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Les femmes marocaines une société en mouvement

De
270 pages
L'auteur a vécu de près et pendant longtemps dans la société des femmes marocaines. Elle a observé des faits sociaux tels que l'évolution des femmes au sein des milieux professionnels, le partage des tâches ménagères et le harcèlement sexuel au travail. Ce travail se propose de mettre en valeur la complexité réelle de la société marocaine à travers la réalité des femmes d'aujourd'hui, où l'innovation se bat contre la tradition pour produire ce que l'auteur appelle "un métissage culturel".
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LES FEMMES MAROCAINES UNE SOCIÉTÉ EN MOUVEMENT

~L'Hannattan,2003

ISBN: 2-7475-4597-0

Hakima LAALA HAFDANE

LES FEMMES MAROCAINES UNE SOCIÉTÉ EN MOUVEMENT

L'Harmattan 5- 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A MON PERE A MA MERE

A Nour-Eddine HAFDANE

Mes remerciements

vont à :

Monsieur Joffre DUMAZEDIER, pour son soutien et surtout pour avoir cru en ma thèse. Madame Margaret MARUANI, pour ses remarques précieuses, ses conseils, son suivi et ses encouragements. Je remercie tout particulièrement mon amie Dominique TALBOT, pour son aide précieuse, pour tout le temps qu'elle a passé à travailler sur mon livre, pour nos échanges aussi riches que pointus mais, surtout, pour ses approches psychologiques qui m'ont ouvert d'autres horizons de réflexion et pistes d'investigation.

MOTS CLÉS

Maroc Société Changement Métissage culturel Femme Imbrication Modernisation Tradition

SOMMAIRE

IN TROD

U C T I ON

..................................................................

15

PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I LA SOCIÉTÉ MAROCAINE TIONNELLE Un espace limité, une liberté surveillée Un temps unique, un temps ritualisé CHAPITRE II

31
TRADI33 37 43

-

- LA MODERNISATION

DE LA SOCIÉTÉ

MAROCAINE . Le salariat.................................................................... L'émergence d'une évolution interne au Maroc: partout l'institutionnalisation...................................... La modernisation: quelques données en chiffres .......

47 47 51 56

DEUXIÈME

P ARTIE.

............................................................

65 67

CHAPITRE I - CONQUÊTE SOCIALE DU TEMPS ET DE L'ESPACE DU TRAVAIL PROFESSIONNEL ..........................
LES FEMMES AU SEIN DE L'INSTITUTION SIONNELLE PROFES.

67 68 78

L'accès au travail salarié: un choix ou une contrainte? .................................................................. La hiérarchie du travail: quel travail réservé aux
f emm es? ......................................................................

Le harcèlement

sexuel en question

86

LE CHOIX DU TRAVAIL PROFESSIONNEL FÉMININ FACE À L'INSTITUTION TRADITIONNELLE CONJUGALE ET DOMESTIQUE . Le mari........................................................................ Le combat au quotidien pour le salaire ....................... Qu'advient-il de l'argent gagné dans le budget familial? ..................................................................... La conception de la femme et du rôle de la mère........ CHAPITRE II - TRANSFORMATION DU TEMPS ET DE L'ESPACE DU TRAVAIL FAMILIAL
L'ÉDUCATION DES FILLES ET DES GARÇONS, DEUX POIDS ET DEUX MESURES - HIER ET AUJOURD'HUI Que devient la fille face à l'autorité du père et de la
mère 7 .........................................................................

93 94 102 108 116

123

124
124

Paire du ménage ou faire des études? LES FEMMES FACE À LA SEXUALITÉ L'institutionnalisation du couple serait-elle question? Le culte ancien de la virginité disparaît-il? Et les mères célibataires?
LE MARIAGE COMME INSTITUTION

135 149 en 149 157 163
174

Le mariage dépend-il toujours du choix du père? Comment est vécue la nuit de noces de nos jours 7 ...
LA VIE EN COUPLE............................................................. La hiérarchiesation du couple est-elle toujours
m em e ?.......................................................................... "

174 180 186

la

Quel partage des tâches domestiques aujourd'hui 7.... Nouveau problème de l'égalité dans l'exercice de la sexualité................................................................... Et l'ad ul tère 7 ..............................................................

186 191 197 202

12

La polygamie en question
LA RELATION MÈRE/FILS - NOUVEAUPROBLÈME DE LA BELLE-MÈRE La relation mère-fils La mère déesse, une illusion ou une réalité?

207

212 212 213

CHAPITRE III CONQUETE DE LA LÉGITIMITÉ D UN TEMPS SOCIAL A SOI ......................................................... Le loisir au féminin ..................................................... Quels loisirs et quelle implication pour la libération et l'épanouissement des femmes? .............................. Un certain usage des émissions de télévision, de la vidéo et de la parabole................................................. Une nouvelle forme de sorties, visites, déplacements et voyages................................................................... Les visites familiales................................................... Fréquentation du café et du cinéma............................. Voyages dans le cadre de la pratique religieuse, voyages de loisir..........................................................
CON C L US ION. .....................................................................

-

221 221 227 228

231 231 232 232
237

CONCLUSION GÉNÉRALE
BI BL lOG RAP HI E . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

247
263

13

INTRODUCTION

L'actualité médiatique donne des femmes arabomusulmanes une image déformée et même dangereuse. Ainsi lorsqu'en novembre 1994, un musulman turc a commis l'acte monstrueux d'étrangler sa jeune sœur, pour la punir d'avoir une relation sentimentale avec un garçon de son choix, mais surtout d'avoir des idées libérales, la télévision a limité ses interviews à quelques jeunes turcs conservateurs parlant de l'honneur de la famille sans donner la parole à d'autres ressortissants qui ont condamné violemment cet acte horrible. Autre exemple, le courageux combat de Taslima Nasreen au Bangladesh contre l'oppression des femmes musulmanes de son pays a provoqué un juste mouvement de solidarité contre sa condamnation à mort par les autorités intégristes de son pays. Ces témoignages sont émouvants. Ils font frémir d'indignation toute personne en quête de dignité et de respect. Partout dans le monde, des femmes se sont «révoltées» contre des structures comparables dans leur propre pays. Pourtant je montrerai dans ce livre que la réalité des femmes arabomusulmanes ne se réduit pas à des situations traditionalistes, mais qu'elle a aussi des aspects innovateurs. Nous verrons que l'évolution de chaque pays arabo-musulman a même introduit dans la vie des femmes des aspects libérateurs qui étaient absents sous l'oppression traditionnelle archaïque, antérieure à l' œuvre de la modernisation. Je propose de montrer dans ce livre, centré sur le combat et les métamorphoses actuelles de la situation des femmes dans la société marocaine, que le monde arabo-musulman réel est un mélange extraordinaire de tendances conservatrices et créatrices. S'il n'en était pas ainsi dans le propre pays de Taslima Nasreen, comment aurait-elle pu devenir médecingynécologue, acquérir une culture critique, maîtriser les mots pour comprendre, analyser sa situation de femme méprisée par l'homme conservateur, et lancer un appel à toutes les femmes de son pays pour leur libération. Sans ce jeu de forces conservatrices et novatrices du monde arabo-musulman actuel, comment moi-même, Marocaine née à la campagne, aurais-je eu le droit de faire mes études et de

devenir docteur en sciences de l'éducation à Paris? C'est d'abord parce que mon père l'a voulu. Je n'oublierai jamais les larmes de cet homme le jour où j'ai réussi mon bac au lycée de Casablanca, (où j'ai grandi), ni son immense joie le jour où il a appris que j'avais soutenu ma thèse à Paris. Je suis la fierté de ce père de six g,arçons, mais qui représente aussi le monde arabo-musulman. Si j'ai pu suivre des études à Casablanca, puis à Paris, c'est grâce à l'ouverture d'esprit et aux sacrifices de plusieurs hommes de ma famille ainsi qu'aux aspirations humanistes d'une mère illettrée. Il en est de même pour la plupart des filles qui étaient avec moi sur les bancs du lycée marocain. Je peux me dire la fille d'une illettrée, mais d'une illettrée musulmane qui rêvait des lumières de la connaissance. Le fait d'être femme marocaine m'a permis de vivre de près et pendant longtemps dans la société des femmes marocaines. J'ai pu ainsi pénétrer la société casablancaise. J'y ai observé les attitudes réelles des femmes afin d'en dégager les valeurs institutionnelles. J'ai pu comprendre et analyser «des phénomènes sociaux totaux en marche» 1; les nouvelles expériences vécues dans le monde féminin dans un «mouvement qui rencontre sans cesse des difficultés nouvelles et imprévisibles, internes et externes sur sa route sinueuse.»2 Ces phénomènes sont vécus dans ma propre famille, dans mon entourage proche, et dans toute la société marocaine casablancaise. Contrairement à ce qui est médiatisé en France, j'ai pu comprendre, aussi que la réalité des femmes dans la société marocaine ne se compose pas seulement de faits sociaux isolés ou divers, mais d'un ensemble d'éléments, de comportements, d'idées et de croyances. Ces indicateurs constituent un ensemble qui sauvegarde l'équilibre social, tout en évoluant et en vivant des changements et des mouvements sociaux qui conduisent à une diversité de tendances et d'appartenances culturelles. Donc,
IGURVITCH Georges, 1962 Dialectiques et Sociologie, Paris Flammarion p 14.
Idem p 14.

2

18

on ne peut pas parler de la femme arabo-musulmane, mais des femmes arabo-musulmanes et de leur hétérogénéité. Les femmes arabo-musulmanes réelles ne sont pas celles qui jaillissent du conte des «Mille et Une Nuits», voilées, cloîtrées, prêtes à se renier corps et âme. Les femmes que j'ai fréquentées dans la société marocaine sont des femmes en marche vers un statut de femmes modernes qui revendiquent le droit d'exister en tant que telles. J'ai observé aussi des faits sociaux, considérés comme secondaires mais présents dans l'évolution de chaque société, qui résultent de l'interpénétration de plusieurs forces et courants qui sont, à leur tour, influencés par de multiples mouvements endogènes et exogènes. Ils modèlent le monde traditionnel et lui donnent la capacité d'innover et de survivre dans un mouvement de flux et de reflux. Il n'en est pas moins vrai que l'interaction de ces valeurs, modernes et traditionnelles, reste le produit de l'histoire propre à la société marocaine. Mon travail se propose de mettre en valeur la complexité de cette société à travers la réalité des femmes d'aujourd'hui, où l'innovation se confronte à la tradition pour produire ce que j'appellerai souvent «un métissage culturel.» C'est en 1992 que j'ai commencé une enquête sociologique sur l'étendue et les limites de la modernisation dans «les temps sociaux contraints et libérés» marocains, du travail professionnel, de la famille ou des loisirs. Cette enquête m'a révélé que la métamorphose de la société marocaine s'est accompagnée d'un changement chez les femmes, qui a généré trois catégories de réactions, créant ainsi trois groupes distincts. On observe: 1/ l'émergence d'une minorité innovatrice, issue le plus souvent des classes aisées, qui essaye d'acquérir un statut social plus autonome au sein de l'institution. Les femmes qui la composent, rejettent le modèle traditionnel du passé pour créer leur propre univers fait de nouveaux droits et devoirs. Cette tendance s'implante difficilement mais fortement dans la vie des femmes marocaines. Elle valorise les femmes comme des personnes autonomes responsables de leurs actes et
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impliquées dans la vie sociale au quotidien. Elle favorise l'indépendance matérielle, le partage des responsabilités dans le couple et l'accès à un temps libre à soi. Ces principes fondamentaux, pour les femmes innovatrices, se manifestent par une présence active et continue dans la prise de décisions communes. Cette tendance est sévèrement critiquée dans l'opinion publique mais, paradoxalement, elle est enviée par l'ensemble des femmes marocaines. Les femmes innovatrices, en modernisant la tradition, s'imposent dans la société conservatrice. Les changements qu'elles incarnent ont la plus grande place dans les médias. Ces femmes innovatrices qui créent «de nouvelles éthiques», sont plutôt à la recherche d'une indépendance sociale, elles refusent le statut de «mineur». Il n'est pas rare, lors de retransmissions télévisées, de les voir s'engager dans des prises de positions ou de créer des tensions par leurs comportements, souvent spectaculaires. Cette tendance innovatrice ne puise pas totalement ses références dans le modèle occidental, tel qu'il est défini par la majorité des chercheurs spécialisés dans l'étude de la société marocaine. Elle représente une quête d'authenticité qui fait des femmes marocaines, avant tout, des individus cherchant à moderniser la tradition sans la défigurer. Cette attitude se développe actuellement dans presque toute la société marocaine. Historiquement, ces femmes ont été les premières filles scolarisées pendant la colonisation se trouvant, de fait, les premières à accéder à l'emploi, principalement dans les secteurs public et libéral, comme enseignantes, avocates ou médecins. Actuellement, leur souci majeur n'est plus seulement de travailler, mais d'accéder à des postes importants. Ce processus de scolarisation et d'accès à l'emploi des femmes a été élargi aux classes moyennes juste avant l'indépendance, grâce aux institutions scolaires mises en place par le mouvement nationaliste. Les femmes appartenant à ces deux classes sociales sont aujourd'hui totalement intégrées au monde du travail. Ainsi, le travail au féminin y est reconnu 20

comme un droit et un prestige social. Les classes défavorisées ont été touchées par ce mouvement très tardivement après l'indépendance, entraînant leur accès récent au monde du travail. Cette attitude innovatrice s'est répandue grâce à la télévision dans tous les milieux, même et surtout, dans les couches sociales les plus jeunes, générant de nombreux conflits entre les filles et leurs parents. 21 L'existence d'une minorité de femmes qui reste conservatrice. Celle-ci trouve, encore aujourd 'hui, son équilibre social en s'identifiant à leurs mères et grands-mères, ces dernières se référant au modèle traditionnel sans jamais le remettre en question. Cette tendance perpétue la tradition et la fait vivre dans le temps et l'espace d'une grande ville moderne comme Casablanca. Les femmes y reproduisent presque intégralement la logique dominante dans la société de leurs mères, tout en étant obligées de participer à certaines pratiques modernes telle la scolarisation de leurs filles, sans vraiment la privilégier. Au contraire, la fille est retirée de l'école pour n'importe quelle exigence de la vie familiale. Ce groupe social vénère la tradition et la préfère de loin à toute autre conception d'un autre modèle féminin. Dans leur majorité, ces femmes font partie des classes défavorisées, enfermées dans les quartiers populaires qui n'ont pratiquement pas ou peu de relation avec les autres catégories sociales. Elles font plutôt référence à l'image de la femme conservatrice médiatisée à la télévision par les feuilletons et les films égyptiens. Ces derniers limitant généralement l'existence des femmes à leur statut de mère et de femme au foyer.
31 Enfin, la majorité des femmes, quel que soit leur milieu social, vit un mélange de valeurs traditionnelles et modernes, une imbrication de plusieurs courants. C'est cette imbrication qui, selon moi, produit le «métissage culturel». J'ai détourné ce terme de son sens originel qui définissait le mélange de deux races. Je désigne ici le mélange de deux cultures, qui trouve sa

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source dans un monde traditionnel modelé, dès la fin du 19ème siècle, par de multiples courants novateurs ou conservateurs. Ces femmes sont éduquées dans un milieu relativement conservateur. Elles ne sont guère catégoriques dans le choix de leurs modèles sociaux. Le poids social est un facteur déterminant pour l'acceptation ou le rejet de toute valeur étrangère à la tradition et intériorisée depuis des générations.. Le regard de l'autre, l'appréciation de l'entourage sur tel ou tel changement social, est primordial pour elles dans le choix de leur mode de vie. Ces tendances ne sont pas spécifiques à une classe sociale. Certes comme je l'ai déjà dit, les classes favorisées sont, en majorité, dominantes dans la tendance innovatrice en raison de leurs privilèges sociaux. Ceci facilite leur accès aux études et aux différents domaines professionnels ainsi qu'à l'ouverture sur d'autres modes de vie. Toutefois cette innovation se manifeste certainement avec moins d'intensité- dans les classes moyennes ou défavorisées. La tendance conservatrice existe, elle aussi, dans toutes les classes, qu'elles soient aisées, moyennes ou défavorisées, mais est davantage perçue dans les dernières, davantage préoccupées par les problèmes de survie que de ceux relatifs à l'évolution sociale. Les femmes métissées culturellement sont largement représentées dans les classes moyennes, leur ambition ne se borne pas à la reproduction des modèles sociaux dominants, elles veulent aussi innover et évoluer dans la société moderne. Ne pouvant pas toujours aller au-delà des interdits ou des tabous sociaux, elles métissent les valeurs elles-mêmes, pour s'adapter aux situations, en fonction des besoins. De nombreuses femmes (traditionalistes mais ayant pris conscience de la richesse des valeurs modernes) intègrent ces trois tendances, selon les thèmes et les différents «temps sociaux». Elles ne vivent pas ce mélange de valeurs comme des contradictions entre deux systèmes opposés, tels qu'ils sont, 22

assez souvent, représentés dans les recherches concernant la société marocaine. Ce mélange culturel est plutôt une opération de tri afin de créer de nouvelles éthiques acceptées et tolérées par la société actuelle. Cette conception de la vie féminine ne rejette pas systématiquement le modèle traditionnel, mais l'adapte en le modernisant, permettant de vivre un nouvel équilibre social et personnel. Ces trois tendances seront illustrées par des témoignages vivants de femmes casablancaises appartenant à toutes ces classes. Pour mettre à l'épreuve des faits ma thèse, relative à l'évolution complexe de la situation des femmes, j'ai multiplié les observations dans les nombreux domaines où elles s'expriment au quotidien. Sans me borner à l'illustrer par quelques cas favorables. Pour analyser ce métissage culturel sous tous ses aspects, j'ai cherché à l'observer dans l'ensemble des «temps sociaux: le temps contraint et libérateur du travail professionnel, celui plus conservateur du travail familial et enfin le temps du loisir.» Quand je me référerai à l'histoire de la société marocaine, je la présenterai différemment de ces grands témoins que j'admire. Ils ont, en effet, mis l'accent sur l'évolution linéaire de la société marocaine dans le conservatisme, en présentant une image de la tradition trop simplifiée, trop figée dans ses apparences, certes impressionnantes mais souvent trompeuses, alors que cette évolution est, selon moi, le résultat d'un mélange du nouveau et du traditionnel. Je montrerai cette réalité en m'appuyant sur cette multitude de petits faits de la vie quotidienne des femmes de tous âges et de toutes conditions que j'ai interrogées, à Casablanca, pendant trois ans. J'essaierai d'analyser leurs témoignages dans le contexte socio-culturel marocain où, depuis toujours, cohabitent les tendances «de la modernisation de la tradition» et de la «traditionalisation de la modernité» selon l'expression de Laroui.

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Pourquoi Casablanca? C'est Casablanca qui m'est apparue comme le cadre le plus approprié pour cette observation sociologique d'une situation en pleine évolution. Casablanca est la plus grande ville marocaine. Capitale économique, elle attire l'immigration locale la plus importante. C'est là que s'élaborent des modèles nouveaux de modernisation pour les hommes et les femmes aux cultures régionales diverses, dans des confrontations quotidiennes variables selon les quartiers riches ou pauvres. Casablanca est, au-delà de sa situation particulière, une sorte de symbole du dynamisme économique et social, siège des innovations, elle entraîne certainement tout le Maroc d'aujourd'hui. Casablanca était au siècle dernier une petite ville d'aspect rural. En 1907 elle n'avait que 20 000 habitants. En 1948 leur nombre s'élevait déjà à 600 000, aujourd'hui Casablanca couvre une superficie de 126 000 m2 et compte plus de 3 000 000 d'habitants. Historiquement, le Maroc s'est ouvert très tardivement sur l'extérieur, ce qui a poussé les aventuriers cherchant à faire fortune à débarquer sur ses terres, encouragés par ses richesses en matières premières. C'est ainsi qu'un ensemble de quartiers a vu le jour pour loger les Occidentaux. Cette nouvelle situation de Casablanca a mis d'autres villes comme Fès, Marrakech et Rabat en difficulté. Elles ont perdu leur importance et leur prestige économique. L'immigration rurale se faisait désormais vers Casablanca, personne ne résistait à la forte attraction de cette ville. Elle représentait pour les ruraux le nouveau monde où chacun pouvait faire fortune.1
1 En effet les famines de 1913, 1928, 1937, avaient obligé la population marocaine rurale à se diriger vers les vines et essentienement vers Casablanca. D'après l'enquête d'un groupe de chercheurs sous la direction de Robert

Montagne en 1948 - 1950, 40% des prolétaires venaient du Sud du Maroc,
38% des régions berbères et 40% des régions arabes. 5000 des nouveaux arrivés se sont installés à Casablanca en exerçant des métiers de commerce. Pour démontrer l'importance de ce phénomène de migration à l'origine du prolétariat marocain, il écrit: «11n'est pour comprendre la révolution réalisée 24

Ainsi la croissance de Casablanca s'est amplifiée au lendemain de la seconde guerre mondiale, du fait de la colonisation et de l'appauvrissement des paysans chargés d'espoir. Ces nouveaux arrivants essayent de survivre grâce à des activités marginales et s'installent dans les bidonvilles aux alentours de Casablanca. D'abord développée par les Européens, la ville a ensuite été influencée par ces nouveaux habitants. Il en résultera une coexistence de deux ou plutôt de plusieurs mentalités, un ensemble de rythmes et de modes de vie différents. Fuyant cet aspect de vie dans les quartiers occidentaux de Casablanca, où le modernisme blessait le «moi» marocain traditionnel, nourri pendant des siècles par des mœurs à caractère musulman, les couches défavorisées se sont enfermées dans les vieux quartiers comme Habous ou l'Ancienne Médina ou dans les quartiers périphériques, où les familles se sont entassées dans des chambres, limitant leur monde aux murs qui les entouraient.

par un demi-siècle d 'histoire que de jeter les yeux aujourd 'hui sur une carte de courants commerciaux présents à Casablanca.» C'est nouveau dans la société marocaine des années 50, les paysans ne pouvant plus subvenir à leurs besoins, se sont convertis en ouvriers. Robert Montagne confirme cette réalité en disant: «il devenait évident dès 1945 que la formation du prolétariat citadin au Maroc, qui résultait de la dégradation des tribus, allait prendre une importance toute nouvelle dans l'évolution du pays, surtout en raison du prodigieux essor donné dans les villes nouvelles à l'industrie moderne au lendemain de la seconde guerre mondiale.» Cette population rurale qui s'installait en ville avait ses propres valeurs et sa propre éthique. Elle était loin d'être désireuse d'en intégrer d'autres, d'origine citadine. La raison fondamentale de cet exode étant économique, cette population diffusait ses modes de vie qui n'étaient pas complètement différents de ceux des citadins mais plus rigides et moins prêts au changement. Pour eIIe «l'âge est source de prestige social. Ainsi l'assemblée la plus spontanée du système politique marocain, la jemaâ de douar, est composée des chefs de foyer les plus âgés, chargés de représenter la communauté villageoise. Dans la famille ou dans la vie publique, manquer aux principes de déférence envers des personnes plus âgées est sévèrement jugé. L'autorité d'un père ou d'un oncle ou d'un frère aîné s'exercera sur la famille, même si les membres plus jeunes ont une instruction plus poussée qui justifierait une plus grande autonomie.» 25

Cette population de Casablanca voyait dans les nouveaux quartiers un lieu de travail, mais jamais un lieu d'habitation, puisque rien n'y correspondait à leur conception de la vie. C'était l'autre monde, celui des Européens, qui ne peut être que celui de nsara (les chrétiens). Après le départ progressif des Occidentaux, les quartiers moyens comme Maârif ont été envahis par la bourgeoisie, qui lui donnera un aspect mimoderne mi-traditionnel. Le changement social et économique qu'a subi la ville pendant et après la colonisation, a métamorphosé l'environnement social et a fait de Casablanca un lieu de rencontre de la modernité et de la tradition. A Casablanca il ne faut pas parler de «tradition», mais des traditions, du fait de la diversité des origines de sa population. Traditions qui se modifient chaque jour pour donner naissance à de nouvelles éthiques choisies et instaurées par la majorité de la population casablancaise. Casablanca est aussi la ville des centres de loisirs, des complexes sportifs, qu'ils soient publics ou privés, c'est la ville des clubs qui appartiennent aux entreprises privées. Le long de la côte de l'océan atlantique, les piscines et clubs de nuit attirent les Casablancais. Ils sont de plus en plus fréquentés par des jeunes. C'est un nouveau monde qui brille et qui invite les Casablancais à y pénétrer. Casablanca est une ville joyeuse qui se métamorphose très vite et pousse ses habitants, surtout les jeunes, à fréquenter ses lieux de distraction et ses centres sportifs. C'est pour ces raisons que j'ai choisi Casablanca pour effectuer ma recherche. Sa population formant un mélange social extraordinaire de traditions variées et d'innovations en tous genres. J'ai cherché à savoir comment la tradition freine la modernisation, alors que celle-ci gagne de plus en plus de terrain. La vie dans la société marocaine actuelle est un ensemble de différentes tendances qui montre clairement un métissage culturel. Quelles sont donc les stratégies adoptées par les femmes pour moderniser ou créer de nouvelles éthiques? 26

Jusqu'à quel point sont-elles impliquées dans la démarche de modernisation ou de traditionalisation ? Pour archaïques que sont l'évolution contraintes, comprendre pourquoi perdurent les modèles de fonctionnement dans leur vie quotidienne, alors apparues des pratiques nouvelles, j'analyserai de la situation des femmes, leurs élans, leurs leurs conflits, et surtout leur métissage culturel.

Pour mes entretiens j'ai choisi quatre quartiers représentatifs des différentes tendances qui composent la population féminine de Casablanca. Le premier appelé «Anfa» qui est occupé par la grande bourgeoisie casablancaise où la modernité est très recherchée. Le deuxième «Maârif» industriel, qui est habité plutôt par des cadres moyens, des employés, des fonctionnaires, des avocats. est considéré comme le quartier le plus cher de Casablanca. Le troisième, «l'ancienne Médina», abandonnée par ses premiers habitants, est un ensemble de quartiers très défavorisés qui rassemble une population venue, en grand nombre, d'autres régions du Maroc ces dernières années. Cette population souffre actuellement du chômage et de la précarité de l'emploi. De plus, des familles nombreuses s'entassent dans une seule pièce ou dans des maisons insalubres. Le quatrième, la «Cité D'jamaâ» est un quartier périphérique, qui était habité en majorité par des ouvriers issus du milieu rural ou venant des petites villes à la recherche d'une vie meilleure. Ce quartier s'ouvre aujourd'hui à une population plus urbaine qui fuit le centre ville devenu économiquement inaccessible. Je me suis plus particulièrement intéressée aux femmes âgées de 20 ans à 50 ans. C'est-à-dire deux générations différentes, une qui a vécu dans une société traditionnelle qui s'ouvre sur la modernisation (avec la scolarisation de la femme

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