//img.uscri.be/pth/41a62d427e4768d1034e2cd0926812cf58dd4941
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,46 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES ENJEUX DE L'INTERPRÉTATION EN PSYCHANALYSE

De
336 pages
La problématique de ce livre est celle de l'interprétation psychanalytique, étudiée dans le discours freudien. Restaurer le sens primordial de la conception freudienne de l'interprétation, en dégageant ses transformations et les inflexions cruciales qui ont eu lieu au long du parcours freudien, voilà une manière d'intervenir dans les lignes de force de cette tour de Babel psychanalytique. Voilà donc l'intention de cet ouvrage.
Voir plus Voir moins

Joël BIRMAN

,

LES ENJEUX DE L'INTERPRETATION EN PSYCHANALYSE

Un essai sur Freud

Traduction: Marie Dominique Grandy

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

-FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la tliéorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

L'espace africain. Double regard d'un psychanalyste occidental et d'un dramaturge africain, CLAUDE BRODEUR.. Bisexualité et littérature. Autour de D.H. Lawrence et de Virginia Woolf,
FRÉDÉRIC MONNEYRON.

De la culture à la pulsion, JOELBIRMAN. Les névroses toxiques et traumatiques, DAVID MALDAVSKY. La symbolique de l'acte criminel. Une approche psychanalytique,
BENCHEIKH.

EZ.E.

Psychanalyse et société postmodeme, ROLAND BRUNNER. Les aléas de la confiance, ADAM FRANCK TYAR. Le masculin, HORACIO AMIGORENAET FRÉDÉRIC MONNEYRON (OOs).

Don Juan et Hamlet. Une étude psychanalytique. A. LEFEVRE Les nouvelles figures méta psychologiques de Nicolas Abraham et Maria Torok, Fabio Landa.

1999 ISBN: 2-7384-7439-X

@ L'Harmattan,

SOMMAIRE

Note d'introduction Freud
0 0 0

sur les éditions de l'oeuvre de
0 0 0 0 0 0...0 0 0 0

7

Introd uction

o

0

0

0 0

0.00

0.

11

Première partie: Interprétation, déchiffrement et sens ................................ Chapitre I ~Folie et Vérité..................................................... Chapitre II - La constitution d'un savoir interprétatif.......... Chapitre III - Le fondement d'un savoir interprétatif...........

23 25 87 133

Deuxième partie: Stratégies et limites de la constitution du champ
psychanalytiq ue. o 00o 0000o... 0o.

173 175 221 289 303

Chapitre I - La constitution de la clinique psychanalytique Chapitre II La constitution du champ transférentiel........... Chapitre III - Le narcissisme et les impasses du processus

~

psychanalytique.

o. o

0.0.000.

00o.. 00

0.0

0o. 000

Chapitre IV L'absence d'inscription et le débordement
pulsionnel.. 0.0.. 000000 0. 0 0 000.000 0000.0

O'

00

00000.....

Bibliographie Générale

.....................

323

Pour Renata, Daniela et Pedro, mes enfants.

"...Si un médecin perd le sens de la mesure, alors il est ruiné en tant que médecin.

La santé, c'est ce que nous devons avoir; et la santé, c'est la mesure; de sorte que lorsqu'un homme pénètre en notre cabinet et dit qu'il est le Christ (une illusion courante) et qu'il apporte un message, comme la plupart d'entre eux, et qu'il menace, ainsi qu'ils le font en général, de se suicider, il nous faut invoquer la mesure... Mesure, divine mesure.. " Virginia Woolf, Mrs Dalloway.

Rio de Janeiro, Nova Fronteira, 1980, p. 97.

Note d'introduction

sur les éditions de l'oeuvre de Freud

Dans ce travail de recherche, nous avons consulté pour commencer quatre éditions des oeuvres de Freud: l'anglaise, la française, la brésilienne et l'espagnole. Nous avons procédé de la sorte car nous ne connaissions pas bien l'allemand, ce qui nous a empêché d'utiliser les textes freudiens dans leur version originale. Cependant, au cours de ce travail, nous avons fini par nous servir uniquement des oeuvres complètes en anglais et de quelques publications en français. J'ai abandonné les éditions en portugais et en espagnol pour plusieurs raisons. 1. L'édition espagnolel.2, répandue au Brésil durant très longtemps et qui a été beaucoup utilisée jusqu'à la fin des années 60, possède une qualité bien au-dessous de la moyenne et ne présente aucun indice de fiabilité. Malgré le mérite d'avoir été traduite directement de l'allemand, elle contient des erreurs de traduction extrêmement nettes et grossières. En outre - et cela est encore plus grave -, son texte renferme un nombre considérable de ratures, avec des interruptions en divers morceaux et de grands espaces laissés en blanc. 2. L'édition brésilienne,3publiée vers la fin des années 60 et durant toutes les années 70, est une traduction de l'édition anglaise. Elle contient aussi de grosses erreurs de traduction, déformant très souvent le sens des énoncés en anglais et
1

S. Freud, Obras Completas. Volumes I et II. Madrid, Editorial Biblioteca

Nueva, 1948. Traduction de Luis Lopez-Ballesteros y de Torres. 2 S. Freud, Obras Completas. Volume III. Madrid, Editorial Biblioteca Nueva, 1968. Traduction de Ramon Rey Ardid. 3 S. Freud, Ediçiio standard brasi/eira das obras psico/6gicas completas de Sigmund Freud. 24 volumes. Rio de Janeiro, Imago, 1969-1980.

7

modifiant totalement la signification du texte. En plus de cela, la coordination d'édition n'est pas bonne. Ses divers volumes ont été traduits par des personnes différentes et ne présentent pas une cohérence raisonnable quant aux termes et concepts employés. Enfin, cette édition ne montre pas une homogénéité terminologique adéquate en ce qui concerne les multiples notions de la pensée freudienne, ce qui compromet également sa fiabilité. C'est pourquoi les références que nous avons introduites au cours de cette investigation ne se rapportent qu'aux éditions anglaise et française, celles-ci étant les seules à posséder des paramètres sûrs. Nous avons accordé une place relativement importante à l'édition anglaise4, après avoir longuement considéré les points suivants. 1. Elle est complète en ce qui concerne les travaux "psychologiques" de Freud, ainsi que l'indique son titre. Certains des textes freudiens appartenant à l'époque dite neurologique sont publiés en anglais, mais n'ont pas été inclus dans ses oeuvres "psychologiques" complètes. Malgré les critiques que cette édition pourrait mériter à partir d'une perspective épistémologique - comme celle de Bettelheim5 -, elle est, jusqu'à présent, la seule qui comprenne tous les textes psychanalytiques de Freud. En outre, nous y reconnaissons un souci d'uniformisation terminologique qui mérite d'être souligné. 2. L'édition française est incomplète. Comme la culture française s'est durant très longtemps opposée à l'introduction de la psychanalyse, la traduction des oeuvres de ce dernier en français s'est faite tardivement et a été assez lente. Il n'y a pas encore d'édition complète de ses travaux psychanalytiques en français, bien que ses textes fondamentaux aient déjà été traduits. Après la rénovation de la psychanalyse en France, avec Lacan et son projet de "retour à Freud", les traductions de Freud en français se sont multipliées, les traductions antérieures ont
4

S. Freud, The Standard Edition of the complete psychological works of

Sigmund Freud. 24 Volumes. Londres, Hogarth Press, 1978. 5 B. Bettelheim, Freud and man 's soul. New York, AltredA. Knopf, 1983.

8

été révisées et de nouvelles ont été effectuées, d'excellente qualité. Face à l'incomplétude de l'édition française, l'édition anglaise s'est imposée en tant que source de base pour cette étude. Les oeuvres qui composent la traduction française seront citées dans la bibliographie générale qui se trouve à la fin de ce travail, dans la mesure où nous les avons utilisées. Toutefois, nous avons accordé notre préférence à l'édition anglaise, afin de maintenir une certaine unité des sources basiques de notre recherche. Malgré cela, au cours de notre ouvrage, nous adopterons les éditions françaises les plus récentes, de préférence aux éditions anglaises. Ce sont d'excellentes traductions, réalisées avec le plus grand soin dans le sens qu'elles tentent de constituer une uniformité terminologique, et visant à respecter la précision et la rigueur épistémologique de la pensée freudienne. Aussi, pour ce qui est des traductions réalisées, revues et coordonnées par J. Laplanche et J. B. Pontalis, nous prendrons l'édition française, étant donné son niveau de qualité supérieur.6' Outre ces considérations, nous nous servirons de l'édition française pour les textes de Freud qui se réfèrent à son dialogue avec Fliess, car dans l'édition anglaise ils sont incomplets. Ainsi, afin de garder l'homogénéité de la référence à ces textes, nous utiliserons ce matériel dans l'édition française, qui contient: la correspondance entre Freud et Fliess, divers manuscrits de Freud et le Projet pour une psychologie scientifique, de 1895.7 Finalement, en ce qui concerne l'uniformité terminologique, un problème qui suscite d'importantes discussions théoriques, nous emploierons comme référence fondamentale le Vocabulaire de la Psychanalyse, de J. Laplanche et J.B.

Il s'agit des oeuvres suivantes de Freud: La vie sexuelle. Paris, P.U.F., 1973; Névrose, psychose et perversion. Paris, P.U. F., 1973; Métapsychologie. Paris, Gallimard, 1968; Essais de psychanalyse. Paris, Payot, 1981; Inhibition, r.mptôme et angoisse. Paris, P.U. F., 1972. S. Freud, La naissance de la psychanalyse. Paris, P.U. F., 1973.

6

9

pontalis8, pour fixer l'orientation de cette oeuvre comme étant la plus adéquate, considérant le travail de précision épistémologique qui sous-tend leur lecture des concepts psychanalytiques.

8

J. Laplanche et 1. B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse. Paris, P.D.F.,

1973, quatrième édition.

10

Introduction

I

La problématique que nous nous proposons de développer dans le présent volume est celle de l'interprétation psychanalytique. Nous n'avons pas l'intention de présenter ici le concept d'interprétation tel qu'il est apparu au cours de I'histoire de la psychanalyse, mais nous désirons l'étudier dans le discours freudien. Ces limites théoriques et historiques sont justifiables, pour plusieurs raisons. Pour commencer, elles renvoient à une question qui est de l'ordre de la rigueur, car l'élargissement excessif du champ historique et la multiplication des discours examinés peuvent transformer la recherche en un champ conceptuellement inconsistant et présentant des contours assez vagues. En outre, cette limite théorique quant au discours de Freud est due au fait que, dans la période post-freudienne, diverses conceptions d'interprétation ont été constituées, qui ne s'ajustaient pas, dans la plupart des cas, au concept freudien, et qui s'y opposaient même souvent. Malgré l'existence de points de superpositions - qui sont évidemment différentes, selon la tendance considérée -, les conceptions de l'interprétation soutenues par les tendances de la psychanalyse contemporaine sont très éloignées du concept freudien. Cette diversité provient de plusieurs conceptions de l'acte de psychanalyser, forgées par les nombreux versants de la pensée psychanalytique post-freudienne. Ce sont des différences tellement marquées que les différentes tendances du discours psychanalytique semblent issues historiquement de sources théoriques différentes. En effet, qu'y a-t-il de commun entre les conceptions psychanalytiques de M. Klein, Winnicott, 11

Lowenstein et Lacan? Pratiquement rien. Donc, il faut commencer par reconnaître l'existence d'une véritable Babel au sein de la psychanalyse. Restaurer le sens primordial de la conception freudienne de l'interprétation, en dégageant ses transformations et les inflexions cruciales qui ont eu lieu au long du parcours freudien, voilà une manière d'intervenir dans les coordonnées constitutives, dans les lignes de force de cette Babel psychanalytique. Nous pourrons alors y montrer l'existence de lignes isolées de lecture du concept d'interprétation, qui s'insèrent en un ensemble systématique à l'intérieur même du discours freudien. C'est la rupture de ce système théorique qui se dégage dans cette diversité de conceptions de l'interprétation et des modèles de l'acte de psychanalyser. Cette segmentation théorique du discours freudien découle de plusieurs raisons épistémologiques venant s'inscrire dans l'histoire de la psychanalyse. Au premier plan de cette question s'insèrent les effets politiques de la transformation du mouvement psychanalytique en institution psychanalytique et les modalités différenciées d'incorporation sociale du discours freudien au sein de traditions culturelles diverses. Nous n'avons pas l'intention de reprendre ici cette problématiqueI, mais nous aimerions simplement souligner que toutes les tendances de la psychanalyse se considèrent comme freudiennes, et que chacune croit trouver dans la parole oraculaire du discours freudien sa généalogie symbolique. Il s'établit ainsi une vraie lutte de prestige entre les nombreuses tendances de la psychanalyse contemporaine, afin de définir à qui appartient la place symbolique d'héritier légitime de l'oeuvre de Freud, et qui est l'interlocuteur autorisé de cet endroit transférentiel absolu, représenté par la parole sacrée du fondateur de la psychanalyse. Voulant dépasser ce genre de querelles institutionnelles, le but de cet ouvrage est de fixer les conditions de possibilité de la
1

A ce propos, voir J. Birman, Freud e a experiência psicanalltica.Rio de

Janeiro, Taurus- Timbre, 1989.

12

constitution du discours freudien en tant que savoir de l'interprétation, où s'énonce une conception de sujet qui vienne fonder ce champ de l'interprétation. Dans le discours freudien, le sujet n'existe pas sans que l'on considère simultanément l'existence de l'interprétation, car dans ce discours le sujet est, de fait et de droit, un interprète. Pour pouvoir démontrer cette hypothèse il faut montrer comment, en psychanalyse, le sujet est fondé sur des présuppositions historiques et symboliques, de sorte que les catégories de l'archéologie du sujet et de la généalogie du sujet puissent se présenter comme légitimes pour la lecture de l'oeuvre de Freud. En outre, dans le discours fteudien, les conceptions de sujet de l'inconscient et d'un savoir de l'interprétation indiquent également ses limites théoriques ainsi que ses impasses, car, avec le développement théorique de l'oeuvre de Freud, les impossibilités de l'interprétation sont peu à peu devenues la problématique cruciale de l'expérience psychanalytique. Ce virage dans le discours freudien est fondamental, puisqu'il a impliqué une relecture de la métapsychologie visant à délimiter les impasses de l'interprétation en analyse et ses limites de validité théoriques. Cette rupture théorique a été annoncée par la construction de nouveaux concepts théoriques dans les années 202, mais, dès les essais métapsychologiques, elle s'annonçait déjà.3 Il faut signaler que, dans ce contexte, le registre économique de la métapsychologie freudienne s'est déplacé par rapport aux registres topique et dynamique4, et a pris la place théoriquement dominante de la lecture métapsychologique du psychisme. Dans cette conjoncture discursive, le concept de pulsion (Trieb) devient le concept essentiel de la théorie psychanalytique.s Les concepts de refoulement et d'inconscient
2 Voir à ce sujet: Freud, S., "Au-delà du principe de plaisir" (1920). ln S. Freud Essais de Psychanalyse. Paris, Payot, 1981; "Le moi et le ça" (1923), idem. 3 S. Freud, Métapsychologie (1915-1917). Paris, Gallimard, 1968. 4 Voir: S. Freud, "L'inconscient" (1915), chap.2. Idem. S S. Freud, "Pulsions et destins des pulsions". (1915). Idem.

13

dériveraient de là, en tant que destins des pulsions. Par la suite, suivant les mêmes ordres de la raison, le discours freudien a bâti le concept de pulsion de mort6, indiquant l'existence d'une modalité de pulsion située absolument hors du registre symbolique, comme une négativité radicale. Ces modifications conceptuelles dans la métapsychologie révèlent les remodelages qui ont lieu simultanément dans le concept d'interprétation du discours freudien, fixant ses limites et ses impasses dans l'expérience psychanalytique. Enoncer les conditions de possibilité du discours freudien comme étant un savoir de l'interprétation sur le sujet revient à formuler, le champ théorique dans lequel son incidence ainsi que son efficacité opérationnelle deviennent possibles dans l'expérience psychanalytique. Au-delà de ces limites théoriques de validité, la pratique de l'interprétation se transforme en une opération vide et sans aucun sens, car elle se déploye sur l'ordre de l'impossible, par le fait qu'il ne peut y avoir interprétation que s'il existe des effets symboliques du sujet de l'inconscient. Evidemment, la frontière symbolique entre les territoires du possible et de l'impossible est assez subtile, mais elle indique rigoureusement où se fonde l'univers enchanté par la parole du sujet et où commence le silence absolu des énoncés. Cette limite théorique d'un savoir de l'interprétation montre aussi la source inépuisable de l'éternel recommencement du sujet, en son balbutiement insistant face au territoire sacré de l'impossible. Par conséquent, c'est dans le contexte du silence de la mort que la pulsion, en tant que "force continue" et "exigence de travail,,7, s'impose au sujet comme un jaillissement inépuisable, comme un excès de pulsionalitéqui demande, en contrepartie, son exégèse par le travail de l'interprétation et de la symbolisation.

6 S.Freud, "Au-delà du principe du plaisir". ln S. Freud, Essais de fsychanalyse. Op. cil Voir là-dessus: S. Freud, "Pulsions et destins des pulsions". ln S. Freud, Métapsychologie, p. 18. Op.cil

14

II Tout d'abord, il est nécessaire de considérer le moment inaugural de constitution de la psychanalyse en tant que savoir, afin de saisir à leur naissance les coordonnées théoriques qui ont rendu possible la production d'un savoir de l'interprétation. Ensuite, il nous faut souligner les transformations subies par ce savoir et par le concept d'interprétation le long du parcours freudien, car le discours de l'expérience psychanalytique posait des questions cruciales au discours métapsychologique, de manière à exiger une autre figuration théorique des processus psychiques, capable de soutenir de façon rigoureuse ce qui se réalisait dans le registre clinique de l'expérience analytique. Dans cette perspective, le concept d'interprétation s'est modifié tout au long du parcours suivi par Freud, n'étant absolument pas le même à ses débuts qu'à sa fin. Il n'y aurait pas d'attitude plus ingénue que celle consistant à considérer le concept d'interprétation comme immuable dans le discours freudien. La lecture de ce dernier, même superficielle, ne peut valider une telle supposition. Nous pouvons dégager, dans le registre du concept d'interprétation, ce qu'Hyppolite énonçait comme étant le travail incessant de recommencement présent dans l'écriture freudienne: "Rien n'est plus attirant que la lecture des oeuvres de Freud. Il nous en reste le sentiment d'une découverte perpétuelle, d'un travail en profondeur qui ne cesse jamais de questionner ses propres résultats, pour ouvrir de
nouvelles perspectives.,,8

Ce travail incessant de transformation conceptuelle se règle suivant certaines exigences fondamentales qui autorisent les ruptures théoriques réalisées sur le concept d'interprétation et sur les autres concepts freudiens. Ces exigences théoriques sont fondées sur la priorité qu'assume l'expérience psychanalytique, centrée sur l'intersubjectivité du transfert, pour que se constitue le savoir psychanalytique. Sans cette assise sur l'expérience
8

J. Hyppolite, "Psychanalyse et philosophie" (1955). ln J. Hyppolite Figures
'

de la pensée philosophique. Volume 1. Paris, P.U. F., 1971, p.373-374.
Souligné par l'auteur.

15

analytique, le savoir psychanalytique perdrait non seulement toute référence et toute efficacité opérationnelle, mais encore toute raison d'exister. Ceci implique donc que la métapsychologie freudienne doit être l'objet d'une lecture qui considère les vicissitudes de l'expérience psychanalytique, sous peine de perdre ses conditions de possibilité de constitution et de fondement. Ainsi, la métapsychologie n'est ni un domaine théorique de la psychologie, cette dernière étant représentée comme une théorie générale de l'adaptation de l'organisme à son milieu9, ni une métaphysique du psychisme, pouvant énoncer des hypothèses théoriques sur la subjectivité sans se situer dans son espace intersubjectif de validité en tant qu'expérience. C'est dans le domaine de cette expérience intersubjective que la métapsychologie s'est constituée comme un savoir théorique qui transcende le champ de la conscience, ainsi que l'indique le préfixe "méta", puisque dans le contexte historique de la construction de la psychanalyse la psychologie se définissait surtout comme un savoir de la conscience. La métapsychologie se définit comme une conception non consciencialiste de la psyché. L'inconscient est énoncé comme étant un registre psychique qui se trouve au-delà de la conscience, indiquant donc l'existence, en psychanalyse, d'un sujet structurellement divisé (Spa/tung). Or, cette découverte freudienne n'a pu avoir lieu que dans la mesure où le psychisme a été étudié dans le champ du rapport avec l'Autre, avec l'élimination de la méthode de l'introspection sur laquelle était basée la psychologie classique.lo Aussi le psychisme fut-il inscrit dans le contexte des relations avec d'autres psychismes, et a-t-il été conçu dans un cadre dialogique. Ce déplacement méthodologique du contexte de la recherche sur le psychisme montre bien la dette

9

H. Hartmann, Psicologia do ego e 0 problema da adaptaçiio, Rio de Janeiro, Civilizaçao Brasileira, 1958. 10Voir à ce sujet G. Politzer, Critique des fondements de la psychologie, chapitres 1 et2. Paris, P.D.F., 1968. 16

théorique que Freud a assumée envers Charcot, Bernheim et Breuer. Par conséquent, le psychisme fut déplacé de son isolement absolu et de son repli sur soi radical où, comme une monade, il n'existait que comme pensée dans le registre de la conscience -, et inséré dans la relation avec l'Autre, à travers l'action et à travers le langage. Par la constitution de cette expérience intersubjective fondée sur la parole, le psychisme put être figuré comme transcendant le champ de la conscience, indiquant le registre inconscient de son existence par les effets produits par le langage. Afin d'établir cette procédure méthodologique et de pouvoir dépasser la psychologie de la conscience en créant les conditions nécessaires à la constitution de la psychanalyse, l'étude portant sur les aphasies fut essentielle pour le parcours freudien.l1 Dans cet essai, proprement nommé "étude critique", Freud a réalisé la destruction systématique de la conception localisatrice des aphasies. Ce faisant, il a pu critiquer la conception mécaniciste du psychisme qui, centré sur les fonctions cérébrales, aurait été une espèce d'épiphénomène du fonctionnement nerveux. Et il a pu ainsi concevoir l'existence d'un circuit fonctionnel du langage relativement autonome et indépendant de la topographie anatomique du système nerveux. La lecture critique freudienne contiendrait la dominance du registre fonctionnel sur le registre topique. Une conception selon laquelle la psyché est fondée sur le langage s'énonce. Dans la généalogie des concepts psychanalytiques, l'appareil psychique fut tout d'abord formulé en tant qu'un appareil de langage, ce qui a permis non seulement de critiquer la conception mécaniciste du psychisme, mais également d'énoncer, la même année, que le traitement psychique se faisait à travers le langage.12 Le traitement effectué par le

-

S. Freud, On aphasia (1891). New York, International Universities Press, 1953. 12S. Freud, "Psychical (or mental) treatment" (1891). In The Standard edition if the complete psychological works of Sigmund Freud. Volume II. Londres, Hogarth Press, 1978. 17

11

langage aurait des effets sur le corps et sur la psyché, pouvant donc être efficace aussi bien dans le registre corporel que dans le registre psychique. Malgré le fait de prendre comme point de départ la critique à la conception mécaniciste de la psyché, en énonçant une psyché fondée sur le langage et comme un appareil de langage, Freud réalise à son point d'arrivée une critique radicale de la psychologie de la conscience. Si la psyché est essentiellement un appareil de langage, la conscience constitue l'une des qualités de celle-ci, et non pas la psyché tout entière. Or, si la psyché est fondée comme un appareil du langage et si la conscience n'est que l'un de ses domaines topiques, le discours freudien peut alors effectuer la critique de la méthode de l'introspection, présente dans la psychologie classique et dans la tradition consciencialiste de la psychologie, dont l'origine historique vient de Descartes.13 C'est pourquoi il fut possible de critiquer systématiquement le dualisme entre les registres du corps et de l'esprit, tel qu'il avait été établi par cette tradition théorique. Le discours freudien esquisse l'articulation possible entre le corps et le psychisme, qui était impensable dans la tradition cartésienne, étant donné la séparation absolue entre le corps (res extensa) et l'esprit (res cogitans). L'un des effets théoriques majeurs de la critique de Freud à la tradition consciencialistede la psyché fut d'introduire comme objet de recherche possible la problématique qui posait comme question centrale l'avènement du registre du corps à partir du registre de l'organisme et l'émergence du sujet dans le corps. Cette problématique introduisait la question de savoir quelles seraient les conditions capables de transformer l'organisme en un corps et de faire surgir un sujet incarné. Cette question du discours freudien permit la constitution inaugurale de la psychanalyse en tant que savoir de l'interprétation et révéla a posteriori ses impasses, au cas où la

13

R. Descartes, "Méditations, objections et réponses" (1641). ln Oeuvres et
de Descartes. Paris Gallimard, 1949, p. 160-175.

lettres

18

psychanalyse serait restée prisonnière de ces limites épistémologiques. La question cruciale du discours freudien fut celle de savoir comment le sujet se constitue, comment un sujet peut être incarné, par le corps et à partir du corps. Autour de cette question, il fut possible d'élaborer les concepts de corps érogène et de pulsion.14 Au fur et à mesure qu'il constituait cette problématique théorique, le discours freudien a pu avancer d'abord la conception de corps représenté et, par la suite, celle de corps phantasmatique, c'est-à-dire les registres de la corporalité marqués essentiellement par l'investissement de l'Autre et par les symboles ordonnés suivant le langage. De même, avec l'énoncé du concept de pulsion, Freud a formulé l'existence d'un autre registre de l'être humain entre le somatique et le psychiquelS, une médiation fondamentale capable d'expliquer la constitution du corps et celle du sujet. De ce point de vue-là, nous sommes d'accord avec la lecture du discours freudien faite par Hyppolite, un critique de la longue tradition française d'interprétation de la psychanalyse, lorsqu'il oppose dans l'oeuvre de Freud la rhétorique scientifique et la rhétorique herméneutique. Cette opposition théorique surgit chez Politzer, qui met en opposition l'innovation freudienne représentée dans la cure psychanalytique, par l'intersubjectivité fondée sur le langage et la rhétorique scientifique de la psychologie classique, qui existerait dans les écrits métapsychologiques.16 Dalbiez reprend le même antagonisme théorique lorsqu'il oppose radicalement la "méthode" à la "doctrine" psychanalytique: la méthode interprétative révèlerait l'innovation théorique du discours freudien, et la métapsychologie pourrait être éliminée comme

-

-

14

S. Freud, "Three essays on theory of sexuality" (1905), premier essai. In

The Standard Edition of the complete psychological works of Sigmund Freud. Volume VII. Op. cit. IS S. Freud, "Pulsions et destins des pulsions". ln S.Freud, Métapsychologie. Op.cit. 16G. Politzer, Critique des fondements de la psychologie. Op. cit. 19

n'étant pas en accord avec la méthodologie.!7 Ricoeur reprend la même opposition théorique quand il met en opposition les catégories d'énergétique et d'interprétation dans l'oeuvre de Freud, pour démontrer que la psychanalyse est un savoir herméneutique.!8 Hyppolite critique cette contradiction théorique entre le modèle positiviste de la métapsychologie freudienne et le modèle interprétatif de l'expérience psychanalytique, en soulignant que cela révèle la prétention théorique du discours freudien d'articuler une philosophie de la nature et une philosophie de l' esprit.!9 En dégageant l'existence de ces rhétoriques comme étant l'indice d'une problématique théorique et non pas d'une équivoque, la lecture faite par Hyppolite montre l'importance qu'il y a à réfléchir sur les questions du sujet et de l'interprétation dans le discours freudien comme étant fondées sur le concept de pulsion. Cela n'implique nullement la reconnaissance que le discours freudien aurait résolu cette question, mais permet de définir le champ théorique à l'intérieur duquel cette problématique peut être reprise dans la modernité. Nous pouvons ainsi retracer notre lecture du concept d'interprétation dans l'oeuvre de Freud, en indiquant les coordonnées qui ont permis la constitution de la psychanalyse en tant qu'un savoir de l'interprétation, et les impasses qui se sont par la suite imposées quant à la réduction de l'espace psychanalytique comme étant uniquement le domaine de l'interprétation. Dans cette perspective, nous pouvons esquisser la constitution et le développement du discours freudien en ce qui concerne le concept d'interprétation. Tout d'abord, Freud a cru à la possibilité selon laquelle la pulsion en tant que force (Drang) pouvait être entièrement transformée en symbole par le travail du langage, construisant le registre de l'inconscient, de
17

R. Dalbiez, La méthode psychanalytique et la doctrine freudienne. Deux

volumes. Paris, Desc1ée de Brouwer, 1936. 18P. Ricoeur, De l'Interprétation. Essais sur Freud. Paris, Seuil, 1966. 19 J. Hyppolite, "Psychanalyse et philosophie". ln: J. Hyppolite, Figures de la pensée philosophique. Volume I, p. 409-410. Op. cit.

20

sorte que le sujet de l'inconscient comme historicité aurait été le résultat de ce processus de transformation. Mais, au fur et à mesure de sa recherche, il a dégagé les impasses qui se présentaient au long de ce processus, ce qui ne veut pas dire que le sujet de l'inconscient, comme interprétation de la pulsion par le langage et par l'Autre, ne se produise pas de cette manière. Ce sont les impasses et les impossibilités de ce processus de transformation que le discours freudien va maintenant souligner. La pulsion comme force s'inscrit dans l'ordre symbolique par l'intermédiaire d'une série de destins20, dans lesquels l'énergie originaire de la pulsion est transformée par le langage. Mais les impasses fondamentales et les obstacles qui se présentent à cette transposition commencent à devenir des thèmes importants pour le discours freudien, et une question cruciale de la psychanalyse, dans les registres théorique et clinique. La formulation de l'existence d'une pulsion de mort, d'une modalité de pulsion qui ne s'inscrit par directement dans le registre symbolique, constitue la révélation la plus éloquente de cette impasse. Dans le parcours de la pulsion, il existerait un moment mythique où elle serait de la négativité pure et ne s'insérerait pas dans le domaine des représentations. C"est la raison pour laquelle le discours freudien l'a représentée par la figure du silence21, afin de souligner sa dimension antidiscursive, quelque chose qui ne peut être immédiatement dialectisé par le discours et par l'Autre. Cependant, son articulation avec la pulsion de vie produirait des effets sur la psyché: la compulsion à la répétition, l'agressivité et la destructivité. Cette série révèle les ramifications de la pulsion de mort, par le travail de symbolisation produit par la pulsion de vie. En d'autres termes: de négativité radicale, la pulsion de mort s'ordonne comme symbole et comme langage, passant à rendre ses destins évidents dans l'univers de la représentation.
20

S. Freud, "Pulsions et destins des pulsions".ln: S. Freud,Métapsychologie,

op. cit. 2 S. Freud, "Le moi et le ça". ln: S. Freud, Essais de psychanalyse. Op.cit. 21

En fonction de ces problèmes posés dans l'expérience psychanalytique et de leurs prolongements dans le discours métapsychologique, les impasses du travail d'interprétation sont devenus chaque fois plus radicales le long du parcours de Freud. Après avoir constitué un savoir triomphant sur l'interprétation, le discours freudien commença à se poser des questions au sujet des impasses et des impossibilités de l'interprétation. Dorénavant, ce sont les conditions de possibilité de l'interprétation que le discours freudien va privilégier. C'est dans ce sens-là que se présente dans les écrits freudiens la métaphore de l' "excès" pulsionnel et que s'énonce avec plus de vigueur la dimension quantitative de la pulsion. La conduite du processus analytique ainsi que sa résolution sont désormais représentées par quelque chose d'impondérable, c'est-à-dire par les investissements des forces qui s'opposent dans le conflit psychique et leurs intensités.22 C'est ainsi que se constitue le concept de construction en psychanalyse23, quelque chose de différent du concept d'interprétation. Le discours freudien introduit également la figure d'un pôle pulsionnel de la psyché24, qui n'existait pas auparavant, représenté par l'exubérante figure du ça. Voilà donc le parcours théorique du présent ouvrage. Nous glisserons à travers ces divers thèmes pour indiquer la constitution du discours freudien en tant qu'un savoir d'interprétation, et analyserons à la fois ses impasses et impossibilités qui, en contrepartie, permettent d'établir avec plus de rigueur les conditions de possibilité du champ de l'interprétable en psychanalyse.

22

S. Freud, "Analysis tenninable and intenninable" (1937). In: The Standard
Volume

edition of the complete psychological works of Sigmund Freud. XXIII. Op.cil. 23 S. Freud, Constructions in Analysis (1937). Idem. 24 S. Freud, "L'Inconscient". ln: S. Freud, Métapsychologie. Op. cil.

22

Première partie

Interprétation,

déchiffrement

et sens

"ce que nous affirmerions comme étant son essence ne serait pas sa vérité, mais seulement notre savoir sur elle... "G.W.F. Hegel, Afenomenologia do espiritol

1

G. W. F. Hegel, La phénoménologie de l'esprit. Volume I. Introduction, p.

73. Paris, Auber, 1941.

Chapitre I Folie et Vérité

La psychanalyse rompt avec les domaines de la médecine et de la psychiatrie lorsqu'elle concède à la folie le statut de vérité, et la considère comme ayant un sens. L'univers de subhumanité dans lequel elle avait été exilée par la récente tradition psychiatrique, qui la considérait alors comme étant fondamentalement le résultat d'une anomalie située dans la structure du corps, sur laquelle la parole n'avait aucun pouvoir révélateur, est dépassé. Que signifie donc exactement une telle proposition? Dans quelle mesure le discours freudien représentait-il effectivement une subversion dans l'histoire récente de la médecine mentale? Quelle fut la portée théorique de cette attribution de sens à l'expérience de la folie? Essayons, pour commencer, de définir avec davantage de rigueur les contours de cette problématique et de dégager les topiques fondamentales pour son énonciation, en parcourant les textes où surgissent certains indices montrant que Freud concédait bien un sens aux expériences psychopathologiques, codées en tant qu'affections sans aucune signification par le discours psychiatrique.

Psychanalyse, vérité et folie En 1895, se rapportant à certaines formations de pensée typiques de la névrose obsessionnelle, effectivement ressenties 25

comme étant véritables par les patients mais caractérisées en tant qu'absurdités par le discours psychiatrique - car elles ne correspondaient à aucune vérité située dans la réalité extrasubjective -, Freud affirmait catégoriquement: "...une analyse psychologique scrupuleuse de ces cas montre que l'état émotif en tant que tel est toujours justifié...,,2 Ainsi, même si le discours du patient est apparemment absurde, la souffrance qu'il ressent prouve indubitablement que son expérience est authentique. Dans ces cas-là, l'affect, et non pas le discours, révèle immédiatement la vérité que le sujet s'attribue, une vérité devant être renvoyée à une autre dimension psychique de l'expérience, qui ne peut encore être énoncée par le sujet par l'intermédiaire de la parole. Cette dernière formulation - l'une des constructions méthodologiques initiales dù discours freudien - présuppose la reconnaissance d'une dimension originaire de la question: par ses tourments, le sujet dit la vérité. En effet, malgré le fait qu'il se présente d'une façon qui semble saugrenue (si le critère de vérité choisi est celui de l'adéquation du discours à des référents extra-subjectifs), le sentiment exprime une relation originaire du sujet avec lui-même et énonce quelque chose d'essentiel. Renvoyant la vérité de la subjectivité à un autre contexte fondamental de référence, Freud indique que cette catégorie ne s'appuie pas uniquement sur les objets et les situations qui appartiennent à l'expérience sociale immédiate du sujet, circonscrite à l'actualité historique. La vérité qui justifie les souffrances prend pour référent le sujet, support d'une expérience qui se déploie en une histoire et se produit en un temps qui transcende le présent. En d'autres termes, la vérité dont il s'agit considère le sujet comme référence de base, et non les objets réels, actuels, de l'expérience de celui-ci.

2

S. Freud, Obsessions et phobies (1895). ln: S. Freud, Névrose, psychose et
Paris, P.U.F., 1973, p. 40. Relevé par l'auteur.

perversion.

26

En 1909, dans le récit de l'expérience analytique de "l'homme aux rats", Freud aborde une question assez semblable. Confronté à une structure obsessionnelle, il oppose à nouveau le discours apparemment aberrant de l'analysant au sentiment de ce dernier - qui croyait être un "criminel réel" et attribue à sa souffrance la valeur d'être l'indice d'une vétité subjective. Dans ce cas-là, contrairement au cas précédent, Freud ne fait pas que situer la question. Il construit également un schéma interprétatif qui signale la théorie de cette expérience forgée en quinze ans de travail psychanalytique:

-

"...lorsqu'il existe une mésalliance, entre un affect et son contenu d'idées (dans ce cas, entre l'intensité du remords et sa cause), un non-initié dirait que l'affect est trop grand pour la cause qu'il est exagéré et que par conséquent la déduction inférée de ce remords (l'inférence que le patient est un criminel) est fausse. Au contraire, le médecin (analyste) dit: 'Non. L'affect est justifié; le sentiment de culpabilité ne doit pas être critiqué, mais il appartient à un autre contenu qui est inconnu (inconscient) et qui doit être recherché. Le contenu connu de l'idée ne s'est introduit dans sa position actuelle qu'à cause d'une fausse connexion. Nous n'avons pas l'habitude de ressentir des affects intenses sans contenu d'idées. Donc, si le contenu manque, nous prenons comme substitut n'importe quel autre contenu, qui soit d'une certaine manière adéquat, comme c'est le cas de notre police qui, lorsqu'elle ne parvient pas à attraper le véritable assassin, détient quelqu'un d'autre à sa place. En outre, l'existence de la fausse connexion est le seul chemin pour expliquer l'impuissance des processus logiques à combattre l'idée qui tourmente..". 3

-

-

La construction méthodologique que nous avons mentionnée se trouve déjà réalisée ici. Elle suppose la véracité de l'expérience révélée à travers l'affect et, ainsi, confère utI
3

S. Freud, Notes upon a case of obsessionalneurosis(1909)In: S. Freud, The

Standard Edition of the complete psychological works of Sigmund Freud. VolumeX. Londres, Hogarth Press, 1978, p. 175-176. 27

autre contexte au discours apparemment absurde, dégageant le sujet, et non pas la réalité objective, en tant qu'axe autour duquel tourne l'expérience. L'affect se rapporte à une représentation qui est absente de l'énoncé du discours car elle a été remplacée par une autre, rendant ainsi le discours incohérent. L'on reconnaît donc l'existence d'une réalité psychique qui transcende la conscience du sujet et qui la détermine, se présentant à travers des fragments qui échappent à son contrôle. Le sujet est alors considéré comme étant structurellement divisé (Spa/tung). Sa vérité ne se situe pas dans l'espace de la conscience qui se réfère seulement à des objets extérieurs, mais aussi à des objets qui sont centrés sur son expérience interne. Lorsque l'on reconnaît l'existence d'un sujet décentré par rapport à la conscience et au monde des objets extérieurs et que l'on rend à la psyché toute sa matérialité - l'expérience de la folie reprend un sens. Se rendant compte de cette problématique, Freud formalise un postulat fondamental pour la théorie psychanalytique, en approfondissant l'existence d'une réalité psychique qui s'oppose à la réalité matérielle et qui présente, par rapport à celle-ci, une matérialité de prégnance identique, mais d'ordre et de nature divers. Lorsque l'on considère un référent centré sur la réalité psychique (et non sur la matérielle), il devient possible de reconnaître un critère de vérité et un sens à l'expérience de la folie. Freud n'attribue pas seulement une dimension physique à la réalité matérielle, car il s'aperçoit que les expériences socioculturelles instituent des modèles subjectifs d'évaluation à propos de ce qui peut être vrai ou faux. Par rapport à ces expériences, le discours de la folie apparaît effectivement comme absurde et faux, destitué de toute rationalité. Mais si le référent utilisé est la réalité psychique, le sens est retrouvé et un autre ordre de raison s'impose. Cela signifie que, dans la folie, la problématique du sens s'inscrit sur un plan assez spécifique de l'expérience du sujet. Le sens considéré n'est pas réglé selon une conception de vérité

-

28

qui soit le contrepoint de l'idée d'erreur, dans un registre ordonné par l'opposition vrai/faux. Si nous comprenons la réalité psychique comme étant le support et le référent d'une vérité singulière de la subjectivité, nous pouvons avancer que, sur ce plan de l'expérience, la vérité se place pour le sujet de manière absolue, comme un est radical, et se constitue en tant que telle dans une temporalité historique, en se matérialisant dans cette spécificité où elle s'énonce. De l'expérience analytique avec "l'homme aux rats", Freud dégage le symptôme de l' "omnipotence des pensées", que le patient avait lui-même mentionnée.4L'importance conceptuelle de cette formulation est vite amplifiée et transformée, et acquiert une portée révélatrice du processus originaire du système inconscient.s Ne serait-ce pas là, précisément, qu'apparaît la caractérisation absolue de ce est de la vérité du sujet, qui ne peut être transformée par la seule présentation de preuves démontrant son inadéquation à la réalité extrasubjective? Selon cette perspective, dans le contexte de la réalité psychique, la vérité s'inscrit sur un axe réglé par l'opposition être/ ne pas être. Quelque chose est ou n'est pas véritable, sans qu'il n'y ait absolument aucune superposition avec la problématique de la vérité réglée par l'opposition vrai/faux. Face à ce déplacement dynamique de représentations, Freud affirme qu'il ne sert à rien d'utiliser des arguments logiques afin de vouloir prouver au patient la fausseté de sa proposition, en se basant sur l'adéquation ou non de celle-ci à des référents objectifs. En plus du fait de ne pas conduire l'analysant à modifier sa conviction, une telle tentative ne situe pas la question là où elle devrait l'être. Pour cela, il faut reconstituer les conditions subjectives qui ont mené le sujet à remplacer une représentation par une autre, ce qui exige que l'on parcoure la chaîne associative de ces substitutions. II faudrait, par exemple, reconstruire la scène du "crime" de
4

S. Freud, Notes upon a case of obsessional neurosis. Idem. 2 partie, B, p.
S. Freud, Totem and taboo (1913). Idem. Volume XIII. Chapitre III.

233-236.
5

29

"l'homme aux rats", afin de pouvoir restituer le sens originaire de cette identification du patient à la figure du "criminel". Si nous passons de la névrose obsessionnelle à la mélancolie, nous trouverons des commentaires semblables dans le texte freudien. Dans le cas de la mélancolie, nous ne sommes plus dans le domaine des névroses de transfert, mais dans le groupe des névroses narcissiques, insérées par la psychiatrie de cette époque-là parmi les grandes psychoses, à côté de la schizophrénie. Pour le discours psychiatrique, la mélancolie est, en dernière instance, destituée de tout sens. A la suite d'une affection organique, une rupture aurait eu lieu dans la trame significative du parcours historique du mélancolique, entraînapt la coupure du sens de son expérience subjective. Néanmoins, dédoublant la voie théorique ouverte par le travail antérieur d'Abraham6, Freud retrouve le sens perdu de cette expérience et assure que, de la même façon que dans le modèle du deuil, cette situation subjective s'appuie sur une douloureuse expérience de perte, c'est-à-dire de quelque chose ayant pour le sujet une valeur immense.7 Dans les deux situations, apparemment dissemblables, une expérience de ce genre provoquerait une dilacération de l'estime de soi. Si, dans une première inflexion méthodologique, le modèle normal du deuil rend possible que l'on retrouve le sens de cette expérience de la folie, permettant de dépasser initialement l'opposition normal! pathologique du discours médicopsychiatrique, à un moment théorique postérieur, les deux expériences sont soumises aux mêmes coordonnées subjectives, allant jusqu'à être considérées comme des variantes possibles d'un seul dynamisme structurel, dont le trait essentiel est la perte d'un objet interne investi d'une valeur libidinale énorme. Ainsi, le normal et le pathologique se retrouvent identifiés en

6

K. Abraham, "Préliminaires à l'investigation et au traitement psychanalyti-

que de la folie maniaco-dépressive et des états voisins"(1912). ln: Rêve et Mythe. ln: Oeuvres Complètes. Volume I. Paris, Payot, 1973, p. 99-113.
7

S. Freud, "Deuil et mélancolie" (1917). ln: Métapsychologie.
1968, p.147-162.

Paris,

Gallimard,

30

leurs fondements, et l'opposition absolue qui était attribuée à ces univers par le discours psychiatrique est dépassée. Le mélancolique a un rapport avec lui-même qui est basé sur des auto-accusations fulminantes, ne percevant que les dimensions négatives qu'il puisse avoir, ce qui le renvoie à une dépréciation personnelle monumentale. et à un évidement mortel de l'estime de soi. Or, en tenant compte des faits et gestes de sa vie quotidienne, les gens qui sont en rapport avec lui ne le rattachent définitivement pas à cette image négative. Nous retrouvons donc ici la contradiction entre, d'un côté, la conviction subjective du patient, et, de l'autre, ce que les autres prennent pour un discours incohérent. L'affect qui contraste avec la présentation objective du sujet se rapporte néanmoins à quelque chose qui lui est intérieur. C'est pourquoi il ne sert à rien d'utiliser des arguments réalistes afin de convaincre le patient de l'absurdité de ses propositions, car le registre du sens ne se réduit pas au discours du vrai ou du faux: "Il serait scientifiquement aussi bien que thérapeutiquement infructueux de contredire le malade qui porte de telles plaintes contre son moi. Il doit bien avoir, en quelque façon, raison de décrire quelque chose qui est tel qu 'il lui paraît. Nous sommes bien forcés de confirmer immédiatement et sans réserves quelques-unes de ses allégations. Il est effectivement aussi dépourvu d'intérêt, aussi incapable d'amour et d'activité qu'il le dit. Mais, comme nous le savons, cela vient secondairement; c'est la conséquence de ce travail intérieur, inconnu de nous, comparable au deuil, qui consume son moi...".8 Jusqu'à ce point-là du texte, Freud ne fait que reprendre les propositions que nous avons soulignées auparavant, mais à partir de là, il avance certaines formulations encore plus innovatrices au sujet du rapport entre folie et vérité, et renverse radicalement la relation traditionnelle établie par le discours psychiatrique:
8

S. Freud, Idem, p. 152-153. Relevé par l'auteur.

31

" Dans certaines de ses autres plaintes contre lui-même, il nous semble également avoir raison, et ne faire que saisir la vérité avec plus d'acuité que d'autres personnes qui ne sont pas mélancoliques. Lorsque, dans son autocritique exacerbée, il se décrit comme mesquin, égoïste, insincère, incapable d'indépendance, comme un homme dont tous les efforts ne tendraient qu'à cacher les faiblesses de sa nature, il pourrait bien, selon nous, s'être passablement approché de la
connaissance de soi, et la seule question que nous nous posions,

c'est de savoir pourquoi l'on doit commencer par tomber malade pour avoir accès à une telle vérité. Car il ne fait aucun doute que celui qui s'est découvert tel et qui exprime devant les
autres une telle appréciation de soi

- une

appréciation

comme

celle que le prince Hamlet tient en réserve pour lui-même et pour tous les autres- celui-là est malade, qu'il dise bien la vérité ou qu'il se montre plus ou moins injuste envers lui-même...".9 A ce stade-là de la pensée freudienne, l'idée de folie est fondamentalement associée à celle de vérité du sujet sur luimême et à la révélation à l'Autre de cette vérité mise à jour. Appuyée sur l'axe subjectif où se réalise le processus de connaissance de soi, la folie devient un accident, quelque chose qui peut arriver au sujet au cours du processus de révélation de son identité. Dans le mépris de soi, le sujet peut être "plus ou moins injuste" envers lui-même. Mais cela ne change en rien le postulat de base du discours freudien: l'appréhension radicale d'uune vérité par le sujet existe bien. Inconnue jusqu'alors, cette vérité est soulignée avec passion et exhibée publiquement sans aucune réserve. Le sujet définit, face aux autres, les contours de son identification récente et, dans ce contexte-là, il oublie une série d'autres vérités portant sur sa propre identité. Par conséquent, devenir fou serait, pour le sujet, accéder à une insupportable vérité à propos de lui-même, et il s'établirait
9

S. Freud, Idem, p. 153. Souligné par l'auteur.

32

alors pour lui un violent conflit avec l'image forgée par le moi quant à ce qui serait son identité. En outre, cela représenterait l'assomption pleine de cette vérité dernièrement retrouvée comme étant sa seule vérité, et ilIa montrerait à l'autre sans aucun détour, crûment et brutalement. Face à cette véracité subjective, il devient secondaire de discuter si le sujet est "plus ou moins injuste" envers lui-même. Il ne sert à rien d'utiliser des arguments logiques pour corriger la déviation dans la pensée du patient, confrontant son auto-évaluation à la représentation que les autres ont de lui. L'inadéquation de la vérité centrée sur l'expérience psychique du sujet à son expérience socialement partagée avec les autres ne s'insère pas dans le registre dominé par l'opposition vrai/faux, mais plutôt dans celui du sens, où la vérité s'énonce radicalement comme un est absolu, s'éloignant donc du cadre de référence qui règle le monde des relations comportementales: " Il n'est donc pas essentiel de se demander si le mélancolique, dans sa pénible auto-dépréciation, a raison, dans la mesure où sa critique coïncide avec le jugement des autres. Ce qui doit plutôt nous retenir, c'est qu'il décrit correctement sa situation psychologique. Il a perdu le respect de soi et doit . . avoIr pour ce Ia une bonne raIson "JO . Ainsi, il n'y aurait pas dans la folie une perte absolue de la raison, comme nous pourrions le croire à partir d'une analyse qui, incapable de pénétrer au coeur de cette expérience, ne considère que le jugement des autres à propos du patient, et les caractéristiques que ces derniers lui attribuent en tant que personne. L'appréciation de soi effectuée par le patient serait réglée par un autre registre de raison, dont le droit d'exister est aussi légitime que n'importe quel autre. Dans l'expérience de la folie, la déraison apparaît lorsque nous avons la prétention d'évaluer la raison du fou selon un discours basé sur l'opposition vrai/faux, utilisé par la psychiatrie et par ceux qui partagent la scène de l'existence sociale du sujet.
10

S. Freud, Idem. p. 154. Relevé par l'auteur.

33

Dans une telle perspective, nous versons dans une intention évidente de normalisation sociale lorsque hous attribuons à quelqu'un la condition de malade mental, en nous servant d'une conception de vérité basée sur l'orientation définie par l'antagonisme vérité! erreur. Dans ce cas, l'expérience de la folie, identifiée comme étant de l'ordre de la maladie mentale, est fixée par la rupture avec un système de règles qui circonscrit l'identité sociale de l'individu. Il est néanmoins clair que le discours normalisateur est le corrélatif, sur le plan social, du discours du moi, c'est-à-dire des images unificatrices du sujet quant à son identité sociale. Or, si nous admettons l'existence d'autres scènes dans l'expérience psychique du sujet et proposons que celle-ci possède une histoire qui lui confère de la consistance, la raison de la folie retrouve alors son fondement. Dans ce contexte-là, le sens de l'expérience de la folie se situe de manière absolue sur le plan de l'être et s'impose comme vérité fondatrice du sujet. Elle dépasse le registre du vrai! faux et ne suit pas le code normalisateur de l'identité sociale. Si nous nous déplaçons à présent vers le thème de la schizophrénie ou de la "paraphrénie" ainsi que le voulait Freud, nous retrouvons la même assise théorique sur la question de la vérité. Complètement désarticulé, déchiqueté en des fragments multiples, démuni de toute unité autour d'un moi totalisant et proférant des phrases complètement saugrenues à propos de ses relations avec le monde, le patient schizophrène vit aussi une expérience qui a un sens, soutenue par une vérité historique qui doit être restaurée. Méconnaissable et inexprimable dans le discours du sujet, cette vérité surgit, dans la parole délirante, déplacée de sa position originale. Voyons comment Freud formula cette problématique à la fin de son oeuvre, en soulignant la présence d'une "méthode" et d'une autre forme de rationalité dans l'expérience de la folie: "Cette conception concernant les délires n'est pas, je le crois, entièrement nouvelle, mais elle met en relief un point de vue qui n'est d'habitude pas transposé au premier plan. 34

L'essence de cela, c'est qu'il n'y a pas uniquement une méthode dans la folie, ainsi que le poète s'en était déjà rendu compte, mais aussi un fragment de vérité historique; il est plausible de supposer que la croyance compulsive qui est attribuée aux délires retire précisément sa force de sources enfantines de cette espèce..." .n En restaurant le sens de l'expérience délirante, Freud ne rompt pas uniquement avec le discours psychiatrique à propos de la maladie mentale, il s'identifie également au discours poétique, qui a toujours attribué une signification au processus qui consiste à devenir fou. Aussi s'agit-il de dégager emphatiquement le sens de l'expérience schizophrène, au lieu de mesurer à partir du dehors, en se basant sur des caractéristiques formelles, l'adéquation! inadéquation du discours délirant à un code social de valeurs, définies comme normales par le discours psychiatrique. La posture face à l'expérience psychotique se transforme, et cela a une influence directe sur la façon de mener le processus analytique. Il ne sert absolument à rien de contrarier le discours délirant par l'intermédiaire de propositions logiques et d'arguments réalistes, car cela ne modifiera en rien la conviction du patient. Il faut lui permettre de retrouver sa vérité historique, restaurant de la sorte la continuité temporelle de son existence, qui a été radicalement rompue: "Il serait probablement utile d'essayer d'étudier un certain nombre de cas du trouble qui est en cause, en prenant pour base les hypothèses qui ont été avancées ici, ainsi que de réaliser leur traitement selon cette même orientation. Le vain effort de vouloir convaincre le patient de son délire et de sa contradiction par rapport à la réalité serait abandonné; et, au contraire, l'acceptation de ce noyau de vérité apporterait un fondement commun sur lequel le travail thérapeutique pourrait
S. Freud, "Constructions in analysis" (1937). In: The Standard edition of the complete spychological works of Sigmund Freud. Volume XXIII, Op. cit., p. 267. 35
Il