieux de mémoire» rédigé par E. Weber (tome II. La Nation, t.2, pp. 97-116) ont été consacrés à cette figure.

9. Confusion dénoncée en leur temps par Patrick Champagne (<< La géographie et le
réalisme spatial », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1975, n03, pp. 60-62) et

Pierre Bourdieu, reprise récemmentpar Isaac Chiva

(<< Les

monographies de village et le

développement », in De village en village, Cahiers de l'IVED, Genève, 1994, pp. 1546). 10. Mondher Kilani, Les lieux de mémoire dans un espace oasien ;çQnstruction dialogique des savoirs, communication au colloque «Fonder le lieu », Palerme, sept. 1993

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Le lieu comme métaphore de l'agrégation

sociale

Motivée par une recherche de visibilité, la symbolisation du social par le lieu est légitimée par une conception déterminisme de ce rapport. Parce que la forme visible enveloppe la forme sociale imaginée, le commun des mortels croit pouvoir déduire d'une image d'un lieu certaines formes de socialité. Cette pensée populaire est de nature métaphorique. Ainsi, la représentation que l'on s'est donnée au XIXe siècle des nouveaux faubourgs industriels coïncidait avec l'image que l'on se forgeait alors d'un prolétariat bourgeonnant et désordonné. A l'inverse le grand ensemble résidentiel fait de tours et de barres dont l'actualité sociale a reproduit l'image prête volontiers ses formes à l'idée de ghetto social qu'on lui associell. Enfin, le village groupé représentatif d'une certaine France rurale exprime bien mieux que n'importe quelle autre forme (la maison isolée de Bretagne, le hameau de montagne) la ruralité mythique contemporaine parce qu'il évoque par métaphore organiciste une hypothétique communauté rurale solidaire12. Selon Willem Frijhof, la digue possède cette même propriété métaphorique aux yeux des Hollandais; car «dans les digues s'investit un imaginaire collectif qui rappelle aux Hollandais le fait lapidaire que sa vie dépend en dernière instance, de l'effort collectif. L'eau est foncièrement liée au fantasme de mort, la digue à celui de la survie» 13.
Il. Plusieurs auteurs ont travaillé sur cette image de la relégation à propos des banlieues contemporaines. H. Vieillard-Baron, Les banlieues françaises ou le ghetto impossible, Éditions de l'Aube, 1994, 158 pages. F. Dubet et D. Lapeyronnie, Quartiers d'exil, Seuil, 256 p. 1992 En outre, d'autres spécialistes de la ville ont montré que cette tendance à ramener à des formes matérielles les difficultés sociales était une attitude récurrente des urbanistes; à la suite d'Y. Chalas et D. Pinson, Michel Lussault pense que «ce fétichisme de la forme fut et reste une composante centrale de la doxa urbanistique et sans doute du sens commun en matière d'aménagement des villes» ; il voit dans cette convergence du sens commun et de la pratique professionnelle une des sources du consensus implicite qui préside au choix de projets urbanistiques, de l'idée partagée que l'opération urbaine accouche d'un « espace vertueux» qui remédie aux « problèmes et incertitudes du moment» in La ville clarifiée, EIDOS, Bulletin international de sémiotique de rimage, Université François Rabelais de Tours, 1993-1994, n° 9-10, p. 52 12. On rappellera que bon nombre d'auteurs d'utopies sociales soucieux de donner une expression spatiale à leur projet ou leur idéal ont eu recours à des formes métaphoriques: l'île et le village groupé chez Thomas More, l'urbanisme dense et géométrique de Fourier, etc... Victor Stoichita écrivait même: «la tentation utopique est la tentation de vivre dans un symbole », « La cité idéale », in Horia Damian et Jean Pierre Raynaud, op. cité, p. 236 13. Cet historien néerlandais, sollicité par Pierre Nora qui cherchait à interroger ses collègues étrangers sur la pertinence de la notion de lieu de mémoire hors du contexte français, suggère que la digue relève pour son pays de cette notion. Ce qui d'ailleurs pourrait être discuté. Willem Frijhoff, «Dieu et Orange; l'eau et les digues» in Le Débat, n° 78, janvier 1994, Paris, p. 25. Bien évidemment, le recours à cette référence ne doit rien aux inondations de l'hiver
1995

- ce

texte était déjà écrit

- ni

à la médiatisation

dont ce type d'événement

fait l'objet

en France. D'ailleurs

le traitement

télévisé de ce type d'informations

privilégie

le

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Le lieu comme métaphore de la racine
Plus territoriale encore, car construite autour d'une représentation du sol, la métaphore de l'enracinement est une figure récurrente des images et des lieux symboliques. Beaucoup de drapeaux ont recours à des formes stylisées de paysages (les montagnes du Népal, le Triglav de la Slovénie) ou de plantes (l'érable du Canada, le cèdre du Liban), c'est à dire à des formes qui évoquent l'ancrage minéral ou végétal au sol. Certaines productions agricoles ou pastorales peuvent acquérir une valeur symbolique comparable, surtout si elles ont la capacité de spécifier un groupe au sein d'un ensemble social plus large; le fromage de Beaufort, dont plusieurs vallées de Savoie ont fait un emblème, peut ainsi traduire et valoriser un système complexe de relations qu'une population a établi avec son territoire: produit d'une tradition pastorale complexe mariant les divers étages de la montagne et nécessitant plusieurs savoir-faire, il parle du territoire14. Bien entendu, il s'agit là de formes innombrables qui ne peuvent relever toutes de ce que nous avons appelé des lieux symboliques; la feuille d'érable stylisée sur un drapeau est déjà un emblème et a échappé au lieu. Toutefois, quelques lieux singuliers portent une signification similaire; Olivier Poujol l'a indirectement m9ntré pour le Massif Central15. Tardivement individualisé comme entité régionale de l'espace français par les géologues puis les géographes dans le dernier tiers du XIXe siècle, il est intégré en moins de trente ans aux représentations populaires de l'espace français. Cette rapide diffusion de l'image pourrait s'expliquer par sa capacité à être intégrée comme élément structurant d'un récit de l'histoire et de la géographie de la France. Les épithètes qui sont usuellement associés - «Noyau primitif» de la structure géologique du territoire national, lieu de tradition ou d'archaïsme, « château d'eau» et «réservoir d'hommes» - y localisent l'origine mythique du destin national. Cette figure de style, la forme enracinée, relève de la.. métaphore territoriale. Or si par métaphore, le lieu symbolise le territoire, il est aussi métonymie, ou plus exactement, synecdoque. Le territoire, le tout, se laisse dire par une de ses parties, le lieu.

spectacle au détriment de sa signification; la valeur symbolique de cette forme historique, impossible à ressentir de l'étranger, était donc la grande absente du suspens télévisuel. 14. Guy Burleraux, Du terroir au Territoire: l'appellation contrôlée Beaufort, mémoire de DEA «Gestion des espaces montagnards », Université Joseph Fourier, 1994, Grenoble. 15 Olivier Poujol, « L'invention du Massif Central », Revue de Géographie Alpine, Grenoble, 1994, tome 82, n03, pp. 49-62. On trouve également quelques pages intéressantes sur ce sujet dans A. Burguière et J. Revel, Histoire de France, tome 1 : L'espace français, Paris: Seuil, pp. 152-156.

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3. Différenciation et agrégation symbolique du territoire par le lieu
En nous efforçant de distinguer les lieux des autres catégories de formes symboliques, on a pu donner l'impression que les premiers constituaient un ensemble homogène. Pourtant les exemples cités jusqu'ici prouvent bien qu'il n'en est rien. Même si dans une définition préalable, nous avons convenu d'y voir autant de lieux, quoi de commun en apparence entre la place de la Concorde et un village de France, c'està-dire entre un lieu si singulier et une forme dont on trouve des milliers d'occurrences analogues? Quoi de commun aussi entre une digue hollandaise et un grand ensemble résidentiel, c'est-à-dire entre une forme emblématique d'un peuple tout entier et une forme construite qui se prête à la matérialisation des fantasmes de la société? Une double distinction au sein de l'ensemble des lieux symboliques permet d'en décrire et d'en comprendre la diversité; distinction entre figure singulière et figure générique d'une part; distinction au sein des processus de symbolisation entre différenciation et agrégation. Cette double distinction nous permettra de souligner la variété et la complémentarité des modalités symboliques de la territorialisation.

Figures singulières et figures génériques du lieu
Une première catégorie correspond à des lieux qui puisent leur valeur de leur singularité. Leur efficacité symbolique résulte d'un emplacement particulier et d'une signification qui les spécifie au sein de leur environnement. Ils sont dans le domaine du symbolique la manifestation de la structure anisotrope du territoire. Cette catégorie englobe ce que l'on appelle les hauts lieux; on y trouvera donc les lieux essentiels des cosmogonies religieuses; Saint Pierre de Rome et Lourdes, Czestochowa et la cathédrale de Chartres. Mais elle englobe aussi d'autres types de lieux, d'où toute idée de transcendance est exclue, comme le Centre Beaubourg ou le Parc des Princes16, le mont Blancl? ou la place de la Concorde; autant de lieux qui matérialisent de façon singulière l'inscription dans l'espace de valeurs collectives. Une seconde catégorie est faite de formes génériques. Il s'agit de formes idéalisées qui trouvent quantité de correspondances dans la matérialité de l'espace géographique; simultanément, elle désignent l'ensemble de ces référents et symbolisent le territoire qui les englobe et dont elles sont un attribut emblématique. Le village groupé pour la France, la digue. pour les Pays Bas ou le hameau de montagne pour la
16. Michel Chesnaux, La modernité-Monde, Paris, La Découverte, 1987 17. Bernard Debarbieux, « Du mont Blanc en général et du haut lieu en particulier L'Espace Géographique, 1993, n° 1

»,

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Suisse sont autant d'illustrations de cette catégorie. On y rangera aussi le faubourg industriel qui symbolisa au XIXe siècle l'espace de la classe ouvrière, mais aussi ce grand ensemble résidentiel collectif dont l'image obsède tant les représentations dominantes de la ville contemporaine. On parlera aussi de forme générique dans le cas de l'église de village bien que sa signification symbolique soit plus complexe. En effet elle instaure une relation symbolique de nature verticale avec le divin et l'audelà et, à ce titre, elle échappe en partie à une logique territoriale. En outre, elle est la matérialisation d'un message universaliste qui, dans son principe, s'émancipe des contingences spatiales. Mais simultanément, elle est la marque du déploiement dans l'espace de la Chrétienté, un signe d'appartenance à une communauté, une marque territoriale de « l'Église Visible »18. A ce titre, elle est aussi un attribut emblématique de la Chrétienté. Cette seconde catégorie est-elle faite de lieux? Probablement pas si l'on n' y voit qu'une forme générique, forme susceptible d'être schématisée, stylisée et, par conséquent, délocalisée et décontextualisée. Toutefois, ces figures ne signifient que parce qu'elles ont quantité d'occurrences spécifiques dans l'espace géographique; chacune tire son efficacité du caractère concret de chacune de ses occurrences, qui sont autant de lieux objectifs auxquels elle confère une signification commune. Distincte de la première, cette catégorie la complète car elle est la forme symbolique qui peut le mieux suggérer la structure homogène du territoire. Le recours à la figure du village groupé construit l'image

d'une France des villages y compris en plein cœur de Paris

(<< Paris

aux

cent villages») ; le recours à la figure de la digue dessine un pays où, sur les rives des fleuves et en bordure de mer, l'eau et la terre se disputent le territoire. Peu importe ici que la géographie bien réelle des eaux et de l'habitat vérifie ou non cette géographie symbolique. Et il est aisé de prouver le contraire.

Différenciation

et agrégation territoriale

La seconde manière de différencier les lieux symboliques est de distinguer les processus de symbolisation dont ils sont le produit. Un des préalables de notre analyse était de dire qu'un groupe social procède à une symbolisation des lieux afin de fixer dans l'espace de ses représentations et de rendre ainsi visible des entités sociales et territoriales abstraites et variées. Il lui faut alors exprimer simultanément deux idées
18. Robert David Sack, dans une réflexion théorique sur la territorialité, a longuement détaillé le cas de l'Eglise. Il distingue l'Eglise invisible et l'Eglise visible; la première réfère « à un système abstrait de croyances et de valeurs mentionnés dans les Ecritures» et que l'Eglise propose d'illustrer et de promouvoir. La seconde désigne «les institutions sociales de l'Eglise et englobe ses membres, ses dignitaires, ses règles et ses lois, ainsi que ses propriétés et structures matérielles» (p. 93). «Human Territoriality; its theory and history », 1986, Cambridge Studies in Historical Geography, Cambridge (U.K.)

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complémentaires: l'idée que les membres d'un groupe social partagent des valeurs communes; et l'idée que ce groupe est composé de sousensembles aux caractéristiques variées et que son territoire agrège ces sous-groupes. En d'autres termes, la symbolisation doit concourir à l'expression figurative des caractères isotropes et anisotropes du territoire. L'espace symbolique naît ainsi de la combinaison de deux processus: la différenciation et l'agrégation territoriales. La différenciation Nous conviendrons de parler de différenciation par symbolisation pour désigner le processus par lequel un ensemble social collectivement identifié - sur une base objective ou fantasmatique, rappelons le - est associé à une forme localisée. Cette association symbolique résulte de l'association, sur une base empirique, d'une forme sociale, d'une forme d'habitat ou d'environnement, et d'un emplacement ou un type d'emplacement privilégié: l'église pour le clergé, le faubourg et l'usine pour la classe ouvrière du XIXe siècle, etc. Elle relève donc de l'identification. Mais en même temps, elle relève de l'assignation puisque l'identification définit des normes sociales dans la pratique de ces espaces. Alors, la forme symbolique, née de ce processus d' identificationassignation, peut susciter des pratiques multiples la prenant pour objet comme si, en vertu d'une sorte d'animisme contemporain, en agissant sur elle, on agissait sur le corps social et ses valeurs collectives. C'est bien ce que l'on observe dans certains quartiers dits de «banlieue» où se développent pratiques sociales (vandalisme, marquage territorial19, programmes autogérés de réhabilitation) et des pratiques politiques (destruction médiatisée de bâtiments, réhabilitation publique spectaculaire...) qui traduisent la recherche d'une emprise sur la forme symbolique. L'agrégation par la structure Le processus de différenciation trouve son symétrique et son complément dans celui d'agrégation. Par agrégation. nous entendons le processus par lequel un ensemble de lieux symboliques sont amenés à produire une représentation du territoire et de la société. Ce processus peut connaître deux modalités différentes: l'agrégation par la structuration d'ensemble des symboles différenciés et l'agrégation par le recours à des formes génériques. Le premier de ces processus résulte de la symbolisation des caractères de l'espace représenté lui-même. Celle-ci, complémentaire à la
19. Bien qu'il ne concerne pas des quartiers de «grands ensembles », on peut se reporter pour cet aspect au travail fondateur de David Ley et Roman Cybriwski, « Urban Graffiti as territorial markers », Annals of the Association of American Geographers, 1974, n04, pp. 491 à 505

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symbolisation des lieux et des objets spatiaux, procède par valorisation différentielle des positions, des espacements et des discontinuités. La signification attachée aux positions centrales et périphériques en est une illustration. A l'échelle des villes occidentales par exemple, elles jouent un rôle important dans les pratiques résidentielles et la localisation des activités sociales et culturelles. Chaque composante de l'espace urbain acquiert une signification tout autant par la forme sociale à laquelle on l'assimile que par la valeur que l'on attache à la position qu'il occupe: ainsi la valeur symbolique d'une cathédrale et celle d'un bâtiment majeur de la culture classique, un opéra par exemple, tiennent tout autant au bâtiment et à sa fonction qu'à son emplacement central dans le tissu urbain; la discrimination des quartiers résidentiels résulte autant des significations attachées aux apparences de chacun que de la valorisation tantôt positive (banlieue résidentielle paysagée présentant des signes d'une ruralité résiduelle), tantôt négative (« quartiers d'exil ») de la distance au centre. A l'échelle d'un pays, cette symbolisation des positions géographiques peut contribuer à valoriser les parties centrales par rapport aux périphéries; la capitale est souvent la première à en bénéficier, et les États se sont souvent efforcés de la rapprocher du centre géométrique du territoire (Brasilia, Madrid, Abuja, Yamoussoukro) ; une montagne ou un massif de montagne peuvent être investis d'une représentation comparable quand on leur reconnaît implicitement la capacité à structurer l'espace environnant: on l'a déjà dit du Massif Central pour la France. Le couple centre-périphérie apparaît donc comme une modalité récurrente des combinaisons de lieux dans l'agrégation symbolique des territoires 20. Les représentations que l'on se donne des discontinuités spatiales et paysagères participent du même processus. La différenciation suscite la symbolisation des discontinuités entre formes identifiées. La mise en contact ou la mise à distance de plusieurs formes circonscrites coïncide avec une conception différenciée - souvent duale ou ternaire - de la société. Ainsi, la juxtaposition de formes urbaines contrastées suggère la coexistence de deux mondes sociaux, d'autant plus indifférents l'un à l'autre que le contraste de formes est amplifié par un no man's land. Une illustration récente de ce processus a été donnée au sujet de la ville de Blois 21.
20. Toutefois, il serait naïf de ne voir dans cette opposition générique qu'une sorte de constante symbolique. Elle a aussi des fondements fonctionnels: les villes ayant assumé la fonction de capitale des siècles durant ont souvent servi de pôles dans la construction territoriale, pour des raisons pratiques et stratégiques; en outre, elle ne peut être dissociée de sa signification historique: la ville s'étant développée du centre vers la périphérie, les formes centrales illustrent mieux la tradition et les constantes sociales que les formes périphériques.

21.Michel Constantini (sous la direction de), Blois: la ville en ses images, . Maison
des Sciences de la ville, Université François-Rabelais, ville, 1994. Tours, collection Sciences de la