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Les enfants pêcheurs au Ghana

De
244 pages
Depuis la création, dans les années 60 au Ghana, du lac Volta, on trouve dans cette région des villages où des enfants, envoyés par leurs parents, aident les pêcheurs dans leurs tâches quotidiennes. Cet ouvrage tente de comprendre le sens de ce travail, pour chacun des acteurs concernés. S'agit-il d'une ressource ou n'est-ce que pure exploitation ? Comment la pratique est-elle née, a-t-elle évolué ? Travail et scolarisation sont-ils, pour ces populations, antinomiques ?
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Les enfants pêcheurs au Ghana

site: vl\vw.librairiehannattan.coln diEfusion.harmattan@wanadoo.Er e.mail: harmattanl@wanadoo.Er ~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00599-3 EAN : 9782296005990

France MANGHARDT

Les enfants pêcheurs au Ghana
Travail traditionnel ou exploitation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Viviane GNAKALÉ, Laurent Gbagbo, pour l'avenir de la Côte d'Ivoire, 2006. Daniel Franck IDIATA, L'Afrique dans le système LMD, 2006. Enoch DJONDANG, Les droits de I 'homme: un pari difficile pour la renaissance du Tchad et de l'Afrique, 2006. Abderrahmane N'GAÏDE, La Mauritanie à l'épreuve du millénaire. Ma foi de « citoyen », 2006. Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent Gbagbo, 2006. Léonard ANDJEMBE, Les sociétés gabonaises traditionnelles, 2006. Gaston M'BEMBA-NDOUMBA, Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETT AB, Ouadane, port caravanier mauritanien, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETTAB, Facettes de la réalité mauritanienne, 2006. A. C. NDINGA MBO, Introduction à I 'histoire des migrations au Congo-Brazzaville. Les Ngala dans la cuvette congolaise. XVIJ!-XIX siècles, 2006. Pierre N'GAKA, Le droit du travail au Congo Brazzaville, 2006. Doudou SIDffiÉ, Démocratie et alternance politique au
Sénégal, 2006.

Pierre Bouopda KAME, La quête de libération politique au Cameroun, 2006. Amadou BOOKER SADJ!, Le rôle de la génération charnière ouest-africaine. Indépendance et développement, 2006. Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine, 2006. Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la crise du système ivoirien, 2006. Jean-Marc ÉLA, Anne-Sidonie ZOA, Population et sécurité: les nouveaux enjeux de la fécondité et des migrations africaines,2006.

« Not all child labor is bad. Dealing with it as a universally complicates

evil

any strategies that might address the issue [...]. And the

idea of a monolithic child laborer with a monolithic depreciated value, most readily described by the phrase "[a] poor, exploited, working child", adds little to our understanding of the issues surrounding child labor. It is possible, though, to explore how children's labor is socially constructed within a particular working environment, and then to expand those findings to include subtleties from a variety of child labor situations across the African continent.»

Loretta London:

E. BASS, "Child Lynne Rienner

Labor

in Sub-Saharan

Africa".

Publishers

2004, pp. 3&125.

Mes remerciements von t Au professeur Riccardo Lucchini, pour sa supervision et pour m'avoir introduit à une discipline et à un domaine de recherche qui me passionnent aujourd'hui.

A toute l'équipe de l'OIM et d'APPLE sur place au Ghana, pour leur accueil et pour m'avoir ouvert les portes des communautés locales.
A M. Jean-Philippe Chauzy, de l'OIM à Genève, pour m'avoir reçue, orientée et appuyée dans mes démarches pour me rendre sur le terrain au Ghana. Merci aussi à Joseph Rispoli pour toutes les informations sur les dernières phases du projet. A mes collègues (anciens et actuels) du séminaire de sociologie, Dunya Acklin Muji, Sabine Maier, Giuditta Mainardi, Daniel Stocklin et Marlis Zala. A Julian, pour ses conseils, son soutien, sa confiance: sans toi, rien de tout ça n'aurait été possible.

Introduction

Tout commence au Ghana, sur les rives du lac VoIta, lac artificiel où se trouvent de petites communautés de pêcheurs. Depuis la construction du barrage d'Akosombo, au milieu des années 60, de nombreux Ghanéens ont migré vers la région du nouveau lac, dans l'espoir de commencer une activité - ou d'en changer - afin d'avoir une meilleure chance de s'en sortir, de joindre les deux bouts, de nourrir leur famille. Les hommes ne sont pas venus seuls: ils ont été suivis par leurs familles et, plus tard, par de jeunes enfants, le plus souvent issus de leurs villages natals, supposés les aider dans leurs activités de pêche. Ainsi, durant près de quarante ans, de petites communautés se constituèrent, formées d'un chef, pêcheur, de sa famille et de ses 'employés', de jeunes garçons et filles d'autres régions. Mais voilà: un jour un groupe composé de personnes actives dans le domaine des droits de l'enfant et de personnel local d'une organisation spécialisée dans la migration arrivent sur le terrain, prennent connaissance de la pratique du travail des enfants et décident d'y remédier. Les termes d' « esclavage» et de « trafic »1sont prononcés. Un projet est alors initié, visant à réunifier les familles des enfants travailleurs et à financer la reconversion ou la poursuite de l'activité des
I Se basant sur la définition suivante, issue du United Nations Protocol to Prevent, Suppress and Punish Trafficking in Persons especially in Women and Children, selon laquelle Ie trafic est décrit comme « the recruitment, transportation, transfer, harbouring and receipt of persons, by means of the threat or the use of force or other forms of coercion, of abduction, of fraud, of deception, of abuse of power or of a position of vulnerability or the giving or receiving of payments or benefits to achieve the consent of a person having control over another.» (UNHCR, adopted and opened for signature, ratification and accession by General Assembly resolution 55/25 of 15 November 2000. At : http://www.ohchr.org/english/law/protocoltraffic.htm ). Nous verrons que, dans notre cas d'étude, ce sont les dimensions de recrutement, par la tromperie (deceit) et l'abus d'une situation de vulnérabilité (du côté des parents), contre paiement qui justifient, pour l'organisation internationale, son intervention.

8

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

pêcheurs pour qu'ils se passent du travail infantile. Dès lors se pose la question: de quoi s'agit-il exactement? Alors que certains parlent de trafic d'enfants et d'exploitation, les autres parlent de pratique traditionnelle et de stratégie de survie. Entre les deux, les enfants euxmêmes, premiers concernés, ne s'y retrouvent pas vraiment et pourtant ils ont des choses à dire. Le but de ce travail de DEA est de se pencher sur cette réalité, non seulement circonscrite au Ghana, entre les rives du lac Volta et les villages pauvres du centre et du Sud du pays, mais revêtant maintenant également une certaine dimension internationale de par l'intervention d'acteurs (extérieurs'.2 L'enjeu n'est pas de prendre position pour l'un ou l'autre camp, de déterminer s'il s'agit effectivement de trafic d'enfants ou seulement d'une pratique ancestrale inconnue en Occident, ni de faire la critique d'une intervention extérieure comme imposition de valeurs étrangères aux dépens d'une culture indigène mal comprise. Il s'agit de tenter de comprendre quel sens revêt cette pratique impliquant, directement ou indirectement, des pêcheurs, des parents, des enfants et, désormais, des membres d'organisations internationales, pour les différents acteurs concernés. Comment a-t-elle commencé? Pourquoi? Comment se passe-t-elle exactement? Comment a-t-elle évolué? Pourquoi est-elle maintenant l'objet d'une intervention extérieure visant à la supprimer? Qu'en pensent les différents acteurs? Quelle place occupe-t-elle dans leurs vies? Étant donné que la pratique considérée est caractérisée par une vaste controverse quant à sa qualification et quant au sens qui lui est attribué, par différents groupes et individus, nous avons adopté une démarche compréhensive, privilégiant le point de vue de chaque acteur concerné. Au moyen d'entretiens qualitatifs et d'observations sur le terrain, nous avons essayé de nous (effacer,3 pour laisser parler les

Le terme est ambivalent dans la mesure où les intervenants sur le terrain sont euxmêmes pour la plupart également ghanéens mais ils représentent et travaillent pour des organisations internationales dont les sièges et les dirigeants sont occidentaux, de même que les donateurs qui les financent. C'est dans ce sens que nous les qualifions 'd'extérieurs' ; dans la mesure où ils ont un mandat, un agenda défini par des règles et préoccupations occidentales et non proprement issues du terrain ghanéen (nous reviendrons plus en détail et expliciterons ticulier au chapitre 5).
3

2

ce point plus loin, à différents endroits mais en parplus en avant au chapitre 3, lorsque

Nous expliciterons

ce terme et le développerons

Introduction

9

pêcheurs, les parents, les enfants et les membres de l'organisation intervenant dans cette situation afin de tenter de comprendre les différents enjeux en présence et la façon dont chacun fait personnellement sens de la situation. Cette démarche se justifie, par ailleurs, par le fait qu'il n'existe pour nous, dans un contexte donné, aucune réalité en dehors de celle créée à la confluence des nombreuses interactions et interprétations ayant lieu dans un groupe particulier, allant du petit groupe de deux aux sociétés les plus larges et composites.4 Notre approche est, par conséquent, interactionniste5. Ainsi, bien que nous ayons également l'occasion de mettre en lien les résultats de nos analyses avec certains thèmes et discussions plus larges, touchant, par exemple, à la perception du travail en Occident et dans les pays du Sud ou encore au développement durable, ces détours ne serviront qu'à replacer nos résultats dans un contexte plus large et à les mettre en perspective. Toutefois, nous essaierons toujours de revenir à des exemples concrets et à des résultats ou à des pistes directement issus de notre étude plutôt que de nous perdre dans des considérations générales bien trop philosophiques. Dans ce sens, il convient de préciser, concernant le titre et le soustitre choisis pour notre travail, que c'est cette même logique de « concrétisation-généralisation» qui en a déterminé le choix. Ainsi, si notre titre indique clairement quels sont notre champ et notre objet d'étude (( le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du

lac Volta au Ghana»), le sous-titre propose de placer cet objet et ce champ dans le contexte plus large du travail des enfants de par le monde. Ce travail peut être qualifié, dans sa forme la plus néfaste, d'« exploitation» ou, dans sa forme la plus gratifiante et socialisante, de « ressource». Toutefois, il ne s'agira pas de déterminer si notre terrain de recherche s'inscrit plutôt dans l'une ou l'autre perspective. Au contraire, il est plus question de considérer ces deux appréciations

nous entrerons
4

plus en détail dans des considérations

méthodologiques,

en particulier

au point 3.4 où il sera question de « la place du chercheur}) dans le processus d'enquête.

Bien que nous soyons conscients que toute action s'inscrit tout de même dans un cadre
libre de se dérouler n'importe com-

social donné et, en ce sens, n'est pas complètement

ment. Elle est donc soumise à certaines contraintes, règles et dépend de certaines ressources, ce que nous verrons plus en détail aux chapitres 3.1.3. et 3.1.4. lorsque nous aborderons
5

les points de vue de Pierre Bourdieu et d'Anthony Giddens.

Nous définirons ce que cela implique au chapitre 3.1.

10

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

comme les deux extrémités d'un continuum sur lequel les pratiques que nous observons vont venir se situer:

Exploitation

~

~

Ressource

Notre intention sera donc moins de tenter de faire rentrer les formes de travail que nous observons dans l'une ou rautre catégorie mais, bien plus, de les évaluer à l'aune de ces deux extrêmes. Il nous semble donc possible de dire que nous considérons ces deux dimensions d'« exploitation» et de « ressource» comme deux idéaux-types, au sens de Weber, nous servant de grille de lecture de la réalité mais n'ayant pas pour but de la représenter fidèlement ou de la circonscrire de manière exhaustive6. Par ailleurs, ce travail n'est conçu que comme un premier état de la situation considérée; bien que nous soyons en mesure d'avancer quelques pistes d'interprétation susceptibles d'enrichir notre compréhension de la pratique analysée, il resterait encore beaucoup à faire, même sans vouloir être exhaustifs. Cela serait de toute façon impossible, dans la mesure où toute situation se construit et se reconstruit sans cesse au gré des interactions, des interprétations et des capacités à faire sens des changements et des évolutions extérieures. C'est pourquoi nous ne manquerons pas de le souligner lorsqu'il nous semblera que nos observations demanderaient à être approfondies, comparées ou complétées. A noter toutefois qu'il n'existe, à ce jour, aucun autre travail sur la question, d'où l'intérêt - et les défis particuliers - liés à ce terrain d'étude. NDUS procéderons donc de la manière suivante: après une présentation de notre terrain d'étude et des enjeux et questionnements relatifs à la problématique générale dans laquelle s'inscrit notre travailà savoir: le travail des enfants, nous nous arrêterons sur quelques considérations théoriques et méthodologiques afin d'expliciter nos choix, à la fois paradigmatiques et pratiques. Ce cadre posé, nous pourrons entrer dans le vif du travail et présenter nos résultats d'analyse pour ensuite les mettre en relief en les confrontant à un cadre d'analyse plus large qui est celui des théories de l'identité. Le recours à ces

6

Nous tenterons

de préciser la teneur et les contours de ces 2 idéaux-types

lorsque nous

aborderons l'analyse et traiterons des différents points de vue des acteurs concernés au chapitre 4.

Introduction

Il

théories se justifie par le fait qu'elles permettent de spécifier en quoi des contextes d'interactions influencent la perception que chacun a de luimême, fournissant ainsi une clé d'interprétation supplémentaire du discours et des actions des gens. De fait, dans ce contexte particulier où s'affrontent, plus ou moins clairement, deux types de rationalité - que nous appellerons pour l'instant schématiquement 'occidentale' et 'traditionnelle' - les discours investigués, ainsi que les modalités des interactions et les interprétations proposées par les personnes interviewées, révèlent des mécanismes identitaires intéressants, qui enrichissent notre compréhension de la situation. En effet, une fois que nous avons accès à 'ce qui est dit', les théories de l'identité nous aident à comprendre jusqu'à un certain point - pourquoi est dit 'ce qui est dit'. Par exemple, si certains qualifient la pratique considérée d'esclavage et d'autres d'apprentissage traditionnel, il ne nous importera pas de déterminer qui a raison mais, bien plus, pourquoi chacun défend l'une ou l'autre position, ce que cela révèle sur lui, sur sa vision des rapports parentsenfants et du rôle de l'éducation. Ce n'est qu'en adoptant cette perspective que nous pourrons avoir une chance de comprendre la complexité de la situation observée et nous prémunir de toute tendance à la simplification ou à la généralisation. Par conséquent, le langage est considéré ici comme bien plus qu'une simple suite de mots et de phrases. Il est vu comme une porte d'entrée vers la compréhension d'une personne et comme une sorte de carte de visite par laquelle celleci se présente. Une fois ces mécanismes relevés, ils nous offrent la possibilité d'enrichir notre interprétation et notre perception de la situation décrite et, par-là, de ceux qui la décrivent. Pour conclure, nous proposerons quelques réflexions quant à l'impact de l'intervention de l'organisation internationale étudiée en termes de développement durable7. Il nous semble, en effet, que comme l'impératif de durabilité est maintenant pour ainsi dire indissociable de toute action menée par le Nord dans le Sud - et, surtout, que cet impératif constitue l'une des préoccupations centrales énoncées par l'OIM elle-même, il vaut la peine de voir comment il est ici compris et traduit concrètement. Nous ne nous attacherons toutefois pas à dresser un état des lieux complet de la perception et du développement de la

7

Puisque c'est l'un des buts avancés par cette organisation.
plus en détail au chapitre 6.

A noter que nous définirons

ce terme

12

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

notion8. Ce dernier chapitre sera plutôt l'occasion de replacer le projet dans le cadre, plus général, des diverses interventions ayant lieu sur la scène de l'aide internationale. Il offrira également l'opportunité d'ouvrir la perspective de l'analyse d'une situation présente à un futur plus ou moins proche. Par ailleurs, ce sera également l'occasion de faire un bilan de notre enquête, en nous basant notamment sur les évolutions intervenues entre nos visites sur le terrain (il y a maintenant deux ans) et la fin de l'écriture de cette recherche. Nous terminerons par délimiter quelques pistes de recherches futures, car ce travail se veut avant tout un premier état des lieux et, s'il permet de faire surgir nombre de questions et d'hypothèses, il ne pourra y apporter à chaque fois une réponse catégorique. A noter encore que, toute la recherche ayant été effectuée en anglais, tous les propos rapportés - ainsi que les notes de terrain elles-mêmes seront présentés en anglais.9 Par ailleurs, tous les noms mentionnés qu'il s'agisse des enfants, des parents ou des pêcheurs - sont fictifs. Nous avons en effet choisi d'opter pour l'utilisation de pseudonymes afin de préserver l'anonymat de nos interlocuteurs.lO Mais commençons donc à présent par nous pencher sur notre terrain d'étude.
8

C'est d'ailleurs pour cette raison que ce chapitre ne figure pas plus tôt dans le travail, lorsque nous poserons les jalons théoriques, mais seulement à la fin puisqu'il ne représente qu'une sorte de bilan final ou d'évaluation jets et buts qu'elle s'est elle-même donnés.
9

de l'action de l'OIM à la lumière des ob-

Cela explique, par exemple, que l'Annexe 5, bien qu'elle ait été construite par nousen anglais et non en français, de par le fait que les informations établis en anglais. de questionnaires

mêmes, soit entièrement récoltées proviennent
10

En effet, bien que cet anonymat ne nous ait pas été explicitement demandé par nos in-

terlocuteurs et que ces derniers ne courent, par ailleurs, aucun risque, nous avons opté pour ce procédé car c'est une pratique courante en matière d'enquête de terrain.

I

Terrain d)étude et problématique

Notre recherche se situe géographiquement en Afrique de l'Ouest, plus précisément au Ghana, dans des communautés de pêcheurs sises sur les bords du lac Volta, lac artificiefl créé au centre du pays. Mais quelles sont les caractéristiques particulières du pays, de la région et des populations que nous avons pu rencontrer? Quelle est concrètement la situation qui nous intéresse? Quel en est le contexte? L'histoire? Puisqu'il s'agit d'un contexte dans lequel des enfants travaillent, quelle est la spécificité de ce travail par rapport à la situation d'autres enfants ghanéens ou d'autres enfants dans le monde? Comment, en fait, situer notre contexte particulier par rapport au contexte plus large du travail des enfants au Ghana et à celui, encore plus vaste, du travail des enfants de par le monde? De quoi s'agit-il, en fait, lorsque nous parlons de 'travail des enfants' ? Quels sont les différentes conceptions, modes d'analyse, régulations existant dans ce domaine? Pour résumer: de quoi faut-il tenir compte lorsque nous nous trouvons confrontés à une situation telle que celle que nous avons pu observer? A quels éléments recourir pour, d'une part, avoir une première idée de la pratique concrète que nous avons sous les yeux et, d'autre part, la situer dans un contexte plus large qui l'influence. En effet, rien ne se déroule jamais dans un vide total. Toute action ou pratique met en présence des acteurs dont les idées, les références et les modes d'action sont issus de cultures et de cadres de pensée différents.
[I

Nous reviendrons sur ce point plus loin au chapitre suivant (2.1.). Le fait qu'il s'agisse

d'un lac artificiel, n'ayant donc pas existé depuis toujours, est important pour comprendre l'origine de la pratique du travail des enfants dans les communautés de pêcheurs que nous étudions.

14

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

C'est ce que nous allons maintenant tenter de délimiter, en commençant par dessiner le cadre, géographique et historique, de notre recherche pour, ensuite, définir le champ thématique plus large dans lequel elle s'insère, à savoir celui de la recherche sur le travail des enfants.

1.1 Brefhistorique
Le Ghana est un petit pays d'Afrique de l'Ouese\ de tout de même presque 20 millions d'habitants, entouré par la Côte d'Ivoire à l'Ouest, le Burkina Faso au Nord et le Togo à l'Est. Le pays se découpe en 10 régions, aux langues et aux populations diverses et variées13. En ce qui nous concerne, notre terrain d'étude se situe au centre du pays, dans la région du lac Volta et dans celle du Brong Ahafo. C'est là-bas que se trouvent les communautés que nous avons pu observer (voir les plans ci-dessousI4 et l'Annexe 1).

12 De 239 460 km2 13 Le groupe ethnolinguistique suivi Guan, par les Mole-Dagbani Gurma, Gonja

majoritaire (16%))

est celui des Akan (44%) les Ga-Adangme est la langue environ

(Ashanti

and Fanti)) que les loest

les Ewe(13%)) . L'anglais

(80/0) ainsi

et les Dagomba

officielle;

les dialectes

caux sont le Ewé, le Ga et le Twi. En termes chrétienne, des religions
14

de religion,

60 % de la population

15% est musulmane traditionnelles.

(principalement

au Nord

du pays)

et 25% est adepte

Images, at: http://www.ghanareview.com/regions.html http://worldatlas.coln/webitnage/countrys/africa/bwmaps/ghhw.htm

et

1. Terrain d'étude et problématique

15

D'un point de vue politique, après avoir été, tour à tour, occupé par les Portugais, les Danois, les Hollandais et les AnglaisI5, le Ghana, tout d'abord royaume puis colonie, devint la première République indépendante d'Afrique sub-saharienne le 6 mars 1957. S'en suivirent des années de répression et de corruption jusque vers la fin des années 90. Le modèle politique actuel est de type démocratique parlementaire. Son président, John Agyekum Kufuor détient aujourd'hui les rênes d'un pays pacifié, à l'économie prometteuse qui fait du Ghana l'un des 'meilleurs élèves' des programmes de développement et d'ajustement structurel mondiaux. D'un point de vue économique, le Ghana est principalement ruralI6 et sa production est donc particulièrement orientée vers l'agriculture. Après un programme d'ajustement structurel lancé en 1983, le pays a pu bénéficier d'une croissance économique constante pour en arriver à un PNB par habitant qui est actuellement d'environ 300 US$. Toutefois, 400/0de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. D'un point de vue démographique, la population ghanéenne a plus que triplé depuis l'Indépendance pour atteindre aujourd'hui un peu moins de 20 millions d'habitants. Elle est majoritairement très jeune bien que nous puissions assister, depuis les années 80, à une certaine diminution du nombre de personnes de moins de 15 ans et à une très légère augmentation des plus de 65 ans.I7

15 Ces derniers étant ceux qui restèrent le plus longtemps et qui marquèrent fondément l'histoire et le développement du pays.
16

le plus pro-

A environ Les moins

560/0. 65% de la population de 15 ans sont passés

habite

dans

ces terres

rurales. en 2000 et les plus de 65 ans

17

de 45% en 1984 à 41,4%

16

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

Enfin, pour ce qui est de notre étude, l'événement central à retenir est la création, en 1964, du lac Volta, actuellement le plus grand lac artificiel du monde grâce à la construction du barrage d'Akosombo, qui permet aujourd'hui d'assurer l'alimentation électrique de tout le pays. Le lac submergea quelque 740 villages et près de 80'000 personnes durent être déplacées. La construction de ce barrage avait pour but affiché d'encourager l'établissement de nouvelles industries, de stimuler l'agriculture et de créer de nouvelles opportunités de pêche, jusqu'ici pratiquée uniquement dans l'océan Atlantique, dans les régions côtières proches de la capitale Accrals. Cette construction est à l'origine de la pratique que nous analysons ici dans le sens où les pêcheurs que nous avons pu rencontrer ont justement migré de leur village d'origine vers les rives du lac Volta lors de la construction du barrage. La pratique de la pêche à cet endroit date donc du début des années 60, de même que le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs de cette région.

1.2 Contexte actuel de la pratique observée
Pour nous centrer plus précisément sur notre terrain d'étude, nous nous sommes rendus, pour notre enquête, dans des (communautés' de pêcheurs situées dans les régions du lac Volta et du Brong Ahafo. Par (communauté,19, il faut entendre un ensemble d'unités familiales
de 4% à 5,30/0 selon vice» le Ghana Child Labour Survey établi par le « Ghana Statistical Ser-

Pour plus de détails, voir: The Volta Lake and River at: hUp:/ / commonwealth.ednet.ns.ca/africa/Ghana/Rivers/riversetc.html et History of Akosombo dam, at : hUp:/ /wv~w.ghanaweb.com/GhanaHoIuePage/history/akosombo dam.php 19 A noter que nous employons ce terme parce quJil est utilisé par les membres de l'OIM
pour définir les groupes de personnes fois pas le prendre auprès desquels ils interviennent. Il ne faut toutequi lui à la lettre, comme reflet de toute la tradition ethnologique

18

en mars

2003.

donne un sens très strict et spécifique. Nous ne cherchons pas ici à utiliser le meilleur terme du point de vue de la (littérature scientifiqueJ pour décrire ces populations; nous avons simplement choisi de traduire le terme « community» employé par les acteurs côtoyés, terme qui se retrouve dans tout rapport ou communication écrite produite par l'OIM, terme qui est dJailleurs souvent utilisé comme synonyme de ou équivalent au terme « village ». Ainsi, dans le premier rapport de l'OIM le contexte est décrit comme suit: « Each village is organized around the family household. Each family household is made up of the master fisherman (hereinafter called the "slave master"), his wife and

1.Terrain d'étude et problématique

17

composées d'un pêcheur (appelé là-bas le slave master20 ), de sa femme21, e ses propres enfants et des enfants qu'il emploie pour l'aider d
dans les diverses activités de pêche (appelés là-bas les fishing boys22).23

Yejiest le plus gros village de la région; il est le centre des activités avec son grand marché et ses petites échoppes, toutes portant le nom d'un verset biblique, d'une maxime chrétienne ou proclamant la grandeur divine. On se rend ainsi vite compte que la majorité de la population vivant ici est chrétienne. Au loin, on aperçoit le bleu du lac Volta et le noir de la foule fourmillant sur ses rives pour le marché. Une fois Yeji traversé, les petits villages de pêcheurs ne s'offrent pas directement à la vue. Il faut emprunter de longs chemins qui s'enfoncent dans les branchages en direction du lac. Impossible de passer sans 4x4 ... et encore! Une fois les villages enfin rejoints, le

their own children and the trafficked children engaged in fishing for the slave-master
(hereinafter called the ((fishing-boy-slaves") » (Assisted Voluntary Return and Reintegration of Ghanaian Children Victims of Trafficking for Labour Exploitation in Yeji Fishing Communities. Project Paper, p. 5). Toutefois, l'équivalent 'théorique' le plus proche de cette notion serait la définition que donne Edmond Marc Lipiansky de la notion de communauté, à savoir « un groupement social local constitué de familles qui occupent un même territoire géographique et participent à une même culture» (LIPIANSKY Edmond Marc, Comment se forme l'identité des groupes?, p.148. In: RUANOBORBALAN Jean-Claude (Ed.), L'identité. L'individu, le groupe, la société. Auxerre: Éditions Sciences Humaines 1998). 20 Selon Ie chef de APPLE, the term was used hy [the 10M project director in Accra J in the proposal sent out for funding and it is common term used here for masters of people in bonded slavery. II est un dérivé de l'appellation originelle qui elle was used in the USA during the era of West African transatlatic slave trade where the people who bought the slaves from Africa became the masters or owners of the human being who they intend [toJ sell to others who needed to work in the plantations of Brazil and the Cuba etc.
21

them

Ou de ses femmes, puisque certains pêcheurs ont jusqu'à quatre femmes (lorsqu'ils
plus en

suivent la tradition musulmane). 22 Et ceci bien qu'il y ait également des filles, point sur lequel nous reviendrons
détail
23

plus loin.

Pour ce qui est de l'organisation spatiale, « Jalakai No 3, Kaduegbordzi Kope and

Tonka fishing communities [are] located along the banks of the Volta Lake about four, eight and twelve kilometers respectively from Yeji. Communication links with these villages are by feeder roads which are shorter than by water but very poor even in the dry season and inaccessible during the raining season. They are typical fishing villages with their round mud houses and thatched roofs. Basic community facilities such as pipe borne water or borehole, market and school are absent. A place of worship is available in

onlyoneofthethreecommunities»(ProjectPaper,op.cit.,p.5).

18

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

décor est rudimentaire: ils sont composés de quelques petites maisons de terre, construites les unes à côté des autres sur un terrain pierreux et poussiéreux. La vie se passe à l'extérieur; les gens se rassemblent souvent au centre du village, sur quelques bancs à l'abri d'arbres squelettiques et discutent, marchandent, écoutent de la musique. De la volaille court ça et là. Pour ce qui est de la situation actuelle, l'Organisation Internationale pour la Migration (OIM)24a recensé, parmi les communautés en activité dans le secteur de la pêche sur les rives du lac VoIta et dans lesquelles elle interviene5, quelque 140 pêcheurs et plus de 1200 enfants employés sous leurs ordres, chaque slave master détenant entre 6 et 28 enfants. Les enfants, âgés en général de 6 à 14 ans, proviennent le plus souvent des villages natals des pêcheurs, ces derniers ayant majoritairement été eux-mêmes les chercher après avoir migré vers Yeji. Nous reviendrons plus tard sur les modalités de recherche et d'engagement des enfants26 ; il suffit pour l'instant de savoir que les pêcheurs ont dû, pour pouvoir repartir avec les enfants, verser une somme d'argent à leurs parents, somme devant être complétée par la suite, selon le nombre d'années d'engagement conclues. Les parents n'ont ensuite bien souvent plus eu aucun contact avec leurs enfants et ces derniers peuvent avoir travaillé pour le pêcheur chez qui ils se trouvent depuis de nombreuses années, si bien que les plus jeunes ne se rappellent ni de leurs parents, ni d'où ils viennent, ni même parfois de leur nom. Selon nos données, les slaves masters, qui peuvent être aussi bien des hommes que des femmes -

bien que ces dernières soient minoritaires, n'ont pour la plupart pas reçu d'éducation ou seulement une éducation de base27.Un grand nombre d'entre eux étaient eux-mêmes des fishing boys avant de . 28 devenu des patrons.
Depuis la fin de l'année 2002, l'OIM, organisation spécialisée dans les questions de migration et de trafic d'êtres humains, a lancé un projet catégorisé comme « projet d'assistance aux victimes de trafic », intitulé
24

Qui est l'organisation enquête

avec laquelle parlerons

nous

avons

collaboré

afin de pouvoir

mener

à bien 3.2.).

notre
25

et dont nous

plus en détail

un peu plus bas (cf. chapitre

A savoir: Jalakai No 3, Kaduegbordzi
Cf. Chapitre 4 pour beaucoup

Kope et Tonka, respectivement

à 3, 12 et 8 km de

Yeji.
26

plus de détails.

27

Pouvant correspondre à quelque chose comme l'école primaire dans nos pays. 28 Dans d'autres régions, toutefois, dans la mesure où le Lac Volta n'a été créé qu'au début des années 60.

1. Terrain d'étude et problématique

19

«Assisted voluntary return and reintegration of Ghanaian children victims of trafficking for labour exploitation in Yeji fishing
communities» 29. Ce projet est financé par le gouvernement américain30 et prévu en collaboration avec le Ministry of Women and Children Affairs et Ie Ministry of Manpower Development & Employment du Ghana, ainsi qu'avec un certain nombre d'autres organisations internationales ou gouvernements, tels que: the International Labour Organisation (ILO), le gouvernement américain, the Association for People's Practical Life Education (APPLE), Ie Catholic Relief Services (CRS), la Danish International Development Agency (DANIDA) au encore Save the Children Sweden. II a pour but de libérer31 1213 enfants employés par 136 pêcheurs des régions susmentionnées afin de les rendre à leurs parents et de les mettre (ou de les remettre) à l'école. Pour ce faire, le projet, initialement planifié sur 15 mois, prévoit de fournir aux parents des enfants employés dans le secteur de la pêche, les matériaux nécessaires pour débuter (ou pour renforcer) une activité lucrative qui leur permette de ne plus dépendre du travail de leurs enfants. Par ailleurs, les frais de scolarisation3\ à savoir, principalement: matériel scolaire et uniformes, sont également couverts par l'OIM. Pour ce qui est des pêcheurs, pour compenser la perte de leur main d'œuvre infantile, l'OIM finance l'achat de matériel de pêche plus performane3 ou leur reconversion, s'ils désirent abandonner la pêche. Dans l'un de ses rapports internes, l'OIM écrit spécifiquement que son objectif général dans cette entreprise est « ta assist the Government of Ghana (GOG) contribute to the global counter-trafficking initiatives, especially in children» et que son objectif spécifique est « to contribute

29

Pour plus de détails, se référer au rapport interne du même nom: Assisted Voluntary
and Reintegration in Yeji Fishing of Ghanaian Communities. Children Project Victims Paper of Trafficking [rapport interne for Labour - non Expublié]

Return ploitation (fourni
30

par le siège de l'OIM à Genève).

Par Ie biais du U.S. State Department,

Bureau of Population,

Refugees, and Migration

(PRM) .
31 32

Selon le vocabulaire employé par l'OIM.

Car bien que l'article 25 de la constitution ghanéenne de 1992 mentionne que « basic

education shall be ~ compulsory and available to all» (cf. Education Policies, at: ), les parents doivent tout de http://wwvv.ghana.edu.gh/present/policies.httnl même se charger eux-mêmes d'acheter les fournitures poursuite des études de leurs enfants.
33

et uniformes

nécessaires

à la

Leur permettant ainsi de se passer du travail des enfants. Ils peuvent, par ailleurs, également engager du personnel adulte pour les remplacer.

20

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

to GOG's fight against trafficking labour exploitation through

in children

for the worst forms of reunification and

identification,

return,

reintegration of children victims of trafficking into their communities of origin»34. La situation est donc clairement identifiée par l'OIM comme relevant d'une forme de travail abusive, demandant l'intervention d'acteurs extérieurs afin de la supprimer, celle-ci étant qualifiée de trafficking. Pour ce faire - et étant donné que l'OIM est une organisation intergouvernementale, en collaboration majoritairement
suivants35 :

elle met ici spécifiquement du

en oeuvre un projet Ghana et financé les

avec le gouvernement de l'OIM

- par le Département d'État américain. sont, schématiquement,

Les critères à l'intervention

-les pêcheurs doivent employer un minimum de 6 enfants pour être pris en compte pour la première partie du projet d'assistance, - ces enfants ne doivent pas être les leurs, -les parents des enfants concernés doivent faire part de leur souhait de les reprendre et de s'organiser pour s'en occuper et subvenir à leurs besoins. Alors que nous rédigeons ce travail, les premières phases du projet se sont terminées avec succès, dans le sens où 430 enfants (sur 1213) en ont déjà bénéficié, ont donc été réintégrés dans leur famille et vont à présent à l'école.36 Mais il en reste encore un grand nombre répertorié.
34 35

Project paper, op. cit., p.10.

Nous disons « schématiquement» car tous ces critères ne figurent pas explicitement
par les pêcheurs ayant engagé plus de 6

par écrit. Par exemple, le choix de commencer

enfants fut pris par l'équipe de l'OIM sur place car tous les enfants ne pouvaient pas être considérés en même temps, leur nombre étant bien trop conséquent (plus de 1200). Ainsi, un critère arbitraire devait être sélectionné. Par ailleurs, si les propres enfants des pêcheurs ne sont pas pris en compte dans le projet, c'est parce qu'ils n'ont pas été « victimes de trafic» l'OIM.
36

et que ce critère est important
el

puisqu'il

correspond

au mandat

de

Les critères de succès mentionnés dans le 1 rapport de l'OIM étaient les suivants: « At

least 80% of children returned and reunited with their parents/guardians in their communities of origin are attending school; at least 20% of the children returned and reunited with their parents/guardians in their communities of origin are attending vocational training institutions; at least 90% of the slave-masters use different fishing methods» (10M Project Paper, op. cit., p.12). Toutefois, ces résultats s'appliquent à l'ensemble du projet (soit aux 1213 enfants) et, comme celui-ci n'est pas encore achevé, il est difficile de tirer un bilan en termes de 'succès' ou d' 'échec'. Néanmoins, si nous nous basons sur les résultats déjà obtenus à ce stade du projet, il semble effectivement que la majorité (si ce n'est même la totalité) des pêcheurs assistés ne recourt plus au tra-

1. Terrain d'étude et problématique

21

L'OIM est donc maintenant entrée dans la seconde phase, visant à apporter de l'aide aux parents, enfants et pêcheurs d'autres communautés que celles déjà visitées, selon les mêmes principes que ceux mentionnés précédemment.

1.3 Le travail des enfants: définition des termes
Il est maintenant clair que notre domaine de recherche porte sur un
-

contexte particulier

les communautés de pêcheurs des rives du lac

Volta au Ghana - et sur une situation particulière - le fait que les pêcheurs emploient des enfants dans leur travail, situation qualifiée d'inadmissible par une organisation internationale qui s'est donné pour mission de remédier à cette situation. Toutefois, pour mieux comprendre en quoi la situation que nous étudions est singulière - ou au contraire banale - il faut la replacer dans le contexte plus large du travail des enfants au Ghana, en Afrique, et dans le monde en général. Pour ce faire, nous allons tout d'abord nous attacher à déconstruire la notion de travail qui, si elle est prise comme un donné allant de soi, peut s'avérer problématique dans l'étude de situations étrangères au contexte occidental duquel sa définition est issue. Nous pourrons alors, dans un deuxième temps, nous arrêter brièvement sur les statistiques et outils actuellement reconnus et utilisés pour mesurer et qualifier le travail des enfants dans le monde. Nous serons ainsi en mesure, dans un troisième temps, de les critiquer et de les mettre en perspective, à la lumière de leurs contextes historiques et géographiques d'émergence.

vail des enfants et a une activité florissante. Pour ce qui est des enfants, ils vont bel et bien à l'école (<< the vast majority of children [are] performing and behaving well in their respective schools or apprenticeships, and many of the fishermen [are] using the microcredit assistance given them appropriately and effectively to engage in alternative livelihoods» (10M, Yeji Trafficked Children Project. Updated Circular Report, p.6.)). Par conséquent, il semble qu'à ce stade il est possible de parler de succès (même si beaucoup reste à faire eu égard aux objectifs 'finaux' de l'organisation).

22

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Valta

1.3.1

Le travail, un concept à déconstruire

Il est étonnant de remarquer que, dans la littérature, lorsqu'il s'agit de travail, le terme n'est à aucun endroit/moment déconstruit ou même expliqué. Il faut que lui soit accolé un qualificatif (comme, par exemple, lorsqu'il s'agit de «travail acceptable» ou de «travail intolérable »37) pour qu'une tentative de délimitation et de circonscription soit mise en œuvre. Le terme de 'travail' en tant que tel ne semble, lui, pas poser de problème et donc constituer un allant de soi. Pourtant, la conception que nous avons du travail est historiquement et culturellement conditionnée et, quiconque essaie de transposer cette notion dans un autre contexte - qu'il soit question du contexte africain, comme c'est le cas ici, ou du contexte asiatique ou encore océanique, pour nous limiter aux plus grands espaces, se rendra bien vite compte de son inadéquation aux réalités qu'il observe. Cette absence de réflexion et de déconstruction critique nous semble donc pouvoir, entre autres, expliquer l'inadéquation de nombre d'actions entreprises dans les pays du Sud puisqu'il s'agit dès lors plus de jugements suivis de transpositions de modèles ethnocentriques que de prise de distance critique et d'actions appropriées aux réalités locales rencontrées. Il nous paraît donc incontournable de commencer notre analyse par une tentative de déconstruction de ce terme de 'travail', afin d'en montrer les limites et de sensibiliser le lecteur aux valeurs implicites qui le sous-tendent, pour ensuite aborder avec plus de recul et de distance critique les différents outils internationaux présidant à la majorité des actions d'intervention entreprises par le Nord à destination du Sud. Cette tentative nous offrira également l'occasion de mentionner, au passage, quelques essais de redéfinition de ce concept à partir de l'expérience de populations du Sud (comme par exemple au Pérou ou au Brésil), afin de faire le point sur les différents efforts de décentrage entrepris avant nous, introduisant ainsi en quelque sorte notre démarche et notre travail dans ce chapitre-clé de notre analyse. Le travail est donc originellement défini, par la sociologie du travail38, comme l' « ensemble des actions que l'homme, dans un but

37 Termes
38

sur lesquels

nous

reviendrons

un peu plus loin au chapitre

2.3.2.

Cf. FRIEDMANN

George, Traité de sociologie du travail. Paris: Armand Colin 1961. A En outre, nous n'avons pas

noter que, bien que cette analyse date des années 60, elle nous semble encore largement d'actualité pour ce qui est de nos contrées occidentales.

1. Terrain d'étude et problématique

23

pratique, à l'aide de son cerveau, de ses mains, d'outils ou de machines, exerce sur la matière, actions qui, à leur tour, réagissant sur l'homme, le

modifient».39 Cette définitionmet en avant le rapport interactionnel
entre l'activité effectuée et l'identité de l'individu qui l'effectue. Il y a également une idée de domination de l'homme sur la nature dans la mesure où l'action humaine a pour but la transformation de donnés naturels en productions humaines. Ces productions doivent, en outre, avoir un caractère utile. Enfin, le travail se différencie de la simple action humaine dans le sens où le premier implique une contrainte. Cette dernière peut être librement consentie, comme dans le cas d'un artiste qui se soumet lui-même à une forme de discipline visant à réaliser son tableau ou sa sculpture, par exemple. Il s'agit alors de

«contrainte interne»40. Elle peut également représenter une forme
d'exploitation, lorsque l'injonction est imposée de l'extérieur. Il s'agit dans ce dernier cas d'une « contrainte externe» 41.
Si les dimensions de contrainte, d'utilité du produit de l'activité et de transformation par l'homme de donnés naturels sont importantes, le critère prédominant dans la qualification d'une activité comme étant ou non - du travail réside, néanmoins, pour Friedmann, dans la rémunération - ou non- de l'activité en question. C'est là que nous serions le plus critique par rapport à l'utilité de cette définition car, en ce qui concerne les pays du Sud et, comme nous le verrons en ce qui concerne notre propre terrain, nombre d'activités s'effectuent sans pour autant rentrer dans une logique purement économique. C'est le cas du « placement», que nous analyserons en détail au chapitre 4.1.1.2, selon lequel un enfant est confié à un autre membre de la famille qui lui assure foyer, nourriture et scolarisation en échange de tâches ménagères ou autres petits services contribuant au fonctionnement du ménage et de la famille' d'accueil'. En outre, les enfants eux-mêmes n'accordent pas tant d'importance au critère de rémunération pour valoriser - ou non - un travail. C'est ce que met par exemple en évidence Antonella Invernizzi dans son étude

connaissance de même entreprise plus récente, ce qui est pour le moins significatif quant à la qualité de 'donné évident' attribuée à la notion de 'travail'.
39

Ibid., p.12.

4OIbid.,pp.14-15. 41 Ibid.

24

Le travail des enfants dans les communautés de pêcheurs du Lac Volta

des enfants de la rue au Pérou.42Pour ces enfants, les critères qui qualifient - ou non - une activité de (travail' sont au nombre de huit, représentés comme suie3:
Caractère légitime ou licite 8 1 efforts et risques situation économique 2 utilité du revenu du travailleur 3 utilité du produit ou du service fa urni 4 compétences et capacités

Productivité et capitaux Liens 6

7

(coopération, solidarité, « abus» ) autonomie et émancipation

définitions socialement admises, stéréotypes au sujet du travail, normes légales Ainsi le salaire n'est pas l'élément prédominant. L'évaluation tient également compte des capacités propres à chaque acteur (son âge, sa constitution, ses possibles handicaps, son avancée dans sa carrière et donc, ses compétences, son degré d'autonomie), des liens de coopération entre enfants, du caractère licite ou non de l'activité, de son utilité, à la fois pour le (client' et pour la personne (l'enfant) qui effectue l'activité ou encore de l'effort investi. Cette définition systémique a l'avantage, contrairement à la précédente, plus occidentalo-centrée et statique, de ne pas définir les activités considérées (en soi' ou (uniquement) à partir de critères externes tels que les traités internationaux ou autres catégories apparemment objectives mais issues du terreau historique et culturel

42

Cf. INVERNIZZI Antonella, La vie quotidienne des enfants travailleurs. Stra-

tégies de survie et socialisation dans les rues de Lima. Paris: L'Harmattan 2001.
43

Ibid., p.170. Les deux flèches noires indiquent, pour l'une, en quoi les ressources écode la personne qui luge l'influencent dans son jugement et, pour l'autre, quels

nomiques

facteurs additionnels, extérieurs aux enfants et aux autres personnes qui jugent l'activité eux-mêmes, interviennent dans l'évaluation d'une activité comme étant - ou non - du travail.