Les errements agnostiques de mon dernier ami

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Qui mieux qu’un ours pour comprendre le monde qui nous entoure ? On en douterait. Et pourtant !

Un jeune homme perdu dans sa vie et dans sa tête fait la rencontre d’un ours. Il entame alors un parcours initiatique qui le laissera perplexe quant à sa véritable place et l’impossibilité de définir un système de pensée cohérent et solide, quelque combat que l'on puisse mener.


Laissez-vous surprendre par cette fable-essai teintée d’humour noir.


Volton Fishta est né à Tirana en Albanie en 1968. Il est diplômé en philologie et habite Paris depuis plus de vingt ans.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782954591605
Nombre de pages : 76
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PREM)ER JOUR J’avais un mal de chien à m’endormir malgré la grande fatigue et l’heure très avancée de la nuit. D’ailleurs plus l’heure avançait, plus je m’impatientais, et plus le sommeil me fuyait. L’idée que je devais bientôt me réveiller à peu près en état de marche pour affronter une journée de travail n’arrangeait rien à l’inquiétude. Je me tournais et retournais pour trouver une position confortable, puis me grattais les pieds et les coudes et derrière le dos, ce qui m’obligeait à changer complètement de position et tout reprendre depuis le début. Dès que je commençais à trouver un certain calme, je me mettais à respirer en une espèce de séance de relaxation, ce qui se révélait plutôt stressant ; puis j’essayais de faire le vide dans mon esprit, ce qui me faisait prendre conscience des milliers d’images et idées qui défilaient dans ma tête comme dans un bazar oriental. Le calme finissait à force par arriver et je m’apprêtais à me laisser submerger par de doux rêves quand un courant interne abrupt et violent me secouait venant balayer tous ces efforts et m’obligeait à tout reprendre depuis le début entre supplications et insultes. Finalement, le cerveau complètement éreinté se résigna à éteindre la lumière et un sommeil perturbé m’emporta. Des rêves
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dépourvus de sens surgissaient, parfois enchaînés parfois imbriqués. * * * Ce devait être au petit matin quand j’entendis des bruits de casseroles et de verres provenant de la cuisine. Très irrité par cette interruption précoce d’un sommeil déjà écorché, je me levai pour m’expliquer avec celui qui faisait ce boucan à cette heure indécente. À la porte de la cuisine j’aperçus ma grand‐mère qui s’affairait entre les casseroles et les assiettes. Je ne tardai pas à réaliser l’énormité de cet énième rêve que j’étais en train de faire alors que ma pauvre grand‐mère avait quitté ce monde l’année dernière. Alors j’essayai de prolonger un tant soit peu la nuit en attendant si possible d’être réveillé par la sonnerie. Mais un autre réveil intempestif m’arracha du lit et je bondis vraiment en colère, cherchant d’humeur douteuse le responsable. Le soleil devait sûrement se lever, on voyait la façon de répandre sa lumière qui se moquait de moi à travers les rideaux. Ensuite ce fut le tour des oiseaux, et leurs chants mélodieux qui faillirent me fâcher définitivement avec cette journée. * * * Pendant que je sortais progressivement de l’état chaotique, j’entendis des voix joyeuses à l’extérieur. Des gens discutaient jovialement, des fois ils rigolaient, leur souffle ne laissait échapper aucune fausse note, au point que cette normalité paraissait mal placée dans l’ensemble du décor. )ntrigué, je
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m’approchai de la fenêtre du balcon pour voir qui étaient ces gens à ce point matinaux. Je fus stupéfait du spectacle. Je sortis au balcon et me penchai sur la bordure pour mieux contourner le phénomène. À la cour juste en dessous une famille remarquable était en train de prendre son petit‐déjeuner autour d’une table blanche posée sur l’herbe encore humide de rosée. Ma curiosité n’en finissait pas. Je me penchai davantage au point de ne plus être en sécurité. À ma gauche la mer commençait à clignoter ses reflets bleu argent, sortant elle aussi doucement du sommeil. Je ne me sentais plus aussi irrité. Je me remis à examiner la famille qui déjeunait paisiblement. )l y avait deux personnes assez âgées aux têtes grisâtres respectables qui devaient être les parents. Deux garçons déjà adultes en costume tout aussi respectables siégeaient aux côtés. Enfin, au bout de la table, une fillette qui paraissait avoir du mal à supporter l’interminable adolescence. Elle était la seule à porter un vêtement pas conventionnel, une robe rouge sans manches. Ce fut elle qui m’aperçut la première et qui m’accorda une curiosité non moindre que la mienne. Elle rayonnait d’une fraîcheur et gaîté qui la rendaient forcément belle, d’autant plus qu’elle n’en était pas encore consciente. Elle ne tenait pas en place, n’arrêtait pas de sursauter pour attraper tout ce qui se trouvait sur la table, grignotant comme un écureuil. Ses yeux renvoyaient un éclat derrière lequel il était difficile de deviner s’ils étaient bleus ou gris ou pers. Ses regards finirent par attirer l’attention de la famille, et le reste des têtes se tourna vers moi. Je fis une esquisse de salut légèrement embarrassé. Mais la famille parut bien plus embarrassée que moi. Leurs gestes devinrent plus contrôlés,
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leurs voix plus basses comme s’ils venaient de se rendre compte de l’anormalité de leur situation. De surcroît, la fille me regardait carrément dans les yeux, on dirait prête à s’envoler vers mon balcon. La mère ne put se retenir davantage : — Rozanka ! lança‐t‐elle un cri. Mange correctement s’il te plaît ! La fille se concentra pendant quelques instants sur son bol de céréales massacrées, mais sa curiosité ne tarda pas à prendre le dessus. Elle releva les yeux et cette fois‐ci elle me souriait ouvertement. J’étais emparé d’une joie sans raison. Je lui rendis le sourire comme un miroir. Cela mit la famille en panique. Les deux frères ne cachaient pas leur hostilité, les vieux n’arrêtaient pas d’adresser des signes à leur fille. La mère eut un geste brusque pour tenter de lui empêcher une main furtive qui allait me saluer. Mais il ne lui vint pas à l’idée de lui fermer la bouche qui s’ouvrit allègrement en s’adressant à moi : — Ça va ? Ça en était trop. Le père, paré d’un air inquisitoire, prit la parole : — Rozanka ! Ceci devient insupportable ! Présente des excuses immédiatement ! La fille se leva de façon tout à fait naturelle, se dirigea vers moi et s’arrêta juste en dessous. — Monsieur, veuillez accepter mes excuses. Je voulais seulement vous dire bonjour. J’étais bêtement rempli de joie. — Mademoiselle, lui répondis‐je comme ensorcelé, vous êtes magnifique. Ainsi nos sourires se levèrent au ciel comme deux cerfs‐volants au fil perdu…
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