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Les enfants du fleuve

De
320 pages
Tous les enfants de la République française ont droit à la santé et à l'éducation. Mais il existe aujourd'hui, en France, un département où plusieurs milliers d'enfants sont privés de l'accès à ce droit. Ils vivent et sont scolarisés sur la rive française du fleuve Maroni, frontière naturelle entre le Surinam et la Guyane. Cet ouvrage relate la vie nomade et rustique d'une psychologue partant jour près jour en pirogue à la rencontre de ces enfants démunis que les lois font semblant de protéger.
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Les enfants du fleuve

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05103-4 EAN : 9782296051034

,

Elisabeth Godon

Les enfants du fleuve
Les écoles du fleuve en Guyane française: le parcours d'une psy

Kourou, 22 mai 2006, 22h30 E. : « Tu crois que j'ai raison de continuer à me battre? J'ai l'impression que je dérange... » Ph. : « Évidemment. Si on ne protège pas les gens qui sontfaibles, je ne vois vraiment pas qui on va protéger. »
Merci à toi.

L'Harmattan

Guvane francaisel

Langues principalement parlées: à Maïman. Apatou. Loka. Papaïch 'ton et Maripasoula: aluku (ou boni). À Grand-Santi. Apaguy et Monfina : n 'djuka. Dans le Pays amérindien: wayana à Antécume-Pata et Pidima. wayana et émerillon (ou teko) à Élahé. Twenké-Taluhwen et Cayo dé. À Ouanary: créole. À Tamoack et Saint-Georges: saramaka, portuguais du Brésil, créole, palikur. À Camopi: émerillon, wayampi. À Trois-Sauts: wayampi.
I

Les écoles des fleuves, dans lesquelles doit intervenir un psychologue scolaire, se trouvent dans les

localités dont le nom est souligné.

Aux enfants du fleuve, À tous ceux qui, comme moi, les aiment. Ils se reconnaîtront.

La révolte ne peut se passer d'un étrange amour; ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu ni en I 'histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, comme eux, ne peuvent pas vivre: pour les humiliés ... La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent. » L 'homme révolté, Albert Camus

Avallt-propos

Citez m'en un Citez m'en un Un seul de rêve Qui soit allé Qui soit allé jusqu'au

bout du sien propre.

Névralgie, L. G. Damas

Il ne faut pas confondre rêver sa vie et vivre ses rêves.
Brice de Nice2

Ou peut-être est-ce possible? Il était une fois, justement, un rêve. Un vieux rêve. Ma vie se poursuivait en poursuivant ce rêve. Ma vie reprenait du sens, et je rebondissais, dès qu'un enfant, un seul, avait fait un pas vers sa vraie place, se libérait grâce au savoir. À chaque fois, c'était une petite fête, un grand bonheur, et c'est peut-être ça, vivre son rêve. Et il fut une fois, pour moi, un fleuve. Un beau et grand fleuve. Ma rencontre avec lui a fait de ma vie entière une fête, un bonheur de tous les instants.

2

Brice est le héros du film Brice de Nice, de James Huth (avril 2005).

7

« Des nuages pommelés traversaient, en cortège serré, le ciel d'un bleu pâle. Toute la base spatiale s'étendait sous leurs yeux, avec sa profusion de bâtiments, de tours blanches et de portiques dressés vers le ciel. Au loin, on apercevait le pas de tir et le rail géant qui y aboutissait, permettant d'acheminer les fusées [... } La couleur ocre de la latérite dominait tout ce paysage industriel et de haute technologie. Au-delà, le cercle vert de la forêt semblait s'élargir à l'infini, uniquement limité par les nuages bas. Sénéchal, debout, ressentait confusément la présence sauvage et puissante de la jungle, même à cette distance ». Poison vert, Patrick Notret

Présentation La Guyane
C'est bien ainsi la Guyane: une contradiction folle et permanente, vécue au quotidien par tous entre un projet auquel croient et pour lequel travaillent des milliers de personnes ici et ailleurs dans le monde, et le théâtre dans lequel il avance contre vents et marées3. Le théâtre, ce coin d'Amérique du Sud devenu français en 1664 est coincé entre le Brésil et le Surinam. Son histoire a commencé environ 4000 ans avant Jésus-Christ par l'arrivée des premiers habitants de l'Amazonie, les Amérindiens. Elle a mêlé, depuis le dix-septième siècle, celle de populations multiples et variées pour des raisons très diverses: tentatives françaises de colonisation (1604 à 1652), première mise en valeur de ce territoire par des colons hollandais (1656), esclavage (1656-1848), déportation (1954-1946), ruées vers l'or (la première en 1855), éruption volcanique en Martinique (1902), construction du Centre Spatial Guyanais (1964), immigration haïtienne (la première en 1970), arrivée des Hmongs (1977), guerre civile surinamienne (1986-1992). À l'heure actuelle, dans ce département français (la Guyane en a obtenu le statut en 1946) de 86 504 km2 (dont 90% de forêt), de climat équatorial (taux d'humidité minimum 80%) vivent près de 192 000 habitants4. Ils sont Créoles guyanais, Haïtiens, Saint-Luciens, Martiniquais, Guadeloupéens (40% de la population), Amérindiens (environ 2,5%)5, Noirs-

3

1 800 personnes travaillent actuellement sur la base du CSG. Dont plus de la moitié a moins de 25 ans. Estimation INSEE 2006. 5 Arawak, Palikur, Kali'na, Wayana, Wayampi et Emerillon ou Teko.
~

9

marrons (20%)6, Hmongs (environ 1%), métropolitains (environ 12%) et Chinois, Brésiliens, Libanais... (près de 28% de la population)? Sur la base du Centre Spatial Guyanais, pas moins de quarante nationalités sont représentées. Un des résultats de cette mosaïque de langues et de cultures est une permanente impression de voyages, de découvertes, de surprises en tous genres. L'une d'entre elles, et non des moindres, est la présence, partout, de l'école française. Partout, c'est-à-dire aussi dans les communes situées le long des deux fleuves Maroni (526 kilomètres de frontière avec le Surinam) et Oyapock (700 kilomètres de frontière avec le Brésil). Comme en France métropolitaine, dans chacune des écoles de Guyane (elles sont à présent une dizaine sur l'Oyapock et une vingtaine sur le Maroni) intervient un psychologue scolaire. En 2003-2004, la circonscription dite « des fleuves» comprenait les écoles des deux fleuves. Depuis septembre 2004, la circonscription a été modifiée pour devenir « du Maroni »8et« de l'Oyapock »9

6

7 Sources:
8

Saramaca, Boni ou Aluku, Ndjuka, Paramaka, Matawaï, Kuinty.
Ministère de l'Outre-mer. R et S. Price pour les Noirs Marrons.

Maïman, Apatou, Apaguy, Grand-Santi, Monfina, Loka, Papaïch'ton, Nouveau-Wacapou, Maripasoula,
Camopi. Trois-Sauts.

Élahé, Cayodé, Twenké- Taluhwen, Antécume-Pata et Pidima. 9 Ouanary, Tampack, Trois-Palétuviers, Saint-Georges de l'Oyapock,

10

« Un fleuve frontière - le Maroni - semblable à un océan, bleu à l'aube, jaune à midi, vert puis noir au crépuscule, jaspé d'îles verdoyantes; un fleuve séparant deux nations européennes: au-delà, la Hollande; en deçà, la France [...J. Il Y avait deux forces en présence: un fleuve, une forêt; deuxforces elles-mêmes incluses dans deux nations: la France, la Hollande. Hormis cela, rien. » Les bâtards, Bertène Juminer

La potamopsylO : psychologue

scolaire du Fleuve

Depuis quatre années, je prépare avec un soin également jaloux l'organisation et les conditions du voyage, et celles de ma mission dans les écoles situées sur la rive française du fleuve. Le 06 septembre 2003, dans mon hamac, à Antécume- Pata, j'écrivais: « .. .le fleuve, différent, magique, sur lequel je me sens absolument à ma place, totalement en sécurité malgré les sauts nombreux et parfois fort difficiles à passer. C'est vraiment comme si je ne pouvais être nulle part ailleurs. Il fait chaud, très chaud. Et nous avançons sur l'eau, des heures durant.» Le lendemain, quelque part entre Pidima et Nouveau-Wacapou, je chantonne tout en écrivant: « Lonely looking day, looking day... » Jonathan Livingston Le Goéland me hante. C'est trop intense. Une quintessence du temps qui s'écoule à la vitesse de la pirogue, et qui semble immobile à la fois: rives vertes. Tous les verts. Camaïeux de verts, parfois ponctués d'une touffe mauve, oujaune aussi. » Depuis quatre années, sur le fleuve, je rêve ma vie et je vis mon rêve. Jour après jour. Dans une double perspective: aider chaque élève en échec scolaire à retrouver sa dignité afin de le préparer, grâce au savoir, à sa vie d'adulte libre, de citoyen. Il s'inscrit comme élève d'une école française sur l'axe de son histoire propre. À chaque instant, dans le même temps, cet élève est un enfant du fleuve. Il participe de l'histoire de sa famille, de son village. Il ne peut se construire ni sans, ni contre sa culture. Il s'inscrit comme enfant sur l'axe de l'histoire de son peuple. L'endroit où ces deux axes se croisent, c'est là où je rencontre chacun de ces petits d'homme. L'objectif est d'identifier le problème posé à l'école, de le diagnostiquer et de trouver une solution adaptée à l'enfant et à son milieu de vie, notamment culturel. Qu'il soit dépressif, dyslexique, battu, épileptique,
tO

Du grec, Potamos : le fleuve, et « psy » pour psychologue.

Il

malvoyant, malentendant ou déficient, c'est d'abord l'expression de sa souffrance, doublée de la culpabilité liée à son échec, qu'il nous donne à voir à l'école. C'est une écoute et une réponse à cette souffrance que l'enfant attend, parfois sans plus trop y croire. Et c'est donc une écoute et une réponse à cette souffrance que je tente de lui apporter. C'est ainsi qu'il s'inscrit, que nous l'inscrivons à la fois comme élève et comme enfant, dans deux cultures. Il se trouve alors à l'intersection de deux axes, celui de l'unité et celui de l'universalité. Si je lutte avec lui, avec les enseignants, avec ses parents, en me servant de tout ce que l'éducation nationale et la santé peuvent mettre à la disposition d'un enfant en souffrance, de tout ce que je suis, de tout ce que je sais contre l'échec scolaire, il peut se trouver à sa place exacte sur son axe, sur l'axe de son histoire, de sa construction d'être libre par rapport à sa famille, sa culture, sa langue, l'école. Alors il retrouve sa dignité, se sent aimé, n'a plus peur de prendre des risques et s'inscrit sur . l'autre axe, dans I'histoire de son peuple.

12

« Grand-père me prit dans ses bras et me posa sur ses genoux... Il rit: « Le monde est plein d'énigmes car tout ce qui est profond ne se révèle pas au premier coup d'œil,. l'univers s'avance masqué et les hommes, après avoir mangé, dansé et fait l'amour, passent le reste de leur temps à essayer de déchiffrer ce qui se passe derrière l'apparence des choses. C'est pourquoi ils écrivent des livres et ceux qui ne savent pas écrire interrogent les forêts, écoutent les animaux, creusent la terre ou regardent les étoiles. Sache lire mon enfant, sache lire et les livres des hommes et le livre de l'univers. Et apprends, apprends sans cesse chez les savants. » Les petits garçons naissent aussi des étoiles, Emmanuel B. Dongala

L'enfant du fleuve
Son peuple, le peuple Bushinengué11vit de part et d'autre du Maroni. L'histoire des déplacements successifs et incessants des Marrons, ces Africains arrivés au Surinam comme esclaves à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe qui choisirent de s'enfuir dans la forêt pour rester libres, nous est restituée par Richard Price12et Jean Moomou13. Ce fleuve, frontière administrative, certes, n'en constitue pas moins pour les Noirs Marrons, grâce aux échanges et aux relations de tous ordres qu'il permet, une partie constitutive, essentielle de leur pays, du Grand Pays, du même pays: « Les autres sont allés bien plus loin [...]. Ils ont traversé le fleuve [...]. Ils ont décidé de se déplacer plus en amont [...]. Ils sont remontés jusqu'au fleuve Surinam [...). Les autres sont allés plus loin à l'ouest. » (R. Price). D'autre part, plus récemment, au Surinam, les évènements des années 1980 (prise du pouvoir par les militaires), et la guerre civile (19861992) ont provoqué des vagues d'immigration vers la Guyane. « L'accès aux services médicaux et à la scolarisation pour les enfants a un pouvoir d'attraction énorme sur toute une génération de jeunes Marrons pour qui l'avenir au Surinam n'a rien de prometteur »14.Actuellement, « les personnes en provenance du Surinam constituent, lors du recensement de 1999, le
Il « Nom générique qui englobe l'ensemble des groupes de marrons du Surinam qui ont opté pour la vie dans les bois [...]. Ils regroupent les Djuka, les Saramaka, les Matawaï, les Kuinty, les Paramaka enfin les Aluku ou Boni. ». Moomou 1. (2004). 12 Price R. (1994), Les premiers temps. La conception de l 'histoire des Marrons Saramaka. Seuil. 13 Moomou 1. (2004), Le monde des marrons de Maroni en Guyane (1772-1860). La naissance d'un peuple: Les Bonis. Ibis rouge éditions. loJ Price R. & Price S. (2003), Les Marrons. Vents D'ailleurs.

13

groupe d'étrangers le plus nombreux de Guyane [...] Le recensement fait état de 17 654 Surinamiens. »15 Le long du Maroni, c'est-à-dire dans les villages situés sur les deux rives de ce fleuve frontière entre la Guyane et le Surinam, plus de 3 500 élèves sont inscrits dans les écoles de la République française. Ces élèves habitent le plus souvent dans des hameaux appelés campoesl6, plus ou moins éloignés du chef-lieu, ou bien dans la commune où se trouve l'école, rive droite comme rive gauche. Ils viennent à l'école dans des pirogues spécialement affrétées pour le transport scolaire. Chaque année, certaines familles, trop démunies pour financer le prix de ce transport, inscrivent leur enfant dans une école surinamienne, ou bien tout simplement, les désco larisent. Quelle est la place de leur enfant, pour eux? Que fait-il « là-bas» ? Se prépare-t-il à devenir l'adulte dont ils ont inconsciemment la représentation, c'est-à-dire correspondant à ce qu'ils connaissent, et reconnaissent? Que pensent-ils de cet ailleurs où leur enfant grandit selon une culture et dans une langue différentes de la leur? Comment peut-on imaginer une minute que ces enfants puissent tout naturellement passer d'un monde à l'autre, d'une culture à l'autre dans la sérénité psychoaffective nécessaire à tout apprentissage? Quelles sont les répercussions, sur ces
petits, des réticences, des questionnements, des inquiétudes

- dont

personne

ne leur parle - des adultes de leur village? Ils sont partagés, ces enfants. Il n'est pas simple, pour eux dont on ne demande pas l'avis, et auxquels on ne donne pas d'explication, de se situer sur ces deux axes et de devenir un bon élève apprécié des enseignants de l'école et de la culture française, tout en restant un « bon enfant» aimé des adultes de son village dans sa culture. Il n'est pas simple pour eux d'exister tout court. Que de souffrances, souvent pour de si pauvres résultats! Sur le Maroni, les écoles ont entre vingt et quarante ans d'existence. La vie, I'histoire, y vont très vite. Dans tous les sens. Quand j'y suis retournée, en décembre 2002, après dix-huit années, nous étions aux alentours de Noël. Les écoles étaient vides d'élèves, mais j'ai fait avec frénésie le tour de chacune d'entre elles, essayant de m'imaginer enseignant ici ou là. J'ai quand même retrouvé la majorité des lieux tels qu'ils étaient dans ma mémoire, hormis l'étendue de certains villages, comme Apatou et Maripasoula qui étaient dotés de plusieurs écoles et d'un collège. Mais partout ailleurs, les rues étaient toujours trouées de flaques remplies de l'eau de la dernière, même des dernières pluies, et d'immondices
15 Léglise L, (2004), « Languesfrontalières et langues d'immigration en Guyanefrançaise attitudes d'enfants scolarisés en zone frontalière», in Glottopol n04. 16 Hameau ne regroupant parfois que quelques habitations dépourvues de tout confort. vivent de manière traditionnelle.

: pratiques Les habitants

et y

14

accumulés, et les villages étaient coupés du reste du monde puisque le téléphone n'était pas installé ou ne fonctionnait pas. On y accédait comme par le passé en pirogue, et, en dehors d'une organisation touristique spécialisée, il fallait attendre, toujours comme par le passé, qu'une pirogue arrive au débarcadère pour savoir - et négocier le prix du passage dans l'affirmative - si le piroguier pouvait/voulait bien nous transporter là où on désirait aller. Par la suite, durant ma quatrième année de fonctionnement dans cette circonscription, tout est allé, tout à coup, plus vite: le téléphone portable a révolutionné la vie sur le fleuve, comme l'introduction partout, avec l'électricité, des DVD et de la télévision. J'ai parfois le sentiment d'un saut dans l'histoire, sauf que l'homme ne peut, hormis dans les films, faire un tel bond sans y laisser des plumes, beaucoup de plumes.

15

« Et puisqu'au commencement était le verbe ce point, la Bible et le Coran tombent d'accord-, Marguerite, le matin de ses cinquante ans, décida d'utiliser l'entièrement des forces qui lui restaient à enseigner aux enfants la parole et l'écriture. On pouvait nourrir l'espérance que, une fois instruites et bien instruites, ces nouvelles générations bâtiraient une autre planète, plus douce que la précédente. »

- sur

Madame Bâ, Erik Orsenna

Sur le fleuve (1)
Le fleuve n'est pas un roman: le départ en mission
Le réveil sonne. Trois heures du matin. Immédiatement, dans ma tête, les choses se mettent en place: les touques.7 sont prêtes, je vais certainement oublier quelque chose. J'ai revérifié mes tests, les dossiers, mes enveloppes de fiches. Une enveloppe par école de faible importance, deux lorsqu'elles scolarisent davantage d'élèves. Important, les fiches: pour chaque élève rencontré sur le fleuve, même sur les deux fleuves (la première année, je devais également me rendre dans les écoles de l'Oyapock), j'ai établi une fiche de renseignements. Elle est souvent sommaire, mais me permet tout de même, dans le cas d'un nouveau signalement, de vérifier qu'il s'agit bien d'un nouveau signalement, et que l'enfant en question ne s'est pas déjà trouvé en échec dans une autre école, dans un autre village, s'il est le frère ou le cousin de tel et tel autre, et où se trouvent son père et sa mère. J'inscris sa date de naissance et sa classe. C'est ainsi qu'il m'a été donné de découvrir en maternelle grande section des enfants âgés de 7 et 8 ans, ce qui ne gênait apparemment personne, en CE 1 un garçonnet de Il ans de petite taille et très discret, et en CE2 une frêle fillette de 8 ou 9 ans selon son apparence extérieure et ses propres dires, mais à laquelle la date de naissance annoncée donnait 13 ans et demi. Un dossier et une fiche par enfant. Tout ce matériel doit être classé pour que je m'y retrouve rapidement à mon arrivée dans l'école. Mais dans le même temps, il doit être réduit au maximum tant à cause de la place que du poids: où que ce soit, je porterai tout. Il est absolument hors de question qu'il me manque un élément pour comprendre de quoi souffre un enfant à
Les touques sont des barils en plastique fermés par un couvercle et imperméables.
17

qui se visse. Elles sont insubmersibles

16

cause d'une négligence, d'une paresse, d'un désir d'alléger mon sac. Même pour deux élèves, je prendrai tout ce dont je pense, après lecture du dossier ou de la fiche de signalement, avoir besoin. Donc, où sont mes roulettes? C'est ainsi que j'appelle le diable dont il m'a bien fallu faire l'acquisition pour pouvoir rester autonome en toutes circonstances: comment faire, sinon, quand on sort de la pirogue avec deux touques d'une douzaine de kilogrammes chacune et un sac à dos pas beaucoup moins lourd? Comment faire lorsque l'on est seule au bord du fleuve et qu'il faut monter (il faut toujours monter) tous ces impedimenta jusqu'au lieu prévu, parfois simplement envisagé, d'hébergement? Si l'on est au moins deux, ça va. Parfois, on est quatre, même, et c'est le bonheur! Un jour, à Grand-Santi, au moment du départ, j'ai oublié mes roulettes au carbetIs. La pirogue avait déjà fait du chemin quand je m'en suis aperçue. Dès que j'ai été en mesure de contacter un enseignant (c'est-à-dire quand j'ai eu à la fois le téléphone, une ligne fonctionnelle, le temps nécessaire et un interlocuteur au bout du fil), je lui ai demandé si elle pouvait faire un saut là-bas pour éventuellement, le récupérer. Bien sûr, ce moyen de « portage », de « roulage », plutôt, amuse en général, mais intéresse aussi. Quelques jours plus tard, dans mon casier, au bureau, à Cayenne, se trouvait ce petit mot laconique et savoureux écrit de la main de l'enseignante contactée, et déposé par quelqu'un d'autre, de passage à l'inspection: «Elisabeth, ton diable n'est plus au fond du carbet.» Je me suis immédiatement fait la promesse d'intituler ainsi un jour la pièce de théâtre que je rêve d'écrire. Parfait. Je serai autonome. Sauf s'il me faut aller chercher la clé du carbet à l'autre bout du village, ou à l'office du tourisme. Là, je suis un peu ennuyée, car laisser ses affaires n'est pas toujours sûr. Mais bon! Jusqu'à présent, je n'ai eu à déplorer aucun vol. Il est vrai que je n'emporte mon ordinateur que lorsque je suis certaine d'avoir accès à un logement fermé, ce qui est plus que rare. Cette précaution me donne évidemment un surcroît de travail, puisque je dois tout écrire à la main, puis plus tard, me mettre devant l'ordinateur afin d'y reporter les données. D'ailleurs, est-ce que j'ai ma clé USB? Ce sera utile s'ils ont besoin d'un exemplaire des nouveaux formulaires de l'AISI9. Pourvu qu'ils aient de l'électricité! Sinon, j'en prends, au cas où, quelques exemplaires. Je serai plus chargée, mais tant pis. Je ne reviendrai pas demain, et le courrier postal ne leur arrive qu'une fois par semaine, entre Apatou et Loka.

18 Construction sommaire faite en général de poteaux verticaux~ d~un toit de feuilles de palmier et! ou d~une bâche plastique~ ou de tôles. On accroche les cordes du hamac à des poutres horizontales disposées à cet effet. 19 Aide à l'Intégration Scolaire.

17

Ça y est. Je roule. C'est la nuit. J'ai tout mis dans le coffre, je n'ai oublié ni le parapluie, ni les journaux pour les enseignants des communes où la presse n'arrive pas. Ils n'ont pas Internet non plus, bien sûr, pas plus que le téléphone20. Ma cafetière italienne, garante de débuts de journée toniques et agréables. Lorsque je vais directement à Maripasoula en avion et si une partie de ma mission se déroule en Pays amérindien, il me faut penser au « kit» me permettant de me passer de réchaud à gaz. En effet, les recharges resteront à Cayenne, elles ne prendront pas l'avion. Donc, pour ces occasions un peu extrêmes, j'ai acquis un petit support métallique à la base duquel je dépose, après l'avoir enflammée, une pastille d'alcool solidifié. Comme pour allumer un feu de cheminée sous d'autres cieux.
Mais ici aussi, parfois, j'ai froid, la nuit. Dans mon hamac et duvet, sous la moustiquaire (imprégnée21, paludisme oblige), j'ai souvent besoin d'enfiler un pull, vers cinq heures du matin, à I 'heure où l'aube ne blanchit pas encore la campagne, avant que les oiseaux ne se mettent à inaugurer avec fougue une nouvelle journée sous les tropiques. Le soir, ce sont les grenouilles, essentiellement, qui font la fête. Le matin, ce sont les oiseaux. Peu avant six heures, on sent une clarté diffuse, brumeuse, quelques instants avant de la voir, qu'ils annoncent, comme les trois coups pour un lever de rideau au théâtre. Si on se lève à ce moment-là, juste à ce moment-là, dans ce qui est encore la nuit et déjà le jour, on assiste au merveilleux petit lever du Maroni. Durant la nuit, peu de canots: c'est trop dangereux. Les premiers passent vers six heures. Mais si l'on ne dort pas, on a parfois la chance d'entendre des bandes de singes hurleurs signaler avec force leurs déplacements. La forêt n'est jamais loin,. elle est parfois autour de nous, selon les villages et les carbets. Le silence total ne s'installe jamais sur le fleuve. La vie ne s'endort pas. Elle est comme en « mode veille ». Où sont les grenouilles dont on avait oublié les chants? Deux d'entre elles, petites, facétieuses, sont devenues mes amies du matin chez Richard et Dominique, là où je m'installe à Maripasoula. Elle « dorment» à l'intérieur du rebord intérieur de la cuvette des WC communs mis à la disposition des clients du carbet. Des touristes, ou bien des habitués, comme nous. Des nomades. Des travailleurs du fleuve. Ces petites grenouilles jaillissent en même temps que l'eau, et je ris de surprise à chaque fois. Car, bien sûr, d'une mission sur l'autre, j'ai un peu oublié ce léger bonheur, cette mise en joie du petit matin, comme une mise en bouche avant de partir pour une dizaine - parfois plus d'heures passées avec les petits humains auxquels j'ai décidé de consacrer quelques années.
20 21

Au moins jusqu'en 2006-2007 pour beaucoup. Ma moustiquaire est imprégnée d'un produit répulsif pour les moustiques. J'espère ainsi éviter le
qu'ils transmettent.

paludisme

18

Je roule. Nous serons quatre, pour cette nouvelle mission22. Quel bonheur de la partager avec mes collègues de la circonscription, et de retrouver l'équipage de la pirogue du rectorat. Ils sont trois. J'ai beaucoup appris, avec eux. Sur la vie des gens du fleuve. Sur le fleuve, qui est leur ami, leur ennemi, qui est leur raison d'être. Le peu de n'djuka que je connais, c'est à eux que je le dois. Un soir, ils m'ont donné un nom dans cette langue. Un nom secret. Un nom juste pour quand je suis sur la pirogue. Ils m'ont expliqué que s'il manque quelqu'un de l'équipe, ils ne sont pas au complet, et «ça n'est pas bon ». La pirogue et l'équipe, pour eux, c'est un tout. Pour moi, ils sont comme des frères. Sinnamary, Iracoub023,le jour point. Je serai à l'heure. Le départ est prévu à 8 heures. Cette route nationale numéro 1 est certes nettement plus praticable qu'il y a 25 ans, mais elle est presque aussi déserte la nuit. Bizarrement, les virages me semblent toujours relevés dans le mauvais sens, dans sa partie un peu dangereuse de mon point de vue, entre Iracoubo et Saint-Laurent où j'arrive justement. La pirogue est à quai. Nos trois piroguiers la chargent avec méthode et componction, nous demandant pour chaque carton, chaque touque, chaque paquet, à quel moment de notre périple nous en aurons besoin, pour les rendre plus accessibles. Quand tout est chargé, ils recouvrent l'ensemble d'une grande bâche verte, le protégeant ainsi de l'eau, qu'elle provienne du fleuve ou du ciel. Par la même occasion, elle sera également d'un grand secours pour certains d'entre nous dans le cas des grosses et longues averses de la saison de pluie. Chacun s'installe. Les bancs n'ont pas de coussins24. Il paraît que c'est une dépense trop importante, des coussins sur la pirogue. Ceux qui en décident ainsi n'ont certainement jamais passé huit heures d'affilée dans une pirogue... ni même cinq. Nous partons. Chacun de ces départs est pour moi un moment d'intense émotion, de grande allégresse. Je me sens réellement investie d'une mission auprès des enfants ainsi, d'ailleurs, qu'auprès des équipes pédagogiques de cette vingtaine d'écoles. Instantanément, comme si la perspective de ces heures obligatoirement immobiles en était le signal, je repense à l'organisation de ma « tournée »25,et surtout aux élèves les plus en difficulté, aux demandes des enseignants. La veille d'un départ, systématiquement, je relis l'intégralité de tous les dossiers des élèves de
22 23 2.J

Mission: charge, pouvoir donnés à quelqu'un de faire une chose (Larousse classique 1957). Pour aller de Cayenne à Saint-Laurent, il faut traverser: Kourou, Sinnamary et Iracoubo. À la rentrée 2007-2008, ils en seront pourvus: quelqu'un de la Direction des Affaires Financières
de nos missions en Guyane.

serait-il allé sur le fleuve? 25 Appellation administrative

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l'école dans laquelle je commence. Je relis également les notes prises durant les dernières synthèses et ce que j'appelle ma base de données, c'est-à-dire la liste de tous les élèves signalés, par classe. Le motif donné par l'enseignant, inscrit à côté du nom, me permettra lorsque je le rencontrerai, puisque j'essaie, à chaque fois, d'échanger avec chacun d'entre eux au sujet de leurs élèves, de poser une question « ciblée ». De cette manière, même si, parfois, je n'ai que trop peu de temps - ce que je déplore - à consacrer à tel ou tel enseignant, nous pouvons aller à l'essentiel sans tergiverser. Nous avançons. Le premier arrêt sera Maïman. Lorsque je prends la pirogue de la Poste, quand j'ai terminé, il me faut trouver seule, le moyen de me rendre à Apatou. La pirogue de la Poste, c'est réellement celle qui transporte le courrier pour les villages du fleuve. L'année dernière, durant l'un de ces voyages où nous étions partis avec deux heures de retard sur l'horaire prévu, les sacs postaux, justement, n'ayant pas été apportés parce que le courrier n'avait pas été trié à temps, j'avais pu m'interroger longuement sur le silence d'un jeune garçon d'environ huit ou neuf ans. Il n'avait pas dit un mot depuis son arrivée à l'embarcadère, plus de deux heures donc avant le départ. De même durant tout le voyage, déjà fort long en saison sèche, encore rallongé du temps mis à acheter le carburant à Albina, sur l'autre rive du fleuve: à aucun moment, même lorsque la tante qui l'accompagnait, assise à l'arrière avec une petite fille plus jeune, lui avait fait passer, puisqu'il était à l'avant, du pain. J'ai cru qu'il était sourd. Je lui ai parlé pour lui proposer de l'eau. D'un signe de tête, il a refusé. Il ne parlait à personne, pas même dans sa langue. À une quinzaine de minutes de Grand-Santi, la pirogue vient s'échouer sur une avancée de sable, devant le campoe où demeurent les deux enfants et leur tante. Le jeune garçon s'anime, il saute de la pirogue en parlant à haute voix, à toute vitesse. Je n'ai jamais, de toute ma vie, assisté à pareille métamorphose. À mon tour médusée, je l'entends parler avec sa tante des provisions qu'ils ont apportées, des paquets dont il ne faut pas oublier un seul. Il est chef de famille, organisateur. Il donne des ordres aux enfants plus jeunes accourus sur le sable dès notre arrivée, certainement attendue. J'ai imaginé plusieurs explications, mettant en jeu des raisons de langues, de relations, psychologiques... Je n'aurai jamais l'explication de cette métamorphose. Je repenserai très souvent à cet enfant pour lequel « parler» voulait dire quelque chose.
On a le temps, sur le fleuve de penser. Un écologue de nos meilleurs amis, Jean-Pierre, avait décidé, un soir, que j'étais une «Potamopsy». Après un long moment passé seule avec mes pensées en pirogue, lorsqu'elles ne m'ont pas permis de trouver une réponse satisfaisante à une question, une

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solution à un problème, je me demande toujours avec un petit sourire intérieur: « Mais à quoi pense la Potamopsy quand elle est sur lefleuve? » La plupart du temps, elle analyse, elle cherche comment lutter contre l'absence de toute aide pour les enfants du fleuve en souffrance. Elle ressasse. Elle se met en colère contre ceux qui n'ont pas permis, ou pire, ont empêché qu'une solution identifiée pour tel élève ou tel enseignant soit mise en place. Elle échange avec ses collègues, si leur mission est commune. Elle se remémore les entretiens avec les enfants. Elle prépare la suite de sa mission. Bref, elle travaille. La pirogue est son bureau. Un splendide bureau sans murs, sans placard et sans téléphone. Et surtout, elle écrit. Le plus souvent dans sa tête, quelquefois, lorsque le temps est clément, sur son carnet ou des feuilles volantes. Elle écrit, car elle veut témoigner. L'oubli dans lequel sont maintenues les souffrances de ces enfants, le manque de suites données aux demandes et le peu d'écho fait aux luttes de ceux qui travaillent pour eux, avec eux, l'emplissent de colère et de tristesse. Elle écrit par respect pour les enfants du fleuve. Pour témoigner, unjour. La pirogue accoste. Nous avons mis les deux heures réglementaires pour effectuer le trajet Saint-Laurent - Maïman.

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« Pour ma part, une longue pratique de la psychanalyse m 'a enseigné, premièrement, qu'un symptôme doit être considéré comme un texte sans contexte. Ainsi, l'activité thérapeutique consiste-t-elle toujours à découvrir le contexte dans lequel le texte du symptôme pourrait se révéler cohérent. » L'influence qui guérit, Thobie Nathan

Maiman
Relisons la plaquette distribuée à la rentrée aux enseignants nouvellement nommés sur le MaronF6 : Maïman : environ 300 habitants et 250 élèves. Un groupe scolaire: Edgard Moussa, composé de 10 classes dont 4 en maternelle. Maïman est rattachée à la commune d'Apatou dont elle est distante, par une piste en latérite, de plus de 4 kilomètres. Dans la rubrique intitulée: « La vie quotidienne sur le Maroni », nous obtenons les renseignements suivants: Dispensaire : non Téléphone: non Internet : non Poste : non. Mais possibilité d'envoyer du courrier d'Apatou. Gendarmerie : non Commerces : possibilité de faire ses courses à Apatou. Eau : eau courante. Prévoir filtre à eau et pastilles Électricité : OUI L'année dernière, arrivée avec la pirogue de la Poste en pleine saison sèche, j'ai laissé passer l'heure des pirogues possibles pour Apatou. 13 heures 30. Pas de voiture dans le village. Le directeur m'informe que son « quad» est en panne. Il faudrait attendre sur le dégrad27qu'une éventuelle pirogue me prenne à bord dans l'après-midi. Or, j'ai promis à l'équipe d'une des écoles d'Apatou d'être présente lors du conseil de cycle, fixé ce jour-là justement à cause de mon emploi du temps. Tout à fait déterminée à m'y rendre, j'arrime les deux touques et une petite glacière sur mon diable, j'enfile mon sac à dos et je pars à pied sous un soleil de plomb. Quelque quatre kilomètres de montées et de descentes latéritiques plus loin, le conducteur d'une camionnette, qui m'a rencontrée lors de son aller à
26 « Bienvenue sur le Maroni» est un « document d'accueil des enseignants Document CASNA V- Circonscription du Maroni. Septembre 2007. 27 L'embarcadère. nouvellement nommés ».

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Maïman, et qui en revient, me propose de me véhiculer jusqu'à Apatou où j'arrive, suante et affamée, mais presque à l'heure pour le conseil de cycle. C'est un classique, pour les enseignants. L'inspecteur de notre circonscription lui-même effectuera un jour ce trajet à pied. En saison des pluies, il y a deux ans, ceux des enseignants qui demeuraient de l'autre côté

d'un pont, sur cette même piste, furent bloqués par l'eau. Le combat avec la
commune fut rude avant qu'un canot ne soit mis à leur disposition, car ils revendiquaient de pouvoir se rendre à l'école. Depuis plusieurs années, ici comme dans d'autres écoles isolées, différentes missions ont été effectuées pour les équiper d'une radio. Jusqu'à présent, en juin 2007, cette juste mesure et de nombreux efforts n'ont pu aboutir. Nous sommes dans une école française dépourvue de centre de santé, d'infirmière et de médecin. Il n'y a aucun moyen de communication rapide possible avec qui que ce soit. Et les enfants vont à l'école.

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« Pour modifier la situation, il faut que quelqu'un vienne de l'extérieur, relie ces faits bruts aux représentations culturelles pour qu'en retour, ces remarques modifient l'attitude de la famille. Cette interaction avec un tiers est une interaction avec la culture d'origine. « Car l'énoncé de type interactif modifie toute l'économie psychologique de la famille à l'égard de l'enfant. » Quand les parents n'acceptent pas réellement ce tiers, les modifications de lafamille n'ont pas lieu, il n y a pas d'interactions possibles et l'enfant continue à porter seul son échec scolaire. » La prise en charge ethno-clinique de l'enfant de migrants, Claude Mesmin

Ken
Ken est un enfant dont la famille demeure dans un petit campoe. J'ai fait sa connaissance en octobre 2004, alors qu'il était signalé par son enseignante pour un comportement incompatible avec une place d'élève: perturbateur, brusque, parfois violent. Il criait sans raison et ne restait jamais en place, ne faisant par ailleurs aucune acquisition. Il avait alors un peu plus de 7 ans. Après avoir rencontré Ken à plusieurs reprises, j'avais pu nouer avec lui une relation d'aide qu'il ne refusait pas. Mais en grand groupe dans l'école, et en particulier dans sa classe, il continuait de manifester cette violente opposition, cette instabilité ingérable, subissant alors un rejet de la part de ses camarades. Les examens psychologiques font état d'une grande désorganisation de la personnalité, et le retard accumulé ne lui permettant pas de poursuivre une scolarité dans une classe traditionnelle, il est orienté en CLIS28: on espère que le petit nombre d'élèves de cette classe lui permettra d'être moins angoissé et de se mettre au travail plus sereinement. Je rencontre ses parents une première fois dans leur campoe en novembre. Ils ne semblent pas avoir compris l'importance d'aider l'école à aider leur enfant. Le père est opposant, hostile. Ils ne permettront jamais que ce dernier arrive à l' heure à l' école. Ils disent qu' ils n'ont pas d'argent, et leur fils se rend à pied (près de cinq kilomètres) jusqu'à l'école où se trouve la CLIS. Il arrive très en retard... quand il y arrive.29 Et il en revient de même à 14 heures, sous le soleil. Puis, il va travailler à l'abattis30.

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Classe d'Intégration Scolaire.
Quand il ne s'est pas arrêté en chemin ou n'est pas retourné chez lui, ce qui n'inquiète pas les parents. La culture se fait sur des parcelles de forêt dont on a coupé les arbres avant d'en brûler toute la
Ces champs cultivés s'appellent des abattis.

végétation.

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Il ne parvient pas à s'adapter à cette classe où il est en grande souffrance. Il est devenu dangereux pour les autres élèves. Il n'est d'ailleurs plus réellement capable d'entretenir des relations réelles avec les autres, et agresse enfants et adultes en criant ou en riant. Il exprime régulièrement, souvent de manière provocatrice, des problèmes concernant sa sexualité, et présente à présent une réelle déficience. Seul un placement en IMED31 pourrait lui permettre de se restructurer suffisamment pour progresser. Mais surtout, il doit être soigné. Sa mère, rencontrée de nouveau sur son campoe en mars 2005 - j'ai pu à cette occasion y rencontrer également Claude, garçon d'une douzaine d'années, malvoyant, jamais scolarisé. Ken dit que c'est son frère... m'explique qu'elle a essayé de se renseigner: elle veut placer son fils à Cayenne. Mais elle ne sait pas comment faire. Ce signalement, effectué en avril 2006, a été adressé par son destinataire à l'ASE32. J'ai cru comprendre que Ken, en 2007, se trouve toujours en CLIS et continue de poser des problèmes de plus en plus cruciaux, ses pulsions agressives devenant dangereuses, lui-même devenant plus fort. J'espère qu'on a pu engager une AYS33ou, à défaut, une EYS34: en novembre 2007, j'apprends que, pour des raisons, semble t-il, de manque de crédits, on ne peut plus recruter d'A YS. Ces derniers sont « remplacés» par des EYS. La mission d'un AYS est précise: il doit s'occuper de l'accompagnement, de la socialisation, de la sécurité et de la scolarisation d'enfants en situation de handicap, ou présentant un trouble de santé invalidant. Cette mission est clairement centrée sur l'enfant. Pas celle des EYS. Certes, la présence et l'action d'un autre adulte dans la classe aident sans doute l'enseignant, ce qui est réellement important pour les autres élèves. Mais l'enfant en question? À Maïman se trouvait une aide-éducatrice compétente, toujours présente et pleine d'entrain, désireuse de rester dans cette école où tous les enfants la connaissaient. Elle effectuait un travail considérable auprès d'eux. Malheureusement, et en dépit de plusieurs interventions de notre part, l'administration n'a trouvé aucun moyen de conserver, sous une forme ou sous une autre, cette aide précieuse. Alors même que les ateliers animés par elle permettaient, à l'évidence, aux élèves (dont elle parle la langue maternelle et qui lui étaient confiés en petits groupes) de progresser dans leur classe. Elle reste à présent chez elle, et tout le monde déplore son départ.

31 Institut Médico Éducatif. 32 Aide Sociale à l'Enfance. 33 Auxiliaire de Vie Scolaire. 3.JEmploi Vie Scolaire.

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« Il en avait toujours été ainsi. Toujours. Que je sois en vie paraissait suffire à ma mère, ce qui m'arrivait ne la concernait pas. » Loin, J.B. Pontalis

Denis
Il s'agissait d'un petit garçon sous alimenté - mais pas seulement par une absence de repas, sous alimenté aussi affectivement, culturellement, abandonné et maltraité - si sous alimenté qu'une de ses enseignantes, alors qu'il se trouvait en CP dans un tout petit village, avait elle-même entrepris avec détermination de faire avancer et aboutir une démarche judiciaire. À nous deux, en deux ans, nous avions réussi à ce que son dossier ne soit pas oublié. Une décision de placement avait été notifiée. Mais une année plus tard, il était toujours dans la même situation de détresse, de maltraitance et d'abandon absolus. Trois ans, c'est beaucoup. C'est trop. Un jour que je le trouve assis, seul, devant le fleuve, vers 14 heures parce qu'il est trop fatigué et a trop faim pour effectuer à pied les cinq kilomètres qui le ramèneraient « chez lui », je décide de prendre contact avec n'importe quelle personne de l'Aide Sociale à l'Enfance qui pourra me donner des nouvelles de ce dossier ou/et des conseils sur la marche à suivre. Je suis les conseils donnés, et j'effectue un signalement judiciaire. C'est après avoir pris conseil auprès de Madame Assistante Sociale en Protection Judiciaire de la Jeunesse, que je permets de vous signaler que l'enfant Denis A., scolarisé en CLIS, toujours, autant que faire se peut - c'est-à-dire au gré des conflits qui X, me vit les

opposent l'un à l'autre - chez sa mère. La seule structure éducative qui lui soit proposée semble être l'école où il se rend, là encore, de manière trop épisodique, manifestant par là l'errance de sa vie. À l'issue d'un RRSE35 décidé au mois d'avril dernier, la mesure de placement en famille d'accueil à l'ASE36 n 'a pas été mise à exécution, ce qui rend cette dernière, semble t-il, caduque. Denis, s'il est parfois capable d'entretenir avec les adultes des relations confiantes, n'en reste pas moins extrêmement instable, dangereux pour lui-même: il semblerait, aux dires des enseignants de l'école, qu'il ait mis le feu chez lui en octobre ou novembre 2004, alors qu'il tentait seul de préparer son repas et était âgé de 8 ans.
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Recueil de Renseignements Aide Sociale à l'Enfance.

Sociaux Éducatifs.

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Très demandeur d'aide et d'attention, Denis est trop souvent absent de l'école, et ses acquisitions restent quasi inexistantes, alors qu'il pourrait sans doute progresser s'il était encadré et étayé tout au long de la journée. Le placement demandé l'an passé peut-il être reconduit? L'équipe pédagogique de l'école est particulièrement inquiète pour cet enfant en danger et soucieuse de le voir placé dans des conditions d'existence lui permettant de se structurer et d'entrer enfin dans les apprentissages. En vous remerciant de l'attention...

En téléphonant régulièrement, en nouant des relations sympathiques avec les éducateurs de l'ASE qui « suivent le dossier », je parviens, moi, à ne plus en perdre le fil. Effectivement, la décision de justice était caduque. Une autre audience devait avoir lieu. Elle eut lieu. Je m'informai des conclusions. Le placement de Denis était de nouveau demandé. Cette fois il fut effectif, dans un foyer, à Cayenne.

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« Dès notre naissance, les noms nous ont entourés. Comme une autre famille, inépuisable. Comme unefoule d'amis nouveaux qui n'auraient pas cessé d'arriver. Notre père baptisait tout ce qui se présentait: ceci est un timon de charrette, les enfants, ceci est un mors qui permet de conduire les chevaux, même les plus furieux, ceci est un soufflet pour réveiller les feux paresseux, ceci est un poisson-chat, un engrenage, un disjoncteur, un palmier rônier, une chambre à air... Chaque fois, il fallait répéter après lui. Jusqu'à prononciation parfaite. Maintenant que vous avez acquis ce mot, vous ne vous sentez pas plus riche? - Oh si, papa! » Madame Bâ, Erik Orsenna

Sur le fleuve (2)
1974-2004
Ma vie n'a pas croisé le Maroni par hasard. Je l'ai rencontré il y a longtemps, alors que je n'étais ni psychologue scolaire, ni enseignante. J'étais psychologue clinicienne. Ainsi que je l'ai expliqué ailleurs37, mes choix politiques, professionnels, personnels ont été dictés très tôt par le besoin et la décision irréversible de lutter pour, avec les exclus. Une forme d'exclusion systématique bouleversante pour moi, rencontrée durant cette «première vie» en Guyane fut l'échec scolaire. Mes fonctions de psychologue départementale au sein de la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales concernaient les adultes et les enfants. Avec l'équipe, il fallait mettre en place le secteur de psychiatrie en Guyane. Très rapidement, il me fut possible de me rendre dans les dispensaires de toutes les communes et d'y travailler à la fois en liaison avec les psychologues scolaires, et avec les médecins de ces communes. En 1974, la Guyane était une mosaïque de populations de multiples origines, aux multiples parcours, comme aujourd'hui. Mais seulement 36 000 âmes la peuplaient, dont à peu près 76% de culture créole. À la tête des administrations se trouvaient ceux d'entre eux qui possédaient des compétences en la matière, parfois les diplômes requis. La jeunesse allait à
37 Godon E. (2002), Pédagogie. Mots pour maux à l'école primaire. Enseigner, c'est possible! E.S.F éditions, coll.

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l'école; une fois formée, elle prendrait la relève. Quelques psychologues scolaires œuvraient sans relâche au sein des écoles du département. J'entretiendrai durant plusieurs années les relations les plus constructives et les plus amicales possibles avec deux d'entre eux. En janvier 1976,je suis nommée, au sein de la DDASS de l'époque, psychologue de secteur. Du secteur. Car la Guyane, du haut de ses quatrevingt dix mille kilomètres carrés, abrite moins de 60 000 habitants, ce qui représente à l'époque un seul secteur. Me voici donc en charge, avec les différents psychiatres qui se succèderont sur les postes proposés, de mettre en place le secteur de psychiatrie, infanto-juvénile autant qu'adulte, de la Guyane. Et puis aussi de participer à la sélection et à la formation des élèves infirmières, des aides-soignantes, des moniteurs et des éducateurs spécialisés. Et puis encore, d'intervenir au sein de la CDES38,et puis enfin, ce qui me passionne littéralement, on me confie les expertises judiciaires. En presque neuf années, j'aurai l'occasion d'en pratiquer plus d'une cinquantaine, puis de rencontrer, dans le cadre d'une étude sur la délinquance guyanaise, tous les enfants placés dans le centre d'accueil pour jeunes délinquants, le foyer Don Bosco. La majorité de ces expertises concernaient des meurtres, ou des enfants violés et/ou battus par des proches. J'ai conservé toutes ces expertises (comme j'ai conservé toutes mes archives et mes notes personnelles). La première idée, navrante, qui en ressort est celle de l'expression de la non culpabilité des auteurs des viols et des coups: ils se sentent en général dans leur bon droit, et même s'ils se rendent compte qu'ils ont commis un acte interdit, ils ne comprennent pas pourquoi il est interdit de rouer de coups un enfant, et excusent le viol par l'ivresse ou la pulsion. À aucun moment, il n'est alors question de l'enfant ni de l'impact de tels traumatismes sur sa structuration psychoaffective, psychologique, sur sa personne propre. Il est au contraire toujours question de la faute de l'enfant: c'est lui qui a provoqué cette réaction, et il a ce qu'il mérite. La deuxième idée est en réalité une constatation: en presque neuf années, j'ai pu rencontrer 1 900 personnes dans le cadre des consultations du dispensaire d'hygiène mentale. 1 500 étaient des enfants ou adolescents de moins de 18 ans présentant des difficultés qui se manifestaient surtout à l'école où leur échec scolaire avait été trop longtemps réfractaire à toute aide, à toute remédiation. Ces enfants pouvaient enfin parler hors école de leurs problèmes. À l'époque, l'étroite route nationale n° 1 n'était bitumée que de manière discontinue, et il fallait compter, dans le temps de trajet, les portions latéritiques bien souvent défoncées, les bacs, l'attente et les détours si vous étiez arrivé trop tard.
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Commission

de l'Éducation

Spécialisée.

À présent, CDOEA,

Commission

Départementale

d'Orientation

vers les Enseignements

Adaptés du second degré.

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Mes consultations devinrent progressivement hebdomadaires à Kourou, Iracoubo et Sinnamary, plus proches de Cayenne, bimensuelles à Saint-Laurent et Mana. Moins fréquentes, mais régulières à Saint-Georges et Maripasoula, elles restèrent, malgré mes efforts, ponctuelles à Régina et Cacao. Lorsque l'enfant allait mieux, lorsqu'il pensait pouvoir gérer seul ou avec ses proches une situation dont la problématique ne l'effrayait plus, il cessait évidemment de venir me voir. Très souvent, il me revenait quelques mois plus tard, avec la même demande de l'école, via ou non, celle des parents, comme si nous n'avions rien fait: l'échec scolaire de nouveau mis en avant était devenu à présent le vrai problème, générateur d'une perte d'estime de soi chez l'enfant: certes, ses difficultés affectives étaient réglées ou en cours de résolution, mais le retard accumulé durant tous ces mois, qui en était le symptôme, devenait, lui, ingérable. Et alors même qu'il avait réussi à faire comprendre aux adultes autour de lui que ce qui le gênait dans ses apprentissages était à chercher ailleurs qu'à l'école, alors même qu'il avait effectué un travail formidable sur lui-même, et réussi, aucune restauration de l'estime de soi n'était possible: il était toujours en échec, mais cette fois, l'origine en était essentiellement scolaire. Le retard accumulé durant ces mois de mal-être ne pouvait pas se résorber, et ce nouvel échec était durement ressenti par l'élève, qui, se sentant mieux, pensait, être tiré d'affaire. Mais souvent aussi, l'enfant allait en fait très bien. Il n'allait mal qu'à l'école et justement, hors école, n'exprimait qu'une belle et grande santé. Il souhaitait donner sa confiance à un adulte qui l'aide à redevenir digne de ses pairs. Ces enfants (208) étaient originaires du fleuve. Certains venaient d'Apatou, et c'est à Saint-Laurent que je les rencontrais, la plupart pour des troubles du comportement et un échec scolaire massif. Les entretiens et les bilans effectués grâce à un interprète permettaient en général de conclure que l'enfant ne présentait pas de déficience intellectuelle, ni de retard psychoaffectif invalidant, mais un blocage culturel, parfois linguistique, l'empêchant d'entrer dans les apprentissages à l'école française. La cause de l'échec scolaire qui avait motivé le signalement était parfois médicale et ce dernier émanait de ce fait d'un médecin ou de la CDES. Pour d'autres, une grande majorité, elle était psychologique, sociale, culturelle. Ces enfants étaient en insécurité affective. Il convenait d'identifier, avant qu'il ne soit trop tard, les raisons qui les empêchaient de prendre les risques nécessaires à tout apprentissage. J'étais fascinée par le va-et-vient permanent entre leur langue, leur culture, leur vie quotidienne, et tout ce qui était autre, c'est-à-dire l'école et l'hôpital. Cette espèce de « no man's land », ce temps de passage, court ou 30

long, entre les deux espaces de parole, de vie, me semblait dangereusement vide, dépourvu de transition, de liens. Et plus qu'aux différences de cultures et de langues, a priori pour moi davantage des atouts que des handicaps, c'était à ce vide, à ce manque de passerelles entre les unes et les autres que j'imputai les troubles psychologiques et scolaires de ces enfants. Ceux-ci manifestaient ainsi leur impossibilité à progresser, à vivre dans ce système devenant au bout du compte schizoïde. En quittant la Guyane en juin 1984 pour un pays d'Afrique, je n'avais pas réussi à comprendre réellement comment installer ces passerelles, et surtout quel genre de passerelles il convenait d'installer pour aider ces enfants à devenir des élèves de l'école française tout en restant des enfants inscrits dans leur culture. Il me semblait nécessaire d'entreprendre l'analyse du problème par une autre entrée, celle de l'école. Je décidai donc de postuler pour un poste d'institutrice contractuelle dans l'école française de Maroua, au Nord-Cameroun. On me confia la classe de grande section de maternelle. C'est ainsi qu'a commencé mon aventure d'enseignante. J'ai enseigné. En Afrique, en Asie, à Paris. J'ai compris que sans médiations, sans passerelles entre tous les acteurs de la chose scolaire, parents, enfants, enseignants, ces exclus de l'école le resteraient et ne seraient jamais acteurs de leur vie, de leur histoire, ni de 1'histoire de leur pays. Pour comprendre comment aider les élèves des écoles de la ZEp39 parisienne où j'avais souhaité enseigner à sortir de leur logique de violence, je suis retournée sur les bancs de la faculté. Des études de langues et cultures, de théâtre, m'ont permis d'explorer « en direct» l'efficacité des différentes stratégies que j'imaginais. Une étude systématique des situations de violence m'a permis de penser une méthode d'analyse et de remédiation de ces situations40. Devenue psychologue scolaire, je suis intervenue durant trois années dans quatre écoles41 de la même rue du 19èmearrondissement de Paris, en ZEP. J'ai pu y effectuer avec les équipes enseignantes des expérimentations centrées sur la restauration des relations enfants, parents et enseignants par une mise en mots systématique de tout ce qui génère trop d'angoisse pour permettre de travailler. Comme à Saint-Laurent du Maroni, la majorité des élèves en échec scolaire se trouvait en souffrance, et l'origine de cette souffrance semblait être un mal-être dû à un blocage culturel. Ce mal-être s'exprimait le plus souvent par une grande violence rendant tout enseignement difficile. Pour que les élèves puissent apprendre,
39 Zone d'Éducation Prioritaire. ~o Godon E, (2002). ~l Deux écoles maternelles et deux écoles élémentaires.

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il convenait de travailler sur deux axes à la fois: celui de chaque élève en souffrance, et celui de la classe toute entière, en resituant sans cesse l'enfant dans son contexte culturel et dans celui de l'école, dans sa filiation et dans la loi de l'école. Il n'était donc pas envisageable d'entreprendre la moindre expérimentation sans faire intervenir les parents et les représentants de la loi à l'école, de l'enseignant à l'inspectrice de l'éducation nationale, en passant par les aide-éducateurs, d'autant plus précieux qu'ils avaient parfois une connaissance personnelle de la culture et de la langue de certains élèves. La similitude de la problématique entre la situation des élèves du Maroni en Guyane et de la ZEP parisienne est telle qu'il m'a été impossible de ne pas vouloir revenir à l'endroit où mon projet avait pris naissance. Si mettre en mots et installer des passerelles dans le 1ge arrondissement de Paris permet aux enfants de migrants d'entrer dans les apprentissages parce que le blocage culturel est dépassé, alors on peut penser qu'il en sera de même pour les élèves des écoles du fleuve en Guyane.

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