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Les enfants de la liberté

De
288 pages
Qui sont les jeunes ? Qu’est-ce qui les unit ? Quelles sont leurs différences ? Comment vivent-ils en famille ? Comment voient-ils la scolarisation massive, l’enseignement supérieur, l’emploi, le chômage ? Quels sont leurs loisirs, les traits dominants de leur vie culturelle ? Ce livre résume les points forts de la vie sociale et culturelle de jeunes en France sur la période 1970-1995. Il propose en outre une interprétation de la dynamique qui anime toute la jeunesse et ne cesse de s’amplifier : la conquête de son autonomie.
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LES ENFANTS DE LA LIBERTÉ
Études sur l'autonomie sociale et culturelle des jeunes en France 1970-1996

Collection Débats Jeunesses dirigée par Olivier Douard avec la collaboration de Bernard Roudet et, pour cet ouvrage, la participation de Michèle Rigalleau Institut national de la Jeunesse et de l'Éducation populaire

La collection Débats Jeunesses se constitue en appui à AGORA Débats Jeunesses, revue de l'Institut national de la Jeunesse et de l'Éducation populaire éditée par l' Harmattan.
La revue trimestrielle AGORA et la collection Débats Jeunesses s'intéressent de manière ouverte et transdisciplinaire à tous les problèmes de société construisant la trame problématique des questions de jeunesse. Travailleurs sociaux, animateurs, enseignants, Fesponsables administratifs des services déconcentrés de l'Etat ou des :ollectivités territoriales, chercheurs, élus, tous les acteurs impliqués dans la conception et la mise en œuvre des politiques «jeunesse» peuvent y trouver matière à enrichir la pensée et l'action. En choisissant de se situer à la croisée des questionnements professionnels et de la Recherche, AGORA et la collection Débats

Jeunesses se proposent en effet « de créer du débat» et de devenir
un véritable outil de réflexion praxéologique pour les lecteurs.

1997 ISBN 2-7384-5677-4

@ L'Harmattan,

COLLECTION DÉBATS JEUNESSES

Pierre Mayot.

LES ENFANTS DE LA LIBERTÉ

Études sur l'autonomie sociale et culturelle des jeunes en France
1970-1996

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA 1I2Y lK9

À Anne-Claire,

Clémence et Pauline

« Souviens-toi que ton fils est d'abord le fils de son temps. » Confucius

AVANT-PROPOS
Avertissement Ce livre est la réécriture complète d'articles et de chapitres dispersés dans des revues et des ouvrages collectifs et de notes manuscrites pour des cours et des débats devant de nombreux publics, très différents les uns des autres: parfois le grand public, plus souvent des rencontres avec des professionnels des jeunes, ou de la culture, ou de la culture des jeunes, ou avec des étudiants de troisième cycle. J'ai actualisé les données et harmonisé des styles disparates (statistiques, sociologie, anthropologie, histoire...), et évité autant que possible les jargons pour simplifier en visant l'essentiel. L'ouvrage comprend douze chapitres dont la plupart sont inédits dans leur forme actuelle, comme le premier, qui explore du point de vue lexical le mot jeunesse à travers des dictionnaires depuis le xvnème siècle. Il rappelle d'anciennes définitions d'une tonalité souvent optimiste : la jeunesse a longtemps été bienvenue, et bien vue, mais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pessimisme alourdit l'atmosphère et «le jeune» (le substantif apparaît vers 1950) commence à poser problème jusqu'au cœur des dictionnaires. Les chapitres 2 à 5 précisent les données démographiques, scolaires et sociales des jeunes et élargissent la problématique de leurs univers sociaux pour mieux déterminer puis interpréter leurs pratiques culturelles. Le chapitre 2, puisant directement aux résultats des travaux de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et de l'Institut national des études démographiques (INED), s'intéresse aux modifications familiales et démographiques vécues en temps réel par les jeunes parce que survenues depuis le début des années soixantedix, époque de la naissance des plus âgés d'entre eux aujourd'hui (ils ont 24 ou 25 ans en 1995-1996). 9

Le chapitre 3 met en valeur l'intérêt affirmé, et confirmé par les sondages, pour la vie de famille (celle dans laquelle on vit comme celle que l'on désire fonder) : bien loin de la vision dramatique entretenue par certains médias, la famille est, pour l'écrasante majorité des jeunes, une valeur qui a le vent en poupe. Le chapitre 4 examine l'évolution de la scolarisation massive depuis le milieu des années soixante, et des nouvelles qualifications auxquelles accèdent les jeunes: cette massification entraÎne-t-elle une baisse du niveau ou bien s'agit-il d'une amélioration générale? Quant au chapitre 5, d'une tonalité plus sombre, il résume les difficultés rencontrées par les jeunes, diplômés ou non, dans leur accès à la vie professionnelle et, par là, dans leur insertion sociale. Les chapitres 6 à 10 concernent les univers culturels des jeunes. Le 6 délimite le périmètre des catégories culturelles « jeunes» privilégiées ou souvent mises en exergue (musique, voyage, mode...), et constate l'alternance ou la coexistence de conformismes collectifs et d'originalités individuelles. Le septième chapitre interroge plus à fond quelques pratiques culturelles (lecture des livres, sorties, équipement audiovisuel...) Quant aux chapitres 8, 9 et 10, ils sont, globalement, consacrés au(x) rock(s) et aux phénomènes musicaux et sociaux qui en découlent: histoire, publics, esthétique. Rédigés à partir d'observations effectuées dans de nombreux terrains et d'analyses plus théoriques, ils valent surtout pour la situation en France et n'ont donc aucune prétention encyclopédique. Il m'est apparu indispensable de réfléchir sur ce mouvement esthétique « gorgé de social» (Patrick Mignon), qui eut une telle emprise pendant quarante ans sur des générations de jeunes puis de moins jeunes, et continue d'exercer une influence considérable, même si depuis cinq ou six ans le rap a pris massivement la relève auprès des adolescents, surtout dans les périphéries urbaines. Enfin, les chapitres Il et 12 sont plus anthropologiques. Le premier analyse la notion et la pratique des réseaux dans les activités culturelles et musicales. Le second tente une mise en relation de la structure initiatique traditionnelle (séparation, épreuves, intégration) avec les formations artistiques.
Chaque chapitre est précédé d'un court résumé et dispose de ses références en bas de page. Il s'agit de notes presque exclusivement

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bibliographiques. Je cite mes sources car beaucoup, en dépit de leur aspect technique, sont accessibles à un public large. Bien que chaque chapitre puisse être lu séparément, j'attire l'attention sur leur regroupement: les chapitres 2 et 3 utilisent des données démographiques, présentent des interprétations sur la vie des familles et concernent ce que l'on pourrait appeler les structures de l'intimité. Les chapitres 4 et 5 sont centrés sur les formations et la professionnaIisation, et concernent donc la socialisation et l'insertion. Quant aux chapitres 6 et 7, sur la vie culturelle, ils s'intéressent à l'expression. Les chapitres 8 à 10 sont une approche des musiques modernes dites aussi « musiques amplifiées» (Marc Touché), tandis que les deux derniers concernent certaines logiques d'initiation culturelle et artistique. Quelques annexes (tableaux statistiques, questions de méthodes) et une sélection bibliographique concluent l'ouvrage. r ai utilisé à plusieurs reprises les statistiques, tant sociales que culturelles. Pour ne pas encombrer la lecture suivie, j'ai mis en annexe quelques tableaux résumant les évolutions démographiques, la scolarisation et l'emploi des jeunes. II reste de nombreux chiffres dans le texte qui peuvent, apparemment, en rendre la lecture plus difficile. II n'en est rien: le lecteur doit considérer ces données comme des notes incidentes, des commentaires internes, complétant sans le pcrturber le raisonnement général. Du reste, je les ai souvent retraduites dans le langage courant des ordres de grandeur (<< quart », «un tiers », «la moiun tié », « la grande majorité» des jeunes, fait ceci ou cela...), largement suffisant dans un ouvrage de cette nature. II faut noter que les statistiques ont un double avantage qui justifie leur usage: elles donnent la mesure sociale des événements et relativisent les généralisations abusives, qui sont la tentation majeure des médias ; et elles rendent possible la comparaison d'un groupe avec les autres en mettant en évidence sa singularité (les jeunes/les adultes; les jeunes Français/Ies jeunes Européens...). L'inconvénient, par contre, c'est leur obsolescence. «Les statistiques sont l'histoire au repos, l'histoire les statistiques en mouvement » : tout bouge tout le temps, en même temps, et dans toutes les directions. Les statistiques retenues dans ce livre s'arrêtent donc au milieu de l'année 1996 ou, pour être plus précis et prendre une date symbolique, elles s'arrêtent quand reprend la session parlementaire 1996-1997 à l'automne 1996 - session qui marque un tournant dans la gestion sociale de la République française. 11

Je remercie les auditeurs des diverses manifestations et les étudiants qui sont, toute réflexion faite, à l'origine de ce livre. Nombre d'entre eux m'ont demandé, au fil des années, des rencontres et des enseignements, de disposer d'un outil descriptif, réflexif et critique. Je ne sais si ce livre les satisfera, mais il leur doit beaucoup par la pertinence des questions et les exigences de clarté. Je n'oublie pas mes collègues du ministère de la Culture (surtout du Département des études et de la prospective, dont Olivier Donnat avec qui les conversations sont toujours bénéfiques, et Anne Templier qui m'a apporté une aide documentaire précieuse) : ils reconnaîtront leur apport au détour de telle page ou de telle note. Je remercie plus particulièrement Isabel Jan, MarieElisabeth Lafaille, Françoise Tétard, Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel, qui ont accepté de lire ce livre, et dont j'ai suivi les conseils presque à la lettre; et Michèle Rigalleau, Gisèle Prévoteau, Olivier Douard et Bernard Roudet, dont les lectures amicales et scrupuleuses m'ont apporté d'ultimes remarques de la plus grande utilité pour la « dernière ligne droite». Les imperfections et certains partis pris sont évidemment de mon seul fait, et j'assume seul la responsabilité de la rédaction.

Objectif général et perspective
Mon objectif général est d'une simplicité extrême. Je vise un lectorat élargi. J'ai voulu restituer ce qui m'a semblé, au fil des années, indispensable pour comprendre la vie sociale et culturelle de la jeunesse française à partir d'expériences, d'études et de recherches sur les pratiques sociales et culturelles des jeunes, objets de mes activités professionnelles depuis une vingtaine d'années. Ce livre n'a aucune prétention à l'exhaustivité, et l'on trouvera ailleurs, sur la jeunesse, des présentations plus systématiques ou plus spécialisées (voir la bibliographie). Plutôt qu'un panorama, je propose un itinéraire d'informations et de réflexions que j'ose dire radical, non selon une signification d'exclusivité, bien entendu, mais au pied de la lettre, au sens premier. J'ai éprouvé pour moi, et d'autres ont éprouvé comme moi, que, pour comprendre la problématique de la jeunesse contemporaine, il fallait disposer d'outils et d'informations qui sont la racine, qui sont le ce sans quoi on ne peut, à mon avis, parler en bonne connaissance de cause des

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jeunes aujourd'hui. Ce sont quelques-lIDs de ces outils que je présente
ICI.

Je dois préciser que ce livre est orienté par une conviction qu'expliquent, au moins en partie son titre, Les enfants de la liberté, et sa méthode qui consiste essentiellement dans la présentation ou le résumé d'études et de recherches sur les jeunes. Les données restituées et mises en perspective indiquent toutes la même direction: d'une part l'on constate, par rapport aux générations précédentes et par rapport à l'environnement adulte actuel, une autonomisation de plus en plus précoce de la jeunesse aussi bien dans l:ordre esthétique (musique, lectures, sorties...) que dans celui de l'éthique (vie personnelle, vie affective et sentimentale, systèmes de valeurs...) Et l'on constate dans le même moment une dépendance familiale de plus en plus longue, mais sur le plan économique cette fois-ci, qui dépasse largement la vingtième année de la grande majorité des jeunes. Pour comprendre la jeunesse française d'aujourd'hui, il faut donc sans cesse avoir à l'esprit ce paradoxe qui, si je puis dire, tient dans la même main et le rajeunissement de la responsabilisation et de l'autonomie de la jeunesse, et l'allongement de sa dépendance. Pourtant, dans l'imaginaire collectif, l'aspect liberté l'emporte sur l'aspect dépendance: le consensus est du côté de la liberté, la réalité du côté de sa limitation économique. D'où une tension entre la précocité, sur le plan esthétique et moral, des aspirations adolescentes et juvéniles revendiquées au niveau individuel, et la prolongation de la servitude économique. À quoi s'ajoute la tutelle scolaire (au sens large), qui, on le sait, tend à s'allonger, certes pour un bénéfice collectif indiscutable, mais qui a parfois du mal à se traduire en bénéfice individuel : bien des jeunes, comme on dit, « rongent leur frein ». Au total, servitudes et tutelles freinent l'épanouissement des libertés (ou émancipation, ou autonomie...) ~i, néanmoins, parviennent à s'imposer. Pour être plus précis, on peut même dire qu'elles ne parviennent pas à ne pas s'imposer: elles n'ont pas le choix, c'est plus fort qu'elles, c'est dans l'air du temps, c'est, si l'on veut, l'idéologie dominante de la jeunesse. Pourtant la tension persiste comme un antagonisme à l'origine de la frustration et de l'inventivité des jeunes. Elle explique aussi leur conformisme dans la mesure où, peu ou prou, ils vivent les mêmes événements aux mêmes étapes, et disposent des mêmes moyens, sociaux et culturels, pour y répondre. Du coup la « crise d'adolescence», chère aux psychologues des années soixante, n'est plus seulement personnelle 13

et psychologique, elle est sociale - à condition d'entendre le mot « crise» dans son sens fort de moment critique, concernant les individus et la société dans son ensemble en impliquant toutes les générations, jusque dans les ruptures qui les opposent. Il ne s'agit pas d'invoquer un « retour» du conflit des générations cher aux années soixante, mais de constater que la manière dont est traitée la jeunesse actuellement, surtout du point de vue de l'insertion, pose une question qui, certes, s'enracine corporellement dans les destins social et culturel des jeunes, mais qui, en même temps, interroge la société tout entièreI. Introduction « Faut-il que la jeunesse soit singulière pour qu'on en vienne à parler d'adolescence plurielle! », écrit le pédiatre Jean-Pierre Deschamps dès la première ligne d'un livre collectif. L'une des raisons qui m'a encouragé dans ce travail, c'est de mettre en évidence le pluralisme de la jeunesse dans une perspective plus positive3 que celle des analyses actuelles, dont la morosité ne correspond pas à la réalité. On peut s'interroger sur le sens de travaux de qualité mais animés par le souci de ne présenter de la jeunesse que ce qui ne fonctionne pas. Car la jeunesse n'a pas la cote. À lire des ouvrages, à entendre les rumeurs, tout en elle ne serait que galère, chômage, délinquance, drogue, Sida, perte des valeurs, échec scolaire, malaise des cités, illettrisme galopant, individualisme, destroy... D'autres ont parlé de planète des jeunes, de temps des tribus, de peuple adolescent, comme si les jeunes n'existaient que parqués. La jeunesse serait une parenthèse interminable, une réserve de jeunes vivant aux crochets des familles, « encoconnés » dans un sentimentalisme prudent (le cocooning), courant les petits boulots, vivotant dans le cynisme, dépolitisés, sans religion et sans idéal (ni syndical ni politique). Certes, la sociologie de la jeunesse est un domaine de recherche « de forte audience politique et de faible légitimité scientifique, à forte teneur prophétique et de faible
Voir dans Jacques Rigaud, Pour une refondation de la politique culturelle, Paris, La Documentation Française, 1996, les remarques intéressantes sur les jeunes, p. 23-25. 2 Marie Choquet (dir.), Adolescence plurielle, Paris, Éditions CFES, 1993. 3 Voir Pierre Mayol, « Les cultures des jeunes », Approches, Cahier N° 59, 3/1988 (104 rue de Vaugirard, 75006, Paris). 14
I

consistance théorique4 », mais elle s'est.détournée de la globalité de son objet contrasté et « pluriel» pour n'en retenir que les aspects négatifs, en en faisant le témoin de ce qui serait une faillite générale (économique, politique, syndicale, religieuse, scolaire, éducative, familiale). « Chiens perdus sans collier» Cette école du pessimisme s'impose après-guerre quand on mesure les dégâts du conflit mondial sur la jeunesse (nombreux orphelins, sous-alimentation, déplacements de populations, création de l'UNICEF, apparition du thème de la « dissociation familiale5 »). Elle est renforcée dans la tradition française par Gilbert Cesbron avec Chiens perdus sans collier (1954). Le jeune Alain Robert, enfant de l'Assistance Publique, au caractère difficile, est confié à un centre de rééducation où il rencontre Marc Forgeot, un «vrai» jeune délinquant, de père alcoolique et de mère prostituée (ce paradigme de l'échec parental est décidément indestructible). Le centre, animé par un «bon» docteur et par un juge des enfants, une sorte de saint laïc, comprend aussi un éducateur communiste et un avocat dévoué, devant affronter en combat singulier « le Caïd », un autre jeune, emblème de la révolte négative. Au-delà de ses qualités littéraires, peut-être discutables, ce roman eut deux mérites. Le premier est d'avoir éveillé dans l'âme des nantis ce qu'il faut de mauvaise conscience pour qu'ils se sentent « interpellés» et agissent en conséquence. À cette époque de littérature à l'estomac (Julien Gracq), nous sommes en plein courant existentialiste et d'humanisme engagé

-

Cesbron,

d'ailleurs,

fut un chrétien

« progressiste» convaincu. Indépendamment de son contexte (même s'il a son importance historique), ce roman, par le choc qu'il a suscité, fut, à mon avis, un~ des sources de la vision négative de la jeunesse, si caractéristique de la tradition sociologique française de l'après-guerre à nos jours6. Le second mérite, plus important encore, est d'avoir brossé
4

Gérard Mauger, Les jeunes en France. État des recherches, Paris, La

Documentation Française, 1994, p. 5. 5 Conune disait déjà Jean Chazal dans L'enfance délinquante, Paris, Presses universitaires de France, « Que sais-je? » W 563, publié en 1953. 6 Voir par exemple Cinq cents jeunes délinquants: résultats statistiques, Centre de recherche interdisciplinaire de Vaucresson, 1963. Le jeune Antoine Doinel, héros des quatre cents coups de François Truffaut (1959), est, de ce point de vue, un 15

d'un coup la panoplie du jeune à problème seyant aussi bien au jeune délinquant des années cinquante qu'au jeune des banlieues sensibles d'aujourd'hui, et d'avoir campé un univers social qui a articulé et téléguide encore des pans entiers de la sociologie de la jeunesse. Tout y est: l'alcoolisme, la prostitution, la drogue, les parents indignes, l'abandon, la bande, les fugues, les vols de voiture, l'échec scolaire; et la cohorte des spécialistes, éducateurs, juges, médecins, profs... Ce courant de pensée et ces œuvres sont le « ventre de souveraineté » (comme on disait des reines dans le Bas Empire Romain) d'une longue lignée d'œuvres plus pessimistes les unes que les autres, et qui exercent un droit de préemption sur les analyses de la jeunesse, de sorte que bien avant que l'expression ne soit consacrée, on pouvait déjà parler d'une « pensée unique », mais appliquée aux jeunes. Voici par exemple ce qu'on pouvait lire au milieu des années soixante-dix: « Dans notre monde, la jeunesse souffre, mais elle ne sait pas de quoi. Ce n'est pas l'ambition qui la ronge, mais le désespoir, et ses flambées de violence ne sont pas l'expression d'un désir de changement rationnel et cohérent; ce sont les sursauts d'un malade qui étouffe et, de temps en temps, éclate, poussé à bout, dans l'espoir vague de desserrer un peu l'étau, pour respirer7. » (À la même époque d'ailleurs, Philippe Ariès voyait rétrospectivement dans la formation des bandes de jeunes des années cinquante « les premiers symptômes, épisodiques et vite dépassés, d'un mouvement beaucoup plus profond et général qui dresse aujourd'hui l'adolescence, comme un bloc, contre la société globale8 »). Une quinzaine d'années plus tard, en présentant au début des années quatre-vingt-dix son livre sur la galère des jeunes, Gérard Bardy utilise un raccourci proprement saisissant: « Pour eux [les 18-25 ans] la vie est souvent une "galère". Ils ont vécu au sein de familles déchirées par le divorce et découvrent l'amour au temps du Sida. Ils ont été happés, ballottés par l'énorme machine de l'Éducation nationale C..). Jamais ils n'ont autant souffert du chômage: un jeune sur quatre est sans emploi9,
cousin lointain d'Alain Robert. 7 Claude Alzon, La mort de Pygmalion, essai sur l'immaturité de la jeunesse, Paris, Maspéro, 1974; citation p. 15. Voir aussi le livre précurseur de Mathilde Niel, La crise de lajeunesse, Paris, Le Courrier du livre, 1965. 8 Philippe Ariès, « Problèmes de l'éducation », in La France et les Français, Paris, Gallimard, Pléiade, 1972, p. 959. 9 L'auteur aurait normalement dû écrire: « un jeune actif sur quatre est sans emploi ». 16

un autre perd son temps et ses illusions dans des stages-parkings. Aucune génération n'a pris une telle distance avec la politique et le monde associatif (...) Aucune génération n'aura cumulé autant de handicaps jusqu'à multiplier les dépressions, les fugues, les tentatives de suicide et les naufrages dans la drogue.1o» Prélude à la fin du monde... La presse, plus radicale que les livres par la synthèse qu'elle exige des auteurs, exprime aussi les diagnostics les plus sombres. Dans un dossier de presse couvrant une dizaine d'années, je retiens par exemple cet article d'Adil Jazouli sur le malaise des banlieues au titre programmatique, Les raisins de la galèrell : « Dans nos banlieues populaires un nombre croissant de préadolescents (10-15 ans) se font remarquer par des attitudes empreintes d'une violence apparemment gratuite, un absentéisme scolaire chronique, une sur-occupation ostentatoire des espaces communs et une prédisposition accrue à marcher sur les traces délictuelles des plus grands. Ces préadolescents acquièrent de plus en plus tôt la vision "d'un monde sans pitié" par des conduites marquées par l'échec, le fatalisme, la violence », à cause de l'école distillant « contrainte et ennui ». Ce court texte, qui contient déjà huit fois le mot « violence », lui ajoute, comme pris de vertige, « délit, agression, exclusion, chaos, échec, mensonges, racket»... Autre exemple, François Dubet, aux travaux nombreux et reconnus. Lors de la crise dans les collèges, début 1996, il publie un bref article12 sur la violence des jeunes: certes réelle et regrettable, cette violence se présenterait néanmoins, selon lui, comme une « affaire d'honneur» en réponse à la dureté du système social symbolisée par l'échec scolaire, engendrant un « sentiment d'humiliation et d'acharnement». Quant à l'institution scolaire, elle se vivrait comme un « îlot de civilisation dans un océan de barbarie» au milieu duquel les collèges de banlieue seraient « en situation coloniale». D'où un cycle sans fill de violence

10Gérard Bardy, Génération galère. 8 millions de jeunes dans la tourmente, Paris, Albin Michel, 1993. Il La Croix, 14 janvier 1995 (je souligne. Tahar Ben Jelloun reprend le même titre pour un essai chez Fayard, 1996). Alors directeur de l'Institut Banlieuscopie, A. J. présentait une enquête dans une douzaine de quartiers (été-automne 1994). Du même, « Banlieues, violence et intégration », Libération, 4/12/90 : à relire dans cette perspective, Les années banlieues, Paris, Seuil, 1992. Voir aussi Une saison en banlieue, Paris, Plon, 1995. . 12« Garder l'école ouverte », Libération, 13 février 1996. 17

dans la mesure où l'école, sûre d'elle-même, refuse de « s'interroger sur les mutations pédagogiques que lui impose la massification». Il est vrai que, depuis quelques années, la galère est à la mode. Trois livres au moins reprennent le mot dans leur titre, celui de Bardy que je viens d'évoquer, une étude de Jean-Charles Lagrée et de Paula Lew-Faï, et celle, la plus célèbre, quasiment éponymique, de François Dubetl3, sans compter d'innombrables articles dans la presse aux titres volontiers inquiétantsl4. Lagrée et Lew-Faï, à qui revient le privilège de l'antériorité du titre, puisent le mot à sa source, dans le langage des jeunes (lors d'une enquête sur leur formation professionnelle), la galère définissant cet état d'incertitude existentielle devant les difficultés de l'insertion sociale. Dubet fait plus: il systématise. Son livre s'ouvre par une phrase programme: « Les livres consacrés à la marginalité des jeunes des années 1950 et 1960 parlaient des bandes; ceux des années 1970 décrivaient la crise politique et culturelle. Aujourd'hui, ces formes cristallisées de conduite des jeunes ont disparu et les jeunes des banlieues des grandes villes sont plongés dans une expérience de vie qu'ils n'ont guère choisie: la galère. » La nouveauté de la galère, par rapport aux révoltes et rebellions d'antan, c'est d'être l'indécision érigée en système faute de repères sociaux. Elle «procède de la décomposition d'un système d'action, elle ne se réduit ni à une conduite anomique, ni à une réponse à des frustrations, ni aux stigmates dont les jeunes sont victimes. La galère résulte de la crise du système d'action des sociétés industrielles. » La disparition dans les banlieues de la culture ouvrière (un des meilleurs chapitres du livre), qui tenait (ou croyait tenir) les jeunes par un idéal de vie collective et de lutte militante, a été l'une des causes (avec les frustrations de la consommation, les conditions diffi13 Jean-Charles Lagrée et Paula Lew-Faï, La galère. Marginalisation juvénile et collectivités locales, Éditions du CNRS, 1985; François Dubet, La galère: jeunes en survie, Fayard, Paris, 1987. Même la didactique répond présent, avec Danielle Bouix-Leeman, La grammaire ou la galère ?, Paris, Bertrand-Lacoste, 1993. Voir aussi La culture des jeunes de banlieues (sur les jeunes et l'espace urbain), Marly-leRoi, Institut national de la jeunesse, 1990; Alain Borredon, Une jeunesse dans la crise (sur les lycéens), Paris, L'Hannattan, 1995, etc. 14Voici quelques titres: {(La fièvre jeune» (Figaro, 28/12/90) ; {(France, que faistu de ta jeunesse?» (La Vie, 22/11/90); {(Jeunes: la révolte» (Le Nouvel Observateur, 25/10/90); {(Ce que vous devriez savoir sur les adolescents» (Le Nouvel Observateur, 24/11/95); « La haine à 12 ans}) (Le Nouvel Observateur, 20/06/95) ; {(Faut-il avoir peur de nos enfants? » (L'Événement du Jeudi, 14/3/96)... 18

ciles de l'habitat, etc.) des «trois dimensions de la galère» : la désorganisation sociale, l'exclusion et la rage, cette dernière, la plus radicale, représentant la révolte sans idéologie, sans discours programmé, c'est-à-dire la colère pure, «la rage », qui stigmatise «toutes les conduites et brise toutes les rationalités (...) » Pour leur excuse, la plupart de ces travaux pessimistes, jusqu'à la complaisance parfois, n'ont fait que répondre à des commandes publiques (État, ministères, collectivités territoriales...) sur des inquiétudes politiques et sociales, tels la délinquance, le chômage, la drogue, l'échec, la vie familiale, les quartiers sensibles, etc. Les notes administratives diffusées dans les cercles spécialisés ont souvent brossé le portrait d'une jeunesse en déshérence, en quête d'insertion sociale et d'identité culturelle, affrontée au chômage et livrée à elle-même, dans un monde d'où les grandes références ont disparu (l'Ère du vide...) Ces «appels d'offre », puisant dans les écrits sociologiques, leur renvoyaient en la renchérissant l'image du social qu'ils avaient produite. Mais, par une extrapolation abusive, les études sur ces maux ont indûment légitimé un consensus et une vulgate diffusant dans toutes les sphères sociales ces entités non critiquées que sont LE chômage, LA délinquance, LA perte des valeurs DES jeunes et de LA jeunesse. Il s'agit typiquement de ce que Kant appelait un «outrepassement»: aller trop loin dans les conclusions sans prendre garde aux limites des méthodes, et au périmètre forcément restreint du domaine étudié. En outre, on a parfois le sentiment que des traditions sociologiques maintiennent en survie des théories bien au-delà de leur espérance normale de vie. De nombreux auteurs n'arrivent pas à se défaire de l'influence d'outre-tombe du dernier Sartre, du Foucault de Surveiller et punir, ou bien des théories marginalistes de Touraine, ou du fixisme de Bourdieu. On aboutit de la sorte à un conformisme (<< pensée unique »...) qui modèle ce qu'il convient de dire des jeunes. Cette convenance a la force d'un paradigme intellectuel, que Th. Kuhn définissait comme ce que les membres d'une communauté scientifique possèdent en commun, tandis que réciproquement une communauté scientifique se compose d'hommes qui se réfèrent au même paradigme - définition
« au risque de la circularité» précise Alban Bouvier15. Cette circularité
15 Th. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques [1962, 1970], Paris, Flammarion, 1983, cité par Alban Bouvier, L'argumentation philosophique, étude de sociologie cognitive, Paris, Presses universitaires de France, 1995, p. 9-10. 19

est une pétition de principe d'où résulte une connivence cognitive productrice de prototypes sociaux indéfiniment reproductibles: mettez jeunesse, ajoutez banlieue16,assaisonnez avec échec scolaire ou quelque autre ingrédient, vous obtiendrez galère - ça marche tout seul, nul
besoin d'enquête17.

Aller plus loin « Il aurait fallu élargir les cadres de notre logique pour y inclure des opérations mentales en apparence différentes des nôtres, mais qui sont intellectuelles au même titre1S», il aurait fallu sortir des ornières à la Cesbron pour comprendre différemment la dynamique, surtout culturelle, de la jeunesse. Même la regrettée Nicole Abboud, pourtant peu suspecte de conservatisme, reconnaissait, elle aussi, que « la littérature savante traitant des jeunes, de leur situation dans la société et de leurs comportements collectifs ne s'intéresse aucunement, pour l'instant, au rôle innovateur et créateur de certains groupes de jeunes, pas plus qu'à celui de collectivités juvéniles plus vastesl9 ». Quant aux jeunes, quand on les interroge, ils sont lassés par l'image négative d'eux-mêmes que leur renvoient ces travaux largement amplifiés par les médias qui aiment dramatiser. Un sondage effectué auprès de collégiens montre qu'ils estiment à 80 % qu'on les traite comme « des débiles, des abrutis, des délinquants », qu'on brosse « un portrait caricatural de (leur) génération », qu'on donne « une image négative des adolescents oisifs qui ne pensent qu'à écouter des disques et qu'on oublie de parler des jeunes qui aident les autres20». D'autres témoignages issus des « quartiers défavorisés» accusent même certains propos
À tort du reste: ce ne sont pas les banlieues qui sont en cause, mais les cités, qui, elles, sont implantées aussi bien dans des banlieues que dans des villes-centres. Voir mon article « Radiographie des banlieues », Esprit, juin 1992, et Hervé VieillardBaron, Les banlieues françaises ou le ghetto impossible, Paris, Éditions de l'Aube, 1994. 17Michel de Certeau parlait de ceux qui « muent le malheur de leurs théories en théories du malheur », L'invention du quotidien (avec Luce Giard et Pierre Mayol), tome 1: Arts de faire, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1991, p. 145. ISClaude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale [1958], Paris, Plon, 1974, p. 228. 19Nicole Abboud, article « Jeunesse », Encyclopaedia Universalis, édition de 1989, volume 13, p. 56. 20 Par le Conseil français des associations pour les droits de l'enfant (COFRADE), voir Économie de la Jeunesse, N° 3, p. 8. 20
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savants d'aggraver la xénophobie et le racisme contre lesquels ils prétendent lutter21. Dont acte! D'autant que, réagissant ainsi, ces collégiens et ces jeunes rappellent que, traditionnellement, les images sociales de la jeunesse ont toujours été soit valorisantes (charme, éclat, exaltation, ferveur, feu, fièvre, force, enthousiasme, impétuosité...) soit compréhensives (inexpérience, irréflexion, nai'veté, frasques, fredaines, illusions...), mais jamais répulsives. J'ai beaucoup appris à lire ces études et à rencontrer tel ou tel de leurs auteurs, mais je n'ai jamais pu me résoudre, intérieurement, à la morosité ambiante. C'est, après tout, la loi du travail intellectuel que de s'enrichir de ce qu'il critique, la différence d'appréciation n'interdisant pas l'ouverture d'esprit bien au contraire. Je reste convaincu que l'on comprend mieux les jeunes quand on les situe dans les grandes évolutions sociales qu'ils ont traversées (démographie, scolarisation, emploi et chômage, culture, loisirs...), dont ils ont souffert et dont ils souffriront encore, mais qui, globalement, tournent à leur avantage: jamais la jeunesse n'a pu autant étudier, se cultiver et se divertir malgré un contexte social, en particulier du point de vue de l'emploi, de plus en plus difficile. Travailler sur les pratiques culturelles des jeunes les fait en effet voir sous leur meilleur jour. On est alors surpris par leur lucidité, leur liberté, leur courage et leur créativité jusqu'au cœur d'un non moins réel conformisme: paradoxe de la jeunesse... C'est de cela que je voudrais faire part.

21 Témoignages positifs, entendus dans l'intéressante France 3.

émission Sagacités,

sur

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PREMIÈRE

PARTIE

LA VIE SOCIALE DES JEUNES EN FRANCE

« La jeunesse est toujours insolente, c'est son droit - une nécessité pour elle; if lui faut s'affirmer, et toute affirmation de soi en ce monde de doutes est un défi, une insolence. » Joseph Conrad, Lord Jim (1900)

CHAPITRE UN

BRÈVE HISTOIRE D'UN MOT

Comme ces anciens portiques sculptés de figurines offertes au regard du visiteur, le mot « jeunesse» est couvert des significations qui changent selon la perspective de l'analyse. Tel un porche, ce premier chapitre est donc consacré aux significations du mot jeunesse, dans la langue française, depuis le XVI/me siècle. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une enquête linguistique, qui serait à faire, mais d'une approche anthropologique, pour mettre à jour ce que le sens commun a en tête quand if dit « jeunesse », qui s'oppose à la fois à l'enfance et à l'âge adulte, le passage de l'une à l'autre s'opérant par l'adolescence. Nous répertorions aussi quelques éléments du mythe de la jeunesse à partir de cette brève enquête sémantique.

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Un flou entoure la notion de jeunesse. Pierre Bourdieu a publié, il y a quelques années, un entretien au titre emblématique: « La jeunesse n'est qu'un mot» où il démontrait qu'on ne peut faire coexister dans le même mot des jeunes aussi différents qu'un fils d'ouvrier promis tôt à l'usine et un étudiant à l'adolescence démesurée. Les jeunes « sont dans une sorte de no man's land social, ils sont adultes pour certaines choses, ils sont enfants pour d'autres, ils jouent sur les deux tableaux (...) C'est par abus de langage que l'on peut subsumer sous le même concept des univers sociaux qui n'ont pratiquement rien de communI ». Le singulier la jeunesse ne serait qu'un agrégat de la manie classificatrice dominante. Cet article, exagérément monté en épingle, fut néanmoins « le plus discuté» au début des années quatre-vingt écrit Gérard Mauger2, qui a lui-même interrogé les catégories de la jeunesse pour constater également qu'une définition univoque n'est qu'un « artefact ». Mais comme la jeunesse existe bel et bien en dépit du flou des catégories, il conclut à une « alchimie» qui fédère la jeunesse dans des manifestations imprévisibles (politiques, scolaires, universitaires...), et en fait un réservoir de générations constamment mobilisables3. La jeunesse selon Antoine Furetière (XVIfme siècle) Supposons néanmoins que la jeunesse ne soit qu'un mot, alors qu'en disent les dictionnaires? J'ai consulté quelques articles: « âge », «jeune », « jeunesse» dans une perspective plutôt anthropologique que linguistique ou historique. Dès la fin du xvnème siècle, les significations quintessentielles de la jeunesse sont déjà en place, au sens où nous l'entendons encore aujourd'hui. Pour preuve, le vénérable et audacieux (pour son époque) dictionnaire d'Antoine Furetière4 (1619-1688). Je
1 Entretien avec Anne-Marie Métaillé, Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des Âges, 1978, repris dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980. Citationp. 145. 2 Les jeunes en France. État des recherches, Paris, La Docmnentation Française, 1994. 3 Gérard Mauger, «La catégorie de jeunesse. Essai d'inventaire, de classement et de critique de quelques usages courants et savants», in Michelle Perrot (dir.), Les jeunes et les autres, CRN, 1986, tome l, pp. 43-63. Du même auteur, «Le monde des jeunes », Sociétés contemporaines, N° 21, mars 1995. 4 Publié après sa mort en Hollande en 1690, avec une préface de Pierre Bayle: Dictionaire (sic) universel, Contenant generalement tous les mots français tant vieux que modernes, & les Termes de toutes les Sciences et des Arts, Recueilli & compilé 26

cite l'intégralité de son article, qui constituera la matière première de ce chapitre (j'ai respecté l'orthographe, l'absence de majuscules et l'accentuation, mais normalisé la ponctuation. J'ai aussi numéroté les entrées) : 1. « JEUNE.adjectif, masculin & féminin. Qui est dans son premier âge. Ce terme est relatif, & s'estend à plus ou moins d'années, suivant la qualité des choses & des personnes. Un chesne est encore jeune à 50 ou 60 ans ; un homme jusqu'à 20 ou 25 ans; un cheval jusqu'à 6 ou 7 ans. On appelle un jeune enfant jusqu'à 7 ans ; un jeune adolescent jusqu'à 15 ou 16 un jeune homme jusqu'à la majorité. Une femme n'est plus jeune passé 30 35 ans. Ce mot vient du Latin juvenis, qui se tire du verbe juvare, aider. La jeunesse est l'âge où l'homme est devenu capable de sayder lui-même, & de servir les autres. C'est en ce sens que parmy les Latins on appelle juvenci, les jeunes bœufs quand ils commencent à pouvoir servir au labourage. 2. « JEUNE,est encore relatif à l'égard d'un plus âgé. De deux enfants, l'un de dix, l'autre de 12 ans, on appelle le premier le jeune, le deuxième le vieux. On dit, Madame une telle la jeune, en parlant d'une fille à l'égard de sa mère qui porte un même nom. 3. « JEUNE,se dit figurément en Morale, de ce qui est en sa force & vigueur. Durant la jeune saison. un jeune courage a de l'ambition, de jeunes désirs. Un jeune cœur est enflammé d'amour. 4. « JEUNE,se dit encore de l'esprit, quand il n'est pas meur, sage & posé. C'est unjeune estourdi, un jeune évaporé. Cet homme sera jeune toute sa vie. Il a fait là un tour dejeune homme. 5. « JEUNE,se dit proverbialement en ces phrases. Aussi-tost meurent jeunes que vieux. On dit, que le Diable estoit beau quand il estoit jeune. On dit, Faire la part au plus jeune, quand un plus puissant en partage un autre, & prend la meilleure part pour luy. On dit quand on a consommé la meilleure partie de quelque chose, que le reste en sera bien jeune. On dit aussi, jeune chair & vieux poisson. On dit encore d'un homme qui mange beaucoup, qu'il est affamé comme un jeune levron; & d'un qui est folastre, qu'il est fou comme un jeune chien. On dit aussi à celuy qui veut reprendre un plus vieux que luy, Vous avez la barbe trop jeune; & en parlant d'un ignorant, Il est encore jeune, il en
par feu Messire Antoine Furetirère, à La Haye, et à Rotterdam, chez Amout et Reinier Leers, 1690. Réédité et introduit par Alain Rey, Paris, Le Robert, 1978. 5 Cette étymologie n'est pas prouvée. Voir plus loin. 27

apprendra. On dit au Palais, jeune Procureur, & vieil Advocat. Un jeune Medecin vit moins qu'un vieil yvrogne, dit Regnier. 6. «JEUNET, ETTE. adj. diminutif de jeune. 7. « JEUNESSE. s. f. Bas âge. La jeunesse a plusieurs degrez, comme il a été dit au mot de jeune. Dans sa première, dans sa plus tendre, dans sa plus verte jeunesse. Il est dans la fleur de sa jeunesse. 8. «JEUNESSE, signifie encore, Manque d'expérience, emportement de l'âge. Il n'y a point de malice en ce garçon, il n'y a que de la jeunesse. C'est un trait de jeunesse qu'illuy faut pardonner. 9. «JEUNESSE, se prend aussi collectivement, pour dire, plusieurs jeunes gens. En ce Collège, en cette Académie, on instruit bien la jeunesse. Ce Precepteur sçait bien l'art de conduire la jeunesse. Toute la jeunesse de la ville fut en armes à l'entrée de ce Prince. 10. «JEUNESSE, se dit proverbialement en ces phrases. Jeunesse est forte à passer, pour dire, Il est bien difficile qu'on ne fasse quelque folie quand on est jeune. On dit aussi, Si jeunesse sçavoit & vieillesse pouvoit, pour dire, qu'on ne rencontre pas l'expérience, la sagesse, avec la force & la vigueur. »

Furetière intègre dans ses définitions les acceptions quotidiennes d'où des conflits avec l'Académie (Ie premier tome du célèbre dictionnaire paraît en 1694). Comme l'écrit Alain Rey, «réussite unique à son époque, ce travail est longtemps resté la plus sûre référence pour évoquer la langue et la culture du Grand Siècle». Pour Furetière, «jeune» n'est encore qu'un adjectif, attribut (cette femme est jeune) ou épithète (une jeune femme), «jeunesse» ayant seule droit au statut de substantif. Les diverses significations de jeunesse et de jeune sont développées en une dizaine d'entrées, d'où une impression première disparate. Sous ce désordre apparent, Furetière a trois objectifs: déterminer les âges de la jeunesse, déterminer ses valeurs sociales et morales, et, enfin, déterminer les fonctions de ce groupe d'âges particuliers. Tout d'abord, les âges. Dans son article Âge, Antoine Furetière a déjà précisé: «Âge: signifie l'estat de l'homme en certaines parties de la vie. L'âge d'innocence, l'âge tendre, c'est jusqu'à sept ans. L'âge de raison, l'âge de puberté, c'est l'âge nubile au-dessus de quatorze ans. La fleur de l'âge, c'est la jeunesse jusqu'à 30 ans. La force de l'âge, l'âge meur, l'âge viril jusques à 50 ans. Estre sur l'âge, estre avancé en âge, sur le déclin de son âge, c'est, Commencer à vieillir. L'âge decrepit, c'est au-dessus de 75 ans. Entre deux âges, c'est à 30 ans. L'âge 28