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Les enfants et la psychanalyse aujourd'hui

192 pages
Ce numéro interroge la spécificité de l'acte psychanalytique dans les cures d'enfants à partir des articulations souvent difficiles entre fantasme et réalité, loi du père et loi du social, symbolique et juridique. Pour n'être encore ni autonomes, ni responsables, ni citoyens, ces "petits d'hommes" n'en sont pourtant pas moins êtres de langage et sujets d'inconscient, petits sujets barrés. C'est aussi bien à partir de la théorie, qu'à partir des modalités pratiques qu'il importe d'actualiser un discours de la psychanalyse à la mesure des enfants. - Abord théorique du premier rapport à l'objet, du transfert, des éléments nosographiques... - Abord pratique tel que le repérage de la demande, l'installation du cadre, le recours à des supports spécifiques venant en relais de la talking cure, sans omettre le travail avec la famille et, dans certains cas, avec les instances sociales ou juridiques.
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a~ freudieJa.
JOURNAL DE L'ASSOCIATION numéro 10 ANALYSE FREUDIENNE 1995

- nouvelle

série, automne

LES ENFANTS ET LA PSYCHANALYSE AUJOURD 'HUI

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Direction de la publication Bernard BRÉMOND et Robert LÉVY Direction de la rédaction Claude DUMÉZIL et Nicole MILGRAM Secrétaire de rédaction Claude GROSBERG Comité de rédaction Claude DUMÉZIL Jean-Paul DUPUY Chantal GARIPUY Claude GROSBERG Daniel JAFFREDO Nicole MILGRAM

Tous les textes doivent nous parvenir sur disquette Macintosh-word 5 et/ou dactylographiés en 2 exemplaires. Ils doivent être adressés directement à : Nicole MILGRAM

A.F.P.
34, rue Dareau, 75014 Paris Tél & Fax: 16/1/45 89 60 09
Toute autre correspondance concernant ANALYSE FREUDIENNE PRESSE peut être adressée au secrétariat de l'Association 39, rue de la République 75011 Paris Tél: 16/1/43 57 10 90

@L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3945-4

PRINCIPES A L'ORIGINE DES ORIENTATIONS D'ANALYSE FREUDIENNE: EXTRAIT DE L'ACTE DE FONDATION analytique si elle existe, n'est autre que la cure elle-même. - S'il peut y avoir un fondement théorique à l'habilitation du psychanalyste, celui-ci réside dans la définition de la fonction d'analyste, notamment à travers le questionnement portant sur le désir de celui-ci. Il doit être travaillé et formalisé à partir des voies de recherche que J. Lacan nous a ouvertes: l'élaboration de cette fonction reste l'enjeu essentiel de tout notre effort de théorisation. - Mais comment soutenir qu'un sujet assure de fait celle-ci? Quels que soient les dispositifs ou procédures mis en place, ils n'annuleront pas cet écart, cependant le travail d'élaboration qu'ils produiront contribuera à situer une inscription analyste sur une liste d'Analyse Freudienne comme non contradictoire au regard de la théorie analytique. - Une association pour l'analyse, qui ne saurait aujourd'hui être une école, ne peut garantir que quelqu'un relève de sa formation. Sans doute peut-elle attester que l'un de ses membres situe son rapport à la pratique et à la recherche théorique dans l'éthique qu'elle soutient: celle de l'analyse freudienne. Elle le pourra d'autant que celui-ci en aura témoigné effectivement par son engagement dans le travail de l'association. - Transmission et réinvention seront à entendre comme les deux temps de la psychanalyse en intention et en extension. Analyse Freudienne soutiendra cette position théorique - notamment en poursuivant ce que l'innovation de la passe a introduit de spécifique et d'inauguralmais aussi en promouvant différents dispositifs sur la pratique et en inaugurant un protocole institutionnel comme autant de lieux susceptibles d'apporter un éclairage renouvelé sur les différents moments au cours desquels un analyste peut être interrogé sur sa pratique et par son désir. - Les cartels organisent et structurent le travail entre les membres de l'association. Celle-ci se donne pour objectif d'en favoriser la dynamique, notamment par leur connexion en groupe d'étude, façon de pleinement prendre en compte les régions et de permettre à tout membre de pouvoir inscrire quelque chose de son engagement à Analyse Freudienne.

- L'institution

~.
ANALYSE FREUDIENNE Association régie par la loi du 1er juillet 1901 Siège social: 41, rue de Vaugirard 75006 Paris Secrétariat: 39 avenue de la République 75011 Paris Téléphone: (16.1) 43.57.10.90

Sommaire
Éditorial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
7

LES ENFANTS ET lA PSYCHANALYSE AUJOURD'HUI

II

Né de mère inconnue Robert LÉVY Du deuil de l'objet à l'objet du deuil Didier LA URU Enfant(s) Françoise CORET La pomme Danielle TRETON La pomme, aller et retour. A propos de l'intervention de Danielle Treton
Ni co Ie MIL GRAM. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

13 21 29 33

3 9

Clinique et judiciaire, un nouage autour de la loi? Danièle EpSTEIN Nul n'est censé ignorer la loi... Bernard BRÉMOND TRAVAUX Léonard de Vinci: entre Freud et ses partenaires... de Fliess à Ferenczi Geneviève GRANIER DE CASSAGNAC-GRAULOUP Immigration, deuil et filiation II Nazi r HAMAD G RAFpAPIER 61 83 95 ... ... 41 49 S7

4

A propos de "L'enfant et la psychanalyse", Laurent YZEBE

J. Bergès & G. Balbo
97

"L'enfant et la psychanalyse" Entretien avec Jean Bergès et Gabriel Balbo Propos recueillis par GENEVIÈVE GRANIER DE CASSAGNAC-GRAULOUP et Jean-Paul DUPUy. A propos de "Clinique psychanalytique", Joël Dor Jean-Paul D UPUy RETRO UVAILLES Fétichisme in statu nascendi Alexander S. LORAND De la phobie au fétichisme Henri FROMM, Robert LÉVY et Mary-Claire PANZANI Les enfants de l'Holocauste et les enfants de leurs enfants. Le processus de résolution de traumas réels en psychothérapie
Terèz VIM G. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

103 121 125 127 139

147

ECHOS DU MONDE

. Th eraple:
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Ie

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169 171 173

. des toques' c h ICS.~
pour l'inconscient

Vrai-faux

passeport

CHRONIQUE DE L'AU -DElA DE L'AILLEURS Lits à eau et fauteuils à ressorts Jean-Paul DUpUy

175 Iï7

L'AGENDA.

...

179

5

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I
~

ANALYSE FREUDIENNE

PRESSE N°

Editorial

f

Les contributions

à ce numéro consacré aux enfants et à leur place

,

dans la psychanalyse aujourd'hui suivent un fil qui tente de relier l'objet à la loi,. objet dans tous ses états: premier rapport à l'objet du nourrisson, perte de l'objet primordial, enfant objet des institutions (familiale, sociale et juridique) mais aussi objet-jouet dans la séance - et loi, déclinée depuis la loi symbolique qui fonde un sujet parlant jusqu a la loi sociale et juridique instituant les interdits et les devoirs qui fondent un sujet responsable de ses actes. Les textes ici réunis proposent aussi bien un aspect théorique que clinique de ces concepts, puisque le projet était de mettre en lumière la spécificité de l'acte psychanalytique avec des enfants ainsi que celle d'un discours de la psychanalyse à la juste mesure de sa responsabilité face à l'enfant, enfant tout à la fois objet du désir, sujet du droit et sujet barré. Ainsi, Robert Lévy interroge-t-illa « fonction de l'analyste» avec des enfants, dans le registre d'une « imposture ». En effet, l'analyste ne peut que s'exclure de la place de figure idéale parentale à laquelle l'invitent pourtant sans cesse l'enfant et le social. Il ne peut faire qu avec l'angoisse de l'enfant et non pas sans cette angoissefondatrice, à l'origine de l'objet créé pour venir à sa place et faire partie du monde extérieur avec lequel l'enfant pourra entrer en relation. C'est à l'occasion d'une approche des «modalités de la perte

primordiale de l'objet qu'un sujet vient interroger dans l'analyse

»

que Didier Lauru questionne le rôle du psychanalyste auprès d'adolescents, rôle qui devrait permettre à ces derniers de faire le
« deuil de cet objet perdu qu'est l'amour de la mère et de la langue

maternelle...deuil des idéaux » deuil impossible, souvent mis en actes comme une tentative de «réappropriation de l'objet perdu », et sur
lequel vient buter le transfert.

Françoise Coret aborde l'enfant « objet de l'institution dans tous
les sens du terme, familiale, sociale et juridique », en tant que non auteur direct de sa demande. Plutôt qu'un symptôme qui serait de l'ordre d'un mal à éradiquer, à laide d'un savoir médical et I 7 ,

psychologique,elle envisageun symptôme « côté signifiant, impossible à dire, présence de la jouissance qu'il exprime » et interrogela façon de « faire la place, pour un enfant donné, à ce que le discours fait
surgir et qui noue enfant, père, mère et symptôme ». A partir d'un enfant objet de placement, Danielle Treton suscite le sujet sous forme de la demande, en posant une question à l'enfant puis en interrogeant l:Autre; tout ceci à travers un objet bien concret cette fois, objet-jouet dans la séance qui deviendra, au fil du dépoiement d'une chaîne signifiante et « tiré du côté de la subversion
du sujet et de la dialectique du désir », ob-jouet puis ob-jeu. C'est encore l'objet que Danièle Epstein pose en regard du Sujet,

mais cettefois « objet figé d'une investigation, cerné d'un savoir
s'agit de l'adolescent, objet d'une investigation juridique),

»

(il

opposé au

sujet que le désir de l'analyste, soutenu par son éthique, « amène à se
diviser, pour approcher l'intime qui le contraint ». Il s'agit, par l'acte clinique, d'inscrire la parole vivante dans une chaîne signifiante et dans l'histoire du sujet. « Nul n'est censé ignorer la loi... et surtout pas le psychanalyste... » poursuit Bernard Brémond en abordant

l'indiscutable des interdits fondateurs de l'ordre de la culture et du langage, interdits de l'inceste et du meurtre, qui constituent le noyau doctrinal de l'analyse freudienne, le complexe d'Œdipe. C'est à travers l'évocation d'un cas clinique qu ïl fait subir une torsion à la maxime du départ pour en arriver à un «nul n'est autorisé à faire acte d'ignorance de la Loi », Loi symbolique inhérente aux implications éthiques de la position d'analyste... Le thème abordé se compléte d'un texte historique de Alexander. S. Lorand, paru en 1930, sur la naissance du fétichisme à partir d'une observation clinique d'enfant et traduit plus récemment par Henri Fromm, Robert Lévy et Mary-Claire Panzani qui nous proposent
d'ailleurs un texte original qui s ïnscrit dans la suite de cette traduction et retrace le chemin de la phobie au fétichisme. A travers un texte clinique datant de 1982, véritable témoignage d'une psychanalyste hongroise, Teréz Viràg, sont abordés les mécanismes de transmission, sur plusieurs générations, des traumas de l'histoire, ainsi que leurs conséquences psychopathologiques. Une note de lecture et un entretien exclusif avec Jean Bergès et Gabriel Balbo à propos de leur ouvrage L'enfant et la psychanalyse, mettent la touche finale à cette composition. Sans être directement liés au thème central de ce numéro, les textes proposés dans notre rubrique « Travaux» restent dans la note,

8

ANALYSE

FREUDIENNE

PRESSE N° 10

puisqu'on y entend parler dUn souvenir d'enfance de Léonard de Vinci par Geneviève Granier de Cassagna.c Grauloup ainsi que dlmmigration, deuil et filiation par Nazir Hamad...Enfin, deux

nouvelles rubriques, « Echos du monde» et « Chronique de l'au-delà
de l'ailleurs»
textes sérieux

(animée par Jean-Paul Dupuy),
voire parfois graves, quelques surprises

réservent, après des
divertissantes...

Nicole

Milgram

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LES ENFANTS ET LA PSYCHANALYSE AUJOURD'HUI

Analyse Freudienne Presse est heureuse d'accueillir dans ses pages les contributions d'auteurs d'horizons divers. Nous précisons que les thèses soutenues n'engagent que leurs auteurs. r ~

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ANALYSE FREUDIENNE

PRESSE N° 10

"

Né de mere inconnue
Robert Lévy

*

Ce qui nous gêne ici, c est manifestement une difficulté dans le développement de notre théorie des pulsions Freud Poser l'existence d'un objet pour un enfant, c'est du même coup faire la supposition qu'un extérieur, qu'un monde extérieur à luimême, a de la consistance. Or, l'enfant, dès sa naissance, se trouve à l'égard du monde, comme nous l'indique Freud, dans un rapport tel
que
mère
«

la naissance n est pas vécue subjectivement
car celle-ci est, en tant qu'objet,

comme séparation de la
inconnue du fœtus

complètement

absolument

narcissique] . »

Ceci me semble le seul point à partir duquel on puisse envisager sérieusement toute notion de relation à quelqu'objet, fût-il partiel, ou à tout autre, fût-il écrit avec un petit ou un grand A. Ce point consiste à énoncer, comme le fait Freud, que l'enfant

est bien « né de mère inconnue» et que son arrivée au monde est
marquée avant tout par l'angoisse, non pas que celle-ci soit le résultat d'une quelconque opération, mais que cette angoisse est ce qui avant t~ute autre chose fonde la place de l'existence de l'autre pour tout être parlant. Côté mère, Freud insiste pour nous montrer qu'il en est

de même puisque « la première expérienced'angoisse,chez l'homme
tout au moins, est la naissance qui signifie objectivement la séparation de la mère et pourrait être comparée à une castration de la mère (selon

l'équationenfant =pénis) » 2. L'enfant est donc une castration avant
tout et un autre de l'angoisse pour une mère. Selon cette conception, l'enfant n'est pas séparé de la mère à sa naissance puisqu'elle n'existe pas en tant que telle, alors que la mère
* Texte prononcé lors du colloque d'Analyse Freudienne du Il décembre 1993. I Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, p. 54. 2 Freud, op. cit. p. 54. I 13 ~

LES ENFANTS ET LA PSYCHANALYSE AUJOURD 'HUI

est bien séparée (castrée) de l'enfant. L'enfant naît donc avant tout sous le signe d'une séparation génératrice d'angoisse pour sa mère en

tant qu'il est « objet pénis» perdu. Ainsi l'enfant arrive sous le signe
de la déception pour sa mère et ce, même si les idylliques apparences nous trompent souvent. Ce que l'on appelle la dépression postpartum en est bien la preuve et le rappel.

Peut-être

que l'ambiguïté

autour de cette « merveilleuse

naissance» tient au fait que l'on confonde objet d'amour et objet de la pulsion. Une savante confusion ayant été entretenue jusqu'à ce jour à propos de l'équivoque du mot deuil qui tient à ce que suivant la version que l'on en donne, on situe un certain type de rapport à l'objet dans la mesure où avec ce terme on oscille entre l'idée que l'on change d'objet ou de rapport à l'objet en fonction du choix que l'on adopte. Initialement, bien qu'il y ait dissymétrie à l'égard du rapport à l'objet, ce qui lie pourtant les deux protagonistes mère-enfant, c'est l'angoisse. Côté enfant, l'extérieur est impensable puisqu'il est totalement narcissique. Côté mère, cet enfant sorti d'elle-même, n'est pensable qu'en tant qu'il prend la place de quelque chose d'autre que lui-même, que Freud a qualifié de « pénis ». L'enfant se trouve d'emblée perdu comme objet de la perte de sa mère. Il est donc déjà perdu pour elle, avant même qu'il arrive au monde, ce qui ne nous dit pas comment il peut lui-même reconnaître quelque chose en dehors de l'angoisse qu'il éprouve et de ce qui la suspend. En d'autres termes, si l'enfant peut manquer à sa mère parce qu'elle n'a pas de pénis, comment la mère peut-elle manquer à l'enfant puisqu'il n'a pas encore d'objet.

L'angoisse crée l'objet
C'est l'an'goisse qui pour les deux crée l'objet et même peut-on aller jusqu'à dire qu'il n'y a pas d'autre objet que celui qui prend consistance du fait de rendre l'angoisse moins forte. C'est dire que l'objet n'existe pas en tant que tel, autrement qu'à chaque étape du développement du sujet au cours duquel on retrouve un certain type de rapport du sujet au monde dans lequel l'objet est utilisé pour masquer l'angoisse, ven.ir à sa place. La mère ne peut donc être présente ou absente pour l'enfant que de façon secondaire, c'est-à-dire comme tenant lieu de la présence qui suspend l'angoisse ou de l'absence qui la remet en route.

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ANALYSE FREUDIENNE PRESSE N° 10

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C'est pourquoi la dialectique présence/absence ne pourra faire l'objet d'une symbolisation que si, et seulement si, elle réussit son travail d'accommodation à la perte fondamentale. Si l'on peut parler de « perte fondamentale», c'est parce que Lacan a introduit cette idée tout à fait nouvelle dans le post freudisme qu'il n'y avait eu aucun objet qui ait jamais satisfait la pulsion, ce qui signifie que ce qui nous intéresse dès lors, c'est comment on peut s'accommoder à une non satisfaction fondamentale et non pas à la perte d'un objet, quel qu'il soit, qui reste alors une modalité secondaire. Il s'agit donc d'une critique par Lacan de ce que Freud avait pu envisager sous l'appellation d'« objet perdu de la première satisfaction» que l'on peut considérer comme mythique. Dès lors, tout objet ne peut être considéré que comme substitut de celui qui justement n'a jamais satisfait la pulsion et non pas l'inverse, c'est-à-dire comme objet qui remplacerait l'initial précurseur de la jouissance totale. Ceci nous amène à envisager que le monde n'a d'existence pour l'enfant que comine « illusion» et d'une certaine façon, Freud nous

le suggère en nous rappelant que « l'objet maternelpsychique remplace
pour l'enfant la situation fœtale biologique, ce n'est pas une raison pour oublier que dans la vie intra - utérine la mère n'était pas un objet pour lefœtus et qu'il ny avait alorspas d'objetl.» C'est donc avec 1'« illusion» que l'enfant appréhende le monde et il n'a aucun autre moyen de distinguer ce qu'il en est de la réalité si ce n'est par le truchement de ce que Winnicott a appelé désillusionnement, c'est-à-dire l'exercice qui consiste à ce que la réalité puisse ne pas correspondre complètement avec l'hallucination surgie du désir. Nous voyons qu'avec cette conception nous sommes à nouveau confrontés à quelque chose qui concerne aussi la mère, puisqu'on pourrait appliquer cette nécessité de « désillusionnement» à ce qu'elle aussi se doit de faire si elle veut que son enfant prenne une consistance réelle. On retombe donc inévitablement sur cette fameuse équation pénis = enfant dont on peut se demander comment elle a pu se constituer pour la mère. Ce problème est tout à fait délicat car,

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comme nous l'indique Freud à propos de l'angoisse: « Est-il établi
que l'angoisse de castration soit l'unique moteur du refoulement (ou de la défense) ? Si l'on pense aux névroses des femmes, il faut mettre en ~
I Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, p. 63.

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LES

ENFANTS

ET LA PSYCHANALYSE

doute ce point car si l'on peut constater avec certitude l'existence du complexe de castration chez elles, on ne saurait cependant parler d'une angoisse de castration dans le cas où la castration a déjà été accomplie! .»

Comme Freud vient de le suggérer, comment pourrait-on être angoissé de ce dont on a déjà été castré? Pourtant, ce point est crucial car pour Freud, c'est bien l'angoisse qui crée le refoulement et non l'inverse comme il l'avait tout d'abord envisagé. Alors, en quoi consiste cette première expérience d'angoisse puisqu'au fond c'est cela et cela seul qui trace la place de la construction d'un possible objet qui viendrai.t soulager ou annuler cette même angoisse. Ainsi «le sein nourricier de la mère est pour l'enfant le premier objet érotique; l'amour s'appuie sur la satisfaction du besoin de nourriture. Au début, l'enfant ne différencie certainement pas le sein qui lui est offert de son propre corps. C'est parce qu'il s'aperçoit que le sein lui
manque souvent que l'enfant le situe au

-

dehors et le considère dès lors

comme un objet, un objet chargé d'une partie de l'investissement narcissique primitif et qui se complète ensuite en devenant la personne

maternellél. »
Pourtant, jusqu'en 1938, dans la rédaction de l'Abrégé de psychanalyse, Freud ramène encore la nécessité du phylogénétique: « Le fondement phylogénétique prédomine à tel point sur les facteurs personn~ls, accidentels, qu'il importe peu que l'enfant ait réellement tété sa mère ou qu'il ait été nourri au biberon sans connaître jamais les tendres soins maternels. Le développement est semblable dans les deux
cas3.»

Il en sera de même pour la castration: «plus fort traumatisme de sa jeune existence» 4 pour laquelle Freud utilisera le même recours phylogénétique qu'il développe dans une petite note en bas de page: « Il est possible que l'extraordinaire terreur provoquée par cette menace
soit en partie due à une trace mnémonique phylogénétique, souvenir de l'époque préhistorique où le père jaloux enlevait réellement à son fils ses organes génitaux quand il le considérait comme un rival auprès d'une

I Freud, op. cit. p. 45. 2 Freud, Abrégé de psychanalyse, p. 60, PUF. 3 Opus déjà cité, p. 60. 4 Abrégé de psychanalyse, p. 62, PUF.

16 .4

ANALYSE FREUDIENNE

PRESSE N° 10

femme

» 1 . Angoisse de séparation et angoisse de castration sont dans une suite logique2.

C'est dire si Freud se trouve embarrassé par une théorisation du rapport à l'objet, à sa constitution et à la difficulté d'y introduire un père. Retenons en tout cas que quelque chose ne peut avoir lieu pour l'enfant que parce qu'il y a réaction à l'absence ressentie, absence de ce qui satisfait tous ses besoins sans délai et non pas l'inverse. Donc le seul point fort sur lequel nous restons, c'est l'idée que ce petit d'homme se trouve, dès sa naissance, dans une totale aliénation à l'autre et lui-même objet de l'angoisse de séparation de sa mère.

Mais cet enfant, « totalement narcissique », n'a de rapport à l'autre
que dans la mesure où il en est totalement dépendant. La conséquence c'est qu'il n'aimera que dans la catégorie du type narcissique le plus absolu. On aime, dit Freud, selon quatre types narcissiques: a) was man selbst ist (sich selbst), ce qu'on est soi-même. b) was man selbst war, ce qu'on fut soi-même. c) was man selbst sein mochte, ce qu'on aimerait être soi-même. d) die persan, die ein tu/des eigenen selbst war, la personne qui fut une partie de son propre corps.

Une mère ni bonne ni mauvaise
Dans ces différents choix d'objets, c'est le premier qui se résume à soi-même (sich selbst: on s'aime soi-même). On retrouve là le sich selbst (soi-même) originaire du narcissisme. Sich selbst (soi-même) n'est autre que cet état de tension remis à zéro par l'intervention de l'autre: la mère pour Freud, la bonne ou la mauvaise mère pour

Mélanie Klein ou la mère suffisamment quelconque « good enough mother » pour Winnicott qui rebaptise ainsi cet autre dont l'enfant est
totalement dépendant 3. Il précise bien qu'il ne s'agit pas, pour sa part, de parler des mères en tant que personnes réelles avec les bébés, comme si elles pouvaient être vraiment bonnes. Winnicott introduit

I Ibid. p. 62, bas de page, note 1. 2 Freud, op cit., p. 54 ... « le Moi a été préparé à la castration par des pertes de l'objet régulièrement répétées...» 3 Nous préférerons la traduction de l'Anglais: « good enough» par « suffisamment quelconque », comme l'a très justement rétabli M. C. Panzani.

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LES ENFANTS ET LA PSYCHANALYSE AUJOURD 'HUI

ce «suffisamment) pour changer la perspective et laisser la capacité aux mères ou substituts qui s'occupent des bébés de n'être ni bonnes ni mauvaises, mais simplement défaillantes (quelconques). Avec une mère suffisamment bonne, le bébé aura à s'adapter, à s'arranger avec ce qui fait « défaut» chez celle-ci, par conséquent, il n'aura d'autre recours que la tolérance à la frustration. Mais la résistance des analystes d'enfant a fait que ce «good enough mother» est malheureusement passé à contre sens dans l'usage psychanalytique. En effet, ce suffisamment » indique volontairement une ambiguïté car c'est à la fois une satisfaction et un seuil à ne pas
((

dépasser, c'est-à-dire un
pourtant
bonne est le bon sein»

((

suffisamment quelconque» qui permettra
((

d'amener l'enfant

à l'illusion que cette mère suffisamment
qui situe la place de
((

1 nous dit Winnicott

l'analyste exactement en ce point: d'une façon analogue dans l'analyse, l'analyste ne peut être que défaillant toujours. » 2 Il s'agit
d'en finir, pour Winnicott, avec la sentimentalité et l'idéalisation de la notion de bonne et mauvaise mère kleinienne 3 et, par dessus tout, rendre «pensable» ce qui permet à l'enfant de passer de l'état d'union narcissique avec sa mère à un autre état dans lequel il puisse

être en « relation» avec le monde extérieur. Je le cite: Ce n'est pas l'objet bien entendu qui est transitionnel. L'objet représente la transition du petit enfant qui passe de l'état d'union avec la mère à l'état où il est en relation avec elle en tant que quelque chose d'extérieur et de sépar/i. »Cet espace de transition, c'est cette ère
((

d'illusion qui implique que « l'individu ne communique qu'avec un
monde qu'il a créé et les gens de l'environnement ne communiquent avec l'individu que pour autant qu'ils peuvent le créer5.» Vous voyez que pour Winnicott tout rapport au monde n'est possible que dans la mesure où il passe par cette dimension d'illusion issue de l'adaptation du jeune enfant à ce que sa mère ne soit ni bonne ni mauvaise, c'est-à-dire qu'elle ne puisse pas le remplir en permanence...

I Winnicott, Lettres vives, p. 74. 2 Ibid., p. 74. 3 Ibid., p. 126, p. 261. 4 Winnicott, Jeu et réalité, p. 26. 5Winnicott, Lettre, p. 80.

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~

ANALYSE FREUDIENNE

PRESSE N° 10

Frustration, privation, castration
Mais nous nous sommes avancés jusque là à essayer de situer la relation mère-enfant et leurs objets, sans que soit beaucoup apparu de père à l'horizon. Force est de constater que de père il n'en est question initialement nulle part si ce n'est sous la forme de frustration... privation... castration. C'est-à-dire que du père il ne peut en exister qui soit une fonction si ce n'est sous la forme d'une coupure, d'une rupture, d'une séparation de la tendance maternelle à l'unification et au narcissisme primaire. En effet, le père est implicite à l'équation freudienne de départ pénis = enfant qui introduit le désir de la mère en regard à l'enfant, au père et au phallus. Dans cette dimension la mère ne désire un enfant que pour

~.

autant que petite fille: « elle a attendu cet enfant du père ». Mais une
fois mère, il y a mal-donne car le phallus continue à manquer. D'où ce moment merveilleux de cette plénitude dont parlent les femmes enceintes, au cours duquel rien n'est encore joué puisque cet enfant « elles l'ont véritablement dans le ventre» pour neuf mois avant d'avoir été confrontées au réel de la naissance qui fait chuter ce bel . édifice de complétude imaginaire en la précipitant de nouveau dans la perte. En résumé, ce que se partage cette dyade mère-enfant, c'est un leurre. L'enfant est l'objet trompeur pour sa mère et la mère, leurre de satisfaction totale pour son enfant. Mais cet enfant s'essaiera d'autant plus comme leurre pour sa mère qu'il aura l'impression de la satisfaire et, par cette illusion, obtiendra de nouveau sa présence. Il y a nécessité de la mise en place d'un processus illusion-désillusion car l'objet transitionnel au centre de ce travail est « virtuellement un phallus maternel » 1 qui dispense de dire ce qui manque à la mère et obstrue matériellement le manque que laisse l'absence. Cet objet, dans son travail d'illusion-désillusion, est donc pris dans la simultanéité de sa création par l'enfant et de sa caution par l'environnement. Mais il peut y avoir déni, déni de la séparation, qui permet ainsi d'arrêter ce processus pour éviter la désillusion. Ce déni initial prend consistance tout d'abord du désir de la mère qui maintient son enfant en place de phallus afin qu'il demeure ce « tout» dont elle a été dès l'origine castrée. Ceci constitue sans doute les prémices de cet accord imaginaire, contrat qui tend déjà à faire croire que l'un, l'enfant, puisse apporter
I Winnicott De la pédiatrie à la psychanalyse, p. 185.

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