Les enfants de Cali

De
Publié par

Les Calenos sont un peu plus de 2,4 millions, dont un bon tiers de mineurs. Déscolarisation, travail aux feux rouges, violences intrafamiliales, malnutrition, consommation de drogue... les dangers qui guettent les enfants des quartiers miséreux sont multiples. Des lois existent pour les protéger, mais elles ne sont pas toujours applicables. Des Colombiens ont choisi de leur consacrer tout ou partie de leur existence : anonymes, en petits groupes ou dans des fondations. Des individus remarquables qui font la vraie Colombie.
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
Lecture(s) : 63
Tags :
EAN13 : 9782336250632
Nombre de pages : 250
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES ENFANTS DE CALI

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8793-2 EAN : 9782747587938

Guylaine RODIOL PEREZ

LES ENFANTS DE CALI
Les enfants défavorisés de la deuxième ville de Colombie

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus Albert BENSOUSSAN, J'avoue que j'ai trahi. Essai libre sur la traduction, 2005. Xavier VATIN, Rites et musiques de possession à Bahia, 2005. Christophe ALBALADEJO & Xavier ARNAULD DE SARTRE (sous la direction de), L'Amazonie brésilienne et le développement durable, 2005. Guido Rodriguez Alcala et Luc Capdevila (présenté par), Une colonie française au Paraguay au XIX: siècle: La NouvelleBordeaux,2005. Ide lette MUZART-FONSECA DOS SANTOS & Denis ROLLAND (org.), Le Brésil face à son passé: la guerre de Canudos,2005. Severo SALLES, Dictature et lutte pour la démocratie au Brésil (1964-1985), 2005. STRESSER-PEAN, Le soleil-Dieu et le Christ, 2005. Pierrette BERTRAND-RICOVERI, Mythes de l'Amazonie. Une traversée de l'imaginaire shipibo, 2005. Jean-Pierre BLANCPAIN, Immigration et nationalisme au Chili. 1810-1925,2005. Marc LENAERTS, Anthropologie des Indiens Ashéninka d'Amazonie,2004. Pietro LAZZERI, Le conflit armé en Colombie et la communauté internationale, 2004. Mylène PERON, Le Mexique, terre de mission franciscaine (XVI-XIX), 2004. Michel MONER et Christine PÉRÈs (textes réunis et présentés par.), La littérature pour enfants dans les textes hispaniques, 2004.

A Aldrin

« Rodaderos, basureros, barrancas, canadas, quebradas, eso son las comunas. Y ellaberinto de calles ciegas de construcciones caoticas, vivida prueba de como nacieron : como barrios « de invasion» 0 « piratas », sin planificacion urbana y defendidas con sangre» Fernando Vallejo

« Ravins, décharges, défilés, gorges, canons, c'est ça les Communes. Et le labyrinthe des rues aveugles aux constructions chaotiques, vivant témoignage de leur genèse: elles sont nées comme des quartiers « pirates» ou « d'invasion », sans planification d'urbanisme, et défendues à mort. » Fernando Vallejo

INTRODUCfION Deux tiers des Colombiens vivent avec moins de 230 000 pesos (environ 83 euros) par mois (1). Même ramené au coût de la vie du pays, c'est très peu. En août 2004, une livre de viande revient à 2 500 pesos, le même poids de riz, à 800 pesos. L'enquête du Centre d'investigation pour le développement (CID), qui dépend de la faculté de sciences économiques de l'Université nationale, rendue publique en août 2004, évoque deux raisons principales à cette situation: l'échec d'une politique de l'emploi par le gouvernement et une concentration toujours plus forte des richesses menaçant la pérennité de la classe moyenne. « Le diagnostic du gouvernement et du plan de développement pose que la violence prend principalement ses racines dans le narcotrafic. Cette perception est mauvaise. Le narcotrafic alimente la violence, mais la vraie cause, c'est l'exclusion. Et la concentration des terres est une des formes les plus agressives de l'exclusion », peut-on lire dans le rapport du CID. Cette concentration des richesses dans le monde rural s'est aggravée ces dix dernières années si l'on en croit cette étude. Conséquence du manque d'emploi dans les familles, les enfants arrêtent leur scolarité au collège ou au lycée - parfois même avant - pour travailler et aider leurs parents. Cela génère encore plus de sous-emploi car moins bien payés, ils peuvent plus facilement prendre la place de leurs aînés. A plus long terme, ce phénomène handicape à la fois la richesse de la famille qu'ils vont construire (emplois peu qualifiés) et celle du pays tout entier. Au premier semestre 2004, le taux de chômage officiel est de 14,3 % dans le pays (13,2 % en janvier 2(05), mais la réalité serait plus proche des 19 %. Et encore, les petits vendeurs dans les rues sont-ils comptabilisés comme des travailleurs! Certes, ils passent l'essentiel de leur temps à exercer leur activité, mais les ressources qu'ils en tirent n'ont rien à voir avec un quelconque salaire (2). Le partage inégal des richesses et les conséquences d'une guerre qui dure depuis quarante ans - déplacement de populations déstabilisant le pays tout entier, déscolarisation des enfants, travail des mineurs, non-respect de leurs droits les plus élémentaires - font que ce pays andin doté de ressources multiples

(parmi lesquelles les émeraudes, le café, le pétrole et le charbon) qui connaît une terrible récession depuis la fin des années 1990 voit sa dette extérieure approcher les 45 % du PIB à l'horizon 2005 selon les prévisions du FMI. Alors que le nombre d'homicides a régulièrement décru au niveau national entre 2002 (7 220 meurtres sur tout le territoire lors du premier trimestre) et 2004 (5 308 homicides entre janvier et mars), que la ville de Bogota suit cette tendance avec une baisse de 20,8 % entre les premiers trimestres de 2002 et 2003, puis de 0,5 % entre 2003 et 2004 sur la même période, le cas de la ville de Cali est complètement différent. La situation y est très préoccupante puisque la tendance est justement inverse. En 2003, il Y a eu 565 homicides entre janvier et mars, et on en compte 662 durant le premier trimestre 2004. Ces chiffres sont d'autant plus inquiétants qu'ils sont largement supérieurs à ceux de Bogota (377 homicides pour le premier trimestre 2003 et 375 pour le premier trimestre 2004) alors que la capitale compte trois fois plus d'habitants que la préfecture du Valle deI Cauca. Pour le premier trimestre 2004, le taux d'homicide à Bogota est de 5,6 pour 100 000 habitants, et il est cinq fois supérieur à Cali, avec 29,3 tués pour 100000 habitants (source Dijin) (3). Les six premiers mois de 2004 ont fait 1 251 décès de mort violente à Cali. Et la loi Zanahoria (4) mise localement en place pendant trois mois au printemps retrouve sa place dans le débat à la fin de l'été. Le couvre-feu pour les mineurs, assorti d'une série de mesures provisoires elles aussi (restriction de port d'arme, interdiction de circulation des motos à certaines heures...), a en effet été suivi d'une baisse sensible des statistiques morbides. Avec 143 blessés par arme à feu et 68 par arme blanche qui débarquent tous les mois aux urgences de l'hôpital du Valle, Apolinar Salcedo, le maire, se creuse la tête pour faire baisser les chiffres de la violence dans sa ville. Mais comme il le déclare à El Pais dans I'édition du 12 août 2004 : « Si j'envoie les gens dormir à 18 heures, ça fait peut-être baisser le nombre de morts, mais ça peut aussi affecter toute l'économie de la cité. Les mesures répressives doivent revêtir un caractère exceptionnel, sans devenir permanentes, sinon nous passerions d'une démocratie à un régime autoritaire. » Pourtant, ces lois auront bien cours lors du dernier trimestre 2004, avec un premier bilan encourageant au 1er décembre. Le mois de novembre 2004 a en effet été le moins meurtrier depuis six ans à Cali, avec 150 morts dans la ville tout de même (207 tués en 2003). Sur les onze premiers mois en revanche, on compte déjà 101 homicides de plus que l'année passée. Le début d'année avait été particulièrement violent. Mais le porte-parole de la mairie, Miguel Yusty Marquez, reste lucide dans ses déclarations à la presse et précise que le plus difficile sera de maintenir cette courbe descendante en décembre. En 2003, 244 homicides ont été comptabilisés durant ce mois dans la capitale du Valle. Les festivités de la ville n'y sont pas étrangères. La mairie envisage de poursuivre sa loi de couvre-feu pour les mineurs et de limitation de vente d'alcool en 2005. Le département du Valle présente une superlicie de 21195 km2 pour une population évaluée en 2002 par le Dane (Département national de statistiques) à

8

4318 191 habitants dont 2 264 256 à Cali (plus de 2,4 millions prévus en 2005). La densité est donc de 203 hablkm2, c'est l'une des plus élevées du pays. Pendant la période de la Violence (dans les années 1950), conservateurs et libéraux s'y sont particulièrement affrontés dans le centre et le nord du département. La guérilla, elle, est apparue plus précisément dans la Cordillère occidentale et la Cordillère centrale. L'une d'elles a même été dirigée par Pedro Antonio Marin alias Tirofijo alias Manuel Marulanda, aujourd'hui l'un des principaux chefs des Farc. Au début des années 1980, le M19 est aussi très présent dans le département. Dans la ville de Cali, il se recentre dans la zone de Siloé. Enfin, du milieu des années 1980jusqu'aux années 1990, les groupes de « nettoyage social» tuant les homosexuels, les délinquants, les prostituées, les indigents, les pauvres, les syndicalistes et des hommes de gauche se baptisent Cali Limpia ou Amor a Cali... Dans les années 1990, plus que la guérilla, c'est le narcotrafic qui augmente les statistiques de la violence. A la fin des années 1990, les luttes entre les différents groupes armés ont repris de la vigueur et la limpieza social fait des ravages. Mais dans la ville de Cali, les homicides sont surtout dus à la guerre entre les pandillas (des bandes de délinquants organisées par quartier) et aux activités de la mafia. Les chiffres donnent le vertige (5). Cali compte 1 102 homicides en 1990,2226 en 1994, 2 033 en 2001. Les Farc (Forces années révolutionnaires de Colombie) sont la première guérilla à apparaître dans le Valle au milieu des années 1970. A la fin des années 1980, elles créent le Front 30. En 2000, le rapport de l'Observatoire du programme présidentiel du droit humanitaire et DIH de 2003 estime leurs effectifs à 1 200 hommes dans le département. A leur actif, en avril 2002, la prise en otages des douze députés de l'assemblée départementale. En 1999 et 2000, l'ELN (Ejercito de liberaci6n nacional), fait de son côté deux prises d'otages massives. Celle de l'église de la Maria, dans Cali, et celle, en dehors de la ville, du « kilomètre 18 ». En 2002, sa présence est beaucoup plus discrète. Côté paramilitaires, le Bloque Calima des AUC (Autodefensas Unidas de Colombia, c'est-à-dire les paramilitaires) s'installe en 1999. n entre en conflit avec les Farc notamment sur la route menant de Cali à Buenaventura. En avril 2001, les AUC sont reconnues coupables du massacre d'El Naya dans la Cordillère, provoquant une vague d'immigration vers Cali. Les affrontements entre les paramilitaires et la guérilla prennent les paysans et les indigènes au piège, leur laissant pour seule possibilité la fuite vers la métropole de la région. Sans ressource ni terre. Un flot de déplacés contribuant à aggraver la situation des quartiers d'Aguablanca ou de Siloé, où les droits les plus élémentaires ne peuvent être assurés. En quelques années, Cali devient le réceptacle de cette immigration dans l'urgence. Le rapport de l'Observatoire du droit humanitaire parle de 750 personnes s'installant dans cette ville en 2000 pour fuir des violences. Et encore, cette population craintive, déracinée, souhaitant au minimum se faire repérer, n'est pas toujours comptabilisée.

9

D'après ce même rapport, les massacres des AUC sont les plus importants du conflit armé. La Cordillère occidentale, la région côtière pacifique, les zones proches du département limitrophe du Choco, par leur géographie, leur topographie et leur faible peuplement, favorisent l'implantation des acteurs du conflit, qui peuvent y installer une base arrière difficile d'accès où ils peuvent se replier. Pour contrer les forces illégales, l'armée met en place dans les années 2000 un bataillon de haute montagne dans les hauteurs du Farallones. Fondelibertad (6) estime en 2002 que 47 % des enlèvements sont à mettre au crédit des Farc dans le Valle, et la délinquance commune arrive au deuxième rang de ce sport national avec 29 % des enlèvements: demande de rançon, recherche d'une information, chantage pour terroriser une population soupçonnée d'intelligence avec la partie adverse ou monnaie d'échange en vue d'un futur échange de prisonniers. Premières victimes de cet état de guerre, les populations les plus défavorisées, et parmi elles, les plus fragiles: les enfants. L'attention portée aux mineurs, qui représentent 40 % de la population colombienne, est pourtant un gage de développement et de consolidation du pays. Reconnaître leurs droits et leur permettre de les voir appliquer - c'est là ou le bât blesse - est un facteur indispensable de développement de la nation. Si on ne permet pas aux futurs citoyens de grandir dans les meilleures conditions, aux jeunes d'être scolarisés, formés, respectés, reconnus dans leur citoyenneté, d'une part on perd la contribution future que ces jeunes auraient dû apporter au pays. D'autre part, on aggrave les déficits de l'Etat en raison des frais engendrés par cette situation: délinquance, trafics, manque à gagner de la force de travail, perte de développement, etc. Comment un pays pourrait-il se développer avec succès sans une attention efficace pour sa jeunesse? La Colombie l'a bien compris, en votant des lois, en mettant en place des systèmes de protection de l'enfance. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. La fondation Antonio Restrepo Barco (7) a pour « principal objectif le développement éducatif, technique et culturel des enfants de familles à faibles revenus ». Elle travaille donc dans des projets ayant trait à la protection des droits des enfants, la santé, l'éducation, dans le domaine de l'attention apportée aux populations vulnérables. Elle préconise avant tout « la promotion d'un changement socioculturel qui reconnaisse les mineurs comme sujets de droit, participant activement aux prises de décision et aux actions qui les concernent» et insiste sur la nécessité pour les institutions gouvernementales de travailler en étroite collaboration avec les ONG (Organisation non gouvernementale). Même si la fondation Restrepo Barco reconnaît les efforts de l'Etat en matière d'éducation et de Sécurité sociale, elle estime en août 2004 que 41 % des 29 millions de Colombiens vivant sous le seuil de la pauvreté sont des mineurs. Soit 12 millions d'enfants dont les conditions minimales de développement ne sont pas garanties. La même fondation compte 2 millions d'enfants travaillant dans la

10

rue et pense que près de la moitié des déplacés sont des mineurs dont la perspective d'améliorer leur situation reste maigre. Sur le terrain, l'ampleur du travail à réaliser est impressionante. Mais les initiatives de tous ordres pour lutter contre ces inégalités et restaurer le droit des enfants sont tout aussi remarquables. Cet ouvrage propose un petit tour d'horizon de la situation à Cali, métropole du sud-ouest de la Colombie, deuxième ville en population derrière Bogotâ et juste devant Medellin (8).

( 1) Fin 2004,

Sa petite sœur, au niveau départemental, s'appelle Sijin (le S pour servicio). (4) Zanahoria signifie « carotte ». lLlloi a ainsi été baptisée par l'ancien maire de Bogota, Antanas Mockus. Un clin d'œil au jus de carotte par opposition à la consommation d'alcool. (5) Rapport de l'Observatoire du programme présidentiel du droit humanitaire et DIB (2003). (6) Le Fonds national pour la défense de la liberté individuelle dépend du ministère de la Défense. Son action consiste à proposer et à exécuter les politiques contre les enlèvements et à attribuer les subventions destinées à cette lutte. (7) Fundacion Antonio Restrepo Barco. frb@funrestrepobarco.org.co (8) Les médias présentent souvent Medell{n comme la deuxième métropole de Colombie. Mais les chiffres officiels du Cette dernière était données relatives à recensements. Leur Dane (Département national de statistiques) donnent Cali juste devant Medell{n. il Y a quelques années effectivement devant Cali par le nombre d'habitants. Les ces populations se basent sur des évaluations, des enquêtes, pas sur de vrais précision en est d'autant plus surprenante... et à relativiser.

1 euro vivait avec moins = 2 800 pesos. En 1997, 56 % de la population 230 000 pesos par mois, soit 10% de moins qu'en 2004. (2) Le salaire minimum en Colombie est de 332000 pesos (environ 120 euros). (3) Dijin : police judiciaire. Direccion de las investigaciones judiciales y de inteligencia nacional.

de

Il

CHAPITRE

I

Cali es Cali
Santiago de Cali, capitale de la salsa, de la danse et de la rumba... Cali, ville où les femmes ont la réputation d'être les plus belles de Colombie. Cette métropole n'a-t-elle pas d'ailleurs donné au pays la reine de beauté lors de la traditionnelle élection le Il novembre 2003 à Cartagène ? Cali, qualifiée aussi de « Sultane» du département du Valle. Cali enfin, capitale du métissage. Si la population afro-colombienne est plus présente sur les côtes Caraïbe ou Pacifique, si les Bogotains et les habitants de Medellin sont plus souvent qu'ailleurs d'origine européenne, Cali est le lieu de tous les métissages: Noirs et Blancs, Noirs et Indiens (zambos), Indiens et Blancs, un peu des trois sangs mélangés... Toutes les combinaisons sont présentes. Toutes les origines aussi: populations afro-colombienne, indigènes non métissés comme les Indiens paeces par exemple. La préfecture du département du Valle deI Cauca s'est accrochée aux Andes le 25 juillet 1536 (date de sa fondation), à une altitude proche de 1 000 mètres. La tempémture y avoisine généralement les 24 ac. A 500 kilomètres environ de la capitale et 450 de Medellin, la deuxième ville du pays pour la population, plantée au pied de la Cordillère occidentale, est une métropole moderne avec des îlots de verdure et une rivière qui porte son nom: le ,fo Cali. Le département du Valle deI Cauca doit son nom au grand fleuve qui parcourt le pays du sud au nord, le Cauca, un peu moins long que le Magdalena, mais qui présente tout de même plus de 1 000 kilomètres de berges. 80 % de la population vallecaucana est urbaine. Cette région riche du pays domine tout l'Ouest de la Colombie. Tmversé par la Cordillère occidentale et la Cordillère centrale, ce département comporte une vallée (d'où le nom de Valle) très fertile pour l'agriculture, des plaines sur le littoml pacifique... On peut le découper en trois zones: la vallée entre les deux cordillères, où l'on produit de la canne à sucre, de la banane, du riz, du coton, du cacao, du maïs, des haricots... Cali fait partie de cette zone; la région montagneuse, peu fertile au sud, on y cultive du café et des fleurs au Nord. A l'Est, sur les hauteurs, c'est un paysage de paramos (très hauts plateaux), à 4200 mètres; la région côtière (costeiia), au bord du Pacifique, autour de la baie de Buenaventura.

Dans le même département, on peut donc se trouver au niveau de la mer ou à plus de 4000 mètres d'altitude... Une variation qui explique aussi la diversité des climats. Sebastian de Belalcâzar est le fondateur de la ville. Son patronyme a été emprunté à un petit village d'Estrémadure, en Espagne, d'où il était originaire. La Colombie a pris son indépendance le 20 juillet 1810. A Cali, on avait un peu d'avance puisque les idées de liberté, d'indépendance et d'égalité triomphèrent le 3 juillet 1810 ! La ville va prendre de l'importance grâce à son ouverture sur le Pacifique. L'ouverture du canal de Panama et les chemins de fer d'Antioquia (département un peu plus au nord) et du Pacifique la désenclavent. L'exportation du café, notamment, est donc aussi possible par ce port de la côte Pacifique alors que seuls ceux de la mer des Caraibes étaient privilégiés jusqu'alors. Malheureusement, le fe"ocarril dei Pacifico (Chemin de fer du Pacifique) disparaîtra comme la plupart des autres dans les années 1970. Si au départ Cali est un satellite de Popayân et que sa région vit des deux activités principales basées sur l'élevage et la production sucrière, la ville va peu à peu prendre la place qui est la sienne dans la Colombie d'aujourd'hui. Jusqu'aux années 1950, la déforestation provoque une érosion aux conséquences préjudiciables. La partie basse de la ville est souvent inondée. Plus tard, la construction de routes viabilisées et le drainage de la région vont donner l'impulsion pour un fulgurant développement. Mais c'est aussi l'époque de la Violence, génératrice de mouvements de population. Des paysans fuient leurs terres des départements voisins de Quindio et de Tolima. Cet exode rural amène une main-d'œuvre bon marché et utile pour l'expansion de la ville mais aussi son lot de problèmes sociaux et urbains qui ne font que commencer. C'est le drame de Cali. Son corollaire, ce sont les enfants jetés dans les rues, vendant des fruits, effectuant quelque clownerie pour obtenir une pièce du passant ou de l'automobiliste arrêté au feu rouge. En 1954, la ville arbore son propre drapeau. Le rouge symbolise le sang versé pour obtenir l'indépendance, le blanc, la pureté et le vert, les zones rurales qui entourent la ville. Elle a aussi son hymne (1). Son explosion démographique la met aujourd'hui au deuxième rang des villes de Colombie derrière Bogotâ et tout juste devant Medellin, avec un peu plus de 2,4 millions d'habitants estimés en 2005 (Dane). Mais qui sont les Calenos ? Des immigrés. Si 43 % des Bogotains ne sont pas nés dans la capitale, cette proportion atteint 47 % pour les Calenos qui ne sont pas nés à Cali. 300 000 personnes viennent du Narino (au sud). Avec les Antioquenos (au nord), c'est la colonie la plus ancienne et la mieux organisée. L'immigration des paisas (originaires d'Antioquia, du Tolima, du Quindio et du nord du Valle) a permis un certain développement de la ville. Dans les années 1940, certains hommes politiques parlaient même de « terre rêvée », ce qui pro-

14

voqua de multiples déplacements vers la ville. C'est la première grande vague d'immigration en provenance du Nariiio et d'Antioquia vers le Valle. Suit la période de la Violence (évoquée plus haut) et le massif exode rural. Dans les années 1970, Cali acquiert une certaine réputation en matière de technologie agro-industrielle. En 1972, le raz-de-marée de Tumaco a pour conséquence une vague d'immigration vers Cali, à l'origine d'Aguablanca, alors zone agricole et de marécages. Dans les années 1990, la recrudescence de la violence provoque un nouvel afflux de déplacés. Depuis, ils continuent de rejoindre Cali, par petits groupes, par famille. On n'assiste plus à un exode massif mais à l'arrivée quotidienne de quelques familles qui rejoignent les quartiers pauvres, s'agglutinant auprès d'autres familles qui ont vécu la même histoire. Ces arrivées successives de populations ont eu pour conséquences des constructions anarchiques à Aguablanca et Siloé. Lorsque la nature se déchaîne, les habitants de ces quartiers paient un lourd tribut. L'eau, que rien ne retient, dévale les pentes et emmène tout sur son passage... Du point de vue démographique, une étude du Dane (Département national de statistiques) montre qu'entre 1997 et 2003, le nombre de foyers constitués d'une femme seule avec des enfants mineurs a été multiplié par trois dans le pays. Cali n'échappe pas à cette tendance. Le 4 mars 2003, lors d'une table ronde départementale rassemblant 400 femmes chefs de famille de 42 communes du Valle à la chambre de commerce de Cali, le préfet German Villegas révèle que 31 % des foyers de la région sont tenus par des femmes, phénomène qui est le plus flagrant dans les strates Sisbén 1 et 2 de la population (2). Quand le foyer gagne moins d'un salaire minimum (12 000 pesos par jour), on appartient à la strate 1 ou 2. C'est le seuil de pauvreté, la misère, la vie dans les bidonvilles, etc. (Siloé et Aguablanca à Cali). Les ouvriers, artisans, employés constituent les strates 3 et 4. Les habitants des quartiers résidentiels, aisés, riches, voire très riches, forment les strates 5 et 6 de la population (les quartiers du nord de Cali). Et les Indiens? Ils luttent chaque jour pour conserver leurs racines. Leurs coutumes ont traversé les siècles. A Cali, ils ne représentent que 5 % de la population, mais ils jouent un vrai rôle dans l'économie de la ville: l'artisanat, le textile, et la médecine traditionnelle. On va volontiers les voir pour soigner les bobos avec des produits miracles... A Cali, on répertorie les Yanaconas, les Quichuas, les Ingas, les Paeces et les Gambianos. Pour tous ceux-là, l'intérêt de la communauté passe avant leur intérêt propre. La Constitution de 1991 leur donne une certaine autonomie qui leur permet d'avoir leurs lois. Les problèmes écologiques les préoccupent beaucoup. TIsveulent protéger la Terre mère qui les nourrit, les espaces verts de Cali mais au-delà, faire prendre conscience aux Calenos de la nécessité de réduire le volume des ordures par exemple. A 40 kilomètres du centre-ville, on trouve de magnifiques propriétés, de

15

grandes fermes. L'une d'elles abrite le musée de la Canne à sucre: c'est l'hacien da Piedechinche. A l'ouest, s'étend le parc naturel régional Los Farallones. C'est de là que la statue de Cristo Rey surveille la ville et envoie une brise rafraîchissante le soir. Si Cristo Rey est fascinant vu d'en bas, de près, on en reste également bouche bée! Des cimes de la cordillère de Los Farallones, avec un peu de chance, les Colombiens disent qu'on peut apercevoir à l'ouest les luxuriantes forêts du Choco et plus loin encore, le Pacifique et en regardant vers l'Est, les cimes enneigées des Andes. Ce n'est pas un hasard si Cali est la plus grande concentration de centres de recherches universitaires de l'ouest du pays. « Cette région compte la plus gmnde biodiversité par hectare. On y trouve plus de 5 000 espèces différentes pour 10000 mètres carrés; En un seul hectare du Choco, il y a plus d'espèces que dans toutes les îles Britanniques réunies» déclarait à El Pais le chef de pharmacologie à l'université du Valle, Oscar Gutiérrez, à l'occasion du deuxième symposium international de biodiversité, le 9 octobre 2003. « Oiga, mire, vea, véngase a Cali para que vea...» (<< écoute, regarde, viens voir à Cali»), dit la chanson du groupe Niche. Cali ne manque pas en effet de richesses à montrer au visiteur! Aujourd'hui, la métropole est fière de son université très renommée, de ses installations sportives, de son musée d'Art moderne La Tertulia, du sens de l'hospitalité de ses habitants. Et il y a de quoi! Dans la capitale du Valle, on est prêt à se mettre en quatre pour vous accueillir comme il se doit. La canne à sucre, introduite dès 1550, permet la production de pane la (bloc de sucre non raffiné) mais aussi d'aguardiente, un alcool fort et anisé. Les conditions sont idéales pour la culture de la canne: l'altitude de 1 000 mètres, mais aussi l'humidité, l'exposition au soleil et la température moyenne de 24°C. En plus de ces cultures, pour laquelle la région a développé la plus importante industrie sucrière du pays (dont le centre est Palmira), les productions de coton, de sorgho, de soja, de maïs, de tournesol, de raisins et de bien d'autres fruits sont autant de richesses locales. Aussi, la cuisine de Cali est l'alchimie de multiples influences indigène, noire, européenne et créole. Sa situation au milieu de ces terres fertiles et généreuses où l'on cultive toutes sortes de fruits, de légumes et de tubercules, et les relations avec le port de Buenaventura, qui permet l'arrivage de poissons et de fruits de mer, font de la gastronomie calefla l'une des plus riches du pays. Citons l'inévitable sancocho. Certes, on déguste cette riche soupe partout en Colombie. La particularité de la recette du Valle est de privilégier la banane, le manioc, les marrons, le maïs, la viande de bœuf, de porc et de poule et de délaisser la pomme de terre. On le sert avec de l' aji (purée de piments) pour relever le délicieux avocat et le riz blanc qui l'accompagnent, le tout arrosé d'un jus de lulo (sorte de petites tomates acides). En dessert, les Caleiios vous conseilleront du manjar blanco, une espèce de flanc à la noix de coco, à base de lait et de panela (pain de sucre non raffiné). Mais le pastel de yuca (gateau de manioc) et les masi -

16

tas de choclo (des beignets à base de maïs tendre) sont aussi typiques du département Et à 17 heures, avec un café ou un thé, comment résister au pandebono ? Le chontaduro est également un fruit très apprécié. Les Mro-colombiennes qui le vendent dans la rue lui prêtent des vertus aphrodisiaques. La boisson typiquement caleiia, c'est le champû de Lola. Ce breuvage froid, épais, confectionné à base de maïs blanc, du fruit de lulo, d'ananas, de panela, de canelle et parfois de rhum, a ses inconditionnels. On peut en acheter partout en ville à des vendeurs ambulants, sur le trottoir, dans les jardins publics, le long des rues piétonnes... On peut d'ailleurs acheter un peu de tout dans la rue : des chon taduros, mangos biche, des ananas... et bien d'autres fruits ou un jus de canne que le vendeur prépare devant vous, en glissant de grands morceaux de canne à sucre dans son antique moulin en bois parfaitement entretenu et qui semble avoir traversé les époques sans dommage. Les Calenos ont le sens de la fête et entretiennent un certain culte hédoniste du corps. Le samedi et le dimanche, certains vont se baigner en famille dans la rivière Panee. Ça ne coûte rien, tout le monde peut profiter de ce loisir-là! Mais la nuit, un seul mot d'ordre: la danse! Cali est la capitale de la rumba, c'est-àdire la fête dans la rue, la salsa. A Juanchito, près du fleuve Cauca, les discothèques offrent le spectacle d'infatigables danseurs appliqués à ne pas faillir à leur réputation. Le dimanche matin, si vous rôdez près de la place Bolivar, vous croiserez sûrement des centaines de cyclistes. Ce jour-là, certaines artères sont rendues aux vélos et aux rollers, ce qui provoque cet étrange ballet de randonneurs. Entre Noël et le jour de l'An, la fête de la canne à sucre coïncide avec la feria de Cali. C'est l'un des principaux événements festifs de la ville. Concours de beauté, de danse, festivals de musique, animations en tout genre rythment la vie de la ville alors en ébullition. A Cali, tout est prétexte à chanter. « Las Caleiias son como las flores », écrite par Arturo Jota Ospina et interprétée par Piper Pimienta Diaz, a été un gros succès lors d'une feria dans les années 1970. Elle exporta hors des frontières la réputation des femmes de Cali comme étant les plus belles de Colombie. Le rio Cali, source de fraîcheur, serpente entre les constructions modernes. On peut aller déguster sur ses berges quelque rafraîchissement en profitant du bruit de l'eau vive entre les galets et d'un peu de calme. Une partie de la classe moyenne ou plus aisée vit là, dans ce havre de verdure. Côté architecture, les édifices d'époque coloniale se mêlent aux immeubles et infrastructures modernes. Lorsqu'on observe Cali d'en haut, cela donne une mosaïque de toits de tuiles roses entre lesquels auraient poussé des tours contemporaines de différentes époques du xxe siècle: certaines sont longues, blanches et effilées ou un peu plus massives et beiges, d'autres ont essayé d'imiter la couleur orangée des anciennes maisons de briques. La plus haute, c'est la Torre de Cali, dans les quartiers du nord, construite entre 1980 et 1984. Elle affiche fièrement ses 44 étages et sa piste pour hélicoptère. Sa superficie est de 40 000 mètres carrés... La Torre Mudejar de l'église San Francisco oppose sans complexe son style

17

arabe à deux tours modernes toutes proches qui la dominent. Sur la place du même nom, se trouve la gobernacion (préfecture). Le plus vieil édifice de Cali, c'est l'église de la Merced (1545). Rattrapée par des constructions bien plus récentes, elle offre le spectacle étonnant d'un monument d'un autre âge planté au milieu d'un décor de xxr siècle. La banque de l'Occident, une tour de 16 étages peut-être le symbole le plus évident de cette modernité, côtoie l'église blanche construite à l'endroit où, le 25 juillet 1536, le frère Santo de Anasco célébra la messe de fondation de la cité. Son style colonial en fait un monument imposant, et en même temps d'une grande simplicité. Les églises, ce n'est pas ce qui manque à Cali! On peut citer également la charmante chapelle blanche et rose de San Antonio (1743), sur la colline du même nom, qui offre une magnifique vue d'ensemble de la métropole depuis son esplanade. Ses cloches sont d'un alliage de bronze et d'or. Ses murs blanchis contrastent avec la couleur de tuiles. Dans ce quartier de Cali, en quelque sorte la vieille ville, règne une atmosphère très différente du reste de la métropole. Des petites ruelles qui grimpent le long de la colline, des maisonnettes où travaillent des artisans. .. On se croirait presque dans un village. Diverses architectures s'y côtoient en parfaite harmonie: époque coloniale, époque néo-républicaine locale, influence italienne. Balcons en bois, murs blanchis à la chaux ou peints de vives couleurs, colonnes torsadées un rien pompeuses devant des portes d'entrées bourgeoises, maisonnettes plus modestes, moucharabieh aux fenêtres... Autre quartier traditionnel, celui de San Fernando. Mêlant constructions anciennes et d'autres plus récentes, on y trouve aussi l'hôpital universitaire et le club San Fernando, qui offre piscine, toboggans, terrains de jeux de toutes sortes et restauration aux classes les pl us favorisées qui viennent ici se distraire les week-ends avec leurs enfants. Il existe cinq autres clubs de détente dans la ville, dont l'un porte Ie nom de l'écrivain vallecaucano Jorge Isaacs. Objet de fierté de la ville, la fondation clinique Valle de Lili offre ses services à tous depuis 1994. Elle a pour mission de proposer au plus grand nombre un accès aux soins dans tous les domaines, avec des spécialistes reconnus dans le monde entier. Côté infrastructure routière, les deux grandes artères passantes sont la Quinta, qui traverse la ville de part en part, et la Avenida Colombia. On trouve le plus grand nombre de lycées et d'universités dans la moitié sud de la cité. Ainsi l'université Javeriana, celle de San Buenaventura, la Corporacion Universitaria Autonoma de Occidente et bien sûr la plus importante de la région jouit d'une réputation au niveau national: l'université du Valle, qui a ouvert ses portes en 1945. Elle accueille 25 000 étudiants. A l'ouest, la statue de Sebastian de Belalcazar, sur un promontoire naturel, offre un panorama plongeant sur la cité, avec la Torre Cali ou Las Tres Cruces. Le monument dédié au fondateur de la ville a été construit pour célébrer les 400 ans de sa fondation et créé par le sculpteur espagnol Victoria Macho. La statue est en bronze.

18

Autre symbole de la ville: Cristo Rey. En 2003, la ville a fêté les cinquante ans de cette sculpture de 26 mètres de haut et de plus de 450 tonnes. Cristo Rey devait symboliser cinquante ans de paix après la guerre des Mille Jours (18991902). Ce monument national veille sur Cali, ses bras ouverts en croix semblant accueillir le visiteur. C'est une place stratégique pour observer la ville... et un rendez-vous pour les amoureux ! Sur les collines de l'Ouest, s'élèvent lns Tres Cruces. Un lieu de pèlerinage lors de la semaine sainte. Retour au cœur de la ville où la place de Caycedo abrite la cathédrale San Pedro (terminée en 1842). Le dimanche, elle accueille des centaines de fidèles à la messe de midi. Au centre, trône la statue de Joaquin de Caycedo, un des héros de l'Indépendance. Les écrivains publics se pressent à l'ombre des hauts palmiers, attendant le client avec leur petite table bancale sur laquelle repose une machine à écrire hors d'âge. C'est une vaste place très vivante, traversée au pas de course par les hommes d'affaires pressés, mais où il est bon de flâner. Les personnes âgées viennent s'asseoir sur les bordures des allées centrales et passent un moment dans la verdure. Le pont d'Espagne permet aux piétons de passer de la place Caycedo à la Plazoleta deI CAM par dessus la Avenida Colombia. La passerelle est coupée en deux: un côté pour chaque sens selon que l'on aille vers la place de Caycedo ou que l'on en vienne. Pas la peine de tricher pour espérer gagner du temps, c'est aussi noir de monde dans un sens que dans l'autre! De là, on aperçoit la Ermita, au surprenant style gothique, reconstruite entre 1926 et 1942 par l'architecte Pablo Emilio Pâez, inspirée de la cathédrale de Cologne (Allemagne). Elle a vu le jour en 1678 mais a souffert du tremblement de terre de 1925. C'est sûrement l'église la plus célèbre de Cali, reconnaissable avec ses flèches pointées vers le ciel, bleu-gris et blanche. La banque de la République abrite le musée de l'Or (toutefois pas comparable à celui de Bogota). C'est un bâtiment massif et blanc, moderne, qui tranche avec les maisons basses aux toits de tuiles oranges du quartier. Le visiteur appréciera en outre l'art moderne présenté à La Tertulia, les richesses archéologiques de la région dans le musée de ln Merced, rencontrera la civilisation des Indiens calimas au Musée archéologique Calima, toute la mémoire précolombienne de la région. N'oublions pas le musée des Sciences naturelles Federico Carlos Lehmann. Côté théâtre, citons le Teatro municipal, au style créole, inauguré en 1927 dont la façade, repeinte en jaune il y a quelques années, a fait couler de l'encre, et le Teatro Jorge Isaacs, qui a ouvert ses portes en 1932. Dans la zone historique de la ville, au coin de la Carrera 5 avec la Calle 7, une façade de petites briques rouges abrite le centre culturel Proartes. En son cœur, un charmant patio et des coursives en bois. Le blanc des murs, le marron du bois, le vert des plantes... on est en pleine Colombie, c'est sûr! Expositions d'arts plastiques, conférences, déclamations de poésie, auditions musicales, théâtre... Un haut lieu culturel. Côté football, deux possibilités seulement: on est soit supporteur du Deportivo Cali, soit hincha (fan) de l'América, les deux clubs ayant à eux deux

19

gagné 19 des 40 championnats disputés, ce qui représente donc 47 % des victoires en 2003. Et l'Amériea est fier de ses Il victoires en championnat. Plus près de la nature et des grands espaces, la zone du Farallones est un parc naturel, à vocation écologique, de sensibilisation au respect de l'environnement. Créé en 1968 entre le rto Cauea et le Pacifique, il se caractérise par une grande diversité biologique et des espèces endémiques. La végétation et la faune sont fonction des étages thermiques (de 5 °C à 25°C). L'altitude du parc varie en effet de 200 à près de 4 200 mètres (étages des paramos). Ici, naissent les sources d'eau, ressource permettant à la fois le développement agricole et la production d'énergie électrique. On compte des centaines d'espèces différentes d'oiseaux, 200 variétés de serpents et de grenouilles, dont certaines très vénéneuses. Le parc s'étend sur 150 000 hectares, sur les communes de Cali, Jamund!, Dagua et Buenaventura. Sur ses hauteurs, le Pieo de LorD attire les Andinistes. Si la Colombie est la terre de tous les paradoxes, Cali exacerbe cette tendance. Comment ne pas être frappé par le contraste entre la douceur apparente de vivre dans la « ville de l'éternel printemps», et les chiffres effarants de la violence qui la mettent au premier rang du nombre de décès par mort violente ramené à la population? Maria Isabel Ospina, réalisatrice diplômée en communication sociale et en journalisme de l'université deI Valle exprimait, à l'issue de la projection d'un de ses documentaires à Paris le 28 avril 2003 (dans le cadre du festival100% Colombie), cette apparente contradiction: « Cali, c'est le calme et la volupté, avec les fenêtres toujours ouvertes, les terrasses inondées de soleil... C'est aussi entre 16 et 20 personnes qui arrivent à la morgue de l'institut médicolégal chaque jour de la semaine. Lors des fêtes comme la Fête des mères, Halloween ou, pire, lors de la feria de Cali, c'est bien plus. Le week-end aussi amène son lot de morts supplémentaires. 83 % d'entre eux ont entre 18 et 24 ans. » La co-auteur de « Intérprete de la muerte », un documentaire de 25 minutes dressant un portrait de Yolanda Sarmiento en 2000, médecin légiste la nuit à Cali (elle a démissionné depuis) et s'occupant d'un programme d'aide sociale en faveur des femmes enceintes d'un quartier très pauvre le jour, poursuivait: « Cela fait trois ans que je suis en France. Je ne me suis rendue compte de certains réflexes que nous avons, nous, les Colombiens, qu'une fois ici, dans ce pays. On peut vivre à Cali. Bien sûr! J'y ai vécu vingt-trois ans. Et il ne m'est jamais rien arrivé. On s'habitue. On vit avec cette violence. C'est dangereux de s'habituer mais c'est la seule façon que l'on a de continuer à vivre, à sortir, à faire la fête. Je crois pouvoir dire que tous les Colombiens ou presque ont quelqu'un dans leur famille décédé de mort violente. » Yolanda Sarmiento a quitté son travail à la morgue de Cali. Trop déprimant. « Elle ne pouvait s'empêcher de penser, quand elle aidait une femme enceinte à mettre un enfant au monde, qu'elle retrouverait peut-être quinze ans plus tard ce bébé devenu adolescent sur une table de dissection », explique Maria Isabel Ospina. Les meurtres, les règlements de comptes pour une dette, des motifs futiles comme des CD prêtés non rendus, la délinquance commune, frappent

20

majoritairement les populations de ces quartiers très pauvres comme Aguablanca ou Siloé. Une relative impunité et un taux de meurtres qui ne baisse pas ont eu raison de sa détermination. Dans le reportage, on compte jusqu'à onze cadavres dans la salle aux murs clairs. Certains sont encore dans le sac-poubelle sur le carrelage du sol, d'autres sur les tables de dissection. « On ne touche pas trop le visage, pour préserver les familles des victimes qui viennent les reconnaître. » Son assistant recoud un corps avant de passer un jet puissant sur la table et le sol pour évacuer le sang. « C'est le résultat d'une problématique sociale très complexe. On reçoit aussi beaucoup de cadavres de la prison de Cali. Les prisonniers s'entretuent au couteau. Pas un coup ou deux. Non. On reçoit des corps mutilés, frappés de 35, 40 coups. » Le quotidien El Pals, dans son édition du 6 août 2003, fait état d'un rapport de la direction de la Sijin (police judiciaire) : en 2002, seulement 30 % des délits commis au niveau national ont été jugés. Neuf dixièmes des délits sont commis par des hommes, quatre dixièmes ont entre 21 et 30 ans. Dans son édition du 23 mai 2003, le quotidien El Tiempo révèle que, selon la secrétaire à la santé de Cali, un assassinat est commis toutes les 6 heures. Ce samedi-là à Cali, on déplore 18 morts de mort violente. L'article d'El Tiempo précise que les projections du Dane (Département national de statistiques) ne pensent pas que ce taux d'homicide va avoir des conséquences sur la démographie de la ville. Les naissances et les arrivées de déplacés par la violence renouvellent la population. . . Le Dane estime la population à 2 316 655 pour 2003 parmi lesquels 28,6 % enfants d'âge scolaire, et à 2 423 381 Calenos en 2005. En 2001, l'espérance de vie était de 70 ans. Les fêtes et les célébrations sont traditionnellement synonymes de pics de violence. Une chance, cette année-là, le week-end de la Fête des pères n'a pas suivi cette tendance. Si l'on déplorait 25 morts en 2001, 22 en 2002, on n'en compte « que» 17 en 2003. « Nous ne pouvons pas crier victoire, mais il faut continuer de travailler dans ce sens », avertit Rodrigo Zamorano, secrétaire du gouvernement de Cali. « Ce que nous cherchons, c'est arriver à zéro mort violente le weekend à Cali. » Le dimanche surtout a été plus calme puisqu'on n'a relevé que cinq morts (au lieu de neuf ou dix habituellement), mais au lieu des sept arrivées habituelles aux urgences pour blessures graves, on en compte quinze. « Des tentatives d'homicides ratées» explique-t-on... La moyenne mensuelle des assassinats à Cali sur les six premiers mois de 2004 est de 180 (chiffres de la police métropolitaine donnés début juillet 2004). Les districts d'Aguablanca et de Siloé sont les plus montrés du doigt. Ils cumulent tous les dangers, toutes les misères. Le 5 septembre 2003, Oscar Eduardo, un gamin de 13 ans, s'amuse dans la partie haute de Siloé. Avec des camarades, il lance des cailloux sur les toits des maisons de son quartier. Une pierre casse une tuile et la propriétaire de la maison sort de chez elle en éructant des menaces contre le garnement. Le lendemain, à 20 h 45, l'adolescent est poignardé en plein thorax, bles-

21

sure qui lui sera fatale quelques heures plus tard à l'hôpital universitaire. L'auteur du meurtre a 19 ans. A Siloé, on peut mourir pour une tuile cassée, un vélo volé. Ou parce que l'on se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. A Siloé et à Aguablanca, presque chaque quartier a sa bande. Evidemment, elles s'affrontent. Mieux vaut ne pas se trouver par hasard au milieu d'une rixe. Le 9 septembre 2004, El PalS rend compte de deux assassinats de mineurs à Siloé. L'une des victimes, une jeune fille de 14 ans, est morte quelques minutes après avoir reçu une balle en plein thorax. Elle se trouvait malencontreusement au milieu d'un affrontement entre les deux tristement célèbres bandes Play Boy et ln Piedra. Dans ces conditions, pas étonnant que certains essaient de tenter leur chance ailleurs. Oscar, un jeune de 18 ans, orphelin de père et de mère, ayant passé toute sajeunesse dans une institution de protection de l'enfance, a voulu tenter sa chance à l'étranger. Il a fait la demande d'un passeport, a travaillé et emprunté de l'argent pour payer un prochain voyage en Europe. Un recruteur du club de football du Real Madrid l'avait repéré. Du moins était-ce ce qu'il croyait. Oscar s'apprêtait donc à partir en Espagne, malgré les mises en garde du directeur de l'institution qui l'avait accueilli pendant plus de dix ans: «Les grandes équipes de football ne recrutent pas de cette façon. As-tu la carte de ce monsieur? Veux-tu que je me renseigne sur lui? » Le jeune n'a pas voulu dévoiler le nom de son «recruteur ». Il avait bien trop besoin de rêver. Sans travail et avec l'espoir fou de « réussir en Europe », il était une proie facile. Le recruteur-arnaqueur s'envola avec l'argent du billet et avec le passeport... Quelques semaines plus tard, El Pals relatait plusieurs cas d'arnaques de ce genre. Pour Dioselina, 33 ans, mère d'un bébé de six mois, les conséquences ont été bien plus dramatiques. Elle y a perdu la vie. Peu de temps après avoir informé sa famille de Tulua, une ville au nord de Cali, qu'elle partait en Espagne, son corps a été retrouvé sous un pont sur la route qui mène de Tulua à San Rafael. Elle n'est jamais arrivée à l'aéroport d'Armenia, où elle devait prendre un vol pour Bogota avant sa destination finale. Deux coups ont été tirés dans son œil droit, rapporte El Pals du 16 août 2003. Le bébé a été retrouvé sur un trottoir de Andalucia. La police aimerait pouvoir assainir les zones dangereuses de la ville. Ainsi, régulièrement, des opérations de grande envergure ont lieu dans ces quartiers. Lors d'une de ces manœuvres, le 13 juin 2003, deux membres présumés des Farc sont arrêtés à Cali. L'un d'eux vivait dans la partie haute de Siloé, dans le secteur de la Casa de Piedra. Lorsqu'il a été appréhendé, il avait avec lui un revolver de type 38, un M60, des cartouches de fusil. Les enquêteurs pensent avoir mis la main sur l'auteur d'agressions et d'enlèvements. Le 18 juillet 2003, 1 260 policiers de divers corps mènent une opération dans huit quartiers de Siloé. 500 personnes sont entendues, 26 arrêtées, des armes, des munitions et de la drogue saisies. Le début des opérations commence à 3 heures du matin. Les chemins menant à Si/oé sont neutralisés. Les riverains ont été peu à peu réveillés par le bruit, les interpellations, les moteurs des voitures et des héli-

22

coptères. Les secteurs les plus visités ont été Ln Estrella, Tierra Blanca, Pueblo Joven, El Cortijo, La Nave, Primero de Mayo, Brisas de Mayo et Siloé proprement dit. L'opération de sept heures est baptisée « Indépendance ». Mais les deux « prises» les plus intéressantes pour la police sont celles de Luis Giraldo Olivar Arango, dit El Mono, qui serait lié à six assassinats en 2003 et Diego Andrés Botina Riascos alias Papas dont on pense qu'il appartient aux bandes Las Piedras et El Tanque, qui sévissent dans le quartier, et qui s'est échappé du centre de détention des mineurs délinquants où il était interné pour homicide. Le 5 septembre 2003, c'est la commune n018 qui est concernée par l'opération baptisée « Renaissance ». Toujours le même principe. 1 250 militaires, des forces de police du DAS, du CT! (Cuerpo Técnico de Investigaciones - corps de techniciens de la recherche - instauré par la Constitution de 1991) et du bureau du procureur général (lafiscalla) quadrillent les rues dès 3 heures du matin, et rentrent chez les riverains pour une opération massive de contrôle dans les quartiers Alto Jordan, La Choclona, Napoles, Los Chorros, Lourdes, Farallones, Buenos Aires, Caldas, Prados del Sur, Mario Correa et Meléndez. L'opération s'étalera jusqu'à 10 heures du matin. 408 personnes sont menées au poste pour diverses vérifications. Les forces de police recherchaient 200 personnes soupçonnées d'avoir commis des homicides ou de faire partie de la guérilla, entre autres. Résultat de la prise: seize arrestations pour différents délits, neuf autres par ordre judiciaire (des personnes recherchées) et six arrestations en flagrant délit auxquelles s'ajoutent la saisie de 27 armes à feu, 300 armes blanches, 7 kg de marihuana et 5 motos. Le 30 octobre 2003, les unités de la police métropolitaine investissent une nouvelle fois les rues de Siloé, plus précisément du quartier d'El Cortijo. Ces dernières semaines en effet, ce quartier pauvre et « chaud» a été le théâtre de scènes sanglantes entre bandes, bagarres liées à des problèmes de territorialité et de trafic de drogue. Une vingtaine de personnes, des jeunes en général, ont été assassinées dans ces affrontements. Selon le quotidien El Pals, la communauté ellemême a demandé l'intervention de la police afin que cette dernière puisse reprendre le contrôle de cette zone. 200 agents en uniformes sont donc arrivés à l'improviste et en plein jour, dans ce secteur martyrisé de Cali. Réquisitions d'appartement, des rues, recherche d'armes et de drogue... l'objectif de la police est ambitieux: démanteler les bandes qui sèment la terreur, pratiquent le trafic de drogue et dirigent ces quartiers. Quid de la consommation de drogue? Entre février 1991 et février 1992, le professeur Carlos E. Clfment et Lida V. de Aragon, un professeur assistant à l'université du Valle (tous deux dans le département de psychiatrie) ont mené une enquête dans un quartier de 60 000 habitants défavorisé de Cali, parmi la population la plus pauvre. Ds n'ont pas souhaité donner l'identité du quartier, le but de leur étude portant plutôt sur le fait que nombre de drogués ne sont pas répertoriés lors des enquêtes habituelles sur le sujet et donc n'apparaissent jamais dans les statistiques.

23

Leur méthode est originale. 16 enquêteurs ont été envoyés sur le terrain après avoir suivi une formation. Ils devaient remplir les conditions suivantes: être bénévoles, motivés, mais surtout avoir vécu au moins quatre ans dans le quartier en question, y être connus et respectés, y avoir travaillé dans des actions sociales ou de santé. Les chercheurs sont partis du principe que lorsqu'il s'agit d'enquêteurs de l'administration, nombre de drogués ne sont pas repérés ni répertoriés. Le groupe étudié portait sur 7 664 personnes, mais comme seule la tranche d'âge 15-55 ans était retenue, cela concernait donc 3415 personnes. 98 consommateurs de drogue qui n'avaient jamais été répertoriés par aucune enquête ou système de santé y ont été détectés. 78,6 % étaient des hommes. 52 % fumaient du basuco (résidu bon marché de la cocaïne), 13,3 % prenaient de l'alcool, 12,2 % associaient ces deux produits, II,2 % fumaient du basuco et de la marihuana, 3,1 % sniffaient de la colle, 2 % Y ajoutaient du basuco, 1 % prenaient des médicaments. Lorsqu'elle est sniffée, la cocaïne passe par une membrane du nez, puis arrive au cœur et aux poumons après avoir voyagé dans le sang et avant d'arriver au cerveau. Le basuco, lui, est fumé. Il pénètre plus rapidement le tissus du poumon. L'effet est plus fort, plus immédiat. Le 2 février 2003, après cinq mois d'enquête et de filatures, les policiers de la Sijin ont démantelé un réseau de drogue et procédé à 18 arrestations dans différents secteurs de Cali. « C'est une organisation avec de petits réseaux de distribution de basuco et de cocaïne dans toute la ville », indiquait alors le chef de la police, le colonel Oscar Naranjo. La pâte de cocaïne venait du Bolivar, du Cauca, jusqu'à la maison du principal suspect arrêté, dans le quartier Terron Colorado. Cet homme de 55 ans organisait ensuite la distribution à Siloé et Aguablanca. n n'hésitait pas à utiliser des enfants qui cachaient la marchandise dans leurs chaussettes, leurs chaussures, leurs vêtements. La prise a été de 3 kg de cocaïne, 8 kg de basuco, 3 revolvers calibre 38, une grenade à fragmentation ainsi qu'un uniforme habituellement utilisé par les Farc... A Siloé comme à Aguablanca, ce que craignent le plus les habitants, ce sont les pandillas (3), autrement dit, les bandes de jeunes délinquants et criminels dont les affrontements sont régulièrement relatés dans les colonnes du quotidien régional El Pats. Siloé est historiquement le premier grand bidonville peuplé par un exode rural massif à Cali. Certaines zones de cette colline désolée de l'Ouest de la métropole y sont plus dangereuses que d'autres. Au milieu des centaines d'escaliers et des pentes raides qui s'entrecroisent dans cette ville dans la ville, on dénombre treize bandes, dont la plupart sont les plus anciennes de la capitale du Valle. Chaque zone a sa bande, ce dont les riverains se passeraient bien... Chaque bande domine deux ou trois quadras (pâtés de maisons) parfois plus. Selon leur point de vue, il s'agit là de leur territoire. La règle est simple. Si une bande empiète sur le territoire d'une bande rivale, c'est à ses risques et périls. Quand on naît sur la zone d'une bande, et que l'on intègre cette pandilla, on devient forcément l'ennemi de la bande d'à côté. Certains enfants n'ont parfois

24

pour seul héritage que la promesse de venger la mort d'un des leurs. Comme le regrette un policier dans les colonnes de la presse locale: «Avant même de naître, ces jeunes héritent de vieilles rancœurs. Ceux du pâté de maison d'à côté sont leurs ennemis pour un meurtre commis cinq ans auparavant. Et ainsi continue la chaîne des meurtres. » Les quartiers finissent par être définis par la zone d'action de chaque bande. Et gare à ceux qui cherchent à empiéter sur le territoire d'une autre pandilla. Pour cela, il faut être téméraire, inconscient ou suicidaire! Le district d'Aguablanca,« l'autre ville» de Cali, est peuplé à 80% par des Mro-Colombiens déplacés par la violence, la peur, la faim et ayant pour origine la côte Pacifique du Narifio, du Cauca et du Chaco. En juin 2004, le quotidien El Pais évoquait le chiffre de 700 000 habitants dans les communes 13, 14, 15 et 21 qui le forment. Comme souvent en Colombie, les agresseurs des pandillas qui troublent l'ordre public sont avant tout elles-même des victimes. Carlos Cuero, qui travaille avec eux en milieu associatif pour les aider à trouver une alternative à la violence, explique: « Il manque à ces jeunes des quartiers de l'amour et de l'attention. Quand ils ne sont pas estimés dans leur foyer, ils cherchent cette reconnaissance dans les rues. Et c'est dans la rue, dans la bande, qu'ils se sentent importants. Si pour cela, ils doivent tuer ou se droguer, ils le font. C'est leur nouvelle famille. Ces gamins n'ont aucun respect pour la vie, ni celle des autres ni la leur. Il arrive qu'ils tuent leur meilleur ami et analysent parfois alors: La prochaine fois, il faudra être plus rapide! » Dans une enquête publiée en septembre 2003 par El Pais, un fonctionnaire qui travaille avec des jeunes de pandillas de Siloé explique: « Les bandes ont commencé avec des petits groupes qui s'affrontaient entre deux pâtés de maisons. D'abord avec des couteaux, puis des armes à feu de différents calibres achetés au marché noir avec l'argent du fruit de leurs larcins. » Des groupes qui terrorisent les conducteurs de bus, de taxis, des camions qui livrent les marchandises et approvisionnent les commerçants du quartier. Des groupes de 20 à 25 jeunes de 12 à 25 ans qui règnent sur trois ou quatre pâtés de maisons du secteur. Les statistiques de la police font état de huit conducteurs de bus ou de taxis tués et de 324 personnes victimes de racket à main armée dans les huit premiers mois de l'année 2003. « Beaucoup de ces jeunes sont des enfants de mères célibataires ou avec des beaux-pères qui les maltraitent. Ce que les gens doivent comprendre, c'est que ces jeunes ne sont pas devenus des pandilleros parce qu'ils l'ont décidé un jour. Ils sont nés en voyant d'autres pandilleros. Leur frère ou leur cousin est un pan dillero. C'est le moyen pour eux de se socialiser. Là, ils rencontrent leurs amis », explique Elmer Montaiia, procureur de la République, qui affirme que 70 % des pandillas de Cali sont nées à Aguablanca. Agresseurs et victimes. Victimes d'autres bandes, assassinés dans des opérations de « nettoyage social », emprisonnés, « beaucoup de ces jeunes n'atteignent pas l'âge de 30 ans », selon Carlos Cuero, président de la junte d'action communale du quar-

25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.