LES FETES TRADITIONNELLES A KYOTO

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Kyoto a conservé des 1200 ans où il fut la capitale du Japon un inestimable patrimoine architectural et culturel qui est connu et admiré dans le monde entier mais aussi un ensemble de fêtes traditionnelles célébrées tout au long de l'année. Il ne serait pas exagéré de dire que ces fêtes reflètent l'âme du Japon tant elles nous en apprennent sur ce fascinant pays. L'auteur est parti à la découverte du monde riche et coloré des fêtes traditionnelles de Kyoto, il en a étudié leur déroulement et leur origine tout en s'interrogeant sur la manière dont elles ont influencé l'histoire, les croyances, la pensée et la vie quotidienne des habitants de Kyoto.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296341319
Nombre de pages : 227
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Les fêtes traditionnelles à Kyôto

<Ç) 'Harmattan", L ISBN:

2003

2-7475-5451-1

Eric F AURE

Les fêtes traditionnelles à Kyôto
Un voyage dans les traditions de l'ancien Japon

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À Yuri

Remerciements au maître de calligraphie Ryoji Sato et à Mamiko Nishimura dont les connaissances encyclopédiques sur Kyôto et les encouragements permanents ont permis la rédaction de ce livre.

Un an de fêtes traditionnelles à Kyôto Un voyage dans les traditions de l'ancien Japon

« Dans cette Capitale, riche en temples et en sanctuaires anciens, on peut bien dire qu'il ne se passe pas un jour sans que, grande ou petite, ne se déroule une fête. » (Yasunari Kawabata, Kyôto) Une procession de gens costumés défile, imperturbable, dans une avenue de Kyôto au milieu des autobus et des voitures. Le spectacle est étonnant mais, comme l'écrit avec justesse Yasunari Kawabata, quasi-quotidien dans cette ancienne capitale du Japon. On connaît Kyôto pour son formidable patrimoine, ses 1600 temples bouddhiques, ses 300 sanctuaires shintoïstes, ses douzaines de jardins et ses cinq quartiers de geisha. Mais sait-on que, tout au long de l'année, s'y déroulent plus de 600 fêtes traditionnelles? Certaines de ces « fêtes» sont plus anciennes que les temples de la ville et elles ont traversé les siècles pour nous parvenir dans une forme plus ou moins proche de l'original. Même si elles attirent un grand nombre de spectateurs, elles ne sont pas pour autant de simples attractions touristiques. Elles sont l'expression vivante et originale de croyances encore très présentes chez les Japonais. Ces fêtes - le mot suffit bien mal à rendre compte de leur diversité et de leur richesse - sont shintoïstes ou bouddhiques, les gens y sont acteurs ou spectateurs, elles se célèbrent à la maison, dans les rues ou les temples, durent quelques heures ou se prolongent pendant des jours voire des semaines... Ces fêtes sont des rituels de purification ou des chasses aux démons, des commémorations de personnes ou d'événements historiques, des rites d'apaisement d'esprits vengeurs ou d'objets maudits, des rites à caractère agricole ou citadin, des rites qui font appel au théâtre ou à la musique. A Kyôto, le mot« fête» fait aussi référence à un certain nombre de manifestations culturelles telles que les spectacles de danse des geisha, les représentations de nô dans les sanctuaires, le théâtre religieux dans les temples et la saison de kabuki.

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Quels que soient leur forme et leur but, ces fêtes ont le même point commun: Elles nous parlent toutes à leur manière du Japon et de ses traditions. Ce livre présente quelques-unes des fêtes les plus importantes de Kyôto et vous propose de découvrir, par leur intermédiaire, les traditions du Japon. Il évoque une centaine de fêtes choisies en fonction de leur importance ou de leur originalité et, pour chacune d'elles, tente de répondre à trois questions: * Quelle est l'origine de cette fête? Chaque fête fait l'objet d'une partie distincte commençant par l'évocation des circonstances ayant conduit à sa célébration. Dans un souci de clarté, les fêtes célébrées dans un même cadre, celui du Nouvel An par exemple, sont regroupées dans une même partie; Le lecteur désireux d'avoir un aperçu des fêtes présentées dans un ordre chronologique pourra se reporter à l'annexe 1 en fin de texte. * Qu'est-ce que cette fête nous apprend sur le Japon? Nous verrons comment chaque fête révèle, à sa manière, un visage du Japon et parle aussi bien d'art que d'histoire, de tradition ou de religion. Ces fêtes nous apprendront, entre autres, ce qu'est une geisha, qui sont les personnages historiques ou légendaires les plus célèbres du Japon, qui sont les dieux japonais, à quoi ressemble un démon ou un fantôme japonais, quelle est la conception japonaise de la mort et de l'enfer, quelle est la différence entre le nô et le kabuki, comment distinguer un sanctuaire shintoïste d'un temple bouddhique ou pourquoi Kyôto est devenu la capitale du Japon. Afin de faciliter la compréhension de l'explication et de permettre des rapprochements entre les fêtes, l'annexe 2 présente une chronologie simplifiée de l'Histoire du Japon et l'annexe 3, un index des noms de personnes et de lieux les plus fréquemment cités. * Dans quelle mesure cette fête influence la vie des Japonais? Dans cette partie, nous verrons comment les fêtes ont influencé et continuent à influencer la vie des Japonais et aussi comment un événement historique peut donner naissance à une légende qui inspirera à son tour un rituel.

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Janvier: Les fêtes du Nouvel An.

Une chance de reoartir sur de nouvelles bases. Au Japon, la fin de l'année est une période d'activité intense durant laquelle l'immense majorité de la population participe à des « banquets pour oublier l'année. » Ces repas se prennent entre amis, camarades de classe et employés d'une même entreprise et ils ont pour but, comme leur nom l'indique, d'oublier les problèmes et les querelles survenus durant l'année. Ces banquets se font l'écho des rites jadis observés à la veille du Nouvel An. Dans les derniers jours de l'année, les gens avaient coutume de « se débarrasser des impuretés accumulées durant l'année» en réglant leurs différents dans l'alcool et en nettoyant leur maison de fond en comble. Ces rites étaient motivés par le désir de se purifier afin d'accueillir la Divinité présidant les fêtes du Nouvel An et de repartir sur de nouvelles bases à l'occasion de la nouvelle année,. Purifiés grâce à ces rites, les Japonais accordaient ensuite la plus grande attention à leurs «premières actions de l'année» car ils pensaient qu'elles indiquaient la tendance de l'année à venir et célébraient des «rites de reprise» pour chacune de leurs activités quotidiennes. Autrefois, le nombre de rites et de cérémonies célébrées avant et après le Jour de l'An était tel que les fêtes du Nouvel An duraient près d'un mois! Elles commençaient aux alentours du 13 décembre et se terminaient le 15 janvier. De nos jours, les impératifs de la vie moderne ont quelque peu chamboulé le calendrier chargé de ces fêtes et rendu impossible sa célébration pendant un mois. Cependant, en assistant à quelques fêtes traditionnelles dans les temples bouddhiques et les sanctuaires shintoïstes de Kyôto mais aussi en observant certaines coutumes toujours suivies par les geisha ou les familles japonaises, il est possible de reconstituer le calendrier des fêtes du Nouvel An et se faire une idée de leur déroulement dans le Japon d'autrefois.

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Retour au Davs et e:rand nettovae:e. Les fêtes du Nouvel An débutaient aux alentours du 13 décembre lorsque les employés et les serviteurs recevaient un congé spécial pour retourner au pays et célébrer le Nouvel An en compagnie de leur famille. Avant de partir, ils avaient coutume de rendre un,e visite de courtoisie à leur employeur. Ils lIeremerciaient <le les avoir employés pendant l'année et lui faisaient de petits cadeaux. Usant subtilement du jeu des obligations, ils mettaient en position de débiteur leur employeur qui s'acquittait de sa « dette» en promettant de les garder à son service l'année suivante. De nos jours, ces rites sont complètement tombés en désuétude mais les geisha de Kyôto, désireuses de préserver les traditions, ne manquent pas d'observer ce prélude aux fêtes du Nouvel An et, chaque année le 13 décembre, elles rendent visite à leurs professeurs et aux propriétaires des maisons de thé faisant appel à leurs services. Suivies par des nuées de photographes, elles font le tour des maisons de thé de leur «quartier fleuri» et offrent des gâteaux appelés miroir en raison de leur forme plate et ronde ainsi que des éventails où leur nom est inscrit (13 décembre: La fête des premiers rites, Koto Hajime). Après avoir obtenu l'assurance tacite de la reconduction de leur emploi, les employés rentraient chez eux et participaient au grand nettoyage annuel de la maison. Les gens croyaient en l'existence d'une Divinité de l'Année qui, dans la nuit du 31 décembre, rejoignait la dimension des hommes et célébrait en leur compagnie le passage à la nouvelle année. Pour descendre sur Terre, cette Divinité « s'accrochait» aux décorations du Nouvel An installées sur le seuil des habitations et elle y demeurait pendant toute la durée des festivités. Or, c,ette divinité - comme toutes les autres divinités shintoïstes ayant horreur des impuretés et des lieux souillés, les gens nettoyaient leur maison de fond en comble afin de l'accueillir dans les meilleures conditions possibles. L'essentiel du travail consistait surtout à enlever la suie qui s'était déposée pendant l'année sur l'autel bouddhique domestique, les meubles et les murs. Les cheminées ont aujourd'hui disparu des habitations mais

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le «nettoyage de la suie» existe toujours, à ceci près qu'il désigne maintenant le rangement de la maison au moment des vacances du Nouvel An. Les temples bouddhiques font également l'objet d'importants travaux de nettoyage durant lesquels des dizaines de prêtres procèdent à l'enlèvement de la suie déposée sur les statues et les murs des bâtiments. C'est par exemple le cas du Nishihonganji, un temple de la secte Jôdoshinshû fondé en 1591 par le moine Kennyo Kôsa. En dépit de l'heure matinale et du froid ambiant, de nombreux curieux se pressent aux portes du bâtiment principal du temple pour assister à ces spectaculaires travaux de nettoyage. A l'intérieur, 300 fidèles et prêtres masqués se recueillent un instant devant les statues qui sont installées au fond de cette immense salle de prière et qui représentent le Bouddha Amida et Shinran, le moine dont les idées inspirèrent la fondation de la secte Jôdoshinshû. Ils les remercient de leur avoir permis de passer l'année en bonne santé puis se rangent en deux files, la première frappant les tatamis avec des baguettes de bambou afin de soulever la poussière et la seconde la chassant adroitement au moyen d'énormes éventails. Pendant ce temps, d'autres prêtres montent sur de hautes échelles et époussettent les statues, les décorations et les tableaux en se livrant à de stupéfiantes acrobaties (20 décembre: Le nettoyage de la suie, susu barai).
L'accueil de la Divinité de l'Année. Après avoir nettoyé la maison, les gens installaient les décorations traditionnelles du Nouvel An sur le pas de leur porte. Les habitants des vieux quartiers de Kyôto observent toujours cette tradition et installent, des deux côtés de la porte d'entrée de leur maison, de savants arrangements floraux réalisés avec des branches de pin, de bambou et de prunier qui portent le nom de « pin à l'entrée de la maison» (kadomatsu) ou, tout simplement, de «pin, bambou, prunier» (shô-chiku-bai). Le choix de ces arbres est très symbolique car, outre le fait que la gomme du pin, les racines de bambou et les prunes constituaient les ingrédients de base de la médecine traditionnelle et

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servaient à la confection de remèdes, ces trois arbres ont aussi en commun le fait de résister à la rudesse des froids hivernaux. D'autre part, le pin, qui reste vert et brillant toute l'année, évoque la force virile du maître de maison. Le bambou, qui ploie sous le poids de la neige et se redresse au printemps, est à l'image de la femme qui courbe l'échine sous les remontrances et se redresse lorsque « l'orage» est passé. Le prunier, qui fleurit au plus froid de l'année, symbolise la robustesse des enfants et la douceur de son parfum annonce le printemps. Ces décorations du Nouvel An ne sont pas pour autant de simples arrangements floraux servant à exprimer l'espoir d'une famille à passer l'hiver sans tomber malade. Ils vont servir de point d'appui et d'abri à la Divinité de l'Année qui va agripper les branches du pin pour rejoindre le monde des hommes et s'y installer pendant les fêtes du Nouvel An. A ce propos, il paraît intéressant de mentionner que l'immense pin représenté sur les murs de la scène du théâtre nô remplit une fonction similaire en servant d'abri aux divinités conviées au spectacle. L'étape suivante dans les préparatifs des fêtes du Nouvel An consistait à fabriquer les différents plats traditionnels. Durant les derniers jours de l'année, les maisons résonnaient des coups de maillet donnés pour transformer du riz imbibé d'eau en une pâte gluante puis en un gâteau appelé miroir en raison de sa forme ronde et plate. Les gens déposaient ces gâteaux dans un plat devant l'alcôve de la pièce principale et les mangeaient dans la nuit du 31 décembre. Leur consommation marquait le changement d'âge et le passage d'une année à l'autre. Ce sont ces gâteaux que, quelques jours plus tôt, les geisha offraient aux propriétaires des maisons de thé. Elles donnaient également de petits éventails avec leur nom soigneusement calligraphié dessus. Elles plaçaient ainsi leurs employeurs en position de débiteur et suggéraient subtilement, par leurs cadeaux la manière de s'acquitter de leur dette: En offrant des objets symbolisant la nouvelle année (les gâteaux de riz «miroir ») et elles-mêmes (les éventails avec leur nom), les geisha formulaient le vœu de pouvoir continuer à travailler dans ces établissements. 10

Outre la fabrication des gâteaux symbolisant la prise d'âge, les gens préparaient un assortiment de nourriture séchée ou salée qui devait permettre de tenir jusqu'à la fin des fêtes du Nouvel An et la réouverture des magasins. La tradition se perpétue, même si elle est surtout devenue prétexte à ne pas cuisiner pendant quelques jours. Cependant, en raison de la complexité des aliments et du temps de préparation requis, les gens préfèrent acheter un assortiment tout prêt dans un grand magasin. Ce buffet froid souvent présenté dans une boîte en laque porte le nom de Osechi Ryori, la « cuisine des grands banquets », par allusion aux repas servis jadis lors des grandes fêtes annuelles de la cour impériale. Chacun de ces aliments est, par le jeu subtil de la métaphore, chargé de sens: Les oeufs de hareng salés représentent la fertilité et un grand nombre de descendants. Les crevettes légèrement recourbées évoquent le dos voûté des personnes âgées et symbolisent la longévité. Les pois noirs sont synonymes de bonne santé, les pousses de bambou représentent la foi en Bouddha et l'énergie car ses racines s'accrochent profondément dans le sol. La dorade (tai) est uniquement là en raison de son nom qui rappelle le mot heureux (mede-tai) tandis que les rouleaux de laminaire (kobu maki) riment avec bonheur (yoro-kobu). II en est de même pour le gâteau à base de noisettes et de patates douces dont le nom, kurildnton peut être décomposée en deux mots signifiant victoire (kuri) et trésor (kinton). De plus, ces ingrédients sont savamment coupés de façon à ressembler à des feuilles de prunier, des pétales de chrysanthème ou encore des pommes de pin, autant de symboles de longévité.

La première visite de l'année dans un sanctuaire shintoïste. A minuit, les gens mangent les gâteaux miroir symbolisant le passage à une nouvelle année puis, bravant le froid hivernal, sortent en famille dans un sanctuaire shintoïste pour y accomplir le premier pèlerinage de l'année. Dans les heures et les jours qui suivent le Nouvel An, ils sont près de 80 millions, les 3/4 de la population, à visiter un sanctuaire. Entre le 1er et le 3 janvier, près de 4,5 millions de fidèles viennent accomplir les premières dévotions de l'année dans Il

les 24 sanctuaires principaux de Kyôto. Autrefois, les gens choisissaient le sanctuaire du premier pèlerinage en consultant une sorte d'almanach qui répertoriait les directions et les moments dangereux de la journée et ils allaient dans le lieu situé dans une direction « favorable. » De nos jours, les gens privilégient surtout les sanctuaires de quartier ou les lieux prestigieux en raison de l'identité de leur divinité tutélaire. 2,5 millions de personnes se rendent à Fushimi Inari Taïsha (un sanctuaire consacré à la divinité de l'agriculture et du commerce), un million à Yasaka Jinja (dédié à la divinité des épidémies), 270'000 à Kitano Tenmangû (voué au culte de la divinité des études et de la réussite scolaire) et 231 ' 000 à Heian Jingû (dédié aux premier et dernier empereurs à avoir régné à Kyôto). (1er janvier: Premier pèlerinage de l'année, hatsumôde). En se mêlant au flot des fidèles qui remontent l'allée conduisant à un sanctuaire shintoïste (jinja, jingû, taïsha), on finit par apercevoir un portique rouge vermillon appelé torii. Ce portique en bois, pierre ou bronze se compose de deux piliers réunis au sommet par deux barres transversales sur lesquelles est apposée une pancarte indiquant le nom du sanctuaire. Il marque l'entrée du sanctuaire et symbolise la frontière entre les mondes profane et sacré. Des deux côtés du torii se trouvent les statues d'un couple de «chiens» en pierre, des koma-inu. Menaçants ou amusants, il existe une très grande variété de ces chiens protecteurs des sanctuaires. La coutume de placer des statues d'animaux à l'entrée des sanctuaires serait venue du continent asiatique où les Chinois installaient des statues de lion et les Coréens celles de chiens à l'entrée de leurs maisons. Les Japonais héritèrent de ces deux traditions et l'on dit souvent que le koma-inu de gauche serait un lion chinois et celui de droite un chien coréen! La fabrication des koma-inu japonais fut aussi influencé par le bouddhisme car le chien de droite a la gueule ouverte et prononce la lettre sanskrit «a» tandis que celui de gauche a la gueule fermée et prononce la lettre « un. » Le son « a» symbolise le premier souffle de la vie et la puissance divine agissante tandis que le son « un » représente la mort et la puissance divine latente. Avant de franchir le portique placé sous la surveillance des 12

deux chiens koma-inu et pénétrer dans le périmètre sacré du sanctuaire, les fidèles procèdent à des ablutions et se lavent la bouche et les mains dans un bassin situé à l'entrée. Ainsi purifiés, ils peuvent entrer et se recueillir devant le bâtiment où résident les divinités shintoïstes, les Kami. Les sanctuaires shintoïstes se caractérisent par le fait que les fidèles se recueillent non pas à l'intérieur mais devant le bâtiment où la présence des divinités, qui ne font pas l'objet d'une représentation physique sous la forme d'une statue ou d'un tableau, est symbolisée par un objet (miroir, sabre, joyau). Les divinités sont cachées à la vue des hommes mais elles demeurent accessibles en permanence car les sanctuaires ne sont pas fermés pendant la nuit si bien que les fidèles peuvent venir s'y recueillir à toute heure. Afin d'attirer l'attention des divinités, les gens déposent dans un coffre de collecte une offrande, en général une pièce de cinq yens. Ces pièces, percées en leur centre, permettraient au souhait de passer à travers et de se réaliser. Les fidèles sonnent ensuite la cloche qui pend devant la façade du sanctuaire, frappent à deux reprises dans leurs mains et se recueillent quelques instants, le temps de formuler une courte prière. Le shintoïsme ne possédant pas de texte sacré, les fidèles sont entièrement libres d'émettre leurs prières dans les termes qu'ils désirent. Il est possible d'en rester là et de confier l'affaire aux dieux mais, pour plus de sécurité, il est préférable de réitérer sa prière en l'inscrivant sur une tablette de bois appelée « image de cheval» (ema). Cette pratique remonte à l'époque où les empereurs envoyaient des ambassades dans les sanctuaires consacrés aux divinités de l'eau et faisaient don d'un cheval blanc lorsqu'ils désiraient le retour du beau temps et un cheval noir quand la pluie était souhaitée (voir à ce propos « février & mars: La communauté prépare l'accueil des dieux des récoltes - 9 mars: Le rite de la quête de la pluie, amagoi). Cette pratique se répandit progressivement au sein de la population qui, plutôt que d'acheter un véritable cheval afin de s'attirer les bonnes grâces des divinités, se mit à en peindre la représentation sur des planches taillées de façon à évoquer la forme d'un sanctuaire shintoïste. 13

Au Moyen-Âge, des artistes spécialisés dans la confection de ces ex-voto firent leur apparition. Ils tenaient boutique à l'entrée des sanctuaires et vendaient aux pèlerins des « dessins de cheval» aux illustrations des plus diverses: Des parties du corps pour les gens affectés de maux aux yeux ou aux pieds, des objets, des fleurs, des personnages célèbres et surtout des animaux auxquels était attribuée une valeur symbolique. Le bœuf symbolisait le succès dans les affaires, le tigre protégeait du choléra, le chien assurait un accouchement sans douleur et le maquereau garantissait la fidélité du conjoint. Certains marchands avaient recours aux services de ces artistes pour se faire peindre des ex-voto aussi grands que des tableaux. Ils y faisaient inscrire le nom de leur négoce et l'exposaient bien en vue dans le pavillon des tablettes votives du sanctuaire afin de s'attirer la bienveillance des divinités et, en même temps, faire leur publicité dans un lieu fréquenté quotidiennement par les fidèles! De nos jours, les peintres d' ex-voto ont disparu et ces « tableaux de cheval» s'achètent désormais dans le magasin du sanctuaire. Son illustration consiste souvent en une reproduction de la façade du sanctuaire, de sa divinité ou de quelque personnage historique en relation avec le lieu. Pour les gens pressés de connaître le futur que les divinités leur réservent, il est possible de consulter l'oracle. Ils secouent une boite percée d'un trou jusqu'à ce qu'une des baguettes de bambou numérotées qui se trouvent à l'intérieur en sorte. Le prêtre remet au fidèle une petite feuille de prédiction omikuji dont le numéro correspond à celui inscrit sur la baguette. En haut de la feuille, un idéogramme annonce la tendance générale: Très grand bonheur, grand bonheur, petit bonheur et malheur. Vient ensuite une série de conseils dans des domaines aussi variés que la santé, le commerce, les voyages, les procès, la recherche d'un objet perdu et la concurrence. Les omikuji annonçant des prédictions heureuses sont gardés dans le portefeuille en guise de porte-bonheur. Les omikuji négatifs sont laissés dans l'enceinte du sanctuaire et accrochés à un arbre dans l'espoir que les dieux transforment le bien en mal. Au moment des fêtes du Nouvel An, les branches des arbres à l'intérieur des 14

sanctuaires sont littéralement couvertes de tels omikuji. Après avoir écrit sa prière sur une tablette votive, il ne reste plus qu'à attendre que les dieux exaucent la requête ?Après avoir entrevu son avenir dans les phrases sibyllines des feuilles de prédiction, il ne reste plus qu'à subir passivement son destin? Non. Il y a encore une solution qui peut permettre à la fois de forcer le sort et de se protéger contre le malheur: Les porte-bonheur omamori. Petits sacs de tissu faits par les prêtres des sanctuaires, ils contiennent des prières inscrites sur un papier ou un morceau de bois et protègent leur possesseur pendant un an. Il en existe une très grande variété mais les plus populaires sont sans nul doute ceux garantissant la réussite aux examens, un mariage heureux et la sécurité routière. Après avoir prié les divinités, consulté les oracles et acheté un nouveau porte-bonheur, les Japonais rentrent chez eux, dégustent le buffet froid du Nouvel An et consacrent le restant de la journée à lire leurs cartes de vœux. Dans les semaines qui précèdent le Jour de l'An, ils écrivent une quantité absolument colossale de cartes de vœux à leurs supérieurs, clients, relations d'affaires et connaissances. Ces cartes sont conservées dans les bureaux de poste de l'ensemble du pays et distribuées dans la matinée du 1er janvier... La plus grande partie des jours suivants sera consacrée à l'exercice laborieux consistant à répondre à cet abondant courrier!

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Début janvier: Les rites de reprise des activités.
Dans cette période de l'année où tout n'est que renouveau, les différents milieux artistiques traditionnels ainsi que certaines corporations célèbrent des rites de reprise des activités dans des temples ou des sanctuaires de la ville. Ces rituels se sont, pour la plupart, mués en fêtes traditionnelles qui attirent de nombreux visiteurs désireux de se replonger dans les traditions Japon. de l'ancien

Le premier feu de l'année. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, les alentours de
Yasaka Jinja, un des sanctuaires les plus prestigieux de Kyôto situé au bout de l'avenue Shijô-dôri, offre un spectacle des plus oniriques. Son portique d'entrée flanqué des deux habituelles statues de chiens koma-inu laisse échapper un flot ininterrompu de flammèches ressemblant à une nuée de lucioles brusquement prises de folie qui interprèteraient quelque mystérieux ballet. En remontant lentement l'avenue fermée à la circulation afin de contenir la foule qui converge vers le sanctuaire, on réalise que les lucioles sont en fait des cordelettes embrasées que des fidèles font tournoyer dans l'air. Ces derniers viennent d'accomplir «le pèlerinage du premier feu.» Au terme de leur premier pèlerinage de l'année à Yasaka Jinja, ils ont acheté une cordelette à amadou contenant une plante médicinale et en ont allumé une extrémité avec le feu sacré qui brûle dans les lanternes du sanctuaire. Ils rentrent chez eux en faisant tournoyer la cordelette afin qu'elle ne s'éteigne pas. Yasaka Jinja est consacré à Susanoo no Mikoto, une turbulente divinité shintoïste capable d'écarter les épidémies. Les gens croient par conséquent que la fumée se dégageant de la cordelette a la vertu magique d'éloigner les maladies et que ce feu reçu des dieux et utilisé pour cuire le premier repas de l'année leur assurera une bonne santé pour l'année à venir (dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier: Le pèlerinage du premier feu, okera mairi).

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Premières activités culturelles. La fillette écrit des caractères sur la feuille de papier, repose son pinceau puis observe le visage de ses parents dans l'espoir d'y déceler un signe d'approbation. Sa grande sœur, assise à côté, fait courir d'une main plus experte, le pinceau sur la feuille et écrit des caractères chinois. Comme elles, des centaines d'enfants viennent à Kitano Temmangû, un sanctuaire consacré à la divinité des études (voir à son sujet « 25 février: Une cérémonie du thé en l'honneur d'un esprit vengeur»), pour effectuer leurs premiers travaux de calligraphie de l'année et prier la divinité des lieux afin de progresser dans la maîtrise de cet art des plus délicats. L'observance d'un tel rite se comprend plus facilement une fois que l'on sait que l'écriture de la langue japonaise nécessite la maîtrise de trois alphabets différents. Les caractères chinois (kanji) auraient été introduits au Japon aux alentours du cinquième siècle. On les utilise pour noter les parties invariables des mots et on dit que la connaissance d'un minimum de 1945 caractères est nécessaire pour lire le journal (selon une liste établie par le ministère de l'Education en 1981). Il existe, d'autre part, deux alphabets syllabiques composés chacun de 46 caractères et créés au ge siècle à partir de caractères chinois simplifiés. Les caractères hiragana servent à noter les parties variables des mots tandis que les katakana sont généralement utilisés pour transcrire les mots et les noms d'origine étrangère. Les plus jeunes utilisent des lettres hiragana ou katakana et les plus grands des caractères kanji pour calligraphier des mots évoquant le Nouvel An : L'animal de l'année de l'horoscope chinois, Jour de l'An, Nouvel An, étrennes ou cuisine traditionnelle osechi. Les œuvres réalisées sont affichées sur les murs du sanctuaire pendant quelques jours puis donnent lieu à une distribution de prix. Les enfants peuvent aussi écrire leur première calligraphie de l'année chez eux mais nombreux sont ceux qui préfèrent se rendre à Kitano Tenmmangû et manier le pinceau sous l'œil protecteur de la divinité des études (2 janvier: La cérémonie du premier coup de pinceau de l'année,fude hajime Sai). Si le sanctuaire Kitano Temmangû est consacré à la divinité

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des études, celui de Yasaka Jinja est, quant à lui, voué au culte de la divinité des épidémies et.. .de la poésie. En effet, la divinité tutélaire de Yasaka Jinja, ce sanctuaire où, quelques jours plus tôt, se déroulait le « pèlerinage du premier feu », se nomme Susanoo no Mikoto et les anciennes chroniques historiques nous apprennent que celui-ci, après avoir terrassé un monstre à huit têtes, sauvé une princesse et installé cette dernière dans un palais protégé par huit rangées de haie, aurait composé le tout premier poème japonais: « Huit couches de neige se sont échappées / Les nuages forment huit rangées de haie / Pour installer ma compagne / Huit rangées de haie se sont formées. / Ah ! Ces huit rangées de haie! »... En hommage aux talents artistiques de sa divinité tutélaire, le sanctuaire Yasaka Jinja organise la « première partie de cartes de l'année », un jeu nécessitant une bonne mémoire et la connaissance parfaite de cent poèmes. Pour faire une partie de ce jeu dit des « cents poèmes composés par cent poètes », il faut au moins trois personnes, deux joueurs et un arbitre, ainsi qu'un jeu de cartes reproduisant des poèmes issus d'une compilation d'œuvres réalisée par Fujiwara Teika et son fils et intitulée Cent poèmes par cent poètes. On y trouve, par exemple, un poème des femmes écrivains de l'époque Heian, Sei Shonagon (l'auteur de livre de chevet- makura no shoshi), Murasaki Shikibu (auteur du premier grand roman japonais le dit du GenjiGenji Monogatari) et Ono no Komachi mais aussi un de Sugawara no Michizane, poète et politicien dont le destin tragique a marqué l'histoire du Japon (voir à son propos « 25 février: Une cérémonie du thé en l'honneur d'un esprit vengeur »). Le jeu de cartes contient 200 cartes. Le début des 100 poèmes est inscrit sur la moitié d'entre elles et la fin des poèmes sur l'autre moitié. Les membres de l'Association du Jeu de Carte des Cent Poèmes par Cent Poètes, revêtus du kimono à douze épaisseurs des courtisanes de l'époque Heian, font une démonstration de ce jeu de cartes auquel les Japonais s'adonnaient autrefois en compagnie de toute la famille réunie à l'occasion des fêtes du Nouvel An. Elles s'assoient face à face dans le Pavillon de la Danse, une scène couverte érigée face au bâtiment principal du sanctuaire dans laquelle se 19

tiennent régulièrement des spectacles destinés à divertir la divinité tutélaire de Yasaka Jinja. Les cent cartes avec la fin des poèmes sont étalées devant les participantes. L'arbitre tient, quant à lui, le paquet avec les cartes inscrites avec le début des poèmes. Il en prend une au hasard et en donne lecture. Il n'a généralement pas le temps de finir sa phrase que, déjà, une participante repère le début du poème cité au milieu des cartes posées devant elle et s'en empare en un geste élégant qui ne manque pas de déchaîner les applaudissements de la foule. Le jeu est très rapide car les participantes connaissent ces poèmes par cœur et réagissent à l'énoncé du premier mot lu par l'arbitre. Le joueur qui s'empare d'une carte marque un point et celui qui en récupère un maximum remporte la partie (3 janvier: Première partie de cartes de l'année, karuta hajime). Premières activités sDortives. Si les activités culturelles étaient à l'honneur à Kitano Temmangû et à Yasaka Jinja, les sports traditionnels ne sont pas oubliés et font, eux aussi, l'objet de «rites de reprise », cérémonies qui permettent également de découvrir d'autres hauts-lieux de Kyôto. C'est ainsi que Shimogamo Jinja, un sanctuaire érigé dans le nord de la ville à la confluence des rivières Takano et Kamo et idéalement niché au cœur de la forêt Tadasu-no-mori qui l'isole du monde extérieur, organise une démonstration d'un jeu de balle chinois nommé kemari qui fut introduit à la cour impériale du Japon aux alentours du 7e siècle. Huit joueurs, habillés du costume des aristocrates de l'époque Heian, se mettent en cercle et s'envoient à tour de rôle une balle molle faite en peau de daim. Ce sport est aujourd'hui classé au patrimoine intangible de l'humanité et l'association de Kemari de Kyôto a été fondée dans le but de maintenir cette tradition. Ses membres en font justement une démonstration devant le bâtiment où sont révérées les divinités du sanctuaire Shimogamo Jinja. Le but du jeu n'est pas de marquer des points mais de s'efforcer de maintenir la balle en l'air le plus longtemps possible en la frappant

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uniquement avec le pied. Les joueurs doivent se livrer à de périlleuses acrobaties pour y arriver et chacune de leurs prouesses est saluée par les applaudissements du public (4 janvier: Le premier match de kemari de l'année, kemari hajime). L'époque Heian, dont les fastes sont évoqués par les fêtes des sanctuaires Yasaka Jinja et Shimogamo Jinja, prit fin lorsque les militaires s'emparèrent du pouvoir et commencèrent à gouverner le pays depuis la ville de Kamakura, tout près de Tôkyô. Les guerriers célébraient la reprise des activités de leur classe en se mesurant dans le cadre de compétitions d'arts martiaux. Aux alentours de 1573, les guerriers de Kyôto prirent l'habitude de se rassembler devant le Sanjusangendô et de s'affronter dans un concours de tir à l'arc. Le bâtiment principal de ce temple érigé au milieu du 12e siècle est un pavillon long de 117 m qui abrite 1001 statues de Bouddhas. Les guerriers se plaçaient à une extrémité du pavillon et essayaient de décocher un maximum de traits en direction d'une cible installée à l'autre bout. Ce jeu devint une compétition officielle à partir de 1606. Un record, encore inégalé à ce jour, fut fixé en 1686 lorsqu'un guerrier tira, en une journée, quelque 13'053 flèches dont 6133 firent mouche! Aujourd'hui, la caste des guerriers a disparu mais la compétition a traversé les siècles et se tient chaque année le 15 janvier. Près de 1500 jeunes gens issus des clubs de tir à l'arc des quatre coins du pays se rassemblent à Sanjûsangendô pour se mesurer au cours d'une compétition qui jouit d'une très grande popularité à Kyôto. Celui ou celle qui réussit à atteindre le plus grand nombre de fois une cible de 1 mètre située à 60 m est déclaré vainqueur. Comme ce concours de tir à l'arc est célébré le jour de la fête de la majorité (voir à ce propos « 15 novembre: Le pèlerinage des enfants de 7,5 et 3 ans»), ses participants sont, pour la plupart, des jeunes qui vont avoir vingt ans dans l'année et qui portent pour l'occasion un magnifique kimono symbolisant leur nouveau statut social (15 janvier: Le concours de tir à l'arc, tôshiya).

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