Les français envient notre bonheur

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Pendant plus de vingt ans, de 1826 jusqu’en 1848, ce jeune aristocrate hongrois, sujet autrichien, attaché d’ambassade à Paris, participe à la vie mondaine de la capitale tout en suivant avec attention l’évolution de la monarchie constitutionnelle. Il pense en homme politique et en diplomate attaché aux principes de l’Ancien Régime, perplexe à l’égard de la France et des princes qui la gouvernent. Rodolphe Apponyi est un héritier spirituel de Metternich, hostile à une France encore capable de fomenter des troubles dans toute l’Europe. Son écriture toujours brillante, alerte, souvent mordante, entraîne son lecteur dans la France romantique qui hésite entre la fidélité au passé et le saut dans la modernité.
Publié le : vendredi 12 septembre 2014
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EAN13 : 9791021002562
Nombre de pages : 698
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l a B i b l i o t hè q u e dL e v e r’ É v e ly n e
Rodolphe Apponyi
« Les Français envient notre bonheur » J o u r n a l 1826 -184 8
Journal du comte Rodolphe Apponyi
Rodolphe APPONYI
« Les Français envient notre bonheur »
JOURNAL
18261848 PRÉSENTÉ ET ANNOTÉ PAR NICOLAS MIETTON
La bibliothèque dÉvelyne Lever Tallandier
© Éditions Tallandier, 2008 pour la présente édition Éditions Tallandier, 2 rue Rotrou, 75006 Paris www.tallandier.com
INTRODUCTION
R odolphe Apponyi naquit le 5 juillet 1802, au manoir dAppo 1 nyi . Il était le fils dun magnat hongrois, le comte Joseph Apponyi 2 (17751853) et de la baronne Eléonore Jöchlinger. Sa mère étant morte en 1804, son père se remaria avec la comtesse Thérèse Serbelloni. Rodolphe devait toujours vouer une profonde affection à sa bellemère. Il entra dans la carrière diplomatique sous la protection de son cousin, le comte Antoine Apponyi, alors ambassadeur à Rome. Le jeune homme suivit son cousin à Paris, lorsque Metternich ly 3 nomma, en 1825 . Il devait rester en France jusquaprès la révolution de 1848. En frac, en habit ou en costume de hussard hongrois, avec dolman, kolbak et aigrette, gai, plein dentrain, Rodolphe « fut à Paris pour la bonne société le type même de lhomme du monde, parfaite 4 ment stylé, aimable et très bon danseur ». Il ne se maria pas, bien quil éprouvât une tendre inclination pour Alix de Montmorency. Celleci épousa en définitive le duc de Valençay. Rodolphe manquait sans doute de fortune. Ses amis lengagèrent à plusieurs reprises à se trou ver un riche parti, mais il resta le jeune homme de la maison. Pendant plus de vingt ans, cet élégant diplomate tint unJournalqui couvre la période de la Restauration et de la monarchie de Juillet, pour sache e ver à la veille de la fin de la II République. Cependant, peuton à proprement parler de « Journal » au sujet de ses papiers ? En fait, il sagit de lettres quil envoyait à sa bellemère, pour lui donner de ses nouvelles. Il serait donc plus juste de parler de correspondance. Dabord régulière, celleci sespaça au fil du temps. Rodolphe nécri vait pas lorsquil était en voyage (comme, par exemple, en Espagne, en 1833), ou en congé en Autriche et en Hongrie (ainsi, en 1837). Après 1839, son compterendu devint succinct. Il fallut attendre 1848 pour quil reprenne une narration continue. En dépit de ce rythme irrégulier, le témoignage de Rodolphe Apponyi sur la vie politique et
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sur la haute société sous la monarchie constitutionnelle demeure une source de tout premier ordre.
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Lorsque les Apponyi arrivèrent en France, la situation politique était instable. Lopinion publique avait cru que Charles X, monté sur le trône fin 1824, sétait rallié au système constitutionnel. Lillu sion sétait rapidement dissipée. Le couronnement à Reims parut un anachronisme. Cinquante ans sétaient écoulés depuis le sacre de Louis XVI. Cinquante ans ? Plus dun siècle, en fait, tant la France avait changé. On retrouva pour loccasion quelques gouttes de la sainte ampoule. Le roi respecta scrupuleusement les rites immémo riaux de la cérémonie. Nombre de contemporains ny virent que mômeries. Béranger railla le « sacre de Charles le Simple » : « Cha marré de vieux oripeaux, ce roi, grand avaleur dimpôts, marche entouré de ses fidèles qui tous en des temps moins heureux ont suivi les drapeaux rebelles.» Lorsque Gérard peignit le sacre de Charles X, il représenta linstant où le roi donna laccolade à son fils, le dauphin, devenu le premier de ses sujets. Le roi avait soixantesept ans et son fils, le duc dAngoulême, quaranteneuf ans. Le dauphin navait pas eu dhéritier de sa femme, MarieThérèse de France, fille de Louis XVI. Habituée par lexil à une vie simple, la famille royale tenait une morne cour, engoncée dans une étiquette versaillaise mal adaptée au cadre des Tuileries. Seule la duchesse de Berry, « moitié sorbet, moitié volcan », apportait une note de gaieté dans cette gri 5 saille. Passionnée de danse, la duchesse, « Madame » pour son entou rage, rencontrait souvent Rodolphe Apponyi dans le monde. Celui ci la trouvait sympathique, quoique un peu écervelée : « Mme la duchesse de Berry () est la nonchalance même ; elle dit, elle fait tout ce qui lui passe par la tête et son langage italien nest que du jargon napolitain. » Ses enfants, « Mademoiselle » et le duc de Bor deaux, le séduisirent par leur jeunesse et leur gentillesse.
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Lépoque était encore tout imprégnée des traditions de lAncien Régime. Lorsque le roi et la reine de Naples vinrent à Paris au printemps 1830, létiquette louisquatorzième simposa dans toute sa rigueur. Au dîner, debout derrière les majestés siciliennes, lambassa deurprince de CastelCicala et son épouse feignirent protocolaire
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ment de servir euxmêmes leurs maîtres. Le roi des DeuxSiciles les pria de sasseoir, mais, de temps à autre, lambassadeur et sa femme se levaient de table pour senquérir des souhaits du roi et de la reine. Quelques années plus tard, Rodolphe se foula la cheville en dansant le cotillon. Ses amis sempressèrent. Le lendemain, LouisPhilippe envoya ses équipages, avec domestiques en livrée, prendre des nou velles du « blessé ». Une telle faveur nétait normalement réservée quaux ambassadeurs et aux ducs. Par ce geste, LouisPhilippe montra en quelle estime il tenait la famille Apponyi. Le comte Antoine reçut lémissaire, le chargea de remercier les dOrléans et de leur porter des nouvelles rassurantes. Quant à Rodolphe, il était tranquillement parti se promener
Tout manquement aux strictes règles de la bienséance défrayait la chronique, mettant un peu de sel dans une existence parfois mono tone. Il faut se garder de juger les codes mondains régissant la haute société comme étant superficiels. Les choses pouvaient facilement senvenimer. Ainsi, à la fin de janvier 1827, le grand monde poussa les hauts cris à la suite dun faux pas du comte Apponyi. LAutriche ne reconnaissant pas les titres octroyés par Napoléon et portant le nom de territoires appartenant aux Habsbourg, le prédécesseur du comte Antoine, lambassadeur Vincent, conviaitverbalementses invités et ne les faisait pas annoncer. Le comte Apponyi neut pas cette prudence et déclencha un tollé. Rodolphe rapporta laffaire à sa bellemère, en la minimisant : « On ne parle, depuis une semaine, que de nous, et de la manière dont nous avons fait annoncer les maréchaux de France, qui portent des titres de ducs, etc., de notre empire. Lambassadeur a agi ainsi en vertu des ordres quil avait reçus, avec injonction de les exécuter, conformément au traité fait à ce sujet () Depuis quelques jours, une conspiration a éclaté contre notre réunion, et ni maré chaux, ni pairs ne veulent y venir ; mais notre bal nen sera pas moins brillant, nombreux et agréable. Les pairs ne sont pas de grands dan seurs. Les visites de tout ce quil y a ici de belle, bonne et brillante société, sans excepter ni maréchaux, ni pairs, se multiplient et cest à qui nous prouvera que ce nest pas à nous quon en veut () Le marquis de Sémonville () a déclaré à la Chambre même que tout pair serait déshonoré, qui mettrait le pied à notre bal ; en même temps, il a écrit à lambassadeur un billet bien grossier de refus à notre invitation et il a montré ce billet à tout le monde. Le ministre de la Guerre a défendu à tous ses officiers de venir chez nous» Mais, selon Rodolphe, la cabale échoua et le jeune diplomate de
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conclure : « Notre bal, contre lequel on a tant conspiré, a été le plus beau et le plus brillant quil y ait jamais eu. »
Il est intéressant de mettre en parallèle le témoignage de Rodolphe avec celui de la duchesse de Maillé qui relata également lesclandre : « On est très préoccupé en ce moment du refus qua fait le comte Apponyi () de donner à plusieurs de nos maréchaux les noms de ville ou de province qui appartiennent à lAutriche, comme par exemple Dalmatie, Reggio, Raguse () Lon a dit que les maréchaux lavaient appris en sentendant annoncer par le valet de chambre () Il fallut bien sexpliquer () Le comte Apponyi déclara donc quil avait lordre de sa Cour de ne pas donner ces noms à ces messieurs. Ceuxci déclarèrent quils niraient point chez lambassadeur. Lesprit de parti sempara de cet incident () Les journaux bavardèrent () Il semble que le comte Apponyi a eu tort de laisser ces messieurs apprendre par hasard cette prétention de sa Cour. Il eût été mieux de les instruire () Ce qui me paraît inconcevable cest quun grand pays comme lAutriche tienne à une pareille niaiserie. Je suis fâchée de tout ceci pour le comte Apponyi, surtout pour sa femme qui est gracieuse et obligeante. Ils ont tous les deux de grandes et nobles manières et font à merveille les honneurs chez eux () En arrivant ici le mari et la femme étaient un petit peu trop pénétrés de limportance de lambas sade dAutriche. Les Apponyi étaient étonnés de la quantité de poli tesse quil fallait faire dans ce paysci pour attirer du monde chez 6 soi ». Laffaire fut portée à la Chambre et remonta jusquau roi.
Observateur assidu, Rodolphe était conscient du caractère cocasse de certaines situations : la très digne dame dhonneur de Marie Amélie agitant à table un éventail tricolore incongru, la chute dun collier de perles pendant un bal provoquant la panique parmi les danseursCependant, loin de se cantonner aux salons, Rodolphe aimait à se promener dans Paris. Payant de sa personne, il nhésita pas, à de multiples reprises, à descendre dans la rue afin dobserver les tumultes populaires. Cela nous vaut des récits plein de verve. Si Rodolphe « manqua » les Trois Glorieuses, puisquétant aux bains de mer à Dieppe, il alla en revanche au palais du Luxembourg pendant le procès des ministres de Charles X. Début 1831, il fut également présent lors du sac de SaintGermainlAuxerrois et à larchevêché lorsque le palais de Mgr de Quélen fut pillé : « De grands désordres ont éclaté aujourdhui à loccasion de lanniversaire de la mort du duc de Berry () Vers trois heures un attroupement considérable se
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