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Les fleurs du mâle

De
271 pages
Ce numéro explore divers agencements inventés par des individus assignés femmes pour composer avec la masculinité. En quoi les femmes et les lesbiennes masculines, les trans'ftm (female to male) sont-elles des hommes pas comme les autres ? Les masculinités inventées à partir de leurs expériences ont-elles le pouvoir de modifier le système sexe/genre, jusqu'où, comment ? Quelles sont les relations entre ces masculinités sans hommes et les masculinités hégémoniques, d'un côté, le féminisme, de l'autre ?
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Cahiers du Genre, n° 45/2008

Sommaire

Dossier

Les fleurs du mâle
Masculinités sans hommes ?

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Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier Introduction Esther Newton Le mythe de la lesbienne masculine : Radclyffe Hall et la Nouvelle Femme Josch Hoenes Images et formations de corps d’hommes trans. Politique visuelle dans les photographies de Loren Cameron Marie-Hélène Bourcier Technotesto : biopolitiques des masculinités tr(s)ans hommes Entretiens croisés avec Carine Bœuf, Morty Diamond, Jin Haritaworn, Vincent He-say, Jean Bobby Noble et Stephen Whittle Masculinités queer, trans et post-trans : les rejetons du féminisme (Propos recueillis par Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier) Robin Bauer Queeriser les genres dans les ‘communautés gouines BDSM’ Pascale Molinier Pénis de tête. Ou comment la masculinité devient sublime aux filles Hors-champ

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Philippe Lacombe Les identités sexuées et ‘le troisième sexe’ à Tahiti

Cahiers du Genre, n° 45/2008

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Notes de lecture — Jean Bobby Noble. Masculinities Without Men? Female Masculinity in Twentieth-Century Fictions (Julie Guillot) — Susan Stryker & Stephen Whittle (eds). The Transgender Studies Reader (Maxime Cervulle) — Elsa Dorlin. La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française (Stéphane Le Lay) — Maud Gelly. Avortement et contraception dans les études médicales : une formation indadaptée (Simone Bateman) — Rebecca Rogers. Les bourgeoises au pensionnat. L’éducation féminine au XIXe siècle (Florence Rochefort) — Delphine Naudier et Brigitte Rollet (eds). Genre et légitimité culturelle. Quelle reconnaissance pour les femmes ? (Perin Emel Yavuz) — Revue Tiers Monde. « Économie solidaire : des initiatives locales à l’action publique » (Madeleine Hersent) — Baptiste Coulmont. Sex-shops : une histoire française (Estelle Couture) — Juliette Rennes. Le mérite et la nature. Une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige, 1880-1940 (Marlaine Cacouault-Bitaud)

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Comptes rendus de colloques — Public/privé : genre et recomposition des espaces sociaux – Gruyères (Barbara Lucas) — Gender – Genre – Geschlecht. Travelling Concepts – Berne (Cornelia Möser)

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Comptes rendus de thèses — Léo Thiers-Vidal. De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination (Anne Verjus) — Laure Bereni. De la cause à la loi. Les mobilisations pour la parité politique en France (1992-2000) (Catherine Achin) — Anne Revillard. La cause des femmes dans l’État : une comparaison France-Québec (1965-2007) (Sandrine Dauphin) — Natacha Borgeaud Garciandía. Les sujets du labeur. Travail à l’usine, travail de soi et subjectivité des ouvrières et ouvriers des maquilas du Nicaragua (Jean-François Laé) — Elsa Galerand. Les rapports sociaux de sexe et leur (dé)matérialisation. Retour sur le corpus revendicatif de la Marche mondiale des femmes de 2000 (Roland Pfefferkorn)

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Abstracts Resúmenes Auteur·e·s Les Cahiers du Genre ont reçu

Cahiers du Genre, n° 45/2008

Introduction

L’impulsion de ce numéro a été donnée par les travaux de Renate Lorenz 1 qui aborde la relation entre Hannah Cullwick et Arthur Munby dans une perspective queer. La liaison de cette employée domestique avec un gentleman est fameuse (Hudson 1972 ; Liz 1984 ; Atkinson 2003). Mais l’originalité de l’approche de Lorenz consiste à articuler de façon très serrée une forme particulière de masculinité au féminin avec et le travail et la sexualité. À l’époque victorienne, les femmes prolétaires jugées masculines basculaient dans le registre des identités de classe stigmatisées. Dans ce contexte, il n’est pas banal qu’une domestique ait analysé ses tâches pénibles et salissantes comme partie prenante de sa libido. Ni qu’elle érotise son corps musclé forgé par les corvées, ou qu’elle note puis conte à son amant ses orgasmes domestiques, accepte de se faire photographier par lui « travestie », en « esclave », en lady ou en gentleman, en cireuse de bottes exhibant son bracelet de cuir. Ce que l’histoire d’Hannah met bien en évidence est qu’aucun corps n’est une donnée brute. La corporéité est œuvrée, engendrée (en-gendered) et racialisée par les pratiques sexuelles et par les activités laborieuses. La longue liaison de Cullwick avec Munby la classe comme hétérosexuelle. C’est dire que la masculinité comme source d’empowerment et de plaisir n’est pas l’apanage des lesbiennes, des genderqueers ou des trans. Investie positivement, elle est l’une des formes de transformation possibles des identités de classe, de genre, de sexe, pour des individus assignés femmes.
Renate Lorenz a été commissaire de l’exposition Normal Love, Precarious Sex, Precarious Work à la Künstlerhaus Bethanien de Berlin en 2007 où elle a exposé les photographies de Munby ainsi qu’une installation où elle faisait jouer les portraits en drag de Cullwick par différents performeurs.
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Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier

La masculinité serait-elle l’avenir de la femme ? Historiquement, le féminisme a produit une critique de la féminité en dénaturalisant la catégorie et en montrant son inféodation à la masculinité. Toute conduite féminine devenait alors soit suspecte de soumission, soit d’être un instrument du pouvoir de certaines femmes contre d’autres, les exclues de la catégorie : les prolétaires, les femmes racialisées, les travailleuses du sexe. D’un point de vue constructiviste, une féministe féminine semblait une contradiction dans les termes. Il existe pourtant dans les rangs féministes de fortes résistances à la masculinité des individus assignés femmes. Résistance politique : rejet de l’identification à l’oppresseur. Stratégique : quand on peut produire suffisamment de mascarade de féminité, pourquoi s’exposer aux représailles et aux violences qu’implique une identité doublement stigmatisée (femme et masculine) ? Psychologique : la féminité est incorporée, elle est dans le corps du sujet féminin et résiste à ses aspirations masculines. Ni féminine, ni masculine : la neutralité a pu paraître à certaines une issue. Ce fut une aporie identitaire et politique. Aucun corps ou sujet n’est en dehors du système de sexe, classe, race. Au mieux, peut-il occuper, selon la proposition de Teresa de Lauretis, une position excentrique, dedans dehors. Quels sont les divers agencements inventés par des individus assignés femmes pour composer avec leur masculinité ? Si nous étions convaincues que ces agencements n’étaient, en aucun cas, réductibles aux masculinités des individus assignés hommes, nous avions aussi présent à l’esprit de ne pas nous laisser illusionner sur les limites possibles de ces nouvelles masculinités. N’existait-il pas, malgré tout, un risque de capture par les identités masculines dominantes ? Les femmes et les lesbiennes masculines, les trans ftm (female to male) ou transhommes étaient-elles ou ils vraiment des hommes pas comme les autres ? Les masculinités inventées à partir de leurs expériences avaient-elles le pouvoir de déplacer le système sexe/genre, jusqu’où, comment ? Dans quel monde ? celui de l’Académie ? de la politique ? de la vie ordinaire ? Indéniablement, ces nouvelles masculinités et de nouvelles transversalités (féministes et trans), (post-queers et post-trans) existent. Se dessinent déjà des alliances qui ne demandent qu’à

Introduction

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s’articuler en un mouvement politico-sexuel à la fois transnational et porteur d’un agenda qui irait bien au-delà des droits humains ou sexuels ‘à l’occidentale’ pour lutter contre les discriminations. Nous pensons que les promesses des fils monstrueux 2 du féminisme sont tenables et excitantes. Pour autant, nous avons bien conscience que les masculinités qu’ils corporalisent, ‘intègrent’, ‘réassignent’ et ‘renomment’, à l’instar des stratégies déployées dans la communauté gouine BDSM décrites par Robin Bauer, restent minoritaires par rapport aux masculinités courantes. Et l’on ne peut passer sous silence que certaines masculinités « trans ultras », comme les appelle Vincent He-say, déclinent non sans cynisme une masculinité macho. Comment en serait-il autrement vu le poids de la culture masculine dominante que nous raconte Stephen Whittle ? La polémique, sans cesse étouffée par une partie de la ‘communauté’ queer chic parisienne, des actes de violences d’un transbad boy 3 sur d’autres fem et lesbiennes, de même que sa présence dans le premier film porno queer lesbien français 4, diffusé dans les festivals LGBT et porno queers dans l’omerta la plus absolue en disent assez sur les liens possibles entre masculinité dominante et néo-masculinité non biologique. Cette réalité incite à prendre au sérieux le contre-pied récemment proposé pour d’autres raisons par Jean Bobby Noble qui critique la posture de Judith Halberstam dans le désormais classique Female Masculinity (1998) où l’acte méthodologique fondateur consistait à tourner le dos à la masculinité des hommes pour mieux décrire la prolifération de « masculinités sans hommes » forcément subversives. Certes, la stratégie d’Halberstam s’avéra payante en son temps. Elle permit d’explorer une grande variété de masculinités féminines jusqu’alors invisibilisées mais elle pêcha peut-être par excès en établissant des continuums faciles, voire englobants, entre ces masculinités féminines et les masculinités trans émergentes d’alors. La guerre de frontières entre lesbiennes butchs et trans
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Au sens positif du terme. Diego dans le roman à clé communautaire Quatrième génération de Wendy Delorme (2008). 4 One Night Stand d’Émilie Jouvet, 2005.

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Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier

qui s’en suivit le rappelle suffisamment 5. Si les lesbiennes n’étaient pas des femmes, pour reprendre la formule consacrée de Monique Wittig, en ce qu’elles étaient butchs par exemple, les transhommes ou les ftm n’en étaient pas pour autant des drag kings dérivés de la drag queen butlérienne ou des lesbiennes. Nombre d’entre eux non seulement voyaient clairement le lien entre la masculinité biologique et les masculinités qu’ils construisaient, mais ils désiraient ce lien. Plusieurs auteurs de ce numéro le soulignent : ils veulent être reconnus en tant qu’hommes et se vivent comme tels. Notre choix a donc été de rendre compte de ce tournant important et de donner un aperçu des débats qui en découlent aujourd’hui ; notamment la critique très argumentée qu’opposent les queers et les trans de la deuxième vague (voir les analyses de Jin Haritaworn et de Jean Bobby Noble) aux auteur·e·s consacré·e·s de la première vague queer que sont la Judith Butler de Trouble dans le genre (1990) et de Bodies that Matter (1993) (au titre significatif mais globalement perçu comme un ratage 6 dans sa tentative de prendre en compte le corps, la transsexualité et la race) et la Judith Halberstam de Female Masculinity. L’article de MarieHélène Bourcier aborde ce décentrement critique et les manières dont la théorie (y compris la théorie queer de la première vague) et le féminisme (y compris le féminisme lesbien radical séparatiste de Max Valerio) ainsi que l’autobiographie sont des technologies de genre qui produisent des masculinités. Nous avions des priorités épistémo-politiques : privilégier les ‘savoirs situés’, visibiliser les savoirs-pouvoirs minoritaires experts. Qui parle ? À la place de qui ? Ces questions peuvent paraître dépassées dans une revue féministe en 2008. Elles sont pourtant d’actualité dans l’Hexagone où le surplomb est une tradition bien ancrée. Des ‘experts’ straight bienveillants y obstruent encore la production des savoirs sur les minorités genrées et racialisées aussi bien à l’université que dans l’espace public. Une époque révolue ailleurs, notamment dans les pays
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Sur la guerre butch/trans, voir le numéro de GLQ (1998) spécial transgenre. Cf. les critiques adressées à la lecture que fait Butler du film Paris is Burning (Jennie Livingston 1990) (au niveau de la race et de la transsexualité) et la rediscursivisation du corps qui s’opère finalement dans un ouvrage dont l’un des principaux objectifs était de le rematérialiser.

Introduction

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où foisonnent les départements d’études où la place institutionnelle et intellectuelle des savoirs assujettis n’est plus un problème mais une richesse. De ce point de vue, la démarche empirique de Bauer ainsi que son positionnement de chercheur sont exemplaires. La précision des résultats et des analyses auxquels il parvient est parlante et cet article fera sans doute date pour les enseignants et les chercheurs soucieux d’éthique et de respect des minorités. L’ampleur du développement actuel des trans studies, ou des « transsomatechnologies » 7 témoigne également du fait que les trans ont la parole et la plume. Leur corps et leurs savoirs leur appartiennent, même si cette réalité est difficile à vivre en France où la transsexualité demeure psychiatrisée malgré le combat des activistes. Ce numéro des Cahiers du Genre n’est donc pas un recueil de textes sur des subcultures bizarres soumises à la sagesse mâtinée d’exotisme de l’observateur ou de l’observatrice éloignés. Renouant avec une positionnalité queer de la deuxième vague directement inspirée de l’héritage féministe 8, notre premier souci a été de réaliser un numéro down to top qui évite l’invisibilisation de pans entiers de subcultures et donne la place à des politiques de savoir et des pratiques empowering faites par et pour les premiers concernés. La plupart des contributeurs s’identifient comme trans et/ou féministes et revendiquent avec fierté leur appartenance à la communauté trans ou queer. Tous participent d’une prolifération des genres et des corps qui contribue à miner « in the flesh », pour reprendre une formulation de Max Valerio, la masculinité et plus généralement les limites de notre système sexe/genre binaire. Le numéro commence avec un ‘classique’, l’article d’Esther Newton sur Radclyffe Hall et la Nouvelle Femme consacré à l’une des premières expressions de la masculinité revendiquée par des lesbiennes (bourgeoises) au XIXe siècle. L’auteure du Puits de solitude fut la première d’une longue lignée de
7 La conférence internationale TransSomatechnics, Theories and Practises of Transgender Embodiment s’est tenue à l’Université Simon Fraser de Vancouver du 1er au 3 mai 2008. 8 Sur la positionnalité queer de la deuxième vague, voir Queer Zones 3, Bourcier (à paraître 2009).

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Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier

lesbiennes déclarées et « cravatées », selon l’expression de Newton. La biographie de Diana Souhami, The trials of Radclyffe Hall (1999) a eu le mérite de rappeler le classisme et le racisme de Hall. Hall ne fréquentait que des rentières et des artistes fortunées. Nationaliste fervente, elle détestait les actions des suffragettes dont elle trouvait les actions aussi « sales » que celles des ouvriers en grève ; elle n’avait guère de sympathie pour les Juifs et admirait Mussolini. Hall a certes ouvertement défendu sa masculinité « d’invertie », en résonance avec le discours médico-sexologique de l’époque, comme le souligne l’article de Newton, mais c’est aussi parce qu’elle la considérait comme « supérieure ». Nous ouvrons donc ce numéro avec un exemple de féminité masculine déployée et revendiquée au XIXe siècle et analysée au XXe siècle par une anthropologue queer auto-identifiée comme lesbienne butch, mais nous avons opté pour un parti pris thématique plutôt que chronologique. L’essentiel du numéro est consacré à l’actuelle production des masculinités trans ou genderqueer dont traitent trois articles, ceux de Josch Hoenes, Robin Bauer et Marie-Hélène Bourcier, et un long entretien croisé avec des universitaires et/ou activistes trans : Carine Bœuf, Morty Diamond, Jin Haritaworn, Vincent He-say, Jean Bobby Noble et Stephen Whittle. Ce choix s’est fait au détriment des cultures drag kings qui ont pourtant représenté une figure importante dans la critique du système hétéronormatif des genres. Ces cultures ont été documentées pour la première fois par Judith Halberstam dans Female Masculinity (1998) et le Drag King Book coécrit avec Del LaGrace Volcano (1999). Il est paru depuis quantité d’articles intéressants. Faute de place, et d’autant que la culture drag king n’a pas vraiment pris en France, à la différence des scènes anglo-saxonne, allemande et des pays nordiques, nous avons pris le parti de ne pas traiter cet aspect des féminités lesbiennes masculines. L’aurions-nous fait que nous aurions tâché de rendre compte des critiques croissantes à l’encontre de l’impensé de la blanchité qui semble caractériser les performances des drag kings blancs. Matt Richardson (drag king noir et universitaire) a bien montré non seulement que les drag kings blancs (comme Stephon et Shirley Q. Liquor) reprennent sans problème les

Introduction

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techniques du blackface (se maquillant en noir comme les minstrels du XIXe siècle ou les acteurs hollywoodiens du XXe) mais aussi en quoi cette performance de la race sert à masquer l’anxiété que provoquent toujours les Noirs chez les Blancs tout en renforçant les privilèges de la masculinité blanche. D’où peut-être, selon Richardson, la popularité des shows drag king queer aux États-Unis, à resituer dans une tradition plus large de l’appropriation de la culture noire par les Blancs à des fins hégémoniques 9. Force est de constater que les King du Berry, l’un des rares groupes de kings français apparu en 2004, étaient des Blancs qui performaient constamment la masculinité noire des ghettos états-uniens, empruntant la gestuelle, la musique 10 et les vêtements des rappeurs noirs, du hip hop et du bling bling. Plus généralement, il nous est apparu que la fonction d’un numéro de revue ne peut être de pallier le défaut de diffusion des textes dû à une politique de traduction française retardataire. Fallait-il donner à lire les contenus toujours indisponibles de l’ouvrage de Judith Halberstam ? Et si oui lesquels ? Nous avons préféré privilégier les contours de la production actuelle parce qu’elle est foisonnante mais aussi parce que c’est peutêtre le rôle d’un tel numéro d’éviter de s’embourber dans une tâche généalogique impossible au profit d’un état de l’art des débats actuels sur les masculinités. De ces masculinités que l’on avait pris l’habitude sans plus y réfléchir d’appeler, dans le sillage de Judith Halberstam, des « masculinités sans hommes ». Le saut critique actuel consiste justement à interroger, entre autres, cette récente certitude queer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons choisi sciemment comme titre de ce numéro, le titre même de l’ouvrage de Jean Bobby Noble : Masculinities without Men? (2004). L’autre changement de cap à la fois drastique et nécessaire dont nous voulions rendre compte est la nouvelle impulsion que donnent les études trans et les

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Matt Richardson “Going to Make the Man: Queer Gender Performance and Racial Impersonation”, communication au colloque Normes et contre-normes, dés/humanisation des femmes et sexualités, Paris, 14-15 juin 2007, Université Paris 7 – Denis Diderot. Merci à Jules Falquet pour nous avoir communiqué cette information. 10 Cf. la chanson Queer MC.

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Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier

transmasculinités au projet théorique et politique de l’intersectionnalité. Avec le succès de Trouble dans le genre et à la faveur du placage analogique qui a été fait entre la performance de la féminité drag queen et celle de la masculinité par d’autres auteur·e·s que Judith Butler, il semble aujourd’hui que la performance de masculinité soit quasi appropriable pour toutes et tous, au moins dans l’ordre du fantasme, c’est ce qui en fait la séduction… mais peut-être les limites politiques, comme le souligne fort justement Jin Haritaworn. Une performance que l’on pourrait stratégiquement suspendre ou orienter au gré de ses intérêts ? Les codes de la blanchité qu’arbore le corps de Loren Cameron sont analysés par Josch Hoenes au même niveau que le travail photographique et la déconstruction qu’opère l’artiste du nu masculin classique. Que ces corps et ces subjectivités soient le produit d’un labeur ou d’une technologie hormono-chirurgicale, ou de certaines pratiques sexuelles, comme celles de la communauté gouine BDSM analysées par Robin Bauer, ou du féminisme, comme en témoignent Bobby Noble et Max Valerio, ils sont le produit d’une confrontation avec le réel — du travail, du corps, du désir de l’autre, de la lutte politique — qui résiste à la tentation dilettante autant qu’au réagencement à la marge des hiérarchies de classe, de sexe et de race par les plus nantis ou assimilables des minoritaires. Ils ne « troublent pas le ou les genre(s) ». Non, ils mettent en crise le système sexe/classe/race. Ils génèrent un ‘malaise sémantique’ associé à une conscience politique qui fait qu’aucune catégorie ‘essentielle’ ou essentialisée ne fonctionne plus. De manière inattendue, ils semblent réussir, là où beaucoup ont échoué — qu’il s’agisse du féminisme antiraciste traditionnel blanc, ou de la théorie queer de la première vague — à ne plus être obsédés par le ou les genres. En témoignent les propos post-trans de Vincent He-say et Carine Bœuf, transactivistes d’un futur que l’on n’avait pas imaginé. Et comme dit Morty Diamond : « Mon corps est en soi une déclaration politique. » Si les trans ftm sont porteurs d’un discours explosif, c’est aussi qu’ils inventent, bricolent des ‘corporalités’ avec ou sans pénis, avec vagin, avec des poils et des seins, avec ou sans tétons, cicatrices de mammectomie visibles ou non, avec ou sans

Introduction

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hormones, godes… toute une cartographie corporelle hautement singularisée qui s’attaque ironiquement aux organes symboles du système sexe/genre. Qui, mieux que les trans’, pour reprendre la graphie suggérée par Vincent He-say et Carine Bœuf, peut connaître la dureté de la construction/déconstruction des genres et générer cette capacité à être non pas entre ou au-delà des genres, encore moins neutres, mais radicalement féministes, post-trans ou post-queers (comme le suggère Jean Bobby Noble) ? Qui peut mieux qu’un trans ou un genderqueer de couleur approcher et pratiquer l’intersectionnalité d’une façon qui ne soit ni simplement cumulative ou rhétorique comme en témoignent les propos de Jin Haritaworn ? Cette nouvelle articulation de l’intersectionnalité tire sa force de sa corporéité et d’une critique du paradigme du genre et de la race comme performance. Elle est indissociable d’une situationnalité postcoloniale qui altère salutairement le sujet blanc, féministe et/ou queer post 11 septembre, toujours aveuglé par sa blanchité quand il ne s’engage pas fièrement aux côtés des nouveaux croisés de la guerre contre l’islam. La masculinité n’est donc pas une affaire d’organes et la masculinité est aussi ‘dans la tête’. Le corps existe dans sa matérialité, mais aussi dans l’ordre du fantasme et de la relation érotique, comme l’expriment les membres de la communauté gouine BDSM interviewées par Bauer ; et dans l’ordre des savoir-faire incorporés, comme le montre Carine Bœuf, toujours apte, après sa transition, à mobiliser stratégiquement sa masculinité à des fins d’efficacité professionnelle ou politique. Cela signifierait-il que le seul malin génie encore « enfermé dans un corps féminin » serait… l’envie du pénis des « femmes actives » hétérosexuelles ? C’est ce que discute Pascale Molinier dans une perspective de psychanalyse critique. L’idée étant qu’après avoir lu l’ensemble du numéro, les femmes hétérosexuelles auront aussi matière à penser leur propre empowerment et leur position dans le jeu d’alliance avec les minoritaires, de façon peut-être moins étroitement dictée par les technologies de genre que sont la psychanalyse, le féminisme, la théorie queer et la division sexuelle du travail. Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier

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Marie-Hélène Bourcier et Pascale Molinier

Références
Atkinson Diane (2003). Love and Dirt, the Marriage of Arthur Munby and Hannah Cullwick. London, Macmillian [Pan Books 2004]. Butler Judith (1990). Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. New York & London, Routledge [trad. française (2005). Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion. Paris, La Découverte]. — (1993). Bodies That Matter: On the Discursive Limits of “Sex”. New York & London, Routledge. Halberstam Judith (1998). Female Masculinity. Durham, Duke University Press. Halberstam Judith, Del LaGrace Volcano (1999). The Drag King Book. New York, Serpent’s Tail. Hudson Derek (1972). Munby, Man of two Worlds. Boston, Gambit. Liz Stanley (1984). The Diaries of Hannah Cullwick. New Brunswick, Rutgers University Press. Lorenz Renate (2007). Normal Love, Precarious Sex, Precarious Work. Berlin, B_Books. Noble Jean Bobby (2004). Masculinities without Men? Female Masculinity in Twentieth-Century Fictions. Vancouver, University of British Columbia Press. Souhami Diana (1999). The Trials of Radclyffe Hall. New York, London, Toronto, Sydney & Auckland, Doubleday.

Nous remercions tout particulièrement Loren Cameron pour nous avoir donné la permission de reproduire gracieusement ses photos extraites de son ouvrage Body Alchemy dans ce numéro ainsi que pour l’immense générosité dont il a fait preuve auprès du public du palais de Tokyo, lors de son passage à Paris en juin 2008.

Cahiers du Genre, n° 45/2008

Le mythe de la lesbienne masculine : Radclyffe Hall et la Nouvelle Femme

Esther Newton
Résumé Au XIXe siècle, la première génération de Nouvelles Femmes, bourgeoises éduquées et indépendantes, privilégia l’exaltation des amitiés amoureuses à l’expression publique de la sexualité entre femmes. Radclyffe Hall appartient à la seconde génération, contemporaine du modernisme prônant la liberté sexuelle contre les valeurs victoriennes. Hall est souvent condamnée pour avoir repris le modèle de l’invertie des sexologues, mais comment auraitelle pu s’y prendre pour faire de la Nouvelle Femme éprise des femmes un être sexuel ? Les femmes, selon les critères de l’époque, n’ayant pas de libido, l’affirmation de leur sexualité passe par la masculinisation, garçonne hétérosexuelle ou lesbienne costumée en homme. Dans ce système de représentation, la lesbienne féminine est une impossibilité logique. 1
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Une première version de cet article est parue dans la revue Signs, vol. 9, n° 4 (1984). Il avait été élaboré à partir d’un texte initial très différent écrit avec Carroll Smith-Rosenberg, “The Mythic Lesbian and the New Woman: Power, Sexuality, and Legitimacy”, que nous avons présenté ensemble le 16 juin 1981 à Vassar College, lors de la Berkshire Conference on the History of Women. Une traduction en français de cette version (révisée) a été publiée sous le titre « Le mythe de la lesbienne et la nouvelle femme » dans Stratégies des femmes (Paris, Tierce, 1984). Smith-Rosenberg s’est appuyée dessus pour rédiger “The New Woman as Androgyne: Social Disorder and Gender Crisis, 1870-1936”, sa contribution au volume Disorderly Conduct: Visions of Gender in Victorian America (New York, Knopf, 1985). Enfin, des versions revues de nos deux textes figurent dans le livre publié sous la direction de Martin Duberman et al., Hidden from History (New York, New American Library, 1989) ; c’est cette dernière version de mon texte qui est reproduite ici. Esther Newton tient à remercier Marie Stoll et Maxime Foerster pour leur relecture attentive de la traduction de ce texte.

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Esther Newton
NOUVELLE FEMME — LESBIENNE MASCULINE — INVERSION DE GENRE — INVERTIE — HALL RADCLYFFE — KRAFFT-EBING (VON) RICHARD — ELLIS HAVELOCK

Je déteste les jeux ! Je déteste jouer un rôle ! C’est tellement absurde quand certaines lesbiennes qui méprisent les hommes en deviennent des répliques exactes ! (cité dans Jay & Young 1979).

L’attitude qui consiste à penser et à agir comme un homme, à se poser en homme, contredit le premier principe du lesbianisme : la lesbienne est ‘une femme identifiée femme’ 2. Que faire, dans ces conditions, de la figure qui, selon l’époque et les circonstances, fut appelée ‘lesbienne masculine’, ‘invertie née’, ‘gouine camionneuse’ ou butch ? On la reconnaît sur de vieilles photographies ou sur des tableaux : bien plantée sur ses jambes, elle porte un haut-de-forme et une veste d’homme, elle a les cheveux plaqués en arrière ou coupés courts sur les oreilles et elle jette un regard provocateur hors du cadre. On la croise aussi dans la rue, où elle se promène en tee-shirt et en boots avec, à son bras tatoué, une femme outrageusement femme. Cachez ces scènes que je ne saurais voir ! « La butch et la fem ont vécu », affirme une auteure lesbienne plus portée par l’espoir que par la vérité (Lewis 1979, p. 40). Et les vieilles photos, alors ? La lesbienne masculine serait-elle un mythe créé
En travaillant de mon côté sur Radclyffe Hall, j’en suis arrivée à des conclusions qui ne représentent pas la pensée de Smith-Rosenberg et ne l’engagent nullement. Je lui suis redevable de tout ce qu’elle m’a appris en tant qu’historienne et amie au cours des deux années durant lesquelles nous avons travaillé ensemble. Je dois également beaucoup aux membres du séminaire en études féministes Purchase (Université de la Ville de New York), notamment à Mary Edwards, Suzanne Kessler et Louise Yellin, qui ont lu les ébauches successives de ce texte et m’ont fait des remarques judicieuses, tout comme David M. Schneider, Carole Vance, Wendy Mc Kenna et surtout Amber Hollibaugh. Je tiens à remercier les Lesbian Herstory Archives de New York, où j’ai effectué mes premières recherches, et tout particulièrement Jan Boney pour ses conseils techniques. Je remercie aussi les femmes du groupe B., car sans leurs idées et leur soutien, ce texte n’aurait peut-être jamais vu le jour. 2 Sur ce point, deux livres essentiels : Radicalesbians (1973) et Adrienne Rich (1983). On trouvera dans Alice Echols (1983) une excellente analyse de la manière dont ces idées ont évolué et de leurs conséquences négatives sur le mouvement féministe.

Le mythe de la lesbienne masculine : Radclyffe Hall…

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par « l’esprit pornographique [masculin] » (Dworkin 1981, p. 219) ou par la volonté des sexologues hommes d’épingler comme déviantes les féministes du XIXe siècle ? Façon de dire que les vieux portraits photographiques ne représenteraient que quelques âmes égarées — ou, autre hypothèse, que ces femmes de l’époque ‘pré-mouvement’ trouvaient la cravate particulièrement seyante et pratique.
Radclyffe Hall et l’invention de la lesbienne masculine

Au XIXe siècle et avant, des femmes se sont fait passer pour des hommes en s’habillant et en se conduisant comme eux pour quantité de raisons d’ordre économique et sexuel, et par esprit d’aventure. Elles étaient souvent originaires de la classe ouvrière 3. Les bourgeoises ont attendu la fin du XIXe siècle pour emprunter publiquement certains éléments vestimentaires masculins. Auparavant, les cas isolés de travestissement féminin partiel étaient, semble-t-il, associés à un féminisme ouvertement affiché (on pense par exemple à l’écrivaine française George Sand ou à la médecin américaine Mary Walker), mais la plupart des féministes du XIXe portaient néanmoins des vêtements féminins traditionnels. La corrélation de plus en plus insistante établie par le corps médical entre travestissement et ‘inversion sexuelle’ date de la fin de ce siècle. Les médecins ont-ils inventé la lesbienne masculine ou se sont-ils contentés de la décrire ? Et, quoi qu’il en soit, que venait signifier cette figure mythique, et pour qui ? L’écrivaine britannique Radclyffe Hall (1880-1943) est au cœur du problème 4. Il est indubitable, en effet, que Stephen Gordon, la plus scandaleuse des lesbiennes masculines et la principale protagoniste du Puits de solitude (Hall 1928), fut créée, non par un pornographe, un sexologue, un juriste ou un
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Sur les femmes qui transgressaient les codes vestimentaires genrés, cf. le San Francisco Lesbian and Gay History Project (1989), et Katz (1976). 4 Une intéressante biographie de Radclyffe Hall (Baker 1985) a été publiée depuis que j’ai rédigé ce texte, ainsi qu’une autre, consacrée à son amante (Ormrod 1985). Bien qu’elles contiennent toutes les deux des documents extraordinaires dont je n’avais pas connaissance à l’époque (1984), leur lecture ne m’a pas amenée à modifier les idées que j’expose ici (1989). Cf. l’article que je leur ai consacré, “… Sick to Death of Ambiguities” (Newton 1986).

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romancier, mais par Hall, elle-même lesbienne ‘déclarée’ et cravatée. Le Puits est d’ailleurs resté le roman lesbien jusqu’en 1970 au moins 5. Comment expliquer qu’il ait ainsi volé la vedette à tous les autres romans lesbiens ? Embarrassées par Radclyffe Hall mais incapables de la rayer d’un trait de plume, mues pour certaines par l’espoir de la récupérer, nos chercheuses féministes lui font la leçon, l’excusent, la traitent de haut 6. Radclyffe Hall, à les en croire, aurait été l’instrument crédule et inconscient de l’offensive lancée par les médecins misogynes contre les amitiés amoureuses entre femmes. Affligée d’un tempérament pessimiste et pétrie de catholicisme, elle aurait répété comme un perroquet la condamnation sociale des lesbiennes. Le ‘vrai’ roman lesbien de Radclyffe Hall, ajoute-t-on souvent dans la même veine, celui qui aurait mérité de devenir célèbre, c’est le premier, The Unlit Lamp (1924). De toute façon, la palme du roman lesbien aurait dû revenir à l’Orlando de Virginia Woolf (1928). Ou à l’œuvre de Natalie Barney. À tout ce qu’on voudra, mais pas au Puits 7.
« Pour la grande majorité des femmes qui, comme moi, étaient lesbiennes dans les années cinquante, l’attitude bravache de Stephen Gordon était tout ce que nous connaissions du lesbianisme », explique Blanche Wiesen Cook, autre lectrice de Hall (Cook 1979, p. 719-720). Le comportement typiquement aristocratique de Stephen Gordon n’a pas empêché sa séduction de transcender les barrières géographiques et sociales. On sait, par exemple, que Le Puits a très vite été lu par des lesbiennes américaines de toutes classes sociales (communication personnelle avec Liz Kennedy, autour du Buffalo Oral History Project [1982] ; et Bullough & Bullough [1977, p. 895-904, et surtout 897]). Il a de plus été traduit dans de nombreuses langues. Selon Una Troubridge (1961), dans les années 1960, il s’en vendait toujours quelque cent mille exemplaires par an, uniquement aux États-Unis ; après la mort de Hall, Troubridge a continué pendant près de vingt ans à recevoir des lettres reconnaissantes adressées à la romancière. À l’heure actuelle encore, Le Puits se vend aussi bien, voire mieux, que n’importe quel autre roman lesbien, que ce soit dans les librairies généralistes ou de femmes (communication personnelle avec Amber Hollibaugh [1983] qui a travaillé dans les librairies Modern Times Bookstore [San Francisco], Djuna Books et Womanbooks [New York]). 6 Hall mérite d’être critiquée pour ses possibles sympathies fascistes, mais ce n’est pas là-dessus que les féministes l’attaquent. Au demeurant, ces sympathies dont elle est suspecte sont postérieures à la parution du Puits ; cf. Troubridge (1961, p. 118-124). 7 Sur ce courant anti-Puits, cf. Cook (1979), Faderman & Williams (1977), Stimpson (1982), Faderman (1981, p. 322-323), Gornick (1981). Martinez
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Les conservateurs hétérosexuels condamnent Le Puits au motif qu’il défend le droit à l’existence de la lesbienne, les féministes lesbiennes le condamnent au motif qu’il présente les lesbiennes comme différentes des femmes en général. Le Puits continue pourtant de parler aux lesbiennes parce qu’il traite d’une réalité que la plupart d’entre elles ont dû affronter — la stigmatisation du lesbianisme. Peut-être qu’une Natalie Barney, avec sa fortune personnelle et son ego à toute épreuve, ou une Virginia Woolf, protégée par son mariage, avaient les moyens de transcender le patriarcat. Quoi qu’il en soit, la grande majorité des lesbiennes devait assumer d’être traitée de freak [phénomène], ou à tout le moins vivre avec le sentiment d’être anormales. De même que le poivrot clochardisé représente ce que l’alcoolisme a de plus effrayant et de plus méprisable, de même (et à l’instar de l’homme efféminé qui porte la stigmatisation de l’homosexualité masculine) la lesbienne masculine, dont Stephen Gordon reste le prototype le plus connu, symbolise la marque infamante du lesbianisme, et c’est précisément pour cela qu’elle continue d’émouvoir des foules de lesbiennes 8. Le succès non démenti du Puits tient à une deuxième raison sur laquelle je reviendrai brièvement à la fin de ce texte : Stephen Gordon personnifie une orientation de genre à laquelle une minorité importante de lesbiennes s’identifie toujours activement, et qui séduit érotiquement une autre minorité. Au sens où je l’entends, une ‘lesbienne masculine’ (terme que j’utilise de préférence à celui, contemporain, de butch, car il appartient à la période dont il est ici question) est un personnage étiqueté lesbien parce que son comportement ou son style vestimentaire, et plus généralement les deux, reprennent de
(1983), qui adopte une approche très différente de la mienne, est la seule à défendre Hall. 8 La plupart des lesbiennes sont mal à l’aise vis-à-vis de la lesbienne masculine, et ce qui était vrai à l’époque le reste aujourd’hui. Tout groupe stigmatisé entretient par force une relation ambiguë avec la figure qui en est le symbole et le stéréotype, dans l’opinion. Avant l’apparition du féminisme lesbien, beaucoup de lesbiennes s’empressaient déjà de se justifier, à leurs yeux et à ceux d’autrui, de n’être pas ‘comme ça’. Celles qui pouvaient passer pour des hétéros (parce qu’elles étaient mariées ou ‘féminines’) gardaient généralement leurs distances avec leurs semblables butchs. Je reviens longuement là-dessus dans Mother Camp (Newton 1979).

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manière ostensible des éléments jugés exclusivement masculins. Depuis le début du XXe siècle environ, cette figure ‘travestie’ symbolise sur la scène publique la nouvelle catégorie sociosexuelle de ‘la lesbienne’. Certaines parmi nos historiennes féministes déplorent l’apparition de la lesbienne masculine en raison de son association avec un archétype médical de la pathologie. Elles voient le XIXe siècle comme une espèce d’âge d’or lesbien peuplé en abondance de couples féministes amoureux, innocents 9. Dans la perspective qui était celle de la génération de Radclyffe Hall, les modèles de l’époque devaient pourtant paraître plus restrictifs que libérateurs. Je soutiens pour ma part que si Hall et d’autres féministes qui lui ressemblaient ont souscrit, non sans ambivalence parfois, à l’image de la lesbienne masculine et au discours des sexologues sur l’inversion, c’est d’abord parce qu’elles ne voulaient plus du modèle asexué de l’amitié amoureuse. Poser le problème en ces termes soulève deux questions. Premièrement, pourquoi les femmes du XXe siècle qui, en société comme dans l’intimité, s’intéressaient en priorité à d’autres femmes, ont-elles souhaité rendre ces relations explicitement sexuelles ? Deuxièmement, pourquoi la figure de la lesbienne masculine a-t-elle joué un rôle central dans cette évolution ?

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Voir notamment Faderman (1981). Ce courant de pensée pro-amitié amoureuse et anti-Radclyffe Hall a débouché sur son absurdité logique dans la somme encyclopédique que lui a consacrée Shari Benstock (1986 [1987 pour la trad. française]), Femmes de la rive gauche. Considérant à juste titre que Natalie Barney n’avait pas la même vision du lesbianisme que Hall, Benstock en tire la conclusion que Barney et Vivien n’appartenaient pas tout à fait à la même espèce que Hall et toute une longue cohorte de femmes, représentantes, selon elle, d’« une autre génération, qui se sentait suffisamment libérée pour s’habiller, s’exprimer, fumer et se conduire comme des hommes » (p. 307 [301 de l’éd. française]). Hélas pour cette hypothèse, Barney et Vivien n’avaient respectivement que quatre et deux ans de plus que Hall. Toujours à en croire Benstock, « Barney était suffisamment tolérante [sic : le texte anglais dit democratic] pour admettre les unes et les autres dans son salon, que fréquentaient également des hommes » (p. 307 [310 de l’éd. française]). Étant donné que Barney a eu des liaisons avec la plupart des femmes masculines ici citées par Benstock, on peut, je crois, s’interroger sur la nature ‘démocratique’ de ses motivations.

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La Nouvelle Femme et le paradigme de l’amitié amoureuse

Des descriptions convaincantes du monde dans lequel évoluaient les bourgeoises du XIXe siècle nous montrent qu’il s’organisait autour de la division des sexes 10. À partir du moment où les Américaines et les Britanniques purent poursuivre leurs études et gagner leur vie, elles créèrent des institutions entièrement féminines et nouèrent les unes avec les autres des rapports intenses, passionnés, fervents. Ces amitiés amoureuses sont caractéristiques de la première génération des Nouvelles Femmes — les Jane Adams, Charlotte Perkins Gilman, Mary Wooley —, nées entre 1850 et 1860, étudiantes entre 1870 et 1880, et qui donnèrent le meilleur d’elles-mêmes des années 1890 à la fin de la première guerre mondiale. Elles aspiraient à l’indépendance personnelle et économique, et refusèrent en conséquence d’endosser les rôles familial et conjugal de leurs mères. Dans ce combat pour l’autonomie, l’objectif était de rester célibataire et de sortir de la sphère familiale. Afin d’y parvenir, ces femmes firent le choix des amitiés amoureuses, et elles reproduisirent l’univers de l’amour et de l’engagement au féminin dans les nouveaux cadres institutionnels des collèges universitaires et des centres sociaux. Qu’elles aient ou non échangé des caresses génitales, qu’elles aient eu ou non des orgasmes ensemble, deux choses en tout cas semblent claires : leurs rapports constituaient une solution de rechange quasi légitime au mariage hétérosexuel, et ellesmêmes ne les ont pas décrits en puisant dans le langage sexuel — médical, religieux ou pornographique — d’usage au XIXe siècle. À cette époque où le plaisir sexuel passe pour sale et grossier, les lettres qu’échangent les amies ne sont nullement embarrassées ou honteuses. Les représentantes de la première génération n’ont en fait rien à cacher puisque de l’avis général, et apparemment du leur aussi, leurs épanchements passionnés sont signes de pureté et d’élévation morale. La sexualité proprement dite des bourgeoises se limitait à leur rôle reproductif : son organe était l’utérus. Quant au désir,
Cf. Smith-Rosenberg (1975) et Faderman (1981). Sur les contradictions internes du système de l’amitié amoureuse, cf. Vicinus (1982).
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« le courant dominant de l’idéologie sexuelle victorienne affirmait que les femmes, asexuées et inaccessibles à la passion, étaient les objets passifs de la concupiscence masculine 11 ». Pour la plupart des bourgeois des deux sexes, seuls les hommes et les femmes déchues étaient des êtres sexuels. Le sexe était strictement phallique, terme que j’utilise ici pour signifier que, conceptuellement, il ne pouvait y avoir de sexe qu’en présence d’un pénis impérial et impérieux. Leur condition inférieure et leur participation à la sphère publique privaient de fait les travailleuses et les femmes de couleur de cette pureté féminine qui mettait les bourgeoises à l’abri des hommes et des tentations du plaisir sexuel. Entre elles, les pures pouvaient se faire ce qu’elles voulaient et s’en trouver fort bien : rien de tout cela ne relevait du sexe, selon le paradigme de l’amitié amoureuse qui prévalait au XIXe siècle. S’il est arrivé qu’on accuse les féministes de la première génération de perversion sexuelle, c’est parce qu’elles se servaient de leurs têtes au détriment de leurs organes reproducteurs.
Un esprit créatif et volontaire dans un corps féminin masculinisé

La deuxième génération de Nouvelles Femmes vit le jour dans les années 1870 et 1880, et arriva à l’âge adulte au début du XXe siècle. Il s’agit là d’un groupe absolument remarquable auquel appartenaient aussi bien Margaret Sanger et Crystal Eastman, connues pour leurs critiques de la famille et leurs positions politiques radicales, que des artistes attirées par des domaines neufs, telles Berenice Abbot ou Isadora Duncan, et nombre d’écrivaines lesbiennes dont Gertrude Stein, Willa Cather, Margaret Anderson, Natalie Barney, et Radclyffe Hall. L’autonomie par rapport à la famille était pour elles, sinon un dû, un droit indiscutable. Le premier roman de Hall, The Unlit Lamp (1924) est une étude bienveillante de la première génération du
Chauncey (1982-1983, p. 117). Selon Chauncey, même si dans le dernier tiers du XIXe siècle certains médecins commençaient à soutenir la thèse d’une subjectivité sexuelle féminine, cette opinion resta minoritaire jusqu’au XXe siècle (p. 118, n. 6). Il arrive à la même conclusion que moi en ce qui concerne la nécessaire ‘masculinité’ du personnage de la lesbienne à ses débuts.
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point de vue de la deuxième. Il décrit une mère dévorante qui utilise les liens de filiation propres au monde féminin pour réprimer les aspirations légitimes de sa fille à l’autonomie 12. Dans The Unlit Lamp, Hall se sert de la famille pour symboliser la société, l’assignation aux rôles de sexe traditionnels, l’assujettissement de celles qui se plient aux normes bourgeoises traditionnelles. La famille est un condensé de valeurs bourgeoises — on s’habille comme il faut, on se rend des visites guindées, on craint le qu’en-dira-t-on. Effrayée par les alternatives, dépourvue de ressources créatives ou imaginatives, la mère voudrait enfermer sa fille dans une vie aussi banale et bornée que la sienne. Pour symboliser le rejet par les femmes des divisions de genre traditionnelles et des valeurs bourgeoises, Hall choisit de lui opposer un corps féminin masculinisé, doté d’un esprit volontaire et affirmé. Joan Ogden, la protagoniste, veut devenir médecin. Intelligente et vive d’esprit, grande, vigoureuse, elle déborde de santé. Même si ce roman n’exploite pas à fond l’imagerie de l’habillement et du physique masculins, vers la fin, lors d’une confrontation essentielle, la mode masculine est assimilée sans ambiguïté à la modernité et à la confiance en soi. Les représentantes de la deuxième génération « [n’étaient] pas le moins du monde empruntées dans leurs costumes faits sur mesure, elle n’avaient pas honte de leurs cheveux courts ; ce qu’elle faisaient, ces femmes le faisaient bien, et elles faisaient des choses importantes […], femmes intelligentes à la mise soignée qui avaient l’air de jeunes gens bien élevés » [mes italiques]. Lorsque deux de ces femmes voient Joan, qui entre-temps s’est flétrie et a renoncé à ses rêves, elles se moquent de son allure démodée :
« Tu as vu cette drôle de vieille aux cheveux gris coupés courts ? » […] « Elle était tordante, non ? Un ruban moiré au lieu d’une vraie cravate, on se demande pourquoi ! » […] « Il me semble que c’est ce qu’on appelait une Nouvelle Femme, répondit la fille en falzar en riant sous cape. Elle nous a précédées, mon chou, c’est une espèce de pionnière qui se retrouve à la traîne. Je crois que

12 Carolyn Burke (1982) adopte un point de vue similaire. Gertrude Stein a elle aussi connu les frustrations de la deuxième génération, celles « des filles qui passaient leur vie à s’émanciper des fixations familiales » (p. 223).

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Esther Newton s’il en existe des comme moi, c’est qu’elle était là avant » (Hall 1981 [1924], p. 284).

Il n’est pas ici explicitement question de la sexualité. « De ma vie je n’ai jamais été amoureuse d’un homme, comme vous dites » (ibid., p. 302), déclare Joan à un de ses prétendants sans aucune trace d’embarras. La description de sa relation passionnée à une femme puise au langage du sentiment, pas à celui du désir.
Le modernisme : le défi de la liberté sexuelle

En elle-même et en tant que symbole de l’autonomie féminine, la sexualité préoccupait bien des femmes de la génération de Radclyffe Hall. Après tout, n’étaient-elles pas les ‘sœurs’ de D.H. Lawrence et de James Joyce ? Les romanciers, les sexologues et les artistes hommes qui se rebellaient contre les valeurs victoriennes plaçaient la sexualité à la pointe du modernisme. Les bourgeoises comme Hall avaient un autre rapport à la liberté sexuelle moderniste, puisque selon les critères victoriens de la première génération, elles n’avaient pas d’identité sexuelle (ou nul besoin de s’affirmer sexuellement). Les femmes de la deuxième génération qui souhaitaient rallier le mouvement moderniste et vivre le XXe siècle en adultes devaient donc se repenser radicalement. La plupart des Nouvelles Femmes de première génération ont, je n’en doute pas, mal accueilli ce développement qui avait de quoi les effrayer. En revanche, nombre de leurs cadettes de deuxième génération y ont souscrit, prudemment ou avec un empressement naïf. (On comprendra tout de suite ce que je veux dire si on pense à la participation enthousiaste de Virginia Woolf au groupe de Bloomsbury.) Elles ne voulaient pas simplement exercer des métiers masculins, elle voulaient s’ouvrir des horizons pour se saisir des chances offertes aux hommes. Elles se mirent à boire et à fumer, elles se débarrassèrent de leurs tenues féminines traditionnelles, elles s’expatrièrent, elles s’engagèrent librement dans des liaisons hétérosexuelles, tout cela avec parfois des conséquences aussi désastreuses que l’alcoolisme, la maladie mentale, le suicide. Le modernisme et

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les idées nouvelles sur le sexe n’allaient pas sans sérieuses contradictions pour les femmes 13, empêchées, quoi qu’elles fassent, de rivaliser avec la liberté de comportement masculine : les grossesses non désirées et la ‘mauvaise’ réputation ne représentaient que deux des risques dont les hommes étaient exempts. Elles furent cependant nombreuses à relever impétueusement le défi. C’est cela que la première génération a gagné pour la deuxième : le droit, bien mince, de se frotter aux idées nouvelles comme la psychanalyse et la liberté sexuelle, et de participer aux grands mouvements sociaux du moment. Ce fut dans les deux premières décennies du XXe siècle en Grande-Bretagne, puis avec un décalage d’une dizaine d’années aux États-Unis, qu’éprouvé par les attaques externes et par un processus de fission interne, le vieux mouvement féministe se scinda selon la ligne de partage pour nous ancestrale entre hétérosexuelles et homosexuelles. Si les femmes devaient jouir de la sexualité [develop a lustful sexuality], restait à savoir avec qui, et dans quel contexte social. Évidemment, la gente masculine voulait qu’elles en jouissent avec les hommes [wanted women to be lusty with men]. Selon un des postulats de base du modernisme sexuel, les femmes ‘normales’ éprouvaient au moins un désir hétérosexuel réactif 14. Les chantres de l’émancipation sexuelle qui dénonçaient la ségrégation sexuelle de la société victorienne portèrent l’idée nouvelle de l’union libre, censée satisfaire les désirs hétérosexuels des femmes comme des hommes 15. L’association simplifiée avec les hommes eut pour effet de rapidement sexualiser les femmes des classes moyennes et, dès les années 1920, le style garçonne vint traduire l’ambiance sexuelle des bars et des dancings populaires. La garçonne flirtait avec une image de fille ‘facile’ et ‘coureuse’, termes à la connotation sexuelle évidente.

13 Quelques exemples parmi bien d’autres en attestent : la misère hétérosexuelle des héroïnes de Jean Rhys ; la difficile vie amoureuse d’Emma Goldman, telle que la retrace la biographie d’Alice Wexler (1984) ; les témoignages douloureux rassemblés par Ellen Trimberger (1983) parmi des radicales pro-sexe de Greenwich Village. 14 Cf. Robinson (1976, p. 2, 3 et chap. 1er). 15 Cf. Simmons (1979).

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Mais quid des femmes qui ne devenaient pas hétérosexuelles et s’en tenaient obstinément aux liaisons entre individus de même sexe ? Frances Wilder, obscure féministe de la deuxième génération, en est un exemple poignant (Claus 1977). Dans un courrier envoyé en 1912 à l’hebdomadaire Freewoman, cette héritière de l’orthodoxie de la génération précédente se fait l’avocate de la ‘retenue’ et elle dénonce la nouvelle moralité, qui encourage « dans les choses du sexe ce laxisme dégradant auquel s’adonnent la plupart des animaux inférieurs, l’homme compris ». Âgée de 27 ans, elle a « toujours pratiqué l’abstinence », sans aucun effet négatif. Trois ans plus tard, toutefois, c’est une lettre désespérée qu’elle adresse à Edward Carpenter, militant socialiste et homosexuel :
J’ai lu dernièrement avec beaucoup d’intérêt votre livre intitulé The Intermediate Sex, et comme il m’est récemment apparu que j’appartiens, moi aussi, à cette classe, je vous écris pour vous demander s’il n’y aurait pas moyen d’entrer en contact avec d’autres personnes du même tempérament (id., p. 930).

Wilder connaît le prix des idées nouvelles :
« Aux yeux du monde, une relation physique entre deux personnes du même sexe est un crime innommable », reconnaît-elle avant de soutenir hardiment que, compte tenu de « l’esclavage économique » des femmes, « le rapport sexuel normal [est] plus dégradant » (id., p. 930).

Les sexologues et leur créature : l’invertie

L’espace social de la Nouvelle Femme s’élargissait, se complexifiait, et sa transformation le rendait potentiellement plus solitaire. À côté de leur désir d’être modernes, nos ancêtres bourgeoises lesbiennes avaient donc une excellente raison d’adhérer au changement. Avant d’arriver à se repérer mutuellement dans le paysage urbain du XXe siècle, elles devaient devenir visibles, ne serait-ce que les unes pour les autres. Il leur fallait un nouveau vocabulaire, forgé à partir de l’idée radicale que les femmes peuvent avoir une sensibilité sexuelle autonome indépendamment des hommes. « J’en ai simplement conclu que j’avais […] une pointe de masculin (on m’a dit plus d’une fois que j’avais un esprit

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masculin…) », avouait Frances Wilder à Carpenter en 1915 pour expliquer son « fort désir de caresser » une amie femme (id., p. 931). Semblable en cela à la plupart des grands développements historiques, la fusion symbolique de l’inversion sexuelle et de l’homosexualité était surdéterminée. À la Création, Dieu lui-même ordonna la hiérarchie des sexes et l’hétérosexualité. L’idée que les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes étaient comme les femmes n’avait rien de révolutionnaire. Mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, la profession médicale tout juste constituée apporta sa caution scientifique à la tradition : la Faculté déclara que le comportement homosexuel était à la fois le symptôme et la cause du tempérament masculin efféminé. La masculinité de la femme invertie n’est peut-être venue qu’après-coup. Cela n’aura pas empêché la lesbienne masculine d’exercer un indéniable ascendant, aussi bien sur la deuxième génération des Nouvelles Femmes que sur leurs adversaires. Deux raisons, je pense, expliquent que son image ait fini par dominer le discours sur l’homosexualité féminine, notamment en Angleterre et en Amérique. D’abord, comme on considérait que s’agissant des femmes le désir sexuel n’avait rien d’inné, on attribua à la lesbienne une âme masculine ‘prise au piège’, qui en la phallicisant lui conférait une libido active [active lust]. Ensuite, l’inversion sexuelle est devenue un symbole fort des aspirations féministes — un symbole positif pour la plupart des modernistes femmes et un symbole négatif pour les hommes, qu’ils soient conservateurs ou modernistes 16. C’est à Richard von Krafft-Ebing que l’on doit ce qui, aujourd’hui encore dans la culture anglo-américaine, s’apparente essentiellement à un article de foi : la fusion de la masculinité, des aspirations féministes et du lesbianisme 17. Krafft-Ebing classait les lesbiennes en quatre types masculins de plus en plus
Sandra Gilbert (1982) développe cette idée dans le cadre de la littérature moderniste. 17 Selon Chauncey (1982-1983), c’est dans les années 1930 que le corps médical, cessant de considérer exclusivement ‘l’inversion’ comme un retournement de l’identité de genre, a assimilé ‘l’homosexualité’ à une orientation sexuelle déviante. Ce changement de perspective n’a eu que des effets limités sur l’idéologie populaire.
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