Les freins invisibles à l'égalité des chances

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A diplômes et compétences strictement identiques, certains individus ne bénéficient pas des mêmes avantages que d'autres pour accéder à un emploi, à une progression normale dans leur travail ou à un poste de direction. Cet ouvrage dévoile les nombreux mécanismes perceptifs, cognitifs et socio-émotionnels, souvent inconscients et subliminaux, tant du côté de l'évaluateur que du côté de l'évalué, qui constituent des obstacles majeurs à l'égalité effective des chances.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296695153
Nombre de pages : 196
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Sommaire

Les freins invisibles à l’égalité des chances

INTRODUCTION.............................................................................................................9 PREMIÈRE PARTIE : LES NOUVEAUX FREINS À L’ÉGALITÉ DES CHANCES ....................................................................................................................21 CHAPITRE 1 : LES NOUVELLES FORMES DES INÉGALITÉS DES CHANCES ....................23 Diplômes et compétences identiques, mais destins différents.............................25 Des inégalités des chances masquées..................................................................26 La culpabilisation de l’échec...............................................................................29 Le poids du passé collectif ...................................................................................32 Les discriminations subliminales ........................................................................ 34 L’unanime constat d’échec et la fin d’un rêve ...................................................36 CHAPITRE 2 : SOMMES-NOUS TOUS COMPLICES DES INÉGALITÉS DES CHANCES ?......41 Les fardeaux de la naissance...............................................................................43 Les diplômés pauvres ...........................................................................................44 Menaces sur la matrice républicaine ..................................................................46 Les obstacles subjectifs invisibles........................................................................ 50 L’égalité des chances entre le discours et les faits..............................................51 Les autres inégalités de naissance.......................................................................54 Les freins invisibles : le social dans l’infiniment petit........................................56 DEUXIÈME PARTIE : LES FREINS DU CÔTÉ DE L’ÉVALUATEUR .............61 CHAPITRE 3 : LES BIAIS GÉNÉRÉS PAR LA CATÉGORISATION ......................................63 La catégorisation de l’environnement et des individus ......................................65 Besoin d’identité positive et discriminations.......................................................70 Le biais perceptif d’« assimilation – contraste ».................................................73 Stéréotypes inconscients ......................................................................................76 La corrélation illusoire ........................................................................................82 Stéréotypes inconscients et orientation scolaire .................................................86 Les facteurs qui diminuent le recours aux stéréotypes dans l’évaluation .........94 Les effets inconscients de l’apparence physique...............................................102 CHAPITRE 4 : LA PERCEPTION SOCIALE DES CAUSES DE L’ÉCHEC ET DE LA RÉUSSITE SCOLAIRE ET PROFESSIONNELLE ...............................................................................111 La perception des causes et des responsabilités des échecs..............................113 Le biais perceptif d’auto-complaisance.............................................................115 La mémoire émotionnelle, oubliée mais agissante ...........................................116

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Les inégalités générées par les pratiques éducatives ........................................119 La théorie du monde juste ou « chacun mérite son sort »................................124 La perception sociale des femmes qui réussissent ............................................ 125 L’orientation scolaire des filles et des garçons .................................................128 CHAPITRE 5 : L’EFFET PYGMALION ..........................................................................141 L’autoréalisation des prophéties sociales..........................................................143 Les préjugés se confirment ................................................................................144 La perception des causes en fonction des croyances ........................................146 La perception sélective de l’information...........................................................147 L’évalué tend à confirmer les préjugés .............................................................149 L'emprise des émotions sur le jugement ...........................................................151 TROISIÈME PARTIE : LES FREINS DU CÔTÉ DE L’ÉVALUÉ .....................155 CHAPITRE 6 : LE FARDEAU DOMESTIQUE .................................................................157 Le sacrifice des études .......................................................................................160 Le sacrifice de la vie collective ..........................................................................161 Le sacrifice de la vie professionnelle.................................................................163 Entre famille et consommation .........................................................................163 Pourquoi les femmes préfèrent-elles les métiers dits altruistes ? .....................165 Quels liens entre féminisation et dévalorisation d’un métier ?........................166 CHAPITRE 7 : L’INTÉRIORISATION DE « L’INFÉRIORITÉ » SOCIALE...........................169 La pression scolaire ...........................................................................................171 La souffrance de ceux qui décrochent ..............................................................172 L’adhésion de la victime aux stéréotypes ..........................................................174 La valorisation du groupe dominant.................................................................175 CHAPITRE 8 : EMOTIONS ET INÉGALITÉS DES CHANCES............................................177 L’obstacle des réactions émotionnelles .............................................................179 Une éducation émotionnelle différenciée..........................................................181 Contrôle émotionnel et catégories socioprofessionnelles .................................183 Les méfaits de la timidité ...................................................................................186 Les effets de la confiance et de l’estime de soi..................................................187 CONCLUSION ............................................................................................................189 RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES .............................................................................191

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Introduction
Fut une période, pas très lointaine, où les emplois les plus qualifiés, les fonctions les plus convoitées et les carrières les plus prestigieuses étaient très peu accessibles aux femmes, aux personnes issues des classes populaires et aux individus issus de l’immigration parce que ni les unes ni les autres ne détenaient les titres scolaires et les diplômes requis d’un enseignement qui leur était très largement fermé. Durant cette très longue époque, les débats passionnés concernant le problème politique de l’égalité des chances entre les citoyens se centraient essentiellement sur l’exigence d’une démocratisation de l’enseignement secondaire et supérieur par leur gratuité et leur implantation dans la totalité du territoire. L’exigence était donc l’ouverture de l’enseignement secondaire général à tous. De nos jours, même si elle est considérée comme relative selon des chercheurs en sciences sociales, la démocratisation de l’enseignement secondaire et dans une moindre mesure de l’enseignement supérieur est réelle et a profondément changé la donne. Les filles ont été les premières bénéficiaires de ce processus dès la période d’après guerre et, avec l’instauration du collège unique en 1975, les élèves issus des couches populaires ont à leur tour accédé massivement à l’enseignement secondaire. Les années quatre vingt ont connu ce qu’on a appelé une massification de l’enseignement supérieur dans les universités qui a bénéficié là encore aux filles en premier (elles représentent aujourd’hui 56 % des étudiants), aux élèves des milieux populaires et aux citoyens issus de l’immigration récente ensuite bien que de manière relative. Or, cette large ouverture de l’enseignement général secondaire et universitaire aux catégories de personnes naguère exclues, n’a pas permis pour autant un accès proportionnel aux emplois, aux fonctions et aux carrières correspondants. Lourdes déceptions et grandes désillusions ont mis un frein brutal aux espoirs des nouveaux élus de l’école républicaine et, au-delà, à une espérance politique nationale. En effet, depuis le milieu des années quatre vingt dix, on a progressivement commencé à constater ici ou là que des diplômés, notamment des femmes et des personnes issues de l’immigration récente (le sexe et l’ethnie étant davantage visibles que l’appartenance socio-économique) se heurtent, souvent sans s’y attendre, à de nombreux obstacles pour occuper les emplois promis ou pour progresser normalement dans leur travail. Si la non progression dans la carrière, le non accès aux postes de direction, le travail à mi-temps et des salaires inférieurs à ceux des hommes concernent notamment les femmes, pour les diplômés issus de l’immigration récente, c’est très tôt, au niveau même de la porte de l’entreprise, que se termine leur longue quête d’une promotion sociale 9

longtemps rêvée par toute une famille qui n’a pas ménagé sa peine pour la réussite scolaire. Aujourd’hui, la problématique de l’égalité des chances concerne toujours la réussite scolaire qui demeure sensible aux appartenances sociales mais elle s’est élargie, et c’est nouveau, à l’accès aux emplois, à l’égalité des salaires et à l’accès aux postes à responsabilité pour des diplômés nouveaux de par leurs appartenances de naissance. Cette nouvelle inégalité des chances concerne les filles au niveau de l’orientation (dès la quatrième année de collège) qui leur est très défavorable, et les jeunes femmes, qu’elles deviendront, au niveau de l’accès à des carrières normales et à des fonctions valorisées. La nouvelle inégalité des chances concerne aussi les individus issus des couches populaires et notamment ceux d’entre eux qui sont aussi issus de l’immigration récente, non européenne. La thèse qui est développée ici est qu’une partie non négligeable de ces inégalités des chances nouvelles est due non pas à des attitudes discriminatoires volontaires et délibérées qui hélas existent, mais aux processus mentaux inconscients liés aux croyances anciennes, aux jugements a priori et surtout aux rapports sociaux récents et anciens inscrits dans l’esprit des personnes, évaluateurs mais aussi évalués, sous forme de jugements hâtifs et d’affects négatifs spontanés difficilement contrôlables parce que difficilement accessibles à la claire conscience. L’objectif est de dévoiler ces mécanismes insidieux et subliminaux en s’appuyant sur les recherches les plus récentes notamment en psychologie sociale expérimentale. Ce serait une erreur de nier la réalité de la démocratisation de l’enseignement secondaire et dans une moindre mesure l’ouverture de l’enseignement supérieur universitaire à de larges catégories sociales. Toutefois, l’examen de la situation actuelle conduit à l’étonnant constat d’une répartition non homogène dans les différentes filières de l’enseignement secondaire et supérieur selon le sexe et les appartenances sociales et ethniques des élèves mais aussi d’une inégalité considérable devant l’accès aux emplois les plus qualifiés et face aux perspectives de carrière pour des candidats dotés des mêmes qualifications et diplômes mais différents de par les appartenances sexuelles, sociales et ethniques d’autre part. Cette démocratisation a ainsi produit de nombreuses situations où des individus dotés de diplômes scolaires de haut niveau et de compétences reconnues se trouvent dans des conditions professionnelles très en dessous de leurs qualifications ou sont purement et simplement écartés du marché de l’emploi. Cela frappe de manière générale de nombreux citoyens mais concerne de manière plus importante les femmes et les citoyens issus de milieux populaires et/ou de l’immigration, celles et ceux à qui un patrimoine culturel et économique fait défaut. A un destin figé à la naissance du fait de différentes appartenances sociales, s’est substitué un destin, presque toujours figé, mais longtemps après la naissance, à la suite de nombreux espoirs alimentés par de joyeuses réussites comme le Bac, la Licence et parfois le Master, suivis de douloureuses déceptions qui se succèdent dès le premier pas 10

hors du campus universitaire, devant les impitoyables règles explicites et surtout implicites de la vie sociale et économique, des règles devenus encore plus dramatiques en période de crise économique. Il est généralement admis que les inégalités d’arrivée qui sont généralement les moins contestées sont celles qui sont produites par l’école républicaine à travers les diplômes. Mais cela a été vrai tant que tout titre scolaire permettait à tous un égal accès aux places et aux fonctions correspondantes. Il en va tout autrement lorsque le même diplôme permet aux uns d’accéder à des ressources sociales (un emploi et tout ce que cet emploi permet d’acquérir comme ressources matérielles et symboliques) mais pas aux autres. Bien que les inégalités de jadis ne soient en rien comparables à celles que nous connaissons aujourd’hui, l’inégalité des chances entre les individus demeure une préoccupation des sociétés modernes. Les causes qui entravent la réalisation effective de cette égalité des chances entre tous les individus sont nombreuses, variées et souvent très complexes. Ces causes relèvent de différents niveaux d’analyse scientifique allant de l’histoire d’un pays à son organisation politique et juridique en passant par sa composition sociologique et ses conditions économiques. Si les contributions de la sociologie et des sciences politiques sont aujourd’hui nombreuses, les apports de la psychologie sont en revanche moins importants que ce que l’on pourrait attendre d’une discipline dynamique et en pleine expansion. La peur d’être soupçonné de vouloir transférer, sinon la totalité, du moins une partie de la responsabilité de l’inégalité des chances du politique vers les individus et d’apparaître comme opérant ainsi une psychologisation d’un problème entièrement politique est une des raisons probables de l’absence de la psychologie et notamment de la psychologie sociale du champ des études directes sur l’égalité des chances. Or, tout observateur attentif de la vie sociale, pour peu qu’il soit libéré des conceptions purement dogmatiques générant des réponses a priori, conviendrait assez facilement que l’égalité des chances ne relève pas de la seule responsabilité des dirigeants politiques, ni de la seule responsabilité du système économique, mais elle dépend aussi, et de manière non négligeable, de la responsabilité de chaque citoyen dans l’exercice de ses différents rôles dans la vie collective publique et même privée. L’égalité des chances n’est donc pas simplement un principe politique qui relève de la seule sphère des législations nationales et européennes, mais elle dépend aussi d’un ensemble de pratiques sociales quotidiennes effectuées par des acteurs sociaux dans différents espaces publics comme l’école, l’entreprise et l’administration mais aussi dans l’espace privé à travers la socialisation des enfants et la répartition du travail domestique entre les conjoints par exemple. Si une part des conduites individuelles qui entravent l’égalité des chances est volontaire et consciente, une autre part, très importante, relève de déterminismes sociocognitifs et socio-émotionnels non accessibles directement à la conscience, produits de l’histoire sociale et individuelle de chacun mais qui sont, pour peu que nous en ayons la totale et claire volonté, modifiables par un effort et une 11

vigilance permanents. Il s’agit de processus encore peu connus à ce jour, qu’il conviendrait de dévoiler et de décrire afin de permettre aux individus de conquérir un nouvel espace de liberté dans leurs actions individuelles et collectives. Un tel espace est à conquérir soit par un changement comportemental soit par la prévention des comportements potentiellement déterminés dans l’inconscient par des croyances intériorisées, devenues inaccessibles à la claire conscience, ainsi que des conditionnements socioémotionnels opérés durant la socialisation dans le cadre de la famille, de l’école ou au contact des nombreux medias omniprésents et dont la contribution indirecte voire directe à la socialisation des enfants est devenu de plus en plus importante eu égard au temps d’exposition qui ne cesse de croître. En effet, dans une société démocratique, l’égalité des chances s’exerce aussi à travers le pouvoir du crayon rouge du professeur qui a en charge la notation et l’évaluation des élèves de l’école primaire à l’université et qu’il peut pratiquer, ou non, de manière rigoureuse. Elle s’exerce dans la collégialité décisive des conseils de classe où chefs d’établissement, conseillers d’orientation et enseignants orientent les élèves dans différentes filières scolaires plus ou moins prestigieuses et hiérarchisées, à débouchés plus ou moins certains et valorisés et qu’ils peuvent effectuer, ou non, avec objectivité en tenant compte ou non des différentes appartenances de naissance de l’élève. L’égalité des chances s’exerce également dans le bureau du recruteur, en entreprise, dans un cabinet ou devant les membres d’une commission qui traitent les demandes et sélectionnent les candidats à un stage ou à un emploi et qui, là encore, peuvent le faire ou non en évitant le favoritisme et les discriminations sexuelle, sociologique ou ethnique. L’égalité des chances est aussi l’affaire des chefs de service et des supérieurs hiérarchiques d’une entreprise ou d’une administration qui ont le pouvoir direct ou indirect de promouvoir ou non des salariés et qui peuvent le faire ou ne pas le faire, avec sérieux en se donnant les moyens d’une évaluation la moins subjective possible, la plus formalisée et la plus rigoureuse possible qui, à défaut de permettre d’éviter les aspects subjectifs liés aux différentes affinités, donnerait la possibilité de les diminuer de manière significative. L’égalité est tout autant l’affaire de chacune et de chacun qui peut, par le partage léonin ou équitable du travail domestique, entraver ou non l’insertion ou l’évolution professionnelle du conjoint. C’est aussi l’affaire des parents qui peuvent avoir ou non des ambitions différentes pour leurs enfants selon les appartenances sexuelles de ces derniers, des ambitions qui peuvent se traduire par des conduites spécifiques d’incitations, d’encouragements et de sollicitations dont les conséquences ultérieures peuvent s’avérer déterminantes quant aux choix scolaires et professionnels ultérieurs. C’est enfin de la responsabilité involontaire des victimes elles-mêmes, bien que dans une moindre mesure, qui peuvent intérioriser ou non les stéréotypes à leur égard en fonction de leur sexe et de leur appartenance sociale ou ethnique et se complaire ou non dans un rôle de victime qui n’incite guère à l’action individuel et ne 12

favorise guère le changement social. Les attitudes face aux jugements et aux croyances des autres peuvent amener l’individu à se résigner ou au contraire à refuser de rester enfermé dans des rôles délimités par des préjugés et des a priori. Ce n’est en somme que par la conjugaison des lois proposées par le législateur et donc les responsables politiques et des changements au niveau des comportements individuels quotidiens des nombreux citoyens concernés par les nombreuses évaluations qui jalonnent la vie sociale de chacun que l’on peut espérer combattre efficacement une partie des inégalités des chances qui semblent totalement anachroniques dans des sociétés par ailleurs très évoluées dans d’autres domaines. Toutefois, la difficulté majeure qui persiste et fait obstacle à une avancée significative dans ce domaine tient au fait que de nombreux comportements et attitudes de discrimination sont effectués de manière involontaire du fait de la complexité du fonctionnement de notre cerveau et consécutivement des processus mentaux impliqués dans la perception sociale et ses conséquences sur le jugement et l’évaluation des autres. En effet, nombreux sont les acteurs qui génèrent, dans le cadre de leur activité d’évaluation, des inégalités des chances sans en avoir ni l’intention ni la conscience. Il n’est pas certain que les méfaits des discriminations involontaires soient moins néfastes que ceux des discriminations intentionnelles. C’est pourquoi une analyse microsociologique et donc plus psychosociale est nécessaire pour comprendre les obstacles invisibles de plus en plus douloureusement ressentis par des individus. Il s’agit pour l’essentiel de discriminations subliminales qui ne sont pas toujours le produit d’intentions malveillantes. Seule une connaissance et donc une prise de conscience éventuelle de ses propres processus inconscients en œuvre dans toute évaluation scolaire, professionnelle ou sociale peut permettre à tout acteur de contribuer à hisser les comportements individuels au niveau élevé, actuellement atteint, par les nombreuses législations nationales et européennes, qui comptent parmi les plus avancées au monde, en matière d’égalité des chances entre tous les citoyens. Les nombreux travaux que nous avons effectués ces dernières années à l’université d’Aix-Marseille, au niveau du recrutement comme au niveau de l’orientation scolaire mais surtout les recherches nationales et internationales les plus récentes sur les processus automatiques et la perception subliminale impliqués dans l’évaluation et le recrutement devraient permettre de contribuer à cette prise de conscience collective. Et quelle que soit la part, large ou restreinte, de ces facteurs psychosociaux dans l’entrave à l’égalité des chances parmi les nombreux facteurs plus macro-sociaux, il est nécessaire que chacune et chacun en tienne compte si l’on veut réduire leur impact dans la mesure où il est presque impossible au politique de tout régler sauf à légiférer et donc à surveiller tous les comportements individuels. Une analyse psychosociale est donc plus que jamais nécessaire dans la mesure où la situation est aujourd’hui critique pour de nombreux citoyens notamment face à l’accès au travail et à de nombreuses autres ressources socio-économiques. 13

En ce début du vingt-et-unième siècle, en France, comme dans d’autres pays européens, nombreux sont en effet les personnes qui constatent que malgré les qualifications et les diplômes qu’ils ont obtenus après de considérables efforts, ils n’ont pas pour autant les mêmes chances que d’autres d’accéder aux ressources sociales. Cela est vrai pour l’obtention d’un stage ou d’un emploi, comme pour l’accès à une fonction de responsabilité dans une entreprise ou dans un établissement public. Nombreux sont également ceux qui constatent que pour le même travail fourni dans un même poste, ils n’ont ni les mêmes salaires, ni les mêmes perspectives de carrière que d’autres et savent très bien que les places de direction leur sont très difficilement accessibles quels que soient leurs investissements et leurs compétences. Ils ont la douloureuse lucidité que les discriminations dont ils sont l’objet sont liées à une ou plusieurs de leurs caractéristiques de naissance comme le sexe, l’origine sociale, l’appartenance ethnique ou la combinaison de deux ou des trois appartenances. Des discriminations qu’ils n’osent pas toujours dénoncer notamment du fait de l’impossibilité d’avancer une preuve irréfutable. Nombreuses sont ainsi les femmes qui sont persuadées qu’elles sont victimes de la discrimination sexuelle au travail tout en éprouvant le sentiment d’impuissance pour agir. Nombreux sont aussi les Français de parents immigrés non européens qui ont fait de longues études et qui se trouvent à trente ou à quarante ans sans emploi dans le même quartier de relégation de leur enfance et qui se murent dans le silence et le repli individuel et parfois collectif. Nombreux sont également les citoyens, très souvent des femmes et des personnes issues de l’immigration, qui peinent en silence devant l’invisible plafond de verre qui s’interpose entre eux et les objectifs ou ambitions qu’ils ont caressés pendant de nombreuses années. Si ces inégalités de traitement et donc de chance existent, c’est d’une part parce qu’il est des personnes qui n’ont pas de remords à se livrer à diverses formes de discrimination négatives selon des appartenances de naissances et qu’ils sont en mesure de justifier par des argumentations idéologiques, mais surtout, et c’est ce qui sera exposé, parce que des processus mentaux inconscients conduisent de nombreux individus à pratiquer, parfois avec les meilleures intentions possibles, les mêmes comportements de discrimination négative que ceux qui le font sciemment. En effet, des processus perceptifs, cognitifs et émotionnels subliminaux, qui sont de véritables reflets des rapports sociaux et des mémoires collectives héritées d’un passé proche ou lointain, interviennent de manière automatique pour les conduire, parfois contrairement à leurs idées conscientes, à reproduire ces rapports à l’insu de leur volonté. Tant que les différentes étapes de l’évaluation, de l’école à l’entreprise, seront laissées à la discrétion d’individus exerçant leur activité d’évaluation de manière intuitive et tant que les citoyens évalués ne bénéficieront pas d’un système d’évaluation plus formel et plus scientifique intégrant dans certains cas un relatif anonymat de leur candidature, les biais inconscients et les injustices de traitement demeureront inévitables. Les discriminations, et par conséquent, les inégalités des chances 14

perdureront malgré les nombreuses lois existantes dans la mesure où ces conduites discriminatoires ne sont pas toutes commises de manière délibérée. L’objectif est ici de dévoiler ces mécanismes perceptifs et émotionnels, non accessibles à la conscience, à l’aide de théories et de recherches empiriques réalisées dans le cadre de la psychologie sociale et de la psychologie cognitive. Il s’agit d’apporter un éclairage nouveau, complémentaire aux nombreux et riches travaux réalisés en sciences humaines et sociales sur ce principe fondateur des démocraties modernes qu’est l’égalité des chances entre les citoyens, qui pourrait être menacé dans une période de rareté des ressources socio-économiques et sociales et de compétition généralisée. Depuis quelques années, on assiste, en France comme dans d’autres pays européens, à l’émergence de nouvelles inégalités des chances qui viennent hélas, non pas remplacer, mais se rajouter aux formes plus anciennes scientifiquement observées depuis la seconde moitié du vingtième siècle. Les nouvelles formes se traduisent par de nombreux phénomènes sociaux qui ont tendance à s’accentuer avec les difficultés sociales et économiques. On observe ainsi que de nombreux titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur et de hautes compétences techniques et professionnelles sont exclus des emplois et des postes correspondant à leurs qualifications du simple fait de leurs appartenances sexuelles et sociales. Le lien entre les appartenances sociales et l’accès aux emplois correspondant aux qualifications scolaires est statistiquement significative. Ce lien statistique et donc non systématique signifie qu’il existe heureusement des exceptions à cette règle. Ces tristes nouveautés se sont produites de manière concomitante avec la démocratisation de l’enseignement secondaire et supérieur qui a généré un déséquilibre entre la demande croissante des jeunes diplômés et l’offre d’emplois dans les secteurs correspondants qu’ils soient publics ou privés. La démocratisation a conduit de nombreux individus, jadis exclus de l’enseignement long, à se présenter sur le marché des emplois de haute qualification qui sont arrivés, fièrement munis de leurs diplômes, au moment même où on a vu décroître considérablement, dans le secteur public comme dans le secteur privé, l’offre globale d’emplois qualifiés et notamment les emplois de cadres moyens et de cadres supérieurs. Les mêmes diplômes qui permettaient jadis d’accéder directement et facilement à une fonction de cadre supérieur ou de cadre moyens n’autorisent aujourd’hui difficilement qu’une fonction d’employé. Certains de celles et ceux qui accèdent aux fonctions de cadres, les occupent aujourd’hui au moment où elles commencent à connaître un déclin structurel en termes de reconnaissance sociale, de salaires et de conditions d’exercice, tel est le cas de la fonction d’enseignant massivement investie aujourd’hui par les femmes (on compte dans les dernières statistiques disponibles plus de 67 % de femmes parmi les professeurs des écoles et 58 % parmi les professeurs de collège). Ces pourcentages seraient encore plus élevés si on comptabilisait uniquement les nouvelles générations. Pour celles et ceux qui sont issus des couches les plus 15

défavorisées, à la faible probabilité de réussir à l’école qui les caractérise sociologiquement, s’est ajoutée la faible probabilité d’obtenir un emploi en fonction de leurs qualifications et d’évoluer normalement au sein de l’entreprise ou de l’institution publique malgré les qualifications chèrement acquises. Les freins invisibles à l’égalité des chances s’infiltrent dans les interstices des différentes étapes allant de l’orientation lors de la quatrième année du collège aux promotions professionnelles conduisant à des postes de direction ou à des blocages de carrière en passant par les périodes critiques de recherche de stage, d’entretiens d’embauche et donc d’emplois. Ces nouvelles discriminations, favorisées par la rareté de l’emploi et des ressources économiques en général, n’ont pas supprimé les anciennes, mais elles s’y sont rajoutées, produisant ainsi des discriminations nouvelles. Toutefois, les phénomènes classiques n’ont pas disparu pour autant. Les niveaux socioculturels et socio-économiques des parents continuent de déterminer très fortement la réussite à l’école et l’obtention des meilleurs diplômes. Et l’accès à l’université de nombreux bacheliers de milieux défavorisés a généré de nombreuses déceptions. La multiplication des baccalauréats professionnels et techniques et le volontarisme politique de faire accéder un plus grand pourcentage d’une classe d’âge au Bac est un faux critère de démocratisation dans la mesure où les détenteurs de nouveaux Bacs échouent de manière plus importantes que les autres bacheliers dans un enseignement supérieur peu adapté à eux et exigeant un niveau scolaire et parfois de connaissances ou de culture générale plus solide dont de nombreux élèves sont dépourvus à l’entrée à l’université. Les plus vertueux décrochent des diplômes dans des disciplines à effectifs pléthoriques qui ont une très faible valeur sur le marché de l’emploi, ce qui les conduit inévitablement à la douloureuse déception après une radieuse illusion. En effet, les phénomènes classiques en matière d’inégalité des chances sont connus depuis plusieurs décennies grâce à de nombreuses recherches réalisées au sein des sciences sociales et notamment en sociologie. Nous savons ainsi que la réussite scolaire et par conséquent l’insertion sociale et professionnelle sont très fortement déterminées par diverses caractéristiques sociodémographiques comme le sexe, l’origine sociale et l’origine ethnique. Or, le rôle de l’école publique, gratuite et ouverte à tous, est de réduire ces inégalités de naissance illégitimes, à défaut de les supprimer entièrement, et de favoriser les inégalités individuelles générées par le mérite qui sont les seules inégalités presque unanimement considérées comme justes dans une société moderne et démocratique. Alors qu’on devrait s’attendre à ce que les inégalités des chances diminuent dans une société qui se modernise, on constate aujourd’hui, et c’est ce qui est entièrement nouveau, qu’à réussite scolaire égale les chances de réussite sociale des individus ne sont pas les mêmes selon certaines caractéristiques sociales sans aucun rapport avec les compétences. Cela s’observe dans de nombreuses étapes de la vie scolaire et de la vie dite active (ou inactive) d’un individu. Ainsi, comme nous le verrons plus loin, à 16

l’adolescence, les mêmes notes dans les mêmes matières ne donnent pas lieu à l’accès aux mêmes filières d’enseignement secondaire et supérieur très fortement hiérarchisées du fait des débouchés qu’elles permettent ou ne permettent pas. À l’âge adulte, les mêmes diplômes et les mêmes qualifications ne donnent pas lieu aux mêmes emplois et fonctions. Par la suite, les mêmes emplois et fonctions ne permettent d’accéder ni aux mêmes salaires, ni à la même évolution de carrière. L’école, qui était supposée constituer un moyen démocratique pour réduire les inégalités de naissance, ne tient manifestement plus sa promesse et le monde du travail qui était censé reconnaître et récompenser les seules compétences, semble avoir changé de critères et « savoir manager » ou « avoir des qualités humaines » prime sur les compétences professionnelles classiques qu’elles soient techniques, organisationnelles ou scientifiques. L’ascenseur social pour les enfants porteurs de « handicaps sociaux » ne semble plus jouer son rôle dans la mobilité sociale ascendante. Les travaux et recherches classiques sur les inégalités des chances en matière de réussite scolaire ont amené les chercheurs à orienter la réflexion politique presque exclusivement vers les possibilités d’aider les élèves porteurs de ces « handicaps sociaux » afin qu’ils réussissent à l’école primaire, qu’ils poursuivent leur scolarité au collège et au lycée et même à l’université. En effet, jadis, ces catégories de citoyens n’occupaient pas les emplois à haute ou très haute qualification parce qu’ils n’avaient accès ni à l’enseignement secondaire général ni à l’enseignement supérieur. Les lycées comme les universités étaient, en France du moins, jusqu’aux années soixante, presque entièrement réservés aux seuls garçons et étaient, jusqu’aux années soixante-dix, presque exclusivement peuplés d’élèves et d’étudiants issus des classes sociales et des catégories socioprofessionnelles les plus élevées. Les efforts de l’Etat pour aider les plus défavorisés ont été substantiels et l’on peut considérer qu’il existe une démocratisation de l’enseignement secondaire et une démocratisation, bien que relative, de l’enseignement supérieur, du moins à l’université. Les Grandes Ecoles sont restées particulièrement sélectives abritant les élèves issus des couches sociales les plus élevées et la faible proportion des élèves de milieux populaires tend à diminuer aujourd’hui selon de nombreuses statistiques, passant de 5 à moins de 2 % d’enfants d’ouvriers en l’espace de vingt ans. Cette baisse est significative dans la mesure où elle est proportionnellement plus importante que la baisse du pourcentage des ouvriers dans la population générale. Or, si ces efforts ont conduit des populations, autrefois exclues de l’enseignement long, vers des diplômes et des qualifications supérieures, ces derniers n’ont pas pour autant les mêmes chances que les autres d’occuper les places promises par ces diplômes. C’est cette nouvelle forme d’accentuation des inégalités des chances qui crée un sentiment d’injustice encore plus vif tant il est lié à la perception d’une duperie par tous ceux qui ont fourni tous les efforts nécessaires parce qu’ils ont cru aux grands principes d’une République juste, qui récompense le mérite individuel, dotée d’une école dont l’un des objectifs 17

est de diminuer les inégalités de naissance. Certains citoyens se trouvent ainsi frappés par une sorte de double peine. Initialement, ils ont moins de chances de réussir à l’école que les autres du fait des conditions sociales et économiques plus difficiles, ensuite, lorsqu’ils réussissent, ils ont moins de chances de bénéficier, comme les autres, des emplois et fonctions que ces diplômes et ces qualifications devaient permettre. Nombreux sont ceux, parents comme élèves de milieux modestes, qui commencent à se poser la question de l’utilité des études supérieures lorsque celles-ci aboutissent au chômage ou, dans de nombreux cas, à un emploi sous-qualifié par rapport aux diplômes obtenus après de nombreux sacrifices. La psychologie sociale expérimentale peut donc apporter un éclairage nouveau sur les mécanismes les plus subtils qui menacent ce principe fondateur des sociétés modernes. Il ne s’agit pas ici d’écrire un livre de plus sur les inégalités des chances pour montrer qu’elles existent et qu’elles perdurent. Sont en effet aujourd’hui publiés suffisamment de recherches, de travaux et de statistiques publiques qui permettent un triste constat unanime que scientifiques, responsables politiques et médias partagent très largement bien qu’ils diffèrent peu ou prou sur l’analyse des causes et notamment sur les solutions à apporter au problème. Il s’agit plutôt de montrer et d’analyser les formes invisibles et insidieuses que prennent les inégalités des chances à l’époque actuelle malgré des lois de plus en plus nombreuses et dissuasives qui sanctionnent, parfois sévèrement, toute forme de discrimination négative. L’objectif est de proposer un niveau d’analyse qui se situe au niveau souvent invisible de la perception, du raisonnement et des émotions, en œuvre dans une situation sociale qui produit et reproduit l’inégalité des chances entre des citoyens qui ont les mêmes compétences et les mêmes qualifications mais qui diffèrent par des caractéristiques de naissance, a priori non pertinentes pour l’évaluation. Ces caractéristiques concernent des catégories sociales comme l’appartenance sexuelle, l’appartenance sociale ou encore l’appartenance ethnique si l’on se limite aux critères les plus étudiés, mais il en existe bien d’autres qui sont plus individuels comme les caractéristiques physiques en termes de beauté, de corpulence ou de handicap physique qui agissent comme des lettres de recommandation ou de non recommandation et génèrent, de manière subliminale ou consciente, des inégalités des chances à différentes étapes de la vie et qui sont tout aussi condamnables et condamnées. L’objectif est d’analyser les freins psychologiques qui comportent des biais, des erreurs et des distorsions au niveau du jugement des compétences, des productions et des qualités des individus du fait des stéréotypes sociaux, des préjugés individuels et du contexte social et économique. L’objectif est également de montrer comment le contexte actuel de mondialisation de l’économie, de compétition renforcée et de rareté des ressources économiques et notamment des emplois, génère une accentuation de ces mécanismes psychologiques, souvent involontaires et inconscients, qui empêchent la réalisation du principe fondateur des 18

démocraties modernes qu’est l’égalité des chances entre tous les membres de la société et la récompense du seul mérite individuel. C’est en s’appuyant sur les acquis scientifiques de la psychologie moderne et sur ses prodigieuses découvertes communes avec les neurosciences que nous allons tenter de dévoiler les freins invisibles à l’égalité des chances. Des freins qui se cachent en deçà de la conscience de chacune et de chacun dans un inconscient individuel et collectif, véritable reflet des rapports sociaux complexes et formidable témoin de l’histoire et donc de la mémoire oubliée mais non effacée de ces rapports inscrits en mémoire de manière indélébile et qui peuvent se manifester sous forme de réactions émotionnelles, d’attitudes automatiques spontanées ou de réflexes, saisissant le moindre prétexte contextuel pour resurgir d’un passé récent ou lointain. C’est donc à travers l’ensemble des dispositifs d’évaluation, depuis l’école primaire jusqu’aux situations de recrutement et d’évaluations professionnelles que peuvent se glisser les erreurs de jugements qui freinent l’égalité des chances entre les citoyens. Hormis les concours entièrement anonymes, et ils sont rares, l’ensemble des dispositifs d’évaluation est laissé à la discrétion de nombreux agents, qui, tout en étant persuadés de faire le plus honnêtement possible leur travail, sont néanmoins sujets à des mécanismes perceptifs, cognitifs et émotionnels complexes qui les conduisent, à leur insu, à entraver la réalisation de l’égalité des chances. Additionnées les unes aux autres, les nombreuses petites erreurs conduisent au constat général que l’égalité des chances demeure un objectif encore loin de notre portée aujourd’hui.

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