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Les étudiants africains en France (1950-1965)

De
336 pages
Au début des années 1950, les étudiants des colonies françaises d'Afrique arrivent en masse en métropole pour poursuivre leur cursus scolaire et universitaire. Dès 1950, ces étudiants africains s'organisent en associations, en une Fédération des Etudiants d'Afrique noire en France (FEANF), et revendiquent l'Indépendance de l'Afrique. Pour le gouvernement français, ce sont des trouble-fête autant que des alliés potentiels dans le contexte de la décolonisation. Ils deviendront, avec les indépendances, une monnaie diplomatique entre la France et les Etatsnsion.
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LES ÉTUDIANTS AFRICAINS EN FRANCE

Pour son élaboration, cet ouvrage a bénéficié du soutien du GERAS, de l'IUF, du CIES et de l'URA CNRS tOtO

@L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-73R4-62R8-X

Fabienne

Guimont

LES ÉTUDIANTS AFRICAINS EN FRANCE
1950-1965

Préface d'Odile Goerg

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Jne 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA 1I2Y lK9

Collection Études Africaines

Déjà parus

Alfred BOSCH, Nelson Mandela - Le dernier titan. Ambroise KOM, Éducation et démocratie en Afrique - Le temps des illusions. ATANGANA, Éducation scolaire au Cameroun. Claude RAYNAUD, Sociétés d'Afrique et Sida. Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire. Fweley DIANGITUKWA, Qui gouverne le Zaïre? La république des copains. Essai. Fabien EBOUSSI BOULAGA, La Démocratie de transit au Cameroun. Jean-Pierre LACHAUD, Les Femmes et le marché du travail urbain en Afrique subsaharienne. Olivier MEUNIER, Dynamique de l'enseignement islamique au Niger. Olivier MEUNIER, Les Routes de l'Islam. Anthropologie politique de l'islamisation de l'Afrique de l'Ouest en général et du pays Hawsa en particulier, du VIIIè au XIXè siècle.

REMERCIEMENTS

Merci à Odile Goerg pour ses précieux conseils, Noël Gueunier pour ses relectures, Suzanne Somogyi-Dupuis et Nicolas Georges pour m'avoir facilité l'accès aux archives, au Père Beeckmans pour son cliché photographique. Merci à Jean-Luc Pinol et à Denis Menjot pour la mise à disposition du matériel informatique de l'URA CNRS 1010. Merci au GERAS, à l'IUF, au CIES et à Suzanne Somogyi-Dupuis pour leur soutien financier. Merci à Arnaud, dit l'ange de l'informatique, famille. à Stéphane et à ma

Ce mémoire ne serait pas devenu un livre sans le savoir - faire de Yannick Laurent pour la conception/mise en page et de Maxime Dondon pour la cartographie.

Conception, mise en page, couverture: Yannick Laurent, Maxime Dondon Cartographie: Maxime Dondon Photo: Vivant Univers - photos - service - Ch.de Dinant,111- B - 5000Namur- Belgium

PRÉFACE
Alors que les bourses d'études supérieures offertes aux Africains se raréfient, qu'elles soient nationales ou attribuées par des instances étrangères, et que le contrôle des flux migratoires s'intensifie, qui se rappelle le temps où les étudiants africains étaient au centre des enjeux politiques internationaux? De Moscou à Paris, d'Europe aux Etats-Unis, les étudiants des colonies en cours d'émancipation étaient convoités, entre l'Ouest et l'Est, entre la World Assembly of Youth (WAY) et la Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique (FMJD). Prônant l'assimilation culturelle, par le biais des multiples écoles primaires villageoises, la colonisation française se singularisa en revanche par un retard dans les structures d'enseignement secondaire et supérieur. Jusqu'aux lendemains de la deuxième guerre mondiale rares encore étaient les lycées, inexistants les établissements universitaires. Préparer l'indépendance supposait pourtant la formatioE de cadres techniques et administratifs en quantité et qualité supérieures à ce qu'exigeaient les seules structures coloniales. Le contrôle des études des colonisés en voie d'émancipation passait pour une garantie future de loyauté envers l'ancienne puissance coloniale. En faisant venir des étudiants en France, des réseaux technologiques se constituaient et un savoir se perpétuait: la continuité politique serait ainsi assurée et les élites gouvernementales conciliées. En regard de la population des colonies d'Afrique et de Madagascar, les lycéens et les étudiants qui gagnèrent la métropole ne représentaient qu'une poignée de leur classe d'âge. La progression est cependant nette: environ 2000 en 1949-1950, le double en 19521953, dont un tiers de boursiers, et 8000 à la veille des indépendances, dont 17% de filles. Au-delà du nombre, c'est leur activisme et leur militantisme qui sont manifestes. Pour lutter contre l'isolement en métropole, les étudiants se regroupèrent en associations selon leur territoire d'origine mais ils surent également dépasser les frontières coloniales soit pour contribuer activement aux mouvements pour l'indépendanœ selon diverses tendances politiques, soit pour défendre des intérêts corporatistes. C'est dans ce contexte

Préface

que la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire de France (FEANF) s'affirma en 1950 comme le pôle revendicatif étudiant alors que le Rassemblement Démocratique Africain venait de se désapparenter du P.C.F. En optant bien souvent pour des idées plus radicales que leurs aînés, les étudiants s'opposèrent aux autorités françaises, relayées après les indépendances par leurs gouvernements nationaux. De même qu'elles avaient contesté le pouvoir colonial, les organisations estudiantines continuèrent à dénoncer la monopolisation du pouvoir par un petit groupe et la perpétuation des privilèges d'une minorité, fût-elle africaine, au détriment de la masse des paysans. Les étudiants formés par la France ne constituèrent en effet pas forcément les nouvelles classes dirigeantes, d'autant qu'à partir du milieu des années 1960, une succession de coups d'Etat porta au pouvoir les militaires dans divers pays. S'institua alors une collaboration entre l'ancien colonisateur et les nouveaux pouvoirs en place dans la lutte contre les opposants qui furent bien souvent expulsés de France. Certains étudiants, attirés par les idées socialistes, partirent alors poursuivre leurs études à Moscou. Malgré la dimension politique et culturelle du sujet et ses résonnances jusqu'à nos jours, les étudiants africains n'avaient fait l'objet pour l'instant que d'études partisanes ou de témoignages partiels. Grâce à l'exploitation de sources peu accessibles auparavant, essentiellement les fonds de l'Office de Coopération et d'Accueil Universitaire (OCAU), Fabienne Guimont met en évidence les profondes mutations de la politique appliquée aux étudiants africains en France. Elle analyse avec précision les filières éducatives attractives, la gestion des étudiants par l'administration française. Celle-ci conserva la haute main sur les étudiants africains au-delà des affirmations de concertation. La francisation des bourses lui donnait un droit de regard non seulement sur les cursus mais aussi sur la localisation des étudiants, visant un équilibre entre Paris et la province, ou leur quotidien par le biais des résidences étudiantes. La volonté de contrôle fut cependant parfois contournée par ceux qu'elle visait. C'est ainsi que le pavillon de la France d'Outre-Mer, appelé par la suite Maison Française des Etats et Pays d'Outre-Mer puis maison de l'Afrique, construite dans le cadre de la cité internationale à Paris, devint un foyer de solidarité, de réjouissances mais aussi de militantisme et de contestation contre les vœux de l'administration.

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Préface

Cette étude fouillée renouvelle l'approche d'un groupe aux contours divers, du Sénégal au Cameroun, de Madagascar au Bénin mais aussi de Bordeaux à Caen ou Montpellier. Il faut souhaiter qu'elle soit prolongée dans le temps et dans l'espace, tant les étudiants constituent des éléments moteurs des transformations politiques actuelles en Afrique.

Odile GOERG

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INTRODUCTION
L'étude de la jeunesse africaine a fait l'objet de livres récents: Les jeunes en Afrique de Hélène d' Almeida-Topor, Catherine Coquery- Vidrovitch et Odile Goerg; Le mouvement associatif des jeunes en Afrique noire francophone au xxème siècle de Hélène d' Almeida-Topor et Odile Goerg ou Le rôle des mouvements d'étudiants africains dans l'évolution politique et sociale de l'Afrique de 1900 à 1975. Cependant, ce nouveau champ de recherche ne s'est pas focalisé sur la jeunesse africaine venue étudier en France durant la période 1950-1965. Les étudiants africains en métropole ont pourtant joué un rôle déterminant, à double titre: en tant qu'observateurs souvent critiques de la situation coloniale, et en tant qu'acteurs du processus de décolonisation. De nouvelles archives mises au jour ont complété les sources partielles et partiales à disposition jusqu'alors. Le sujet a ainsi été sérieusement approfondi. Les historiens ont apporté un éclairage sur la décolonisation, sur les organisations de jeunesse ou sur le rôle de l'élite en général dans son rapport au politique. Des étudiants africains ont eux-mêmes contribué à alimenter cette étude. Charles Diané et Sékou Traoré, étudiants dans les années 1950, ont récemment témoigné du militantisme de leur génération dans des livres-documents. L'histoire de la FEANF (Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France) en est largement tributaire, les archives de l'association étudiante n'ayant pas été conservées. Les enquêtes sociologiques d'étudiants comme J. P. N'Diaye et D. Danckwortt ont aussi servi à cette étude. D'autres étudiants, comme Bernard B. Dadié, Aké Loba, Camara Laye et Cheikh Hamidou Kane, ont fait part de leur expérience en France dans des romans autobiographiques. Les publications, tant du côté des étudiants (avec la revue Présence africaine) que du côté des autorités coloniales françaises (avec La Nouvelle Revue Française d'Outre-Mer par exemple) ont été des sources importantes. Les pistes offertes restaient à la fois diverses et parcellaires. Aucune étude historique n'avait été centrée sur les étudiants africains en France, de façon globale, c'est-à-dire sur leur organisation matérielle, scolaire et politique.

Les étudiants africains en France (1950-1965)

Un concours de circonstances a permis de combler les lacunes de ces sources. D'une part, une note infrapaginale mentionnait l'existence d'un Office des Etudiants d'Outre-Mer (OEOM) devenu ensuite l'Office de Coopération et d'Accueil Universitaire (OCAU)I. D'autre part, l'ambassade du Burkina Faso m'indiquait que le Centre International des Etudiants et Stagiaires (CIES) avait pris la relève de l'OCAU. Le CIES était alors susceptible de conserver les archives de l'Office. Elles étaient effectivement là: une nouvelle piste d'investigation s'ouvrait. Le moment d'ouvrir ce fonds d'archives était en outre opportun, ce qui en a facilité l'accès. A la suite d'un conflit de compétences entre le CIES et le ministère de la Coopération, ces archives étaient stockées, depuis la fermeture de l'OCAU, au siège et aux frais du CIES. Celui-ci avait repris également une partie du personnel de l'Office au début des années 1980. Ces archives, non répertoriées et non classées, contenaient des documents datés de 1955 à 1984. Le délégué culturel chargé des archives au ministère de la Coopération reprenait les archives d;: l'OCAU à condition qu'elles soient préalablement inventoriées. J'ai donc eu l'autorisation des deux parties de faire des recherches sur les documents datés de 1955 à 1965 (prescription de trente ans). En contrepartie, j'étais chargée de faire l'inventaire du contenu des dossiers2. Les sources historiques sur la jeunesse africaine étaient ainsi renouvelées. Ce fonds d'archives était intéressant en lui-même car il n'avait jamais été ouvert. TI apportait des informations de nature variée pour l'étude spécifique de l'administration des étudiants africains et malgaches par la France. Avec d'une part, des documents administratifs: les textes statutaires de l'OEOM et de l'OCAU, les conventions passées avec les Etats africains, les notes directoriales, celles émanant des Renseignements généraux, la correspondance avec les ambassades et le ministère de la Coopération, ainsi que les comptes rendus de conseils d'administration. D'autre part, le fonds contenait des documents statistiques de l'OCAU permettant une
1. Ch. DIANE, La FEANF et les grundes heures du mouvement syndical étudiant noir, Afrique contemporaine, 1990, p.56. 2. Quatre-vingt un cartons ont ainsi été rendus au ministère de la Coopération et déposés aux Archives nationales. Pour ma recherche, j'ai utilisé les cartons 10, Il, 15, 16, 17, 18, 19, 21, 45, 49, 6] et 81.

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Introduction

approche quantitative de la population des étudiants africains en France. Enfin, des journaux d'étudiants africains avaient été conservés. Pas de séries complètes, mais quelques exemplaires du journal L'Etudiant d'Afrique noire (organe de la FEANF) et quelques bulletins, de 1964 et 1965, comme l'Etudiant Guinéen, l'Etudiant du Kamerun, la Voix des Etudiants Dahoméens ou l'Etudiant Malien, échos nationaux du journal de la Fédération. Ils ont donné un aperçu des différentes tendances exprimées au sein de la population étudiante africaine et de l'état de son organisation. D'autres tendances idéologiques et politiques des étudiants africains ont pu être esquissées avec des publications comme Le Pilon, Tarn-Tarn et Vivante Afrique. Les motions ou les comptes rendus de quelques congrès, notamment ceux de la FEANF, de l'UNEK (Union Nationale des Etudiants du Kamerun) et de l'AESMF (Association des Etudiants et Stagiaires Maliens en France), ont complété les informations fournies par les journaux étudiants. On ne peut cependant pas prétendre avoir tracé l'histoire des idées politiques des étudiants africains en France, de façon précise. En revanche, la politique à l'égard des étudiants africains que la France a menée, alors qu'elle se retirait de l'Afrique, a été mise en évidence. Les étudiants africains en France concernés par la recherche sont donc les ressortissants des territoires colonisés par la France ou dont elle a eu la tutelle puis ceux des Etats indépendants issus de ces territoires: la Côte-d'Ivoire, le Dahomey, la Haute Volta, le Mali, le Niger, le Sénégal, la Guinée et la Mauritanie, ex-territoires de l'AOF ; la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, le Tchad, ex-territoires de l'AEF ; Madagascar; le Togo et le Cameroun. Ces ressortissants sont désignés le plus souvent par le terme d'étudiants africains, qui inclut les étudiants malgaches. D'autres désignations comme" étudiants coloniaux ", "étudiants d'outremer" sont utilisées en fonction de la terminologie des sources. Ces expressions attirent l'attention sUr la dépendance des étudiants vis-àvis de la métropole alors que l'emploi d' "étudiants noirs" et " étudiants africains" fait davantage référence à leur organisation en communauté. Cette population d'étudiants africains se compose des élèves du secondaire et des étudiants du supérieur. Les stagiaires de l'Institut des Hautes Etudes d'Outre-Mer ne sont pas pris en compte.

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Les étudiants africains en France (1950-1965)

Ces étudiants africains des années 50-60 n'étaient pas des pionniers en Francel. Trente ans auparavant, des étudiants africains avaient déjà posé le pied au " quartier latin ". Léopold Sédar Senghor y était devenu le "premier agrégé d'Afrique noire" et y avait rencontré l'Antillais Aimé Césaire, animateur de la revue l'Etudiant noir. Tous deux avaient été des chantres de la négritude2. Pour les étudiants noirs d'alors, Paris avait été le creuset des influences africaine, antillaise et noire-américaine. Les années 30 avaient été aussi celles du jazz, des surréalistes et de l'art nègre. L'éditorial du premier numéro de La Revue du monde noir3 de novembre 1931 avait ainsi formulé son ambition et ce qui soudait cette communauté d'étudiants noirs:
Créer entre les Noirs du monde entier, sans distinction de nationalité, un lien intellectuel et moral qui leur permette de se mieux connaître, de s'aimer fraternellement, de défendre plus efficacement
leurs intérêts collectifs et d'illustrer leur Race

(...)

Par ce moyen,

la

Race noire contribuera avec l'élite des autres Races et tous ceux qui ont reçu la lumière du vrai, du beau et du bien, au perfectionnement matériel, intellectuel et moral de J'humanité.

On mesure le chemin parcouru lorsqu'on compare ce credo pannègre des étudiants noirs des années 30 avec l'engagement des étudiants africains des années 50 dans la lutte anti-coloniale pétrie de pan-africanisme. Les étudiants noirs s'étaient affirmés comme " l'élite intellectuelle de la Race noire". Les étudiants africains, eux, voulaient faire prendre conscience aux masses populaires de leur condition de colonisés. Frantz Fanon écrivait ainsi: "On peut parler de tout, mais quand on décide de parler de cette chose unique dans la vie d'un homme qui représente le fait d'ouvrir l'horizon, de porter la lumière, de mettre debout soi-même et son peuple alors il faut musculairement collaborer" avec le peuple" pour la libération nationale" .
1. Pour reprendre le titre inter-continents Promotion, 2. J. F. SIRINELLI "Deux Vingtième siècle, n018, 3. Cette revue, publiée de Black World .). du livre de CI. GERARD, Les pionniers tk l'indépendance, Paris, 1975. étudiants" coloniaux" à Paris à l'aube des années trente ", avril-juin 1988, pp.77-87. novembre 1931 à avril 1932 était bilingue (The Review of the

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Introduction

Les revendications politiques supplantaient la solidarité culturelle. Les étudiants des années 30 avaient été les étudiants des idéaux et de l'assimilation. Leur devise avait été doublement formulée: "Pour la paix, le travail et la justice. Par la liberté, l'égalité et la fraternité". Les étudiants des années 50 étaient les étudiants de l'action. La devise de ['Etudiant d'Afrique Noire était "Travailler dans l'unité, Rechercher la justice, Dire la vérité". L'action prenait le pas sur la rhétorique républicaine. Entre ces deux périodes, la seconde guerre mondiale, les espoirs d'émancipation qu'elle avait fait naître et les déceptions qui avaient suivi avaient rompu, entre la France et l'Afrique (et leurs élites), un lien affectif. Des" tirailleurs sénégalais" avaient été fusillés, l'armée française avait réprimé les manifestations du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) en Côte-d'Ivoire et en Guinée. La révolte malgache de 1947 a été écrasée dans un bain de sang. "L'Afrique et les Noirs amis de la France sont en deuil. Le pacte de l'amitié est rompu" résumait Jean-Pierre N'Diaye. Suite à la répression de ces premières manifestations populaires revendiquant l'autonomie, le RDA rentra dans le rang en 1950. Inversement, en métropole, les étudiants africains choisissaient cette même année pour créer la FEANF. Date symbolique du double cheminement que prit, en Afrique et en France, le mouvement vers les indépendances de 1960. Volonté réformiste sur le continent africain, volonté de changement radical en France de la part des étudiants" coloniaux". Deux raisons simples justifient l'arrêt de l'étude à 1965. Les archives n'étaient consultables, sans autorisation particulière, que jusqu'à cette date. De plus, les coups d'Etat militaires du milieu des années 60 ont marqué un tournant dans l'histoire des nouveaux régimes africains. La période 1950-1965 est ainsi apparue, en retour, comme un tout cohérent. Les soubresauts de la décolonisation et des indépendances ont ponctué ces quinze années. En 1951, Kwame N'Krumah obtenait l'autonomie de la Gold Coast. Du côté français, l'année 1954 sonnait le début de la décomposition de l'empire: l'armée était défaite à Diên Biên PM, et un autre front s'ouvrait en Algérie. Un an plus tard, en 1955, la conférence afro-asiatique des peuples colonisés et nonalignés de Bandoeng, en 1955, élargissait à d'autres peuples la

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Les étudiants africains en France (1950-1965)

conscience d'émancipation. Par la loi-cadre de 1956 et les indépendances accordées à la Tunisie et au Maroc la même année, la France tentait de répondre aux pressions d'indépendance. Mais c'est l'indépendance du Ghana en 1957 qui a joué un rôle déclencheur dans l'action des étudiants africaIns en France. Des membres de la FEANF furent d'ailleurs envoyés à la conférence afr0-asiatique du Caire du 26 décembre 1957 au 1er janvier 1958. La France, quant à elle, poursuivait sa décolonisation réformiste avec, en 1958, la création de la Communauté franco-africaine, rapidement dépassée et transformée en Communauté rénovée. La même année, Sékou Touré donnait son indépendance à la Guinée en refusant d'adhérer à cette Communauté franco-africaine. Deux ans plus tard, les autres pays d'Afrique noire francophone obtenaient leur indépendance. Et en 1962, les accords d'Evian signaient la fin de la guerre d'indépendance de l'Algérie. Le processus de décolonisation en Afrique a correspondu paradoxalement à l'arrivée massive d'étudiants africains en France. De quelle manière ont-ils alors organisé leurs revendications politiques et corporatistes? Dans quelle mesure les étudiants africains en France ont-ils influencé la décolonisation et les indépendances? En envoyant, dans les années 50, des étudiants de ses colonies dans la métropole, le Gouvernement français n'a-t-il pas mis une force politique en mouvement? Avec l'attribution de bourses d'études pour venir en France, la logique du système colonial d'assimilation a été poussée à l'extrême. Cela n' a-t-il pas révélé l'inachèvement de la politique de scolarisation et condamné le système à une critique radicale? En outre, on peut se demander si la distance géographique, entre les étudiants africains en France et le théâtre de la décolonisation, n'était pas un moyen privilégié pour critiquer la colonisation puis les régimes post-coloniaux. Quels rapports se sont alors établis entre ces étudiants africains, purs produits du système colonial, et les pouvoirs coloniaux puis nationaux? Quel rôle les étudiants africains ont-ils joué lors du processus de décolonisation? Après les indépendances, ne sont-ils pas devenus une monnaie diplomatique entre la France et les nouveaux Etats africains? Trois parties organisent les réponses à ces questions. Le bilan des institutions scolaires en Afriqut. et l'analyse de la population des étudiants africains en France nourrit la Ire partie [La formation de la

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Introduction

population des étudiants d'Afrique noire en France (1950-1965)]. La politisation des étudiants africains, ses relations avec le processus de décolonisation et les conséquences sur leur identité font l'objet de la nème partie [Les répercussions du processus de décolonisation sur l'identité des étudiants africains en France (1950-1960)]. Mais cette politisation a eu ses limites. Les étudiants africains étaient aussi des enjeux pour la France et les pays africains comme le montre la mème partie [L'OCAU et les étudiants des pays africains indépendants (1960-1965)].

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,

PREMIERE PARTIE
LA FORMATION DE LA POPULATION DES ÉTUDIANTS D'AFRIQUE NOIRE EN FRANCE: 1950-1965

La population des étudiants africains en France était, par nature, une population en mouvement. Dans le temps d'abord, les études étaient relativement courtes et le rythme de renouvellement des .. générations" d'étudiants élevé. En volume ensuite, cette population s'était considérablement accrue de 1950 à 1965. Mais son noyau était déjà en place: la politique des bourses avait été inaugurée dans les années 20. L'originalité de l'attribution des bourses aux étudiants africains, comparée au modèle métropolitain, tenait à leur double destination: pour l'Afrique ou pour la France. Ce !te partie décrit la formation de cette population et l'évolution de ses composantes. La démarche volontariste du Gouvernement français doit d'abord être replacée dans un mouvement plus large qui le dépasse, en amont et en aval. En amont, la situation scolaire en Afrique et, en aval, la composition des étudiants africains envoyés en France dans le but ultime: l'africanisation des cadres.

Les étudiants africains en France (1950-1965)

L'enseignement

Carte 1 secondaire et supérieur en Afrique noire en 1957-19581

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I. Cette carte a été réalisée à partir des chiffres de : Statistîques des effectifs scolaires en 1957-1958, UNESCO, septembre 1960 (1946-1958), - 1. CAPELLE, L'éducation en Afrique noire à la veille des Indépendances éd. Karthala-ACCT, Paris, 1990, p. 181. Ce livre reprend l'essentiel du témoignage de Capelle, intitulé" Mémoire n, sur l'évolution de l'enseignement en AOF dont il fut l'un des principaux initiateurs et acteurs. .. 1958, Elites sociales et partis politiques d'AOF n, Annales africaines, - J. L. SEURIN pp. 123-157.

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CHAPITRE I LA DEMARCHE DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS
Pourquoi le Gouvernement français faisait-il venir en France des étudiants africains? Les termes de cette question renvoient à la nature des sources. TI faut donc convenir de leurs limites. Les documents de l'UNESCO concentrent des données beaucoup plus nombreuses et précises sur la population des étudiants boursiers que non boursiers. Cette perception est aussi déformée par les archives de l'OCAUI. Or, si l'action de contrôle (par les bourses) et de gestion (via l'Office) du Gouvernement français pouvait s'avérer efficace sur l'organisation des boursiers, le!>non boursiers - dans leur initiative de venir étudier en France - lui échappent partiellement. Mais pour comprendre la portée de l'intervention française, il faut tenter d'établir un bilan de la situation scolaire en Afrique.

L'INACHÈVEMENT

DU CURSUS SCOLAIRE

L'enseignement secondaire
L'effort de scolarisation. Ce que l'on constate dans l'effort de scolarisation, c'est l'inégale répartition de ses effets, selon les statuts administratifs auxquels étaient soumis les pays africains. Les pays sous mandat de l'ONU (le Togo et le Cameroun) avaient des taux de scolarisation nettement supérieurs à ceux des pays directement administrés par la France (voir tableau 1), Madagascar mis à part. L'exception des deux mandats s'explique par le fait que les missions catholiques et protestantes s'y étaient fortement implantées durant la période de colonisation allemande. Elles avaient ouvert des écoles
I. Les pouvoirs publics. malgré les problèmes de plus en plus aigus que posaient les non boursiers, se sont déchargés progressivement de leur organisation. Ainsi l'OEOM avait vocation à s'occuper de tous les étudiants africains alors que l'OCAU ne se chargeait des non b,"~rsiers q'!e ,..JUS certaines conditions (caution financière notamment).

Les étudiants africains en France (1950-1965)

surtout dans la partie méridionale du Togo et du Cameroun. Ces missions étaient en effet subventionnées par l'Etat allemand, alors que dans la partie française, la séparation de l'Eglise et de l'Etat limitait les missions dans leur rôle de scolarisation. La religion ne devait pas entrer dans l'enseignement.l Tableau 1 Taux de scolarisation en 1949-19502 TerritoireslPays AOF AEF Cameroun Togo % 4,2 8,5 22,9 20,0

A cette inégalité, selon le mode d'administration du pays, s'ajoutait une disparité de scolarisation à l'intérieur de chaque entité administrative. Les populations des territoires côtiers de l'AOF, comme le Sénégal, la Côte-d'Ivoire et le Dahomey, avec des taux de scolarisation de 25 % à 35 % pour l'année 1957-1958, étaient beaucoup plus scolarisées que celles des pays à l'intérieur des terres et sans débouchés maritimes, comme le Soudan (8 %) et le Niger (4 %) pour l'AOF, le Tchad et la RCA pour l'AEF. Mais ce contraste, populations côtières/populations de l'intérieur, n'explique pas tout, puisque le Soudan (8 %), territoire enclavé, était plus scolarisé que la Mauritanie (7 %), pays côtier. Pour comprendre la situation de 1a Mauritanie, il faut prendre en considération la date tardive de sa colonisation par la France, ce qui réduisait la durée de l'effort de scolarisation et le rôle plus ou moins précoce et actif des .. . mlSSlOnnaIres. Une seconde raison explique le contraste de scolarisation entre territoires côtiers et territoires de l'intérieur. Les régions côtières étaient plus fortement urbanisées et concentraient les écoles et les établissements scolaires, les enseignants y trouvant plus d'avantages
1. M. CORNEVIN, Histoire tk l'Afrique contemporaine à nos jours, Petite bibliothèque Payot, 1972, p. 24. 2. J. CAPELLE, op. cit., p.56. tk la deuxième guerre mondiale

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w démarche du gouvernement français

matériels que dans la brousse. Dans les villes côtières, les taux de scolarisation étaient en 1958 de 70 % à 90 %. Dakar faisait exception avec un taux de 50 % seulement à cause de la pression démographique due à l'immigration intérieure. Dans les régions agricoles bien intégrées à l'économie de traite du Sénégal, de Côted'Ivoire et du Dahomey, le taux dépassait généralement les 50 %1. Pour les régions reculées et peu urbanisées, d'autres facteurs expliquent la sous-scolarisation. L'abolition du régime de l'indigénat, en 1946, correspondait à la fin des corvées. Or l'obligation scolaire en était une, puisque l'école rurale était essentiellement axée sur les travaux agricoles, assimilés à des corvées. Des pays comme le Soudan et la Guinée connurent alors de sérieuses déperditions scolaires vis-à-vis des écoles françaises. Un inspecteur primaire du Soudan notait, en 1948, que" les registres scolaires ressemblent à des cimetières". Capelle remarquait également que dans ces pays fortement islamisés, l'école coranique recueillait davantage les faveurs des familles que l'école française. Inversement, dans les régions côtières, des villages se cotisaient pour construire leur école. C'est le cas en Côte-d'Ivoire et en Guinée. En outre, dans les régions subsahariennes de l'ouest africain, dont les populations nomades résistaient à l'assimilation, des difficultés supplémentaires entravaient l'implantation des écoles: mobilité permanente, grandes distances, pauvreté, méfiance de tout ce qui pouvait porter atteinte à l'intégrité des traditi()f.~. C'est le cas chez les Maures et chez les Touaregs2. Pour les enfants de Mauritanie, l'école n'offrait pas d'autres perspectives que celle de devenir interprète et elles étaient nulles si l'enfant n'appartenait pas à la hiérarchie des chefs. En 1949, en Mauritanie, il y avait 2500 élèves, en 1960, 12 000 (élèves et étudiants)3. L'analyse de la diffusion de la scolarisation dans les territoires africains sous administration française dans les années 50 montre son développement extrêmement inégal selon les régions. Variant de 4 % à 90 %, son taux de scolarisation fournit un bon indice de ces disparités. Celles-ci résultent en partie des différentes politiques
1. Ibid., p. 181. 2. Ibid., pp. 46 et 81. 3. C. COQUERY-VIDROVITCH, O. GOERG, L'Afrique occidentale au temps Français, colonisateurs et colonisés, c. 1860-1960, éd. La Découverte, 1992.

des

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Les étudiants africains en France (1950-1965)

administratives et économiques mises en œuvre. En outre, pour les expliquer, il faut aussi invoquer les comportements soit rétifs soit réceptifs à l'enseignement. Sur ce tissu scolaire en développement contrasté mais partout inachevé, comment s'articulait la politique des bourses? L'accentuation de l'effort. L'envoi de boursiers africains en France pour leur donner une "égalité de chance" de scolarisation permettait de confronter le niveau et la qualité de l'enseignement dispensé en Afrique aux exigences des établissements de la métropole. Alors que l'envoi de boursiers en métropole agissait en retour de façon négative sur l'enseignement primaire (tarissement pour le recrutement d'instituteurs), l'interaction était positive pour l'enseignement secondaire. En effet, face aux échecs scolaires de la première génération de boursiers envoyés en France, l'administration française avait augmenté le nombre des établissements secondaires en Afrique 1. Cet effort répondait à la volonté de fixer les Africains, le plus longtemps possible, en Afrique pour limiter l'envoi en métropole de collégiens et de lycéens qui y vivaient déracinés. Mais cette limitation des bourses alimentait le flot des non boursiers vers la métropole. Néanmoins, le développement de l'enseignement secondaire, des cours et écoles normaux et de l'enseignement supérieur était manifeste. Pour l'AOF, en 1958, 16 % des enfants en âge d'être scolarisés étaient scolarisés. Tableau 2 Croissance des effectifs de l'enseignement secondaire, normal, supérieur entre 1945 et 19572
1945-1946 1957-1958 20 903 6597 27 500

AOF AEF Total

4814 2118 6932

---1. R. BASTIDE" Les étudiants d'Afrique noire en France", d'outre-mer, n° 80, avril 1957, pp. 151-154. 2. Tableau réalisé à partir des chifires de : - O. COULIBAL Y, opus cité - Statistiques des effectifs scolaires de 1957-58, UNESCO, Encyclopédie

mensuelle

septembre

1960.

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La démarche du gouvernement français

Ainsi de 1945 à 1957, les effectifs de l'enseignement du second degré et de l'enseignement supérieur ont plus que quadruplé (+334 %) pour l'AOF alors que ceux de l'AEF triplaient (+211 %). Le développement de l'enseignement secondaire posait une série de questions sur l'évolution et l'avenir des boursiers envoyés en France. L'accroissement du nombre d'établissements et consécutivement du nombre d'élèves en Afrique même était censé freiner l'afflux d'élèves africains en métropole. D'autre part, ce développement concourait à former de plus en plus de boursiers potentiels pour l'enseignement supérieur en France. Le développement de l'enseignement secondaire sur place nourrissait une population candidate à l'enseignement supérieur de métropole. Jean Capelle notait qu'en 1956, il y avait eu plus de 250 bacheliers pour l'AOF soit quinze fois plus qu'en 19481 ; mais 22,4 % d'entre eux avaient reçu leur diplôme d'un établissement métropolitain. Nous avons pu calculer, par évaluation du nombre total d'étudiants africains en France2, le taux d'élèves et d'étudiants africains en France par rapport au nombre total d'élèves et d'étudiants en Afrique.

Tableau 3 Part des élèves et étudiants africains (de l'enseignement secondaire, normal, supérieur) en France sur le total des élèves et étudiants africains
Années 1952-1953
1953-1954 6 1955-1956 9 1956-1957 9 1957-1958 10

1959-1960 8

Taux (en %) 12

1. J. CAPELLE, op. cit., p. 191. 2. L'évaluation du nombre total d'étudiants a pu être calculée d'après les chiffres de Statistiques lks effectifs scolaires, UNESCO, bulletins de juin 1955, janvier 1956, juillet 1956, juillet 1957, juillet 1958, juillet 1959, septembre 1961 et septembre 1962. Ils donnent, de manière décalée dans le temps, le nombre d'élèves inscrits dans les établissements scolaires, par ordre d'enseignement, à partir de 1952-1953. On peut ainsi obtenir le nombre global de boursiers et de non boursiers.

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Ces chiffres n'ont qu'une valeur indicative mais la moyenne donne un ordre de grandeur appréciable: 9 % des élèves et étudiants africains partaient en France pour leurs études. Une étude plus fine concernant les boursiers uniquement se résume par le tableau suivant. Tableau 4 Part des élèves et des étudiants boursiers en France sur le total des élèves et étudiants en Afrique dans l'enseignement secondaire, normal, supérieur, en 1957-19581 Origine AOF AEF Cameroun Togo Madagascar Taux (en %) 7 3 3,4 6 I

L'Afrique noire française envoyait donc en moyenne 4 % de ses élèves et étudiants en France pour y poursuivre leurs études, en leur octroyant une bourse, ce qui ramène à 5 % le nombre des non boursiers. L'AOF et Madagascar, qui avaient tous deux un réseau scolaire assez développé, avaient des taux inégaux. Sans apporter d'explications hâtives fondées sur des estimations, on peut, dans le cas de Madagascar, avancer deux hypothèses. Après la répression de 1947 qui a suivi la révolte malgache, ou l'administration a freiné l'octroi des bourses, ou bien l'hostilité de la population s'est manifestée à l'égard de l'appareil administratif en général, et pour l'octroi des bourses en particulier. Mais dans ce cas, doit-on attribuer aux seuls non boursiers l'importance des effectifs malgaches en France? Soit le réseau scolaire et la comptabilité de ses effectifs n'étaient pas les mêmes que pour les autres territoires, répondant à une structure scolaire différente. Dans ce cas le nombre des élèves et des étudiants à Madagascar était surévalué. Soit le nombre de
1. Tableau réalisé à partir des chiffres de Statistiques des effectifs scolaires de 19571958, op. cit.

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La démarche du gouvernement français

boursiers était plus faible compte tenu du fort développement de l'enseignement secondaire sur place (voir carte 1). Quant à l'AOF, son taux bénéficiait du poids du Sénégal, qui servait de vitrine à la politique coloniale d'éducation en Afrique. Là où l'enseignement secondaire était développé, une seconde étape pouvait être franchie par l'envoi en France d'une frange de la population scolarisée pour qu'elle y poursuive son cursus. Ce processus accentuait donc en retour l'inégale scolarisation en y ajoutant une disparité quant au niveau de l'enseignement atteint. A ce phénomène mécanique d' ~ntraîilement des bourses sur la scolarisation en Afrique (quantitativement et qualitativement), se greffait une logique propre à la politique des bourses. En effet, on constate que l'inégale répartition deI> bourses selon les nationalités ne suit pas systématiquement l'inégalité des taux de scolarisation. En d'autres termes, la politique des bourses répond à d'autres objectifs et à une autre logique que celle de la scolarisation. L'évolution de l'enseignement en Afrique dépendait étroitement des interactions et des antagonismes entre ces deux politiques. La réorganisation de l'enseignement secondaire. Un des principes de l'Union française était de mettre les Africains et les Européens sur un pied d'égalité, puisque tous citoyens. La réalisation de ce principe supposait la réorganisation de l'enseignement outremer par l'introduction de programmes et d'examens, de même qualification et de même qualité que dans la métropole. Avant 1945, les diplômes délivrés outre-mer n'étaient pas équivalents à ceux de la métropole. En outre, ils ne sanctionnaient pas des études particulières mais certifiaient que la scolarité avait été passée dans tel ou tel établissement. Le diplôme de l'école primaire supérieure portait le. ;!'Jr.1 de l'école où l'élève avait suivi sa scolarité: diplôme de l'école Camille Guy, de l'école Victor Ballot (au Dahomey), diplôme de l'école William Pont y (à Gorée puis à Sébikotane à partir de 1938), de l'école de médecine J. Carde...!. D'autre part, des dénominations différentes maintenaient les diplômes africains à un rang inférieur. Ainsi, le " brevet de capacité coloniale" était reconnu par équivalence au baccalauréat mais n'avait aucunement son prestige. De plus, à part le brevet d'aptitude

1. O. COULIBAL Y, op. cit.

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coloniale, tous ces diplômes tenaient les Africains à l'écart du cadre commun supérieur de r enseignement, réservé aux Européens; les Africains étaient cantonnés dans le cadre commun secondaire, qui marquait leur infériorité. La lettre-programme de Jean Capelle, datée du 3 avril 1947, adressée au ministre de la FOM (France d'Outre-Mer) manifestait sa volonté de changer l'orientation de l'enseignement jusqu'alors en vigueur en AOF: "Les populations d'AOF ayant reçu le droit d'envoyer des représentants au Parlement, comme celles de France, il devient urgent que les populations scolaires d'AOF qui représentent une élite, bénéficient d'un enseignement modelé sur le cadre français et sanctionné par les examens ayant la qualité et le prestige des examens métropolitains" 1. Ainsi, l'évolution politique permise par Ia Constitution de 1946, dans le cadre de l'Union française, avait amené les députés africains à siéger au Parlement et contraint l'administration française à aligner l'enseignement africain sur celui de la métropole. On peut compléter ce schéma en ajoutant que le développement de l'enseignement conditionnait la réflexion politique nécessaire à l'indépendance des pays africains. Droits politiques et développement de l'enseignement se nourrissaient mutuellement. Or, le ministère de la FOM ava~t pressenti ce mécanisme d'entraînement du politique par l'enseignement et vice versa. Il s'opposa donc à l'adoption, dans l'enseignement africain, de la hiérarchie métropolitaine de l'Education nationale qui aurait contribué à hâter "l'indépendance complète des Territoires d'outre-mer alors que nous devons tendre vers la communauté de plus en plus étroite au sein de laquelle les élites puissent être appelées à diriger en commun les destinées de celle-ci "2.
1. J. CAPELLE, op. cit., p. 40. En 1947, Jean Capelle fut appelé par le gouverneur général Barthes, haut-commissaire de la République en AOF, à la direction générale de l'enseignement en AOF, à Dakar. En 1949, il en démissionna, les services centraux du ministère de la FOM refusant de prolonger en AOF les statuts existants pour l'Education nationale, alors qu'il avait le soutien du Grand Conseil, des députés de l'AOF et de l'Assemblée nationale. Il fut alors affecté comme recteur de l'académie de Nancy. Ses idées sur le développement de l'enseignement en Afrique s'imposèrent finalement et il fut rappelé comme recteur de la première académie d'Afrique noire de 1954 à 1957. 2.lbid., p. 68. Lettre du 28 février 1949 du ministère de la FOM, Paul Coste-Floret au haut -commissaire de l'AOF.

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La démarche du gouvernement français

Dans la réorganisation de l'enseignement outre-mer, deux conceptions, celle du ministère de l'Education nationale et celle du ministère de la FOM, s'opposaient. L'un avait des visées pédagogiques et l'autre politiques. Le ministère de l'Education nationale entendait étendre outre-mer la structure académique de l'enseignement métropolitain, sur le modèle de l'académie d'Alger. Le ministère de la FOM entendait, lui, ne pas se laisser doubler par un autre ministère dans le domaine de l'enseignement. Un tel secteur était stratégique, au moment où des transformations politiques s'opéraient. Les deux ministères transmettaient leurs directives sur le terrain africain par l'intermédiaire de recteurs, pour le ministère de l'Education nationale et de hauts-commissaires, pour le ministère de la FOM. Celui-ci contrôlait, entre autre, la direction générale de l'Enseignement. Jean Capelle, appelé par le ministère de l'Education nationale le 1er janvier 1947, assumait la fonction de directeur général de l'Enseignement de l'AOF à Dakar. Il prit résolument le parti d'aligner l'enseignement africain sur celui de la métropole, selon une conception assimilationniste: "Si nous partons de l'idée que nous devons, non pas coloniser l'AOF, mais y prolonger la France, selon le vœu de l'immense majorité des Africains, nous sommes conduits à considérer comme nécessaire le contrôle de l'enseignement en AOF, sur le plan professionnel, par le ministère de l'Education nationale "1. S'opposant aux visées du ministère de la FOM, Jean Capelle était soutenu par les élus africains et les agrégés français, détachés par le ministère de l'Education nationale outre-mer. Les élus africains lancèrent ainsi une" proposition de loi [n01842] tendant à placer l'enseignement dans les territoires d'outre-mer sous le contrôle du ministère de l'Education nationale" à la session parlementaire de 1947. Senghor écrivit le 25 novembre de la même année au ministère de la FOM :
Le problème n'est pas précisément d'enlever au Ministère de la POM le contrôle politique de l'Enseignement outre-mer. Il est d'en transférer le contrôle culturel, c'est-à-dire technique et professionnel,

I. Ibid.,

p.4O.

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au Ministère de l'Education nationale, car le Ministère de la FOM porte le lourd héritage d'un paternalisme vivacel.

Par le contrôle technique et professionnel, Senghor entendait les programmes, les examens et la nomination des membres de l'enseignement. Or, malgré ces responsabilités partagées de façon pragmatique et dans l'intérêt de la revalorisation de l'enseignement africain, la proposition de loi ne sera jamais retenue, car le ministre de la FOM tenait à garder sur le recteur une tutelle entière. Pour ces raisons, Jean Capelle démissionna le 30 septembre 1949, en gardant le soutien des députés africains comme Léopold Sédar Senghor, Yacine Diallo ou Mamadou Dia.

Tableau 5 Progression des effectifs boursiers de l'enseignement du second degré en AOF de 1948 à 19572 Années Effectifs 1948 366 1951 3576 1957 7768

Sur le terrain, comment ces principes ont-ils été mis en pratique? Si on considère que la majorité des étudiants africains de l'enseignement secondaire en Afrique étaient boursiers, la progression des effectifs boursiers peut être un bon paramètre du développement de l'enseignement secondaire. De 1948 à 1957, en AOF, leur nombre avait été multiplié par plus de vingt et un.

I. Ibid., pp.44-45. 2. Chiffres de J. L. SEURIN.

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La démarche du gouvernement français

Tableau 6 Progression du nombre d'étudiants dans l'enseignement secondaire au Sénégal de 1946 à 19571 Années Effectifs 1946 174 1951 2288 1957 4560

Les effectifs des élèves des établissements d'enseignement secondaire sénégalais avaient été multipliés par 26 en dix ans et leur part dans les établissements d'enseignement secondaire d'AOF ne cessait d'augmenter, passant de 48 % en 1946-1948 à 59 % en 1951 et à 64 % en 1957. Le 27 novembre 1950, un décret inter-ministériel définissait la structure de l'académie d'AOF sur le modèle de l'académie métropolitaine. Mais ('e décret définissait la structure sans définir les relations de l'académie avec l'Education nationale. Un projet de statut, retenu à l'unanimité par le conseil mpérieur de l'Enseignement à Dakar, fut rejeté le 1er juillt:t 1955 sur demande télégraphiée du ministère de la FOM. Ce dernier opposait une nouvelle fois son veto à la participation du ministère de l'Education nationale: l'alignement de l'enseignement outre-mer sur celui de la métropole, lui aurait conféré, aux yeux des Africains, un prestige équivalent. En refusant ce rattachement direct, le ministère de la FOM incitait les familles africaines à inscrire leurs enfants dans des lycées en France. Pour l'Education nationale, la création sur place d'un enseignement de qualité était le seul moyen de fixer la population des élèves des classes de l'enseignement secondaire en Afrique. Un rapport sur les élèves non boursiers étudiant en France relevait que les raisons qui motivaient leur départ pour la métropole répondaient soit à un manque de place dans les établissements secondaires et techniques des territoires, soit à la conviction de leurs parents que l'enseignement donné dans la métropole était de bien meilleure qualité2. Les besoins sur place éraient mal connus. Tandis que Jean
1. Chiffres de A. BATHIL Y, M. DIOUF, M. MBODJ: .. Le mouvement étudiant sénégalais, des origines à 1989" H. (D')ALMElDA-TOPOR, C. COQUERYVlDROV1TCH, O. GOERG, F. GUlTART, Les jeunes en Afrique, 2, l'Harmattan, 1992, pp.282-310. 2. NRFOM, mars 1955, pp. 119-122.

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Capelle s'offusquait de l'envoi en France d'étudiants africains alors que les établissements en Afrique n'étaient pas pleins, il instaurait des quotas minimaux pour l'ouverture d'une classe tout en constatant: Nous manquons actuellement de données pour apprécier si la capacité de nos établissements d'enseignement moyen (tous ne sont pas encore remplis) est suffisante pour l'AOF1. Organigramme 1 Structure académique de l'enseignement de 19502
! Universités ou classes Prép~ratoires aux: grandes écoles

:
,~

Instituteurs
après spécialisation

~
",

À ,/ i Spécialisation technique (industrie. commerce. agnculture)

2 ème cycle -collège classiques (équivalent des lycées) -écoles nonnales
-écoles

3 ans Baccalauréat Instituteurs ~ adjoints \
À

-

tecnntques.

supérieures

i

.
I

\
i
!

~
1er cycle

Spécialisauon pratique (industrie. commerce. agncuIture.

santé)

-collège modernes ou techniques
-cours nonnaux
.\ ou 5 ans

I

- Brevets
À
I I

Concours des bourses de 6ème

/

~

qualification
professIOnnelle

I

:
i

Ecoles primaire; 5 ans - CEP
(certificat d'études primaire)

i i

Le premier cycle et le deuxième cycle sont aussi appelés enseignement du second degré ou enseignement secondaire

1. J. CAPELLE, 2. Schéma

op. cir., p. 179. op.cir. p.SI

tiré de J. Capelle,

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La démarche du gouvernement français

L'organisation de l'enseignement secondaire (ou moyen) était essentiellement définie par la note n02329/EI de la direction générale de l'Enseignement, du 25 mai 19481. Mais avant même ce programme, la structure était en place. Les Ecoles primaires supérieures avaient été transformées en "collèges modernes" et la scolarité portée de trois à quatre ans. Ces collèges dispensaient le programme du premier cycle de l'enseignement secondaire métropolitain, sanctionné par le "brevet élémentaire" introduit en juin 1947. Des collèges modernes pour les filles étaient ouverts: au Soudan, à Koulikoro ; à Bamako; au Sénégal, à Bingerville, Dakar (depuis 1942) et Saint Louis (en annexe de l'école Blanchot en 1943)2. Les collèges techniques d'industrie et d'enseignement commercial, par le rééquipement en 1946 des écoles professionnelles dont ils étaient les héritiers et le relèvement du niveau de leur enseignement, regagnaient un crédit que l'enseignement technique avait perdu aux yeux des Africains. En effet, les élèves de ces écoles étaient d'abord recrutés parmi ceux qui avaient échoué à l'examen d'entrée à l'école normale3. L'enseignement du 2ème cycle, qui n'existait pas avant la seconde guerre mondiale sauf dans les lycées réservés aux Européens et à quelques Africains sélectionnés4, était confié aux" collèges classiques". Ils délivraient le diplôme du baccalauréat. En AOF, cinq établissements, dispensant un enseignement secondaire, fonctionnaient en 1950, dont deux au Sénégal: le "lycée" Van Vollenhoven à Dakar, et le "lycée" Delafosse à Saint Louis. Les autres furent ouverts dans les chefs-lieux de la Côte-d'Ivoire, de la Guinée et du Dahomey. Dans la même optique, les écoles normales furent alignées sur celles de la métropole et les premiers candidats au baccalauréat furent présentés en 1949 et obtinrent de meilleurs résultats que les élèves des lycées du Sénégal. L'entrée des écoles normales était en effet précédée d'un concours. En AOF, trois écoles normales avaient

1.Ibid., p. 182. 2 Ibid., p. 30. 3. Ibid, pp.83-84. 4. Il s'agit des lycées de Dakar et de Saint Louis qui comptaient en 1936, 730 " enfants de colons ou créoles assimilés ", in : J. THOBIE, G. MEYNIER, C. COQUERYVIDROVITCH, Ch. R. AGERON, Histoire de la France coloniale, 1914-1990, tome 2, A. Colin, 1991.

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