LES ÉCOLOGISTES DANS LES MÉDIAS

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Dumont, Voynet : deux images fortes pour un mouvement qui constitue, sur le plan de la pensée et de l'action politiques, une des grandes nouveautés de ces dernières décennies. Comment se construit l'image du mouvement écologiste? Quel est l'impact des affrontements des leaders et des divisions internes? Quel est le rôle des médias? Comment agissent-ils? L'auteur s'efforce de répondre à ces questions en s'appuyant sur les fortunes et infortunes électorales des écologistes, sur les états de l'opinion et sur les rapports des Verts aux médias.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296224827
Nombre de pages : 255
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LES ÉCOLOGISTES DANS LES MÉDIAS

De René Dumont à Dominique Voynet

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Arnaud Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques"

. Dernières parutions

Fabrice BARTHÉLÉMY, Journalistes-enseignants: concurrence ou interaction ?, 2000. Daniel THIERRY (textes réunis par), Nouvelles technologies de communication. Nouveaux usages? Nouveaux métiers?, 2000. Noël NEL (sous la direction de), Les enjeux du virtuel, 2001. C. DELPORTE, M. PALMER, D. RUELLAN, Presse à scandale, scandale de presse, 200 t. Bernard SCHIELE, Le musée de sciences, 2001.

Patrick SALMON

LES ÉCOLOGISTES DANS LES MÉDIAS
De René Dumont à Dominique Voynet

Préface de André VITALIS

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGmE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

cg L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0837-4

PREFACE
L'étude de la construction de l'image des Verts, depuis la naissance du mouvement jusqu'au milieu des années 90, fournit de précieuses informations sur un parti qui est devenu, depuis 1997, un parti de gouvernement. Elle montre l'importance prise désormais par les médias et la communication politique dans le fonctionnement de l'espace public contemporain. Le premier intérêt de l'ouvrage de Patrick Salmon est de s'intéresser à un mouvement qui constitue sur le plan de la pensée et de l'action politiques, une des grande nouveautés de ces dernières décennies. L'émergence d'une écologie politique au début des années 70 remet en effet en cause la bipolarisation droite/gauche de la vie politique française et contribue à faire de la question du « développement» et de ses limites, une question centrale. De nombreuses informations sont apportées sur la naissance du mouvement, sur ses leaders, sur ses débats et ses contradictions. Ce sont surtout les fortunes et infortunes électorales qui retiennent prioritairement l'attention dans la mesure où les campagnes électorales constituent les moments forts de la construction d'une image. A cet égard, les conjonctures sont très variées puisque l'on passe très rapidement d'une position de marginalité à une position confortable, lorsque les sondages créditent les écologistes de 15 % des voix, avant qu'ils ne retournent à leur marginalité de départ. Un second intérêt de l'ouvrage est de montrer que, dans la construction de l'image des Verts, les médias ont un rôle fondamental. Le parti ne maîtrise pas son image, mais est

dépendant du monde médiatique. C'est un modèle exactement

opposé au modèle proposé par le parti italien « Forza Italia» qui, à
partir d'un empire médiatique et des techniques de marketing, a pu s'imposer en quelques mois sur la scène et accéder au pouvoir. Patrick Salmon montre que Les Verts sont très dépendants du monde des médias. Si on ne parle pas de ce parti, il risque d'être marginalisé. Si on parle trop de lui, il se montre incapable de faire entendre une même voix et ce sont les conflits internes qui trouvent là un nouveau mode d'expression. D'autres constatations sont bien établies à travers de nombreux exemples: les médias sont plus intéressés par la stratégie des partis politiques que par le contenu de leurs programmes; l'image des Verts est surtout centrée sur la défense de l'environnement, ce qui amène des incompréhensions lorsque le parti entend élargir ses préoccupations; les Verts sont un parti qui entend faciliter l'expression directe et démocratique, mais ce type d'expression le pénalise par rapport au mode de fonctionnement des médias. Il est déploré à plusieurs reprises un manque de professionnalisme et l'auteur semble se réjouir de l'adoption de méthodes empruntées par les autres formations partisanes, comme le recours à une agence de communication. Il y a ici place pour le débat et l'on doit rappeler les questions posées par les premiers théoriciens de l'écologie politique, comme Bernard Charbonneau et Jacques Ellul: doit-on inventer de nouvelles méthodes pour faire passer un nouveau contenu? Le mouvement écologiste doit-il emprunter la forme partisane? Doit-il recourir aux mêmes techniques que les autres partis politiques? Des choix ont été faits depuis ces premières interrogations dans le sens d'un alignement sur le jeu partisan et politique classiques comme le montrent l'alliance avec le Parti socialiste ou la participation au gouvernement. Force est de constater, qu'à ce jour, cet alignement n'a pas permis aux écologistes de remettre en cause un mode de développement dont ils ont été les premiers à dénoncer les méfaits.

André VITALIS
Professeur à l'Université Michel de Montaigne / Bordeaux III

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PREMIERE PARTIE

UNE HISTOIRE MEDIATIQUE DE L'ECOLOGIE POLITIQUE (1974 - 1995)

UNE HISTOIRE MEDIA TIQUE DE L'ECOLOGIE POLITIQUE (1974 - 1995)
Aux origines de l'écologie Le mot "écologie" semble être utilisé pour la première fois en 1866 par le naturaliste allemand Ernst Haeckel. Le terme "écologie" issu du grec oikos (maison, habitat) et de logos (discours) a alors pour sens réel l'étude des milieux où vivent et se reproduisent les êtres vivants ainsi que les rapports de ces êtres avec le milieu. L'écologie est donc à l'origine une discipline scientifique constituée au cours du dix-neuvième siècle. C'est une branche de la biologie ayant pour objet l'étude des relations entre les êtres vivants et leur environnement. Certaines recherches menées avant Haeckel, par des figures aussi célèbres qu'Aristote, Carl von Linné ou Buffon, entrent certainement dans le cadre de ce que l'on appelle aujourd'hui écologie. Mais Pascal Acot, dans son "Histoire de l'écologie" 1, qualifie ces différents chercheurs de "faux précurseurs"2. En France, les premières associations qui s'intéressent à l'écologie en tant que science sont créées vers le milieu du siècle dernier. C'est le 10 février 1854 qu'est fondée par Isodore Geoffroy
IPascal Acot, Histoire de l'écologie, , Collection "Que sais-je ?" PUF, Paris, juin 1994. 2Sur ce débat non encore complètement tranché et sur les origines de l'écologie, lire le chapitre I, page 5 à 49, de l'ouvrage de Pascal Acot, op. cité.

Saint-Hilaire, la Société Impériale Zoologique d'Acclimatation3. La Ligue française pour la Protection des Oiseaux (LPO) créée en 1912 organise en 1923 avec la Société Zoologique, le premier congrès international pour la protection de la nature. Ces précurseurs en matière de protection de l'environnement contribuent à l'existence de la loi concernant la police de la chasse (1924) et à la création des réserves naturelles (1927). Mais l'écologie, appréhendée comme science des relations entre les organismes vivants et leur milieu, se développe surtout dans les pays anglosaxons et en Union soviétique. En France, le terme "écologie" n'est guère utilisé. C'est après la seconde guerre mondiale que les premières sensibilités écologiques militantes apparaissent en France même si elles ne se définissent pas encore ainsi. En 1946, les 450 habitants de Tignes protestent contre le projet de barrage hydroélectrique qui doit noyer leur village. En 1950, cinq cent millions de personnes dont quatorze millions de français signent l' "appel de Stockolm" demandant l'interdiction de l'arme atomique. En 1958, des nonviolents occupent l'usine atomique de Marcoule. Mais c'est au cours des années soixante que la protection de l'environnement et plus globalement la défense de la qualité de la vie deviennent des thèmes dont on parle. La courte chronologie qui suit montre la multiplicité des origines (associations, institutions administratives, journalistes, scientifiques) permettant de mettre en lumière les préoccupations écologiques.
1961 : - symposium sur l'énergie solaire (UNESCO - Rome)

1960: - loi sur les parcs nationaux

- création du Secrétariat Permanent pour l'Etude des
Problèmes de l'Eau (SPEPE) 1963 : - création du Comité européen pour la sauvegarde de la nature et des ressources naturelles (experts auprès du Comité des ministres du Conseil de l'Europe) 1964 : - création des agences de bassin lors de l'adoption d'une loi-cadre sur l'eau

3Elle devient la Société Nationale de Protection de la Nature (SNPN) en 1958 qui se fédère ensuite au sein de la Fédération Française des Sociétés de Protection de la Nature (FFSPN). En 1989, la FFSPN change de sigle et se dénomme alors France Nature Environnement (FNE). 10

1965 : - "Le Danger radiologique", organe militant de l'association contre le danger radiologique créée en 1962 devient l'Association de Protection contre les Rayons Ionisants (APRI). C'est le début de la lutte contre l'énergie nucléaire en France. 1967 : - création, par le Comité des ministres du Conseil de l'Europe, d'un Centre européen d'information pour la conservation de la nature 1968 : - avril: création du club de Rome - septembre: conférence internationale "sur l'utilisation rationnelle et la conservation des ressources de la biosphère" (UNESCO - Paris) - fin 1968 : préparation de constitution de la Fédération
Française des Sociétés de Protection de la Nature.

L'apparition d'un militantisme écologique L'existence de ce contexte environnemental contribue à faire apparaître un militantisme écologique qui ne va pas cesser de croître. La presse militante qui se créée alors participe de manière importante à la diffusion des préoccupations écologiques. Au printemps 1968, c'est la naissance de "Naturope", une publication de défense de la nature diffusée à l'échelle européenne. La même année, Pierre Pellerin lance dans la revue "Bêtes et Nature" une

campagne de presse intitulée "Nature attention:

poisons".

L'Association des journalistes et écrivains pour la protection de la nature se forme fin 1968 et est officiellement créée en avril 1969. Dans les médias audiovisuels, les émissions susceptibles de sensibiliser le public sur les questions environnementales se multiplient. Voici les émissions, principalement consacrées à des thèmes écologiques, alors diffusées à la télévision: - "La France défigurée" de Louis Bériot et Michel Péricard Programmation irrégulière à partir de 1965 puis à peu près régulière à partir de 1971. - "Savoir-vivre" en 1972 sur France-Inter. Débat hebdomadaire d'une heure avec les protecteurs de l'environnement. - "La Qualité de la vie" de Roland Martin et André Sabbas. - Emission mensuelle diffusée sur la deuxième chaîne le vendredi à21h30. SOURCE DES INFORMATIONS: Inathèque de France Il

Même si cette recherche n'est pas exhaustive, il apparaît que quelques émissions, certes peu nombreuses mais renommées et diffusées à des heures de grande écoute, participent à la diffusion des idées écologiques et ce bien avant que les écologistes apparaissent au sein du champ politique. Cette sensibilisation à l'écologie explique, pour partie, l'apparition d'un militantisme écologique qui, au fil du temps et des événements, va être de plus en plus contestataire. A partir d'avril 1969, la chronique de Pierre Fournier dans "Hara-Kiri-Hebdo" constitue, tant par son ton que par son contenu, le premier .écrit régulier qui montre que l'écologie ne peut se réduire à l'environnementalisme. Dès sa première chronique, Pierre Fournier définit l'écologie comme la meilleure forme possible de l'avenir du gauchisme contestataire. Pour Pierre Fournier, l'écologie qui ne peut se réduire à une science est une "subversion radicale et globale". Au même moment, les effets des événements de mai 1968 influencent de manière significative la construction de la mouvance écologique. Ce contexte idéologique conduit à contester certains effets supposés néfastes de la technologie moderne. La mise en cause du mythe jusqu'alors sacrosaint du progrès peut alors s'affirmer. C'est dans les mêmes années que de plus en plus de personnes, surtout des jeunes, contestent certains modes de fonctionnement traditionnels de la société; l'armée, la structure familiale, les églises et l'université sont alors les cibles privilégiées de la contestation. L'écologie politique se construit dans ce contexte. Le naufrage du pétrolier "Torrey Canyon" (mars 1967) sur les plages bretonnes, de par l'ampleur de la catastrophe provoquée, participe de manière importante à la sensibilisation de l'opinion à l'écologie. Le souci de la protection de la nature passe par la lutte contre des projets d'aménagement: plusieurs manifestations et une pétition signée par plus de trois cent mille personnes empêchent l'installation de nouvelles pistes de ski dans le Parc national de la Vanoise... Un véritable réseau associatif écologique se met en place (la Fédération des usagers des transports est fondée en 1968, "Pollution Non" se créée en 1970 à Montargis...) L'association des "Amis de la Terre" se crée en mars 1971 sur le modèle américain des "Friends of the Earth".

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Les luttes antinucléaires sont un déterminant majeur de la représentation médiatique des écologistes Mais ce sont les rassemblements de la lutte antinucléaire qui, par leur ampleur4, font évoluer l'image de l'écologie vers un militantisme clairement identifié comme politique. La création de comités antinucléaires s'organise très vite. En 1971, plus de quinze mille personnes manifestent contre le projet de centrale nucléaire de Bugey. C'est là le premier grand rassemblement antinucléaire. Ce succès résulte notamment de l'engagement médiatique de "CharlieHebdo" et de Pierre Fournier. En mai 1972, six mille personnes protestent contre l'implantation d'une centrale nucléaire à Fessenhein. Le projet d'extension du camp militaire du Larzac associe dès 1971 des mouvements gauchistes, antimilitaristes et libertaires. Pour beaucoup, ces rassemblements sont le prolongement et la suite logique des événements de mai 1968. A partir de l'année 1974, la contestation antinucléaire prend de l'ampleur, d'autant plus que le plan Messmer prévoit l'installation de deux cent centrales nucléaires d'ici l'an 2000. Les pétitions, les recours judiciaires, les manifestations, les occupations des sites retenus par EDF et les achats des terrains concernés se multiplient. Les affrontements violents se déroulant lors de la manifestation de Creys-Malville (soixante mille manifestants), et surtout la mort d'un manifestant, génèrent une certaine désaffection pour les rassemblements antinucléaires. Ensuite, c'est essentiellement au travers de luttes mobilisant les populations locales que le combat antinucléaire se poursuit, notamment à Plogoff en Bretagne. L'année 1974 correspond à la première expérience électorale nationale des écologistes: René Dumont est candidat à l'élection présidentielle. Le terme "écologie politique" semble apparaître, lui, pour la première fois en 1970 dans l'ouvrage de Jean Dorst intitulé "la Nature dénaturée"S. Pourtant si "tout pousse le mouvement vers les élections,. tout le disperse dans cette lutte" constate Alain Touraine. En effet, le mouvement antinucléaire ne va pas réussir à se transformer en force politique. Après le choc que représentent l'échec de la manifestation de Malville et la mort de Vital Michalon,
4Les luttes antinucléaires rassemblaient presque chaque week-end, sur tous les sites en construction ou envisagés par EDF, des foules importantes (dix à vingt mille personnes n'étaient pas rare). 5Editions du Seuil. 13

la réflexion sur les formes d'action du mouvement antinucléaire ne progresse guère. "En quel lieu le mouvement antinucléaire peut-il construire des luttes, quand les combats locaux restent étroits et défensifs, quand les liens avec les syndicats apparaissent de plus en plus tendus et quand l'excitation électorale qui donne un sens au militantisme se refroidit brutalement ?" s'interroge Alain Touraine. Mais ces interrogations n'enlèvent rien au fait que la vague antinucléaire "contribue fortement à transformer notre manière de vivre et de penser. Elle a été produite par un mouvement culturel qui nous fait sortir de la civilisation industrielle. Elle a porté aussi en elle un mouvement social mais ce mélange de révolution culturelle et de conflit social n'a pas permis à ce mouvement de prendre forme (..J Les mouvements sociaux cherchent leur voie pour arriver sur la scène de l'histoire à la fois par en bas et par en haut, par la transformation des idées et des moeurs et par l'action sur les institutions et sur l'Etat. Le problème principal des militants dans les années à venir sera de dégager le mouvement social anti-technocratique de la stratégie politique à laquelle il sera mêlé" conclut Alain Touraine. Outre la politisation et la radicalisation de multiples mouvements contestataires, le débat sur le nucléaire conduit à agréger ces différents mouvements et à cristalliser ainsi la mouvance écologiste. Peut être même que sans les effets de l'enjeu nucléaire, il n'y aurait pas eu de mouvement écologiste. Pour s'en convaincre, il suffit de lire cette diatribe d'André Gorz pour qui l'énergie nucléaire incarne "une société pleine de flics (..J le triomphe de la technobureaucratie, qui impose ses décisions à un monde politique complice, à travers le lobby militaro-économico-nucléaire (..J la toute puissance de l'état central et de son pouvoir technocratique (..J sous des dehors techniques. C'est un choix de société, un choix politique par excellence". Ces seuls propos montrent que la question nucléaire ne peut se réduire à un débat technique tant elle révèle une dimension pleinement idéologique et politique. Ces luttes antinucléaires sont, en raison de leur ampleur et des débats qu'elles génèrent, des déterminants de la représentation médiatique des écologistes. Peu de temps après la campagne présidentielle de René Dumont (1974) apparaît sur RTL un billet quotidien consacré à "la qualité de la vie". Jean Carlier, alors directeur de l'information sur la 14

station périphérique, est aussi un militant écologiste de la première heure. Il s'engage notamment activement dans la défense du parc de La Vanoise menacé par des promoteurs. Mais hormis cette exception, jusqu'au succès municipal écologiste de 1977, aucune émission régulière ne traite spécifiquement d'environnement ou d'écologisme. A partir de 1977, l'hebdomadaire d'actualité d'Antenne 2 "Question de temps" consacre trois numéros aux questions énergétiques dont un sur les énergies "douces". Plus globalement, les émissions consacrées à l'écologie se multiplient à partir de 1977 : - "L'or bleu" , émission en deux parties de Philippe Gildas (juin et juillet 1977) - "L'eau sale", dramatique de Jean Rouleau, mêle la réalité et la fiction sur le thème de la pollution des eaux. - "La qualité de l'avenir" est une série de dix numéros diffusée chaque vendredi en début de soirée. Ces émissions montrent que le discours écologique est multiple. Il est perceptible dans des émissions aux sujets parfois très divers (écologie, environnement, cadre et qualité de la vie...) Mais ce discours écologique médiatisé, bien que sensibilisant l'opinion aux questions environnementales, ne suffit pas à masquer la marginalité médiatique où reste tenu l'écologisme. Seules quelques personnalités comme Brice Lalonde ou le Commandant Cousteau peuvent parfois, lors de débats contradictoires, faire valoir leurs points de vue sur la crise écologique ou leurs doutes quant à l'énergie nucléaire. Cette dernière fait l'objet de plusieurs émissions construites et réfléchies, tendant à montrer la sûreté du nucléaire ("La révolution nucléaire" est une série de quatre émissions très didactiques diffusées en 1978, le feuilleton "Pont Dormant" valorise le responsable d'un chantier nucléaire. ..) Ainsi le thème antinucléaire, qui constitue pourtant une dominante du discours écologiste, est absent des émissions télévisées. En définitive, on peut dire que la télévision ne joue pas un rôle moteur, c'est le moins que l'on puisse dire, dans la diffusion des idées écologistes. Si les questions écologiques ont progressivement droit de cité dans les médias de masse, l'écologisme reste extrêmement marginalisé et est, lorsqu'il est évoqué, soumis aux interprétations partisanes.

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Une presse écologiste forte, relais de mouvements contestataires et populaires, sert la diffusion des idées écologistes Ces années de la décennie 1970 sont très médiatiques: l'après mai 68 connaît une floraison de journaux et publications de la free presse et de la presse underground. A l'initiative d'un titre régional "Klapperslei 68", nombre des responsables de ces publications se retrouvent durant quatre jours à Mulhouse en janvier 1974. La presse écologiste est très présente dans ce courant (quelques titres: "l'Or Vert", "Pollution-Non", "Survivre et Vivre" et des dizaines d'autres publications.. .) Cette presse rapporte notamment les expériences alternatives qui se mettent alors en oeuvre. C'est de cette époque que date le Catalogue des Ressources dont la première édition sort en 1975 en connaissant un succès immédiat. Cet ouvrage apparaît déterminant quant à la diffusion des alternatives écologistes. Dans ce contexte, l'idée de créer une publication spécifiquement écologiste fait son chemin. Cet hebdomadaire naît en 1972 et s'intitule "La Gueule Ouverte". Le mariage des idées libertaires et de l'écologisme semble plaire puisque "la Gueule Ouverte" est diffusé, dès les premiers numéros, à 70 000 exemplaires. L'expérience du journal "Le Sauvage" révèle pleinement les difficultés d'une publication militante affiliée à un groupe de presse. Les idées écologistes progressent réellement dans la société. A tel point que le groupe de presse éditeur du "Nouvel Observateur" accepte de financer une publication écologiste. Cette décision n'est prise qu'après une longue réflexion. C'est Alain Hervé, l'un des fondateurs des Amis de la Terre, qui contacte Claude Perdriel avec cette idée de publication écologiste. L'intérêt pour l'écologisme suscite, au sein des dirigeants du "Nouvel Observateur", des appréciations pour le moins contrastées entre ceux pour qui "l'écologie n'est pas un système fondateur" et ceux qui estiment que cette pensée a un rôle essentiel d' "accoucheur d'idées". Un horssérie du "Nouvel Observateur" intitulé "la dernière chance de la Terre" est publié en juin 1972. Ce numéro se caractérise par la diversité du contenu tant au niveau des thèmes traités que des signatures (Brice Lalonde, Michel Bosquet, Bernard Guetta, Edgar Morin.. .) Le succès important de ce numéro permet de convaincre une majorité du Conseil d'Administration du "Nouvel Observateur" qui accepte alors le lancement d'un mensuel spécifiquement 16

écologiste. Le mensuel "le Sauvage" apparaît en avril 1973 dans les kiosques. Sa forme, très professionnelle et généralement attrayante (certains parlent du "Paris Match" de l'écologie), la qualité de son contenu (c'est la première fois que des journalistes rémunérés peuvent travailler pleinement sur les thèmes écologiques) et le soutien du « Nouvel Observateur» permettent au « Sauvage» de faire connaître au plus grand nombre des idées écologistes que la "grande" presse tenait jusqu'alors dans la marginalité médiatique. "Le Sauvage" tire entre 60 et 70 000 exemplaires et compte 25000 abonnés. Il est d'abord mensuel, puis trimestriel à partir de janvier 1975. Il redevient mensuel à partir de septembre 1977. En 1981, pendant la campagne électorale, l'éventualité d'une victoire de la gauche conduit le groupe Perdriel à demander au "Sauvage" de soutenir la candidature de François Mitterrand. Alain Hervé répond par la négative à cette demande et ce d'autant plus que le candidat écologiste, Brice Lalonde, travaille à la rédaction du "Sauvage". De plus, la publication écologiste est alors déficitaire. Compte tenu de ces deux éléments, le groupe Perdriel choisit donc d'arrêter l'expérience du "Sauvage". La séparation a lieu à l'amiable : le groupe licencie les journalistes dans les meilleures conditions financières possibles et cède pour une somme symbolique le nom du titre ainsi que le listing des abonnés. Le dernier numéro du "Sauvage" est publié pendant l'hiver 1980. Lors de cette période, pour prendre conscience de la place alors occupée dans la société par la mouvance écologiste, il suffit de consulter les nombreuses publications, généralistes ou spécialisées, qui diffusent ses thèmes privilégiés. Les quotidiens nationaux "Libération", "Rouge", "le Matin" mais aussi "le Quotidien de Paris" sont informés et sensibilisés à l'écologie par une presse militante qui foisonne: les hebdomadaires "la Gueule Ouverte" et "Combat non-violent", qui ont fusionné en 1977, le trimestriel "Combat-Nature" et le mensuel "le Sauvage" bénéficient d'une bonne notoriété acquise au fil des ans. Cette importante et souvent incontournable présence de la presse écologiste est en pleine osmose avec les nombreuses luttes du moment. La diversité même de la presse écologiste permet à celle-ci d'atteindre des lectorats complémentaires: "le Sauvage" se veut 17

grand public alors que des journaux comme "la Baleine" (c'est la publication des "Amis de la Terre") ou "Combat Nature" privilégient les activités des associations. Nul doute que cette diversité des journaux sert la mouvance écologique dans son ensemble, chacun ou presque pouvant trouver un titre qui, en adéquation avec ses idées, va, selon le choix du lecteur, soit simplement l'informer, soit l'associer à des actions militantes. En ce début des années 1970, la presse militante ne se contente pas d'observer et de relater les événements de l'écologie politique. Elle en est l'un des acteurs. Par sa diversité et son activisme, elle crédibilise et donc facilite la diffusion des idées écologistes auprès des "grands" médias et de l'opinion. Cet impact peut, par exemple, se mesurer au travers du caractère de plus en plus populaire du mot

"Ecologie" .
Le mot « écologie» est de plus en plus connu Alors qu'à la fin des années soixante le terme "écologie" était inconnu pour la plupart des français, un sondage IFOP, réalisé en 1977, indique que ce mot est désormais familier pour trois français sur quatre. En moins d'une décennie, un mot du vocabulaire scientifigue est devenu d'usage commun. Dans "la Communication piégée"6, Jean-Pierre Courtial estime que "l'écologie tend même à devenir une valeur universelle". L'auteur, se proposant "d'analyser le phénomène écologique en faisant simplement l'inventaire des représentations" de l'écologie, privilégie une triple approche de ce phénomène: par les événements d'actualité, par les livres et plus précisément par le contenu des collections intitulées "écologie" et enfin par les groupes militants. Jean-Pierre Courtial termine son étude en affirmant que le "concept d'écologie, issu d'itérationsinteractions multiples entre groupes, est le produit d'une époque, d'une société. C'est un phénomène social insaisissable car multiple, un flux, un état d'organisation informationnelle de la société". De 1973 à 1977, la circulation de l'information due à la vigueur de la presse écologiste fait de celle-ci un acteur et un constituant majeurs de l'image de l'écologie politique en France. L'effet de contagion sur la "grande" presse est évident. Pour s'en convaincre, il suffit de repérer la place accordée à la question

6COURTIAL Jean-Pierre, La Communication piégée, Ed. Robert Jauze. 18

nucléaire au sein d'une presse qui ne peut plus ignorer ce débat même si celui-ci reste souvent marginalisé7. Jusqu'à la manifestation de Creys-Malville en 1977, l'écologisme s'affirme au travers de luttes écologiques populaires généralement exposées dans les médias. De plus, la présidentielle de 1974 et les municipales de 1977 légitiment un nouvel acteur du champ politique pleinement impliqué dans la société réelle et ses luttes. Ce sont ces temps particuliers, ceux des campagnes électorales, déterminants pour la constitution de l'image d'une organisation politique, qui sont maintenant présentés.

La première image électorale nationale de l'écologie politique apparaît structurée et/orte: l'élection présidentielle de 1974 En février 1973, lors de leur première expérience électorale, les écologistes se font connaître notamment à travers une affiche et un slogan. "Halte au cancer de l'expansion" est le slogan du mouvement alsacien "Ecologie et Survie" et on peut le lire sur des affiches qui occupent une multitude de panneaux à Mulhouse. Cette candidature écologiste8 fait suite à l'opération "SOS Vosges" qui, destinée à protester contre l'implantation de stations gigantesques dans le massif vosgien, a reçu un important soutien populaire (une pétition de 40 000 signatures puis 6 000 réponses à un questionnaire diffusé dans cinq journaux régionaux). "Nous n'avons qu'une seule Terre, et cette Terre est petite et limitée. Or dans une recherche aberrante d'un progrès quantitatif un faux progrès en définitive, nous épuisons des ressources non renouvelables, nous comblons l'espace de gigantesques agglomérations où il ne fait pas bon vivre et nous détruisons la beauté, la nature, nous dégradons de façon irréversible notre milieu de vie" affirme la profession de foi des
7Le lecteur intéressé pourra lire: "La Grande presse dans le débat nucléaire (1967-1976)" de Jean-François Picard et Jean-Michel Fourgous. C'est là le résultat d'une recherche menée en mai 1977 par l'A.D.I.S.H.(Association pour le Développement de l'Informatique dans les Sciences de l'Homme) et l'I.R.E.P. (Institut de Recherche Economique et de Planification). 8Les candidats écologistes à ce scrutin local sont Henri Jenn et Solange Femex. Ils représentent le mouvement "Ecologie et Survie" dont le secrétaire est un certain Antoine Waechter. 19

premiers candidats écologistes à une élection. Ceux-ci recueillent 2,70% des voix. Ces quelques constats indiquent que cette première expérience électorale ne témoigne pas seulement du début de l'existence d'un nouveau compétiteur politique. Cette participation d'écologistes à un scrutin est aussi l'aboutissement d'un mouvement social et populaire qui influe nécessairement sur l'image de l'acteur politique qu'il contribue à générer. René Dumont: la force d'une image dépouillée L'idée d'une candidature écologiste à l'élection présidentielle de 1974 est évoquée au sein des milieux militants dès la fin de l'année 1972. De nombreux groupes écologistes, dont l'Association des Journalistes et Ecrivains pour la Protection de la Nature (AJEPN) et des adhérents des Amis de la Terre, affirment, dès le 07 avril, soit quelques jours après le décès du Président Pompidou, leur volonté de faire exister une candidature écologiste. René Dumont accepte d'être candidat après que Charles Piaget, le leader ouvrier du conflit Lip, ait renoncé à se présenter. "Le Monde" du Il avril annonce ainsi la candidature écologiste: "René Dumont est candidat. Il le fait sans illusion, mais avec la détermination de jeter dans le débat public qui va commencer des propositions non conformistes. Remettre en cause la croissance, comme il en a l'intention n'est pas électoralement payant. Mais l'expert qu'est René Dumont a l'habitude de formuler des diagnostics et de prescrire des thérapeutiques qui déplaisent à ceux-là mêmes qui les ont réclamées (..) Cette fois, c'est le mouvement écologique français qui, désespérant de se faire entendre, l'a appelé à la rescousse". Pourtant, présenter un candidat écologiste à l'élection présidentielle ne fait pas l'unanimité au sein même de la mouvance écologiste: plusieurs associations de protection de la nature (LPO, SNPN, FFSPN) refusent la politisation de l'écologie générée par cette candidature et une partie des écologistes ne veut aucunement gêner une éventuelle victoire du candidat de la gauche, François Mitterrand. De plus, Bernard Charbonneau9, historien, géographe et surtout précurseur de l'écologie, récuse la personne même du candidat: "M Dumont est un homme de gauche qui sur le tard a découvert les méfaits d'une certaine agriculture moderne dans les pays sous-développés. M Dumont peut adhérer mais à condition
9Auteur de Le Feu Vert, autocritique du mouvement écologiste, Editions Karthala, Paris, 1980. 20

de faire son autocritique et de rentrer dans le rang. Tant qu'à se choisir un porte-drapeau, une image de marque... mieux vaut en choisir un qui ne prête pas à la discussion mais le mieux est qu'il ny ait pas de porte-drapeau même si la télé en exige un. Pas de culte de la personnalité, une direction collégiale. Pas de centralisme parisien mais une libre fédération des comités
locaux" 10.

Les propos de Bernard Charbonneau révèlent que des écologistes se positionnent déjà par rapport aux exigences du champ médiatique en dénonçant ces dernières. L'élection présidentielle de 1974 est en fait la première à intégrer pleinement de nouveaux outils, voire de nouvelles méthodes de campagne électorale. Outre la place significative de la télévision dans le déroulement de la campagne, un nouvel outil est dorénavant très utilisé. Il s'agit des sondages. Ils contribuent pour une part importante à entretenir une compétition que l'on perçoit d'abord dans les médias. La radio "Europe 1" organise plusieurs débats et, entre les deux scrutins, le dix mai, un débat télévisé oppose les candidats du second tour, François Mitterrand et Valéry Giscard d'Estaing. La télévision est déjà le média dominant de la campagne électorale. Même si la libéralisation de l'audiovisuel est limitée mais incontestable (celle-ci dépend avant tout de deux hommes: le Premier ministre Jacques Chaban Delmas et le directeur de l'information sur la première chaîne Pierre Desgraupes Il), la couverture médiatique des petits candidats est quantitativement très restreinte. Seule ou presque, la campagne officielle télévisée permet aux différentes organisations politiques de bénéficier d'un espace d'expression jusqu'alors interdit : chacun des douze candidats dispose au total d'une heure et demie d'antenne pendant les quinze jours précédant le premier tour. Cette inhabituelle tribune médiatique, diffusée en début de soirée, permet aux téléspectateurs de découvrir des candidats aussi divers que le moraliste maire de Tours, Jean Royer, la trotskiste Arlette Laguiller ou l'écologiste René Dumont. Une simple table sur laquelle se trouvent un verre d'eau, un coquillage et surtout un chevalet où l'on

10"La Gueule ouverte" , n° 21, juillet 1974. IlSur les rapports entre le pouvoir et la télévision, lire: "Haute fidélité (pouvoir et télévision, 1935 - 1994)" de Jérôme Bourdon, édition Le Seuil, Paris, Janvier 1994. 21

peut lire en permanence le nom de René Dumont 12 ; tels sont les éléments constituant le décor des interventions télévisées de René Dumont qui est toujours vêtu d'un pull rouge à col roulé. Le vocabulaire utilisé, parfois argotique, est inhabituel dans la bouche d'un homme politique. Le style employé, généralement convivial ("Mes amis, je viens d'entrer chez vous sans frapper", "Au revoir mes amis"), est lui aussi non conventionnel. Le candidat écologiste use aussi de la dramatisation: "Bonsoir mes amis, ce sont mes cinq dernières minutes et je ne voudrais pas que dans un demi-siècle vos petits-enfants disent: ce sont nos cinq dernières minutes... ,,13 déclare René Dumont en commençant sa dernière émission télévisée de la campagne officielle. Cet ensemble, malgré sa simplicité, constitue l'une des images fortes de la campagne présidentielle de 1974. L'image dépouillée de cet écologiste buveur d'eau marque l'imagerie politique. Comment expliquer la force de cette image? Il y a d'abord la personnalité même de René Dumont. Dès le début de la campagne, le Il avril, Marc Ambroise-Rendu écrit dans "Le Monde" : "S'il apparaît sur les écrans de télévision, le candidat "écologique" surprendra les français. C'est un jeune homme de soixante-dix ans. Il a les cheveux blancs mais le teint hâlé et la démarche souple des agronomes de terrain. Il a surtout la spontanéité, voire la nafveté, le franc-parler, pour ne pas dire l'impertinence des jeunes gens" 14. Il y a ensuite le contenu même des analyses de René Dumont. L'agronome a déjà publié une vingtaine d'ouvrages dont les titres parlent d'eux mêmes: "Nous allons à la famine", "l'Afrique noire est mal partie", "Paysannerie aux abois" ou "l'Utopie ou la mort". Ces différents écrits remettent en cause la croissance comme l'a déjà fait un rapport du Massachussets Institute of Technology (MIT) publié deux ans plus tôt et intitulé "Les limites de la croissance". Ce rapport a été commandé par le club de Rome qui réunit depuis 1968, autour de l'industriel humaniste italien Aurelio Pecei, un certain nombre de savants et d'économistes passionnés de l'avenir à long terme de l'humanité. Ces avis d'experts donnent une certaine légitimité aux thèses défendues par René Dumont: "En
12Source des informations: Inathèque de France (INA). 13Source des informations: Inathèque de France (INA). 14"LeMonde" du Il avri11974. 22

menant sa campagne, le candidat René Dumont voudrait lancer, pour la première fois dans la mêlée politique, quelques concepts explosifs qui n'ont guère dépassé jusqu'ici les cercles "écologiques". Tout le monde est d'accord pour protéger la nature et combattre les pollutions, mais on ne va guère au-delà. Renoncer au pari des centrales nucléaires, prôner une croissance zéro pour les grandes agglomérations, freiner la démographie et d'abord dans les pays riches, parce que leurs enfants sont des superconsommateurs, arrêter le gaspillage des ressources du TiersMonde et l'exploitation de ses travailleurs, voilà qui va paraître révolutionnaire... ou farfelu" écrit "Le Monde" 15. Il Y a enfin le style même de la campagne de René Dumont qui est à l'origine d'un courant de sympathie non négligeable, tant dans les milieux militants que dans nombre de médias, voire au sein même de la population. Cette sympathie tient notamment à la forme de la campagne. Le quartier général du candidat se situe à bord d'un vieux coche d'eau au pied du pont de l'Alma: "le candidat, cheveux de neige et polo rouge, donne ses interviews à tribord en contemplant le va-et-vient des péniches (..) autour de René Dumont fleurissent l'improvisation et le volontariat (..) Au départ les cent signatures d'élus paraissaient difficiles à rassembler. Vingt volontaires ont sauté dans leur 2 CVet sillonné la France pendant les congés de Pâques. Résultat: cent quatre-vingt-cinq signatures sur le bureau du Conseil constitutionnel. Le million de la caution? il a été rassemblé par coupures de dix francs en faisant appel aux copains et en ouvrant les lettres arrivant spontanément d'un peu partout avec leur obole. L'équipage grossit chaque jour. On vient en curieux. On trouve à cette nef électorale un petit air de fête et l'on reste. Alors pour abriter les volontaires, on a rangé un vieil autobus au flanc du coche d'eau. Un véhicule quasiment symbolique puisqu'il a perdu son moteur" décrit le correspondant du journal "Le Monde"16. Le tour de France du candidat écologiste se révèle lui aussi atypique: la pose de la première pierre d'une centrale atomique en espérant qu'elle serait la dernière (Fos-sur-Mer), une balade à vélo au sein d'un cortège de quatre cents cyclistes (Mulhouse, le 27 avril) ou un déjeuner à la

15"Le Monde" du Il avril 1974. 16"LeMonde" des 21-22 avril 1974. 23

bergerie de la Blaquière17 pendant lequel René Dumont est fait berger d'honneur du Larzac. Autant de scènes qui, d'un strict point de vue de l'image, auraient pu intéresser les médias, notamment les photographes et la télévision si l'environnement politique avait permis leur diffusion. Le courant de sympathie qui se crée tient aussi au fait que de nombreux thèmes plus ou moins laissés de côté par les "grands" candidats sont évoqués par René Dumont. C'est ainsi que le 25 avril, au Palais de la Mutualité, la réunion électorale de René Dumont donne largement la parole à Robert Lafont (il aurait été le candidat des régionalistes si celui-ci avait obtenu le nombre de signatures nécessaire à sa candidature; il "souhaite prendre la parole pour la rendre aux peuples opprimés par le colonialisme intérieur" affirme Robert Lafont) et au leader immigré Djelali Kemal qui, avec ses compagnons, avait entamé une grève de la faim pour défendre "les trois millions de travailleurs immigrés qui, en France, font les travaux les plus durs, pendant les journées les plus longues, pour les salai res les plus bas" 18. René Dumont apparaît comme le candidat des "minorités qui sont la majorité", comme l'affirme l'un des participants à cette réunion électorale de la Mutualité. Ce courant de sympathie résulte enfin de l'intérêt, voire du soutien que porte la presse à la candidature écologiste. Outre les publications de la mouvance écologiste ("La Gueule Ouverte", "Le Sauvage", "Charlie Hebdo", les bulletins bi-hebdomadaires de l'Agence de Presse Réhabilitation Ecologique...) qui servent de manières diverses la candidature de René Dumont, les comptes rendus de la campagne écologiste dans la presse nationale, par exemple dans "Le Monde", révèle souvent l'intérêt, fréquemment bienveillant, de nombreux journalistes pour la démarche du Professeur Dumont. La revue "Actuel" publie, dans son numéro de mai 1974, un "supplément élections" destiné à soutenir René Dumont. Réalisé par une partie de la rédaction du journal, l'éditorial
17Construite malgré un refus de permis de construire par de jeunes volontaires grâce aux dons envoyés par les "réfractaires aux 3 %" qui refusent de payer cette proportion de leurs impôts censée représenter les dépenses militaires. 18Cité par "Le Monde" du 27 avril 1974. 24

précise: Certains d'autres majorité

"Tous ne sont pas d'accord sur l'objectif de ce numéro. pensent qu'il faut voter utile, Mitterrand au premier tour, penchent pour Arlette Laguiller (..) Reste une large qui a choisi de soutenir, au premier tour, René Dumont".

Certains milieux culturels sont très sensibles à la candidature de M. Dumont. "Qui a le courage et l'imagination de nous inviter à regarder la réalité en face: le monstrueux et périmé gaspillage d'énergie et de matières premières des pays industriels, l'accroissement géométrique de la population mondiale, les famines qui existent et celles qui se préparent, l'équilibre écologique déjà presque irréversiblement rompu, les océans qui deviennent des cloaques sans vie, notre pays qui va ressembler à une immense et sinistre banlieue? Qui? René Dumont. Il ne fait pas sérieux, il n'a pas l'air de croire à ce qu'il dit, il est souvent peu clair, et maladroit. Dans le Midi, on l'appelle "le Fada", et personne ne prête attention aux propos de ce savant Cosinus en polo rouge. Il est pourtant le seul à dire des choses sérieuses, comme ces fous des villes du Moyen Age qui annonçaient la peste, et qui faisaient rire" écrit le cinéaste Louis Malle19. C'est incontestable, la campagne de René Dumont laisse une trace, une image, dans l'histoire de l'imagerie politique. Pourtant, cette campagne ne privilégie aucunement l'image. Ainsi, René Dumont refuse que sa photo soit apposée sur les murs de France: "...on ne va pas couvrir nos murs d'affiches et vous ne verrez pas ma tête sur les murs de nos villes. D'abord parce que nous n'avons pas d'argent. Ensuite, parce que je n'ai pas envie de voir ma tête sur tous les murs de la ville. A quoi ça sert? Quel argument ça apporte de montrer sa binette sur tous les murs de la ville? C'est une grossière plaisanterie ,,20. Des affiches sont cependant diffusées et le slogan retenu est "A vous de choisir, l'écologie ou la mort" .

19"LeMonde" du 04 mai 1974.
2oEmission officielle de la campagne électorale

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Source

des

informations: INA THEQUE de France. 25

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