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LES EFFETS D'INFORMATION EN POLITIQUE

382 pages
La question des media alimente une tradition de recherche bien établie dans la sociologie de la communication. Mais analyser les effets d'information en politique, c'est aussi montrer le travail politique de l'information sur les connaissances et les représentations à l'œuvre dans l'espace public. C'est l'objectif de cet ouvrage qui réunit les observations sur le traitement et l'impact de l'information dans des domaines le plus souvent séparés: les mobilisations, la formation de l'agenda politique, les politiques publiques et les préférences politiques.
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LES EFFETS D'INFORMATION EN POLITIQUE

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller
Dernières parutions MASSART Alexis, L'Union pour la Démocratie Française (UDF), 1999. CHARILLON Frédéric, La politique étrangère à l'épreuve du transnational, 1999. ROUSSEAU Isabelle, Mexique: une révolution silencieuse ?, 1999. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Relations internationales contemporaines, deuxième édition revue et augmentée, 1999. ARNAUD Lionel, Politiques sportives et minorités ethniques, 1999. LARRUE Corinne, Analyser les politiques publiques d'environnement, 2000. CATHERIN Véronique, La contestation des grands projets publics. Analyse microsociologique de la mobilisation des citoyens, 2000. GREVEN-BORDE Hélène et TOURNON Jean, Les identités en débat, intégration ou multiculturalisme ?,2000. PESCHE Denis, Le syndicalisme agricole spécialisé en France,2000. ROUBAN Luc (sous la dir.), Le service public en devenir, 2000. BARON Gaëlle, Évaluation, participation, apprentissage dans l'action publique, 2000. GUIRAUDON Virginie, Les politiques d'immigration en Europe, Allemagne, France, Pays-Bas, 2000. VENNESSON Pascal, Politiques de défense: institutions, innovations, européanisation, 2000. TALLARD Michèle, THÉRET Bruno et URI Didier (sous la direction de), Innovations institutionnelles et territoires, 2000. HAEGEL Florence, REY Henri, SINTOMER Yves, La xénophobie en banlieue, effets et expressions, 2000. BRAY Florence, La télévision haute définition, Naissance et mort d'un Grand projet européen, 2000. MATHIOT Pierre, Acteurs et politiques de l'emploi en France (19811993), 2000. ZARETSKAÏA-BALSENTE Ioulia, Les intellectuels et la censure en URSS (1965-1985),2000. BERTOSSI Christophe, Lesfrontières de la citoyenneté en Europe, 2001. BUI-XUAN Olivia, Lesfemmes au conseil d'État, 2001. RIHOUX Benoît, Les partis politiques: organisations en changement, 2001.

Sous la direction de Jacques GERSTLÉ

LES EFFETS D'INFORMATION EN POLITIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0659-2

Ont collaboré à cet ouvrage

Dominique DAMAMME, CREDEP, Université Paris-Dauphine Pierre FAVRE, Institut d'Etudes Politiques, Grenoble, FNSP Jacques GERSTLE, Département de Science Politique, Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne Claude GILBERT, CERAT, CNRS, Grenoble Bruno JOBERT, CERAT, CNRS, Grenoble Philippe JUHEM, GAP, Université Paris X Nanterre Jérôme LAFARGUE, Université de Pau et des Pays de l'Adour Eric LAGNEAU, Institut d'Etudes Politiques, Paris Pierre LASCOUMES, GAPP, CNRS Pierre LEFEBURE, Institut d'Etudes Politiques, Paris Brigitte LE GRIGNOU, CREDEP, Université Paris-Dauphine Michael S. LEWIS-BECK, Department of Political Science, University of Iowa Arnaud MERCIER, Université de Nice-Sophia Antipolis Pierre MULLER, CEVIPOF, CNRS Richard NADEAU, Département de Science Politique, Université de Montréal

Charles PATOU, CREDEP, Université Paris-Dauphine Jean-Philippe ROY, Université François Rabelais, Tours Yves SCHEMEIL, Institut d'Etudes Politiques, Grenoble, CIDSP, Vivien A. SCHMIDT, Department of International Relations, Boston University Andy SMITH, CERVL-FNSP, Institut d'Etudes Politiques, Bordeaux

Mis en forme par Philippe Blanchard

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SOMMAIRE

Introduction: Les effets d'information. Emergence et portée Jacques Gerstlé

Il

I -MOBILISATIONS
Mouvement des chômeurs: mais que font les médias ? Brigitte Le Grignou, Charles Patou 31

Les mobilisations protestataires comme interactions entre acteurs sociaux et journalistes Pierre Lefébure, Eric Lagneau 55 Des mobilisations cognitives en berne. Le crépuscule du syndicalisme gemmeur dans les Landes Jérôme Lafargue 83
Luttes partisanes et fluctuation des cadres cognitifs des journalistes
Philippe J uh em . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 109

II - AGENDAS
Travail gouvernemental et agenda généralisé Pierre Favre 143

Amiante, sida, caulerpa taxifolia: l'apport d'une sociologie de l'incommunication à la compréhension des dysfonctionnements des politiques publiques Arnaud Mercier 175 Sciences du politique et mise sur agenda. L'exemple d'une recherche sur les commissaires européens Andy Smith 193 Analyses des risques en termes de perception ou en termes de constitution de problèmes publics: une contradiction dépassable ? Claude Gilbert 215

III - ACTIONS PUBLIQUES
Politiques publiques et effets d'information. L'apport des approches cognitives Pierre Muller 235 Le plan Juppé: pluralité des répertoires et genèse d'un référentiel Dominique Damamme, Bruno Jobert. 251

Le discours politique et la légitimation des changements de politique économique et sociale en Europe
V i vi e nA. Sc hmi d t. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 269

L'obligation d'informer et de débattre, une mise en public des données de l'action publique Pierre Lascoumes 303

IV - PREFERENCES
Information et compétence politiques. Les bois mystérieux de l'Europe du nord Yves Schemeil 323 " Tours, la ville dont le maire est invisible". Effet local de la presse nationale Jean-Philippe Roy 345 Visibilité médiatique et popularité de la cohabitation Richard Nadeau, Michael Lewis-Beck 361

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INTRODUCTION LES EFFETS D'INFORMATION. EMERGENCE ET PORTEE
Jacques Gerstlé

Le présent ouvrage reprend largement le contenu de la tableronde du VIème congrès de l'Association Française de Science Politique qui s'est tenue à Rennes en septembre 1999. Son intitulé complet indiquait déjà la pluralité des préoccupations scientifiques "Les Effets d'Information. Mobilisations, Agendas, Préférences". L'omniprésente marque du pluriel voulait traduire un état pour le moins fragmenté de la question et en même temps la diversité de ses points d'application dans la réalité socio-politique. Pourquoi proposer aux membres d'une communauté scientifique de se mobiliser professionnellement sur un thème? Sans ignorer les intérêts à la connaissance, concentrons la réflexion sur les intérêts de connaissance, en d'autres termes, les motifs qui ont conduit à la formation de cette sorte de concrétion intellectuelle. Deux idées principales les rassemblent. D'une part, s'impose le constat d'un développement des recherches empiriques et des efforts théoriques consacrés à l'information et son impact sur les comportements politiques et plus largement sur ce qu'il est convenu d'appeler les transformations de l'espace public. Il apparaît assez vite que ce développement est inégalement sensible selon les aires du jeu scientifiques, notamment que les chercheurs français n'ont pas encore témoigné du même intérêt pour ces questions et que certains domaines d'étude sont plus en retrait que d'autres. Le premier objectif consiste donc à stimuler l'intérêt pour réduire un écart. D'autre part, en effet, différents domaines de recherche, avec leurs objets et leurs questionnements particuliers, déjà peut-être aussi leurs routines intellectuelles, se sont saisi de problématisations liées à l'information, à la cognition sociale, à la compétence politique, à la culture politique, etc. Les axes choisis en témoignent: l'étude des mobilisations, des agendas et des préférences illustrent cette diversité d'approches et de

perspectives. Leur juxtaposition permet le dépassement des limites du territoire scientifique originel pour établir des liens et favoriser les bénéfices attendus de la transversalité. Le second objectif consiste, donc, à tirer parti de cet effort collectif pour déplacer le regard scientifique, réunir les analyses d'objets généralement dissociés, totalement ou partiellement, et de mieux saisir pourquoi et comment une question les comprend, au sens de les "prend ensemble". 1. Situation de problème: l'intérêt émergent pour les cognitions et l'information Dire qu'ailleurs la situation du problème scientifique est meilleure ne signifie pas pour autant que tout est dit, ne serait-ce qu'en l'absence de tentatives d'intégration des différents objets, aspects et niveaux de connaissance. C'est un euphémisme d'écrire que l'attention scientifique des politistes anglo-saxons aux questions posées par l'information comme objet empirique ou perspectives d'analyse a été plus précoce. En témoigne, par exemple, le volume collectif publié, il y a déjà une décennie et intitulé "Information and Democratie Processes" (Ferejohn, 1990). On y envisageait l'interaction sociale, la formation des jugements politiques, la décision électorale et la représentation politique comme autant de questions pertinentes pour examiner la relation entre information et processus démocratiques. Les comportements individuels, en particulier la contribution de l'information à l'opinion et aux choix électoraux occupaient une place centrale. En revanche, point de trace de politique publique ou de mobilisation. Ce constat, au moins d'insuffisance, est déjà dressé par David Apter observant que l'information comme "domaine d'importance crucial" a été ignoré par l'institutionnalisme traditionnel, par le behaviorisme et par le néo-institutionnalisme. En 1991, il écrit" le système politique de la démocratie est, en effet, un système d'information. L'échange d'informations est inhérent à tous les aspects de son fonctionnemment. Dans une large mesure, la démocratie tourne autour de la question de savoir comment créer, traiter et transformer l'information". Cette situation de désintérêt relatif est en train de changer, et c'est pour prendre acte des modalités de cette évolution et y prendre part, qu'ont été réunies ces
con tri bu ti ons.

Inspiré par la définition sobre que Jean Piaget donne de l'épistémologie comme l'étude du passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussés, comment concevoir sur notre thème la prétention à une avancée? S'il est un domaine où l'approximation ne le cède souvent qu'à l'emphase dans le discours social actuel c'est bien celui de la communication. Sans 12

doute, cela tient-il à la disponibilité d'une notion qui renvoie à des représentations et des pratiques qui font sens aussi bien sur le front des innovations technologiques et des bouleversements de la compétition économique qu'au niveau des réalités existentielles de la vie courante, comme le remarquait J. Ellul. On dispose aujourd'hui d'un discours pléthorique et diffluent sur la société de communication où se mêlent tous les registres, descriptif, normatif et prospectif. Ce fatras fait penser à la "soupe primitive" dont parle J. Kingdon pour expliquer comment, en politique publique, un courant de solution émerge dans des conditions de confusion analogues à celles qui ont précédé l'apparition de la vie terrestre. Comment sortir de cette soupe primitive pour aborder un problème particulier, celui des effets d'information? Deux démarches paraissent a priori concevables. L'une consiste à partir d'une situation historique, celle qui actuellement est caractérisée par les transformations de l'espace public sous l'effet des technologies de la communication, de leur diffusion et de leur appropriation. Dans cette hypothèse, il y aurait à mettre au jour la modernisation des pratiques liées à l'information à différents niveaux de l'action politique: les mobilisations, les formes et mécanismes d'agenda, l'action publique, les préférences individuelles et collectives. Cette démarche se heurte à un inconvénient logique: l'espace public est déjà lui-même, au moins partiellement, le produit macro structurel d'effets d'information et il paraît donc insatisfaisant de placer son existence et ses états en prémisse du raisonnement. La démarche retenue consiste à partir des pratiques telles que les a plus ou moins identifiées et isolées notre discipline pour y observer comment ont été posés les problèmes relatifs au traitement de l'information et ses effets. A suivre cette voie, deux plans d'objets s'imposent à l'attention. Se dégage la distinction entre ce qui relève de dimensions et processus cognitifs et symboliques de l'action politique d'une part et ce qui relève de la contribution des moyens d'information à ce processus, d'autre part. La plupart des textes de cet ouvrage considèrent ces deux aspects, même si les auteurs préoccupés par l'action publique semblent nettement plus concernés par les dimensions cognitives des politiques publiques que par la face proprement médiatique du processus, constat qui présente en soi un intérêt. Nous faisons l'hypothèse que pour identifier et comprendre les effets d'information, on ne peut faire l'économie d'un examen des mécanismes cognitifs et symboliques c'est-à-dire qui touchent aux connaissances et représentations. Informer c'est bien porter à la connaissance, mais les effets produits par cette action dépendent de l'état des connaissances antérieur du récepteur, de ses pratiques de traitement de l'information dans le champ d'expérience où on le saisit: participant à une protestation, électeur, producteur d'un 13

jugement, etc. Huckfeldt et Sprague (1995) ont bien montré l'importance des contextes sociaux d'acquisition et d'utilisation de l'information pour la formation des préférences, en l'occurrence électorales. Le projet général de l'ouvrage est donc d'examiner conjointement ces deux questions: comment concevoir les mécanismes cognitifs et symboliques qui concourent à la mobilisation, à la formation des agendas, au cadrage de l'action publique et à la formation des préférences individuelles et collectives? Comment y articuler la contribution de l'information médiatisée? En d'autres termes, quel est le degré d'autonomie et d'hétéronomie des médias et des préconstruits individuels et collectifs dans la production d'effets d'information? Les auteurs des textes réunis dans ce volume n'ont pas été sollicités pour vérifier ou réfuter un modèle d'analyse privilégié. Leur travail présente un reflet des discours acceptables dans différents secteurs ou à partir de différents paradigmes pour problématiser les effets d'information localisables dans différents univers empiriques. Pour que la stratégie contrastive révèle des effets d'information et leur dynamique, il faut présupposer qu'il existe une congruence entre les processus d'information à l' œuvre dans différentes formes de l'activité politique. Il faut anticiper des points de convergence, par exemple, entre la "libération cognitive" dans les mobilisations, la cadrage ou framing des problèmes publics, les référentiels de politique publique et les coalitions discursives ou encore les raccourcis cognitifs de l'électeur. Ce qui rend la démarche faisable et légitime, c'est le tournant cognitif qui s'effectue largement dans les sciences sociales des années 70 et 80 et concerne aujourd'hui de nombreux secteurs et traditions de recherche. La disparité des terrains, des problématiques, des paradigmes de référence atteste l'émergence de l'intérêt pour les implications et conséquences sociales de la cognition individuelle et pour des formes sociales de pensée qui ne correspondent ni à l'anthropomorphisation des collectifs ni à l'enrôlement sous la bannière du modèle du choix rationnel. Ainsi dans le domaine des comportements, la rationalité limitée introduite par H. Simon dès 1957 dans la théorie de la décision ouvre la voie à Popkin (1991) et son "reasoning voter" qui pratique une "rationalité à faible information". Converse (1962) et McGuire (1969) avec son "récepteur paresseux" préparent la voie à J. Zaller (1992) et son modèle de persuasion de masse où les "considérations" des élites dirigeantes s'imposent au public. C'est dans une direction inverse, pour annoncer l' autonomisation du public face à la tutelle des élites sous l'effet de l'éducation et de l'information que R. Inglehart (1977) voit dans la mobilisation cognitive le "développement des compétences requises pour manier les abstractions politiques et par là 14

coordonner des activités distantes dans l'espace et dans le temps". Dans une autre tradition, la sociologie des cadres de l'expérience d'Erving Goffman (1974) se prolonge avec le constructionnisme façon Gamson (1988) en sociologie de l'information et dans la sociologie des mobilisations pour inspirer l'ajustement des cadres cognitifs chez David Snow (1986) alors que McAdam (1982) parle aussi de libération cognitive pour désigner "les événements ou modifications de conditions qui soudainement font sens aux yeux des acteurs". La prolifération des études sur les cadres de l'action collective témoigne de l'intérêt qu'ils suscitent pour comprendre la dynamique des mouvements sociaux en concurrençant les modèles de la mobilisation des ressources et des structures d'opportunité. Par ailleurs, Mary Douglas considère les relations ente cognitions et institutions dans "Comment pensent les institutions" (1986) et le néo-institutionnalisme sociologique est conduit à s'interroger sur les cadres de signification qui guident l'action humaine. Dans le domaine des politiques publiques, l'examen des dimensions cognitives et symboliques s'effectue sous différentes appellations avec différents objectifs, mais un souci commun de comprendre le travail du sens dans l'action publique: référentiel, coalition de cause, paradigme, coalition discursive, récit de politique publique, communauté épistémique, transcodage voire traduction (Revue Française de Science Politique, 2000). Les apports de la psychologie cognitive, des études consacrées à la cognition sociale et à l'anthropologie cognitive sont aujourd'hui manifestes. Les progrès enregistrés concernant les procédés heuristiques, les raccourcis cognitifs, les biais cognitifs dans l'étude des choix ont considérablement fait avancer la réflexion sur la connaissance ordinaire en politique et par voie de conséquence sur la persuasion directe et les mécanismes persuasifs de l'information (Iyengar, 1987, 1991). En effet, les heuristiques sont pour Kahneman et ses collaborateurs (1982) des "stratégies de simplification qui réduisent la complexité des opérations de jugement" comme pour les rendre "effectuables", les meUre à portée d'exécution par tout un chacun. Ainsi sont mises en évidence des heuristiques de disponibilité et d'accessibilité. Quatre mécanismes de persuasion sont aujourd'hui bien identifiés qui ont une application très large puisqu'ils peuvent intervenir dans tous les effets potentiels de la communication politique: la persuasion directe, les effets d'agenda, les effets de cadrage et les effets d'amorçage (Gerstlé, 1996). A la différence de la persuasion directe, opérant par ajout d'informations au stock de considérations qui étayent la croyance des récepteurs, le cadrage (framing) active des considérations particulières déjà présentes et en modifie le poids alors que l'amorçage (priming) rend certaines 15

considérations temporairement plus accessibles. Quant à l'effet d'agenda, il repose lui aussi sur le mécanisme des variations d'accessibilité de l'information mais la validité du concept varie avec son extension: s'agit-il d'un terme générique pour désigner l'ensemble des effets potentiels liés à la mise en accessibilité réalisée par la diffusion de l'information? S'agit-il d'une manipulation des préférences des citoyens ou plus vraisemblablement et plus restrictivement d'une pression exercée sur leur attention (Gerstlé, 2000) ? A la charnière des aspects individuels et agrégés, se trouve la question, névralgique pour l'idée démocratique, de l'impact des ressources cognitives et de leur distribution, de l'instruction, des connaissances politiques, du degré d'information, de la compétence (Gaxie, 1978), de la sophistication politique (Luskin, 1987) ou de la "political awareness" (Zaller, 1992). A propos de "l'électeur informé" la controverse est ouverte, avec une acuité certaine parmi les politistes américains, sur le point de savoir si le degré d'information fait une différence quant à la distribution des votes et à leur signification (Bartels, 1996, Alvarez, 1997, Lupia, 1998). 2. Déplacement de problème et gains d'intelligibilité Les gains d'intelligibilité procurés par le détour de production du cognitif sont bien illustrés par le déplacement de la recherche empirique dans le domaine des comportements politiques qu'il s'agisse du vote, de la combinaison prédispositions/opinions ou de la conversation. Par ailleurs, on admet que les problèmes politiques comme les problèmes scientifiques, sont construits et déplacés même s'ils expriment des griefs et servent aussi à contrôler les conflits.
Election, opinion, conversation

Autour de Lazarsfeld s'est, d'abord, élaboré le modèle de Columbia qui souligne le rôle décisif des propriétés sociales de l'individu pour expliquer le choix de l'électeur: le vote est un reflet de la position sociale. Avec le modèle de Michigan, ce sont, ensuite, les attitudes politiques qui deviennent motrices et plus spécialement l'identification partisane: le vote devient une sorte de réflexe partisan. Lorsqu'on intègre, aujourd'hui, les variables cognitives, c'est-à-dire, ente autres et alternativement, les connaissances politiques, l'attention, les procédures de raisonnement ordinaire, les perceptions, l'exposition à l'information, le traitement médiatique de l'information, les stratégies de communication, on est conduit à considérer que l'électeur participe, fût-ce minimalement, à la production de l'acte de vote. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il est autonome, mais du 16

moins est-on incité à penser qu'il est actif et pas simplement agi lorsqu'on reconstitue historiquement la séquence des modèles d'explication successifs: vote-reflet, vote-réflexe et vote-réfléchi. On ajoutera que le vote-réfléchi n'équivaut pas au vote rationnel car il correspond au produit des ajustements que l'électeur effectue entre ses prédispositions sociales et politiques à long terme et l'information, même sporadique et biaisée, qu'il reçoit dans le court terme. La question de la mobilité électorale, par exemple, mériterait un nouvel examen à ce titre. Correspond-elle à un affaiblissement des socialisations et à un tarissement des sources où s'alimentent les prédispositions? Traduit-elle la moindre dépendance des effets d'information à l'égard du filtre des prédispositions? Si le vote exprime une "préférence éclairée" par la campagne électorale, pour parler comme Gelman, King (1993) et Robert Dahl, est-ce à dire que l'éclairage immédiat par effet d'information est en voie de supplanter ou de concurrencer les préférences partisanes antérieurement formées? La reconnaissance de la dimension cognitive du processus de décision électorale s'est accompagnée d'une reconfiguration de la question des effets des campagnes électorales. Lorsque Lazarsfeld ou Campbell cherchaient des effets conatifs directs liant propagande électorale et vote, ils ne trouvaient pas d'effets spécifiques de la communication, au sens général. Aujourd'hui, alors qu'on décompose le rôle des connaissances et des représentations et qu'on commence à mieux comprendre leurs processus de formation, on est en mesure d'identifier des effets cognitifs directs qui génèrent des effets conatifs indirects. Et il faut bien admettre, même si les évidences empiriques restent davantage produites par expérimentation que par enquête, que plus grand monde parmi les chercheurs ne croît encore à la théorie des "effets limités" des médias, c'est-à-dire à la représentation standard des années 60. Il convient donc aujourd'hui de révoquer en doute la croyance en l'innocuité socio-cognitive et donc politique des médias. De plus, si les sources d'information, et donc les médias au premier chef, sont influentes ça n'est pas parce que le public est passif ou agi, mais bien parce qu'il est intellectuellement actif en traitant des cognitions individuelles et sociales. La connaissance peut être incomplète ou fausse, le raisonnement peut être biaisé ou inconsistant sur le plan logique. La question n'est pas d'emblée à poser sur le point de la qualité mais sur celui de l'effectivité et de l'efficacité, de sa capacité à engendrer des résultats (attitudes, votes, référentiels, ajustements dans les mobilisations.. .). La sociologie des médias a ici apporté son concours spécifique avec la reconnaissance progressive du concept d' "audience active" déjà avancé dans les années 60 par Raymond Bauer. On peut donc envisager activité cognitive et 17

persuasion conjointement et non plus exclusivement l'une de l'autre comme c'était le cas dans les conceptions naïves de la propagande. Des observations convergentes peuvent être réalisées hors cadre électoral concernant l'opinion publique ou la conversation politique ordinaire. Ainsi, envisageant l'opinion comme produit d'une combinaison de prédispositions et d'information, Zaller (1992) développe un modèle explicatif très performant du changement d'attitude. Appuyé sur de multiples applications empiriques du modèle, il conclut à la domination de l'opinion publique par les élites. Il définit cette domination comme la "situation dans laquelle les élites induisent chez les citoyens le soutien à des opinions qu'ils n'auraient pas admises s'ils avaient reçu la meilleure information et la meilleure analyse disponibles" (p. 313). De même pour Gamson (1992) dans la conversation politique ordinaire les participants font flèche de tout bois en mêlant des éléments provenant de différentes ressources cognitives: le sens commun, l'expérience personnelle et l'information des médias. Pour schématiser les homologies entre ces trois questions, on observe que la combinaison des prédispositions et de l'information est au vote et à l'opinion ce que les préconstruits collectifs et individuels associés à l'information sont à la conversation politique. Dans le processus de formation de la décision électorale, dans la dynamique de l'opinion publique et dans la conversation politique ordinaire, l'information vient activer ou embrayer sur des dispositions, des connaissances, des représentations préexistantes avec lesquelles elle entre en synergie. Différentes sortes de biais sont à cet égard productifs. Les biais cognitifs reposent sur la disponibilité ou l'accessibilité de connaissances et d'attitudes. La sélection de l'information, l'accent placé ou le silence gardé sur certaines dimensions de l'information vont générer des effets de connaissance, de hiérarchisation ou même de jugement. Les biais d'accessibilité de l'information, étudiés expérimentalement par Iyengar et Kinder (1987) et Iyengar (1991), notamment, expliquent comment l'information de masse catalyse ou inhibe le développement de perceptions et d'attitudes en conférant aux situations une certaine configuration ou bien encore en induisant des attributions de responsabilité dont on sait l'importance dans la production de la légitimité.
Problématisation, politisation et cadrage

Ce rapide détour illustratif des gains d' inteligibilité procurés par l'observation de l'information dans le domaine des comportements permet de consolider l'hypothèse maintenant bien admise selon laquelle problèmes politiques et publics résultent en grande partie 18

d'une construction où aspects cognitifs et symboliques se révèlent prépondérants. Cette hypothèse n'est pas à proprement parler nouvelle, même si sa diffusion l'est davantage. En sociologie politique c'est Schattschneider qui le premier l'a énoncée avec force, il y a quarante ans déjà, et aujourd'hui tous les spécialistes de la mise sur agenda des problèmes publics ont reconnu leur dette à son égard, de Cobb, Elder et Ross jusqu'à Riker, Kingdon, Baumgartner et Jones. Schattschneider a bien pointé qu'un élément décisif du conflit politique est la maîtrise de sa définition "Le conflit politique, écrit-il, n'est pas comparable à un débat académique où les protagonistes partagent d'emblée une définition des enjeux. En réalité, la définition des alternatives est l'instrument suprême du pouvoir; les adversaires peuvent rarement s'accorder sur l'identification des enjeux parce que le pouvoir est partie prenante de la définition... Celui qui détermine sur quoi porte l'activité politique a le pouvoir de diriger". La définition d'un enjeu est centrale parce que la "portée du conflit" va conditionner la mobilisation, l'expansion du conflit et en définitive tout le processus démocratique. La définition de l'enjeu participe donc de la "mobilisation des biais" qui constitue le travail de l'organisation politique. C'est clairement reconnaître le caractère stratégique du contrôle de l'agenda politique tant au niveau du filtrage des problèmes à traiter qu'au niveau de leur définition. On sait mieux aujourd'hui que même dans la communauté scientifique la définition des problèmes est loin de faire l'unanimité et que la conflictualité est une dimension effective du processus scientifique. Le parallèle suggéré par Schattschneider entre problème scientifique et problème politique est également suivi par G. Majone dans le domaine des politiques publiques. Dans un article au titre explicite (Policies as theories, 1980) il convoque l'épistémologue post-poppérien Imre Lakatos pour explorer les programmes d'action publique à la lumière de sa théorie dynamique de la connaissance fondée sur le concept de "programme de recherche". Les deux types de programme s'analysent en un noyau dur de principes, une heuristique positive définissant les problèmes et posant les hypothèses auxiliaires et une heuristique négative en charge du travail symétrique d'élimination. Les problèmes publics comme les problèmes scientifiques sont moins résolus (ou plutôt réglés, comme dirait Bertrand de Jouvenel) qu'ils ne sont déplacés. En d'autres termes, le déplacement et la compétition pour faire prévaloir une théorie comme

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une policy passe par la légitimation d'une définition de la "situation des problèmes" pour utiliser l'expression de Popper lui-même1. Le déplacement du conflit par déplacement des problèmes c'est bien ce que désigne Schattschneider et ceux qui aujourd'hui étudient les stratégies culturelles de l'agenda comme par exemple Cobb et Ross (1997) en cernant les différentes modalités du déni d'agenda tels la réduction de l'enjeu (issue narrowing) ou son blocage (issue containment). On comprend que ce qui est en cause à travers ces stratégies et ces déplacements c'est le mécanisme général du cadrage (framing) des problèmes publics, politiques comme scientifiques. 3. Aspects et portée des effets d'information S'interroger sur les effets d'information c'est donc participer au déplacement des problèmes, au moins dans le domaine scientifique. Comment s'effectue la définition des enjeux publics et politiques par les mouvements sociaux, les protagonistes de l'action publique, les individus et quel rôle les médias jouent-ils dans ces opérations de formatage? Les contributions à cet ouvrage mettent en évidence toute une série d'effets d'information à différents niveaux ou bien cherchent à comprendre leur défaut d'actualisation. Initialement, trois thèmes étaient prévus pour aborder de façon transversale les effets d'information: les mobilisations, l'agenda et les préférences politiques. L'offre des contributeurs a permis de recomposer l'ensemble en quatre groupes. Le thème de l'agenda s'est, en effet, enrichi d'un ensemble de textes fortement inspiré par l'approche cognitive des politiques publiques. Quoiqu'il en soit des regroupements, l'ensemble proposé laisse voir un spectre étendu de questions soulevées tant pour les domaines concernés que pour les enseignements conceptuels. La tentation est forte de considérer que les effets d'information sont sans limite lorsqu'on pointe les plans d'objet où se situent les différentes problématiques: le pouvoir des idées avec entre autres les débats autour du discours et du référentiel, le leadership des élites avec la pesée des facteurs politiques et médiatiques, la continuité de l'Etat et ce qu'ont a pu appeler le modèle organisationnel de la décision ou encore la "path dependence", la dimension européenne (les eurogrèves, le rôle de commissaire européen, l'idiosyncrasie des politiques nationales, l'information du public), la politisation du local, l'analyse comparée, l'analyse des risques, les enjeux identitaires et les usages stratégiques de
l

"... on pourrait dire que c'est la relation logique qu'elle entretient avec la situation des problèmes qui rend une théorie interessante: sa relation avec les théories antérieures et rivales; son aptitude pour résoudre des problèmes existants, et en suggérer de nouveaux", in K. Popper, La Quête Inachevée, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 42. 20

l'information. Ces quelques points d'entrée sont loin de faire droit à la diversité et la richesse locale ou sectorielle des analyses et à la variété des paradigmes ou cadres théoriques sur lesquelles elles reposent. Cela montre de façon adjacente la nécessité de choix méthodologiques et d'approches complémentaires. Il ne s'agit point ici d' œcuménisme ni d'éclectisme mais de figures imposées par la transversalité. Sociohistoire, comportementalisme, constructivisme, interactionnisme et institutionnalisme sont autant d'entrées différentes dont il ne s'agit pas ici de comparer les mérites mais de comprendre de façon contrastive leur construction du problème des effets d'information. Cet ouvrage est en ce sens exploratoire et il serait bien hasardeux de tirer dès l'introduction les conclusions qui ne peuvent sortir que du débat scientifique. Quelques points méritent cependant d'être soulignés pour informer, c'est-à-dire mettre en forme ou encore "cadrer" la lecture. 1) L'existence d'effets d'information est attestée par des manifestations polymorphes: certaines sont générales et transversales à l'activité politique d'autres sont davantage sectorielles. Relevons quelques uns de ces effets repérés par observation de différents champs d'expérience: étayage identitaire, alerte et dévoilement, amorçage du jugement, obstruction et amplification de problème public, reproduction de logiques partisanes, crédibilisation et légitimation de décision publique, attribution de responsabilité. 2) Le statut du cognitif et les niveaux d'actualisation des effets d'information doivent être précisés. Sous le terme d'information nous prenons en charge de façon générale, ce qui relève des connaissances et des représentations tant au plan de leur processus d'élaboration ou de transmission qu'au plan de l'état produit par le processus lui même, tant au niveau individuel qu'au niveau collectif. Sans prétendre faire droit à toutes les avancées de la psychologie et du cognitivisme dans ce domaine on admettra que l'expression "effet d'information" renvoie d'abord aux aspects de la dimension cognitive impliquée dans l'activité politique. Bien évidemment chacun des textes ne prétend pas saisir cette dimension dans sa totalité et sa complexité. Certains insistent sur le contenu des connaissances et représentations, d'autres sur les compétences mises en œuvre pour les produire. Tantôt l'accent est mis sur le savoir existant, le stock ou le capital cognitif des acteurs, tantôt sont mis en avant les mécanismes de traitement de l'information. Les conditions de production historiques, politiques, médiatiques des cognitions sont au cœur de la plupart des contributions. De telle sorte qu'il faut bien distinguer entre plusieurs sortes d'effet d'information pour ne pas confondre effet d'information et effet de la médiatisation notamment. 21

Il convient, en effet, de distinguer: (1) le processus d'élaboration des cognitions, (2) les cognitions sociales, comme produits, (3) les effets d'asymétrie de l'information, (4) les effets des médias et notamment leur contribution aux trois niveaux précédents. Sur les deux premiers points, il est patent à travers les textes réunis que les politistes français s'intéressent davantage aux conditions socio-politiques d'émergence, de consolidation ou de dynamique des cognitions là où les anglo-saxons ont fortement sollicité la psychologie cognitive pour comprendre les mécanismes individuels de traitement de l'information politique et la psychologie sociale pour comprendre la formation et la consistance des cognitions sociales. La troisième piste est peu présente dans la recherche française et on admettra que c'est une lacune importante à combler en prenant connaissance, par exemple des travaux de S. Althaus (1998) qui analyse les effets d'information comme des "biais dans l'opinion collective introduit par le faible niveau de connaissances politiques et leur inégale distribution sociale dans la population". S'agissant, enfin, de l'information produite et diffusée par les médias, elle ne saurait conduire à ignorer les autres aspects cognitifs plus généraux de l'activité politique. Il y a donc d'une part, tous les procédés cognitifs disponibles et d'autre part la forme que prennent ces procédés lorsqu'ils sont intégrés dans une communication médiatique. Par exemple, le travail de mobilisation de l'attention publique sur certains problèmes plutôt que d'autres implique des protagonistes sociaux, politiques et des professionnels de l'information. Au niveau particulier de la communication, le travail des médias, même s'il bénéficie d'une diffusion généralement plus massive, est plus ou moins articulé à d'autres canaux, organisationnels ou réseaux sociaux. On voit bien que les deux aspects ne se recouvrent pas et que la distinction s'impose entre ressources et procédés cognitifs généraux, d'une part et contributions médiatiques aux effets d'information d'autre part. En d'autres termes, tous les acteurs sociaux sont susceptibles de faire entendre des revendications, c'est-à-dire de sélectionner un problème, de le cadrer, de le faire monter en visibilité pour attirer l'attention publique en le rendant plus "accessible", etc., et les médias, à cet égard, accomplissent un travail socio-cognitif qui repose sur les mêmes principes. Leur "puissance" particulière tient à leur position privilégiée dans le contrôle de la visibilité sociale et de leur capacité massive de diffusion qui "embraye" sur la politique d'opinion comme sur la politique des problèmes pour reprendre les termes de J. Leca (1996). 3) On pourrait penser qu'il est opportun de distinguer les effets d'information selon qu'ils portent sur les connaissances ou sur les attitudes. Cette dichotomie al' inconvénient de présumer l'existence 22

de catégories neutres. Elle est largement mise en cause aujourd'hui par les recherches empiriques notamment introduisant les apports de la psychologie cognitive. Ceci apparaîtra comme un paradoxe pour les adversaires les plus farouches de ce type de perspective en science politique, et pourtant, les travaux sur l'attention et le cadrage cognitif font voler en éclat la traditionnelle distinction entre information et persuasion. Qu'il s'agisse des acteurs collectifs, des organisations publiques, des médias, l'emprise exercée sur l'information présente une indéniable dimension stratégique. Capter l'attention publique, conférer le statut de problème public, rendre saillante et intelligible une dimension du problème, faire prévaloir cette dimension dans la confrontation, mettre en acceptabilité un traitement de cette dimension et un règlement au problème ainsi configuré, voilà quelques exemples d'opérations où faire le départ entre l'informatif et le persuasif relève d'un examen fin dans des conditions assez éloignées de ce qui prévaut dans ce que l'on entend généralement par information du public. Deux paliers d'emprise sont analytiquement séparables: celui de l'attention publique et celui du cadrage (Gerstlé, 2000). Le premier renvoie à ce que l'on croyait être un effet d'agenda dans les premiers travaux empiriques des années 70 c'est-à-dire le transfert des médias au public d'une hiérarchie de préoccupations. Cette hypothèse aujourd'hui paraît trop forte. En revanche, l'hypothèse plus faible mais néanmoins efficiente d'une fixation sélective de l'attention publique paraît plus proche de la réalité empirique. Le second palier concerne l'effet d'information le plus général, celui qui se manifeste le plus transversalement: l'effet de cadrage et qui correspond à l'emprise d'une définition de la situation politique, que cette emprise soit stratégiquement recherchée ou générée par effet de composition. Le cadre sert à organiser l'expérience ou comme l'écrit mieux Goffman (1974) "Toute définition de la situation est construite selon des principes d'organisation qui structure les événements. .., opère une stratification de la réalité". Le cadre définit c'est-à-dire assigne des frontières et comme la frontière il coupe et il coud. Il sépare des portions de la réalité et il les relie à d'autres: par exemple, il prélève des fragments du présent perçu pour les articuler à des représentations préconstruites. Les opérations de cadrage, qu'il s'agisse de catégorisation, de qualification (ou disqualification) des conduites, de hiérarchisation des objectifs apparaissent de façon récurrente dans les différentes contributions. Une opération de cadrage se révèle particulièrement importante: c'est l'imputation qui se présente sous différentes formes telles que l'attribution causale de la responsabilité ou l'assignation de rôle institutionnel par laquelle un acteur se voit dévolu la responsabilité du traitement d'un problème. Ce travail de cadrage, en effet, est directement lié à un jugement qu'il amorce en 23

quelque sorte. On est bien ici au cœur "cognitif' d'un mécanisme essentiel de la démocratie représentative: la désignation de celui qui doit rendre des comptes: c'est l'actualisation dans l'information du principe d'accountability. 4) Une attention particulière dans cet ensemble doit être réservée à la question de la médiatisation croissante de l'activité politique qui potentialise les effets d'information. Les médias de par leur diffusion massive sont en mesure d'affecter profondément les dimensions cognitives de l'activité politique. De façon conjoncturelle ils peuvent rendre saillants certains problèmes en les visibilisant spectaculairement et ainsi capter l'attention du public et des décideurs. De même, ils peuvent contribuer à l'attribution de responsabilité et à la stigmatisation De façon structurelle, ils peuvent reproduire ou altérer les cadres d'interprétation des situations politiques et sont en mesure de consolider ou de fragiliser les légitimités, les crédibilités établies. Les médias en politique touchent au stock de connaissances par les mécanismes de socialisation et affectent les flux d'information concernant les objets d'attention aussi bien que les destinataires du message. Ces effets, qu'ils soient exclusifs ou cumulatifs, conjoncturels ou structurels, font de l'information une ressource politique centrale. Cette centralité tient à la combinaison de deux facteurs. D'abord, les médias en traitant de l'information "travaillent" la dimension cognitive inhérente à la vie politique. Ensuite, par leur puissance de diffusion ils produisent des biais d'accessibilité à cette information qui affecte les perceptions du public, des décideurs et des professionnels de la politiques eux-mêmes. 5) Faut-il pour autant les considérer comme autonomes? La plupart des contributions réunies ici ne vont pas dans cette direction et reconnaissent combien les médias dépendent des configurations politiques et organisationnelles. Cette hétéronomie n'empêchent pourtant pas qu'ils pèsent sur les transformations de l'espace public. Trois lectures, au moins, de ces transformations nous semblent faire signe vers des prolongements à donner à la connaissance des effets d'information. Certains, comme Blumler (1990) considèrent, d'abord, que l'intrusion croissante des médias fait émerger un processus de publicité moderne où l'on remarque la centralité du contrôle des cognitions. Cette publicité moderne est caractérisée par une "compétition pour influencer et contrôler les perceptions publiques des événements et des enjeux politiques à travers les médias". Selon Blumler la concurrence concerne les entreprises et les professionnels de la politique, les organisations médiatiques et les professionnels de l'information mais aussi les relations qu'entretiennent les deux ensembles en intersection. Le contrôle des définitions de situations est 24

stratégique pour les acteurs politiques et il passe souvent par le "biais" des médias, au sens faible comme au sens fort, qui contrôlent largement l'accès au grand public par la diffusion massive de l'information. Ne pourrait-on pas penser que sous l'effet des médias l'action politique passe de façon croissante par la compétition entre définitions de la situation réduites à des perceptions médiatisées? Ce qui semble, en tout cas a contrario, attester l'importance de la dimension cognitive c'est le développement de technologies ou dispositifs d'information inspirés par l'idée de citoyenneté comme les sondages délibératifs, les questionnaires de choix (Bütschi, 1999) ou les conférences de consensus. Parfois la reconnaissance va jusqu'à l'institutionnalisation comme c'est le cas avec les obligations d'informer traitées dans ce volume. Ces pratiques plus ou moins institutionnalisées reposent largement sur le partage de la connaissance ou sa diffusion pour stimuler l'échange et donner à la démocratie un tour plus délibératif. Sur le versant stratégique aussi la persuasion par l'information est une voie indispensable au succès de bien des entreprises politiques et impérative pour la mise en acceptabilité de bien des politiques publiques (Gerstlé, à paraître). D'autres, ensuite, comme Manin (1995) considèrent que les médias participent à la métamorphose de la démocratie représentative et favorisent l'avènement d'une démocratie du public. Nous avons discuté ailleurs (Gerstlé, 2000) des limites démocratiques de cette nouvelle figure. D'autres, enfin, s'interrogent au-delà de la distribution du pouvoir à propos de l'impact des médias sur les attitudes politiques: en donnant accès à l'expérience d'autrui les médias favorisent-ils la pression collective sur l'individu (Mutz, 1998) ou augmentent-ils les chances de la démocratie comme autodétermination collective? Quelle influence ont sur nous les perceptions médiatisées des autres? L'information des médias projette perpétuellement dans l'altérité. Elle met en contact chacun avec cet Autrui Généralisé cher à George Herbert Mead, ou tout au moins le met-elle face à sa persuasion. Cela peut conduire à la dépolitisation de l'expérience personnelle ou inversement à l'utilisation de considérations plus sociotropiques qu'égocentriques. Cela peut conduire aussi à politiser le regard individuel à travers l'expérience non pas de tous mais de certains et sans doute de plus que ne le permettrait l'espace social limité par l' interconnaissance. On voit bien que sur tous ces objets de recherche et de réflexion nous n'en sommes encore qu'à l'orée du questionnement. Mais quoiqu'il en soit de l'émergence d'une publicité moderne, de l'avènement d'une nouvelle figure de la démocratie représentative ou de l'influence des médias comme autrui généralisé, on admettra que 25

les questions soulevées par les effets d'information ont une portée qui incite à penser qu'elles méritaient qu'on se les pose.

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I - MOBILISATIONS

MOUVEMENT DES CHOMEURS : MAIS QUE FONT LES MEDIAS?
Brigitte Le Grignou Charles Patou

L'émergence du mouvement des chômeurs sur la scène publique durant l'hiver 1997-98 pose une double question, celle de ses conditions et celle de sa nature, toutes deux susceptibles de nourrir une réflexion sur le rôle des médias dans ce processus de "publicité". S'agissant des conditions d'émergence, du basculement "du silence à la révolte" (Demazière, 1998), d'un groupe longtemps victime, aux dires d'un de ses porte-parole, d'une "conspiration du silence"l, il s'agira moins d'analyser, dans le cadre théorique de la structure des opportunités politiques, les contraintes externes à l'action collective du mouvement, que d'étudier ses ressources, ses capacités à les mobiliser, notamment en relation avec les médias. Au nombre des difficultés rencontrées par les associations de chômeurs pour s'organiser collectivement et publiquement, apparaît comme centrale la question de l'identité de chômeur, qui rend problématique à la fois "une identification collective au chômage (stratégies individualisantes) et la représentation politique du chômage (fatalisme, culpabilité et sentiment d'impuissance)" (Fillieule, 1993b). La construction d'une identité collective (celle d'un groupe doté d'une expression collective et autonome), d'un "nous communautaire" (Demazière, 1998) s'impose donc, non seulement comme une condition préalable à l'action, mais aussi comme un enjeu central et permanent de la mobilisation. Dans cette perspective qui confère une place centrale à la question identitaire, la mobilisation des chômeurs offre l'occasion d'expérimenter les nouvelles orientations de la recherche sur les mouvements sociaux, orientations qui se déploient sur la base d'une "réconciliation théorique" (Fillieule, 1993a) ou d'une "conjonction" (Neveu, 1996) entre le courant de la mobilisation des
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L'expression est du créateur du Syndicat des chômeurs, M. Pagat qui, pour protester contre cette "conspiration", entame en décembre 1982 une grève de la faim.

ressources et celui des nouveaux mouvements sociaux. McAdam, Tarrow et Tilly (1998) prenant acte de l'impossible distinction entre "identité" et "intérêts": "ceux qui participent à des mouvements nationaux expriment des revendications vis-à- vis des autorités officielles, mais ils affirment aussi leur identité (...) en tant qu'acteurs porteurs d'une dignité propre", voient dans le "travail identitaire" une activité particulièrement nécessaire aux groupes faibles: "les mouvements sociaux ont été surtout efficaces pour affirmer l'existence d'acteurs sociaux laissés pour compte - et pour doter ces acteurs d'une identité collective. Cette efficacité a aidé à compenser leur faible capacité à promouvoir des revendications particulières". Gamson et Wolfsfeld (1993) ne disent pas autre chose qui insistent sur l'importance pour les mouvements sociaux de la "reconnaissance publique", d'autant plus que ces mouvements ont rarement la possibilité d'offrir à leurs membres des rétributions plus concrètes. Concernant les chômeurs, elle permet par exemple de lire certaines de leurs actions, telle la "Foire aux gueux", au cours de laquelle des chômeurs se sont exposés sur une place publique à Quimper et offerts aux enchères. On peut voir dans cette appropriation et exposition du stigmate, une forme de "libération cognitive" (McAdam, 1982), c'està-dire une modification des cadres de perception des acteurs qui leur permet de recadrer une situation de souffrance personnelle et honteuse en une situation injuste et modifiable. Ltt'irruption" des associations de chômeurs sur la scène publique durant l'hiver 1997 incline, au vu de la faible couverture médiatique du mouvement l'hiver suivant, à interroger la nature même de l'événement et à évaluer son succès. Elle fait en effet l'objet de commentaires, interprétations qui, tendant à confondre scène médiatique et scène politique, rendent problématique l'estimation de sa "réussite". Les médias qui parlent, à Noël 1998, de "l'an II des chômeurs"} font naître le mouvement avec sa consécration médiatique. Ils s'attribuent un rôle essentiel dans la mobilisation, croyance qu'ils prêtent à ses acteurs: "dans les médias, sur le terrain, le charismatique Aguiton promène partout sa gueule d'ascète au regard d'azur (...). Il sait parfaitement que l'ouverture du journal de 20 heures vaut largement les quelques milliers de manifestants qui ne sont pas venus"2.Mais le mouvement est également analysé par des auteurs peu soupçonnables de promotion médiatique, comme une "action collective (qui) parvient enfin à briser le mur d'indifférence

}

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L'Express, 10/12/98 Le Nouvel Observateur,

22/1/98

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médiatique et politique"l. Les acteurs mêmes du mouvement, en dépit ou à cause de leur méfiance, semblent portés à croire (en même temps qu'à dénoncer) cette puissance des médias et à mesurer le succès de leur action à l'aune de la couverture médiatique. "Avant les médias parlaient du chômage. Depuis le mouvement, ils parlent des chômeurs. C'est notre grande victoire", remarque la porte-parole d'ACF Cette indétermination de la nature de l"'irruption", médiatique et/ou politique, mérite d'autant plus d'attention que la "dépolitisation du chômage" (Demazière, 1996) constitue un des obstacles à l'action collective et que les médias peuvent être perçus comme un agent de cette dépolitisation. Demazière souligne ainsi, en 1996, le contraste entre "l'omniprésence du chômage dans les médias et l'absence des chômeurs dans l'espace public" et pointe le jeu des médias dans cette mise en scène non-politique du problème qui: "alterne invariablement entre deux figures: celle des chiffres et courbes statistiques (00.)'celle des portraits individuels". Le risque de médiacentrisme, inhérent à toute étude du rôle des médias, est ici aggravé par la faiblesse d'un protagoniste nouveau venu sur la scène médiatique. L'étude de leurs relations doit donc être encadrée par quelques règles de prudence. - Les médias représentent, sans conteste, une ressource précieuse pour les mouvements sociaux, à fins de mobilisation et légitimation. Cependant ils constituent un "point de passage privilégié, mais non exclusif pour la circulation de l'information" (Fillieule, 1993a) qui peut aussi emprunter d'autres voies. Gamson (1992) met en lumière ces "autres" sources d'information à côté, voire contre le discours médiatique. - Le cadrage médiatique et certains "biais" manifestes ne constituent pas systématiquement un désavantage pour le mouvement. Il faut ainsi interroger le rôle ambivalent joué par les portraits de chômeurs. - Il s'agit d'abord de ne pas céder à une "illusion d'unanimité" qui porterait à attribuer à tous les acteurs et mouvements sociaux une même quête compulsive des "reprises" médiatiques. P. Favre (1999) contribue salutairement à relativiser "l'idée sociologique reçue selon laquelle ceux qui défilent dans la rue le font presque exclusivement pour obtenir un écho médiatique". - Enfin, le mouvement des chômeurs, si faible soit-il, n'est pas démuni de toute ressource face aux médias. Il est doté d'expérience, de savoirfaire qui ne naissent pas avec la médiatisation, de porte-parole expérimentés qui savent non seulement se plier aux règles du jeu mais aussi résister à une totale instrumentalisation.
l 2

P. Bourdieu, F. Lebaron, G. Mauger, Le Monde, 17/1/98 C. Villiers, Téléramn, 18/2/98

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C'est dans cette voie balisée que s'inscrit cette étude des transactions entre mouvement des chômeurs et médias, à partir d'une part, d'observations de terrain, entretiens, analyse des journaux, brochures, tracts..., et d'autre part de la couverture du mouvement dans le journal télévisé de TF1, un quotidien national (Le Monde) et un quotidien régional (Le Progrès), durant l'hiver 1997-98. Au modèle de transactions entre médias et mouvements sociaux proposé par Gamson et Wolfsfeld (1993), nous empruntons deux hypothèses. -Plus un mouvement est solidement organisé et fortement doté de ressources, plus il est susceptible de peser sur la transaction (c'est-à-dire capable de contrôler les cadrages et flux d'informations, de produire des actions "intéressantes" pour les médias) afin d'obtenir une couverture favorable qui le définit comme une "joueur sérieux" (serious player). Nous interrogeons à l'inverse, à partir de la couverture médiatique d'un mouvement "faible", la capacité du mouvement des chômeurs à s'imposer comme "joueur sérieux". - Un mouvement faiblement organisé et doté de peu de ressources est plus exposé aux effets médiatiques, c'est-à-dire susceptible d'être affecté par la couverture médiatique dans son organisation interne (Gitlin, 1980), la nature de ses actions et son existence même. On analysera les "armes des faibles", les "tactiques" déployées (de Certeau, 1980) pour résister, contourner ou retourner ces effets. 1. La couverture médiatique: "deux doigts de politique" Parmi les obstacles à une mobilisation organisée du mouvement des chômeurs, les analyses, on l'a vu, convergent pour mettre en exergue la question de l'identité des acteurs et celle de la représentation politique du chômage et de l'action collective. Ces deux questions guideront la lecture de la couverture médiatique: il s'agira alors d'analyser à la fois le cadrage identitaire et la contribution des médias à la visibilité d'un "nous communautaire" (Demazière, 1998), et le cadrage politique en testant l'hypothèse de Gamson et Wolfsfeld sur la propension des médias, face à un groupe à faibles ressources, à le disqualifier comme "joueur sérieux" .
Un "nous communautaire"

La nécessaire quête d'une identité collective est porteuse d'un risque qui n'est pas spécifique au mouvement des chômeurs mais menace les associations qui" sont enracinées dans du proche ou dans des arrangements singuliers entre "malheureux" et prise de parole: dès qu'elles essaient de trop généraliser (oo.) elles sont menacées parce 34

qu'elles ne s'appuient plus sur la radicalité concrète d'une souffrance ici et maintenant" (Siméant, 1999). La tension est donc permanente entre la constitution d'un groupe de victimes dont la souffrance montrée requiert des mesures d'urgence et l'organisation d'un mouvement militant pour un projet collectif et politique. Elle est ravivée par la mise en récit médiatique qui tend à prendre appui sur les personnes, à sélectionner des figures propres à représenter le collectif, la cause.
a) Les ambiguïtés de la figuration

Ce phénomène de figuration, personnification, voire "starisation" est souligné par nombre d'analystes des mouvements sociaux (Gitlin, 1980; Van Zoonen, 1992; Mercier, 1993)1.A TF1 la rubrique" Pour comprendre le drame que vivent certains chômeurs", propose des "témoignages très émouvants" au scénario immuable. Le journaliste qui pourtant décèle "parmi les militants d'associations, syndicalistes de la CGT et dissidents de la CFDT", la présence de "chômeurs ordinaires" (7/1), évite toutefois le manichéisme opposant des chômeurs" ordinaires" mobilisés pour une juste cause à des militants extrémistes (sur ce type de cadrage du mouvement féministe, voir Van Zoonen, 1992). Les portraits des interlocuteurs privilégiés de TF1 (C. Villiers, J. M. Honoret) insistent certes sur l'engagement mais aussi sur les qualités morales des "figures" ou "symboles" du conflit. Honoret est ainsi un "Robin des bois", engagé depuis l'âge de 14 ans dans un combat contre l'injustice, certes radical mais populaire et généreux et surtout "militant-poète (...) sans arrière-pensées politiques, sans calcul" (10/1). Le Monde et Le Progrès sacrifient aussi au genre portrait, essentiellement de chômeurs, sous forme de description de situation ou de paroles de chômeurs. Les deux quotidiens ont en commun un usage modéré de ces récits de vie, plutôt au début du mouvement, le plus souvent brefs et insérés dans des reportages d'occupations. On peut noter toutefois que la veine misérabiliste est davantage exploitée, non par le quotidien local "de proximité" mais par son homologue national. Le Monde, en effet, n'hésite pas toujours à citer des exemples dramatiques: "la misère cachée de cette mère veuve (...) qui n'avait pas mangé depuis trois jours" , ou à sélectionner des titres "accrocheurs" : "je vous appelle à l'aide" (19/1). L'hypothèse d'une "découverte du peuple" (Lévêque, 1998) par certains journalistes, lors
1 Cette tendance s'inscrit dans un mouvement plus large de promotion des témoignages et des affects qui apparaissent comme un "registre montant de la parole publique" (François, Neveu, 1999).

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du mouvement de décembre 1995, et de la mise en œuvre de techniques pour le faire voir ou entendre, semble ici trouver confirmation. Les portraits des "animateurs de la protestation", s'ils demeurent très rares dans Le Monde, aboutissent à un tableau discrètement disqualifiant des propriétés décalées et des maladresses de ces nouveaux venus sur la scène médiatique et politique: "R. Dethyre, pour l'APEIS, parle comme les vrais communistes val-demarnais, à la gouaille ouvrière mais touchés par la grâce "huiste"(...) Le président de MNCP a écrit son nom sur un badge accroché à sa veste (...) M. Pagat s'époumone devant les micros: P.A.G.A.T."(10/1). A la télévision, comme dans la presse écrite, les rôles sont clairement distribués: les organisateurs ont le monopole des revendications, quand les "chômeurs ordinaires", invités à dire leur colère ou leur détresse, sont souvent cantonnés dans le registre de l'émotion. Les premiers se mobilisent pour faire aboutir leurs revendications, les derniers "pour échapper à la solitude", "parce que c'est un mouvement humain dans la mesure où on nous considère un peu comme des personnes". Ces portraits de chômeurs en détresse s'ils risquent d'éclipser les chômeurs en colère, ne semblent toutefois pas constituer le "biais" médiatique le plus efficace pour, ainsi que le dénonçait la Commission Médias des associations de chômeurs!, contribuer à "exclure les chômeurs en refusant de les considérer comme des sujets sociaux autonomes". Deux éléments autorisent à en relativiser les effets: d'une part, ce cadrage, à partir de témoignages personnels, récits de vie misérabilistes, qu'on peut qualifier avec Iyengar (1991) d"'anecdotique" (episodic), reste minoritaire, et ce dans tous les médias. Sur TF1, il ne représente en durée qu'environ 5% de l'ensemble des cadrages. Certes, les exemples ne manquent pas de propos ou images bouleversantes qui viennent ponctuellement réactiver le registre de la compassion. De même que sont attestées les pratiques manipulatrices de journalistes en quête d'un portrait de "bon" chômeur. Mais ces pratiques réelles renseignent davantage sur la conception qu'ont les journalistes d'un reportage "efficace" que sur sa réelle efficacité. D'autre part, s'il est vrai, comme le remarque A. Collovald (1998), à propos de l'apparition sur les écrans de visages usés et fatigués de chômeurs, que "leurs malheurs ont acquis une visibilité inédite, leur cause n'a pas quant à elle gagné en crédit politique", rien ne permet d'affirmer l'existence d'un lien, ou tout au moins d'un lien univoque entre ces deux phénomènes. Ne voir dans le traitement compassionnel qu'un biais disqualifiant le mouvement,
III s'agit de la Commission Médias de l'Assemblée des chômeurs et précaires de la Maison des Ensembles, qui en avril 1998, rédige un texte critique de la couverture médiatique sous le titre La presse sous les occupations. 36

serait nier l'ambiguïté fondamentale d'un tel cadrage qui certes désigne les victimes à la charité et sollicite chez les spectateurs des réactions plus morales que politiques, mais qui contribue aussi à ébaucher un "cadre d'injustice", premier élément, selon Gamson (1992) de la constitution d'un cadre d'action collective. La Commission Médias, elle-même, qui dénonce une première phase de surmédiatisation dans ce registre compassionnel, admet cependant que "les occupations se multiplient en grande partie sous l'effet de cette médiatisation", susceptible de générer identification et sympathie. Cette sympathie est d'ailleurs mise en lumière par les trois médias qui, à la mi-janvier, citent deux sondages différents pour conclure, avec une belle unanimité que 70% des Français "estiment le mouvement justifié" ou "soutiennent" ou "ont de la sympathie" à l'égard du mouvement. La référence chiffrée à cette popularité suggère l'existence d'une représentation du mouvement comme mouvement doté d'un capital de sympathie, représentation que les médias ne peuvent ignorer, qui joue comme une contrainte.
b) Une identité collective "nébuleuse".

Le portrait de ce groupe" sympathique" reste toutefois flou, témoignant, face à un mouvement nouveau, aux actions "éclatées, d'une "incertitude" des journalistes quant au sens à conférer au mouvement et quant à l'identité du groupe. On peut voir dans la catégorisation "mouvement des chômeurs" (et non par exemple "mouvement de lutte contre le chômage"), l'expression de sa "montée en politique" (Stavo-Debauge, 1999), à condition toutefois de ne pas s'arrêter à la seule opération de labellisation et d'interroger plus largement les modalités de description du groupe, de son organisation et de ses actions, ce qu'on pourrait, à la suite de Gamson (1992), qualifier d'agency. On voit alors, par exemple, que si la télévision est le medium qui recourt le plus souvent à l'expression "mouvement des chômeurs", elle est aussi celle qui présente l'image la plus simpliste de l'organisation du collectif. A contrario, Le Progrès qui parle plus volontiers des "chômeurs" est en même temps attentif à l'histoire du mouvement. La désignation du groupe sur TF1 suit l'intensité de la couverture, allant d'une définition faible en décembre ("des chômeurs"), à une désignation du "mouvement des chômeurs" en janvier, pour revenir à l'indéfinition "des chômeurs" et s'arrêter, fin janvier, "du côté des chômeurs". Il existe un "mouvement des chômeurs" qui reste mobilisé, dit sa déception, qui a des porte-parole mais semble n'avoir ni histoire, ni organisation, ni stratégie. Les noms 37

des associations ou groupes de soutien sont, à l'exception de la CGT, très rarement et incidemment cités. La genèse du mouvement se résume à "certains syndicalistes minoritaires (qui) constatant la multiplication des chômeurs de longue durée ont, depuis quelques années, créé des associations propres à faire entendre les revendications de ces exclus, à travers des occupations symboliques" (5/1). Il est fait un abondant usage de techniques descriptives qui accumulent détails chiffrés et localisations géographiques. La visée didactique (et son échec) culmine avec la présentation de cartes de France des occupations qui, curieusement, n'ordonnent pas toujours l'énumération des actions autour de zones géographiques, mais semblent dispenser le commentateur de tout effort de mise en ordre: "... et puis vous le voyez sur cette carte, Limoux, Marseille, Caen, Besançon, Pau, Nancy, Bordeaux, Toulouse, Brest..." (2/1). Cette multiplication de détails et d'informations fragmentaires, cette juxtaposition d'événements ponctuels contribuent à dessiner l'image d'un ensemble flou, peu structuré, peu homogène, dont les actions n'acquièrent un semblant d'unité qu'à travers les réactions qu'elles suscitent dans la classe politique. Le Monde, sans surprise, mobilise un registre plus expert pour désigner et présenter le mouvement, sans toutefois y consacrer de longs développements. Il se réfère le plus souvent aux" associations de chômeurs", parfois aux "chômeurs", plus rarement au "mouvement des chômeurs" . Les associations de chômeurs, leurs soutiens syndicaux et associatifs sont cités dès le premier article (19/12). Le 1er janvier, un article intitulé "La nébuleuse des organisations de lutte contre le chômage" figure une introduction qui conjugue perspective comparatiste (associations homologues en Europe, spécificité française), historique (genèse du mouvement, actions passées) et organisationnelle (noms des dirigeants, revendications, soutiens). Précise, documentée, l'analyse peut être lue comme une lucide présentation des faiblesses du mouvement: "loin de former un lobby des chômeurs, ces organisations apparaissent plus comme une nébuleuse. Aucune d'entre elles n'a de véritable représentation nationale", ou comme une discrète disqualification: "sans arriver à mobiliser massivement les chômeurs, elles sont adeptes du coup d'éclat que les chaînes de télévision peuvent aisément relayer". Le quotidien régional Le Progrès, qui parle quant à lui des "chômeurs" (le plus souvent "en colère" au début du mouvement), n'offre cependant pas un traitement du groupe très différent de celui de son homologue national. Les membres du "Front associatif et syndical" sont mentionnés dès le premier article (17/12), l'histoire des 38