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Les facultés de l'âme

De
369 pages
Le problème des facultés de l'âme n'a cessé de se poser depuis la naissance de la philosophie. L'ouvrage proposé ici est ainsi constitué de deux parties : la première montre l'évolution des classifications systématiques des facultés de l'âme proposées au XIXe siècle en France par les philosophes universitaires intéressés par l'étude de l'âme et par les savants intéressés par la localisation anatomique de ces facultés ; la seconde partie rassemble les plus fameux écrits du XIXe siècle sur la psychologie des facultés.
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,

LES FACULTES DE L'A ME
UNE HISTOffiE DES SYSTÈMES

A

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8425-9 EAN : 9782747584258

Serge NICOLAS

,

LES FACULTES DE L'AME
"-

UNE HISTOIRE DES SYSTÈMES

L'Harmattan 5-7,rue de 17ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

FRANCE

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti7 15 ]0124 Torino ITALIE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd 'hui. Dernières parutions A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 A. BINET, La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. A. BINET & V. HENRI, la fatigue intellectuelle (1898), 2004. A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894) A. BINET, La suggestibilité (1900), 2005. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913),2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779) Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920),2003. Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Serge NICOLAS, Théodule Ribot: fondateur de la psychologie, 2005. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826),2004. Auguste A. LIEBEAUL T, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 voL), 2004 F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822), 2004. 1. BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004 E. E. AZAM, Hypnotisme double conscience, le cas Félida (1887), 2004. A. DESTUTT DE TRACY, Projet d'éléments d'idéologie (1801), 2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815, 1818,2 vol.), 2005.

INTRODUCTION

Toute réalité donne lieu à une double connaissance: elle est philosophique ou métaphysique lorsque l'on veut pénétrer subjectivement la nature et le fond du problème; elle est scientifique lorsque l'on veut strictement se limiter aux données objectives de la question. Il existe ainsi une psychologie métaphysique qui s'intéresse à l'essence de notre âme et une psychologie scientifique qui s'intéresse au fonctionnement et à la structure de l'esprit considéré aujourd'hui par presque tous les chercheurs comme une émanation de la matière. On a pendant longtemps défmi la psychologie, selon l'étymologie du mot, comme la science de l'âme et de ses facultés (connaissance philosophique). Mais aujourd'hui, la psychologie est défmie, d'une manière générale, comme la science des faits mentaux et de leurs lois (connaissance scientifique). Ces deux types de connaissances ont commencé à se confronter au début du XIXe siècle dans le contexte du développement de la psychologie scientifique naissante représentée alors par une nouvelle science, image anticipée de la psychologie actuelle, la phrénologiel. Le terme faculté est ainsi apparu comme une notion centrale à cette époque et le restera durant de nombreuses années avant de tomber en désuétude, remplacé alors par le terme fonction. Pour André Lalande (1926/1992)2 : « Le mot faculté luimême ne peut plus être reçu que pour désigner un groupe naturel de faits psychiques dont les caractères et l'unité sont établis a posteriori. Il ne
1 Azouvi, F. (1976). La phrénologie comme Synthèse, Ille série, n° 83-84, 251-278. 2 Lalande, A. (1992). Vocabulaire technique Paris: PUF. (première édition en 1926). image anticipée et critique de la psychologie. Revue de

de la philosophie

(vol. I, p. 336).

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diffère donc de fonction qu'en ce qu'il s'applique au mental, et non au physiologique. Il serait même plus simple et plus logique d'employer ce dernier mot dans les deux cas.» Il est évident qu'aujourd'hui, lorsque nous employons le mot faculté nous ne songeons plus à des pouvoirs résidant dans l'âme. Le terme fonction éveille toujours l'idée d'une activité rapportée à un organe déterminé, tandis que le terme faculté ne fait pas nécessairement penser à un substratum organique. D'après E. Gobloe : « Par suite, facultés de l'âme et fonctions psychiques désignent des groupements de faits très différents. Les facultés sont des classes de faits psychiques, rapprochés d'après leurs analogies, distingués d'après leurs différences,. les fonctions psychiques, comme les fonctions somatiques, sont des processus ou des complexes de phénomènes de nature différente. » Ainsi, la mémoire4 serait aujourd'hui considérée par un psychologue fonctionnaliste comme une faculté psychique alors qu'elle devrait être considérée par un psychologue structuraliste comme une fonction psychique. Mais force est de constater que son emploi dans le langage philosophique et scientifique est aujourd'hui équivoque. Le mot faculté a par exemple dans la langue psychologique actuelle une réelle signification théorique puisqu'elle est attachée à la notion de modularité de l'esprit. D'après Jerry A. Fodors (1983/1986, p. Il) : « La psychologie des facultés est en train de redevenir respectable après avoir traîné pendant des siècles en compagnie de phrénologues et d'autres individus louches. Par psychologie des facultés, j'entends en gros le point de vue selon lequel il faut postuler beaucoup de mécanismes psychologiques fondamentalement différents pour expliquer les faits de la vie mentale.» Mais avant de présenter la position théorique de Fodor, il convient de dire quelques mots sur la notion de facultés de l'âme (et de sa division tripartite) puis de présenter les positions théoriques de quelques psychologues majeurs du début du XXe siècle.

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Cité par Lalande, A. (1992). Vocabulaire technique et critique de la philosophie (vol. I, p.
PUF. (première édition en 1926).

336). Paris:
4

Cf. Nicolas, S. (2000). La mémoire humaine. Une perspectivejonctionnaliste. Paris:

L'Harmattan. - Nicolas, S. (2003). Mémoire et conscience. Paris: A. Colin. S Fordor, J.A. (1983). The modularity ofmind. An essay of faculty psychology. Cambridge, Mass. : MIT Press (traduction française en 1986 par Abel Gerschenfeld sous le titre: «La modularité de r esprit. Essai sur la psychologie des facultés », Paris: Les Éditions de Minuit).

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Le problème des facultés de l'âme humaine au XIXe siècle

Le problème des facultés de l'âme n'a pas cessé de se poser depuis la naissance de la philosophie. Si le terme a été critiqué au cours de l'histoire, il reste que l'idée de faculté est en effet nécessaire à la psychologie comme le montre l'ouvrage de Fodor, sur lequel nous reviendrons plus loin, et qui constitue une référence incontournable dans les sciences cognitives encore actuellement. Il n'est pas de notre propos dans cette introduction d'établir une histoire complète de la psychologie des facultés chez les différents philosophes et dans les différentes écoles depuis l'Antiquité; on trouvera des éléments de cette histoire dans les divers écrits proposés dans la suite de ce travail. Ce qui nous intéresse plus ici c'est de montrer l'évolution des classifications systématiques des facultés de l'âme proposées au XIXe siècle en France par les philosophes universitaires intéressés par l'étude de l'âme et par les savants intéressés par la localisation anatomique de ces facultés. Ces grandes classifications sont rapidement tombées en désuétude au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Voici ce qu'écrit le philosophe Émile Charles en 1875 sur la réalité des facultés de l'âme dans un article consacré à ce sujet: « On n'admet plus généralement aujourd'hui que les faits de conscience sont du premier coup perçus comme étant les nôtres, c'est-à-dire en même temps que leur cause,. et dans leur rapport avec le moi,. on répugnerait donc à dire que lesfacultés sont des causes qui les produisent, et surtout que ces causes d'abord ignorées sont affirmées à la suite d'un raisonnement qui les conclut de leurs effets. Le phénomène et le moi dont il est l'acte, voilà toute la réalité indivisible que la conscience saisit d'une seule intuition. Les facultés ne sont que des dénominations générales applicables chacune à toute une classe de faits, et non pas quelque chose d'intermédiaire entre l'âme et ses opérations: sans doute une pensée implique le pouvoir de penser,' mais ce pouvoir actif et réel, qui se sent et s'affirme, et ne se conclut pas de ses effets, c'est le moi lui-même dans son essence, c'est une force vive,. la puissance nue, la simple virtualité, ou, pour dire le mot, la faculté est une abstraction. Il n y a pas lieu non plus d'insister sur les différences des faits souvent réductibles entre eux ; en tout cas, c'est là le point de vue de la classification et de la 7

description; il est bon de regarder plus haut et de découvrir celui de l'unité et de la métaphysique6. » Les facultés sont-elles des entités réelles (causes) exprimant la puissance de l'âme elle-même ou ne sont-elles que des abstractions inutiles créées pour établir un lien entre l'âme et ses opérations? Le problème du métaphysicien est celui de savoir si entre l'âme et ses facultés (et entre les facultés elles-mêmes) il y a distinction réelle ou distinction de raison. Si l'on rapproche la notion de faculté de celle de puissance, comme l'a fait Leibniz, ceci conduit à poser nettement le problème de la réalité des facultés de l'âme. Ces facultés constituentelles une réalité distincte de l'âme ou est-ce l'âme elle-même en opération ? Comme le note T. Gontier7 dans la récente Encyclopédie philosophique universelle publiée sous la direction d'André Jacob: Comment dans ce dernier cas afflfl11er l'unité de l'âme? Le problème central du métaphysicien est celui du rapport entre l'âme et ses diverses facultés. Le nominalisme des philosophes scolastiques et cartésiens conduira à affmner que seule l'âme est une réalité, les facultés ne sont que des termes servant à désigner ses différentes opérations. Il n'y a qu'une seule âme qui s'exerce de diverses manières; les facultés, n'étant que les noms donnés à certains groupes d'activités, ne doivent en aucun cas être pensées comme des substances réelles. Cette unité fondamentale a semblé cependant être remise en cause à la fm du XVIIIe siècle, d'une part, par les philosophes kantiens et, d'autre part, par les philosophes écossais. Avant le XIXe siècle, on ne trouve aucun système élaboré et bien établi de classification des facultés mentales. La question de l'existence des facultés est, comme celle de l'âme elle-même, une question de métaphysique. Les philosophes de la fm du XIXe siècle reconnaissaient habituellement l'existence de trois grandes classes de faits et de fonctions psychologiques: des faits représentatifs ou faits intellectuels; le propre
de l'intelligence étant de connaître (COGNITION) ; des faits affectifs ou sensitifs (AFFECTION) ; et des faits volitifs ou de volonté (VOLITION) (cf.

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Rabier8, 1884, p. 80). Comme le note Paul Janet9(1887, p. 32), PENSER,
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Charles, E. (1875). Article faculté. ln A. Franck (Ed.) Dictionnaire des sciences

philosophiques (2e édition, pp. 516-517). Paris: Hachette. 7 Gontier, T. (1992). Article faculté. ln S. Auroux, Les notions philosophiques (II, tome 1, philosophie occidentale A-L, pp. 944-945). Paris: PUF. 8 Rabier, E. (1884). Leçons de philosophie. Paris: Hachette. 9 Janet, Paul. (1887). Traité élémentaire de philosophie à l'usage des classes (5e édition). Paris: Ch. Delagrave. (la première édition date de 1879)

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AIMER VOULOIR et sont trois opérations profondément distinctes. Voici un exemple simple emprunté au philosophe Arthur Hannequin10 (1890, pp. 100-101). Supposons qu'un écolier ait à résoudre un problème de géométrie; le premier état par lequel il passe est fait tout à la fois de désir et de crainte, du désir de réussir parce qu'il entrevoit le contentement de l'effort satisfait et les compliments de son maître, mais aussi de la crainte de l'effort à tenter, de l'insuccès possible et de la punition; désir et crainte, enveloppant plaisir et peine, aboutissent d'ailleurs à l'éveil de l'effort, à l'activité commençante, et, d'un seul mot, à la tendance. Dans ces dispositions d'esprit, notre écolier se met à son problème; il en lit l'énoncé, perçoit des mots et conçoit des idées, rassemble les données dont il voit les rapports, et par des déductions s'efforce de trouver la relation du problème à des propositions déjà connues et déjà démontrées; il entrevoit enfm dans la figure la possibilité d'unir deux points par une droite qui fait ressortir la relation cherchée, et l'idée de l'esprit se traduit aussitôt par une action motrice, par un mouvement des doigts qui tracent la droite imaginée; la joie de la découverte anime les battements du pouls, colore les joues du jeune chercheur, précipite ses idées; la démonstration s'achève dans un dernier effort, et le problème est rédigé tout au long pour être présenté en classe. Si nous revenons à présent sur le cycle complet des phénomènes que nous avons relevés, qu'y trouvonsnous? Des émotions, des sentiments de joie, de plaisir ou de peine qui présentent tous ce caractère commun d'être agréables ou pénibles, ou, comme disent les psychologues, affectifs; puis des perceptions de mots lus, des souvenirs de leurs significations, de propositions géométriques antérieurement apprises, des concepts, des rapports, des jugements, des raisonnements, ou, en un mot, des faits cognitifs; enfm des aspirations ou des aversions, des tendances à l'action, auxquelles succèdent des efforts réels, des volitions, des actions motrices pour tracer les lignes et rédiger les solutions, tous phénomènes qui se ressemblent en ce qu'ils sont des actes ou des faits volontaires. Tout bien compté, nous aboutissons donc a trois grandes classes de faits: faits affectifs ou sensibles, faits cognitifs ou intellectuels, faits volontaires ou volitionnels, ou bien encore, si nous trouvons plus commode de dénommer chaque classe par un substantif: affection ou sensibilité, cognition ou intelligence, - et volition ou volonté. Nous parlerons plus particulièrement ici des causes ou principes

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10Hannequin,

A. (1890). Introduction

à l'étude de la psychologie.

Paris:

G. Masson.

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de ces faits ou de ces fonctions: à savoir les facultés (cognitives, affectives et conatives). Si cette théorie des facultés fut prééminente au XIXe siècle, il faut bien avouer qu'on n'a plus guère discuté de cette question par la suite. D'après Baudin Il (1931), professeur de philosophie à l'Université de Strasbourg: « C'est premièrement ces opérations ou fonctions qui constituent l'objet scientifique de la psychologie,. de là le vrai sens des facultés: elles sont des groupes ou familles de fonctions rapprochées et systématisées, en raison de leurs ressemblances, sous une dénomination commune. L'intelligence figure l'ensemble des fonctions de connaissance,' la volonté l'ensemble des fonctions d'action,. et la sensibilité l'ensemble des fonctions d'émotion. Ou encore, si l'on veut souligner le dynamisme spontané de la conscience, les trois facultés signifient séparément la vie représentative, la vie active et la vie émotive, qui ne sont que trois aspects distincts de l'unique vie intérieure, où toutes lesfonctions ne cessent de s'interpénétrer. » (p. 22). Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle la localisation cérébrale des fonctions du cerveau va intéresser de plus en plus les chercheurs, alors que les philosophes abandonnaient progressivement le problème de la classification des facultés de l'âme. Le développement de la psychophysiologie et de la psychologie scientifique en général au cours du XXe siècle va laisser dans l'oubli l'ancienne psychologie des facultés. Même si le mot lui-même va rester dans le langage courant, les grands systèmes philosophiques des facultés vont être progressivement abandonnés. Pour se faire une idée des conceptions classiquement adoptées au cours du premier tiers du XXe siècle, on peut par exemple se référer ici aux écrits critiques de deux représentants éminents de la psychologie de leur époque: le psychologue français Pierre Janet (18591947) et le psychologue anglais Charles Spearman (1863-1945). Nous donnerons après cela un historique des études sur les facultés de l'âme avant de présenter un extrait des œuvres les plus intéressantes sur la question.

Il Baudin, E. (1931). Cours de psychologie

(7e édition). Paris: 1. De Gigord.

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Classification des faits psychologiques selon Janet (1904)12 Philosophe de formation, Pierre Janet13 (1859-1947) peut être considéré comme un des psychologues français les plus connus de la première moitié du XXe siècle. Il a régulièrement publié au cours de cette période des ouvrages de psychologie pour philosophes. Nous nous sommes appuyés ici sur un manuel classique de philosophie, à maintes fois réédité, présentant ses conceptions sur les facultés de l'âme.
Les facultés.

«La classification. - Dès que les observations deviennent nombreuses, la première opération que le savant exécute sur les phénomènes qu'il a recueillis consiste à les classer. C'est-à-dire qu'il faut,
12 Janet, Pierre (1904). Manuel du baccalauréat. Seconde partie (série philosophie, pp. 1924) (3e édition). Paris: Vuibert. 13 Pierre Janet est né le 30 mai 1859 à Paris. Il entre à l'École Normale Supérieure en 1879 dans la section de philosophie où il devient l'ami de Bergson et obtient son agrégation en 1882. Il est alors nommé professeur de philosophie au lycée de Châteauroux (1882-1883) puis au lycée du Havre (1882-1889). Il s'adonne alors à l'étude des phénomènes de somnambulisme, d'hypnotisme et de suggestion et soutient en 1889 sa fameuse thèse sur "L'automatisme Psychologique: Essai de Psychologie Expérimentale sur les Formes Inférieures de la Vie Mentale". La qualité de cette thèse lui permit d'obtenir sa mutation pour Paris en 1889 où il enseigne la philosophie au lycée Louis-le-Grand (1889-1890) puis au Collège Rollin (1890-1895). Dès 1890, Jean-Martin Charcot (1825-1893) lui confie la direction d'un laboratoire de psychologie à la clinique de la Salpêtrière. C'est le 29 juillet 1893, sous la direction de Charcot, que Pierre Janet va soutenir sa thèse de doctorat en médecine sur les "Accidents Mentaux des Hystériques" (republiée en 2004 chez L'harmattan) Le contenu de cette thèse sera inclus dans un ouvrage en deux volumes ilL 'État Mental des Hystériques" (1893-1894). C'est à cette date qu'il publie un cours de philosophie pour les candidats au baccalauréat. En 1898, il fait éditer avec Fulgence Raymond, le successeur de Charcot à la Salpêtrière, "Névroses et Idées Fixes". Il est ensuite nommé suppléant de Théodule Ribot au Collège de France (1895-1897) puis professeur de philosophie au lycée Condorcet (1897-1898) avant d'être engagé comme chargé de cours complémentaire en psychologie expérimentale à la Faculté des lettres de l'université de Paris (1898-1902). En 1900, il est secrétaire du IVe Congrès International de Psychologie et s'occupera de la publication des actes (1901), l'année même où il fonde la Société de Psychologie. Sa renommé grandit. En 1902, il sera nommé officiellement successeur de Ribot au Collège de France en charge de la chaire de Psychologie Expérimentale et Comparée (1902-1934). En 1903, il crée avec Georges Dumas le "Journal de Psychologie Normale et Pathologique" dont le premier numéro sort en janvier 1904. Le 8 août 1913, au XVIIe Congrès International de médecine à Londres, Janet fait une fameuse communication sur la psychanalyse (republiée chez L 'Harmattan en 2004) qui constitue pour beaucoup l'amorce de son déclin. Après la première guerre mondiale, il publie de nombreux ouvrages de psychologie issus de son enseignement au Collège de France (pour un résumé: Janet, P. (2004). Leçons au Collège de France. Paris: L'Harmattan). Il meurt à Paris le 24 février 1947.

Il

dans toute étude, réunir certains faits, les comprendre dans une même idée générale, leur donner un nom commun et les distinguer des autres faits qui forment des groupes différents. En physique, des milliers de faits sont réunis sous le nom de lumière, et des milliers d'autres sous le nom de chaleur ou d'électricité. Cette réunion de certains faits et cette séparation de certains autres peut être fort délicate; tantôt on tiendra seulement compte de l'analogie, de la ressemblance des faits, tantôt on cherchera à les classer d'une manière plus profonde d'après leurs dépendances. Les classifications sans doute changeront et se perfectionneront avec le progrès des sciences. Mais il n'en est pas moins vrai qu'une classification même imparfaite est indispensable dans toute étude scientifique, sinon le chercheur se trouverait en présence du chaos le plus complet. » « Les facultés. - La classification est tout aussi indispensable dans les sciences psychologiques, et il n'est pas de doctrine qui permette de la supprimer. Les faits de conscience ont donc été nécessairement, dès les premiers essais des philosophes, repartis en groupes que l'on désigne sous le nom de facultés. Ce mot a soulevé bien des problèmes. Le groupe de faits psychologiques qu'il désigne, les rapports de ces faits les uns avec les autres, la raison de leur groupement ont été en effet compris de manières différentes. Il faut étudier le sens du mot faculté, c'est-à-dire la nature du groupe qu'il représente, et ensuite l'énumération des principales facultés, c'est-à-dire les principales classes qui ont été admises le plus
généralement. )}

« Théorie métaphysique des facultés. - Un certain nombre de philosophes appartenant surtout à l'école écossaise et à l'école éclectique, en particulier Jouffroy et Garnier, ont compris le mot faculté d'une manière trop ambitieuse et trop vague, et cette interprétation n'a pas été sans troubler pendant quelque temps les études psychologiques. Les facultés étaient considérées comme des puissances qui expliqueraient et produiraient les phénomènes psychologiques. Les facultés, disait-on, étaient des pouvoirs de l'âme, de la personne humaine, pouvoirs permanents dans l'intervalle des phénomènes; elles étaient caractérisées par une énergie spontanée ou volontaire, par une conscience plus ou moins claire de leur action, par le pouvoir de suspendre ou de recommencer l'action. » « Critique de cette conception des facultés. - Cette conception trop vague a été souvent discutée, même par des philosophes des siècles passés. 1 Elle est confuse, car elle mèle des problèmes d'ordres
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différents; à la description scientifique des phénomènes de l'esprit, elle ajoute le problème métaphysique de l'âme, de la cause première de ces faits. Cette confusion de l'étude des faits et de la recherche des causes premières n'est admise dans aucune science. 2° Elle est illusoire, car elle semble donner une explication des faits quand elle se borne à répéter le nom du phénomène transformé en faculté. Expliquer le langage comme faisait Jouffroy, en supposant une faculté expressive et une faculté interprétative, n'est-ce pas répéter encore que l'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive ? 3° Elle est trop générale, car elle attribue à tous les phénomènes psychologiques les caractères de l'effort volontaire, de la conscience de la liberté apparente, caractères qui n'existent en réalité que dans quelques-uns et qui constituent des problèmes psychologiques tout particuliers. Les facultés ne peuvent donc pas être considérées comme des puissances particulières de l'âme. » « Interprétation positive des facultés. - Tous les philosophes sont loin d'avoir considéré les facultés de cette façon; déjà David Hume, au ISe siècle, les interprétait d'une autre manière. Pour lui le mot faculté était simplement un terme général et abstrait qui désignait un groupe de phénomènes psychologiques du même genre. On pourrait ajouter que les phénomènes réunis ainsi dans une même classe devraient, autant que possible, dépendre les uns des autres. Les facultés seraient non seulement des classes, mais seraient quelquefois l'expression de lois psychologiques. Ainsi entendues, les facultés psychologiques sont des plus utiles. Les physiologistes mêmes qui étudient les localisations cérébrales sont obligés de tenir compte de cette distinction des facultés quand ils cherchent le siège cérébral d'un groupe de faits moraux, quand ils cherchent par exemple le siège de la faculté du langage. » Les différentes facultés. «Distinction des principales facultés. - Garnier, malgré son interprétation inexacte des facultés, avait indiqué deux règles très précises pour séparer en classes les phénomènes psychologiques. 1 Deux phénomènes, disait-il, appartiennent à la même faculté quand ils se produisent toujours ensemble et à deux facultés différentes quand ils se produisent toujours séparément. 2° Deux phénomènes appartiennent à la même faculté quand ils sont toujours en proportion l'un de l'autre, c'est-àdire lorsque leurs variations sont parallèles et s'accompagnent régulière0

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ment; ils appartiennent à deux facultés différentes quand ils ne se produisent pas en proportion l'un de l'autre. Ces règles sont excellentes; elles sont identiques aux règles de l'induction, qui permettent de déterminer les dépendances et les lois des phénomènes physiques; appliquées régulièrement, elles conduiraient à la découverte des lois psychologiques. Il est difficile de les appliquer encore dans tous les cas, et bien souvent la distinction des facultés est déterminée d'après les caractères apparents plus ou moins dissemblables des phénomènes de conscience. » « Les trois facultés de l'esprit. - Descartes distinguait dans notre esprit des phénomènes passifs, qui se bornaient à refléter, à représenter la nature, et des phénomènes actifs ou appétitifs ; il admettait deux facultés principales, l'entendement et la volonté. Le philosophe anglais Locke, le philosophe allemand Kant et les éclectiques français ajoutèrent à cette énumération une troisième faculté, celle de la sensibilité: sensibilité, intelligence, activité ou volonté, telles sont les trois grandes classes de faits le plus communément admises par les psychologues. » «La sensibilité. - Cette division se justifie par quelques observations. La sensibilité contient les émotions, les inclinations, les passions, tous les phénomènes qui présentent un caractère agréable ou pénible, qui dépendent plus ou moins nettement du plaisir ou de la peine. Ces états affectifs constituent des dispositions, des états du sujet, ils méritent plus particulièrement le nom de faits subjectifs (se rapportant au sujet), ils s'expriment le plus souvent par des verbes pronominaux ou par des verbes neutres: je suis en colère, je souffre. « L'intelligence. - L'intelligence contient les perceptions, les souvenirs, les idées, les raisonnements. Tous ces faits nous font connaître, nous représentent quelque chose, quelque objet; ils sont particulièrement objectifs (se rapportent à l'objet) et s'expriment par des verbes actifs: je vois, j'entends, je connais quelque chose. » « L'activité. - Les faits d'activité sont les résolutions, les actions. Ils sont caractérisés par l'effort que nous faisons, par le changement d'état qu'ils déterminent, par le but vers lequel ils se dirigent, par le caractère de liberté au moins apparente qu'ils semblent quelquefois présenter. » « En outre de ces différences de nature, on peut remarquer, en appliquant les règles de Garnier, deux caractères assez réguliers. Les faits qui rentrent dans chacune de ces classes peuvent se produire séparément; une idée, un raisonnement peut être dépourvu de caractère agréable ou 14

pénible; un plaisir peut être peu intelligent et peu compris. Toute idée n'amène pas avec elle une résolution volontaire. D'autre part, quand ces phénomènes s'accompagnent, ils ne sont pas toujours proportionnels; le plaisir éprouvé n'est pas toujours en rapport avec la clarté, la vérité de l'idée acquise; bien souvent le développement de l'intelligence, loin d'exciter la sensibilité, diminue les passions. Un homme d'esprit n'est pas toujours un homme de cœur et un homme de cœur peut ne pas être un homme de caractère et de volonté. Cette division est donc sinon rigoureusement conforme aux lois de dépendance des phénomènes psychologiques, du moins assez commode pour ranger les faits suivant leurs analogies. » «Critique de cette classification. - Cette classification a été souvent critiquée: Jouffroy voulait ajouter à cette liste de facultés trois facultés nouvelles, les tendances, le langage, la faculté motrice. Les faits qu'il résumait ainsi peuvent, au moins dans une classification générale, être rattachés aux groupes précédents, les tendances à la sensibilité, le langage à l'intelligence; la faculté motrice, ou bien sera considérée comme une forme de l'activité, ou bien sera considérée comme une propriété générale des phénomènes psychologiques qui, pour la plupart, s'accompagnent de mouvements de notre corps. Une critique beaucoup plus juste a été faite par M. Paul Janet (Traité de philosophie, p. 32). C'est que cette division ne s'applique, en réalité, qu'aux phénomènes psychologiques les plus élevés. Une passion compliquée se distingue d'un raisonnement abstrait et celui-ci d'une résolution volontaire. Mais cette distinction est inapplicable quand il s'agit des phénomènes psychologiques élémentaires. Une simple sensation est à la fois affective et représentative, et elle s'accompagne de mouvements; il y a dans l'instinct des émotions, des pensées intelligentes et des actes. Il faudrait donc, à l'exemple d'Aristote, de Saint Thomas, de Bossuet, distinguer des degrés dans les phénomènes psychologiques, reconnaître un premier degré de faits d'ordre sensitif et un second degré plus élevé pour les faits d'ordre intellectuel. Les premiers seraient encore indécis et confondus ensemble; ils seraient sous la dépendance immédiate des phénomènes physiologiques; les seconds se diviseraient plus nettement en faits de sensibilité, d'intelligence, de volonté; ils seraient moins immédiatement sous la dépendance des faits physiologiques élémentaires. }} « Rapports entre les trois facultés. - Nous tiendrons compte de cette remarque fort juste en étudiant dans chaque faculté des faits 15

élémentaires du même genre qui sont de même nature à la racine de toutes les manifestations psychologiques. On remarquera aussi que tous ces faits différents en apparence s'unissent bien souvent dans une œuvre compliquée qui demande du sentiment, de l'intelligence et de la volonté, et que dans les esprits bien portants, ils sont réunis dans l'unité d'une même personnalité. Cette division des facultés n'est donc pas une séparation absolue de certains faits, ce n'est qu'une classification commode pour l'étude et qui prépare grossièrement la recherche des dépendances plus étroites entre les phénomènes, la recherche des lois psychologiques. Enfm, parmi ces trois groupes de faits, deux ont entre eux des rapports particulièrement étroits, ce sont les phénomènes de sensibilité et les phénomènes d'activité. Aussi après avoir étudié la vie intellectuelle, les rapprocherons-nous sous le titre de la vie affective et active de l'esprit. » Les facultés formelles selon Spearman (1927)14 Charles Spearman15 (1863-1945) a toujours souligné que la théorie des facultés a été défendue ou acceptée presque universellement.
14

Spearman, Ch. (1927). The abilities of man. New York: Macmillan. - Spearman, Ch.

(1936). Les aptitudes de l'homme .' Leur nature et leur mesure (trad. française par F. Brachet d'après la 2e édition de 1932). Paris: Conservatoire National des Arts et Métiers. 15Charles Edward Spearman (1863-1945) - Il est né le 10 septembre 1863 à Londres. Après avoir étudié au Collège de Leamington, il entra dans l'armée britannique et participa même dans le Corps de génie à la guerre en Birmanie au cours des années 1880. Intéressé par les questions philosophiques, au cours des années 1890, il se met à étudier sérieusement la psychologie durant son temps libre. Il découvre la philosophie associationniste de John Stuart Mill. Il entendit alors parler de la nouvelle approche de la psychologie scientifique inaugurée par Wilhelm Wundt (1832-1920). Il décida de se retirer de l'année en 1897 et d'aller se former chez le maître à Leipzig. Sa formation dura sept longues années, interrompue deux ans par la guerre contre les Boers en 1901-1902. Il finira par soutenir sa thèse en 1904 (Die Normaltauschungen in der Lagewahrnehmung: Les illusions normales dans la perception de la position). Mais durant ses années de formation à Leipzig, il avait été attiré par la psychologie d'un autre personnage, sir Francis Galton (1822-1911), qui avait initié des recherches sur les facultés intellectuelles. Cette question va beaucoup intéresser Spearman qui va passer une partie de son temps libre à réaliser des expériences sur le thème de l'intelligence. C'est en 1904 qu'il publie dans The American Journal of Psychology l'article fondateur de sa doctrine de l'intelligence. Son objectif était de montrer le lien existant entre ce que la psychologie expérimentale appelle des mesures mentales, et ce que la psychologie générale nomme les facultés psychiques. Il présente des recherches consistant à chercher des relations entre l'intelligence totale, appréciée subjectivement par les professeurs au moyen des divers travaux de l'enfant, et la manière dont l'enfant s'est tiré d'expériences uniquement sensorielles; et il trouve que cette corrélation est si grande qu'elle équivaut à l'identité. Les résultats de ces premières recherches vont conduire progressivement Spearman à proposer sa doctrine des deux facteurs, qui pourrait s'énoncer

16

Chaque fois qu'on veut examiner les aptitudes de quelqu'un, il est certain qu'on cherche à se renseigner sur son jugement, sur sa mémoire, etc... On peut observer ceci dans la vie ordinaire, depuis la biographie la plus complète jusqu'à la conversation la plus banale. Et, quant aux psychologues de métier, ils ont donné un corps à cette théorie par la construction de profils mentaux savamment conçus. Ici, chaque trait de caractère est mesuré séparément; les valeurs obtenues sont reportées parallèlement sur du papier et les extrémités jointes ensemble par une ligne - le profil - qui dépeint ainsi graphiquement la structure mentale générale de la personne. Nous allons présenter ici les vues de Spearman sur cette question à travers un de ses écrits les plus fameux.
Nature de la doctrine.

« Hypothèse de plusieurs grandes facultés. Profils mentaux. Le chapitre précédent16 nous a conduit de la doctrine d'un pouvoir souverain et unique à celle de plusieurs pouvoirs différents (aptitudes, capacités, niveaux, ou quelque autre nom qu'on puisse leur donner). Des exemples typiques sont le jugement, la mémoire, l'invention, l'attention. Chacun de ceux-ci est considéré comme constituant une fonction séparée ou « comportement indivisible ». Donc, chacun d'eux admet, et nécessite, d'être mesuré séparément. »
« Cette théorie semble

- malgré

qu'elle contredise la précédente

-

être défendue ou acceptée presque universellement. Chaque fois qu'on veut examiner les aptitudes de quelqu'un, il est certain qu'on cherche à se renseigner sur son jugement, sur sa mémoire, etc. On peut observer ceci dans la vie ordinaire, depuis la biographie la plus complète jusqu'à la
ainsi: les notes qui expriment le degré de développement des diverses aptitudes psychiques chez les différents individus, peuvent se décomposer chacune en deux parties, ou deux « facteurs indépendants» : une partie commune à toutes les aptitudes de l'individu, dite « facteur général» et une partie propre à l'aptitude particulière envisagée à l'exclusion des autres, ou facteur spécifique. Passant ensuite aux hypothèses explicatives, Spearman a proposé de voir dans le « facteur général» une mesure de « l'énergie mentale» de l'individu (ou plus simplement de son intelligence), alors que les facteurs spécifiques représenteraient surtout les « instruments» de l'intelligence ou « aptitudes spéciales ». Sa notoriété va le conduire à 0 btenir une chaire à l'University College de Londres en 1911. Incorporé durant la première guerre mondiale (1914-1918), il résumera par la suite sa doctrine de l'intelligence dans divers ouvrages: The nature of inte lligence and the principles of cognition (1923) et surtout dans The Abilities of man (1927). Il publiera par la suite Creative mind (1931) et Psychology down the ages (1937). II est mort Ie 17 septembre 1945. 16La doctrine monarchique: « l'intelligence ». 17

conversation la plus banale. Et, quant aux psychologues de métier, ils ont donné un corps à cette théorie par la construction de profils mentaux savamment conçus. Ici, chaque trait de caractère est mesuré séparément; les valeurs obtenues sont reportées parallèlement sur du papier et les
extrémités jointes ensemble par une ligne

- le

profil

- qui

dépeint ainsi

graphiquement la structure mentale générale de la personne. Une telle doctrine, quand on la rapproche de la précédente, peut être appelée oligarchiquel? » « Une application pratique de grande envergure. Bien que cette théorie soit presque universellement adoptée, la pratique actuelle des tests mentaux n'est cependant guère en hannonie avec elle. Si grands que puissent être le zèle et le soin qu'on prend à défendre ces facultés séparées, leur mesure reste encore relativement rare. Les profils préparés d'une manière si attrayante restent inutilisés. » « Mais il est un certain nombre de cas, lesquels sont de la plus haute importance, où cette doctrine oligarchique a été introduite dans la pratique. On en trouve un exemple dans l'important Service des chemins de fer, lequel emploie, dit-on, le plus d'ouvriers au monde. Ce Service utilise, depuis quatre ans, un Institut psychotechnique de tests, qui régit tous les services de réseaux; tous les candidats à un emploi doivent se soumettre aux tests qu'il impose. Ces tests ne se réfèrent nullement à une intelligence souveraine. Au contraire, il y a un test pour chacune des neuf aptitudes suivantes: la combinaison, la fixation, la concentration, l'observation, le calcul, la distractibilité, la rapidité, l'adresse et la vivacité de compréhension (quick grasp). }) « Rien que dans cette application pratique, des intérêts humains si considérables sont engagés que même les plus dogmatiques d'entre nous devraient se passionner pour une étude nouvelle et très approfondie de la question. })
Origine historique et développement de I oligarchisme.
J

« Le problème de Platon et sa solution. Nous ne pouvons mieux commencer notre enquête qu'en interrogeant l'histoire, car cette doctrine, si puissante aujourd'hui, a une origine très ancienne; elle est en fait, par un coup ironique du destin, un renforcement de cette vieille « psychologie
17 Dans un travail antérieur où nous examinions doctrine par les tables de corrélation, nous l'appelions spécialement multilocale. l'interprétation de cette

18

des facultés», de laquelle nous nous félicitons si souvent de nous être émancipés aujourd'hui. » « Ces facultés semblent être nées de la découverte que les sens nous trompent. Les premiers penseurs dont nous possédons des écrits dignes de foi furent frappés du fait que le même vent peut sembler chaud à une personne et froid à une autre, ou qu'un bâton à moitié immergé dans l'eau semble tordu bien qu'on soit certain par ailleurs qu'il est droit. » « Platon et d'autres ont résolu ces paradoxes en disant que l'esprit possède deux facultés distinctes, ou pouvoirs, ou capacités, termes à peu près synonymes. D'abord celle des Sens, qui produit seulement l'apparence et à laquelle on ne peut se fier; ensuite celle de l'Intellect, qui
apporte la connaissance de la réalité et qui

- en elle-même - est infaillible.

Quant à l'Intelligence, ce n'était qu'une variante grammaticale de l'Intellect; ce dernier terme s'employait pour désigner la faculté mentale
permanente, tandis que le premier

- étant

un participe présent

- désignait

naturellement le fait d'employer cette faculté à un moment donné. » « Variations ultérieures de doctrine. À ces deux facultés initiales, les sens et l'intellect, une troisième fut peu après ajoutée par beaucoup d'auteurs, celle de la mémoire; et plus tard, cette addition semble avoir été admise par au moins la moitié des philosophes compétents. Plus tard, on ajouta encore - mais peu l'acceptèrent l'imagination ou invention. Ces quatre facultés se complétaient parfaitement les unes les autres, de sorte qu'elles constituaient ensemble une somme complète, semblait-il, de la connaissance humaine. » « Néanmoins, on en introduisit fréquemment deux autres qui étaient déjà en vogue avant la chute de l'Empire romain. L'une était le langage, l'autre l'attention. On peut enfm mentionner la faculté du mouvement, qui eut une place très importante chez Aristote et les Scolastiques, mais qui ne fut plus guère mentionnée ultérieurement. » « On n'est généralement parvenu à augmenter, ensuite, le nombre des facultés au-delà de sept qu'en subdivisant l'une ou l'autre des précédentes. On partagea volontiers la sensation en autant de facultés mentales qu'il y a d'organes des sens. L'intellect fut divisé en trois: conception, jugement, raisonnement. La mémoire fut divisée en reproductive et reconstructive. L'imagination fut active ou passive. » « Ici, nous pouvons pour un moment jeter un coup d'œil sur le chapitre précédent. La grosse équivoque que nous y avons trouvée, qui ruine le concept de l'intelligence, et qui par suite amène les plus graves 19

troubles dans la psychologie moderne et les tests mentaux, est maintenant enfm expliquée, car les différentes aptitudes entre lesquelles ce concept est ballotté sont justement les sept facultés historiques que nous venons d'énumérer. Comme cela arrive généralement, toutes ces idées des penseurs originaux se répandirent jusqu'à l'homme de la rue, mais quand elles l'atteignirent, ce qui avait été primitivement des vues bien distinctes était devenu d'une confusion inextricable. » «Application aux différences individuelles. Pendant toute la première partie de cette évolution historique de la doctrine des facultés, bien peu d'auteurs s'intéressèrent au problème que nous regardons aujourd'hui comme capital, celui des différences entre les individus. Le but en vue duquel ces facultés furent d'abord imaginées et pendant longtemps presque exclusivement employées, ce ne fut pas de dire en quoi les hommes diffèrent les uns des autres, mais plutôt en quoi ils se ressemblent tous. Ce fut spécialement le cas pour l'Intellect; cette faculté fut attribuée à l'homme; elle fut refusée aux animaux. Quant à savoir si un individu l'avait plus ou moins qu'un autre, c'était un point de vue étranger à ces penseurs de jadis. » « Il y eut pourtant une exception en ce qui concerne la mémoire. Elle semble être apparue depuis toujours comme une faculté qui, quoique bien défmie, comporte cependant de grandes différences individuelles. Ainsi Platon parle déjà d'un homme qui a « une mémoire naturellement bonne}) (La République). Aristote renchérit, entrant dans beaucoup de détails et s'engageant dans une psychologie aventureuse: }) « Ni les gens d'esprit très vif, ni ceux d'esprit très lent ne semblent avoir une bonne mémoire; dans le premier groupe il y a trop de fluidité, dans le second trop de densité... Les nains et ceux qui ont un plus grand développement des parties supérieures du corps ont une mémoire plus mauvaise que ceux du type opposé parce qu'ils ont un trop grand poids pressant sur les organes de la conscience... Les enfants sont du type des nains (De Memoria). » «Nous devons même rappeler ici que c'était justement la mémoire que les premiers auteurs ne prenaient pas pour une véritable faculté (au sens de rune des parties de l'âme). }) «Ce ne sont pas des psychologues de profession, mais des profanes qui ont commencé à expliquer les différences individuelles au moyen des facultés. La séparation de ces deux théories, l'érudite et la populaire, semble remonter à la Renaissance. À côté des œuvres latines 20

dans lesquelles le savoir académique laborieusement acquis trouvait son expression, on vit jaillir dans les langues modernes une abondante littérature d'origine moins savante, dans laquelle l'intelligence cessa d'être regardée comme un don indivisible; quoique encore complètement déniée aux animaux, elle ne fut plus considérée comme parfaite dans chaque être humain, mais devint susceptible de degrés. La même chose arriva à l'imagination (et même un peu plus tôt) ; une personne fut dite en avoir beaucoup et une autre peu. )} « Dans ce différend qui s'élevait entre le point de vue érudit et le point de vue populaire, la balance pencha bientôt du côté populaire, confonnément à la tendance générale de la Renaissance. Même les écrivains les plus savants commencèrent à considérer les facultés comme différenciant un individu d'un autre. Pour Ch. Wolf, par exemple, psychologue de grande réputation, l'intellect était explicitement pourvu de degrés pouvant varier d'une personne à l'autre18,et de même pour l'imagination et la mémoire, et de même pour la perception sensorielle19. » « Plus tard, la doctrine des différences individuelles s'occupa spécialement des perceptions sensorielles. Il faut citer surtout Beneke, disciple d'Herbart, qui développa beaucoup l'enseignement de son maître. Sans porter atteinte à la profondeur initiale de la doctrine, il la dirigea vers de nombreuses applications pratiques et spécialement vers l'étude des différences individuelles. Selon lui, il existe certains systèmes fondamentaux (Grundsysteme) qui donnent à ces différences leur base défmitive ; comme exemples de tels systèmes fondamentaux, on peut citer chacun des sens, visuel, auditif, tactile, gustatif et olfactif. À ceux-ci il ajouta quelques sens vitaux, qui dérivent respectivement des organes musculaires, digestifs et sexuels. )} «Cette attribution d'une faculté à chaque sens fut facilement étendue du domaine de la perception sensorielle à celui des images sensorielles. Charcot semble avoir eu là une grosse influence; il rangeait les hommes en différentes classes suivant que leurs images étaient surtout visuelles, ou auditives, ou kinesthésiques. Son cas clinique le plus frappant fut celui d'un commerçant qui s'était toujours fié entièrement à ses images visuelles. Un jour il en fut soudain privé par un trouble nerveux, qui n'affectait pourtant pas ses perceptions visuelles. Une telle lacune, bien que toujours cantonnée aux images et n'affectant aucune
18Psychologia
19

empirica,

1732,

~277.

Ibid., ~ 480.

21

perception, fut cependant suffisante, dit-on, pour le réduire à un extraordinaire état d'impuissance dans la vie quotidienne. Par exemple, quoique pouvant encore voir les rues très distinctement, il devint incapable de retrouver son chemin parmi elles. Ceci ne serait jamais arrivé, affmne Charcot, si ses images avaient été auparavant, non pas seulement visuelles, mais auditives ou kinesthésiques. » « Peu après suivirent les recherches intéressantes de Fechner et Galton sur les images visuelles et auditives, auxquelles s'ajouta la description graphique que donna Stricker de son propre mode, presque exclusivement kinesthésique, de représentation des objets. Bientôt la doctrine des facultés sensorielles fut largement répandue, particulièrement dans les milieux médicaux et pédagogiques; l'humanité fut divisée en types: visuel, auditif, musculaire. Des réformes radicales furent projetées pour se conformer à cette nouvelle théorie. On proposa même de diviser les classes des écoles en sections, chacune étant réservée aux enfants employant plus spécialement un sens déterminé. » «Les facultés qui sont actuellement préférées. Après cette excursion historique, revenons aux facultés telles qu'elles sont considérées dans la littérature courante. Voici un petit résumé statistique qui montre lesquelles d'entre elles trouvent le plus de défenseurs. C'est une analyse tirée de 33 publications importantes sur ce sujet: » Facultés Perception sensorielle Intellect Mémoire Imagination Attention Langage Mouvement Facultés diverses
Nombre de fois défendues

15 16 19 Il 10 3 6 16

Source initiale Facultés provenant de l'ancienne psychologie Facultés nouvelles

« Quelques commentaires sur l'ensemble des textes dont nous avons déduit ces chiffres aideront peut-être à comprendre comment on conçoit à présent les facultés. Prenons-les chacune à son tour. » « La perception sensorielle, qui est en tête de la liste, apparaît dans quelques-uns des cas considérés comme pouvant être rassemblée en 22

une faculté unique; il en est notamment ainsi quand on propose un test pour mesurer la « fmesse de perception». Mais, le plus souvent, quelque perception particulière est choisie pour constituer une faculté à elle seule: par exemple la faculté d' « analyser la forme visuelle». Toutefois, une telle subdivision ne paraît pas avoir jamais été poursuivie systématiquement. La perception particulière qui a été choisie est laissée isolée, tous les autres modes de perception étant simplement laissés de côté. Une telle manière de faire ne gagne pas à être comparée avec le vieux travail de Beneke. » « Quoique la seconde place ait été donnée à l'intellect, le mot luimême apparaît rarement, et semble même être délibérément évité par la plupart des écrivains. Mais on emploie fréquemment le terme par lequel cet intellect a toujours été essentiellement caractérisé, à savoir, le pouvoir d'abstraction. C'est également la même classe d'opérations qui est souvent désignée par des expressions comme l'idéation supérieure et même simplement la pensée. Il est encore plus fréquent, cependant, que ce ne soit pas l'intellect tout entier (conception, jugement et raisonnement) qui soit pris comme une faculté, mais seulement l'un de ses trois constituants; les deux autres sont alors laissés de côté. » « La mémoire comprend parfois, dans ces ouvrages, le pouvoir d'association, mais d'autres fois les deux facultés sont séparées. On distingue aussi fréquemment: les souvenirs immédiats et les souvenirs lointains; le souvenir par les concepts et le souvenir à l'aide d'images; la récognition et le rappel. Mais, ici encore, ces diverses subdivisions sont mises en avant sans se préoccuper des autres et sans aucune tentative pour établir un système. » « Vient ensuite l'imagination, qui est censée comprendre l'invention, puisque les deux termes semblent avoir été employés comme synonymes dans ces divers écrits. On n'essaye pas de la subdiviser. Ce qui frappe le plus, c'est qu'on est très souvent enclin à lui donner une valeur démesurée. On l'a considérée comme éminemment créatrice et on l'a par suite identifiée avec le génie. Quelques enthousiastes ont été jusqu'à déclarer que cette faculté créatrice - différant en cela de l'intelligence et
du talent

- est

indépendante

des lois de l'hérédité;

elle appartiendrait

à la

personne elle-même, en tant que distincte du simple psychoplasme qui lui a été transmis par ses ancêtres20. )}

20

Ward, Psychological

Principles,

1918, pp. 450 et suiv.

23

« L'attention est généralement considérée comme une faculté unique quelquefois cependant on y introduit des subdivisions. La principale difficulté réside dans son ambiguïté. » « Au sujet de la faculté du langage, il est surprenant que ses défenseurs aient été si peu nombreux. Cela semble s'expliquer, par le fait que notre statistique n'a tenu compte que des cas où la doctrine des facultés était tout à fait explicite. Si nous avions également considéré les cas où elles interviennent implicitement, le langage aurait occupé une position beaucoup plus importante. » « Le mouvement est souvent dépeint comme une faculté unique, qui reçoit alors le nom de contrôle moteur ou dextérité manuelle. Mais d'autres fois, on lui a assigné également certains domaines spéciaux comme le pouvoir de la discrimination kinesthésique ou celui de l'action réflexe rapide. » « Enfm, nous arrivons à ces facultés courantes qui ne dérivent pas avec évidence des sept anciennes, mais qui paraissent plus ou moins originales. Citons par exemple: l' « esprit critique », l' « esprit de prévision»; l'aptitude à «bien remarquer les ressemblances », l'aptitude à « délier un complexe et à en apercevoir exactement toutes les parties» ; l'aptitude à « modeler une certaine quantité de contenu mental d'une manière nouvelle et prescrite ». Ce qui frappe le plus, c'est que l'absence de système, déjà mentionnée, atteint ici son plus haut point. Ces diverses facultés ont presque toujours été inventées pour répondre à un cas particulier. Bien qu'elles soient nouvelles, aucune tentative n'est faite pour démontrer, ou même pour discuter leur fondement et leur signification psychologique. Leurs auteurs eux-mêmes les oublient parfois d'un écrit à l'autre. Il est donc peu étonnant qu'en général personne ne fasse attention à elles. »
Les critiques.

« Quelques objections répandues, mais sans importance. Après avoir exposé la doctrine des facultés, telle qu'on la concevait autrefois et telle qu'elle existe aujourd'hui, examinons la solidité de ses fondements. » «Placés à ce point de vue, nous pouvons écarter toutes les critiques visant certains aspects particuliers. Elles ne concernent que des points de détail dont on peut espérer qu'ils s'amélioreront au moment voulu. » 24

« Dans le cas présent, on ne peut guère non plus reprocher à cette doctrine d'être ambiguë, défaut si grave par ailleurs. Les facultés possèdent souvent en effet des défmitions qu'on peut regarder comme acceptables. » « À vrai dire, on trouve encore contre cette doctrine une double accusation datant de l'époque de Malebranche; on a dit qu'elles avaient l'apparence de fournir une explication alors qu'elles étaient en réalité dénuées de sens; et surtout, on les a accusées de contredire le caractère essentiel de l'esprit, son unité. Discuter l'un ou l'autre de ces reproches nous entraînerait trop loin, mais nous espérons montrer ailleurs que ces deux accusations sont sans fondement. » « Le point vital; la corrélation. Voici maintenant le point central de toute l'affaire. Il est semblable à celui qui fut fatal aux prétentions précédentes de mesurer l'intelligence. Celle-ci apparut en effet comme composée de parties plus ou moins indépendantes, et qui nécessitaient donc chacune une mesure distincte. Mais ce qui fut dit de l'intelligence supposée monarchique peut se dire aussi bien de chacune des facultés oligarchiques. Prenons par exemple le jugement. Celui-ci semble également se subdiviser en plusieurs parties distinctes. Le jugement en politique serait une chose; en matière de sports, une autre; sur la question de la télépathie, il serait encore différent, et ainsi de suite. Ne faut-il donc pas, ici aussi, une mesure séparée pour chaque espèce de jugement? Nous devons répondre de nouveau que toutes les espèces différentes exigent des mesures différentes, à moins qu'on ne montre qu'elles sont parfaitement interdépendantes, de sorte qu'une personne qui excelle dans une sorte de jugement excelle exactement de la même façon dans toutes les autres sortes. Une fois de plus, le point central est le degré d'interdépendance ou, comme on le dit communément, la grandeur de la corrélation21. »
21

Il est manifeste

que le problème

relatif aux différences

individuelles

est comparable

à

celui qui est bien connu en pédagogie sous le nom d'enseignement formel (formal training). Entre les deux, cependant, une distinction importante doit être faite. Dans le cas des différences individuelles, la question est de savoir si la possession (supposée innée) de certaines aptitudes implique la possession de toutes les autres aptitudes dépendant de la même faculté. Dans le cas de l'éducation, la question est de savoir si l'acquisition d'une certaine aptitude implique celle des autres. On peut concevoir que la première forme de corrélation existe sans que la deuxième existe nécessairement. Considérons comme analogues aux différentes aptitudes dépendant d'une même facuIté plusieurs champs situés dans le même voisinage. Il est vraisemblable qu'ils se ressemblent plus ou moins les uns les autres au point de vue de la constitution chimique du sol. L'analyse du sol de l'un d'eux fournira donc un test digne de confiance pour les autres. Néanmoins, il serait évidemment 25

«Appui de la théorie, de l'observation, de l'expérience. Un argument qui a été souvent invoqué en faveur des facultés ne dérive pas de l'observation, mais de la théorie. C'est que le jugement (ou tout autre faculté) doit être regardé comme un simple outil mental, tandis que les objets jugés sont seulement autant de matériaux différents sur lesquels ce jugement peut s'exercer. On tire des analogies de la vie courante, par exemple de ce fait que les mêmes caractères d'imprimerie imprimeront indifféremment le catéchisme ou un roman français. Pourquoi, dit-on, la même faculté de jugement ne s'appliquerait-elle pas également à la politique, aux sports et à tout autre chose? » «Mais un tel argument n'est pas convaincant. On pourrait aisément le retourner. Le caractère d'imprimerie employé pour le catéchisme ne servira certainement pas à imprimer toutes les autres choses, comme, par exemple, des gravures. » « Si l'on quitte ces considérations a priori et qu'on se tourne vers l'observation réelle, on voit qu'elle possède un domaine assez étendu, même dans l'expérience de tous les jours. Il y a longtemps qu'Herbart a écrit: « La mémoire et l'imagination se ressemblent en ce que leur force est habituellement limitée chez chacun de nous à des espèces particulières d'objets... Celui qui se rappelle facilement les termes techniques d'une science qui l'intéresse a souvent une mauvaise mémoire pour retenir les nouvelles de la ville. » « De même les fous, expliquait-il, montrent souvent que leur imagination est malade en ce qui concerne une certaine idée fixe, alors qu'ils conservent « une activité réellement très saine et souvent l'exaltation du génie pour tout ce qui ne concerne pas leur idée fixe... Ce qu'il y a là d'étonnant disparaît quand on écarte l'hypothèse des facultés mentales22. » « Volkmann, après lui, déclara que toute idée a une mémoire et une imagination à elle. Plus récemment, les écrits de Thorndike n'ont pas moins insisté là-dessus: » « La science de l'éducation devrait immédiatement se débarrasser de la conception qu'elle se fait de l'esprit humain d'être une sorte de machine dont les différentes parties sentent, perçoivent, discriminent, imaginent, se souviennent, conçoivent, associent, raisonnent, désirent,
tout à fait vain de n'en labourer qu'un, avec l'espoir que tous les autres seraient ainsi rendus, eux aussi, plus productifs. 22 Lehrbuch z. Psychologie, 1834, ~ 10.

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choisissent, prennent des habitudes, font attention... Il n'y a pas de pouvoir de discrimination sensorielle qui soit délicat ou grossier. Il y a seulement les rapports entre les excitations de nos différents sens, d'une part, et entre nos diverses sensations et les jugements qui en découlent, d'autre part... Il n'y a pas de mémoire pour tenir enfermées et disponibles les expériences du passé. Il y a seulement des rapports particuliers entre des événements mentaux particuliers23. » « Ces réfutations de l'unité fonctionnelle semblent bien avoir un rapport direct avec cette mise en pratique si importante de la doctrine des facultés dont nous avons déjà parlé et qui a consisté à soumettre aux tests tous les employés d'une grande compagnie de chemins de fer. Parmi les facultés ainsi testées, on trouvait par exemple celle de la « concentration de l'attention ». Le test consistait à obliger le sujet à parcourir une liste de nombres et à désigner ceux qui se trouvaient sur une autre liste. La question est alors de savoir si l'homme qui réussit le mieux dans cette discrimination de nombres, qui dure une minute ou deux, sera le plus capable de s'acquitter des devoirs que comporte le fonctionnement d'une locomotive. Cette question de savoir si l'attention constitue un comportement indivisible (behaviour-unit) a déjà été résolue par la négative par Wolff, il y a bien longtemps. En guise d'exemple, il citait un poète qui ne pouvait concentrer son attention que sur les vers ou sur ce qui pouvait l'amener à versifier. Un autre exemple qu'il donnait était celui d'un érudit qui écoutait très attentivement tout ce qui concernait ses recherches, mais qui était absolument inattentif dès qu'il s'agissait de questions domestiques, ou d'affaires, ou de toilette24.» «Après toutes ces observations purement accidentelles, tournons-nous maintenant vers le témoignage plus probant d'une expérimentation bien conduite. Ici aussi, la réponse semble négative. Sherman par, exemple, employant un test préparé spécialement pour mesurer l'attention, a constaté que ceux qui avaient obtenu les meilleurs résultats étaient souvent les mêmes qui, à l'école ou chez eux, apparaissaient comme manifestement inattentifs25. Un autre chercheur, Marcus, employa le procédé de discriminer des nombres qui avait été appliqué aux employés de chemins de fer; il trouva que sa corrélation

23 Educational Psychology, 1903. 24 Psychologia empirica, 1732. 25 Journal of Applied Psychology, 1923. 27

avec d'autres tests d'attention, même avec un qui, extérieurement, semblait tout à fait similaire, était presque nulle26.» «Où que nous regardions, nous voyons donc que la doctrine disant que les facultés constituent des fonctions indivisibles a été partout ruinée. Même quand une faculté est parfaitement acceptable au sens de classe d'aptitudes mentales, elle ne peut pas, sans une démonstration probante, être regardée comme impliquant des corrélations entre ces aptitudes, ce qui serait indispensable si on voulait mesurer toutes ces aptitudes au moyen d'un seul test. » « La source de l'erreur. Il faut encore mentionner un trait curieux
de cette doctrine des facultés formelles: elle perd toutes les batailles

- si

l'on peut parler ainsi - mais elle gagne toujours la guerre. Elle pliera au plus léger souffle de la critique; mais la plus violente tempête ne peut la briser. Les attaques faites jadis par les Herbartiens semblaient irrésistibles : cependant, on ne tenta même pas une défense sérieuse. Le seul effet durable de ces attaques fut de bannir le mot facultés tout en laissant subsister librement la doctrine représentée par ce mot. On en peut dire autant des assauts de Thorndike. Ses auditeurs l'approuvaient - et continuaient ensuite à faire exactement les mêmes suppositions hasardeuses qu'auparavant. )} « Dans des cas pareils de résistance tenace, quoique tacite, à un amendement de l'opinion adoptée, la cause réside toujours dans une certaine tentation insidieuse de sortir du droit chemin. C'est bien ce qui semble être arrivé en l'espèce. Ce désarroi fondamental a une racine trop profonde dans la philosophie pour que nous puissions l'aborder ici d'une manière adéquate. Nous nous risquerons cependant à l'effleurer en rappelant une présomption fréquente, quoique généralement passée sous silence: c'est que, dans la perception ou la pensée, l'esprit fournit l'activité tandis que l'objet existe par lui-même. Quand, par exemple, un homme voit un arbre, seule l'opération de voir lui appartient; l'arbre est un objet au milieu d'autres objets. Un corollaire immédiat de cette présomption consiste à supposer qu'un changement quelconque dans la nature de l'objet ne peut entraîner une différence dans la nature de l'activité mentale correspondante. Mais en réalité cette présomption entière, avec son corollaire, est une erreur; la vérité est que tous les objets qui sont perçus ou pensés deviennent, par ce fait même, ce qu'on appelle immanents dans

26

Ibid., 1920.

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l'esprit; en ce sens, ils deviennent eux-mêmes des constituants de l'activité mentale. Quant aux objets, en tant qu'ils existent dans la réalité sans que l'esprit les connaisse, ils sont appelés transcendants, et ce n'est pas au psychologue, mais au philosophe d'en parler. La doctrine des facultés est donc basée sur une tendance presque irrésistible à confondre les objets immanents et les objets transcendants. » « Il y a une autre source de l'erreur qui peut être découverte sans qu'il soit besoin de tant fouiller dans les profondeurs de la philosophie. C'est la vieille illusion par laquelle les mots sont considérés comme une véritable monnaie et non pas comme de simples jetons. Nous nous
sommes fabriqué un mot comme jugement, puis

- parce

que le mot reste

le même - nous nous mettons à croire que nous parlons toujours de la même entité. » « Il y a encore une troisième influence agissant dans le même sens: c'est le sophisme défmi en logique par a dicto secundum quid ad dictum simpliciter. Cela signifie que: tout pouvant être regardé soit comme existant de soi-même, soit comme susceptible d'être dénommé, les gens sautent souvent inconsidérément d'une catégorie à l'autre. Dans l'exemple classique, le sophisme est le suivant: « Vous mangez de la viande crue, car vous mangez ce que vous avez acheté hier, et ce que vous avez acheté hier était de la viande crue. » « On dit de même dans le cas des facultés: « On peut tester la puissance de l'attention. Car on peut tester le pointage de nombres, et ce pointage de nombres est réalisé par l'attention. » « En résumé, la doctrine oligarchique, pour laquelle les aptitudes dépendent de quelques grandes facultés qui sont chacune indivisibles; pour laquelle chaque faculté doit être mesurée par une valeur unique; qui assemble toutes ces mesures chez chaque homme en un profil mental et qui, sur la foi de ces profils, dispose du destin de milliers d'êtres - cette doctrine semble, quand on l'examine de près, dénuée de tout fondement. »

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La modularité de l'esprit: d'après Fodor27 (1983)

Renouveau de la psychologie des facultés

Il Y a une vingtaine d'années le philosophe et psychologue américain Jerry A. Fodor a proposé une architecture de l'esprit qui allait remettre au goût du jour la notion de faculté en faisant référence aux débats qui eurent lieu au cours de la première moitié du XIXe siècle entre les philosophes et les phrénologues. L'ouvrage de Fodor28 (1983/1986) sur la modularité de l'esprit, où est proposée une nouvelle théorie des facultés mentales, est certainement un des écrits les plus fameux et les plus influents de la psychologie scientifique moderne. En bref, la théorie de l'auteur repose sur une architecture mixte de l'esprit: modulaire dans la mesure où elle inclut des mécanismes spécifiques (pour l'analyse initiale d'une classe d'input donnée) et non modulaire dans la mesure où elle inclut également des
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Fodor, Jerry A. - (né en 1935). Après avoir suivi des études au Collège de Columbia

(1952-56), il intègre le département de philosophie à l'Université de Princeton. Il est nommé instructeur dans le département des sciences humaines au MIT (1959-1960) avant d'obtenir son doctorat en philosophie à l'Université de Princeton en 1960. L'année suivante il obtient une bourse pour un séjour à l'Université d'Oxford (1960-1961). Il devient professeur assistant au département des sciences humaines au MIT (1961-1963) puis professeur assistant au département de philosophie et de psychologie dans le même établissement (1963-1969). C'est en 1968 qu'il fait éditer son premier ouvrage d'auteur: Psychological explanation. À partir de 1969, il est nommé professeur de philosophie au MIT où il restera jusqu'en 1986. Durant cette période paraissent plusieurs ouvrages importants sur la philosophie du langage qui vont intéresser les philosophes et les psychologues cognitivistes de l'époque. Dans The language of thought (1975) et dans Representations: Essays on the foundations of cognitive science (1979), il souligne que l'on peut simuler les relations sémantiques par les processus syntaxiques. C'est à cette période qu'il commence à s'intéresser aux relations corps/esprit. Dans The modularity of mind (1983) il défend une version forte de la psychologie des facultés selon laquelle l'esprit est constitué de modules perceptifs de bas niveau, indépendants et informationnellement encapsulés, qui fournissent de l'information aux processus cognitifs non-modulaires de haut niveau. Ardent défenseur d'une séparation de la psychologie des neurosciences, il estime que seuls les processus cognitifs modulaires peuvent être étudiés scientifiquement. En 1986, il intègre le CUNY Graduate Center, 1986-1994. Toujours spécialiste de la psycholinguistique cognitive, il publie en 1987 Psychosemantics the problem of meaning in the philosophy of mind. Depuis " 1988, il est professeur de philosophie dans l'État du New Jersey à l'Université Rutgers. Il continue aujourd' hui à développer ses conceptions théoriques sur le langage et l'esprit dans de nombreux ouvrages dont The mind doesn't works that way,' the scope and limits of computational psychology (2000) qui vient d'être traduit en Français en 2003 chez Odile Jacob. 28 Fodor, lA. (1983). The modularity of mind. An essay of faculty psychology. Cambridge, Mass. : MIT Press (traduction française en 1986 par Abel Gerschenfeld sous le titre «La modularité de l'esprit. Essai sur la psychologie des facultés », Paris: Les Éditions de Minuit)

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mécanismes cognitifs qui n'ont pas de domaine propre. L'originalité de la théorie de Fodor repose tout à la fois sur la défmition des modules comme mécanismes spécialisés dans l'analyse initiale des stimuli d'origine externe, et sur le concept d'architecture mixte de l'esprit, avec les traitements non modulaires (c'est-à-dire non limités à la classe des stimuli traités) succédant à l'action des modules spécialisés. Plus précisément, les processus psychologiques qui sous-tendent les tâches perceptives ont, d'après Fodor, une structure trichotomique impliquant des transducteurs, des systèmes périphériques et des systèmes centraux, les opérations perceptives mettant en œuvre ces systèmes à peu près dans cet ordre. Un transducteur est un système qui "traduit" un signal en un autre. Ici, un stimulus d'origine externe est transformé en un signal neuronal. Les systèmes périphériques analysent l'input et en fournissent des représentations qui, dans la mesure où elles sont compatibles avec le format propositionnel de la représentation des croyances par les systèmes centraux, pourront être interprétées par ces systèmes. Tous les systèmes périphériques (autrement dit, les systèmes d'analyse de l'input) ont, d'après Fodor, en commun un certain nombre de propriétés qui sont caractéristiques des modules de l'esprit. Ils sont propres à un domaine (cloisonnement informationnel), leur mise en œuvre de l'analyse de l'input est obligatoire, ils sont cloisonnés, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas être influencés par les processus centraux (autrement dit, par ce que nous savons sur le monde), ils sont rapides, car ils agissent "à l'aveugle" au moyen d'algorithmes bien défmis. Or, dans son ouvrage, Fodor recommande la lecture des écrits phrénologiques de Gall (qu'il ne cite d'ailleurs que de seconde main) en comparant ses conceptions avec celles des philosophes classiques dont une synthèse avait été donnée par Spearman (voir plus haut). Cette nouvelle architecture de l'esprit prend sa source dans une réflexion au sujet de la notion de « faculté mentale)}. Il commence en effet son ouvrage en écrivant: « La psychologie des facultés est en train de redevenir respectable après avoir traîné pendant des siècles en compagnie de phrénologues et d'autres individus louches. Par psychologie des facultés, j'entends en gros le point de vue selon lequel il faut postuler beaucoup de mécanismes psychologiques fondamentalement différents pour expliquer les faits de la vie mentale. La psychologie des facultés prend au sérieux l'hétérogénéité apparente du mental (...) Le thème de cette monographie est le statut actuel du programme de la 31

psychologie des facultés. (...) Je voudrais faire les choses suivantes: 1) essayer de distinguer la thèse générale selon laquelle il existe des facultés psychologiques, d'une version particulière de cette thèse, que j'appellerai la thèse de la modularité; 2) énoncer certaines des propriétés que les systèmes cognitifs modulaires sont susceptibles de posséder en vertu de leur modularité (...) » (Fodor, 1983/1986, p. Il). Ceci va amener l'auteur à établir une distinction entre les ({facultés horizontales» (systèmes cognitifs non modulaires) et les ({facultés verticales» (systèmes cognitifs modulaires) de l'esprit. Pour Fodor, une faculté horizontale est un système cognitif fonctionnellement identifiable qui opère sur des domaines de contenus différents. La psychologie horizontale des facultés existe depuis toujours: elle semble la théorie du sens commun de l'esprit. Par exemple, dans la version la plus courante, les processus cognitifs résultent de l'interaction entre des facultés horizontales comme la sensation, l'intellect, la mémoire, l'imagination et l'attention. Fodor fait souvent référence aux travaux de Spearman car ({c'est le seul grand expérimentaliste de notre siècle qui ait pris au sérieux la tradition des facultés» (Fodor, 1983/1986, note, p. 24). Lorsqu'il reprend la classification des sept grandes facultés de Spearman (perception sensorielle, intellect, mémoire, imagination, attention, langage, mouvement), Fodor n'accorde pas à la parole (ni au mouvement) le titre de faculté horizontale, car pour lui, expert dans le champ de la psycholinguistique, il s'agit d'une faculté verticale par excellence. De plus, il ne semble pas considérer la mémoire comme une faculté horizontale car il existe plusieurs systèmes de mémoires pouvant êtres individualisés29. Contre les associationnistes et les empiristes30, il soutient qu'un recensement des facultés n'est pas une
29 Pour une présentation synthétique cognitive. Paris: A. Colin. de ces conceptions cf. Nicolas, S. (&1.). La psychologie

30 «Les phénomènes de l'esprit sont habituellement répartis en trois classes: 10 Le
sentiment, qui comprend les plaisirs et les peines et bien d'autres choses. Les mots émotion, passion, affection, sont des synonymes du sentiment. 20 La volition ou volonté qui embrasse toute l'activité en tant qu'elle est dirigée par les sentiments. 30 La pensée, intelligence, ou connaissance. Nos sensations, comme nous le verrons plus tard, se rangent en partie dans la classe du sentiment, en partie dans celle de la pensée. » (A. Bain, The senses and the intellect. New York: Appleton, 1868, 3e édition, p. 2). Mais Bain était en train d'abandonner la psychologie des facultés en développant la doctrine associationniste. Comme le souligne Fordor (p. 39), la doctrine associationniste récuse une bonne partie des affirmations de la doctrine des facultés, de sorte que l'ascension de la première a conduit au déclin de la seconde. «Aux mains des associationnistes, la question: «Combien existe-t-il de facultés?» allait recevoir une réponse rigoureuse. Si une faculté est un mécanisme psychologique primitif - un pouvoir fondamental -, alors la réponse est: « Il n'existe qu'une

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énumération des capacités; c'est une théorie de la structure des mécanismes causaux qui sous-tendent les capacités de l'esprit (Fodor, 1983/1986, p. 40). Le but du théoricien est d'obtenir un maximum d'explications psychologiques en postulant un minimum de mécanismes causaux. Fodor (1983/1986, p. 27) note qu'il existe aussi une tradition « verticale» en psychologie des facultés qui remonte aux travaux de Gall. n rappelle que, selon ce phrénologue, le recensement traditionnel des facultés mentales horizontales est en grande partie une fiction. « Plus particulièrement, le jugement n'existe pas, l'attention n'existe pas, la
volition n'existe pas et la mémoire n'existe pas " en fait il n y a pas de

facultés horizontales du tout. Ce qui existe, c'est un ensemble de choses auxquelles Gall donne différents noms: propensions, dispositions, qualités, aptitudes et pouvoirs fondamentaux» (Fodor, 1983/1986, p. 27). La classification de Gall repose sur des domaines de compétence qui sont sous-tendus par des mécanismes psychophysiologiques différents. Le principal argument de Gall contre les facultés horizontales repose sur l'idée suivante: s'il existait une faculté unique de la mémoire (par exemple), alors quelqu'un qui aurait une mémoire excellente pour un certain type de chose devrait avoir une mémoire excellente pour tous les types de choses. C'est-à-dire que, pour Gall, s'il existait une faculté horizontale unique de la mémoire, alors la mémoire d'un individu devrait être du même ordre pour différents types de tâches ou domaines cognitifs. Les facultés verticales de Gall sont spécifiques à un domaine, génétiquement déterminées, associées à des structures neuronales distinctes, computationnellement autonomes. « Il me semble que l'idée des facultés verticales est une des grandes contributions historiques au développement de la psychologie théorique. Mais alors, pourquoi Gall n'est-il pas honoré dans les manuels? (...) Gall a commis deux graves erreurs, qui l'ont achevé: il croyait que le degré de développement d'un organe pouvait se mesurer à la taille relative de la région du cerveau lui correspondant, et il pensait que le crâne prenait la forme du cerveau comme le gant prend la forme de la main. » (Fodor, 1983/1986, p. 38). Les facultés verticales sont les modules dont parle Fodor.

seule faculté, la capacité de former des associations. » (p. 45) L'associationnisme sera une alternative à la psychologie des facultés caractérisée par une réduction remarquable du dispositif théorique requis pour expliquer les phénomènes mentaux.

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Dans la suite de ce livre, nous allons présenter un historique des systèmes des facultés de l'âme qui ont été développés en France au cours de la première moitié du XIXe siècle. C'est à cette période que deux écoles philosophiques se sont affrontées. La première (spiritualiste) est issue de la philosophie de Condillac et la seconde (matérialiste) de la phrénologie de Gall. En d'autres termes, face aux prétentions des philosophes qui établissaient une classification (horizontale) des facultés, on a vu s'élever une nouvelle classification (verticale) des facultés de l'âme issue du domaine des sciences physiologiques. Ce sont d'ailleurs les travaux de Gall qui vont être à l'origine de la découverte de la localisation cérébrale de la faculté du langage articulé par Broca.

TABLEAU
Classification (horizontale) des facultés de l'âme (fm XIXe) selon le philosophe spiritualiste Paul Janet (1823-1899). On remarquera l'adoption de la division tripartite de l'âme (COGNITION, AFFECTION et VOLITION) généralement adoptée par les philosophes.

Intelligence. Fonctions re résentatives. 1° CONNAISSANCES Entendement Connaissance intellectuelle Sensation représentative connaissance

Sensibilité. Fonctions affectives. 2°
ÉMOTIONS


INCLINATIONS

Sentiment Plaisir moral Sensation affective plaisir h si ue

Sentiment Inclination morale Appétit

Activité. Fonctions actives. 4° ACTIONS Volonté Action libre Spontanéité Action instinctive

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TRADITION

PHILOSOPHIQUE

DE L'ÉTUDE

DES FACULTÉS DE L'ÂME

La psychologie des facultés selon la tradition philosophique classique du XVIIIe siècle Si les philosophes se sont assez généralement accordés à reconnaître que l'âme humaine est un principe d'action, qu'elle est douée d'une activité originelle; s'ils se sont accordés à ne pas lui contester le pouvoir d'agir, s'ils ont même reconnu qu'elle n'agit pas toujours d'une manière uniforme, il n'en a pas été de même lorsqu'ils ont voulu déterminer les divers modes d'action par lesquels elle manifeste son activité, c'est-à-dire lorsqu'ils ont cherché à flXer le nombre de ses facultés. Aussi est-il vrai de dire que, sur ce point comme sur tant d'autres, il y a eu une grande divergence d'opinions. Les philosophes n'ont pas toujours reconnu les trois facultés de l'âme décrites précédemment (COGNITION, AFFECTION VOLITION) quelques-uns, les reconnaissant toutes, les ont et : désignées par d'autres noms; d'autres, employant les mêmes termes, ont donné à ces termes un sens différent. Il serait très long et médiocrement utile d'exposer toutes ces dissidences, soit de doctrine, soit de langage. Le lecteur trouvera dans la seconde partie de l'ouvrage des historiques sur la question. Parmi les philosophes modernes, René Descartes (1596-1650) est le premier qui ait clairement souligné que toute philosophie ne peut reposer que sur les faits attestés par le sens intime. Mais c'est en vain qu'on y chercherait l'exposé clair et régulier d'un système sur les facultés de l'esprit humain. Cependant, dans ses Méditations (tome 1e), Descartes 35

en reconnaît quatre principales: la sensibilité, l'imagination, l'entendement, et la volonté. Mais le système est beaucoup plus complexe, on peut le reconstituer à partir de fragments de son œuvre de la manière suivante. 10 L'homme, union mystérieuse d'un esprit et d'un corps, a des facultés de deux espèces; les unes résultant de cette union même; et les autres appartenant en propre à l'esprit. 20 Les facultés résultant de l'union de l'esprit et du corps sont la sensibilité physique ou faculté d'éprouver des sensations; l'imagination mais aussi la mémoire et la faculté de contracter des habitudes. Les facultés appartenant en propre à l'esprit sont l'entendement, faculté de connaître le vrai; et la volonté, faculté de vouloir le bien. 30 L'entendement connaît au moyen des idées et à l'aide d'un travail de l'esprit sur ces idées. Les idées doivent être étudiées sous le rapport de leur nature, de leur cause efficiente et de leur origine. La faculté de les recevoir n'a pas de nom particulier. Le travail de l'esprit sur les idées est de plusieurs espèces. La faculté de le produire se divise en réflexion, attention, contemplation, abstraction ou précision, composition, décomposition, comparaison et discernement. 40 La volonté se divise en faculté de vouloir simplement, et faculté de vouloir librement; en faculté de produire des actes extérieurs ou mouvement du corps, et faculté de produire des actes intérieurs, tels que le jugement, le raisonnement, le désir, l'amour, la haine, etc.3I Les jugements, produits de la volonté, ne sont jamais voulus que pour certains motifs. Ces motifs sont le sens intime, le témoignage des sens, l'évidence, le témoignage des hommes, la mémoire et }'analogie. Nicolas Malebranche (Recherche de la vérité, live 1er,page 2) et à sa suite de nombreux philosophes, dont John Locke (1632-1704), reconnaîtront clairement dans l'âme deux grandes (COGNITIONet VOLITION) puis trois grandes classes de facultés (COGNITION, AFFECTION VOLITION), mouvement sera perceptible en et ce Grande-Bretagne32 et en Allemagne33 (cf. Hilgard, 1980)34.
31 Descartes confond implicitement, sous le nom de volonté, les actes libres et les désirs; et cette confusion devient expresse dans les écrits de Malebranche, de Spinoza et de Leibniz. 32 En 1690, John Locke (1632-1704) (Essai sur l'entendement humain, liv. II.) ne reconnaîtra et la volonté. Les philosophes clairement dans l'âme que deux facultés, l'entendement écossais vont réagir contre cette philosophie empirique mais aussi contre la philosophie idéaliste de George Berkeley (1685-1753) et la philosophie sceptique de David Hume (1711-1776). Les représentants les plus connus furent sans nul doute Thomas Reid (17101796) et Dugald Stewart (1775-1828). Ils commencèrent à examiner l'esprit et à s'intéresser à ses puissances ou facultés en en donnant une liste impressionnante que l'on rapprochera de celle établie par les phrénologues. Ils furent à l'origine de la division tripartite adoptée explicitement par un de leurs plus fameux successeurs: Sir William Hamilton (1788-1856).

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