Les enjeux de la reconnaissance des minorités

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Le film Indigènes de Rachid Bouchareb a permis le réexamen du montant des pensions accordées aux anciens combattants tirailleurs. Faut-il y lire un événement aussi extraordinaire qu'exceptionnel ou bien voir là une manifestation parmi d'autres d'une reconsidération de la place faite à des populations stigmatisées, dominées et pourtant parties prenantes de notre société ?
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296185869
Nombre de pages : 184
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Les Enjeux de la reconnaissance des minorités
Les figures du respect

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions Patricia WELNOWSKI-MICHELET, L'Identité à l'épreuve de
l'exclusion socioprofessionnelle, 2008. Grzegorz J. KACzyNSKI, La connaissance comme profession. La démarche sociologique de F. Znaniecki, 2008. Marie-Claude MAUREL et Françoise MAYER (sous la dir.), L'Europe et ses représentations du passé. Les tourments de la mémoire, 2008. F. DERVIN et A. LJALIKOV A (Sous la dir.), Regards sur les mondes hypermobiles,2008. Fabrice HAMELIN, Élodie PINSARD, Isabelle RAGOT et Bérangère VÉRON, Les radars et nous, 2008. Trinh VAN THAO, Vietnam, du confucianisme au communisme, 2008. Thierry GUILBERT, Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence, 2007. Roland GUILLON, Sociologie critique d'un socialisme de gouvernance,2008. Audrey ROBIN, Les filles de banlieue populaire. Footballeuses et « garçonnes» de «cité»: «mauvais genre» ou «nouveau genre», 2007. Marie-Thérèse RAPIAU, Stéphane RIMLINGER, Nelly STEPHAN, Quel marché du travail en agriculture, en agroalimentaire et en environnement pour les techniciens, les ingénieurs et les cadres?, 2007. Nathalie COULON et Geneviève CRESSON (coordonné par), La petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre, 2007. Stéphane MÉRY, Un filet et des sports. Approches sociologique, historique, prospective, comportementaliste, 2007. Frédérik MISPELBLOM BEYER, Travailler c'est lutter, 2007.

Sous la direction de Abdelkader Belbahri

Les Enjeux de la reconnaissance des minorités
Les figures du respect

L'Harmattan

(Q L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04454-8 EAN : 9782296044548

Remerciements
Je tiens à remercier tous ceux qui ont contribué à cet ouvrage, et plus particulièrement Claire Autant-Dorier, Choulai Ben Ayed et Abdelhafid Hammouche pour l'économie générale de ce texte. Mes remerciements vont également à Paul et Catherine Isambert, à Colette Gregy, respectivement pour la mise en forme du manuscrit, pour l'illustration de la couverture et pour la relecture de l'ensemble du document. A.B.

Table des matières
Introduction. ........................................................ 9

Claire Autant-Dorier et Abdelkader Belbahri

PREMIÈRE PARTIE:

REDÉFINITION

DES ÊTRES POLITIQUES...

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Introduction à la première partie. Abdelhafid Hammouche

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Engagements publics et citoyennetés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Jacques Ion Quelques clés d'analyse sur les transformations de la citoyenneté.

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La torture durant la guerre d'Algérie dans l'actualité (2000-2005) : une « régénération» de l'espace public? Abdelhafid Hammouche Entend saisir le passage d'un lien clivé (<< appartenir» à un seul espace national J à un lien articulé (avoir plusieurs appartenances non exclusives J, en examinant le retour que fait dans l'espace public la question de la torture en Algérie. Les Indigènes de la République ou les frontières de l'identité républicaine Abdelkader Belbahri Se penche également sur ce phénomène de réexamen de l'histoire coloniale à travers l'étude du mouvement initié par l'appel des Indigènes de la République. Il décrit à quelles recompositions identitaires et à quels déplacements des frontières du « nous» et du « eux» procède cette autodésignation provocatrice.

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8 DEUXIÈME PARTIE:

Table des matières EXPÉRIENCES D'ACCESSIBILITÉ. . . . . . . . . .. 79
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Introduction à la deuxième partie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Abdelhafid Hammouche et Choukri Ben Ayed

Dispositifs ethniques et académiques d'accès et d'adaptation à l'enseignement supérieur américain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 83 Jeanne Chanet-Garcia Un éclairage très documenté sur les particularités du système américain d'action positive à partir de l'étude des programmes amérindiens dans les universités (Cornell University en particulier). De l'exception turque à la reconnaissance d'un nous composite. . . . . . . . .105 Claire Autant-Dorier L'examen des conditions de mise en place et de fonctionnement d'un dispositif qui cible une population par son origine (turque) comme l'attention portée aux manières de faire des agents chargés de cette mission conduit à souligner la fragilité des équilibres trouvés entre un traitement de la spécificité et la prise en charge des problèmes communs. Éducation populaire et enjeux de reconnaissance. Une mobilisation aux marges de l'institution. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 127 Chou lai Ben Ayed La description qu'il propose d'un collectif d'acteurs et d'associations dans la commune d'Orange s'attache à examiner les valeurs et les principes qui s'affrontent dès lors que l'on entend faire place, ou donner les moyens de prendre place, à ceux qui sont rejetés et déconsidérés. ev anonymes: des êtres sans nom et sans visage. .. André Micoud Montre de quelle façon l'idée de CVanonymes est proposée comme solution de règlement au problème des discriminations à l'embauche. À l'opposé du système de « positive action» présenté dans le premier texte, il s'agit ici de garantir l'égalité d'accès en faisant disparaître, du moins temporairement, les signes des différences problématiques.
Postface.

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157

Rada lvekovié
Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 173

Introduction
Claire Autant-Dorier et Abdelkader Belbahri

Il a fallu attendre un film, Indigènes, de Rachid Bouchareb, porté par quelques-uns des acteurs emblématiques du cinéma français (Djamel Debbouze, Sami Naceri. . .) pour que l'État français réexamine enfin le montant des pensions accordées aux anciens combattants tirailleurs. Faut-il y lire un événement aussi extraordinaire qu'exceptionnel ou bien voir là une manifestation parmi d'autres d'une reconsidération de la place faite à des populations stigmatisées, dominées et pourtant parties prenantes de notre société? L'itinéraire de recherche que nous proposons de suivre ici retient la seconde hypothèse. L'émergence de demandes réciproques de respect entre les institutions et leur public a été au point de départ de nos interrogations 1 et nous a conduit à identifier comment des mobilisations et actions diverses ou des dispositifs ouvrent progressivement des brèches dans le discours lénifiant 2 sur l'intégration pour faire place à l'altérité et préserver l'intégrité des personnes. L'ambition de cet ouvrage n'est pas de produire un discours de plus, aussi généreux soit-il, contre le scandale que constituent l'exclusion ou les discriminations, ni non plus d'élaborer de nouvelles recettes. Il propose plus modestement d'examiner localement et ponctuellement comment s'inventent et s'expérimentent des manières acceptables de construire une culture publique du vivre ensemble. L'émergence de nouvelles catégories politiques comme celles du respect ou de l'accès semble ainsi mettre en tension le cadre politique et apparaît comme le signe et le moyen d'une redéfinition des modes d'appartenances individuels et collectifs.
1. Atelier du CRESAL, (CNRS, Université Jean Monnet) «Le respect: relation à l'Autre et altérité» qui s'est tenu depuis 2003, journée d'étude « Ensemble et divers: les conditions du respect et de l'accès», 25 mars 2005. 2. Pour mémoire, et pour y insister: «Lénifiant, Fig. Liu. : qui est destiné à apaiser ou à endormir la vigilance », dictionnaire Trésor de la Langue Française.

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Claire Autant-Dorier et Abdelkader Belbahri

La catégorie du respect comme symptôme et analyseur d'une crise du vivre ensemble
Dans les contextes actuels d'exclusion socio-économique, émergent des demandes de respect portées par différents acteurs individuels, associatifs, institutionnels. Les manifestations en sont nombreuses et prennent la forme de campagnes autour du respect: respect à l'école, respect des signes d'appartenance religieuse, respect des victimes, respect de l'égalité des sexes, respect du droit social dans le contexte des délocalisations, etc. Ces demandes qui mettent en œuvre des catégories de justice et se saisissent du langage de la citoyenneté démocratique moderne témoignent également de logiques sociales diverses et entrecroisées que l'on ne saurait réduire à des revendications communautaires ou à des réaffirmations autoritaires. La référence à la notion de respect dans ces discours est porteuse de sens contradictoires et concurrents qui en font le succès et l'intérêt. Placé au cœur de la philosophie des Droits de l'Homme, le respect de la personne est une notion moderne définie par le philosophe Emmanuel Kant à la fin du XVlnème siècle, comme la substance même de la loi morale. Liée aux idées de liberté et d'égalité, elle s'est construite tout au long de ce siècle des Lumières si préoccupé de valeurs et manières propres à la vie en société. Mais elle n'a pu se défaire complètement de l'héritage classique qui fait du respect une valeur unilatérale d'ordre et de pouvoir, les marques extérieures de la distinction et l'apanage des grands. Notion controversée, valeur conservatrice ou au contraire idéal émancipateur lié à l'égalité démocratique et au droit à la reconnaissance, le respect fait un retour remarqué dans l'espace public. Et si les vertus de l'irrespect, de l'irrévérence ont été prônées par les contestataires et les moralistes contemporains, on semble, dans les sociétés démocratiques, redécouvrir cette composante banale de la civilité. Le fait qu'une telle exigence morale soit ainsi mise au premier plan dans la sphère publique indique manifestement que cette demande de respect cache mystérieusement quelque chose de plus que ce que nous entendons simplement par ce terme. Dans la boîte noire du respect semble s'articuler effectivement tout un ensemble de revendications qui convergent dans le refus de ce que l'on peut nommer le mépris social. Les jeunes de banlieue ne sont-ils pas victimes d'un défaut de respect, d'une absence de reconnaissance de ce qu'ils considèrent comme leurs valeurs, d'un mépris radical dont les ressorts sont sociaux et non pas seulement individuels? Le respect n'est conceptuellement utile que dans la mesure où il permet de comprendre ses antonymes qui sont le mépris, l'humiliation et la condescendance que l'on observe dans la vie sociale 3.
3. Patrick Pharo, La Logique du respect, Cerf, Paris, 2001, p.l : «Car il se pourrait bien par exemple qu'on croie que le respect se perd ici ou là ou qu'au contraire il se renforce, pour la simple

Introduction

Il

Les tenants de la théorie de la reconnaissance considèrent qu'une politique égalitaire redistributive ne saurait venir à bout d'un ensemble de dominations portant sur les systèmes de valeurs de collectivités sociales spécifiques, d'où la nécessité de faire intervenir des droits qui les protègent contre la discrimination. Il est courant d'opposer les luttes sociales visant la reconnaissance aux luttes sociales visant la redistribution et l'éradication des injustices sociales ou économiques. À la place de cette idée importante de justice portée par le paradigme marxiste en Europe et par l'influence de Rawls outre-Atlantique, s'est développée depuis une dizaine d'années l'idée que l'éradication de l'inégalité ne représente plus l'objectif normatif, mais que ce sont plutôt l'atteinte à la dignité ou la prévention du mépris, la dignité ou le respect, et non plus la répartition équitable des biens, qui constituent les catégories centrales. Nancy Fraser parle d'un changement de paradigme caractéristique du passage de la redistribution vers la reconnaissance, tout en proposant elle-même une unification des deux perspectives en vue d'une politique d'émancipation actuelle 4. Axel Honneth défend un point de vue proche, mais toutefois différent, puisqu'il remet en cause la distinction elle-même entre conflits pour la reconnaissance et conflits pour la redistribution, en montrant que les motifs moraux des conflits sociaux relèvent de la demande de reconnaissance, y compris ceux ayant en leur centre des enjeux redistributifs 5. Il dégage un modèle comportant trois sphères de reconnaissance, qui rend compte des conditions réussies de réalisation de soi dans les sociétés modernes. La sphère de l'amour suppose que les relations de reconnaissance sont liées à l'existence d'autres personnes chamelles, avec lesquelles la personne fait l'expérience d'une reconnaissance affective et peut développer à l'égard de soi-même une attitude de confiance se traduisant par une sécurité émotionnelle dans l'expression de ses besoins. La sphère du droit suppose qu'une personne puisse se sentir porteuse des mêmes droits qu'autrui et développer ainsi un sentiment de respect de soi. Ici la relation de reconnaissance se fonde sur des droits égaux entre individus et repose sur un savoir partagé des normes réglant des droits et devoirs. Enfin, le modèle de la contribution à la société suppose que l'apport des sujets à la collectivité, dont les particularités individuelles se sont construites à travers une histoire de vie singulière, soit considéré sans discrimination et qu'ils puissent ainsi développer un
raison qu'on aura confondu sous un même vocable des choses qui ne sont pas identiques, mettant par exemple la courbette devant un supérieur sur un même plan que la conviction pratique de la dignité d'autrui ou traitant comme irrespectueuses des rébellions qui ne visent originellement que les formes non respectables d'institutions telles que l'école, la police ou la justice. » 4. Nancy Fraser, «Rethinking recognition », New Left Review, 3, May-June 2000. À noter au passage l'influence des théoriciennes du féminisme dans une telle évolution de la philosophie politique. 5. Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, Cerf, Paris, 2000.

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Claire Autant-Dorier et Abdelkader Belbahri

sentiment d'estime de soi. L' injonction à l'intégration comme objet et objectif de politiques publiques correspond à la prise de conscience de la défaillance des institutions à vocation socialisante (école, entreprise, syndicat), baptisée «crise du modèle républicain ». Cependant, ce n'est pas tant que « les corps intermédiaires» ne rempliraient plus leur fonction normative et régulatrice que se pose la nécessité de mettre sur pied une politique d'intégration, mais parce que l'acceptation de la norme (scolaire notamment) et la soumission au modèle ne sont pas génératrices de bénéfices en termes de promotion et de place sociale pour une part de la jeunesse populaire. Les politiques d'intégration peuvent être lues comme des procédures de cantonnement de la diversité des aspirations. Notre seconde hypothèse est que les sociétés complexes et pluriculturelles comme la France, ne peuvent affronter les problèmes du vivre ensemble par la cohabitation d'identités préformées sur un territoire, mais par l'accessibilité commune 6. Accessibilité à l'espace public, au sens de Hannah Arendt, c'est-à-dire simplement l'espace de l'apparaître, où s'expose celui qui est préalablement libéré des contraintes vitales, qui a le courage de quitter la vie «privée» de tous les autres, de la réalité qu'elle confère 7. Accessibilité aussi à la mémoire pour l'estime de soi dans l'espace public. Accessibilité enfin aux droits, au logement, à l'emploi et à tous les espaces du vivre ensemble. C'est la reconnaissance par les pouvoirs publics des faits de discrimination qui valide cette nécessité du droit d'accès et qui caractérise le dilemme républicain. Les textes de cet ouvrage qui abordent cet aspect refusent de s'en tenir à la dénonciation des faits et cherchent à comprendre comment des citoyens tentent de définir des possibilités d' émancipation de ces blocages, avec leurs modestes moyens et là où ils vivent.

Une sociographie attentive à l'expérimentation singulières de vivre ensemble

de formes

Si les enjeux de la question relèvent bien d'une philosophie politique, notre démarche s'inscrit à la fois en deçà et au-delà du cadre qui fait classiquement référence, à savoir celui de l'État-nation et en particulier de l'État jacobin. En deçà parce que nous rendons compte d'expériences localisées, ponctuelles, et qui concernent des populations marginalisées, au-delà parce que ces expériences se démultiplient en plusieurs lieux, mettent en lien des réseaux d'acteurs inscrits dans plusieurs pays, prennent place sur des scènes non exclusivement nationales et
6. Isaac Joseph, La Ville sans qualités, L'Aube, La Tour d'Aigues, 1998. 7. Anne Amiel, Hannah Arendt. Politique et événement, Presses Universitaires de France, Paris, 1996.

Introduction

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s'inscrivent dans la longue durée. C'est à un re-travail des frontières tant concrètes que conceptuelles que nous invitons ici. Ce parti pris méthodologique construit un point de vue particulier sur la question du vivre ensemble qui nous préoccupe. Il conduit d'abord à poser à nouveau frais la question de ce qui est commun, en se penchant sur les choses communes fabriquées dans les revendications et actions situées (projets, objets de débats, noms que l'on se donne, ressources d'action,. ..) plutôt que sur La Chose Commune (Res publica) des grands programmes et idéologies. C'est davantage à partir de la multiplicité des situations et des résonances qu'elles peuvent avoir entre elles que d'un programme théorique général que nous souhaitons donner à voir des possibles. Ensuite, saisissant la démocratie en ses marges plutôt qu'en son centre prétendu, il donne à voir des formes de participation originales. L'attention accordée à la façon dont des êtres singuliers prennent part et font entendre leur voix aux bords du politique et aux marges des institutions éclaire des processus d'émancipation et de subjectivation qui pour être fragiles n'en sont pas moins essentiels 8. Enfin, ces petits renversements de l'ordre symbolique ne se font pas sans renversement de l'ordre de la science. Les sociologues ici ne pouvaient prétendre à une posture de surplomb. C'est à un travail de co-construction des situations et de la mise en question de ces situations que chacun des auteurs s'est livré ici. Impliqués et engagés dans les causes dont il s'agit de rendre compte, sollicités pour accompagner ces formes inédites d'intervention sociale, interpellés pour rendre compte de leurs analyses, les sociologues sont là des acteurs parmi les autres.

Les contributions à cette réflexion collective sont organisées en deux volets
Un premier ensemble de contributions traite de la façon dont se redéfinissent les êtres politiques au travers de formes de mobilisation et de modes de revendications nouveaux qui ont pour caractéristique d'insister sur la dignité et l'intégrité des personnes. Jacques Ion propose dans son texte quelques clés d'analyse sur les transformations de la citoyenneté. L'analyse menée sur divers mouvements sociaux (mouvements des « sans », toxicomanes, malades, prostituées. . .) met en
8. «Le travail de l'égalité (. . .) ne peut jamais être simplement une demande à l'autre ou une pression exercée sur lui mais doit toujours être, en même temps, une preuve que l'on se donne à soimême. C'est cela que veut dire l'émancipation. (...) S'émanciper, ce n'est pas faire sécession, c'est s'affirmer comme co-partageant d'un monde commun. (...) Le chemin étroit de l'émancipation passe entre]' acquiescement aux mondes séparés et l'illusion du consensus. » Jacques Rancière, Aux bords du politique, FoliolEssai, Gallimard, Paris, 1998.

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évidence la volonté pour les individus de se faire reconnaître comme tels, non plus malgré leur différence mais au travers de celle-ci. Le surgissement des identités dans l'espace public n'apparaît pas, de ce point de vue, propre aux identités «ethniques », même si l'ouvrage entend examiner plus particulièrement cette dimension. C'est à la question de la pluralité du citoyen que réfère le texte de Abdelhafid Hammouche qui entend saisir le passage d'un lien clivé (<<appartenir» à un seul espace national) à un lien articulé (avoir plusieurs appartenances non exclusives), en examinant le retour que fait dans l'espace public la question de la torture en Algérie. Attentif au termes du débat comme aux acteurs qu'il met en scène, il montre en quoi la reconnaissance du rôle de l'armée française dans les actes de torture constitue une possibilité de dépassement sans oubli pour refonder une communauté politique partagée. Enfin, Abdelkader Belbahri se penche également sur ce phénomène de réexamen de l'histoire coloniale à travers l'étude du mouvement initié par l'appel des Indigènes de la République. Il décrit à quelles recompositions identitaires et à quels déplacements des frontières du « nous» et du « eux» procède cette autodésignation provocatrice. Le choix de ce nom impropre, comme les motifs énoncés de la mobilisation sont alors lus comme un processus de subjectivation politique visant un meilleur partage entre tous les citoyens. La deuxième partie de l'ouvrage quitte, du moins en apparence, le terrain de la lutte politique pour s'intéresser à des pratiques plus ou moins institutionnalisées d'aménagement des accès (accès à l'éducation, aux droits, au travail.. .). Au-delà des formes de reconnaissance revendiquées sur un plan plutôt symbolique, il s'agit de rendre compte de modalités originales de « faire place» à ceux qui sont perçus comme autres. De ce point de vue, la prégnance dans les débats de la référence au système américain d'action positive qui constitue tour à tour un modèle ou une menace ne pouvait être ignorée. Le texte de Jeanne Chanel Garcia apporte ici un éclairage très documenté sur les particularités de ce système à partir de l'étude des programmes amérindiens dans les universités (Cornell University en particulier). L'analyse des modalités de mise en œuvre et des stratégies liées à ces politiques conduit à mettre en évidence une situation paradoxale: alors que l'accès à un enseignement supérieur de qualité est effectivement facilité pour les « Indiens» par ces programmes, c'est l' indianité même en tant que catégorie identitaire faisant référence qui s'en trouve manipulée, contestée, questionnée, comme si la prise en compte pragmatique de l'altérité venait révéler sa labilité et sa complexité et dans le même temps en fixer les termes. L'analyse proposée ensuite par Claire Autant-Dorier identifie des enjeux du même ordre à propos d'un dispositif, beaucoup plus circonscrit, de développement local pour l'intégration qui cible, fait exceptionnel en France, directement une population par son origine (turque notamment). L'examen des conditions de mise en

Introduction

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place et de fonctionnement de ce dispositif comme l'attention portée aux manières de faire des agents chargés de cette mission conduisent à souligner la fragilité des équilibres trouvés entre un traitement de la spécificité et la prise en charge des problèmes communs. L'engagement personnel des agents et leur inscription aux marges de l'institution apparaissent alors comme des conditions de possibilité de leur mission. Ces mêmes conditions semblent également présider dans la situation observée par Choukri Ben Ayed. La description qu'il propose d'un collectif d'acteurs et d'associations dans la commune d'Orange s'attache à examiner les valeurs et les principes qui s'affrontent dès lors que l'on entend faire place, ou donner les moyens de prendre place, à ceux qui sont rejetés et déconsidérés. Il souligne en particulier l'importance des précautions langagières et pratiques qui sont prises par les acteurs de ce collectif face aux enjeux de la mission qu'ils se donnent. La question de la prise en compte de la diversité culturelle sans enfermer les populations dans une assignation identitaire apparaît là comme un souci majeur. C'est à une solution radicale vis-à-vis de ce débat que s'intéresse André Micoud en montrant de quelle façon l'idée de ev anonymes est proposée comme solution de règlement au problème des discriminations à l'embauche. À l'opposé du système de « positive action» présenté dans le premier texte, il s'agit ici de garantir l'égalité d'accès en faisant disparaître, du moins temporairement, les signes des différences problématiques. L'auteur revient alors au travers de l'examen de cette figure de l'individu abstrait sur la question de la citoyenneté posée au début de cet ouvrage. La postface, que Rada /vekovié a bien voulu rédiger pour clore cet ouvrage, invite à une remise en perspective philosophique et politique des enjeux et questions soulevés par l'émergence de demandes de respect. Elle souligne que la reconnaissance et le respect apparaissent ainsi dans des conditions d'effritement de la souveraineté sur le plan international. Son pendant sur le plan interne est l' abandon des fonctions sociales. La dégradation de la souveraineté est un processus en cours et un phénomène général lié à la mondialisation; elle concerne l'État national, mais aussi toute sorte d'autorité surplombante. Rada Ivekovié propose ici un décentrement du regard qui autorise à penser les manières multiples et imbriquées dont se réarticulent et se transforment les principes et les régimes de justice et d'émancipation dans le monde contemporain.

Première partie
REDÉFINITION DES ÊTRES POLITIQUES

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