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Les Femmes de Cardabelle

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À Cardabelle, le début de la guerre engendre bien des maux. Jules parti au front et bientôt prisonnier en Allemagne, Solange redouble de travail pour maintenir la vie de la ferme : des travaux des champs à l'entretien de la maison. Elle est aidée dans ces tâches par Marie, sa belle-mère pas toujours commode, et Agnès, sa nièce, qui ne tarde pas à succomber à Pedro, un Espagnol caché au village.
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La notoriété deMarie de Palets’est développée à l’heure de la retraite, lorsqu’elle a abandonné son stylo rouge d’institutrice pour sa plume d’écrivain. Lozérienne de racines et de cœur, elle met en scène sa province d’origine dans ses livres, dans lesquels elle dévoile sa connaissance intime du monde paysan d’autrefois. Un succès mérité jamais démenti.
LESFEMMES DECARDABELLE
Du même auteur Aux éditions De Borée Amandine Céline, une vie toute simple L’Enfant oublié, Terre de poche La Demoiselle La Tondues, Terre de poche Le Sentier aride, Terre de poche Le Village retrouvé Les Femmes de Cardabelle Tistou Mademoiselle Fine Retour à la terre Sidonie des Bastides Un chemin de rocailles
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En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. © , 2012
MARIE DEPALET
LESFEMMES DECARDABELLE
I
Sombre jour
E JOUR DE SEPTEMBRE semblait ne devoir jamais finir. C De la cuisine, où elle s’était réfugiée, Agnès ente ndait les sanglots de sa tante Marie. Depuis le matin, la maison était en ef fervescence : la veille, la mobilisation générale avait été décrétée et Jules, son cousin, devait rejoindre son régiment quelque part vers le nord. Il était en fermé dans sa chambre avec Solange, sa femme, et leurs deux enfants, Antoine e t Denise. Malgré les pleurs de Marie, ils ne se décidaient pas à en sortir. La vieille femme avait été longtemps la maîtresse i ncontestée de Cardabelle, leur ferme ; mais, depuis le mariage de son fils, e lle avait dû céder la place à sa bru. Certes, cela ne s’était pas fait sans mal et A gnès avait été souvent témoin de scènes et de bouderies qui cessaient dès que Jul es entrait dans la pièce : aucune des deux femmes ne voulant risquer de le con trarier. Marie, la tante d’Agnès, essayait toujours de grign oter la moindre parcelle d’autorité et se résignait mal à ne plus prendre le s décisions et à voir son fils demander conseil à sa femme et non à elle comme il le faisait avant son mariage. Demeurée veuve très jeune, son mari Louis était mor t à la guerre de 14, elle avait élevé Jules seule, travaillant d’arrache-pied pour maintenir la ferme en état de marche pour son fils. Avec sa maigre pension de veuve de guerre, elle avait pu louer un domestique : Raphaël, un jeune garçon, aîné d’une famille de neuf. Ses parents, qui avaient du mal à nourrir toutes ce s jeunes bouches, l’avaient proposé à Marie lorsqu’il avait atteint ses quatorz e ans et que l’école était finie pour lui. Le garçon, qui n’aimait pas beaucoup les livres, avait été ravi d’aller travailler ; d’autant plus que Marie s’était déchargée sur lui des plus gros travaux et qu’au fil des jours le jeune homme s’était pris pour le patron. Et puis Jules avait grandi mais Raphaël était resté. Il se trouva it heureux dans la maison même si le salaire n’était pas très élevé. Il renda it visite de temps en temps à sa famille mais revenait vite chez Marie et Jules Maurel.
L’année des dix-huit ans de Jules, la sœur de Marie , la douce Gabrielle, avait succombé à une hémorragie postnatale, laissant troi s orphelins : Clément onze ans, Agnès huit ans et le petit Gabriel qui venait de naître et auquel on avait donné le prénom de sa mère. Paul, le père, n’avait que ses deux bras pour vivre. Il allait à la journée et cette catastrophe l’avait laissé hébété. Les deux sœurs de sa femme vinrent à son secours. Émilie, l’aînée qui n’avait pas d’enfants, s’était chargée de Gabriel disant qu’elle l’élèverait comme son fils. Marie avait pris Agnès et Clément restait avec son père, le suivant à la journée. Depuis dix ans, Agnès vivait donc chez sa tante et elle la considérait comme sa mère. Son père venait parfois, le dimanche, aprè s la messe, lui faire une visite et la tante les gardait, Clément et lui, pou r le repas de midi. Et puis, les années passant, le père était venu de moins en moin s souvent, c’était Agnès qui se rendait dans sa pauvre masure pour y mettre un p eu d’ordre. Elle s’y sentait étrangère et était contente, le soir, de revenir ch ez sa tante.
La vie avait continué. Jules s’était marié. Les enfants étaient arrivés avec leurs sourires et leur joie de vivre. Agnès avait vécu un e existence sans heurts jusqu’à l’annonce de la mobilisation. Oh, il y avait longtemps que l’on parlait de guerre ; mais personne n’y croyait plus. Daladier était allé à Berlin et on avait cru qu’il avait tout arrangé ; mais cet Hitler en voulait toujours plus !… Il avait envahi beaucoup de pays ; la France et l’Angleterre avaient fait les gros yeux. Il avait c ontinué mais, cette fois, les deux pays s’étaient fâchés et lui avaient déclaré la gue rre. La tante Marie disait que tant que cet homme ne s’attaquait pas à la France, on aurait bien pu rester tranquilles. – Ce n’est pas assez, soupirait-elle, d’avoir perdu des milliers d’hommes en 14. Fallait-il recommencer cette boucherie ? Personne ne lui répondait : Jules haussait les épau les, Solange s’activait dans la cuisine en essayant de cacher ses larmes, Raphaë l ne disait jamais rien et Agnès n’avait pas d’opinion. Marie s’en allait, seu le, tremblant de tous ses membres, des larmes plein les yeux. Et puis voilà, aujourd’hui, l’ordre de mobilisation était arrivé. Jules devait rejoindre son régiment à Clermont-Ferrand et tout a vait été bouleversé. Marie avait éclaté en sanglots et, encore maintenant, on l’entendait pleurer dans la souillarde. Quant au jeune couple : Solange et Jule s, ils préparaient la valise du soldat, en compagnie de leurs enfants et ne souffla ient mot. Raphaël vaquait à ses occupations, comme d’habitude, mais lui aussi a llait partir. Agnès se demandait comment elles allaient faire, ma intenant. Trois femmes seules, pour une ferme de cette importance, c’était beaucoup !… Elle songea à son frère Clément : il devait aussi faire sa valise . Il habitait toujours avec le père et elle ne le voyait pas souvent. Quant à Gabriel, elle l’apercevait de temps à autre lorsque la tante Émilie venait leur rendre vi site. C’était un jeune garçon timide auquel elle était moins attachée qu’à Antoin e ou Denise, ses petits-cousins.
Marie pleurait toujours. Agnès l’entendait maugréer et parler seule comme à l’accoutumée. La matinée s’avançait et personne ne songeait au travail de la ferme. On était en septembre, les journées étaient encore chaudes. Une brume légère montait de la rivière. Le soleil s’empressai t de la chasser ; mais elle se tenait en embuscade et, presque chaque matin, elle revenait en force, se jurant bien qu’un jour elle s’établirait pour de bon, dans la vallée. La porte de la chambre s’ouvrit. Denise et Antoine dévalèrent l’escalier en courant. Ils n’avaient qu’un an de différence et on les aurait pris pour des jumeaux. Denise, la cadette, était aussi grande que son frère et le suivait partout. Aussi brune qu’il était blond, des yeux vifs et éve illés, c’était la préférée d’Agnès. Âgés de quatre et trois ans, les enfants vinrent to urner autour de la jeune fille. – Agnès, tu fais un gâteau ? demanda Antoine. C’était le plus gourmand des deux. Il était toujour s dans les jupes des femmes à quémander quelque friandise. Protégé de Marie qui voyait à travers lui son fils jeune, il profitait de sa grand-mère ; la tirant pa r le tablier quand le caïffa, l’épicier du village voisin, se mettait à crier sur la place : 1 – Es arribat aquel qu’ou dounno tout ! – Allez, mamé, lui disait-il, on va voir Paillasse. Paillasse était un vieil homme qui, avec une camion nette bringuebalante,
parcourait les villages, apportant du sucre, du caf é et du riz mais aussi des fruits de saison, dont Antoine était friand. Les deux enfa nts, qui ne comprenaient rien a u désespoir des grands mais qui sentaient vaguemen t que quelque chose d’exceptionnel se passait, s’assirent sagement près d’Agnès et attendirent que leurs parents descendent. Ceux-ci ne tardèrent pas et furent vite rejoints par Marie, les yeux rougis. Personne ne parlait. Cela aussi était inhabituel et achevait d’apeurer les enfants. Agnès avait épluché les légumes et attendait que So lange ou Marie les accommodent, mais aucune des deux n’y songeait. Alo rs, comme à regret, elle se leva en soupirant, sortit la poêle et commença à y découper une tranche de lard. Bientôt, un grésillement se fit entendre et u ne odeur de graisse cuite inonda la cuisine. Après y avoir fait roussir un oignon, l a jeune fille y coupa les pommes de terre en rondelles. Tous la regardaient comme si cette occupation eût été d’une importance capitale ; ils avaient les yeux fi xés sur elle mais leurs pensées étaient ailleurs. Marie évoquait ces champs de bata ille de l’autre guerre dont elle avait vu tant de gravures dans les journaux après l ’armistice de 1918… Jules et Solange comprenaient que, pour la première fois, ils allaient être séparés et l’effroi envahissait leurs cœurs. Raphaë l, qui venait d’entrer, pris d’une timidité soudaine, n’osait avancer au centre de la pièce. Il resta près de la porte, regardant – lui aussi – Agnès préparant le repas. Les deux petits, anormalement sages, jouaient avec des brindilles de bois qu’ils avaient trouvées près du feu sans faire ni b ruit ni se disputer. Ils ne savaient pas pourquoi mais la chape de plomb qui pe sait sur les épaules des grands les étouffait eux aussi et ils n’osaient bou ger. Quand la jeune fille eut fini de couper les légumes , elle se tourna vers les autres et le silence fut rompu : Jules fut le premi er à réagir. Il se tourna vers Raphaël et lui demanda : – Tu pars quand ? – En même temps que toi. Moi aussi, je vais à Clerm ont. Marie se mit à sangloter de plus belle. Solange se leva d’un bond et d’une voix ferme s’exclama : – Ça ne sert à rien de pleurer ! Il vaut mieux que nous nous préparions à travailler, nous les femmes, quand les hommes seron t au front. Peut-être que cette guerre ne durera pas… – On disait pareil en 14 et on a vu où ça nous a me nés ! Marie s’enfuit vers la souillarde pour pleurer à so n aise. Dans le silence revenu, on entendit la petite voix de Denise : – Qu’est-ce qu’elle a mamé ? Pourquoi elle pleure ? Jules se leva et la prit sur ses genoux. Il lui murmura à l’oreille : – Hé, ma p’tite fille, à quoi tu joues avec ces bra nches ? – Eh bien, on fait des vaches ! Regarde ! Elle se baissa et lui montra un bâton à deux bouts pour simuler les cornes : – Tu vois, reprit-elle, c’est le Maruel et le Baïss ou. – Nos bœufs ? – Oui et Antoine, lui, il a fait les vaches… Le garçon avait étalé des dizaines de petits bâtons semblables à ceux de sa sœur et les alignait les uns derrière les autres. – Eh bien, dit le père en souriant, je vois que mes petits enfants vont bien
aider leur maman à s’occuper de la ferme. – Pourquoi tu pars, papa ? demanda Antoine en posan t sur lui ses grands yeux sombres. – Il me faut partir, mon grand ; mais, je reviendra i bientôt, je te le promets. Solange, les yeux brillants, s’approcha des enfants , feignit de regarder leur troupeau de brindilles et déclara : – Vous m’aiderez tous les deux quand papa sera parti. Je compte sur vous… – Oh oui, maman, répondirent-ils de concert. Agnès et Raphaël contemplaient cet émouvant tableau familial et sentaient les larmes leur monter aux yeux. – Mon frère Clément va partir aussi, lâcha Agnès. Personne ne répondit. Elle resta un moment à observ er Jules et Solange qui paraissaient vouloir égayer les enfants en jouant a vec leurs bœufs et vaches. Agnès se détourna et se mit à la tâche de faire rev enir les pommes de terre à la poêle…
1.Il est arrivé celui qui donne tout !
II
La guerre
E TEMPS AVAIT PASSÉ depuis le départ des hommes. La ferme se trouvait L administrée par les femmes : Marie s’occupait des m enus travaux et de la basse-cour ; Solange, aidée d’Agnès, gérait les gro s travaux. Elles s’étaient entendues : Solange soignait le bétail, achetait le s semences, gérait les finances de la ferme et allait aux foires ; Agnès partait au x champs labourer, semer, herser. C’était elle encore qui, l’été arrivant, ch erchait des aides pour la fenaison, les moissons et le battage. Les soldats étaient partis, mais la guerre n’avait pas eu lieu. Tout était prêt à l’engagement des combats mais rien ne bougeait ! Ta pis d’un côté et de l’autre de la frontière, abrités par les lignes Maginot ou Siegfried, les soldats s’épiaient et commençaient à trouver bien étrange cette guerre ; drôle de guerre qui jetait les hommes hors de leurs foyers pour les laisser cr oupir dans des terriers en pays inconnu. Au début, les trois femmes avaient vécu des jours d ifficiles dans l’attente de nouvelles. Au village, une seule famille avait la radio : les Julien. Tous les matins en allant abreuver les vaches, ils étaient assailli s des mêmes questions et invariablement la réponse était la même : – Toujours rien. Il ne se passe rien…Puis, on s’éta it lassé d’une guerre qui n’existait pas. On l’évoquait encore mais de loin e n loin, avec d’infinies précautions, comme lorsque l’on parle au chevet d’u n malade proche de la fin. Le temps s’étirait sans apporter du nouveau.
Un jour de mai, ce fut brusquement la catastrophe : les Allemands avaient attaqué dans les Ardennes et, violant la neutralité de la Belgique, ils avançaient vers le nord, menaçant d’envahir la France. La ligne Maginot, ce long serpent souterrain, n’ava it servi à rien… Les événements se précipitèrent : un mois après, l’ ennemi était à Paris et, à Cardabelle comme ailleurs, on n’avait presque plus de nouvelles des soldats. Marthe, la mère de Raphaël vint à la ferme de Marie ; elle ne cessait de trembler pour son fils et craignait le pire : Raphaël se tro uvait à Abbeville où avaient lieu de violents combats… Les deux femmes se retrouvaien t souvent pour discuter : – On dira ce qu’on voudra, sanglotait Marie, ce son t les mères qui souffrent le plus. Les épouses ne sont que des épouses, mais nos enfants sont la chair de notre chair… Marthe la comprenait tout en songeant que Jules, qu i était à l’Est, courait moins de risques que Raphaël… Agnès, sans nouvelles de Clément, n’avait pu la rassurer. Tout le monde était dans l’attente, lo rsque la radio annonça la capitulation de Paris et le grand désordre qui s’en suivit. Des foules de gens se lançaient sur les routes pour fuir l’envahisseur. – Dieu du ciel, gémissait Marie, mais jamais on n’a vait vu ça !… Les gens se demandaient comment tout cela finirait alors qu’un clair soleil de printemps inondait les prairies où narcisses et jon quilles éclataient de toute leur beauté.