Les Enjeux Spatio-Temporels du Social

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En traitant des phénomènes de mobilité, l'auteur de cet ouvrage analyse leurs effets sur la vie sociale. Plus encore, en réussissant le pari de conceptualiser l'espace et le temps, il amène à la compréhension de notre monde d'aujourd'hui. Il développe un outil d'analyse performant pour éclairer les transformations de la société contemporaine. Il permet de dévoiler les enjeux sociaux, politiques et économiques actuels.
Publié le : mercredi 1 avril 1998
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EAN13 : 9782296359123
Nombre de pages : 222
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LES ENJEUX SPATIO-TEMPORELS DU SOCIAL

Mobilités

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions
L. VOYÉ(collectif), Villes et transactions sociales. Hommage au professeur Jean Rémy, 1996. S. DULUCQ,La France et les villes d'Afrique Noirefrancophone, 1996. D. BAzABAs, Du marché de rue en Haïti, 1997. B. COLOOS,F. CALCOEN, .C. DRIANTet B. FILIPPI(sous la direction de), J Comprendre les marchés du logement, 1997. C.-D. GONDOLA, illes miroirs. Migrations et identités urbaines à KinsV hasa et Brazzaville (1930-1970), 1997. O. SODERSTROM (ed), L'industriel, l'architecte et le phalanstère, 1997. M. MARIÉ, Ces réseaux qui nous gouvernent, 1997. S. JUAN(dir), Les sentiers du quotidien, 1997. J. Faure, Le marais organisation du cadre bati, 1997. D. CHABANE, a pensée de l'urbanisation chez Ibn Khaldun 1332-1406, L 1997. M.L. FELONNEAU, L'Etudiant dans la ville, 1997. M. U. PROULX,Territoires et développement économique, 1998. P. ABRAMO,La ville kaléidoscopique. Coordination spatiale et convention urbaine, 1998. A. MEDAM,Villes pour un sociologue, 1998. (Ç)L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-6373-8

Bertrand Montulet

LES ENJEUX SPATIO..TEMPORELS DU SOCIAL

Mobilités

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) .:.Canada H2Y lK9

Cette ouvrage résulte d'une thèse de doctorat présentée à l'Université Catholique de Louvain (Belgiqy.e). Il constitue le 30ge volume de la nouvelle série des Publications (thèses) de la Faculté des Sciences Economiques, Sociales et Politiques de l'Université Catholique de Louvain.

INTRODUCTION
Au départ de cet ouvrage se trouve un intérêt pour la question de la « mobilité spatiale quotidienne». Cet intitulé, imparfait, affiche déjà les dimensions essentielles qui vont être traitées: l'espace, le temps et leur mise en œuvre dans les comportements de mobilité. En effet, la mobilité est nécessairement spatiale puisqu'elle se déroule au travers d'un ou de plusieurs espaces sous peine d'être immobile l, tout comme elle s'inscrit nécessairement dans le temps puisqu'elle nécessite une durée, si courte soit-elle, pour ne pas se fondre dans l'ubiquité. La question de la mobilité spatiale quotidienne est bien souvent soulevée au départ des problèmes de déplacements et d'encombrement des voiries (D.I.T.P., 1992). Dans cette optique, les responsables de la planification des transports conçoivent généralement la question de la mobilité en termes de définition de modes de transports adéquats à des espaces ou à des 'sphères de vie' (travail, loisirs,...) donnés. Ainsi, ils présenteront la voiture comme mode de transport idéal pour les zones rurales, et le train comme adapté aux moyennes distances par exemple, ou affirmeront que les modes de transports individuels seraient adaptés à la souplesse des horaires de loisirs et que les transports publics devraient être en mesure de couvrir les mobilités pendulaires inhérentes à leur conception du travail. Cette conception repose sur la confusion entre mode de transport et mobilité, l'assimilation entre l'objet qui transporte et l'usage individuel des espaces. Dès lors, la gestion de la problématique de la mobilité s'effectue en termes purement techniques (il s'agit de créer des parkings supplémentaires, d'élargir les autoroutes ou d'ajouter des trains pour réguler les flux). Cette attitude amène les responsables des transports à percevoir les comportements individuels générateurs d'engorgements des grands axes aux heures de pointe comme étant des actions non-rationnelles2, voire à évaluer les déplacements en termes 7

d'utilité et d'inutilité à la lumière de la rentabilité économique et professionnelle des trajets effectués3 (coûts de pollution (C.C.E., 1992), coûts d'encombrement (Région Wallonne, 1993), asphyxie des échanges marchands, sécurité (Ministère de l'équipement, du logement, de l'Aménagement du territoire et des Transports, 1986 ; Febiac, 1992). Du point de vue scientifique, quatre types .de recherches sont identifiables. Les premières se concentrent sur les pratiques modales, c'est-à-dire le type d'usage et de représentations des moyens techniques de déplacements. Elles reposent généralement sur le concept psycho-sociologique «d'attitude». Si cette perspective est souvent informative, elle tend elle aussi, par son objet, à confondre mobilité et mode de transport. Au contraire, les secondes cement la question de la mobilité en intégrant les déplacements 'dans l'enchaînement des différentes activités déterminées par les motivations de l'individu' (Reichman, 1983). Cependant, ces recherches reposent généralement sur l'approche économique de maximisation de l'utilité et conçoivent l'acteur comme allouant rationnellement ses ressources spatiales et temporelles en fonction de ses activités et réduisent de ce fait l'acteur à ['homo œconomicus. Elles sont généralement le fait d'économistes (Tulkens et Denduyver in Febiac, 1992; Beltramone, 1966), de géographes (Hagerstrand, 1970 ; Carlstein, 1978), ou d'ingénieurs (Tielemans inFebiac, 1992). Pragmatiquement, ces deux types de recherche visent généralement à répondre aux problèmes d'encombrement des voiries, la première par voie de campagnes de marketing visant à faire adopter les modes de transports perçus comme adéquats et la seconde par l'adaptation des structures physiques existantes aux évolutions des comportements. Analytiquement, elles considèrent généralement le temps et l'espace comme deux évidences dont les perceptions seraient identiques pour tous les individus. Dès lors, elles conçoivent la mobilité comme étant une variable uniforme dont seule l'intensité varierait. Un troisième type de recherches vise à intégrer les deux types d'approches précitées (Abric, Morin, 1990 ; Kaufmann, Bassand, 1994), tout en concevant diverses formes de mobilités. Leur propos se donne pour cible 'l'étude des comportements à l'interface entre contexte et représentations' (Kaufmann, Bassand, 1994). Si cette perspective présente l'avantage d'envisager des formes différentes de mobilités se déroulant dans des espaces différenciés, les catégories spatiales a priori sur lesquelles repose l'analyse semblent cependant sommaires. De plus, par rapport au programme prometteur, elles ne laissent que peu de place à la prise en compte de relations subjectives à l'espace et au temps, celles-ci ne se voyant attribuer qu'un rôle de variables 'périphériques' plutôt que celui de facteur central de l'analyse. De ce fait, concevant les mobilités comme s'exerçant dans un temps linéaire et sur un support quasi-neutre, elles 8

tendent à considérer que les individus élaborent leur projet de mobilité sans référence à leurs perceptions du temps et de l'espace. S'inscrivant dans une sociologie qui se veut socialement fonctionnelle à court terme, ces trois types d'approches ne peuvent être que 'synchroniques'. Quoique soulignant la complexité de leur objet d'étude, elles intègrent rarement celui-ci à une réflexion globale concernant la société dans laquelle les mobilités s'effectuent. Elles n'intègrent donc pas à leur perspective les transformations sociales globales dans lesquelles s'inscrivent les comportements de mobilités contemporains. Dans ce cadre, ces études demeurent 'micro-' ou 'mésosociologiques' . Les rares écrits présentant une approche de la mobilité en termes macrosociologiques (Bassand, 1986; Joye, Bassand, Schuller, 1989; Coenen-Huther, 1989) se résument bien souvent à l'étude des mobilités migratoires internes et externes, comme si le point de vue macroscopique n'était pas adéquat pour éclairer les mobilités quotidiennes4. Cette absence de recul socio-historique conduit bon nombre de chercheurs à connoter positivement le fait d'être mobile (Bassand, Brulhardt; 1980) indépendamment des représentations des individus qui se déplacent. Seuls quelques ouvrages tentent de mettre en perspective les comportements de mobilité et leurs valorisations en termes macro-sociologiques (Hirschhorn, Berthelot, 1996) ; notre perspective s'inscrit dans cette voie. Pour nous, la mobilité doit être considérée comme un phénomène social total (Bassand, 1986; Dietrich, 1989) car elle met en œuvre l'ensemble des relations qui organisent une collectivité. Comme le dit Giddens, toute société se doit d'organiser la co-présence spatiale et temporelle de ses membres pour exister en tant que telle. Ainsi, les rapports sociaux s' ac.tualisent au travers des déplacements. Ils expriment l'identité, les coutumes, les croyances et les fonctionnements d'une entité sociale.
« En même temps, leur caractère banal est porteur d'une ambiguïté fondamentale qui est d'être à la fois révélateur de la vie relationnelle des individus et de contribuer à dissimuler par un surcroît de sens les rapports sociaux sous-jacents, plus globaux, peu perceptibles au regard quotidien. Traiter chaque incident de mobilité comme un fait social total implique nécessairement une approche qui fait apparaître l'ancrage des comportements particuliers dans des rapports sociaux plus globaux et qui montre en quoi ces comportements individuels sont révélateurs d'un processus collectif. Autrement dit, le sens de l'action individuelle n'existe ici que par rapport à sa réalité collective. C'est l'idée qu'avance M. Weber » (Dietrich, 1989, 19)

Notre objectif sera donc de comprendre les mobilités au travers des perceptions spatio-temporelles qu'elles actualisent. Pour ce faire, il nous paraît essentiel, d'une part, d'établir un diagnostic des cadres sociaux de perceptions contemporains grâce à une reconstruction historique, et, d'autre part, de 9

comprendre les perceptions de l'espace et du temps exprimées par les individus si l'on veut comprendre leurs 'mobilités spatiales' au quotidien. Nous partirons de deux affirmations fondamentales. Nous ne prenons pas soin de les développer ici car elles ne constituent pas en elles-mêmes le propos de notre travail mais ouvrent un espace de réflexion qui permettra de construire notre pensée. 1) La mobilité ne peut être comprise qu'au travers du prisme spatio-temporel. Toute mobilité est à la fois mobilité dans l'espace et dans le temps. 2) Les formes de la pensée sont inhérentes à l'action, qu'elles soient à son origine, qu'elles constituent son corrélat ou qu'elles soient inférées par les limites d'une technologie. C'est pourquoi il est essentiel de comprendre les formes spatiales et temporelles afin de comprendre les mobilités des individus. L'étude des phénomènes de mobilité compris comme la mise en œuvre de formes spatiales et temporelles risque cependant d'engluer le chercheur dans un cadre de pensée le ramenant sans cesse à 'naturaliser' l'un des deux termes dès qu'il parvient à saisir la construction de l'autre. Elle ne peut dès lors se réaliser dans une perspective dissociant le temps et l'espace. C'est en cela qu'il s'avère nécessaire, pour aborder adéquatement les phénomènes de mobilités, d'élaborer une perspective originale liant nécessairement l'espace et le temps.
Dans cette optique nous avons développé un 'outil d'analyse'

- la

perspective

spatio-temporelle - qui s'est révélé au cours de la démarche être un point de vue fructueux dans l'analyse des phénomènes sociaux. Cette perspective spatiotemporelle consiste en une approche culturelle pour laquelle l'espace et le temps ne peuvent être exprimés qu'au travers de formes constituées dans l'action collective, qui en assurent la perception en tant que 'temps' et 'espaces'. Par cette approche, nous postulons l'existence de 'cadres sociaux de perceptions', c'est-à-dire de formes partagées dans une collectivité qui donnent à percevoir 'la réalité' particulière qu'elles constituent, en tant que 'réalité'. Adopter une approche culturelle ne signifie pas verser dans l'excès culturaliste. Il ne s'agit donc pas ici d'assener la primauté de la dimension culturelle dans les phénomènes sociaux, mais bien d'appréhender ceux-ci dans ce qu'ils ont de culturel. Ainsi, la perspective culturelle que nous avons développée donne un éclairage sur les phénomènes sociaux sans pour autant insérer nécessairement la dimension culturelle dans un raisonnement causaliste. Dans cette perspective, l'approche' culturelle' de la mobilité que nous adopterons consiste en une 'photographie' d'un 'état' de la culture qui nie la dynamique qui la constitue en tant que telle. Ainsi, notre approche vise à poser 10

plus fondamentalement la question de la mobilité, d'une part, en intégrant à l'analyse la diversité de manières de 'vivre' l'espace et le temps - notre approche se situera dans une perspective compréhensive et subjectivisteS -, et, d'autre part en tentant de percevoir la spécificité des conceptions spatiotemporelles contemporaines - notre approche adoptera une perspective structuraliste6 et objectiviste -. Ces deux pôles, souvent considérés comme antagoniques en sociologie, constituent à nos yeux un tout indissociable.
« Cette question a été reformulée plus récemment par le philosophe-économiste JeanPierre Dupuy (H'), qui le mène à l'idée d'une 'codétermination du tout et des parties' : 'Le tout continue à résulter de la composition des éléments, mais ceux-ci dépendent simultanément du tout. 11 n'y a plus de relation de déduction, mais de détermination circulaire.' (Dupuy, 1988, 81-82) » (Corcuff, 1995, 16)

Ainsi, nous ne considérerons pas l'action individuelle comme séparée d'un « tout» social, ni «la société» comme une réalité holiste développant une logique indépendante des actions individuelles. Le propos qui s'ouvre ici vise à comprendre les phénomènes de mobilités dans toute leur ampleur en les approchant grâce à la construction d'une perspective spatio-temporelle originale. Il ne vise pas la production de résultats empiriques mais bien l'élaboration d'un cadre d'appréhension théorique d'un phénomène la mobilité - ne pouvant être constitué en objet - nécessairement spatialisésous peine de nier la dimension dynamique intrinsèque à son caractère 'mobile'. L'approche suivie dans cet ouvrage se décomposera en cinq parties. Pour que les enchaînements logiques entre elles transparaissent en toute limpidité, ils seront explicités dans les 'perspectives' et 'propos d'étape' ouvrant et terminant chaque partie. Nous présenterons tout d'abord une reconstruction de la Problématisation. Elle aura pour objectif de poser les fondements d'une appréhension sociologique de l'espace et du temps afin de pouvoir cerner les phénomènes de mobilités. Constatant les homologies inhérentes aux manières de les percevoir aux travers de formes, nous nous intéresserons à la dynamique de leur construction en tant que 'réalités'. Nous interrogerons ensuite leurs constructions analytiques au départ de quantifications, pour mieux interpeller le 'cadre spatial et temporel' intrinsèque à notre démarche, tant dans ses aspects relatifs à la problématique que dans les conditions 'spatio-temporelles' inhérentes à la démarche scientifique en elle-même. Dans un second temps, nous présenterons les résultats analytiques de l'induction et la déduction qui s'en est inspirée. L'Induction confronte l'analyste aux formes spatiales et temporelles véhiculées par ses interlocuteurs dans leurs discours concernant leurs mobilités, qu'il s'agisse de déplacements Il

'quotidiens' ou de voyages. Deux types de formes spatiales peuvent être identifiées au départ des points de vue opérants des locuteurs: Gelles où le locuteur exprime l'espace «de l'intérieur» et celles où il l'exprime depuis « l'étendue». De même, deux types de formes temporelles peuvent être identifiées: celles où le locuteur s'inscrit dans « la durée du temps» et celles où il exprime « l'ouverture aux opportunités ». Nous éclaircirons les liens unissant ces formes spatiales à ces formes temporelles par la conceptualisation des morphologies de la « forme-limite» et de la « forme-organisante ». Sur cette base, la démarche déductive permet de construire analytiquement la perspective spatio-temporelle. Dans cette optique, nous confronterons l'espace perçu dans sa statique aux pratiques qui l'instituent. Autrement dit, nous le confronterons aux changements, c'est-à-dire au temps. Nous pourrons dès lors incarner la « forme-limite» dans le « lieu» et la « forme-organisante » en tant « qu'espace kinétique» pouvant être représenté sous forme de réticularité dynamique. Dans une démarche plus formelle, abandonnant la focalisation sur l'espace' qualifié de matériel', nous développerons ensuite les analogies aux jeux d'échecs et de Go, qui nous permettront de cerner les relations existant entre les dynamiques et les structures des formes. La Rétrodiction aura pour objet de poser un diagnostic concernant les cadres spatio-temporels prédominants à l'époque contemporaine. Il s'agira d'utiliser le matériau historique et d'y appliquer notre perspective afin de vérifier si elle peut nous permettre de mieux comprendre la valorisation contemporaine de la mobilité. Nous visiterons ainsi les relations entre le lieu et l'étendue au MoyenAge et les transformations dans la maîtrise de l'espace-temps que provoquèrent leur quantification lors de la Renaissance et qui s'épanouirent durant le siècle des Lumières et le début de la modernité. Sur base de ce matériau nous serons à même de poser notre diagnostic concernant la spécificité spatio-temporelle de l'époque contemporaine. Nous recomposerons ensuite, dans le quatrième chapitre, les cadres contemporains de perception de l'espace-temps afin de consolider le diagnostic propre à notre époque. Il nous permettra d'apporter certains éclaircissements au~ assertions selon lesquelles « tout se passe comme si c'était la logique même de l'organisation des territoires qui connaissait une transformation profonde et qui, dès lors appelait la révision des schémas mentaux et des modèles théoriques qui permettent de l'approcher. » (Wallemacq, 1995). Ceci nous conduira à interpeller deux débats théoriques. D'une part, celui qui cherche à spécifier les dynamiques spatiales à l'œuvre par le concept de « globalisation» et, d'autre part, celui relatif à la construction d'une période

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contemporaine, spatialisant le temps, et sa dénomination en tant que 'modernité. avancée', 'surmodernité' ou 'post-modernité'. Enfin dans la dernière partie, Propositions, nous poserons analytiquement la question de la mobilité afin de répondre à nos interrogations de départ. Nous développerons quatre types de mobilité: sédentaire, micro-cosmique, incursive et kinétique ; ainsi que quatre figures les incarnant: le provincial, le citadin, le voyageur et le businessman. Sur cette base, nous comprendrons la mobilité en tant que 'phénomène social total', ce qui nous permettra d'entrevoir en quoi les phénomènes de mobilités peuvent nous éclairer pour la compréhension de la constitution du collectif en tant que tel, autrement dit, pour la compréhension de la manière dont un collectif construit sa co-présence spatiale et temporelle. Enfin, poursuivant la perspective, nous en viendrons à interroger les apports d'une approche spatio-temporelle en sociologie, en envisageant les pistes de théorisation qu'elle ouvre au départ d'observations contemporaines pour, ensuite, réfléchir aux implications qu'elle présente pour la démarche sociologique elle-même. Pour clore cette brève introduction nous voudrions mettre à I'honneur l'équipe qui nous a soutenu lors de l'élaboration de cet ouvrage. Nous pensons tout d'abord à Madame le Professeur Liliane Voyé et à Messieurs les Professeurs Albert Bastenier, Jean-Michel Berthelot, Jean-Pierre Hiernaux, Paul Ninane, Antonio Piaser, et Jean Remy. Qu'ils soient ici remerciés. Nous ne pouvons non plus écrire ces lignes sans évoquer la mémoire de feu le Professeur Paul Vercauteren, dont la disparition nous priva du bonheur d'échanges.

Notes de l'introduction
1 ce qui nous permet de relever le pléonasme de la formule 'mobilité spatiale'. 2 Encore faut-il cerner le type de rationalisation valorisée par ces acteurs. 3 Cette rentabilité est généralement mesurée en termes de temps 'gagné' ou de temps 'perdu' dans une logique professionnelle. 'Bison futé' ou 'Rapidus' présentent par ailleurs les départs en vacances les 'jours noirs' comme 'retardables'.
4 Notons cependant la parution en novembre 1996 de l'ouvrage Mobilités et Ancrages

- vers

un

nouveau mode de spatialisation (Hirschhorn, Berthelot), qui, par diverses contributions, cherche à aborder la question de la mobilité en l'intégrant aux particularités de la société contemporaine. 5 « ...l'objectivisme est alors un mode de rapport à l'objet sociologique tendant à lui donner a priori, du fait notamment d'une position extérieure méconnaissant les usages pratiques qui le constituent, une certaine fixité et homogénéité, comme une chose placée là devant soi.

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Inversement, la posture subjectiviste prendrait sur l'action les points de vue des sujets agissants. » (Corcuff, 1995, 12). 6 « Par structuralisme ou structuraliste, je veux dire qu'il existe, dans le monde social lui-même (...), des structures objectives indépendantes de la conscience et de la volonté des agents, qui sont capables d'orienter ou de contraindre leurs pratiques ou leurs représentations. » (Bourdieu, 1987, 147).

CHAPITRE I PROBLEMATISATION
Etant confrontés à la question de l'espace et à la question du temps, nous nous limitons souvent à les appréhender sous forme de substrats 'naturels' à l'action humaine. Nous posons par là l'espace et le temps comme deux catégories objectives permettant de décrire l'action. Ce faisant, notre analyse se contente de répéter les cadres de pensée que nous utilisons dans notre vie courante. Ainsi, nous fixerons un rendez-vous selon les 'coordonnées' du temps et de l'espace. Constatons cependant que celles-ci sont souvent constituées en référence à un temps 'universel' mesuré sur base de critères définis a priori et sur base d'une caractérisation de l'espace d'autant plus générale que notre interlocuteur a peu de familiarité avec celui-ci. Plus rarement, il nous arrive de 'personnifier' ces coordonnées en fonction de l'expérience que nous avons en commun avec notre interlocuteur: «nous nous retrouverons après la réunion, au petit restaurant où nous avons si bien mangé l'autre fois». Dans ce cadre, l'espace et le temps prennent un sens dans la relation 'intersubjective' entre les individus et se détachent d'un sens 'universalisé' - d'un temps ou d'un espace 'substrat'. Les sociologues s'intéressant à la perception du temps et de l'espace ont souvent utilisé l'expression de 'représentations de l'espace et du temps'. Cet usage langagier n'est pas dénué d'ambiguïtés. D'une part il veut signifier que temps et espace n'existent qu'au travers de leurs représentations, d'autre part, il laisse. supposer l'existence d'un temps ou d'un espace 'réels' qui seraient perçus différemment par les groupes sociaux et les individus au travers de grilles culturelles qui leur sont propres. Cette approche infère une 'nature' du temps et de l'espace que chaque culture reproduit ou trahit plus ou moins bien. L'analyse sociologique ayant pour objectif, selon Durkheim, 'd'expliquer le social par le social', cette naturalisation implicite de l'objet d'étude conduit rapidement, en sociologie, à une impasse. 15

1. Perspective
Dans «Les formes élémentaires de la vie religieuse» (Durkheim, 1912), en revisitant les propositions kantiennes (Kant, 1783), Emile Durkheim conçoit le temps et l'espace comme deux «catégories de l'entendement socialement produites ». Cette perspective permet de rejeter l'objectivité de l'espace et du temps, au profit de l'appréhension de leur construction au travers de cadres de perceptions produits socialement. Cependant, une conception essentiellement sociale de l'espace et du temps risque de détourner l'attention de la participation de l'individu à la constitution 'd'une nature intersubjective de l'espace et du temps', comme aurait pu le dire Schutz (Schutz, Luckmann, 1974). Ainsi, espace et temps doivent être appréhendés par le sociologue comme des constructions sociales. Ceci ne signifie pas que le sociologue doit verser dans un relativisme absolu, niant l'évidence de son vieillissement en tant qu'individu et l'évidence de sa présence dans un environnement matériel - soit l'existence du temps et de l'espace -, mais que cette question de la nature des choses n'est pas pertinente de son point de vue. Il ne s'agit pas ici d'une prétention sociologique constructiviste, à la négation d'une 'nature des choses', mais plutôt d'une précaution sociologique visant à limiter l'étude à ce que sa démarche - et a fortiori ses outils - lui permettent d'appréhender. Si, dans notre perspective, nous rejetons la question de 'la nature des choses', il n'en est pas de même de la question de 'la réalité', que nous comprenons comme « toujours déjà constituée symboliquement. Il implique de ne pas penser la constitution de notre réalité en référence à une réalité qui serait objective mais dans la dynamique culturelle qui la constitue comme réalité.» (Wallemacq, 1989,46). Il ne s'agit donc pas de faire appel à un substrat par rapport auquel nous devrions élucider les divers 'rapports' au temps et à l'espace présents dans diverses sous-cultures et reproduisant plus ou moins bien ce substrat. Au contraire, il s'agit de se dire 'que le monde est cela que nous percevons' (Merleau-Ponty, 1945) et donc d'étudier la manière dont les individus construisent leurs 'espaces' et leurs 'temps']. Ainsi, il nous faut comprendre la manière dont le temps et l'espace prennent sens pour les individus, c'est-à-dire la manière dont leurs réalités se constituent opérationnellement au travers du « processus de réalisation» (Wallemacq, 1989).

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Afin d'éclairer cette problématique, nous visiterons tout d'abord les concepts d'espace et de temps en vue de comprendre les relations qu'ils entretiennent entre eux. Nous nous intéresserons ensuite à la construction des réalités spatiales et temporelles en tant que telles par l'entremise de la notion de forme.

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2. Appréhender sociologiquement l'espace et le temps
2.1. La perception du temps et de l'espace
En ce qui concerne la perception de l'espace et du temps, l'analyste ne peut être que surpris de constater à quel point le temps est exprimé au travers de métaphores spatiales, et l'espace, après analyse, en référence au temps.

2.1.1. Le temps: entre durée et changement2
Si nous partons du postulat que nous percevons du temps, soit que le temps existe à notre conscience, nous posons en même temps l'existence d'une durée. En ce sens, nous rejoignons la pensée kantienne:
« La seule méthode utilisable par un sociologue se fonde sur un a priori Kantien: c'est dans la durée, et non seulement dans l'espace, que se laissent percevoir les êtres, les objets, les phénomènes3. Ainsi le temps laisse-t-il se manifester des formes sans que la présence de celles-ci n'indique en rien ce qui en est à l'origine. Ces aspects du temps sont bien une donnée immédiate de la conscience, une donnée élémentaire. » (Gras, 1984, p.l 04)

La durée peut être définie comme un 'espace de temps que dure quelque chose'. Autrement dit, comme le précise Wallemacq, nous sommes amenés à supposer un quelque chose que l'on peut diviser - l'éternité du Temps comme durée originaire4 - parce que nos analyses partent habituellement de divisions culturelles en terme de durées.
« Cette durée originaire (ou à l'inverse cet agrégat originaire) n'est pas un en-soi, c'est en quelque sorte le résultat de nos façons de penser: nous sommes intellectuellement conduis dès lors que l'on parle de division à poser un même, cela même qui est divisé et réciproquement. » (Wallemacq, 1989, 28)

Cette durée ne peut prendre réalité pour nous que si nous y percevons une/des discontinuité(s), c'est-à-dire si nous parvenons à différencier diverses durées. Cette différenciation se réalise en attribuant du sens à chacune d'elles, c'est-àdire en attribuant un contenu symbolique et pratique à chacune des périodes de temps identifiées par notre perception. Nous rejoignons ici 'les penseurs du temps' pour qui:
« La durée ne se perçoit que par rapport à une autre durée. » (Gras, 1984, Ill)

Percevoir les êtres, les objets, les phénomènes, c'est également percevoir leur succession, leur apparition, leur disparition. C'est attribuer, au travers de notre perception, de la fluidité au temps; fluidité qui s'inscrit dans la succession, dans 18

l'instantanéité ou la permanence suivant l'échelle de temps sélectionnée. Dans une vision linéaire du temps5, c'est percevoir l'irréversibilité6 de la succession des phénomènes, 'l'ineffaçabilité' de cette succession d'événements. Saisir le fluide, c'est l'arrêter, c'est marquer des 'objets' 'saisissables'; c'est arrêter le flux du ruisseau afin de percevoir ce qu'est l'eau. Mais le flux du temps ne peut être arrêté que par la construction de «durées». Ainsi, nous parlerons d'instantanéité pour évoquer une durée éphémère ou de permanence pour évoquer une durée qui semblerait éternelle. Ces durées sont toujours choisies a priori, en fonction d'un sens que nous leur attribuons sur base de la présence ou non d'événements significatifs ou de successions d'événements particuliers. Si nous les percevons comme constitutifs d'un 'tout', nous parlerons de périodes. Si nous voulons insister sur la succession, la notion de rythme devient dès lors essentielle, car elle permet d'intégrer une perspective dynamique dans la définition des périodes. Selon Gurvitch:
« Le rythme est une accentuation des durées et des intervalles, un équilibre recherché entre la continuité et la discontinuité dans les temps» (Gurvitch, 1963, 372)

Cette notion permet à la fois de prendre en compte la temporalité, la succession et la périodicité, la durée, le changement et la récurrence. Deux acceptions du rythme social peuvent être avancées au départ des propositions de Mercure (1979, 268). Dans le premier cas, l'accent est placé sur l'ordre de succession des actions. Le rythme est perçu dans une temporalité définie a priori (un an, une semaine,...) au sein de laquelle vont se distinguer des activités, des événements, qui se succèdent. L'analyste met alors l'accent sur les régularités et ,les récurrences de la vie sociale, il indique un cycle où la durée elle-même se perpétue dans l'éternité (pour l'analyste, un an reste toujours un an, un jour reste toujours un jour,...). Nous parlerons ainsi du rythme de l'année académique en évoquant la succession des quadrimestres au cours de l'année. Le second cas insiste sur la discontinuité. Le rythme est perçu dans ce cas au travers de la vitesse de succession des activités. Cette dernière peut être perçue de deux manières. Tout d'abord au travers de la durée nécessaire à la réalisation d'une action ou d'un événement. Ce qui permet de relever qu'il y a changement de rythme est une comparaison entre deux durées nécessaires à la réalisation d'activités ou d'événements identiques. Les activités et événements analysés restent stables (ils sont perçus comme permanents dans la durée implicite qui sert de cadre à l'analyse) dans cette définition du rythme. Ainsi parlerons-nous 19

du 'rythme de travail à la chaîne'7. La vitesse de succession des activités peut ensuite être perçue en tant que fréquence de succession d'événements, qu'ils soient récurrents ou différents.8 Les activités et événements apparaissent ici dans leur caractère instantané (ils sont perçus comme éphémères dans la dynamique implicite qui sert de cadre à l'analyse). Ces deux manières de percevoir le rythme fondées sur la rapidité de succession des événements ou des actions sont les deux faces indissociables d'un même rapport entre la durée d'une action et le changement d'activité, chacun des deux points de vue insistant sur l'une des composantes de la relation. Mais, le sens9 lui-même n'existe que dans la durée et que dans le changement. Le changement permet de différencier, de percevoir ce qui paraissait évident, éternel. La durée permet de prendre conscience d'un événement ou d'une chose, de le rendre signifiant.

2.1.2. L'espace:

entre espaces et étendue spatiale

Nous référant dans cette partie, par souci de clarté, à 'l'espace qualifié de matériel', nous pourrions dire que par son corps, 1'homme est nécessairement dans l'espace. Pour plagier les spécialistes de la communication, nous dirions que' I'homme ne peut pas ne pas être dans l'espace' . La question de la matérialité, soulevée ici, n'est pas en soi de l'ordre de la sociologie, puisqu'elle est non sociale par essence. La question de la perception de cette matérialitéIO (y compris en tant que contrainte ressentie) constitue par contre une question proprement sociologique, puisque cette perception se constitue au travers de l'action sociale. Il ne faut cependant pas assimiler l'étendue spatiale avec les espaces délimités socialement. L'étendue spatiale, dans son acception générique, est, pour reprendre les mots de Gurvitch, '...une coordination ou un décalage des points juxtaposés, extensibles et réversibles qui coexistent simultanément' (Gurvitch, 1964, 85). De là, distinguons espaces et étendue spatiale. Les espaces relèvent des perceptions particulières d'individus ou de groupes sociaux socialement situés qui les délimitent. Pour sa part, l'étendue spatiale englobe tous les espaces, elle est ultime. Elle exprime l'Espace abstrait. L'étendue spatiale est unique avant]] toute perception. Toute autre conception supposerait l'existence de plusieurs mondes visibles et invisibles. La diversité des espaces dans lesquels nous évoluons, ne peut donc plus être considérée que comme la résultante de nos perceptions variées de l'étendue spatiale. 20

« ...les genres des étendues (des espaces)12(...) sont inséparables de leurs perceptions; et cela qu'il s'agisse des étendues sociales (espaces sociaux) ou, tout simplement, des étendues (espaces)du monde extérieur. Dans les deux cas, les étendues (espaces) diversifiées ne sont que des voies conduisant à l'étendue rée]]e unique.» (Gurvitch, 1964, 85)

Ces espaces sont inhérents à nos actions, aux appareils organisés, aux symboles et aux modèles auxquels nous faisons référence, ainsi que bien entendu aux éléments d'ordre structurel au sein desquels nous évoluons. De ce fait, l'étendue spatiale, unique, est de l'ordre de l'inappréhendable, puisque toute tentative d'appréhension de sa totalité met en œuvre, dans le même mouvement, une perception particulière la constituant comme espace parmi d'autres. Autrement dit, à l'inverse de l'étendue spatiale, les perceptions particulières - les espaces délimités - demeurent appréhendables. Si l'étendue spatiale relève d'une' coexistence simultanée de points juxtaposés' , la perception des espaces repose alors sur la perception de durées dans lesquelles la simultanéité apparaît permanente. L'homme agissant dans l'espace, les espaces s'imposent dès lors à notre perception, comme socles 'permanents' de nos actions. La 'permanence' spatiale est cependant relative à une durée, or celle-ci n'est que construction et reconstruction 'd'un espace de temps' permettant 'd'arrêter le temps', de saisir le flux. Dès lors, au travers du changement, comment les espaces peuvent-ils se constituer à notre perception? Ledrut répond à cette question en concevant la constitution de l'espace au travers de l'action - de l'existence -. Selon lui, si l'on convient d'un espace inhérent à toute action humaine, la question du sens de l'espace, de son fondement, devient primordiale.
« L'Espace prend place dans la dialectique de l'existence humaine et il y joue son rôle propre. (...) Il est question seulement, et autrement, des conditions d'auto-constitution de l'action humaine à l'intérieur d'une dialectique primordiale qui domine et dirige toute les autres dialectiques, plus singulières et historiques celles-là. » (Ledrut, 1986, 137)

L'espace n'est pas chose, il est d'abord expression. Non pas expression d'un 'social' qui lui serait antérieur, mais expression de la dialectique de l'existence 13liant les deux pôles action et passion.
« L'existence humaine (ou l'action) est tout à la fois finie ou infinie: elle a des limites à chaque instant (même si ces limites sont provisoires) et elle est ouverte au champ des possibles. L'Espace n'est que l'expression de cette dualité.» (Ledrut, 1986,137)

L'action est le fait d'un acteur qui vise à transformer l'état des choses par des mouvements réels. La passion relève du sens des mouvements, l'acteur a un but conscient ou inconscient, qu'il se représente d'une manière ou d'une autre. 21

« Si il Y a sens et but c'est que l'action est négation du donné, dépassement de l'état des choses. Agir - ou exister - c'est désirer, projeter, aller au delà du donné... même lorsqu'il n'est question que d'accepter l'état des choses. (...) c'est cela donner forme (former ou transformer). » (Ledrut, 1986, 144)

Ainsi, l'existence ne peut se dérouler que dans l'étendue spatiale: l'existence se réalise dans les espaces. Inversement les espaces se constituent au travers de l'existence: les espaces sont existence. L'-espace' en soi' n'existe donc pas à notre perception. Les espaces n'existent qu'au travers de la dialectique de l'existence. Si l'idée d'espace - d'étendue spatiale - est intellectuellement concevable, elle n'en est pas pour autant appréhendable. On retrouve ici les éléments du processus de réalisation de Wallemacq : l'étendue spatiale est toujours déjà là et toujours déjà en train d'être constituée en espaces par l'action. L'inertie des espaces marque la contrainte de l'action en train de s'effectuer mais qui produit à travers elle de nouveaux espaces.
« A chaque instant l'Espace nous oblige à tenir compte de la limite qui s'impose pour un temps. La 1imite d'un espace propre à un temps est celle d'un niveau opératoire et d'une culture. » (Ledrut, 1986, 141)

La limite d'un espace ne se comprend donc qu'au travers du mode de spatialisation en œuvre. Les espaces, dans leurs formes historiques, ne sont que l'expression des rapports entre liberté et nécessité, entre passion et action.

2.1.3. Synthèse
Notre capacité à penser le temps et l'espace adopte nécessairement des postures spatiales et temporelles. Spatiales, lorsque nous parlons de plages de temps, de durées (pouvant exprimer la permanence au sein de limites, ou l'éphémérité par l'instant), ou lorsque nous évoquons des espaces délimités; temporelles, lorsque nous tentons d'exprimer le flux, la dynamique de succession des durées qui nous laissent supposer l'existence d'un temps 'pur', infini, ou lorsque nous comprenons la dynamique de constitution ou d'obsolescence d'espaces dans la dialectique de l'existence. Nous en sommes donc réduits à comprendre les catégories «temps» et «espaces» à l'intérieur d'elles-mêmes: espace et temps sont toujours déjà là, même quand il s'agit de les penser. Tant le temps que l'espace peuvent être appréhendés au travers des différenciations et des discontinuités qui instaurent des durées - aux sources de notre conception de l'étendue temporelle - et des espaces - qui nous permettent de concevoir l'étendue spatiale -. Il nous faut à présent comprendre comment ces durées et ces espaces sont constitués en tant que réalités. 22

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