Les fractures numériques Nord Sud en question

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AFRICA'NTI revue à la fois sur papier et en ligne est née au sein du réseau de recherche AFRICA'NTI du souhait de disposer d'un support pluridisciplinaire sur les questions de technologies et de communication des chefs d'entreprise, des agents d'ONG, des responsables administratifs. Une recherche sur les pratiques concrètes pour comprendre la diversité des problèmes liés aux modes d'insertion et d'appropriation des NTIC dans les pays du tiers-monde, particulièrement l'Afrique et ses diasporas.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296336063
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Les fractures numériques Nord I Sud en question

AFRICA'NTII

CEAN

L'Harmattan

L'idée de créer une revue comme NETSUDS à la fois sur papier et en ligne, est née au sein du réseau de recherche AFRICA'NTI, du souhait de disposer d'un support pluridisciplinaire en français (sans exclure d'autres langues), sur les questions de technologies de communication, où puissent s'exprimer non seulement des chercheurs d'horizons scientifiques et géographiques différents, mais aussi des professionnels de la communication, des chefs d'entreprise, des agents d'ONG, des responsables administratifs; il s'agit de porter témoignage de travaux de recherche empirique et de pratiques concrètes pour aider à comprendre la diversité et la

complexitédes problèmes liés aux modes d'insertion et d'appropriationdes NTIC
dans les pays du Tiers Monde et particulièrement en Afrique et dans ses diasporas. Notre ambition est en fait de présenter un point de vue critique sur les enjeux multiples dont ces technologies sont porteuses. Que l'on rende compte en effet d'usages locaux, de politiques publiques nationales ou internationales, de logiques d'entreprises ou de discours englobants, prendre cette question des technologies modernes de la communication (NTIC) comme objet de recherche en sciences sociales, ne signifie pas se muer en technologues mais choisir une entrée pour analyser toute la complexité des transformations qui affectent notre monde et tout particulièrement aujourd'hui les pays des Suds dans leur diversité. Ils sont tous confrontés à une incitation croissante venue du Nord à entrer dans ce que le discours dominant appelle une « société mondiale de l'information et du savoir», qui en fait est régie par les marchés; c'est une question d'actualité puisqu'elle fait l'objet cette année 2003 d'un premier sommet mondial de l'ONU à Genèvequidevraitêtre suivi d'un second à Tunis en 2005.

Comité de rédaction Simon Akindes, Annie Chéneau-Loquay, Pierre Dandjinou, Daniel Dory, Annie Lenoble-Bart, Michel Lesourd, Mihoub Mezouaghi, Raphael Ntambue, Comi Toulabor. Directeur de la publication Annie Chéneau-Loquay

NETSUDS/ Les cahiers de sciences sociales sur les enjeux des technologies de la communication dans les Suds
AFRICANTII CEAN Institut d'Etudes Politiques 11 Allée Ausone 33607 Pessac cedex tel: 33 (0)5 56 84 68 32
http://www

.africanti

.org/netsuds

@ L'Harmattan, ISBN:

2003 2-7475-5186-5

Sommaire
Introduction: fracture numérique: un concept à soumettre à la question Annie Chéneau-Loquay Les nouvelles techno-logies de l'infonnation et de la communication en Afrique du Sud: Les mots de la fracture ou la rhétorique du numérique Nicolas Péjout Internet en Bolivie, approche méthodologique et essai de diagnostic Daniel DORY L'insertion des TIC au Magghreb : quelles opportunités industrielles ?quels enjeux stratégiques? Mihoub Mezouagh Stratégies d'intégration du Cameroun à la société de l'infonnation et de la communication Jean Lucien Ewangue Infos riches et info pauvres: « fossé numérique et solidarité numérique» dans la cyberpresse en Afrique Annie Lenoble-Bart Défis pour l'approfondissement du processus démocratique en Aftique Subsaharienne François Ossama Les communications avec des tenninaux fixes Guy Brun Les radiocommunications mobiles: nouvelle Fracture ou chance de rattrapage? Bernard Fino Quelles technologies, quelles actions et quels bénéficiaires pour mettre les NTIC au service du développement au nord Bénin Thomas Baboni et Javier Simo

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Introduction Fracture numérique: un concept à soumettre à la question
Annie Chéneau-Loquay Directrice de recherche au CNRS

Ce premier numéro de NETSUDS regroupe un premier lot de neuf articles présentés pour le colloque « Les fractures numériques nord-sud en question: quels enjeux, quels partenariats? »1. S'il est un acquis désormais, c'est bien que la fracture numérique se confond avec la ftacture sociale, mais, en mettant l'accent sur les inégalités et sur les retards des pays pauvres, on occulte le fait que tout développement est par essence inégalitaire (tout le monde ne peut pas se développer partout au même rythme); ce concept a donc des connotations dépréciatives pour les Suds comme autrefois la notion de sous-développement. Mais que l'on parle de fossé ou de ftacture numérique, « digital devide » en anglais, la notion est controversée, et il s'agit ici de la soumettre à la question en en analysant diverses modalités; des discours sur les NTIC à leurs usages concrets dans le tissu social. L'emploi de cette notion reflète la persistance d'une vision linéaire et déterministe du progrès qui, du courant cybernétique des années quarante avec Wiener à Castels aujourd'hui, et malgré les graves échecs de la «nouvelle économie », voit toujours dans la réduction de cette ftacture la voie royale vers la «réduction de la pauvreté» et le développement. Nicolas

lLes fractures numériques en question, quels enjeux, quels partenariats? est le thème du colloque international qui se déroulera à Hourtin du 25 au 28 août 2003 dans le cadre de l'Université d'été de la communication, cf <www.africanti.org>.lls.agit de prendre la question de front et de l'étudier sous différents angles, analyse du discours, accès, techniques, usages, contenus, impacts parce qu'ils sont liés les uns aux autres.

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Pejout montre comment en Mique du Sud, poids lourd du continent africain en matière de NTIC, ces représentations forgées autour de la fracture numérique sont opératoires; elles renseignent sur les espoirs investis dans les NTIC comme outils de lutte contre la fracture du développement. Il met l'accent sur le «logos », la parole de la technique, la rhétorique des discours des autorités sud africaines et montre à quel point le mimétisme est à l'oeuvre. Le discours national sud-africain s'inscrit point par point dans un «consensus international de la vitesse» forgé par les organisations internationales qui partagent cet espoir de« brûler les étapes du développement» (BIT, Banque Mondiale, UNESCO, PNUD) ». Qu'elles le partagent ou non, elles cherchent à l'inculquer aux responsables politiques nationaux et y réussissent à tel point que l'image donnée par Nicolas Péjout est celle d'un nouveau totalitarisme: «Cette révolution est tellement totale qu'elle suffit à résumer la couleur de l'avenir: «the future is telecommunications », «communications is the life support of the next millenium ». Plus encore, cette révolution technique affecte la définition même de la nature humaine. Ainsi, «the emergent infonnation society [...] is helping to define the nature of modem human existence »2. Cette révolution est présentée en Aftique du Sud comme exclusivement positive et destinée à s'emboîter dans un niveau continental et à servir la « Renaissance Africaine» alors que les espoirs s'avèrent très fragiles. Trois articles présentent ensuite des études de cas à l'échelle nationale sur l'insertion des NTIC, en Bolivie, au Maghreb et au Cameroun mais sous des angles d'approche différents. Loin des fascinations et des anathèmes, pour comprendre les processus engendrés par les NTIC, un ensemble de recherches empiriques rigoureuses et comparables s'impose. Elles devront, se fonder sur une base méthodologique commune, et sur l'accumulation contrôlée d'une quantité croissante d'études de cas nationaux, envisagés dans toute leur complexité. Pour argumenter cette proposition, Daniel Dory présente les grandes lignes d'une méthodologie comparative, fondée sur la prise en considération de, trois facteurs, (physique les réseaux et leur évolution, nonnatif et institutionnel, économique), trois contextes (culturel et éducatif: médiatique, politique) et cinq niveaux d'analyse (global, macro-régional, national, régional, local) et la teste à l'aide de données boliviennes. Cette méthode permet de dresser un tableau très riche des différents thèmes pris tour à tour sans éviter cependant certains chevauchements entre facteurs et niveaux. Ce type d'analyse qui a pour intérêt de bien identifier le rôle des différents acteurs partie prenante et de mettre en lumière leurs stratégies, fait apparaître la situation bolivienne comme paradoxale surtout en référence à des pays d'Afrique. En effet, un Etat faible et instable n'empêche pas un

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MBEKI, 4 mai 1998.

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développement relativement bon des NTIC depuis 1995. Au contraire, cet Etat joue un rôle éminent, fait preuve d'une certaine continuité et même depuis 2001 d'une réelle volonté politique pour que soient mis en place, à l'échelle locale et dans différents secteurs, des accès durables à Internet. Le rôle primordial d'une société civile nationale organisée, appuyée par des ONG internationales puissantes apparaît ici avec évidence mais un appui institutionnel de l'Etat reste nécessaire. Mihoub Mezouaghi à propos des pays du Maghreb pose la question cruciale de la nécessité ou non d'une production des TIC dans les économies périphériques «les économies du Sud doivent-elles seulement utiliser efficacement les TIC ou les produire pour se les approprier? » La question est controversée, Robert Boyer3 par exemple s'appuie sur le cas des pays d'Europe du nord pour montrer que leur croissance économique est due davantage à des activités immatérielles de service en particulier dans le domaine des NTIC qu'à des activités de production manufacturières. Selon Mihoub Mezouaghi, les possibilités pour les économies du Sud de développer de nouveaux créneaux industriels doivent être resituées dans la recomposition en cours de la géographie industrielle des TIC, qui relève d'une double logique de concentration et de dispersion des activités de production et d'innovation technologique. Les Etats du Maghreb élaborent des stratégies pour profiter des opportunités et initier un saut technologique avec en particulier la création de technopoles. Leurs possibilités sont cependant limitées par des facteurs de blocage en particulier par des rigidités institutionnelles. En Afrique Noire, un pays comme le Cameroun tente d'entrer dans la « société de l'information» en adoptant des plans et des politiques spécifiques mais souffie des profondes disparités d'un tissu socio telTitorial très lacunaire. Jean Lucien Ewangue montre que les territoires technologiques des télécommunications épousent la configuration des asymétries caractérisant les réseaux physiques et énergétiques. D'un point de vue géopolitique et géoéconomique les deux grandes villes de Douala et Yaoundé, qui ont chacune plus d'un million d'habitants, apparaissent comme de véritables plaques tournantes de l'activité du secteur des télécommunications. Il insiste lui aussi sur le rôle éminent des pouvoirs publics qui doivent intégrer le développement de l'inftastructure de l'information et de la communication (!NIC) dans la stratégie nationale de développement économique et social. Les deux articles suivants traitent des usages des moyens nouveaux d'information et de communication, dans les medias (Annie Lenoble Bart),
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BOYER Robert, La croissance début de siècle, bibliothèque Albin Michel, économie, 2002

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et plus largement sous différents aspects du processus démocratique en Afrique (François Ossama). En fait, le bilan sur une dizaine d'années de présence sur la toile des médias afticains montre qu'il n'y a pas de ce point de vue de grandes différences entre Nord et Sud. Certains, écrit Annie Bart restent toujours à l'écart (comme au Rwanda), un certain nombre ont disparu tandis que d'autres ont solidement conforté leurs positions, comme partout. Cela nous amène à nous demander si la ftacture numérique est vraiment de continent à continent ou si elle ne recoupe pas d'autres données: des rédactions « riches» là bas comme ici entretiennent des sites aussi bien faits les WlSque les autres tandis que d'autres n'arrivent pas (ou ne veulent pas) se mettre aux TIC. Un certain nombre de sites n'ont rien à envier à ceux du Nord. Les limites cependant sont là comme ailleurs des limites financières pour créer et entretenir des sites, alors que l'ouverture sur des financements extérieurs s'avère problématique car le marché africain de l'information n'attire pas. L'auteur perçoit dans le fait que le lectorat de la presse en ligne soit essentiellement issu de la diaspora, un risque de voir les journaux produire une information extravertie. Mais ne peut-on pas penser au contraire que ce phénomène pourrait engendrer Wl meilleur traitement de l'information locale? Les immigrés sont demandeurs avant tout de nouvelles concernant la vie du pays dont ils sont éloignés et par conséquent ils cherchent à conforter leur identité; on aurait alors plutôt un effet de recentrage voire même d'accentuation du communautarisme plutôt qu'une intégration dans le pays d'accueil? Pour François Ossama les effets néfastes de la fuite de cerveaux sont atténués par l'implication grandissante des Afticains de la diaspora, aussi bien dans le processus de développement économique que dans la construction politique et sociale du continent. Internet donne Wl cadre d'expression et de prise de parole aux Afticains vivant à l'étranger. La contribution intellectuelle aux questions de démocratie, de gouvemance, des droits de l'homme et de développement en général, s'est considérablement accrue, en se structurant sur Internet grâce à des « réseaux de connaissance». Ces réseaux, en organisant l'échange de capacités et de connaissances, sont liés aujourd'hui à des pays comme le Kenya, le Nigeria, l'Aftique du Sud, on peut ajouter le Sénégal, le Mali et d'autres pays sans doute. Dans ce sens, les TIC contribuent, au moins en partie, au rapatriement du capital intellectuel de la diaspora. Les ftactures numériques sont mouvantes et varient aussi en fonction de l'accessibilité aux innovations. L'ADSL s'il n'est accessible en France que selon des critères de rentabilité, c'est-à-dire dans les zones urbaines à population concentrée, provoquera la création de nouvelles inégalités socio spatiale, dans Wl pays où la péréquation était un principe de base du service public. Il est donc important de comprendre quelles sont les potentialités

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techniques et économiques des nouveaux produits qui arrivent sur le marché. Les trois derniers articles présentent des témoignages de praticiens sur ces potentialités et sur les applications des technologies les plus récentes. Guy Brun décrit en détails les différentes possibilités des systèmes de communication avec des terminaux fixes et Bernard Fino évoque celles des radiocommunications mobiles, qui sans nul doute vont apporter à terme une profonde redistribution des cartes économiques et industrielles et même entrâmer des mutations sociales comparables, selon lui, à celles engendrées par l'électricité, la voiture ou la télévision. Nouvelles fractures Nord/Sud ou chance de rattrapage, les deux options sont possible et ils montrent tous les deux qu'il appartient aux pouvoirs publics de définir une politique de développement des réseaux et des services de communication électroniques conforme à des critères d'intérêt général et que le seul jeu de la concurrence ne peut pas conduire à une optimisation du service. L'exemple de l'action de l'ONG Borgounet au nord du Bénin semble une application des suggestions faites par Bernard Fino; «développer des voies nouvelles et adaptées qui prennent avantage des progrès technologiques incontournables et cherchent à installer localement une partie de la compétence. Mais la principale source de rattrapage possible est le développement d'applications adaptées au contexte local pour entraîner des activités économiques ». Thomas Baboni et Javier Simo montrent comment l'utilisation de liaisons radio a permis de répondre de manière appropriée aux besoins d'agents de développement situés dans des zones enclavées dépourvues de moyens de communication classiques. Ils examinent leur propre expérience avec acuité et celles aussi des autres intervenants; Ils montrent en particulier que les a priori des projets menés par les organisations internationales, qui dans leur idée basique de réduire la pauvreté ciblent d'abord les paysans pour leur fournir directement un accès à Internet, mènent à des échecs4. Internet est utile surtout aux médiateurs de développement et aux jeunes scolarisés. Ils concluent que leur service aussi utile qu'il soit est un palliatif; il ne pourra pas remplacer un service de base assuré par l'Etat pour fournir un bon réseau téléphonique numérique sur tout le tettitoiïé. « Fractures numériques ou solidarités numériques », les options sont encore ouvertes, mais une idée essentielle ressort au travers de ces études, le rôle éminent d'un Etat et donc de politiques publiques pour éviter de creuser les écarts et pour appuyer les actions de la société civile.

4 Pour une analyse des projets de coopération consacrés aux NTIC voir l'article de Annie Chéneau-Loquay et de Raphael Ntambue, dans te dossier de l'IlJEI) sur la coopéraion suisse à paraître en novembre 2003.

Les nouvelles techno-logies de l'information et de la communication en Afrique du Sud: Les mots de la fracture ou la rhétorique du numérique!
EHESS-IFAS, lnstitutfrançais Nicolas Péjout d'Afrique du Sud

« Sociologists have conducted so little research on the digital divide ». DiMaggio & al., 2001, p.311

L'activisme croissant (national, régional, international, public et privé) en faveur de la diffusion des Nouvelles Techniques de l'Information et de la Communication2 (NTIC) ne peut être pertinent que si la réflexion en amont ne fait pas défaut: avant de lutter contre la fracture numérique, encore faut-il identifier l'enjeu ultime du combat. Que faut-il attendre de cette lutte contre le digital divide? N'oublie-t-on pas trop souvent que le but n'est pas tant « un ordinateur pour tous» que la réduction voire la disparition du development divide? Cette réflexion peut se décliner à différentes échelles géographiques: locale, nationale, continentale, internationale. On se propose ici d'analyser la compréhension de la fracture numérique par les autorités sudafricaines. L'examen des représentations3 sud-africaines forgées autour de la

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Cet article est très largementinspiré du mémoire de DEA soutenu en septembre2002 : Les

Nouvelles Techniques / Techno-Iogies de l'Information et de la Communication en Afrique du Sud: représentations et outils du développement, mémoire de DEA, « Recherches Comparatives sur le Développement », ERESS, sous la direction de Jean Copans, septembre 2002, 226 p. 2 L'UNESCO définit ainsi le secteur des TIC: « la fabrication d'équipements de télécommunications, d'ordinateurs, de semi-conducteurs et autres matériels électroniques, la prestation de services de télécommunications et de services informatiques, et les logiciels» (UNESCO, 1999,p.26) 3 Nous entendons par « représentation» un « système de savoirs pratiques (opinion, images, attitudes, préjugés, stéréotypes, croyances), générés en partie dans des contextes

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fracture numérique doit nous renseigner sur les espoirs investis dans les NTIC comme outils de lutte contre la fracture du développement. Plusieurs raisons nous poussent à choisir l'Afrique du Sud comme cas d'étude. Le pays est le poids lourd du continent africain en matière de NTIC4. Ce poids de l'Afrique du Sud est confirmé par le rôle qu'elle joue dans la construction et la promotion de la Renaissance Africaine qui, à travers le New Partnership for Arica's Development (NEPAD), accorde aux NTIC un rôle déterminants. L'évolution historique du pays légitime également l'attention particulière portée au cas sud-africain. La gestion de I'héritage post-apartheid est marquée par la volonté de construire une société démocratique. Les NTIC ont, toutes, leur place dans cette dynamique; elles peuvent contribuer à démocratiser les structures et les flux d'information et de communication. Enfin, une dernière raison, comparatiste, nous pousse à retenir ce pays comme terrain de recherche: la très grande majorité des travaux français relatifs aux NTIC en Afrique concerne des pays francophones (essentiellement Sénégal, Mali, Cameroun, Guinée)6. En déplaçant le regard vers l'Afrique australe, plus anglophone, on enrichit l'analyse d'une nouvelle dimension territoriale et culturelle. Le curseur analytique ne s'arrête pas ici sur les techniques, les outils et leurs modes d'utilisation; il s'attarde sur les techno-logies, les représentations construites autour de ces techniques. Le sigle NTIC décrit communément les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. On distinguera ici les NTqIC (Nouvelles Techniques de l'Information et de la Communication) des NTgIC (Nouvelles Techno-logies de l'Information et de la Communication). L'accent est ici mis sur ces dernières, sur le logos, sur la parole de la technique, sur la rhétorique des autorités sud-africaines relative à la fracture numérique7. Ce choix analytique nous permet d'aller audelà du simple constat d'inégalités en termes d'équipement et d'accès. On souhaite plutôt interroger les termes mêmes du débat: comment (se) repréd'interactions interindividuelles ou/et intergroupaux [...]. Elle apparaît aussi comme un assemblage de références sémantiques et cognitives (Ie produit ou le résultat d'un processus), activées différentiellement en contexte, selon les finalités et les intérêts des acteurs sociaux qui s'en servent pour communiquer, comprendre et maîtriser l'environnement (celui-ci étant composé d'l'objets" représentés) et leurs relations avec autrui» (SECA, 2001, p.11). 4 Malgré l'incertitude des mesures statistiques, on estime que l'Afrique du Sud compte 2.5 millions d'internautes, pour un total de 4 millions sur le continent (JENSEN, 2002). 5 Jay Naidoo, ancien responsable du Reconstruction and Development Programme (RDP) et ancien Ministre sud-africain des Télécommunications (1996-1999) définit la Renaissance Africaine en ces termes: « an African strategy, designed by Africans, managed by Africans and having Africans as the main beneficiaries» (NAIDOO, 12 juin 1997). Selon Ie document officiel du Nepad, « intensive use of ICTs can bring unprecedent comparative advantages to the continent» (NEPAD, octobre 2001, p.24). 6 Cf. les nombreux et stimulants travaux de l'équipe Africanti, voir www.africantLorg 7 Le discours est en effet un enjeu et un instrument de pouvoir (cf. MARCUSE, 1968; FOUCAULT, 1970). Nous restons néanmoins bien conscients des limites de l'analyse rhétorique cf. WILSON, 2001.

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senter la fracture numérique? Comment justifier la lutte contre la fracture numérique? Y a-t-il une « fracture mentale» (Nord/Sud ou autre) dans la compréhension d'une telle notion? Où se situe l'Afrique du Sud dans cette grille de lecture? Pour prendre connaissance des représentations sud-africaines en la matière, nous avons choisi d'aborder celles-ci à partir de supports rhétoriques officiels. Concrètement, nous avons disséqué 62 discours (répartis de 1995 à 2002), 44 communiqués de presse (1995-2002), 27 documents officiels (1994-2001) et deux textes de loi (1996 et 2002). La sélection de ces supports s'est faite selon des critères thématiques (NTqIC et NTgIC) et temporels (période post-apartheid)8. Nous proposons ici de critiquer les espoirs que l'Afrique du Sud investit dans les NTqIC pour réduire la fracture numérique et, in fine, résorber la fracture du développement. Le discours sud-africain relatif à la fracture numérique remonte au mois d'octobre 1995 avec le discours de Nelson Mandela à la conférence ITU Telecom (International Telecommunications Union). Depuis cette date, les autorités sud-africaines identifient trois opportunités principales offertes par les NTqIC comme outils de réduction de la fracture du développement: accélérer le rythme du développement; mieux participer aux processus de décision (nationaux, continentaux, internationaux) ; informationnaliser la fracture du développement (faire des NTqIC une réponse globale aux enjeux du développement). Nous aborderons successivement chacun de ces trois espoirs techniques.

1. Accélérer
1.1. L'argument du leapfrogging

L'Afrique du Sud justifie d'abord la lutte contre la fracture numérique par l'argument du « leapfrogging» : la diffusion des NTqIC permettrait d'accélérer le processus de développement des pays « en retard» et comblerait ainsi la fracture du développement. Le discours national sud-africain s'inscrit dans un « consensus international de la vitesse» forgé par les organisations internationales qui partagent cet espoir de « brûler les étapes du développement» (BIT9, Banque Mondialelo, UNESCOll, PNUD12). Dans ce

8 L'ensemble des documents est accessible sur le site www.Dolity.org.za. Nous n'utilisons ici qu'une partie de ce corpus, représentative de l'ensemble des documents dépouillés. 9 Dans son rapport annuel sur l'emploi dans le monde (2001), le BIT estime que les NTqIC « devraient contribuer à la réduction de la pauvreté, en offrant au tiers-monde la possibilité de "brûler les étapes" traditionnelles du développement» (MANDA RD & FODCART, 200 l, p.l).

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contexte, la rhétorique sud-africaine présente très explicitement les NTqIC comme des facteurs d'accélération du développement. Le registre linguistique s'articule autour de différentes images: to catapult, to leapfrog, to propel, to skip, to fast track, to kick start, to speed up, to accelerate, to make a short walk, to shift, to make a giant leap... Le thème du leapfrogging est évoqué dès 1996 dans le White Paper on Science and Technology: « IT can be used to bypass obstacles in the way of development »13.Les NTqIC offrent « the only opportunity for leapfrogging its relatively slow sequential phases »14. Pour Jay Naidoo, ces tech15 et de niques permettent de «skip a number of levels of development» «catapult over stages of development »16. Le vocabulaire du « leapfrogging» est toujours sollicité en 2002 : la ministre sud-africaine des Communications, Ivy Matsepe-Casaburri, mentionne l'opportunité de « leapfrog decades of development »17. Cette thématique du leapfrogging s'inscrit plus largement dans un discours de la vitesse qui rappelle la nécessité d'accéder rapidement à une société et une économie du savoir/de l'information. Le ton du discours sudafricain est parfois millénariste. Les NTqIC sont ainsi présentées comme une 18 èmesiècle « rare opportunity» de « leapfrog into the 21st century» : Ie 21 est présenté comme une destination qui se suffit à elle-même; il est investi de tous les espoirs, de par sa simple nature de nouvelle ère. Cette vision des NTqIC comme outils d'accélération de la séquence de développement souffre de fondations intellectuelles pour le moins fragiles. La rhétorique sud-africaine est ethnocentrique, procédurale et anhistorique, « dromologique »19.Autant de qualités qui minent la légitimité du combat contre la fracture numérique. La nature ethnocentrique du discours sud-africain est pour le moins paradoxale. L'Afrique du Sud se positionne comme le leader de la Renais10 Dans le résumé du Rapport sur le développement dans le monde 1998-1999, Le savoir au service du développement, est évoquée l'opportunité de « brûler les étapes» puisque les «pays en développement n'ont pas à ré inventer la roue» (Banque Mondiale, 1999, p.2 & 10). Il L'Unesco mentionne la possibilité de « sauter l'étape de l'industrialisation» (UNESCO, 1999, p.38). 12 Pour le PNUD, les « pays en développement» peuvent « créer des technologies permettant de sauter certaines étapes du processus de développement traditionnel des pays industrialisés » (PNUD, 1998, p.93 & 95).
13

DACST, WhitePaper on Science and Technology- Preparingfor the 21st century, 1996,

P4~~C, White Paper on Telecomunications Policy, 1996, p. 7. 15NAIDOO, 1997, non daté. 16NAIDOO, 24 mars 1998 ; NAIDOO, 17 septembre 1998 ; NAIDOO, 20 septembre 1998 ; NAIDOO, 13 novembre 1998 ; NAIDOO, 12 février 1999 ; NAIDOO, 8 mars 1999. 17MATSEPE-CASABURRI, 7 mai 2002. 18 NAIDOO, 2 mai 1996. Voir également: NAIDOO, 12 juin 1997 ; NAIDOO, 2 décembre 1997 ; NAIDOO, 8 octobre 1998 ; DoC, op.cit., 1996, p.S. 19Terme emprunté à P. Virilio, cf. VIRILIO, 2001.

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Il

sance Africaine; dans le même temps, elle comprend le développement dans une perspective européo- ou occidentalo-centrique. Le discours réfère invariablement au processus historique vécu par les seuls « pays industrialisés» et résume celui-ci au passage d'une société agricole à une société industrielle, puis post-industrielle (tertiaire), et enfin informationnelle2o. L'ethnocentrisme sud-africain est camouflé derrière l'argument révolutionnaire selon lequel le pays pourrait s'émanciper du schéma traditionnel de développement, en sautant les étapes du processus standard. Un tel argument reste prisonnier de la vision évolutionniste car il continue de reposer sur une séquence d'étapes prédéfinies et prétendument universelles. Cette vision évolutionniste développée par l'Afrique du Sud s'organise notamment autour de la notion de « retard» ; retard par rapport aux « pays industrialisés» qui représentent la destination finale obligatoire et dont la position détermine les critères de classement. Le développement est présenté sous la figure d'un « escalier» (Lévi-Strauss, 1952, p.23). Les marches successives de l'escalier seraient précisément définies: cette considération nie la nature historique du processus de développement et en donne une vision procédurale. La critique de la théorie évolutionniste l'a efficacement démontré: une vision linéaire et téléologique du « progrès» est inapte à décrire et expliquer la complexité de la dynamique historique sur longue période21. «L 'humanité ne se développe pas sous le régime d'une uniforme monotonie» (Lévi-Strauss, 1952, p.38). C. Lévi-Strauss compare très justement la dynamique du «progrès» au déroulement d'une partie d'échecs ou de dés, où la contingence a toute sa place. Le développement est soumis à un régime de probabilités, d'incertitude, de diversité. Diversité des séquences temporelles de développement. Diversité des trajectoires de développement. Cette pluralité des voies de développement est très rarement mentionnée dans le discours sud-africain. Nelson Mandela la mentionnait pourtant en 1995 : « a diversity of paths towards the achievement of national information societies should be respected» 22. Ethnocentrique, procédural, le discours sud-africain est aussi « dromologique », obsédé par la vitesse. Ainsi, « South Africa urgently has to do, in a short period of time, what other democracies have had years to perfect »23. Le pays s'engage dans une «société de course» et une
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M. Castells définit la « société informationnelle»

comme « une forme particulière

d'organisation sociale dans laquelle la création, le traitement et la transmission de l'information deviennent les sources premières de la productivité et du pouvoir, en raison des nouvelles conditions technologiques apparaissant dans cette période historique-ci» (CASTELLS, 2001a, p.44). 21 cf. PAULRE, 1997. 22 MANDELA, 3 octobre 1995. 23 Task Group on Government Communications, Final Report to Deputy President T. Mbeki Communications 2000 : a vision for government communications in South Africa, octobre 1996, p.39.

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