Les enfants anormaux

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La publication de l'ouvrage d'Alfred Binet (1857-1911) et de Théodore Simon (1873-1961) prend son origine dans l'arrêté de 1904 de Chaumié, qui avait pour objectif l'ouverture de classes spéciales aux enfants présentant un retard intellectuel. Afin de faciliter le travail des commissions devant se prononcer sur la débilité mentale des enfants, les auteurs se posent diverses questions : Quels types d'arriérés faut-il recruter ? Quels sont les types de méthodes à employer ?
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296186866
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LES ENFANTS ANORMAUX

Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas

La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histo ire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003. & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (O.C. II, 1905). L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (O.C. III, 1908). La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. La suggestibilité (1900), 2004. & V. HENRI, La fatigue intellectuelle (1898), 2005. Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894) La psychologie du raisonnement (1886), 2005. L'âme et le corps (1905), 2005. & Ch. FÉRÉ, Le magnétisme animal (1887), 2006. Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006. & Th. SIMON, La mesure de développement de l'intelligence (1917) Psychologie de la création littéraire (O. C. IV), 2007.

A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET, A. BINET,

Dernières parutions Pierre JANET, Névroses et idées fixes (vol. I, 1898), 2007. RAYMOND, & P. JANET, Névroses et idées fixes (vol. II, 1898), 2007. D. STEWART, Philosophie des facultés actives et morales (2 vol.) , 2007. Th. RIBOT, Essai sur les passions (1907), 2007. Th. RIBOT, Problèmes de psychologie affective (1910),2007. Th. RIBOT, Psychologie de l'attention (1889), 2007. P. JANET, L'état mental des hystériques (3 vol., 1893, 1894, 1911), 2007 Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion (1911),2007. Th. REID, Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme (1785), 2007. H. SPENCER, Principes de psychologie (2 volumes, 1872),2007. E. COLSENET, Études sur la vie inconsciente de l'esprit (1880), 2007. Th. RIBOT, Essai sur l'imagination créatrice (1900), 2007.

Alfred BINET & Théodore SIMON

LES ENFANTS ANORMAUX
(1907)

Introduction de Bernard ANDRIEU et Serge NICOLAS

L'HARMATTAN

(Q L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-04544-6 EAN : 9782296045446

PRÉFACE DES ÉDITEURS

À propos des enfants anormaux
L'ouvrage1 d'Alfred Binet (1857-1911)2 et de Théodore Simon (1873-1961) a été publié chez l'éditeur parisien Armand Colin en 1907. Il est le fruit d'années de travaux sur la question des enfants anormaux. Nous allons présenter l'historique de la réalisation de cet ouvrage avant d'en donner une analyse approfondie. Création des diverses commissions d'étude sur les anormaux Depuis quelques années déjà, Binet s'était intéressé au problème des anormaux3 avec son collaborateur Th. Simon4. C'est au mois de mars 1903 que, sous la présidence de BinetS, le bureau de la Société libre pour l'étude psychologique de l'enfant, instituée en 1899 sous les auspices de Ferdinand Buisson (1841-1932), a pris l'initiative d'organiser un certain

1 Binet, A. & Simon, Th. (1907). Les enfants anormaux. Guide pour l'admission des enfants anormaux dans les classes de perfectionnement. Paris: Colin. On trouve une quatrième édition en 1922 et plusieurs autres par la suite. 2 Pour une biographie: Wolf, T.H. (1973). Alfred Binet. Chicago: University of Chicago Press. 3 Voir tout un ensemble de mémoires écrits par Binet et publiés ètans L'Année psychologique de 1901 ; en particulier: Binet, A. (1901). Recherches de céphalométrie sur 26 enfants d'élite et enfants arriérés des écoles primaires de Seine et Marne. L'Année Psychologique, 7, 403..411. 4 Simon, Th. (1900). Recherches anthropométriques sur 223 garçons anormaux âgés de 8 à 23 ans. L'Année Psychologique, 6, 191..247. .. Simon, Th. (1901). Recherches céphalométriques sur les enfants arriérés de la Colonie de Vaucluse. L'Année Psychologique, 7, 430..489. 5 Cf. Binet, A. (1903). Avis à nos collègues. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, 3, na Il, mars, 258..259. .. Binet a été président de la société de 1901 à 1911, année de sa disparition.

nombre de commissions de travail6. C'est dans ce cadre que fut créée une commission sur les anormaux 7 dirigée par Binet; elle regroupait des noms bien connus de la politique, du barreau, de la médecine (Boncourt, Bourneville, Boyer, Voisin) et de l'enseignement (Baguer, Baldon, Dupont, Louette, Meusy). Les premières séances de cette commission avaient été consacrées à la discussion et à la rédaction d'un vœu qui devait être porté à la connaissance des pouvoirs publics. Ce vœu était que les enfants anormaux, ceux qui se montrent réfractaires aux méthodes habituelles d'enseignement, et dont la place n'est en somme ni dans un service hospitalier, ni à l'école primaire, soient soumis à un examen médico-psychologique, et deviennent, s'il y a lieu, l'objet d'une organisation pédagogique spéciale. À la demande de Binet, la Commission des anormaux s'est ensuite occupée de réaliser un vaste plan de recherches de manière à établir scientifiquement quelles sont les différences corporelles et mentales qui séparent l'enfant normal et l'enfant anormal. Une première étude, réalisée sous le patronage de Binet, porta sur un essai de céphalométrie chez les enfants idiots8. Cette Commission sur les anormaux fut suivie de manière assidue par les collaborateurs de Binet et fut reconnue au niveau ministériel puisque, organisant une commission analogue, le ministre de l'Instruction publique nomma quatre personnalités de la Société libre pour l'étude psychoJogique de l'enfant pour venir siéger dans la nouvelle commission ministérielle: Baguer, Binet, Lacabe et Malapert. L'arrêté du 4 octobre 1904 de Joseph Chaumié (1849-1919), alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts, avait pour objet l'étude de l'instruction des enfants anormaux. Dans cet arrêté, il était spécifié la mise en place d'une commission interministérielle, qui comprenait des spécialistes de l'enfance anormale, des représentants du ministère de l'intérieur et des représentants de l'instruction publique.

6

Cf. Binet, A. (1904a). Nos commissions de travail. Bulletin de la Société Libre pour
de l'Enfant,

7

l'Étude Psychologique

Cf. Binet, A. (1904b). Commission des anormaux. Bulletin de la Société Libre pour

4, n° 14,janvier,

337-346.

l'Étude Psychologique de l'Enfant, 4, n° 15, mars, 406-408. - Binet, A. (1904c). Sommaire des travaux en cours à la Société de psychologie de l'enfant. L'Année Psychologique, 10, 116-130. 8 Boyer, M. (1904). Essai de céphalométrie chez les enfants idiots. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, 4, n° 15,408-412. - Binet, A. (1904d). Les frontières anthropométriques des anormaux. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, 4, n° 16, mai, 431-438.

VI

Cette commission fut créée sous la présidence de Léon Bourgeois (18511925). Voici le texte de l'arrêté9 :
« Le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, Vu la loi du 28 mars 1882 (art. 4) Arrête: Art. 1er.- Une commission est instituée à l'effet d'étudier les conditions dans lesquelles les prescriptions de la loi du 28 mars 1882 sur l'obligation scolaire pourraient être appliquées aux enfants anormaux des deux sexes (aveugles, sourds-muets, arriérés, etc...). Art. 2. - Sont nommés membres de cette commission MM. Léon Bourgeois, député, ancien président du Conseil, ancien ministre de l'instruction publique, président. Baguer, directeur de l'Institut départemental des sourds-muets d'Asnières. Bédorez, directeur de l'enseignement primaire de la Seine. Binet, directeur du laboratoire d'études psychologiques à la Sorbonne. Boumeville, docteur, membre du conseil supérieur de l'Assistance publique. Bruman, conseiller d'État, directeur de l'administration départementale et communale au ministère de l'Intérieur. Charlot Marcel, inspecteur général de l'Instruction publique. Cohen Jacques, docteur en droit, chef adjoint du cabinet du ministre de l'Intérieur et des Cultes. Collignon, directeur de l'Institution nationale des sourds-muets. Gasquet, directeur de l'Enseignement primaire au ministère de l'Instruction publique. Jost, inspecteur général honoraire de l'Instruction publique. Lacabe, inspecteur primaire à Paris. Malapert, professeur de philosophie au Lycée Louis-le-Grand. Mesureur, directeur de l'administration générale de l'Assistance publique à Paris. Monod Henri, directeur de l'Assistance et de l'Hygiène publiques au ministère de l'Intérieur. Pissard, inspecteur général des services administratifs au ministère de l'Intérieur. Robin, directeur de l'Institution nationale des jeunes aveugles à Paris. Saint-Sauveur (de), chef du bureau des Établissements de bienfaisance au ministère de l'Intérieur. Strauss, sénateur, membre du conseil supérieur de l'Assistance publique. MelleStupuy, directrice d'École enfantine, à Paris. Gauraud Docteur Jean, chargé de mission, secrétaire.
Fait à Paris, le 4 octobre 1904. Signé: 1. Chaumié. »

9

Voir le texte complet de cet arrêté pp. 35-36: Vial, M., & Hugon, M.A. (1998). La
Bourgeois (1904-1905). Paris: CTNERHI.

commission

VII

Cet arrêté faisait suite à un rapport écrit par un inspecteur général de l'Instruction primaire, Marcel Charlot, sur l'éducation des enfants anormaux (voir annexe I le rapport de Charlot). L'idée du gouvernement était de donner une instruction et une formation aux arriérés perfectib les, les enfants trop atteints (les anormaux médicaux) devant rester dans les asiles hospitaliers dépendant de l'Assistance publique. Les deux

premières séances de la commission plénière eurent lieu les 1er et 15
décembre 19041°. Binet avait fait référence pour la première fois à l'existence de cette commission dans les Bulletins de la Société libre pour l'Étude psychologique de l'Enfant en novembre 1904 où il invitait ses collègues à lui communiquer des documents sur les enfants anormauxll. Mais l'essentiel du travail va être confié à des sous-commissions. C'est au cours de la séance du 15 décembre que la commission prend la réso lution de réaliser, sous l'instigation de Binetl2 lui-même, une statistique des
10 Cf. Binet, A. (1905a). Nos commissions d'étude. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, 5, n° 20,janvier, 557-559. Il Voici le texte d'annonce [Binet, A. (1904e). Avis: La commission ministérielle pour les anormaux. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, 4, n° 18, novembre, 506] : «Nous sommes heureux de porter à la connaissance de nos collègues une décision ministérielle toute récente, qui est la preuve que les questions auxquelles notre Société travaille présentent un haut intérêt pratique, ci qui est la preuve aussi que les efforts faits par notre Société pour faire aboutir d'importantes réformes n'ont pas été inutiles. » « Il s'agit de l'organisation d'un nouvel enseignement public, consacré à ces enfants, dits anormaux, qui ne trouvent leur place ni dans les écoles primaires, dont ils troublent la discipline et l'enseignement, ni dans les services hospitaliers, et, auxquels cependant l'Etat doit l'instruction. » « Tout récemment, notre Commission des anormaux, après avoir formulé un vœu, qui a été ratifié par une de nos assemblées mensuelles, et qui avait trait à la création d'écoles spéciales pour anormaux, a chargé trois de ses membres de faire auprès des pouvoirs publics les démarches nécessaires pour la conquête d'une solution pratique. » « C'est donc avec une profonde satisfaction que nous enregistrons le décret par lequel M. Chaumié vient d'organiser une Commission chargée d'étudier la question des enfants anormaux. » « Cette Commission, dont la présidence est offerte à M. Bourgeois, ancien président du Conseil, compte parmi ses membres quatre de nos collègues, IvRv1.Baguer, Binet, Lacabe et Malapert. » « Nous invitons tous nos collègues qui auraient réuni des documents ou des observations utiles, concernant les enfants anormaux, à les communiquer soit au Secrétaire général de notre Société, M. Boitel, soit à l'un des membres précités de la Commission ministérielle. » « Nous tiendrons le Bulletin exactement au courant des travaux de la Commission. » 12 Binet, A. (1905b). Le problème des enfants anormaux. Revue des Revues, 308-325. Voir p. 316, note. Voir aussi Binet, A. (1905a). Nos commissions d'étude. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, 5, n° 20, janvier, 557-559. « La Commission cr ministérielle d'étude sur les enfants anormaux et arriérés s'est réunie deux fois, le 1 décembre et le 15 décembre, au Ministère de l'Instruction publique, sous la présidence de M.

VIII

enfants arriérés et anormaux en France. Cette statistique fut étab lie à partir d'un questionnaire13 dont l'élaboration prendra un certain temps. Binet, qui s'opposait à la classification14 établie par Bourneville, présentera à la commission en janvier 1905 une note sur la distinction à faire entre l'enfant normal et l'arriéré; pour lui, les enfants peuvent être arriérés soit au point de vue de l'intelligence, soit au point de vue des sentiments moraux (cf. Vial & Hugon, 1998, pp. 111-112) 15. C'est le 2 février 1905 que la Commission interministérielle présidée en l'absence de Bourgeois par le sénateur Paul Strauss (18521943) charge une sous-commission pédagogique des anormaux d'étudier les mesures à prendre pour assurer les bénéfices de l'instruction aux enfants arriérés et instables. Cette sous-commission composée de MM. Baguer, Bédorez, Binet, Bourneville, M. Charlot, Jost, Lacabe, Malapert, et Mlle Stupuy eut pour secrétaire-rapporteur Alfred Binet. Binet va ainsi être un acteur important de la sous-commission pédagogique où siège un de ses ennemis le médecin-psychiatre Désiré-Magloire Bourneville (1840-1909) qui se battait depuis longtemps déjà pour la création de classes spéciales pour les enfants arriérés. Très rapidement, Binet va être confronté aux idées de Bourneville et à la question de ce qu'est un arriéré. Cette sous-commission tiendra 5 séances au Ministère de l'Instruction
Léon Bourgeois. Dans ces deux premières séances, d'importantes résolutions ont été prises. Il a été décidé que la Commission commencerait ses travaux par une statistique des enfants arriérés et anormaux qui existent actuellement en France. Cette statistique sera obtenue au moyen d'une enquête par questionnaires adressés notamment aux instituteurs. La confection de ce questionnaire a été confiée à une sous-commission, composée de MM. Baguer, Binet, Boumeville et Robin. La Commission a décidé, en principe, que les seuls anormaux et arriérés de l'intelligence et des sentiments moraux seraient portés sur les tables de l'enquête; elle a par conséquent éliminé les enfants qu'on appelle d'ordinaire et assez improprement des arriérés pédagogiques, et qui ne sont point des arriérés, mais tout simplement des ignorants par suite de fréquentation insuffisante de l'école. Ces enfants sont des normaux et doivent être maintenus dans les écoles ordinaires et normales. » (p. 558-559). 13 Le questionnaire, écrit Binet, « établit une classification intéressante parmi les anormaux; ceux-ci sont répartis en cinq groupes: 1° les aveugles; 2° les sourds-muets; 3° les anormaux médicaux; 4° les arriérés de l'intelligence; 5° les (nstables. (...) La distinction entre les trois dernières catégories ne manque pas de difficultés. » cf. Binet, A. (1905c). Commission ministérielle des anormaux. Bulletin de la Société Libre pour l'Étude Psychologique de l'Enfant, n° 22, mars-avril, 616. 14 1 Idiotie complète absolue ou du premier degré; 2° Idiotie profonde ou du second degré; °

3° Imbécillité proprement dite; 4° Imbécillité légère ou arriération intellectuelle; 5° Instabilité mentale; 6° Imbécillité morale. Voir pour une critique des classifications de l'époque dont celle de Boumeville: Binet, A., & Simon, Th. (1905a). Sur la nécessité d'établir un diagnostic scientifique des états inférieurs de l'intelligence. L'Année Psychologique, Il, 164-190. 15 Vial, M., & Hugon, M.A. (1998). La commission Bourgeois (1904-1905). Paris: CTNERHI.

IX

publique et au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne. Entre temps, elle a visité en groupe l'école d'arriérés de la Salpêtrière (service du Dr Voisin), l'établissement privé d'Eaubonne (dirigé par M. Langlois) et le service du Docteur Bourneville à Bicêtre, où Jost, Binet et Lacabe ont étudié spécialement, dans la grande école de l'hospice de Bicêtre, les méthodes pédagogiques en usage. La tâche est difficile comme en témoigne la lettre que Binet écrit à son ami Édouard Claparède le 14 mars 1905 (Arch. de la Bibliothèque de l'Université de Genève) :

Laboratoire de Psychologie Physiologique de la Sorbonne Direction
Mon cher Ami,

Meudon 14 mars 1905 (. ..) Je viens vous donner des nouvelles de notre Commission des anormaux. Elle a voté une statistique, qui est en ce moment en train, et où on demande le nombre des sourds-muets, aveugles, anormaux médicaux, arriérés et instables. Sur ma proposition, la Commission s'est scindée en deux voies Commissions dont l'une s'occupe des Ecoles de Perfectionnement, où l'on mettra les arriérés les moins atteints, les débiles, et l'autre s'occupe des Asiles-Ecoles, pour les idiots et les imbéciles. La première sous-commission a décidé que les écoles autonomes avec demi-pensionnat sont ce qu'il y a de mieux, qu'il faut
pourtant des internats

-

- que

les maîtres doivent subir une préparation

spéciale

que les enfants avant d'entrer dans les Ecoles de perfectionnement subiront l'examen d'un inspecteur, d'un médecin et d'un directeur d'école. On discute maintenant les méthodes pédagogiques et on organisera des comités de patronage pour les suivre, ces élèves, au sortir de l'école. D'autre part, nous nous demandons à quoi serviront les Asiles-Écoles pour idiots et imbéciles. C'est la bouteille à l'encre. On ne s'entend point sur les définitions. Puis les médecins ne veulent pas dire ce que sont les enfants qu'ils reçoivent et on ne sait pas, scientifiquement, dans quelle mesure ceux-ci sont améliorés. Je rencontre des résistances de toutes sortes. Je fais un travail pour la
définition précise des degrés de dégénérescence

une étude sur 100 anormaux d'écoles

que la distinction entre le normal et l'anormalfut connue, précisée, de manière à éviter les gaffes (...)
Cordialement,

- J'ai à faire par-dessus

- et, d'autre

part, j'ai commencé

la tête. Je voudrais

A.Binet

x

Le rapport de la sous-commission pédagogique fut présenté par Binet en avril 1905 (voir Vial & Hugon, 1998, pp. 245-263). Voici les conclusions auxquelles cette sous-commission a abouti (ibid., pp. 261263):
1° Il sera établi pour l'éducation des enfants arriérés et instables, des classes spéciales annexées aux écoles ordinaires, des écoles autonomes avec demi-pensionnat, des écoles autonomes avec internat. Ces établissements porteront le titre générique d'écoles de perfectionnement. 2° Chacun des trois types d'établissement signalés ci-dessus répond à un besoin spécial, et trouvera son application dans des cas particuliers; d'une manière générale, l'école autonome avec demi-pensionnat est le type d'établissement qui réunit le plus grand nombre d'avantages. 3° L'élimination d'un enfant de l'école ordinaire et son admissibilité dans une école de perfectionnement seront prononcées par une Commission composée d'un inspecteur primaire, d'un médecin et d'un directeur d'éco le spéciale qui procéderont à l'examen médical et pédagogique de chaque enfant, sur la demande des familles, des instituteurs, des inspecteurs ou des médecins d'asile-école. 4 ° Les parents et l'instituteur de l'enfant seront convoqués devant la Commission afin de lui fournir tous renseignements utiles. 5° Dans les cas où les parents feraient opposition à ce qu'un enfant, que la Commission élimine de l'école ordinaire, fût placé dans une école de perfectionnement, ils resteront libres de lui faire donner l'instruction, soit chez eux, soit dans un établissement privé. 6° Les maîtres des écoles de perfectionnement feront partie du personnel de l'enseignement primaire public. 7° Ils seront nommés comme titulaires et suppléants après une préparation spéciale (comprenant l'assiduité à des cours, un stage dans les écoles de perfectionnement, et un examen). go Ils recevront outre le traitement de leur classe, une indemnité qui ne leur sera due que pendant le temps où ils exerceront leurs fonctions dans les écoles spéciales. Ils conserveront le droit de demander leur retour dans les écoles ordinaires. 9° Les autorités scolaires locales décideront dans quelle mesure il faut adopter dans les écoles d'anormaux la co-éducation des sexes et dans quelle proportion le personnel enseignant doit être féminin. 10° Si les élèves d'une école n'atteignent pas le nombre de douze, on pourra ne former qu'une seule classe, les élèves pouvant être réunis dans une même classe ne dépasseront pas le nombre de quinze. Il ° En dehors des dimanches, il y aura classe tous les jours sans exception. 12° L'école sera ouverte de g heures du matin à 6 heures du soir. L'horaire d'une journée comprend trois récréations d'une demi-heure chacune, à 9 heures et demie, à 2 heures et demie, à 4 heures, plus une interruption de classe de Il heures et demie à 1 heure de l'après-midi. 13° Une collation légère sera servie aux enfants à 9 heures et demie. 14° Dans les classes, toute étude exigeant une application de l'intelligence ne se prolongera pas au-delà d'une demi-heure. XI

15° Les enfants arriérés seront admis dans les écoles de perfectionnement à partir de 6 ans ; ils pourront y être retenus jusqu'à 16 ans. 16° La matière de l'enseignement sera celle de l'école ordinaire, avec les simplifications qui seront jugées nécessaires; on fera l'emploi le plus large des exercices concrets qui parlent aux sens, qui éveillent le jugement. On insistera spécialement sur les exercices suivants: le chant et la musique, les cours d'orthophonie, la gymnastique expurgée des exercices d'athlétisme, les jeux scolaires, le travail manuel, les leçons de vie pratique. 17° À 13 ans, les enfants qui, après examen individuel, seront jugés incapables d'être rendus au milieu ordinaire pour y apprendre un métier, seront dirigés vers les internats de perfectionnement, pour y faire, dans la mesure du possible, un travail d'apprentissage jusqu'à l'âge de 16 ans. 18° Un examen médical de chaque élève sera fait tous les six mois. Chaque enfant sera mesuré (taille, poids, capacité vitale, force musculaire) régulièrement tous les trois mois, et le médecin attirera l'attention des instituteurs sur ses défauts physiques, ses anomalies de développement. 19° Le médecin surveillera avec soin la propreté corporelle des enfants; il se préoccupera d'organiser un service de bains et de douches. 20° Un inspecteur de l'instruction publique se rendra compte des progrès scolaires de chaque enfant. II veillera à ce que ceux qui sont suffisamment améliorés soient rendus à l'École ordinaire. 21 ° Chaque enfant sera muni d'un livret scolaire individuel qui contiendra le tableau de ses connaissances à son entrée à l'école et au moment des diverses inspections: ce livret renfermera en outre des notes pédagogiques sur le caractère de l'enfant, ses aptitudes et son histoire à l'école. 22° Des Comités de patronage, formés par des instituteurs, des médecins, des industriels, des commerçants, des artisans aideront au classement des arriérés dans la société et exerceront sur eux, pendant leur existence postscolaire, une tutelle discrète et amicale. 23 ° La Commission ministérielle nommera une sous-commission chargée d'étudier les meilleures méthodes pratiques pour reconnaître les enfants anormaux des écoles et établir parmi eux des catégories. Cette sous-commission rédigera un guide scientifique destiné à faciliter ultérieurement le travail des Commissions d'examen.

Les conclusions de la Commission (interministérielle) plénière seront publiées, avec quelques changements notables, en janvier 190616. Dans l'une de ses conclusions, la commission Bourgeois avait émis le vœu que le Ministre charge une personne compétente de rédiger «un guide scientifique destiné à faciliter ultérieurement le travail des commissions d'examen qui auront à se prononcer sur la débilité mentale des enfants (prop. n° 24). » À la suite de ces travaux, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés le 13 juin 1907. C'est à cette époque
16 Pour une analyse Cf. Vial, M., & Hugon, M.A. (1998). La commission 1905). Paris: CTNERHI. Bourgeois (1904-

XII

que paraît l'ouvrage de Binet et Simon sur les enfants anormaux avec une préface de Léon Bourgeois. Une analyse du livre sur Les enfants anormaux (1907)17 Ce livre, nous dit, dans la lettre-préface, M. Léon Bourgeois, a été écrit sur la demande d'une commission instituée, en 1904, par le ministre de l'Instruction publique pour « l'étude des conditions dans lesquelles il devait être pourvu à l'éducation des enfants anormaux». Le groupe d'anormaux dont il s'agit ici laisse en dehors les sujets profondément atteints au point de vue psychique (idiots, imbéciles, épileptiques à crises fréquentes évoluant vers la démence) dont la place est à l'asile, et se limite aux enfants atteints de débilité mentale simple qui, bien qu'éducables, ne tirent de l'enseignement donné dans les écoles ordinaires qu'un bénéfice insuffisant et dont la présence gêne souvent le fonctionnement des classes d'enfants normaux où, faute de mieux, on les place jusqu'ici. Le premier chapitre (pp. 1-15) est constitué d'un avant-propos concernant les préoccupations sociales du temps présent (pp. 1-6), quelques définitions (pp. 6-10), et un peu de statistique (pp. 10-15). Binet et Simon soulignent la nécessité d'avoir un enseignement sur mesure (p. 4), ce mouvement devrait aboutir à une amélioration du plus grand nombre qui commence aujourd'hui par l'éducation des anormaux (p. 4). Ils soulignent en ce sens la ténacité de Bourneville qui n'a malheureusement abouti à aucun résultat jusqu'à présent malgré le soutien de nombreux médecins et philanthropes. « C'est seulement en 1904 » (p. 6) que les pouvoirs publics sont sortis de leur indifférence en nommant une commission de travail. Mais qu'est-ce donc que les enfants anormaux, et pourquoi les pouvoirs publics doivent-ils s'intéresser à leur éducation? Les enfants anormaux forment un groupe hétérogène qui «par leur organisation physique et intellectueJle (. ..) sont rendus incapables de profiter des méthodes ordinaires d'instruction et d'éducation qui sont en usage dans les écoles publiques. Les types les plus francs sont constitués par les sourds-muets, les aveugles, les épileptiques, les idiots, les imbéciles, les débiles, les instables, etc. » (pp.
17

Les Enfants

anormaux.

Guide pour l'admission

des enfants anormaux

dans les classes de

perfectionnement, par BINET (Alfred) et Simon (Dr Th.). [Avec une préface de Léon Bourgeois], 1 vol., XII + 211 pp. in-12. Paris, Armand Colin, 1907.

XIII

6-7). La nouvelle 10i ne va s'occuper que des enfants qui ne sont actuellement pas dans des écoles spéciales comme les idiots légers, les imbéciles et les débiles qui encombrent les écoles normales. « Le renvoi à l'hôpital de ces enfants n'est ni possible ni souhaitable; ces enfants anormaux ne sont pas tous assez gravement atteints pour mériter l'internement» (p. 9). « Ainsi les enfants anormaux et arriérés sont des enfants dont l'école ordinaire et l'hôpital ne veulent pas; l'école les trouve trop peu normaux, l'hôpital ne les trouve pas assez malades. Il faut faire pour eux l'essai des écoles et classes spéciales. » (p. 10) Ces enfants sont légion. Même si les statistiques publiées jusqu'à ce jour ne sont pas aussi précises qu'on pourrait le souhaiter, on peut estimer qu'il existe 4 à 5 % d'enfants dans ce cas. La grande variation des chiffres est

due à plusieurs causes: 10 variations importantes entre les écoles ellesmêmes; 20 définition de l'enfant arriéré trop vague; 30 définition de l'enfant instable sujette à une mauvaise interprétation. Binet et Simon terminent ce chapitre introductif en relatant le contexte qui les a amené à s'occuper de cette question. Le second chapitre (pp. 17-52) rapporte quelques traits de la psychologie des anormaux. Le groupe d'anormaux dont il s'agit ici laisse en dehors les sujets profondément atteints au point de vue psychique (idiots, imbéciles, épileptiques à crises fréquentes évoluant vers la démence) dont la place est à l'asile, et se limite aux enfants atteints de débilité mentale simple qui, bien qu'éducables, ne tirent de l'enseignement donné dans les éco les ordinaires qu'un bénéfice insuffisant et dont la présence gêne souvent le fonctionnement des classes d'enfants normaux où, faute de mieux, on les place jusqu'ici. La caractéristique psychologique de ces anormaux ne consiste pas à proprement parler dans un simple retard du développement intellectuel. Il serait inexact de considérer l'anormal comme un normal « ralenti ou arrêté dans un moment de son évolution» (p. 18). Son développement intellectuel est surtout inégal. Pour certaines facultés, il peut être au niveau des enfants de son âge, tandis que pour d'autres il est nettement au-dessous. Souvent aussi à l'insuffisance du développement intellectuel s'ajoutent des troubles mentaux particuliers, à cachet nettement pathologique, qui, dans une certaine mesure, font de l'anormal un malade. En résumé, Binet et Simon sont d'avis que « l'enfant anormal présente le plus souvent les trois caractères suivants: 1 un retard de développement; 20 ce retard accusé
0

spécialement

dans certaines facultés;

30 parfois un trouble particulier,

à

XIV

cachet pathologique, des facultés mentales» (p. 21). Les enfants anormaux se répartissent en trois groupes (p. 24) : les arriérés, les instables et les mixtes, à la fois arriérés et instables. Les arriérés ont une psychologie différente de celle des instables. Les mixtes participent naturellement des caractères des deux groupes. Les données dont se servent les auteurs dans leur étude de la psychologie des anormaux proviennent des réponses faites à un questionnaire envoyé à différents maîtres d'école et d'expériences personnelles. Des renseignements fournis par les maîtres il résulte qu'au point de vue moral, l'arriéré est souvent « un sympathique; il l'est même en raison de son degré d'arriération» (p. 31) ; tandis que l'instable est turbulent, bavard, peu susceptible d'être influencé par les récompenses ou les punitions, et, dans bien des cas, menteur, méchant, brutal (pp. 33 sq.). Au point de vue intellectuel, les instables sont supérieurs aux arriérés 18,comme il est facile de le prévoir, mais inférieurs aux normaux. On n'en rencontre aucun dans le cours supérieur et, dans l'ensemble, leur retard est d'un an en moyenne (p. 27). Les arriérés sont mal doués au point de vue de la fonction verbale, ils n'ont aucune aptitude pour la rédaction. Ils réussissent au contraire assez bien parfois en gymnastique, en dessin, en écriture et en lecture. Ce qui domine chez eux, c'est «l'intelligence des sens et des perceptions concrètes et l'aptitude aux mouvements» (p. 39). Les expériences personnelles de Binet et Simon, réalisées au laboratoire de la rue Grangeaux-Belles à Paris, ont consisté dans l'examen de 12 débiles au moyen de tests simples et rapides (p. 40 sq.) mis au point en 190519.Ces expériences montrent que les 12 débiles présentent une mémoire des images égale à celle de 12 enfants normaux et, par contre, une mémoire des phrases notablement inférieure. De tous ces faits il ressort que « l'atelier doit, dans l'enseignement des anormaux, devenir un lieu d'instruction plus important que la classe» (p. 48), en principe bien entendu et sous réserve des dispositions particulières qui peuvent exister chez certains sujets. Le troisième chapitre (pp. 53-124), concerne l'examen pédagogique des anormaux d'école. « Il nous a semblé que le choix des anormaux réclame trois ordres de compétences: des pédagogues, des
18

« Nous considérons

comme

arriéré de l'intelligence

celui qui est en retard de trois ans»

(p. 25). 19 Binet, A., & Simon, Th. (1905). Méthodes nouvelles pour le diagnostic du niveau
intellectuel des anormaux. L'Année Psychologique, 11, 191-244. Article republié en facsimilé in A. Binet & Th. Simon (2004). L'élaboration du premier test d'intelligence (Œuvres choisies II, pp. 191-244). Paris: L'Harmattan.

xv

médecins, des psychologues» (p. 56). Dans la pratique comment seront recrutés les élèves des écoles de perfectionnement? Tout d'abord les instituteurs devront dresser une liste des enfants de leur classe qui leur paraissent suspects d'arriération, en se fondant sur le principe du retard des enfants dans leurs études (p. 63), principe qui, bien que n'étant pas inattaquable, comme on l'a vu plus haut, paraît être cependant le meilleur dont nous disposions au point de vue pratique. Comme toujours l'appréciation individuelle se montrera variable. En tout cas les expériences faites jusqu'ici ne donnent que des résultats peu concordants, puisque suivant les écoles le chiffre des anormaux varie de 0,20 % à 10 % (p. 68). Binet et Simon ont raison d'être prudents et de ne considérer les chiffres ainsi obtenus que comme provisoires. Une fois muni de tous les renseignements que l'instituteur et le directeur d'école peuvent lui fournir, l'inspecteur primaire examinera lui-même l'enfant, et, après avoir demandé l'avis du médecin et du directeur d'école spéciale dont il se fait assister, prendra une décision. « L'inspecteur primaire doit représenter, dans l'examen pédagogique, une force de contrôle» (p. 74). L'inspecteur devra apprécier le retard scolaire de l'élève en se basant sur le témoignage des maîtres, le relevé des notes de l'élève, l'examen de son cahier de classe, l'observation de l'attitude de l'enfant, de sa physionomie, etc., et surtout le contrôle précis et personnel qu'il vient de faire (p. 96). Mais, dans d'autres cas, une recherche complémentaire s'impose. « On se dit que l'instruction n'est pas tout, que certains enfants qui ont de la peine à s'assimiler les connaissances de l' école, par inaptitude, ou par distraction, molesse, paresse, peuvent cependant être intelligents. C'est l'intelligence de ces enfants qu'on voudrait connaître, et pour cela il faut leur poser des questions d'intelligence. Nous proposons aux inspecteurs primaires un dernier examen, un examen psychologique» (p. 97). C'est dans cette dernière partie du chapitre que Binet et Simon proposent un petit test pour des enfants de sept, neuf et onze ans (p. 98). «Nous offrons l'examen psychologique comme un moyen de réhabiliter l'enfant qui présente un retard scolaire accentué. C'est là sa seule utilité. Jamais, dans aucun cas, cet examen ne peut servir à déclarer arriéré un enfant régulier dans ses études» (p. 103). Les écoles d'anormaux doivent être réservées aux anormaux perfectib les; de ce fait une distinction est à faire entre les enfants idiots20 (p. 111), imbéciles21 (p. 112), débiles22 (p. 113). « À coup
20 « Est idiot tout enfant qui n'arrive pas à communiquer par la parole avec ses semblables, c'est-à-dire qui ne peut ni exprimer verbalement sa pensée ni comprendre la pensée

XVI

sûr, l'idiot est pour l'hospice. À coup sûr, le débile est pour l'école. Reste l'imbécile, au sujet duquel on peut hésiter. Du moment que l'imbécile ne peut apprendre ni à lire ni à écrire, sa place n'est qu'à l'atelier» (p. 113). Il faut absolument suivre une marche rigoureuse dans le recrutement des anormaux sans oublier cependant l'examen médical indispensable. Le quatrième chapitre (pp. 125-168) concerne ainsi l'examen médical des anormaux. Le rôle du médecin doit se borner « à différencier parmi les anormaux choisis par le personnel d'enseignement, certains types et à prescrire certaines mesures soit d'admission, soit de conduite» (p. 126). En aucun cas il ne doit faire l'office de pédagogue, pour lequel il ne possède pas la compétence nécessaire. Le médecin, selon Binet et Simon, « n'a pas plus de notion à ce sujet que toute autre personne. Qu'un médecin cherche à retrouver un débile parmi des normaux, et il verra combien peu il est préparé à cette sélection». En effet, l'examen anatomique, l'étude des stigmates de dégénérescence ne lui peuvent fournir qu'une vérité de groupe inutilisable pour le diagnostic individuel. Pourtant, le médecin aura son rôle dans les « classes de perfectionnement». Il aura à se demander « si parmi tous ces enfants qui ne suivent pas le programme ordinaire d'études, il n'existe pas, non des dégénérés proprement dits, mais des malades. Puis, parmi les anormaux avérés, ne peut-on en reconnaître quelques-uns qui réclament un traitement médical plutôt qu'une discipline pédagogique. Exemple: les myxœdémateux. Enfin, l'enfant n'a-t-il pas, en même temps que son arriération, telle autre maladie qui la complique. Exemple: Epilepsie» (p. 146). À la fin du chapitre, Binet et Simon en arrivent à proposer une fiche médicale qui servira, non pas à refuser l'admission d'un enfant, mais à donner des indications afin de préciser le sens des efforts de la pédagogie. Nous arrivons enfin au cinquième chapitre (pp. 169-211), le dernier de l'ouvrage, qui traite du rendement scolaire et social des écoles
verbalement exprimée par d'autres, alors que ni un trouble de l'audition, ni un trouble des organes phonateurs n'expliquent cette pseudo-aphasie, qui èst due entièrement à une déficience intellectuelle. » (p. 111) 21 «Est imbécile tout enfant qui n'arrive pas à communiquer par écrit avec ses semblables, c'est-à-dire qui ne peut pas exprimer sa pensée par l'écriture, ni lire l'écriture ou l'imprimé, ou plus exactement comprendre ce qu'il lit, alors qu'aucun trouble de la vision ou aucune paralysie motrice du bras n'expliquent la non-acquisition de cette forme du langage, défaut d'acquisition qui est dû à une déficience intellectuelle. » (p. 112)
22

«Est débile tout enfant qui sait communiquer avec ses semblables par la parole et par

écrit, mais qui montre un retard de deux ans ou de trois ans (suivant les distinctions indiquées plus haut) dans le cours de ses études, sans que ce retard soit dû à une insuffisance de scolarité. » (p. 113)

XVII

et classes d'anormaux. Si ingénieux que soient les tests inventés pour l'examen des enfants normaux, si méthodique que soit leur recrutement, tout cet appareil scientifique n'a de valeur qu'autant que l'on a la certitude que les écoles de perfectionnement rendront à la société des sujets normaux ou du moins très améliorés, beaucoup plus améliorés que n'aurait fait l'école ordinaire. Apprendre à lire et à écrire à un imbécile et surtout apprendre à marcher, à s'habiller, à être propre à un idiot, cela nécessite un établissement spécial. La situation est nette pour ces anormaux d'hospice. Elle l'est beaucoup moins pour les simples débiles. Actuellement ces sujets vont à l'école ordinaire, en sortent sans avoir appris grand chose (même s'ils ont progressé) et s'adonnent à quelque métier manuel très simple qui leur permet à peu près de gagner leur vie. Ce n'est pas brillant, mais fera-t-on beaucoup mieux avec les écoles de perfectionnement? Si oui, il n'y a pas à hésiter, la société doit immédiatement fonder ces écoles et ne reculer devant aucun sacrifice. Si non, elle aura le droit d'hésiter. Binet et Simon ont donc raison de se demander combien d'anormaux sont pourvus d'une profession, quand ils sortent des écoles spéciales? Combien d'anormaux pourvus d'une profession, quand ils ne sortent pas des écoles spéciales? En effet tout est là et de la réponse à cette double question doit dépendre le sort des écoles de perfectionnement. Binet et Simon posent bien la question, mais ils ne donnent pas la réponse. Ils ont la franchise de reconnaître que les statistiques très réduites dont ils disposent ne fournissent pas un pourcentage fiable. « D'où nous conclurons d'une manière générale qu'il est essentiel que les écoles et classes spéciales amènent plus de la moitié de leurs élèves arriérés au niveau du cours moyen et améliorent plus de la moitié de leurs instables, si elles veulent rendre des services supérieurs à ceux des écoles ordinaires» (p. 200). Or, il semble bien, comme le disent les auteurs en terminant, que nous soyons obligés de compter à ce sujet uniquement sur l'expérience de l'avenir. Conclusion Comme le note Michel Huteau23 (p. 44) « plusieurs classes de perfectionnement ont commencé à fonctionner à titre expérimental avant la promulgation de la loi. La première a été ouverte à Paris en janvier
Huteau, M. (2005). La réception de l'échelle métrique de l'intelligence en Franèe. ln S. Nicolas & B. Andrieu (Eds.), La mesure de l'intelligence (p. 44). Paris: L'Harmattan.
23

XVIII

1907 dans le quartier des Batignolles. Fin 1907, 7 classes, 5 dans la seine et deux à Bordeaux, accueillaient des élèves. » Il est curieux que Binet et Simon n'aient pas présenté en détail leur échelle métrique dans l'ouvrage de 1907 et qu'il n'y pas une partie proprement psychologique qui y soit annexée. Peut-être que Binet et Simon avaient alors conscience des limites de leurs premières épreuves, c'est d'ailleurs l'année suivante (1908) que la seconde version24 de l'échelle métrique de l'intelligence sera publiée dans L'Année Psychologique. La loi du 15 avril 1909 crée les classes et les écoles de perfectionnement destinées aux arriérés. Comme le notent Vial et Rugon (1998, p. 304), les questions non résolues en 1904-1905 ne le seront pas davantage dans la 10i de 1909. Quel est le type d'arriérés à recruter? Binet et Simon souhaitaient que ce soient les débiles légers; Bourneville et les médecins les arriérés plus gravement atteints. Quels sont les types de méthodes à employer? Binet et Simon souhaitaient une procédure en trois temps avec un examen psychologique standardisé; Bourneville et les médecins des procédures cliniques classiques ou aidées de questionnaires médicaux. L'opposition entre psychologues et médecins étaient manifestes, mais rien ne fut réglé par la loi.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» Institut de psychologie - Université de Paris V - René Descartes. Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581
71, avenue Edouard Vaillant

- 92774

Boulogne-Billancourt

Cedex.

24

Binet, A., & Simon, L'Année Psychologique, forme d'ouvrage: Binet, l'enfant (Œuvres choisies

Th. (1908). Le développement de l'intelligence chez les enfants. 14, 1-94. - Cet article a récemment été réédité en fac-similé sous A., & Simon, Th. (2004). Le développement de l'intelligence chez III) (1908). Paris: L'Harmattan.

XIX

ANNEXE

125

« À la suite d'une mission confiée au docteur Gauraud relative à la situation des enfants arriérés ou anormaux à l'étranger, et dont les résultats l'avaient vivement intéressé, M. Chaumié a chargé M. Marcel Charlot, Inspecteur général de l'instruction publique, de lui fournir un rapport sur la situation au point de vue scolaire des anormaux physiques, intellectuels ou moraux. » Voici le rapport de M. Marcel Charlot (EXTRAITS) Paris, le 30 septembre. [1904] Monsieur le ministre, La loi du 6 mars 1882 dit, dans son article 4, que « l'instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de six ans révolus à treize ans révolus ». Mais il est une catégorie d'enfants à qui, jusqu'ici, la loi n'a pas été appliquée: ce sont les sujets qui, soit au point de vue physique, soit au point de vue intellectuel ou moral, ne se trouvent pas dans des conditions normales pour recevoir l'enseignement commun. L'instituteur public ne peut accepter ni encore moins garder dans sa classe des enfants incapables de prendre part aux exercices scolaires et dont la présence retarderait la marche des études et serait une cause de désordre, parfois même de scandale. Ces éliminations s'imposent dans l'intérêt de l'immense population normale des enfants de nos écoles. Mais ce n'est pas envers celle-là seulement que l'État a des devoirs à remplir. Ses obligations ne sont pas moins strictes, elles ont même un caractère plus impérieux à l'égard des malheureux êtres d'exception: anormaux physiques, anormaux intellectuels, anormaux moraux. La société a sa part de responsabilité dans des tares qui sont, le plus souvent, le résultat de l'hérédité ou du milieu: elle doit donc prendre à sa charge la réparation ou l'atténuation de ces misères. Et ce qui est son
25

Extrait

de Vial, M., & Hugon,
(pp. 30-33).

M.A. (1998).

La commission

Bourgeois

(1904-1905).

Paris:

CTNERHI

XX

devoir est également son intérêt. Laissés à l'état de nature, les anormaux ne cesseront, pendant toute leur vie, d'être pour la collectivité, une lourde dépense. Au contraire, habilement et humainement traités par les nouvelles méthodes scientifiques, ils ne seront plus condamnés à demeurer irrémédiablement des non-valeurs sociales, des parasites onéreux et nuisibles, mais ils prendront une part, plus ou moins importante, dans le travail commun, et un certain nombre d'entre eux en viendront peut-être un jour à faire, pour la société, presque autant qu'elle aura fait pour eux. Le législateur de 1882 n'avait pas méconnu cette conséquence du principe d'obligation, puisque l'article 4 de la loi du 28 mars porte, infine, qu'un « règlement d'administration déterminera les moyens de donner l'instruction primaire aux sourds-muets et aux aveugles ». Mais ce règlement, qui reste encore à faire, n'était destiné, comme on le voit, qu'à deux catégories d'anormaux. Il laissait de côté tous ces petits êtres, d'une intelligence lente ou incomplète, qui ne peuvent sans doute s'accommoder de la discipline et des programmes appliqués dans nos écoles ordinaires, mais qui ne sauraient non plus être confondus avec les idiots et les crétins, et traités comme des incurables. Le silence de la loi scolaire à leur égard s'explique surtout par ce fait qu'il y a 22 ans, les études psycho-physiologiques n'avaient pas été poussées aussi loin qu'aujourd'hui, et tenaient moins de compte de la graduation dans le classement des anomalies intellectuelles. Or, c'est précisément l'existence constatée de toutes ces variétés dans les infirmités mentales, et la détermination de leur curabilité, qui a donné à l'État enseignant la conscience de devoirs nouveaux, et qui rend indispensable aujourd'hui l'élaboration du règlement attendu, dont les dispositions devront s'étendre à toutes les catégories d'anormaux éducables. Même en ce qui concerne les sourds-muets et les aveugles, on est resté sous l'influence de cette idée ancienne, que le soin de leur infirmité relève beaucoup plus de l'assistance que de l'éducation, et que l'intérêt de la société à leur égard doit se manifester surtout par les secours matériels ou l'hospitalisation. Quant au devoir de les instruire, l'État s'en remettait, et s'en remet encore aujourd'hui presque exclusivement à des institutions privées, dont la plupart sont congréganistes. (...) Or, bien que le nombre des sourds-muets et des aveugles en âge scolaire n'ait pu être établi d'une façon rigoureuse, on est d'accord pour reconnaître qu'il s'élève approximativement à sept mille pour les premiers XXI

et à quatre ou cinq mille pour les seconds. Ainsi, plus du tiers des sourdsmuets et près des quatre cinquièmes des aveugles sont mis, en quelque sorte, hors la loi scolaire, où est cependant inscrit, en termes formels, leur droit à l'instruction. Les arriérés intellectuels et moraux perfectibles, dont le nombre est beaucoup plus considérable que celui des aveugles et des sourds-muets (on ne l'évalue pas à moins de quarante mille), sont, au point de vue éducatif, encore plus délaissés. La situation s'aggrave chaque jour, et, chaque jour, dans les congrès d'enseignement, d'assistance, de médecine, les voix les plus autorisées pressent l'État de remplir ses obligations. Ce qu'on lui demande, ce n'est pas de supprimer ou de supplanter l'initiative privée, ni celle des départements et des communes, à laquelle on doit déjà tant de fructueux efforts, mais de la considérer simplement comme une auxiliaire dans l'accomplissement d'une tâche qu'il ne saurait décliner, et que lui seul d'ailleurs peut embrasser dans son ensemble. À quelles méthodes s'arrêtera-t-il ? Quelles classifications établira-t-il entre les anormaux éducables? Quel type d'établissement leur destinera-t-on? Comment recrutera-t-il et formera-t-il le personnel enseignant? Comment, pour les élèves sortants, ménagera-t-il la délicate et périlleuse transition entre l'école et la vie? Mais n'aura-t-il pas, au préalable, à faire le recensement, aussi rigoureux que possible, des enfants qui ont droit à une de ces éducations spéciales, et à étudier scrupuleusement les expériences tentées et les résultats obtenus dans les établissements existants ? Quoi qu'il en soit, pour préparer une telle œuvre, l'État a les éléments nécessaires: les hommes de science, les éducateurs, les praticiens auxquels il fera appel lui apporteront le concours d'un savoir, d'une expérience, d'un dévouement auquel aura été rarement fournie une plus belle occasion de servir l'humanité. Veuillez agréer, etc. Marcel CHARLOT Inspecteur général de l'enseignement primaire. « Conformément aux conclusions de ce rapport, M. Chaumié a décidé, d'accord avec le président du conseil, d'instituer une commission chargée d'étudier la question. »

XXII

Comment éduquer les anormaux?
En hommage à Guy Avanzini26

Qui est idiot? L'idiotie dans le discours aliéniste (Gateaux-Mennecier, 1989, pp. 53-90) reste dominant chez Alfred Binet notamment sous l'influence du co-auteur du livre, le psychiatre Théodore Simon. Pour Philippe Pinel (1745-1826) l'idiotisme, inné ou acquis, est une "abolition plus ou moins absolue, soit des fonctions de l'entendement soit des affections du cœur" (Pinel, an IX, pp. 166-174). Joseph Daquin (1732-1815) estime en 1804 dans La philosophie de la folie que l'absence de mouvement, sinon de partie du cerveau, altèrent les facultés du fou imbécile ou du fou crétin. L.V. Amard décrit en 1807, dans son Traité analytique de la folie, l'idiotisme selon une oblitération plus ou moins avancée de l'entendement mais aussi des facultés affectives du cœur et des fonctions animales. J. Dubuisson dans son livre des Vésanies ou maladies mentales de 1816 reprend cette idée d'abolition ou de stupeur des fonctions intellectuelles et affectives en soulignant l'intensité plus ou moins complète de l'obtusion et de l'altération des fonctions vitales. François Emmanuel Fodéré (17641835) reprend, à propos de l'idiotisme complet en 1817, ce terme d'oblitération entière ou partielle des facultés affectives et de non apparence des facultés intellectuelles. J. Etienne D. Esquirol (1772-1840) différencie dès 1818, dans le Dictionnaire des sciences médicales, demeuré et idiotisme: « L'homme en démence est privé des biens dont il était comblé, c'est un riche devenu pauvre! L'idiot, lui, a toujours été dans l'infortune et la misère ». Puis, parmi les idiots, Esquirol décompose l'idiotie et l'imbécilité (sujet moins profondément atteint).
Réédité en 1978 grâce à Georges Hahn avec une préface du pr Guy Avanzini, Pr~sident de la Société Binet Simon, et à l'amabilité de la Maison Colin qui en avait assuré en 1907 la première parution.
26

XXIII

Jacques Etienne Belhomme (1800-1880) définit l'idiotie en 1824 dans son Essai sur l'idiotie comme une absence de développement en avant du cerveau, comme les singes et les animaux, à la différence de l'intelligence qui pour le phrénologiste est d'autant plus grande que la partie antérieure du crâne est plus saillante. L'imbécillité est « un état dans lequel les facultés ne se sont développées que jusqu'à un certain point, ce qui empêche les individus qui en sont atteints de s'élever au degré de développement intellectuel auquel parviennent ceux qui, placés dans les mêmes conditions, ont le même âge, le même sexe et la même fortune)} (Belhomme, 1824, p. 12). La typologie distingue l'idiotie en cinq niveaux en fonction du sentiment de conservation et du degré d'adaptation aux actions: l'idiot complet au corps végétatif, l'idiot ravalé au-dessous de la brute et qui mange avec voracité, les trois autres divisions distinguent dans l'imbécillité, le premier qui a le sentiment de sa propre conservation, le second susceptible d'exécuter des travaux manuels et le dernier léger qui permet aux individus de rendre quelque service à la société. Achille Louis Foville (1799-1878) dans l'article Aliénation mentale du Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie Pratique publié en 1829 assimile l'idiotie à la démence dans l'oblitération et la destruction plus ou moins complète de l'intelligence. Guillaume M.A. Ferrus (1784-1861) reprend l'arrêt développemental en 1834 dans la Gazette médicale et souligne que l'idiotie « est caractérisée par cet état d'abrutissement dans lequel se trouvent les malheureux dont les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées ou qui ont subi de bonne heure un arrêt de développement dans l'organe central du système nerveux». Il distingue trois types: l'idiotisme sans amélioration intellectuelle possible, les imbéciles, être hybrides avec traces de sociabilité, l'atteinte légère connue sous le nom de fatuité. Frédéric Dubois d'AmienS' (1799-1873) admet en 1837 trois classes de la réduction des idiots à l'abrutissement automatique jusqu'à la possession d'instinct et de détermination raisonnables chez les imbéciles. Cette distinction a été critiquée par Binet et Simon, qui pensent que toutes les fonctions sont représentées chez l'arriéré. Félix Voisin (1794-1872) en 1843 étend à l'ensemble des domaines humains la définition de l'idiotie dans son livre De l'idiotie chez les enfants: l'id iotie est « cet état particulier de l'esprit dans lequel les instincts de conservation et de reproduction, les sentiments moraux et les pouvoirs intellectu,els et perceptifs ne se sont jamais manifestés ou cet état dans lequel ces XXIV

différentes virtualités de notre être, ensemble ou séparément, ne se sont qu'imparfaitement développées» (Voisin, 1843, pp. 9-10). La typologie de Voisin distingue trois sortes d'idiotie, celle complète qui réduit les individus à une vie végétative, celle moins complète d'être dangereux plus pour eux-mêmes que pour la société, celle enfin partielle, la seule éducab Ie, avec possession de l'instinct de conservation, de quelques sentiments moraux et certaines facultés intellectuelles. Édouard Seguin (1812-1880) en 1846 dans son Traitement moral, hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés ou retardés dans leur développement indique comment l'idiot est« seul avec sa sensation unique, sans rapport abstrait ni conventionnel volontaire, sans volonté intellectuelle ni morale ». Il sépare à nouveau l'idiotie et l'imbécillité dont il reconnaît l'incurabilité, de l' « arriération mentale» détaillée par une lenteur plus ou moins récupérable du développement intellectuel. Il distingue deux sortes d'idioties, la profonde qui est causée par une infirmité chronique du système nerveux, la superficielle qui est due à une affection partielle ou totale des masses nerveuses. En 1848, Louis Jean François Delasiauve (1804-1893) ne retient que les facultés supérieures comme critère de l'idiotie. En 1860 Benedict Augustin Morel (1809-1873) distingue dans son Traité théorique et pratique des maladies mentales le simple d'esprit, l'imbécile et l'idiot selon l'étendue des facultés intellectuelles et du langage. Louis Victor Marcé (1828-1864) réduit l'idiotie à un vice congénital et accidentel de l'encéphale qui arrête le développement de l'intelligence dans son Traité pratique des maladies mentales publié en 1862. Benjamin BalI (1833-1893) dans sa 43e leçon des folies morphologique - De l'idiotie et de l'imbécillité en 1880, introduit des distinctions psychiatriques entre les idiots automatiques condamnés à une vie végétative et les idiots spontanés qui possèdent des parcelles d'intelligence et manifestent une volonté propre. Les imbéciles, qui utilisent le langage et la mémoire, sont des « sujets qui, tout en restant infiniment au-dessous de la moyenne, possèdent quelques capacités» (BalI, 1880, p. 817) ; si l'idiotie est un « arrêt de développement» (BalI, 1880, p. 818), la question reste de savoir s'il est « nécessaire d'établir le diagnostic de l'idiotie» (BalI, 1880, p. 827) faute d'une éducation possible. En se référant aux enfants plus âgés de la Colonie de Vaucluse, celle-là même de Théodore Simon, la possibilité de «jeter une sonde dans leur intelligence» repose sur «un interrogatoire gradué dans lequel on XXV

s'élève progressivement des connaissances les plus élémentaires à des notions plus compliquées» (BalI, 1880, p. 828) ; si seuls les imbéciles réussissent, ce qui les distinguent effectivement des véritables idiots, la recherche des aptitudes, Binet et Simon s'en souviendront, s'effectue à partir du degré d'instruction et de connaissance plutôt qu'à partir, comme nous le verrons dans le guide de 1894 de Bourneville, d'items fonctionnels qui prendraient en compte le vécu de l'enfant idiot. En 1891 Paul Auguste Sollier publie sa thèse de médecine soutenue en 1890 sous le titre Psychologie de l'idiot et de l'imbécile. Même s'il définit l'idiotie comme une « affection cérébrale chronique à lésions variées, caractérisée par des troubles des fonctions intellectuelles, sensitives et motrices» (Sollier, 1891, p. 10), il distingue l'idiotie absolue par son absence et son impossibilité de l'attention, l'idiotie simple par la faiblesse et les difficultés de l'attention et l'imbécillité par instabilité de l'attention. Emmanuel J.BJ.Régis (1855-1918), dans son Précis de psychiatrie de 1894, écrivait que les idiots légers n'ont pour ainsi dire pas d'intelligence, que les idiots profonds ont un arrêt complet de l'intelligence, et que les imbéciles ont une intelligence très bornée. En 1900, J. Boyer, professeur à l'Institut médico-pédagogique de Bourneville à Vitry-sur-Seine défend la notion d'arriération qui implique une différence de degré depuis l'idiot complet jusqu'à l'enfant normal. L'originalité de Binet et Simon a consisté à introduire plus de rigueur dans la détermination des différences de niveau d'intelligence selon le principe étab li par Félix Voisin en 1843 qui sépare les arriérés des normaux et les divers arriérés entre eux. C'est à quoi tend la méthode des tests. À chaque âge correspond une série d'épreuves dont l'expérience et la statistique démontrent qu'un enfant normal doit les réussir. La notion d'âge d'intelligence ainsi définie permet de donner une expression numérique aux différences entre les degrés d'arriération: l'idiot aurait un développement de 0 à 2 ans, l'imbécile de 2 à 7, le débile de 7 à 10. La mesure de l'intelligence présente un autre avantage: c'est de permettre non seulement un diagnostic, mais un pronostic. Chez les arriérés, le développement de l'intelligence est moins rapide et plus limité qu'il ne l'est chez un enfant normal de même âge d'intelligence. Si bien que le rapport de l'âge d'intelligence à l'âge réel, ou quotient d'intelligence, permet de prévoir dans quelle catégorie figurera le sujet étudié lorsque son développement mental sera achevé. Ils reprennent la différenciation de Seguin pour leur échelle métrique. Pour eux, est idiot tout enfant qui XXVI

n'arrive pas à communiquer avec ses semblables, ils ont un âge mental correspondant à 0-2 ans et sont inaptes à la parole. Est imbécile tout enfant qui n'arrive pas à communiquer par écrit avec ses semblables, ni lire, ni écrire. Ils sont inaptes au langage écrit, âge mental de 3 à 7 ans. Est débile tout enfant qui sait communiquer par écrit avec ses semblables par la parole et par écrit mais qui a un retard mental dans ses études, âge mental de 8 à 12 ans.
Tentatives d'éducation des idiots au XIXe siècle27

Dès son Mémoire sur les premiers développements de Victor de l'Aveyron en 1801 et republié en 1894 par Désiré-Magloire Bourneville (1840-1909), là où Philippe Pinel conclut à un cas d'idiotisme incurable, Jean Itard (1774-1838) croit en la perfectibilité de l'enfant sauvage en lui supposant une intelligence potentielle (Gineste, 2004). En 1821 le docteur Jean Pierre Falret (1794-1870) réalise à la Salpetrière le premier regroupement d'enfants idiots. L'aliéniste Jacques Etienne Belhomme (1800-1880) en 1824 dans son Essai sur l'idiotie a l'idée dans sa thèse d'appliquer des procédés éducatifs à la fois intellectuels et médicaux à des enfants idiots et de les diversifier individuellement. Il affirme l'interdépendance des facultés et la possibilité de cultiver partiellement ces aptitudes. Malgré son phrénologisme, il le rappellera en 1839 dans son Troisième mémoire sur la localisation des fonctions cérébrales et de la folie combien « il peut se faire un certain développement d'intelligence chez les idiots par éducation» (Belhomme, 1839, p. 216). En 1828 Guillaume Marie André Ferrus (1784-1861) crée l'établissement de la ferme de Sainte Anne pour remédier à l'inaction; il est l'artisan, avec Félix Auguste Voisin (1794-1872) et J. P. Falret, de la loi du 30 juin 1838 qui crée les asiles dans chaque département pour "venir au secours des aliénés et les porter à la dignité des malades". Ferrus crée à Bicêtre une école pour les enfants et adolescents qui ont quelque ressource dans l'esprit. Félix Voisin en 1830 examine, dans son mémoire sur la physiologie du cerveau, des enfants idiots et montre la nécessité d'une éducation spéciale. En 1831 à la Salpêtrière est créée une classe avec 80
27 Nous utilisons ici le travail précieux de Jacqueline Gateaux-Menneger, et l'enfance aliénée, Paris, Ed. Centurion. Repris dans Jacqueline Roger Misès, 2003, Bourneville, la médecine mentale et l'enfance: déficient mental au XIXème siècle, Paris, Ed. L'harmattan. 1989, Bourneville Gateaux-M~nnecier, L'humanisation du

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idiotes, imbéciles et aliénées chroniques. En 1833, il organise un service médical à l'hospice de la rue de Sèvres pour les orphelins confiés à lui par le Conseil général des hospices qui formeront entre 1834 et 1839 l'effectif de l'Institut orthophrénique fondé par Falret à Vanves. En l'absence d'une législation spécifique, les enfants déficients ressortissaient à la loi du 30 juin 1838 (destinée aux seuls aliénés adultes) ; ils étaient donc voués à l'internement. Édouard Seguin (1812-1880), physicien, à qui en 1837 Itard et Esquirol confient l'éducation pendant quatorze mois d'un enfant idiot dont il publie avec Esquirol le rapport en 1839, met en pratique à partir de 1840 sa méthode à l'hospice des Incurables. Appelé par Ferrus, alors inspecteur des hospices, en 1842 à diriger la classe des enfants idiots et épileptiques de Bicêtre, il se voit retiré ses fonctions en 1843 en raison de l'hostilité qu'il rencontre comme non médecin (il le deviendra en 1860 à l'Université de New York). Il est remplacé par Hippolyte Vallée (18161885) qui avait décidé d'entrer à l'Hôpital de Bicêtre en qualité de surveillant le 21 Novembre 1841. C'est en cette qualité qu'il a pu assister aux essais d'éducation des enfants idiots par Seguin du 9 novembre 1842 au 21 Décembre 1843. Il est nommé le 13 mars 1844. Il a rempli ces

fonctions jusqu'au 1er Janvier 1866. Vers 1846, il fut chargé de faire
l'éducation d'un enfant arriéré appartenant à une famille riche. Pour lui faciliter sa tâche, la famille loua à Gentilly, commune dont Bicêtre est une dépendance, une propriété rue des Noyers, au n° 9. Peu après, en 1847, M' Vallée acheta une propriété voisine. C'est là qu'il fonda son institution privée, qui devint la Fondation Vallée. Mallon, le directeur de Bicêtre, refusait contrairement à Seguin de séparer les épileptique et les idiots. Seguin publie en 1842 sa théorie et pratique de l'éducation des enfants arriérés et idiots. En 1843 il fonde la petite école de la rue Pigalle pour enfants idiots qui sera visitée par des savants et philanthropes d'Allemagne, d'Angleterre et des États-Unis pour servir de modèle aux asiles-écoles. Une commission en 1844 de l'Académie des sciences de Paris reconnaît qu'aucune méthode n'avait permis jusque-là d'éduquer ou de guérir les idiots. Il avait conçu une "école physiologique" pratique, fonctionnelle, où les enfants de moins de 7 ans bénéficiaient d'une éducation fondée sur le jeu, le chant et des exercices sensoriels et moteurs. En 1846, il publie son maître ouvrage sur le traitement moral dans lequel l'enfant idiot est décrit comme infirme dans le mouvement, la sensibilité, la perception et le raisonnement, l'affection et la volonté; XXVIII

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