//img.uscri.be/pth/065118e095c98151368e6834a6d5164f5dac25e5
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les fleuves de France atlantique

De
222 pages
Si les fleuves structurent l'espace, ils s'enfoncent aussi dans l'épaisseur des temps humains. Ils ont été façonnés par ces communautés qui ont construit leur identité avec eux, autour d'eux et par eux. Quel est le rôle du fleuve : trait d'union ou frontière ? Comment le fleuve contribue-t-il à la construction des communautés et de leurs activités ? Quelle trace laisse-t-il dans l'environnement, dans les mentalités, dans le patrimoine ? Une étude à partir des fleuves de la France Atlantique : Loire, Gironde, Charente, Sèvre Niortaise.
Voir plus Voir moins

LES FLEUVES DE LA FRANCE ATLANTIQUE
identités, espaces, représentations, mémoires

Photo

de couverture:

La Loire à Montsoreau (Maine et Loire). Vue vers l'aval, à la verticale du château de Montsoreau (XVe siècle) et du siège du Parc Naturel Régional Loire-Anjou- Touraine. Ciel léger. Alliance du tuffeau blanc et de l'ardoise bleutée. Fleuve dans sa saison tranquille. La Grande Levée en rive Nord (à droite) se fond dans le paysage. Le village et le château ont servi de cadre à une œuvre célèbre d'Alexandre Dumas père, La Dame de Montsoreau, roman de cape et d'épée publié en 1845. (Autorisation et utilisation gracieuse: cliché Gérard Proust, La Nouvelle République du Centre-Ouest, Tours)

Sous la direction de Jacques-Guy PETIT André-Louis SANGUIN

LES FLEUVES DE LA FRANCE ATLANTIQUE identités, espaces, représentations, mémoires

Série "Etudes culturelles et régionales" Collection "Géographie et Cultures"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"
Fondateur: Paul CLA VAL Comité de lecture et d'édition: Jean-Louis CHALEARD, Colette FONTANEL, Thierry SANJUAN, Jean-François STASZAK, Jean-René TROCHET
Série "Fondements de la géographie culturelle"

Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994, 266 p. Paul Claval, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995, 370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996,246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p. Robert Dulau, Jean-Robert Pitte, (dir.), Géographie des odeurs, 1998, 231 p. Fabien Chaumard, Le commerce du livre en France. Entre économie et culture, 1998, 221 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quint y-Bourgeois (dir.), Les territoires de l'identité (Le territoire, lien ou frontière, 1. 1), 1999, 317 p.; La nation et le territoire, (Le territoire, lien ou frontière, t. 2), 1999, 266 p. Série "Histoire et épistémologie de la géographie" (1918-1968),

Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie française à l'époque classique 1996, 345 p. Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, 1997,284 p. Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdoulay, Modernité et tradition au Canada, 1997,220 p. Vincent Berdoulay, Paul Claval, Aux débuts de l'urbanisme français, 2001, 256 p. Série "Culture et politique"

André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993, 369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995,318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996, 444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Les Etats africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997,230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997,316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997, 390 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998,271 p. Jérôme Monnet (dir.), Ville et pouvoir en Amérique: les formes de l'autorité, 1999, 190 p. André-Louis Sanguin (dir.), Mare Nostrum, dynamiques et mutations géopolitiques de la Méditerranée, 2000, 320 p. Série "Etudes culturelles et régionales"

Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996, 254 p. Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles, 1997, 313 p. Laurent Vermeersch, La ville américaine et ses paysages portuaires. Entre fonction et symbole, 1998, 206 p. Robert Dulau, Habiter en pays tamoul, 1999,300 p. Myriam Houssay-Holzschuch, Ville blanche, vies noires: Le Cap, ville Sud-Africaine, 1999, 276 p. Federico Fernândez Christlieb, Mexico, ville néoclassique. Les espaces et les idées de l'aménagement urbain (1783-1911),2002,249 p.. Yann Richard, La Biélorussie. Une géographie historique, 2002, 310 p. Jacques-Guy Petit, André-Louis Sanguin, Les fleuves de La France atlantique. Identités, espaces, représentations, mémoires, 2002, 221 p.

Hors série
Jean-Robert Pitte, André-Louis Claval, 1999, 758 p. Sanguin (dir.), Géographie et liberté. Mélanges en hommage à Paul

(QL'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4009-X

TABLE DES MATIÈRES
Introduction. La France atlantique et ses fleuves, par Jacques-Guy PETIT et André-Louis SANGUIN 1

7 Il

.

La Loire et le concept d'espace-fleuve,

par Joël MIRLOUP

2.

Chronologie du développement des vallées et des occupations humaines dans le bassin versant central de la Loire depuis le Paléolithique moyen, par Nathalie CARCAUD, Anne-Laure CYPRIEN et Lionel VISSET Les sociétés et la confluence du Cher avec la Loire à la fin du Moyen Age et à l'époque moderne, par Joël BURNOUF et Brigitte MAILLARD Les sociétés rurales dans la vallée de la Loire moyenne (Anjou et Touraine) au XVIIIe siècle,
par B rigi tte MAILLARD.

23

3.
4.

41

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57

5.

Le trafic sur la Loire de Saumur siècle, par Amélie DUBOIS-RICHIR

à Bouchemaine

au XIXe 75 101

6.
7.

Le bac ou le chenal? Identité locale contre projet d'Etat dans l'estuaire de la Loire, par Yannick LE MAREC Entre l'océan et l'estuaire, les paroisses saintongeaises de l'embouchure de la Gironde aux XVIIe eu XVIIIe siècle, par Jacques PERET Structuration de l'espace et identités entre Loire et Gironde: le rôle de la Charente et de la Sèvre niortaise,
par Dominique GUILLEMET...

115

8.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 129

9.
10. Il

La représentation du fleuve dans le Journal voyages (1877-1896), par Solange VERNOIS Nantes, la Loire et la construction Julien Gracq, par Hervé MENOU identitaire

des 145 de 159 et 169 191 213

.

Identité ligérienne : la personnalité patrimoniale l'aménagement culturel de la Loire entre Angers et Nantes, par Philippe CAYLA La Loire, un patrimoine

12. 13.

en devenir, par Alain SCHULE Loire-Anjou- Touraine,

Le Parc Naturel Régional par André-Louis SANGUIN

Introduction

LA FRANCE ATLANTIQUE ET SES FLEUVES
Jacques-Guy PETIT
Université d'Angers

André-Louis

SANGUIN

Université de Paris IV-Sorbonne

Si les fleuves structurent l'espace et tracent leurs larges sillons, ils s'enfoncent aussi dans l'épaisseur de temps humains, charriant encore les sédiments de la mémoire des sociétés qu'ils ont vivifiées. Tout autant, ils ont été façonnés par ces communautés qui ont construit leur identité avec eux, autour d'eux et par eux. Ainsi en est-il des fleuves de la France atlantique avec cette particularité qu'ici l'estuaire, l'océan et l'appel du large sont toujours proches. De ce palimpseste original fait d'un entrecroisement complexe d'espaces, d'identités, de représentations et de mémoires, surgit une problématique attachante sous-tendue par trois questions cruciales. Premièrement, quel est le rôle du fleuve: trait d'union ou frontière? Deuxièmement, comment le fleuve contribue-t-il à la construction des communautés et de leurs activités? Troisièmement, quelles traces le fleuve laisse-t-il dans l'environnement, dans les paysages, dans les mentalités, dans le patrimoine? C'est à ces questions essentielles que les treize contributions proposées dans cet ouvrage collectif tentent d'apporter des réponses. Des rivières et des fleuves de l'Odet à l'Adour

La terminologie et la mythologie se sont emparées très vite du concept de fleuve. Le mot vient du latin fluvius ou flumen. Dès le Moyen Age, on réserve le générique fleuve aux "grands cours d'eau qui se perdent dans l'océan". Rivière vient de l'ancien provençal ribiera (italien, riviera, espagnol rio, anglais river). A partir du XVIIIe siècle, les simples rivières sont "destinées à finir dans un collecteur plus important". L'idée de fleuve s'est développée autour de la Méditerranée mais, à partir de la fin du XVIIe siècle, on distingue de plus en plus "fleuve" de "rivière" pour des questions d'importance hydrographique et de finalité marine (Hamelin, 1999). Le fleuve est cette grande rivière qui conserve son nom

de sa source jusqu'à la mer. La rivière est le cours d'eau d'importance moyenne constitué par la conjonction de plusieurs ruisseaux et destiné à finir dans un fleuve ou une autre rivière (George, 1993). Pour être fleuve, un cours d'eau doit-il avoir au moins 100 km de long? Même si elles dépassent largement cette longueur requise, que deviennent la Dordogne et la Garonne "estuarisées" en Gironde puisque ni l'une ni l'autre ne portent leur nom jusqu'à l'océan? A l'exception de l'Odet (56 km), tous les cours d'eau significatifs de la France atlantique comme le Blavet (140 km), la Vilaine (225 km), la Sèvre Niortaise (150 km), la Charente (360 km) et l'Adour (335 km) sont-ils des fleuves? La psychologie collective locale et l'opinion publique les perçoivent-ils comme des rivières ou comme des fleuves (Pardé, 1955) ? La Gironde et la Loire forment les plus importants estuaires français. Plus encore, ils comptent parmi les plus prononcés de la façade atlantique de l'Union Européenne avec l'Elbe, l'Escaut, la Tamise, la Seine et le Tage. Gironde et Loire enregistrent les conséquences des variations climatiques et eustatiques. Alors qu'au début du XXe siècle, la marée ne remontait qu'à 15 km en amont de Nantes, aujourd'hui elle atteint Champtoceaux en Maine et Loire. De l'Odet (Quimper) à l'Adour (Bayonne), toutes les embouchures des fleuves de la France atlantique forment un théâtre permanent où les alluvions de la zone interdidale se répartissent en slikke recouverte à chaque marée et en schorre seulement aux marées de vives-eaux. En Loire comme en Gironde ou comme en Charente, le marnage peut atteindre 4 à 5 mètres. Du coup, les navires peuvent remonter vers l'intérieur. N'est-il pas surprenant de voir la Charente empruntée par des cargos qui passent sous le pont transbordeur de Rochefort pour venir s'amarrer au quai de Tonnay-Charente ! En cela, l'estuaire est une artère vitale de communication. Partout, la mer flandrienne a envahi des terres où les hommes de la Préhistoire ont vécu. Des sites préhistoriques ont été découverts dans les vases des marais littoraux (Papy, 1982). Les marais maritimes de la France atlantique sont consubstantiels à ses fleuves (Baron-Yellès et Goeldner-Gianella, 2001). Les fleuves de la France atlantique représentations et mémoires entre espaces et identités, entre

De l'Odet à l'Adour, les fleuves de la France atlantique occupent une place importante dans le développement du Grand Ouest. Historiquement, ils agissent comme des portes d'entrée et de sortie. S'ils jouent ce rôle majeur, ils ont contribué aussi à fixer les populations, à fonder les ports. Les territoires "atlantico-fluviaux" peuvent être présentés comme des espaces enrichis par le sens que les sociétés leur confèrent et sur lesquels ils agissent. Elles les contrôlent et elles les construisent. Le territoire des fleuves de la France atlantique provient du rôle des navigateurs, des mariniers, des pêcheurs. Cela remonte à l'âge de la voile. Ces "métiers d'eau" se sont approprié les lieux, ont créé des solidarités et

8

ont renforcé leur appartenance au milieu fluvial en enracinant organiquement au fleuve les communes riveraines (Augustin, 2001). Les paysages de ces vallées fluviales résultent d'un lent mûrissement. Ils ont été forgés sur une période d'au moins quinze siècles. Les travaux et les jours de dizaines de générations paysannes, fortement enracinées dans leurs terroirs, ont abouti à l'émergence de petits pays très typés, le plus souvent orientés vers la viticulture, le maraîchage et l'horticulture (Dion, 1934, 1959). Ces fleuves ont joué un rôle capital dans l'émergence de villes portuaires dont les espaces internes se différencient selon les fonctions: berges, belvédères, quartiers d'affaires, zones récréo-touristiques, gares ferroviaires, grands ponts sur les estuaires... Toutefois, depuis la révolution du container et du rollon-roll off, depuis les logistiques entrepreneuriales à flux tendus, l'usage des paysages portuaires a été complétement bouleversé. Les anciennes installations industrielles sont devenues des friches et que ce soit à Bordeaux, à Rochefort ou à Nantes, la reconversion des berges des fleuves passent par une redécouverte et une revalorisation patrimoniale des fronts d'eau (Augustin, 2001). Les fleuves comme portes et comme ponts Au total, les fleuves de la France atlantique se caractérisent par la spécificité de leurs bassins respectifs, par leurs forces, par leurs lieux et par leurs temps. Ce sont des fleuves pluriels. Ils ont été ou sont le théâtre d'événements extrêmes. Mais ce sont des fleuves d'un pays riche. En ce sens, ils font partie de la famille des fleuves à aménagement fini. A l'intérieur d'eux-mêmes ou sur leurs pourtours immédiats, ils sont le réceptacle de ces grands ouvrages que sont les digues, les barrages, les polders, les canaux. Les politiques de grands travaux dont ils sont l'objet engendrent non seulement des impacts physiques mais également sociétaux. S'ils servent comme cadre de vie, leurs finalités économiques sont multiples: pêche, pisciculture, irrigation, hydroélectricité, activités industrielles, centrales nucléaires, navigation, tourisme... Ils constituent aussi des" eaux de la discorde" car les différents groupes sociétaux riverains expriment des besoins différents vis-à-vis des fleuves, en ont des attentes différentes et, surtout, sont en compétition pour leur utilisation. Bref, les fleuves de la France atlantique sont l'objet d'usages peu ou pas compatibles. En ce début de XXle siècle, ces fleuves sont tiraillés entre des politiques hédonistes de consommation et des politiques patrimoniales de conservation (Béthemont, 2000). D'hydrosystèmes qu'ils étaient et qu'ils sont toujours, ils ont viré petit à petit vers des sociosystèmes de plus en plus complexes. Cette série "Etudes culturelles et régionales" da la collection Géographie et Cultures reçoit donc tout naturellement un ensemble d'études consacrées aux interactions que les fleuves induisent entre espaces et identités, entre représentations et mémoires. A l'exception des

9

trois dernières contributions, les chapitres qui suivent constituent le versant français des actes du XXVIIIe colloque international annuel de l'Association Française d'Etudes Canadiennes tenu à l'Université d'Angers les 21-23 septembre 2000 sous le titre Fleuves et identités en France et au Canada: mémoire, espace, représentation. Les communications plus typiquement "canadianistes" de cette réunion scientifique peuvent être retrouvées dans l'intégralité du na 50/2001 de la revue Etudes Canadiennes/Canadian Studies. La centralisation de l'information pour la publication de ce livre et la préparation du manuscrit final ont été réalisées par Colette Fontanel, Ingénieur de Recherche au Laboratoire Espace et Culture (CNRS-UMR 8064). La quasi-totalité des cartes a été re-dessinée et confectionnée par Véronique Lahaye (Atelier de Cartographie, UFR de Géographie, Université de Paris-Sorbonne).
Orientation bibliographique

AUGUSTIN, Jean-Pierre, 2001, "Mémoire et espace des fleuves", Etudes Canadiennes, n° 50, p. 15-17. BARON-YELLES, Nacima et Lydie GOELDNER-GIANELA, 2001, Les marais maritimes d'Europe atlantique, Paris, Presses Universitaires de France. BETHEMONT, Jacques, 2000, Les grands fleuves. Entre nature et société, Paris, Colin, collection U-Géographie. DION, Roger, 1934, Le Val de Loire, étude de géographie régionale, Tours, Arrault. DION, Roger, 1934, Essai sur la formation du paysage rural français, Tours, Arrault (réédité, Neuilly sur Seine, Guy Durier, 1981; Paris, Flammarion, 1991). DION, Roger, 1959, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au X/Xe siècle, Paris, chez l'auteur. DION, Roger, 1961, Histoire des levées de la Loire, Paris, Flammarion. FENELON, Paul, 1978, Les pays de la Loire, Paris, Flammarion. GEORGE, Pierre (sous la direction de), 1993, Dictionnaire de la géographie, Paris, Presses Universitaires de France. GRUET, M., 1972, Histoire des pays de la Loire, Toulouse, Privat. HAMELIN, Louis-Edmond, "Y a-t-il assez de géographie dans la définition de fleuve ?", dans Pitte, Jean-Robert et André-Louis, Sanguin (sous la direction de), 1999, Géographie et liberté. Mélanges en hommage à Paul Claval, Paris, L'Harmattan, p. 163-172. LASSERRE, Jean-Claude, 1980, Le Saint-Laurent, grande porte de l'Amérique, Montréal, HMH Hurtubise. MEYNIER, André, 1976, La Bretagne, Paris, Flammarion. MOTfET, Gérard, 1997, Géographie physique de la France, Paris, Presses Universitaires de France. PAGNEY, Pierre, 1988, Climats et cours d'eau de France, Paris, Masson. PAPY, Louis, 1982, Le Midi atlantique, Paris, Flammarion. PARDE, Maurice, 1955, Fleuves et rivières, Paris, Colin

10

Chapitre 1

LA LOIRE ET LE CONCEPT D'ESPACE-FLEUVE
Joël MIRLOUP
Université d'Orléans

Parmi les hydronymes renvoyant à l'espace, il en est dont le pouvoir évocateur en termes d'images semble sortir de la norme. L'hydronyme "Loire" est de ceux-là et suggère sans doute plus aisément que d'autres une série de questionnements sur la réalité et les modalités du passage du linéaire à l'aréolaire, tant sur le terrain que dans les têtes. Dans quelle mesure et comment un fleuve contribue-t-il à la production d'un espace? De quel type d'espace s'agit-il: objectif, cognitif, les deux à la fois et selon quelles proportions? Comment se fait-il qu'on puisse s'approprier la Loire au point de la voir là où elle n'est pas? Les processus identitaires impliqués, dans le cas présent, sont-ils le fait des "ligériens" (s'ils existent), ou/et d'un ailleurs à définir? Cette Loire sera retenue comme objet de validation des hypothèses suivantes. Une hypothèse première: il existe un "espace-

fleuve" - concept qui se veut être l'apport principal de cette recherche tendant à se substituer au fleuve lui-même, sans pour autant correspondre à son bassin hydrographique. Une hypothèse seconde: cet espace-fleuve, à "géométrie variable", est par ailleurs de nature composite, à la fois anégocentrée, égocentrée, exocentrée. Quel que soit l'angle d'approche, on est bien sûr en présence d'un espace relatif, non absolu et défini par ce qu'il contient, ou qu'il est supposé contenir. Un espace-fleuve anégocentré : esquisse d'approche systémique Par opposition à l'espace égocentré ou cognitif, soumis à la subjectivité de l'individu ou du groupe d'individus, l'espace anégocentré, ou objectif, est fondé sur des métriques et des objets dont la réalité est vérifiable sur le terrain. Présentement, nous considérerons également comme objectives et consensuelles les causalités les plus évidentes reliant l'existence de ces objets au fleuve, notamment ceux d'origine anthropique même lorsqu'ils en sont éloignés.

Nous soutenons donc qu'il existe un espace-fleuve anégocentré, généré objectivement par le fleuve, et relatif en ce sens qu'il est différent de l'espace absolu qu'est son bassin versant, simple contenant si l'on excepte l'arborescence hydrographique. Un espace-fleuve faisant système, système dont le fleuve serait, ou aurait été le moteur, d'où la schématisation systémique proposée, fondée sur une double distinction: d'une part entre l'environnement du système "espace-fleuve" de la Loire et ce système lui-même; d'autre part entre les éléments de nature physique et les éléments de nature anthropique. Cette schématisation systémique n'est pas une fin en soi, mais vise à mettre clairement en évidence les objets sur lesquels les représentations sont censées se bâtir, afin de tenter de faire ensuite la part entre l'objectif et le subjectif au sein du concept espacefleuve. L'environnement du système

Il se réduit, pour l'essentiel, à trois autres grands systèmes qui entretiennent ou ont entretenu avec l'espace-fleuve des flux physiques et humains de type rétroactif ou non, au sens systémique du terme: l'Océan atlantique, le Massif central, Paris. L'Océan, interférant avec la topographie, détermine largement le climat ligérien. Il a surtout été un prolongement du fleuve pour la navigation, permettant à l'espace-fleuve de s'ouvrir à cette première mondialisation qui suivit les grandes découvertes, avec notamment le trafic triangulaire (apport de capitaux, "industrialisation" des villes, etc...). De son côté, le Massif Central a généré la Loire et ses affluents, et du même coup le Val et les alluvions qui le tapissent. Il a déterminé et détermine les conditions de navigabilité et de sécurité qui expliquent les levées, élément objectif susceptible de peser dans les représentations. Ce même Massif central, première région française touchée par la révolution industrielle (charbon et sidérurgie), a eu aussi son rôle dans l'émergence d'un espace-fleuve industrielligérien, par le biais des canaux de Briare, du Berry. .. Le système parisien est évidemment de nature très différente, même si la géographie physique n'y est pas étrangère, avec ce fameux voisinage entre la confluence parisienne et le coude orléanais. Un voisinage sans lequel on ne peut comprendre les hésitations de l'histoire à fixer la capitale à l'une ou l'autre des têtes de ce pont jeté entre les deux systèmes, comme l'a bien montré J. Verrière dans son ouvrage sur La Loire et Paris. L'espace-fleuve ligérien d'aujourd'hui s'est objectivement forgé pour partie dans une relation à Paris, de type rétroactif, que ce soit au temps de la navigation sur la Loire, de la construction des" châteaux" , de l'arrivée aux conséquences ambiguës du chemin de fer (dépeuplement en particulier), ou au temps de la décentralisation industrielle des

12

cinquante dernières années avec le réveil urbain et économique. Le système "espace-fleuve" stricto sensu intègre tout cela, en forme d'éléments actifs et d'éléments hérités ou en sommeil.
Le système "espace-fleuve" stricto sensu

Nous en présentons graphiquement les trois types de composants, conformément aux principes de l'analyse systémique: l'élément-moteur (la Loire); les autres éléments, de nature physique ou anthropique (se déclinant eux-mêmes en sous-éléments emboîtés); les flux, interrelations ou non (cf figure 1). Chacun de ces éléments ou flux mériterait un développement substantiel, mais l'objectif n'est pas là et se limite à faire un état le plus clair possible de l'espace- fleuve "anégocentré", pour lui confronter les espace-fleuves" égocentré" et "exocentré". On comprend aisément, à partir du schéma, les liaisons unissant l'élément "châteaux de la Loire" au climat ligérien, à la Loire et à son Val, ainsi qu'à ses affluents puisqu'une bonne partie de ces châteaux ne sont pas sur le fleuve (nous y reviendrons à propos des représentations). On comprend aussi aisément la relation entre la Loire, par Val interposé, et trois éléments majeurs du système: l'élément "risque naturel" déjà évoqué, eu égard aux crues dites" centenales", qui furent bien réelles avant que de nourrir les représentations; l'élément "vignoble et cultures spécialisées", grâce à la richesse pédologique du Val, et au climat là encore, sans oublier la proximité de Paris; l'élément "couloir de communications", les réseaux routiers, autoroutiers et ferroviaires ayant pris ou reprenant le relais de la navigation. On comprend bien, enfin, la relation unissant l'élément "villes ligériennes" d'une part à ce couloir de communications, et d'autre part à Paris, système extérieur au système espace-fleuve et générateur de flux méridiens responsables de la multiplication des villesponts. Cette double relation, génératrice d'un réseau urbain, constitue une illustration, et pas des moindres, de la construction à partir du fleuve, et par le fleuve, d'un espace-fleuve objectif indépendant des représentations, sinon celles, à la marge espérons-le, du chercheur. Un espace-fleuve égocentré : la recherche d'une identité Nous soutenons donc également qu'il est un autre espace-fleuve, égocentré celui-là, né des représentations des populations autochtones. Comment se présente-t-il et dans quelle mesure se différencie-t-il de l'espace-fleuve objectif? Quelle est sa participation à l'affirmation de cet

13

VIGNE CULTURES SPÉCIALES

I
~~~~~

VILLES LlGÉRIENNES

COULOIR DE COMMUNICATIONS

€ID

élément

physique

I::::::::::::~ ~;:;:;:;:;:;:;:~

relation entre éléments physiques relation d'élément à élément d'origine physique anthropique

o

D

élément d'origine anthropique moteur du système

~

relation entre éléments d'origine anthropique
@

Concept J. Mirloup

Figure 1. L'espace-fleuve

anégocentré. Esquisse systémique

14

espace-fleuve tri-centré dont nous avons fait l'hypothèse? Pourquoi, chez ces populations en place, une telle recherche d'identité, dont nous postulons qu'elle ne s'est pas faite et ne se fait pas sans difficulté, sans ambiguité ? Nous avons fait le choix d'une approche sémantique: l'appropriation s'effectue, et/ou se vérifie très souvent par les mots. Cette appropriation, ici de la Loire, s'est faite selon des modalités complexes, au plan conceptuel comme au plan spatial. Au plan conceptuel, le processus d'appropriation nous apparaît double: processus prenant en compte directement la Loire comme fleuve; processus la prenant en compte indirectement, par le biais d'un certain nombre de concepts dérivés, dont la Loire est étonnamment prodigue. Il s'agit particulièrement du Val de Loire, de la Navigation de Loire, du Jardin de la France, des Châteaux de la Loire, de la douceur "angevine" ou "tourangelle", du vignoble de Loire, du bien-parler français associé à une vocation exceptionnelle pour la production littéraire, et de quelques autres dont l'épopée johannique... Un processus direct d'appropriation Au-delà du mythe, en partie lié à un appréhension linéaire, le concept Loire se charge, comme pour les autres fleuves, d'une connotation de domination spatiale que n'ont pas les simples rivières et cours d'eau. Le mot "fleuve" suggère une "largeur", y compris au-delà de la largeur au sens strict du chemin d'eau. Or cette vocation du fleuve à être porteur d'espace semble particulièrement nette pour la Loire. L'une des explications est l'absence d'une concurrence sérieuse autre qu'hydrographique. Ce n'est pas le cas pour le Rhône, avec les Alpes, le Massif Central, le Jura. Ce n'est pas plus le cas avec la Seine, où le référent parisien écrase les autres: Paris n'est pas perçu par rapport à la Seine, mais c'est l'inverse qui se produit. Et alors qu'on parle de "pays de la Loire", sous des formes diverses, il n'en est pas question pour la Seine et le Rhône. Quant à la Garonne, on se la représente d'une certaine manière comme une co-propriété des Pyrénées et du Massif central, par avantpays interposés. L'emploi de l'expression "Pays de la Garonne" est par ailleurs très limité, se référant surtout à une littérature géographique et universitaire. La Loire est le contraire de ces fleuves qui sont perçus comme le seul repère au sein de vastes espaces jugés, à tort ou à raison, peu différenciés aux plans physique et humain. Il en est ainsi du sud du Bassin Parisien, et très logiquement cette référence au fleuve s'affadit à l'amont et à l'aval, là où s'imposent avec leurs spécificité physicohumaines le Massif central et le Massif armoricain. C'est bien entre Nevers

15

et Angers, et plus précisément entre Sancerre et Angers - les hautes terres du Nivernais et du plus lointain Morvan s'estompant - que le fleuve semble le plus faire corps avec l'espace environnant. Pourtant, le département de la "Loire", et son si peu ligérien chef-lieu (Saint-Etienne), sont à l'amont de ce segment, et la région dite des "Pays de la Loire", avec pour capitale la bretonne et atlantique Nantes, est à l'aval d'Angers. Dans le premier cas, nous laisserons les historiens fournir quelque explication. Pour la seconde appellation, tout à fait contemporaine, le géographe doit bien constater qu'on est beaucoup plus en présence d'une maladresse technocratique d'autant plus surprenante que, là où l'espace-fleuve s'impose avec le plus d'évidence, on n'a rien trouvé de mieux que de l'affubler de l'insipide appellation de "région Centre". En revanche, l'instrumentalisation de cette maladresse n'est pas sans jouer sur les représentations d'aujourd'hui, à commencer sur celles des acteurs concernés. La région Pays de la Loire s'est violemment opposée au souhait du conseil régional du Centre de transformer ce Centre en Centre-Loire ou Centre-Val de Loire, alors que ce Val de Loire lui revient pour l'essentieL.. La région Pays de la Loire, dans une de démarche de marketing politico-économique, revendique ainsi l'exclusivité d'une image dont elle n'est propriétaire que très minoritairement, ce qui en dit long sur la charge conceptuelle, au plan notamment culturel, qui est attachée à la Loire et à son Val.
Un processus indirect d'appropriation

Cette récente et directe appropriation-captation de l'image de la Loire au profit de l'aval n'est pas, loin s'en faut, la première manifestation du genre. D'autres glissements spatio-sémantiques, extensions ou captations d'images, ont très tôt affecté l'espace-fleuve par le truchement de concepts dérivés, aujourd'hui très intégrés dans les représentations des autochtones comme des allochtones. Et d'abord le concept de Val de Loire dont l'aventure spatio-temporelle est tout à fait surprenante, se déroulant selon deux dimensions par rapport au fleuve, l'une transversale et contemporaine, l'autre longitudinale et trouvant ses prémices durant le haut Moyen Age.
La dimension longitudinale

Nous avons graphiquement reconstitué cette dimension (cf figure 2), nous appuyant notamment sur la thèse de Roger Dion et sur celle d'Yves Babonaux. Trois temps peuvent être distingués. Dans un large premier temps que R. Dion limite à la fin du Moyen Age, le terme de Val, après s'être limité à ce qu'on appelle maintenant le Val de SaintBenoît, à l'est d'Orléans, s'est diffusé dans les parlers, les écrits et les

16

Du Vile au XIe s. : diffusion Angers

-e
-e
-e
-0

Saumur

Tours

o
0

o
a

Blois

Orléans

o

em

Gien

Sancerre

o
o

o
o o o
:::::::::::::::::::::::te-

Val de
Sai nt Benoît

o

~
Val d'Orléans

0

e
a

..... o ~.:.:.:.:.:.:.:.:.:.:.:.:~
o
........... ~ '0 ........ .........................

o

0

............. . .~ 0

-e

0

e
Tours
t:.:.:.: e.:.:.:

o

~:::::::::::::::::::::::0::::::::::::: :

:::::::::::~:::

Du XIe au XIXe s. : cohabitation-juxtaposition
Angers Saumur
III 11111 fe11111

Blois

Orléans "Val"

Gien

Sancerre

-9

.:.:.: .:.: te{::::::::::::::::::::::::0::::::::::::::::::::::::~::::::::::::::::::::::::::te-

"Vallées"

"Varennes"

Du xxe s. : extrapolation
Angers Saumur

et captation
Blois Le Val de Loire
Orléans Gien Sancerre

Tours

-9::::::::::::::::::::::::~::::::::::::::::::::::::O::::::::::::::::::::::::~::::::::::::::::::::::::O::::::::::::::::::::::::~::::::::::::::::::::::::::te-

-9::::::::::::::::::::.0

e
Le Val de Loire perçu comme "authentique"

0

.:::::::::::::::::e:::::::::::::::::::::::~::::::::::::::::::::::::::te-

@(:oncept

J. Mirloup

Figure 2. L'aventure spatio-sémantique

du Val

17

perceptions jusqu'à Blois à l'ouest, jusqu'à Sancerre à l'est, voire un peu pl,us en amont. Cette progression semble alors avoir été stoppée pendant longtemps, notamment vers l'aval, avec le maintien des appellations non synonymes de "Varennes", entre Blois à Langeais, et de "Vallée", entre Langeais à Angers. Le Val a en effet une connotation topographique (versants du lit majeur inclus), et de prospérité agricole, alors que les Varennes tourangelles désignent seulement le fond du lit majeur, la "Vallée" angevine trouvant sa justification dans l'ampleur de l'élargissement de la plaine alluviale. Dans un deuxième temps, au début du XXe siècle, le passage à un Val englobant tout le segment Blois-Angers s'est effectué dans des conditions très différentes de celle d'une diffusion de proche en proche. Elle s'est faite quasiment d'un bloc, en forme d'extrapolation spatiale dont nous verrons plus loin les origines exocentrées, le concept de Val englobant ceux de "Varennes" et de "Vallées", sans que ceux -ci disparaissent pour autant dans les parlers ruraux, et sans que le Val, à l'amont de Blois voit sa reconnaissance s'estomper. Le troisième temps est plus surprenant: au tropisme vers l'aval semble succéder, selon un processus encore différent des deux premiers, une véritable captation-subtilisation du concept de Val de Loire au profit du seul segment Blois-Angers (surtout du segment Blois-Saumur), et au détriment du segment Blois-Sancerre au sein duquel le toponyme et le concept étaient nés. Singulier retournement spatio, tel qu'aujourd'hui les Orléanais sont pour beaucoup persuadés que le vrai "Val" est en Touraine, le leur n'en étant au mieux qu'un prolongement affadi.
La dimension transversale

Le processus transversal d'appropriation, par Val de Loire interposé, s'est effectué d'abord au profit de ses abords immédiats. Un peu partout la disposition de nombreuses communes à cheval sur les limites du Val, ainsi que les fameuses terrasses de la Loire à la pédologie de transition, ont favorisé cet élargissement sémantique et pseudotopographique. Il en est de même des zones de confluence d'où le concept a "remonté" en quelque sorte les cours aval du Cher, de l'Indre, de la Vienne, et parfois fort loin. Le terme de Val se précise sur le cours moyen-inférieur du Cher, et même sur le cours moyen du Loir, alors que celui-ci n'a pas de confluence directe avec la Loire. Jusqu'à la vallée de la Sarthe, où une agence de tourisme du Mans n'hésite pas à revendiquer la Loire en lançant un produit "Le Mans et The Loire Valley"... Enfin, le phénomène a gagné les interfluves. Lorsqu'on vient de Poitiers, de grands panneaux vous indiquent que vous entrez en Val de Loire alors que vous êtes à la limite septentrionnale du Poitou... et depuis longtemps la Sologne occidentale et l'Anjou viticole ont été associés au Val dans les têtes.

18

Pourtant rien n'est simple, car ce phénomène s'affirme uniquement à hauteur de la Touraine et de ses confins angevins ou orléanais. Le Berry, traversé par deux grands affluents ligériens, bordé par la Loire sur près de 100 km., veut au contraire ignorer superbement celle-ci. A défaut de pouvoir ici expliciter ce contre-exemple de taille, constat doit donc être fait que les représentations peuvent être plus fortes que les éléments d'appartenance à l'espace-fleuve objectif présenté audépart, et que le processus d'appropriation de la Loire est donc plus complexe qu'il y paraît. Plusieurs concepts interfèrent avec les précédents, entretenant l'ambiguïté, mais toujours au profit d'une même Touraine élargie. C'est le cas du concept de "Jardin de la France". L'image née de ce jardin affectionné par Louis XI et Louis XII, situé près de Tours, s'est diffusée par extrapolation à l'ensemble du Val et de ses confins. Toutefois cette image, dans sa généralisation, est demeurée perçue comme telle, alors que c'est la réalité perçue du Val qui s'est trouvée extrapolée (ainsi, la vogue actuelle des "vins de pays du Jardin de la France"). Et aujourd'hui, alors que les environs de Saint-Benoît se sont vus privés de la paternité du Val, la Touraine est toujours reconnue comme l'espace-jardin par excellence, même si les cultures spéciales y sont moins étendues qu'en Anjou ou en Orléanais. L'interférence du concept "Châteaux de la Loire" complique encore un peu plus le processus d'appropriation du fleuve. Souvent non situés sur la Loire, les châteaux n'en sont pas moins perçus comme les témoins de sa présence, contribuant à nourrir la dimension transversale de l'extension du Val dans les représentations des populations de l'espacefleuve. La dimension longitudinale est également présente, puisque l'assimilation des châteaux à la Touraine est de mise y compris chez les Orléanais, loin de penser que Chambord, Cheverny ou Blois appartiennent historiquement à la province de l'Orléanais, et que Chambord est deux fois plus éloigné de Tours que d'Orléans. Au total, la Touraine est toujours gagnante dans les représentations, s'appropriant la Loire et son cortège d'images, y compris celle de la "douceur ex-angevine", mordant sur les provinces voisines. Elle apparaît comme un condensé, aux plans conceptuel et spatial, de l'espacefleuve anégocentré analysé plus avant. Un espace-fleuve exocentré : une identité pour partie importée? La construction d'une identité ne se fait pas uniquement dans le cadre d'un rapport direct entre un ou plusieurs référents locaux et les populations autochtones. D'autres forces agissent, d'autres représentations s'imposent, venues de l'extérieur, avec éventuellement beaucoup plus

19

d'efficacité et de rapidité que ne le font les représentations se diffusant peu à peu au sein d'un espace objectif. Si, à la limite, il n'est pas d'identité sans altérité, sans le regard de l'autre, sans médiation prise au sens large, Jean Gallais a bien montré qu'un espace - le delta du Niger - peut apparaître doté d'une forte identité pour un observateur extérieur, sans qu'elle soit ressentie telle par ses habitants. Se pose ainsi la question de la part revenant, dans la constitution d'une identité, aux représentations venues ou imposées de l'extérieur, et à celles qui ont été forgées sur place.
Une identité mouvante faite d'images rétroactives

La réponse ne saurait s'exprimer en forme de bilan figé. On est en réalité dans le cadre de phénomènes de feed-back, plus exactement de boucles de rétroaction positives associant l'espace-système considéré et d'autres systèmes, en l'occurrence ici le système parisien, et à travers lui le système "France" et le système "Monde". Ceux-ci se sont emparés à la fois de l'espace-fleuve anégocentré de la Loire et des représentations propres à ses populations, pour reconditionner le tout avant renvoi à l'expéditeur. Cette appropriation-transformation-restitution s'est faite en deux temps. Un premier temps a été celui d'une production d'images nées de représentations relativement spontanées, plutôt que sciemment fabriquées dans un but mercantile ou idéologique. Toutefois, ces deux préoccupations n'ont jamais été totalement absentes. Les enseignants et manuels ont d'abord largement contribué à l'élaboration d'un espacefleuve exocentré, avec un triple souci: de simplification pédagogique, d'objectivité scientifique, avec recours mal maîtrisé à des travaux universitaires; mais aussi de militantisme au service de l'Ecole de la République et de l'unité nationale, mythifiant cette Loire "des 1000 km et du Mont Gerbier de Jonc". Résultat: un espace-fleuve à géométrie variable, tantôt élargi à l'ensemble du bassin hydrographique, tantôt réduit aux pays de la Loire Moyenne, voire à la Touraine et à ses confins angevins et orléanais. Avec un petit décalage dans le temps, les guides touristiques et supports promotionnels concernant cette partie de la France ont d'abord œuvré dans le même esprit, mais en privilégiant encore plus les concepts par rapport à l'espace ou au fleuve lui-même: le Guide Vert Michelin "Châteaux de la Loire" est le seul des 23 volumes de la collection dont le titre n'évoque ni une région historique, ni une région naturelle. Le concept de "Châteaux" renvoie bien à Val de Loire, au "Jardin de la France", bref à tous ces concepts dérivés du concept fleuve, et constitutifs d'un espace-fleuve à la fois flou et beaucoup moins égocentré que nous avons pu le faire apparaître ci-dessus.

20

Dans un deuxième temps, l'évolution très mercantile des médias modernes (magazines, émissions télévisées, catalogues d'agences) a substitué aux représentations-informations précédentes une "mise en produit" autorisant toutes les dérives au bénéfice des clichés jugés les plus vendables, voire 'de contre-vérités. De flou qu'il était, l'espace-fleuve s'en retrouve parfois totalement re~constitué, sa carte re-dessinée. A titre d'exemple, et sans commentaire (mais il y a pire), cet extrait du nouveau Guide Vert, totalement repensé face à de nouvelles concurrences:
"Le long des méandres (?) du fleuve, de vastes et belles demeures s'élevèrent... Azay-le-Rideau (?)... Chenonceau (?)... Le Mans (???)... Cette région reste, avec ses paysages tranquilles modelés par le dernier fleuve sauvage d'Europe (?), un vrai paradis... C'est le jardin de la France. "

Cette instrumentalisation s'est doublée d'une autre, strictement idéologique, avec l'entrée en scène de l'écologisme (que nous ne confondrons pas avec l'écologie). A l'origine, un plan de construction de barrages ayant pour objectif de limiter les conséquences catastrophiques de crues type XIXe siècle. Peu importe si ce plan était justifié ou non. Ce qui est sûr, c'est qu'aucun autre espace ou fleuve français n'a donné lieu à une manipulation aussi spectaculaire, le mouvement écologiste ayant choisi la Loire comme cheval de bataille, la fin justifiant les moyens. Médiatisation à outrance, au niveau national et international, d'expressions propres à ébranler le bon peuple, type "la Loire canalisée", "la Loire bétonnée", "on assassine le dernier fleuve sauvage d'Europe" Interventions de WWF et du prince Philippe d'Angleterre, etc. Le fleuve et l'espace-fleuve anégocentrés en ont été fortement ébranlés, fragilisés qu'ils étaient déjà par le poids des représentations égoet exocentrées. L'image d'une Loire très humanisée, enserrée entre ses levées depuis des siècles, ainsi que celle du Val, se sont estompées au profit d'un espace-fleuve taillé sur mesure avec un but bien précis, et atteint, à savoir laisser croire à une bétonnisation-canalisation généralisée du fleuve. Toutes nos enquêtes ont montré que la quasi-totalité des personnes interrogées a vu la Loire menacée par 4 à 12 barrages alors qu'un seul barrage avait été envisagé, à l'extrême amont du fleuve, trois autres concernant des affluents ou sous-affluents. L'amalgame spatial et hydrographique avait été fait dans les têtes, avec pour conséquence, un brouillage des cartes au sens strict, et contradictoirement, un renforcement de l'intérêt porté à la Loire en terme d'identité.
Une identité sans territoire

Cette affirmation servira de conclusion. Notre essai de mise en évidence, d'abord du concept d'espace-fleuve, ensuite d'un espace-fleuve

21

ligérien de nature à la fois anégocentrée, égocentrée et exocentrée, a montré qu'identité n'impliquait pas territoire. Cet espace-fleuve est pour une trop large part une production exocentrée pour que les pratiques et les représentations de ses habitants aient pu s'imposer sans être conditionnées, voire perturbées. Comme si la Ligérie était trop française pour se constituer en territoire, trop liée historiquement et géographiquement à Paris pour pouvoir s'en démarquer, notamment dans la perception des étrangers. Il n'en reste pas moins vrai que des processus idenditaires s'y sont développés, et s'y développent, illustrés par des extrapolations spatio-sémantiques anciennes ou récentes. Mais il n'en résulte aucune spatialisation bien nette, sinon celle très relative d'une Touraine, élargie regroupant toutes les images que la Loire a pu générer.
Orientation bibliographique

BABONAUX, Y., 1966, Villes et régions de la Loire moyenne, Tours, SABRI. BAILLY, A.S., 1985, "Distances et espaces: vingt ans de géographie des représentations", L'Espace Géographique, n° 3. DION, R., 1934, Le Val de Loire, étude de géographie régionale, Tours, Arrault. FREMONT, A., 1999 (deuxième édition), La région, espace vécu, Paris, Flammarion. GALLAIS, J., 1967, Le delta intérieur du Niger, étude de géographie régionale, Dakar, IFAN. GUMUCHIAN, H., Représentations et aménagement du territoire, Paris, Anthropos. MIRLOUP, J., 1984, Le Centre: la naissance d'une région aux portes de Paris, Bréal. PAILHOUS, J., 1970, La représentation de l'espace urbain: l'exemple du chauffeur de taxi, Paris, PUF. VERRIERE, J., 1990, La Loire et Paris, Paris, Flammarion.

22