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Les genres journalistiques

De
274 pages
Les genres journalistiques de la presse écrite se réfèrent à des savoir-faire sur lesquels le journalisme professionnel s'est construit. Les genres rédactionnels sont questionnés en tant qu'indices des évolutions de la production journalistique, et ceci à partir de trois pistes de réflexions : celle des règles discursives et de leur transgression, celle du rapport entre genres et lignes éditoriales et celle des conditions de production.
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Roselyne RINGOOT et Jean-Michel UTARD Cet ouvrage interroge le journalisme et ses transformations à partir des genres journalistiques pris à la fois comme savoir-faire et comme objets de savoir. Revendiqués comme savoir-faire propres sur lesquels le journalisme professionnel s’est construit, les genres journalistiques ont donné lieu à de nombreuses publications de « guides » et de manuels. Fondamentaux dans la formation des journalistes, les genres journalistiques sont le domaine réservé des « professionnels », enseignant dans les cursus spécialisés et/ou publiant des ouvrages didactiques. Nous voulons ici apporter un éclairage différent et complémentaire, fondé sur des approches scientifiques plurielles qui sont ancrées dans les sciences de l’information et de la communication, la science politique, la sociologie, les sciences du langage et l’analyse du discours. Et si les genres sont compris comme les indices des évolutions de la production journalistique, l’entrée par les genres de la presse écrite renseigne aussi sur les influences qu’elle subit ou qu’elle développe auprès des autres médias, notamment dans un contexte de prolifération des écrits journalistiques - professionnels et amateurs – provoquée par la banalisation des usages de l’Internet. Les contributions présentées se greffent sur le colloque « Genres journalistiques : savoirs et savoir-faire » qui s’est tenu à Lannion en septembre 2004, sous l’égide du Département Information Communication de l’IUT de Lannion et du Centre de recherches sur l’action politique en Europe (CRAPE, UMR 6051, CNRS-IEP de Rennes – Université de Rennes 1). On ne retrouvera pas la restitution des débats organisés sous forme de table ronde 1 entre enseignants, chercheurs et journalistes, mais les contributions retenues s’inspirent en partie des échanges qui ont été menés. La question des genres journalistiques, telle qu’elle fut posée lors du colloque et telle qu’elle est posée ici, s’inscrit dans la continuité d’autres recherches, notamment celles du Réseau d’étude sur le journalisme 2 dans le cadre du programme « Hybridation et création des genres médiatiques : réalités, représentations et usages des transformations de l’information », qui a donné lieu à des publications fin 2005 3 et au printemps 2008 4. Cela dit, le présent ouvrage relève d’une démarche distincte.
(1) Bernard Boudic, attaché à la rédaction en chef d’Ouest-France, Olivier Clech, rédacteur en chef au Télégramme, et Philippe Brochen, secrétaire d’édition à Libération ont notamment contribué aux débats. (2) Réseau international de chercheurs brésiliens, québécois, mexicains, français (dont réunionnais). Voir www.surlejournalisme.com (3) Voir R. Ringoot, J.-M. Utard, dir., Le journalisme en invention, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005. (4) Voir D. Augey, F. Demers, J.-F. Tétu, dir., Figures du journalisme. Brésil, Bretagne, France, La Réunion, Mexique, Québec, Presses de l’université de Laval, 2008.

Introduction générale

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Introduction générale

La première partie du livre est consacrée à deux textes introductifs alors que les autres travaux sont principalement des études empiriques qui questionnent les modalités d’écriture des genres et les logiques d’acteurs et d’organisations. Corrélées à des cadres théoriques différents, ces approches sont néanmoins redevables d’un socle commun qui pose les genres journalistiques comme constitutifs de la diversité de l’offre informationnelle, du rapport aux sources et aux lecteurs. Reportage ou interview, billet ou éditorial, mouture ou brève, les genres conditionnent le recueil d’information, l’écriture, la valorisation visuelle, les horizons d’attente du lecteur. Partant de là, trois pistes de réflexion complémentaires s’articulent : • celle de la catégorisation des genres : le genre présuppose à la fois des règles discursives et leur transgression. Cette contradiction inhérente peut expliquer la difficulté à définir et à catégoriser les genres, mais il faut reconnaître aussi un manque de réflexion en la matière, alors que produire les genres, les penser, les transmettre, les apprendre, nécessite le recours à des classifications, des prescriptions, des schèmes. Le problème de l’identification et des impératifs des genres est donc un fil directeur dans l’ensemble des contributions. • celle du rapport entre genres et ligne éditoriale : il s’agit de comprendre comment les genres structurent la relation aux lecteurs et aux sources et comment les genres travaillent les identités éditoriales. Les variations génériques sont à la fois les marqueurs des transformations du journalisme et les marqueurs des évolutions au sein d’un titre : genres spécifiques, genres exclus, genres importés, genres surexploités, genres en voie de disparition, genres nouveaux, genres hybrides. • celles des conditions de production : les genres sont un des facteurs de production et d’organisation du travail, constitutifs des logiques de spécialisation (agencier, reporter…), associés aux parcours professionnels et à l’évolution de carrière (de la brève confiée au stagiaire, à l’éditorial réservé au rédacteur en chef), liés à l’organisation temporelle et aux supports techniques. Comment le facteur déontologique influence les genres, comment le facteur économique pèse sur les genres, comment le facteur compétitif joue sur les genres, comment le facteur hiérarchique et décisionnel agit sur les genres, sont autant de questions transversales. Nous proposons en préalable deux contributions à visée introductive dans la mesure où l’une est consacrée à la notion même de genre, et que l’autre porte sur la pédagogie des genres en centre de formation. Les études empiriques qui suivent sont thématisées selon cinq volets. Les genres dans le cadre de presse quotidienne régionale (PQR) font l’objet du premier volet qui traite plus particulièrement la question de la proximité et de ses inférences dans les prescriptions et les pratiques
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liées aux genres. Un autre volet concerne la carrière contradictoire des genres en presse nationale, à savoir ici le déclin du compte rendu parlementaire et l’ascension du courrier des lecteurs. Il est suivi par un volet consacré à l’évolution de genres ancrés dans l’histoire du journalisme, l’éditorial n’étant plus forcément soumis à la « plume », ni la dépêche d’agence au « carcan ». Le volet qui traite les logiques commerciales dont les genres peuvent être l’enjeu porte sur le marketing éditorial à l’œuvre dans la création d’un supplément de quotidien, et sur le statut de la critique spécialisée sur de nouveaux produits culturels. Le dernier volet a la particularité de questionner les genres journalistiques par rapport à leur ancrage linguistique et culturel et de pointer les interactions entre les déterminismes professionnels et les contextes culturels.

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– PREMIÈRE PARTIE –

GENRES JOURNALISTIQUES, OBJETS DE SAVOIRS ET DE SAVOIR-FAIRE

CHAPITRE I

Le genre : une catégorisation peu catégorique
Roselyne RINGOOT et Jean-Michel UTARD

Le genre : une catégorisation peu catégorique

Quel peut être l’intérêt de recourir à la notion de genre dans l’étude des productions culturelles et médiatiques en général, et journalistiques en particulier ? La notion est doublement piégée. D’une part, son usage commun en fait un équivalent de « classe » ou de « catégorie » qui pourrait s’appliquer à toute sorte d’objet (genre d’individu ou genre de texte). Tout à tour mauvais genre, drôle de genre, mais côtoyant aussi le bon chic ou la distinction, le genre se définit plus par le prédicat qui le caractérise que par sa précision conceptuelle. C’est une notion un peu molle, une catégorisation peu catégorique. D’autre part, la forte évidence de l’existence de genres se heurte à l’impossibilité où se trouvent ceux qui essaient d’y mettre un peu de logique à construire un système convaincant, en particulier dans l’étude des productions symboliques, et spécifiquement langagières. Qu’on essaie simplement d’expliquer en quoi tel objet textuel singulier peut être classé dans tel ou tel genre ! Mais l’affirmation que deux objets appartiennent au même genre en vertu d’un « air de famille » n’échappe à la banalité ou au renoncement scientifique que grâce à l’autorité de Wittgenstein. La question est en plus lestée d’une lourde tradition littéraire, rhétorique, voire philosophique où les positions sont tranchées : entre ceux qui voient dans les genres des invariants du langage, des universaux de la pensée, et ceux qui les considèrent comme des constructions historiques, donc culturellement relatives ; entre ceux qui n’y voient que des catégories descriptives et ceux qui les considèrent comme des normes prescriptives ; entre ceux qui opposent l’œuvre au genre, l’auteur au producteur de discours, l’invention à la répétition, et ceux qui ne voient dans les genres que des conventions utiles pour réguler les échanges. Sans faire l’inventaire des théories, ni chercher à résoudre les questions séculaires, on peut cependant considérer que le genre est encore une notion pertinente. Elle retrouve même un regain d’actualité eu égard à la prolifération des contenus et des supports médiatiques, et aux nouveaux acteurs qui y contribuent. La multidimensionnalité des genres médiatiques La question des genres hante les études sur le discours des médias. Loin d’être une question purement spéculative, la catégorisation des discours recoupe les enjeux sociaux, politiques, culturels des médias dans l’espace public. Pour preuve, le recours à la classification des produits médiatiques en genres n’est pas le seul fait des chercheurs académiques. Les programmateurs de télévision y recourent dans la construction de leurs grilles de programme pour ouvrir un horizon d’attente chez les téléspectateurs. Le législateur s’en sert pour définir les obligations des chaînes en matières de missions de service public ou pour définir les droits afférents à la propriété intellectuelle.
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On voit bien alors que le classement des produits médiatiques n’est pas une simple opération documentaire. Son usage recouvre plusieurs dimensions, à la fois pratique, juridique, éthique avec des incidences économiques et culturelles évidentes. La série qui reproduit le modèle d’un genre a un coût de production inférieur au film d’auteur qui prétend transgresser ce même modèle. Et l’appréciation portée sur tel ou tel genre valorise plus ou moins explicitement l’invention contre la répétition, selon une hiérarchie culturelle historiquement construite. L’approche du genre par les seules dimensions textuelles ou sémiotiques rencontre alors rapidement ses limites. Dans le domaine de la théorie littéraire qui a contribué à fixer la notion de genre, la problématique de l’intertextualité est centrale. Les œuvres littéraires se déploient dans un espace clos où les textes se répondent en écho par citation, allusion ou transformations hypertextuelles pour reprendre la terminologie de Gérard Genette. Les genres y sont alors définis soit comme la manifestation d’universaux de la pensée humaine dans sa capacité à raconter ou représenter le monde, soit comme des conventions historiquement construites reflétant la façon dont une époque parle d’elle-même. Le jeu de la littérature est tout entier dans les lois du genre, soit pour les respecter, soit pour les transgresser. Bien entendu, les exigences de l’édition et de la diffusion du livre contribuent à fixer les règles du genre, mais la figure de l’auteur reste au centre des catégorisations génériques. Dans le domaine des médias, les genres sont la manifestation d’une transaction entre une multiplicité d’acteurs. Ce fait est masqué par les dispositifs de diffusion des produits médiatiques. À la télévision, le journal apparaît comme celui du présentateur qui me regarde « les yeux dans les yeux » ; l’émission de plateau est celle de l’animateur qui court entre ses invités et le téléspectateur ; le feuilleton et la série sont l’œuvre d’un réalisateur. Cette incarnation dans des figures identifiables contribue à distribuer les émissions en grands ensembles répondant à des fonctions stabilisées : informer, cultiver, distraire et, dans nos modernes médias, persuader. Ce constat est le même pour la presse et la radio. Les genres y seraient des formes discursives propres à chacune de ces grandes fonctions. La diversité des genres serait le reflet d’une combinaison variable des ressources linguistiques, sémiotiques, textuelles et énonciatives dans l’intention, pour les producteurs, de rendre la production de leurs discours conforme à leur fonction : par exemple, la publicité, le journal radio-télévisé, le jeu radiophonique, le débat, etc. seraient autant de genres médiatiques visant à promouvoir, informer, divertir, cultiver. Il est indéniable que ce modèle explicatif permet de rendre compte d’une différence fondamentale entre le discours médiatique et la littérature. Si celleci trouve les lois de ses genres dans les jeux de l’auteur avec les figures du narrateur, les discours des médias sont eux la manifestation d’interactions entre des contraintes différentes, voire contradictoires : celles des conditions de
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production (les entreprises médiatiques, les acteurs, les technologies), celles de la situation de communication (les objectifs, les attentes, les conventions) et celles de la langue, et plus largement des systèmes sémiotiques. Dans ce sens, le modèle du « contrat » représente une conceptualisation possible de la stabilisation à un moment donné de ces interactions. Les genres, comme constructions historiques, sont le résultat de conventions implicites qui rendent possible la communication dans une sphère culturelle donnée. On se met d’accord sur qui parle, à qui, pour quoi faire. Le modèle conventionnel cependant trouve ses limites dans la difficulté à rendre compte des transformations qui travaillent la production des discours sociaux, et en particulier médiatiques. Si le contrat n’a pas de début identifiable, il n’a pas de fin non plus. Le paradoxe constitutif du contrat, et donc des genres qui en sont l’expression visible, est d’être en négociation permanente. Le genre alors gagne à ne plus être considéré comme une forme fixe dans laquelle viendrait se mouler le discours, mais comme le résultat toujours mouvant d’une pratique discursive envisagée comme pratique sociale. La pertinence des genres journalistiques Si on quitte la perspective du discours médiatique dans son ensemble pour s’intéresser au discours de l’information, et plus spécifiquement au discours journalistique, les mêmes questions se posent à ce niveau. Les catégorisations génériques y sont même d’un poids plus grand, dans la mesure où la question de la vérité, c’est-à-dire de l’exactitude et de la sincérité du discours journalistique, sont au centre du contrat qui lie cette profession à ses publics. Le journaliste idéal « énonce » le monde en tenant également à distance sa subjectivité, les stratégies de ses sources, les logiques marchandes des entreprises qui le rémunèrent et les attentes de ses lecteurs. La définition des genres apparaît très tôt dans le discours professionnel des journalistes et correspond à une élaboration empirique à des fins de formation. Dès les années 1890, des manuels de journalisme tentent de formaliser les techniques de production de l’information, mais la conception du journalisme comme expression d’un talent individuel d’écriture reste dominante (Ruellan, 1993). À partir des années 1950 se développe l’exigence d’élévation de la qualification des journalistes qui provoque la multiplication de manuels pratiques proposant chacun des catégorisations des produits journalistiques en genres. Le genre va déterminer en amont le processus de production (modalités de recueil de l’information, temps passé) et en aval le type d’écriture. Mais la part personnelle n’est pas évacuée pour autant, et les différentes figures de journaliste seront liées aux plus ou moins grandes capacités de chacun à l’investigation, à l’analyse, au témoignage, à l’abstraction, etc. et en fin de compte à ses talents de plume.
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On aboutit ainsi à une situation paradoxale : l’universalité de la profession se définit à travers les genres discursifs qui dépersonnalisent l’énonciation, et en même temps le style personnel du journaliste est présenté comme une variable significative du discours journalistique. Ce paradoxe se retrouve dans l’absence de référence aux genres dans les chartes rédactionnelles des différents titres de presse. D’autres catégories comme la « rubrique » ou les « formats » ont des effets structurants plus forts que les genres. Et la régulation entre ces cadres de formatage et la singularité de l’énonciation de chaque journaliste renvoie à une éthique de la relation au lecteur plus qu’à une technique d’écriture 1. Genres et identité discursive La codification de l’écriture journalistique ne peut cependant être réduite à une technique professionnelle, nécessaire à la transmission de l’expérience et des rationalisations utiles à une pratique efficace et économique du métier, ni à un usage spécifique des ressources linguistiques. Elle contribue à la construction de l’identité même du journalisme, dans la mesure où elle le distingue d’autres formes d’écriture, celle de l’écrivain ou celle du sociologue par exemple. Même s’il produit un récit, le journaliste revendique sa préoccupation du référent plus que du destinataire ou de l’originalité du style : il ne se définit pas comme un auteur, origine d’une œuvre. Et s’il mène des enquêtes dans le monde social, il vise plus la singularité des faits que la construction de vérités statistiques comme le sociologue. Il est devenu commun aujourd’hui de présenter le journalisme comme le résultat d’une rupture avec des pratiques informationnelles qui l’ont précédé, au point qu’on a pu parler d’« invention du journalisme » (Ferenczi, 1993). Celle-ci a consisté à la fois en l’émergence d’une fonction sociale distincte et la construction d’un « ordre du discours » spécifique (Chalaby, 1998). Cette transformation a pu être caractérisée comme le passage d’un journalisme d’opinion à un journalisme factuel. À partir de cette période (la fin du XIXe siècle en France), s’imposent la figure du journaliste-reporter et la règle de l’objectivité qui prescrit les modalités de la séparation des faits et des commentaires, fondant ainsi les bases d’une rhétorique proprement journalistique. Le journalisme se spécifie progressivement, rejetant en dehors de son territoire tout discours qui relèverait d’un autre ordre : la littérature, la science, la communication, la politique, etc. Ce mouvement de distinction et de professionnalisation s’accompagne d’une rationalisation des techniques de recueil et de traitement de l’information, et d’un travail de formalisation de ces techniques à des fins de formation.
(1) Voir la contribution de M. Prodhomme dans le présent ouvrage.

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Ce qui caractérise ce processus de construction d’une profession, c’est le lien étroit qui unit l’explicitation des rationalités professionnelles et la définition d’une identité sociale. Dans cette perspective, la notion d’ordre de discours journalistique sous-tendu par des savoir-faire spécifiques a pour corollaire celle d’ordre professionnel, un ordre professionnel revendiqué, mais jamais concrétisé puisque ni le diplôme ni la faute professionnelle ne constituent des conditions d’obtention de la carte d’identité professionnelle de journaliste. Aussi, à l’instar de l’activité journalistique, la compétence journalistique se définit de manière tautologique, comme la production dans des publications périodiques de certains contenus rédactionnels répondant à des normes d’écritures et de style. Les normes discursives contribuent ainsi à fixer les frontières de ce qui apparaît comme une fonction sociale autonome. Plus encore, le genre renvoie sans doute à une éthique, qui transforme toute transgression du genre, tout détournement même parodique en une trahison. Un type de discours (le journalisme) serait un ensemble de genres (journalistiques) qui n’appartiennent qu’à lui. Le respect du genre équivaut alors à l’intégrité discursive. En conséquence, toute utilisation d’un genre dans un autre contexte ne pourrait relever que de l’emprunt à des fins d’imitation ou de manipulation : l’interview dans la publicité serait une fiction mensongère, l’éditorial ou le commentaire du blogueur outrepasserait la licence du courrier des lecteurs accordée au public du journalisme. Ce lien entre les normes de discours et l’identité discursive des énonciateurs conduit à considérer les transformations observables dans les productions journalistiques comme des dérives, des confusions, voire des ruptures du contrat communicationnel. Au niveau des médias, et plus particulièrement la télévision et l’Internet, les frontières entre les différents contenus proposés semblent se brouiller : le divertissement, la publicité, l’information, la fiction croiseraient leurs objectifs et échangeraient leurs formes, produisant un flux de mots et d’images indifférencié. Cette confusion des genres serait particulièrement préjudiciable à l’information, le journalisme y perdant cette autonomie discursive considérée comme constitutive de son identité. La question des genres de discours journalistiques retrouve alors un regain d’intérêt, dans la mesure où ces formes sont la manifestation visible des transformations plus profondes des structures de production, mais aussi comme lieux où se joue la crédibilité du contrat qui lie le journalisme à l’espace public. Les nouvelles technologies de la communication, et en particulier le développement du réseau Internet, ont ravivé les craintes d’une dilution des genres, et donc des identités discursives. Mais plus généralement, c’est l’ensemble des transformations observables dans le monde de la presse qui alimente les propos alarmistes : le développement spectaculaire de la presse d’information générale gratuite, ou la multiplication des magazines diffusés par les entreprises de
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service et les institutions, ou la vague déferlante de sites d’information sur le web, personnels ou collaboratifs. Genre et discours Dans le domaine du journalisme et de ses règles d’écriture, le genre est vivace, non sans contradiction. Les nécessités de la formation ont conduit à rationaliser et formaliser les règles d’écriture : les genres rédactionnels. Ceuxci sont connus comme des formes d’énoncés reconnaissables aussi bien par leur contenu que par des indices formels (typographiques, par exemple) ou des caractéristiques énonciatives (présence de marques de subjectivité ou non) : on distingue ainsi l’éditorial, l’interview, la brève, la chronique, le filet, le billet, etc. Ces genres sont même parfois explicitement désignés comme tel dans le journal, prouvant par là que leur reconnaissance est un élément de leur fonctionnement discursif. La perception du genre doit se faire sans ambiguïté pour que le type de relation qu’il établit soit identifié sans équivoque. En particulier, l’opposition entre information et commentaire passe par la distinction des genres : l’éditorial ou la chronique renvoie à une position de l’énonciateur vis-à-vis de l’événement, alors que la brève ou la dépêche marque sa distance par effacement des traces de subjectivité. Pour une approche descriptive et dynamique des genres journalistiques Toute catégorisation du discours journalistique en genres se réfère plus ou moins explicitement à une définition du journalisme. Or les études de sociologie empirique du journalisme (Neveu, 2001) montrent qu’il est difficile de continuer à parler du journalisme au singulier. Ainsi, le modèle de la médiation de l’information dans un espace public rationnel et unifié est largement contrebalancé par la diversité des pratiques qui font éclater l’identité professionnelle du journalisme. L’information elle-même ne peut plus être pensée comme un objet unique, mais bien comme le produit segmenté de pratiques sociales diversifiées. Le journalisme se décline au pluriel, et l’on peut répertorier différentes catégories de journalistes en fonction des modalités de leur travail, des médias d’exercice, des hiérarchies (cadres, journalistes « de base »), du statut (salarié, pigiste), des spécialisations (par les rubriques, mais aussi par les types de presse), des objets (l’information générale et l’information pratique), etc. Il n’est pas possible pour autant d’établir une homologie entre catégories de journalistes et genres journalistiques. En effet, si les structurations professionnelles se manifestent dans la distribution et la hiérarchie de certains genres (on parle d’éditorialiste, de reporter, de fait diversier, etc.), de nombreuses autres catégories
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professionnelles ne sont pas liées à un genre particulier (pigiste, localier, secrétaire de rédaction). Bien plus, les restructurations des entreprises de presse et les transformations de leurs stratégies éditoriales conduisent au développement de la polyvalence des journalistes qui deviennent de plus en plus des « producteurs de contenus ». Mais en retour, cette homogénéisation des contraintes de production a des effets inverses : les journalistes s’efforcent de préserver leur autonomie vis-àvis de leurs sources et des logiques de marchandisation de l’information par l’invention de formes nouvelles. Il ne s’agit pas pour autant de renoncer à rendre compte des régularités discursives et de renvoyer l’ensemble de la production journalistique à une juxtaposition de paroles individuelles. Mais aucun modèle intégrant les composantes textuelles et les caractéristiques de la situation de production de discours ne permet de rendre compte du caractère mouvant de la pratique discursive du journalisme. Il s’agit plutôt d’abandonner l’ambition de construire un système unique de genres englobant la diversité des pratiques. Un tel système ne pourrait renvoyer qu’à la forme dominante du journalisme qui s’est imposée par plus d’un siècle d’histoire et qui relève, pour une large part, d’une mythologie de l’autonomie du journalisme. Les textes journalistiques ne sont pas plus homogènes que n’importe quel autre produit discursif, et on ne peut les opposer les uns aux autres selon des critères rigoureusement logiques. Comme le propose Jean-Michel Adam (1997), il semble plus pertinent de procéder à la description de « familles » de produits journalistiques, par rapprochement intuitif autour de prototypes situés dans un continuum plus que dans un système d’opposition. Ces rapprochements permettent de rendre compte à la fois de la fonction régulatrice des genres, donc leur dimension normative, et des transformations, voire les innovations dont témoigne la pratique quotidienne du journalisme. La malléabilité du genre qui se spécifie en fonction de la situation signifie, au même titre que le talent du journaliste, l’aptitude des normes à évoluer et se transformer. Si le genre peut apparaître comme une structure configurante stabilisée, ce ne peut être que comme la manifestation toujours provisoire d’un processus dynamique. La sociologie des acteurs et des organisations ne peut rendre compte à elle seule des processus structurant l’ordre du discours journalistique qui rend possible la communication. Et de son côté, l’analyse de corpus de productions journalistiques ne fournit pas tous les paramètres structurant les pratiques de production elles-mêmes. L’activité de description suppose que soient questionnés simultanément les produits journalistiques et leurs conditions de production : autant que les produits eux-mêmes, ce sont les dispositifs de production, les discours des acteurs sur leur pratique, les lois et règlements fondateurs de la profession, les chartes rédactionnelles, les écrits nombreux et divers d’acteurs de la profession, etc., qui doivent être analysés.
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Une telle démarche permet d’échapper aux catégorisations professionnelles qui rejettent en dehors du journalisme des formes émergentes qui semblent le menacer. L’approche socio-discursive au contraire permet de montrer que les genres journalistiques sont des configurations historiquement stabilisées d’une pratique discursive mettant en interaction les trois instances que sont les sources, les praticiens et les publics. Mais cette approche permet également de rendre compte de la dynamique de ces interactions qui produit une transformation des genres sans pour autant remettre en cause l’identité journalistique. Par exemple, la presse gratuite d’information générale financée par la publicité, soucieuse de se construire des audiences, correspond à une forme de marchandisation de l’information, mais occupe un espace que les publics de la presse traditionnelle ont déserté. Il s’y invente des genres discursifs qui pour n’être pas considérés comme nobles n’en sont pas moins journalistiques, et sont même repris par la presse payante. La notion de genre montre alors sa productivité explicative, dans la mesure où elle rend compte des logiques sociales et des enjeux de la production d’information. La productivité heuristique de la notion de genre En rassemblant des chercheurs de disciplines diverses, mais travaillant sur le même objet – les productions discursives journalistiques – et des journalistes professionnels soucieux de réflexivité sur leur pratique, l’ouvrage et le colloque dont il est issu ont fait émerger un certain nombre de convergences qui redonnent aux genres journalistiques, proposés comme thème de réflexion, une validité théorique et pratique dont on avait fini par douter étant donné la difficulté à les définir. Ces convergences pourraient se formuler autour de trois constatations : l’évidence de l’existence de genres dans la discursivité journalistique, leur nécessité pratique et le nécessaire décentrement théorique de la notion. Sous le constat d’une évidence du genre, il faut entendre l’intuition préthéorique que les produits journalistiques ne relèvent ni du désordre aléatoire, ni de logiques purement individuelles (même pensées dans le cadre de contraintes socio-économiques). D’un numéro à l’autre, d’un journal à l’autre (pour rester dans le cadre de la presse écrite), quelque chose se répète dans l’organisation et la distribution de l’information, mais aussi dans l’écriture, et qui dépasse les acteurs individuels ou collectifs (journalistes et rédactions). D’où l’emprunt de la notion de genre pour désigner des catégories de classement des produits, aussi bien à la littérature, qu’à la tradition rhétorique, voire à la philosophie du langage. On peut remarquer que la plupart des intervenants qui se sont attachés à décrire la formation ou l’évolution d’un genre journalistique n’ont pas formulé d’interrogation préalable sur la construction de leur
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objet comme genre. D’où aussi l’idée intuitive, mais socialement construite, que les genres renvoient à une identité discursive, et qu’il y a entre ces deux notions un lien structurant-structuré. La nécessité du genre est affirmée par les formateurs de la profession pour qui les genres sont une forme de rationalisation de la pratique, aussi bien de l’écriture que de la collecte et du traitement de l’information. Aussi ont-ils produit une description générique de l’information journalistique. Celle-ci apparaît moins comme un système que comme une collection de formes textuelles, définies à partir de critères hétérogènes, et qui ne sont donc pas opposables entre elles. Il s’agit plutôt de formalisations de l’expérience à des fins de transmission : on retrouve ici une démarche similaire à celles des psychologues du travail qui recourent à la notion de genre pour définir le processus par lequel la verbalisation transforme l’expérience au travail en savoir. La non systématicité des genres rédactionnels ainsi définis n’invalide pas leur statut théorique : mais il est nécessaire de les situer dans le contexte de leur construction (comme toute construction théorique). Comme tels, ces discours réflexifs appartiennent à la formation discursive du journalisme. La même nécessité semble s’imposer à l’étude scientifique du journalisme. Celle-ci cependant s’effectue dans le cadre de la communauté scientifique, c’est-à-dire en principe de manière autonome par rapport au champ journalistique, même si on reconnaît les limites de cette autonomie, et les effets d’un champ sur l’autre. La nécessité scientifique du genre est une nécessité théorique et vise à produire une connaissance d’un plus haut degré de généralité. Ces hypothèses de l’évidence et de la nécessité du genre impliquent que soit opéré un décentrement théorique de la notion. Soit on occupe une position « méta », et les descriptions génériques produites par la profession journalistique constituent un objet d’étude qu’on analyse de manière critique ou compréhensive. Soit on construit des idéal-types qui ne sont pas des représentations schématiques d’objets réels, mais des modèles censés rendre compte des logiques d’engendrement des objets empiriques. Quoi qu’il en soit, la nécessité s’impose de rendre compte théoriquement de la construction des genres, et de ne pas s’en tenir à une description même systématisée des objets discursifs. Dans cette perspective, le décentrement de la notion consiste à en faire un concept socio-discursif, c’est-à-dire susceptible d’articuler pratiques et produits autrement qu’en termes d’intériorité/extériorité ou cause/résultat. Le genre est généralement pensé comme forme issue de spécifications d’universaux du langage sous l’effet de contraintes de production : cette approche est largement partagée par la sociologie et l’analyse du discours des médias. Pour l’une comme pour l’autre, la signification n’est pas construite par la pratique discursive, mais “exprimée” par le discours. La parole est réduite à l’état d’instrument d’expression d’un rapport au monde (objectivité) ou d’une intentionnalité (informer) qui
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la précède. La langue et les ressources sémiotiques sont un ensemble de moyens techniques plus ou moins adéquats à cette fonction d’expression. Ce qui revient à dire que l’unité (l’identité) discursive précède la production discursive et la contraint. Et cette identité serait le résultat d’une construction sociale préalable : la fonction journalistique dans l’espace public. Cette posture nous paraît réductrice, dans la mesure où elle gomme les interactions à l’œuvre dans la production des discours sociaux. Ces interactions sont prégnantes en journalisme dès lors que l’on considère l’interrelation entre journalistes, sources, et publics comme fondatrice, et il paraît urgent aujourd’hui, après avoir questionné le rôle des sources dans la production de l’information, de se pencher sur le rôle des publics. Le recours à la notion foucaldienne de « dispersion » (Foucault, 1969) que nous avons proposé dans un ouvrage précédent (Ringoot, Utard, 2005), permet de briser ces unités a priori. Les énoncés se forment de manière dispersée et sont à considérer comme des « événements énonciatifs ». Mais c’est la démarche théorique qui construit les ensembles que sont les formations discursives (« ensemble des énoncés relevant des mêmes règles de formation »), et donc celle du journalisme. Cette construction ne se fait pas seulement à partir des marques linguistiques et textuelles des énoncés, mais aussi à partir de la prise en compte des discours réflexifs qui accompagnent la production et la réception des énoncés. Dans ce cadre, la notion de genre peut être opératoire à condition de lui donner une dimension de processus : les genres ne sont pas des formes d’énoncés, mais une combinaison de règles de formation des énoncés. Les genres rédactionnels tels qu’ils sont décrits dans les manuels de journalisme sont des produits de l’effectivité de ces règles. Mais les systématisations qui en sont proposées masquent la réalité de leur dispersion. Inversement, la difficulté à ériger les genres en système est un symptôme de cette dispersion des produits de la pratique discursive journalistique. Et si les genres sont mouvants et évolutifs, c’est que la pratique journalistique est à l’évidence diverse et en transformation, voire en invention permanente.

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Le genre : une catégorisation peu catégorique

BIBLIOGRAPHIE • ADAM (J.-M.), « Unités rédactionnelles et genres discursifs : cadre général pour une approche de la presse écrite », Pratiques, n° 94, juin 1997. pp. 3-18. • CHALABY (J.K.), The invention of journalism, Londres, Macmillan Press Ltd, 1998. • FERENCZI (T.), L’invention du journalisme en France, Paris, Plon, 1993. • FOUCAULT (M.), L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969. • NEVEU (E.), Sociologie du journalisme, Paris, La Découverte, 2001. • RINGOOT (R.), UTARD (J.-M.), dir., Le journalisme en invention. Nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005. • RUELLAN (D.), Le professionnalisme du flou : identité et savoir-faire des journalistes français, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1993.

CHAPITRE II

Pratiquer et transmettre les genres journalistiques
Yves AGNÈS

Pratiquer et transmettre les genres journalistiques

Les journalistes français constituent une profession ouverte, aux contours flous, aux règles techniques et déontologiques imprécises, sans le ciment d’une formation commune et éclatée en de multiples sous-ensembles. Ils se sont pourtant enfermés depuis plus d’un siècle dans un corporatisme vigoureux, dont le socle repose sur le seul exercice du métier : « est journaliste celui qui pratique le journalisme »… Tautologie reprise par le législateur dans la loi du 29 mars 1935 qui encadre la profession. La transmission des savoir-faire s’est faite très longtemps et se fait encore largement “sur le tas”, à travers le compagnonnage, les anciens initiant les nouveaux à la collecte et au traitement de l’information. Rien d’étonnant alors que cette pratique elle-même n’ait guère été codifiée. Les genres journalistiques en sont une parfaite illustration. Beaucoup de journalistes ont longtemps utilisé des types d’articles variés pour transcrire une réalité sociale multiforme, comme Monsieur Jourdain la prose. Nombre d’entre eux ne connaissent pas aujourd’hui la dénomination de « genre ». Aucune allusion, avant-guerre, n’est faite à la diversité des genres que nous utilisons aujourd’hui, par exemple dans Le journalisme en vingt leçons de Robert de Jouvenel (1920) ou dans le Bréviaire du journalisme de Léon Daudet (1936). Plus étonnant : l’Initiation à la pratique du journalisme de René Florio, publié en 1975 par l’École supérieure de journalisme de Lille, n’en parle pas, l’auteur s’intéresse seulement à « l’article choc », « l’article miroir » et « l’article pratique »… Le rôle du Centre de Perfectionnement des Journalistes Quand la dénomination de « genre journalistique » s’est-elle imposée ? Peut-être les chercheurs ont-ils une réponse… En tout cas, elle a été adoptée dans les années 1970 par le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes, le CFPJ, organisme paritaire qui a vu passer en formation permanente à partir de 1969 des dizaines de milliers de professionnels et a occupé pendant plus de vingt ans une position dominante en la matière. Vu de la profession, c’est de là – et pas seulement de quelques titres de presse comme L’Express ou Le Monde – qu’est parti l’effort vers un journalisme moins empirique, où le “talent” supposé cède la place à la méthode, où l’on se préoccupe de définir des règles, où la finalité du journalisme – présenter des informations à un public – l’emporte sur la satisfaction d’un amour-propre d’auteur hérité de notre forte tradition littéraire et politique, qui a longtemps caractérisé le « journalisme à la française ». Cette inflexion volontaire n’était pourtant pas annoncée en tant que telle, comme une sorte de “projet” défini qui aurait sous-tendu nos pratiques d’enseignement. Elle était implicite. Il y avait parmi nous une volonté de “professionnaliser” le journa24

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lisme, qui découlait naturellement des carences énormes que nous constations parmi les stagiaires qui nous étaient envoyés par les rédactions, en particulier les gros bataillons de la presse écrite régionale. C’est plus précisément au Centre de Perfectionnement des Journalistes – à travers la formation permanente, donc – que s’est imposée cette vision plus normative de l’enseignement du journalisme et donc de sa pratique. Et non en formation initiale (au Centre de formation des journalistes, à l’École supérieure de journalisme ou dans les autres écoles agréées par la profession), où l’enseignement, me semble-t-il, a toujours été davantage le fruit de la transmission d’expériences de professionnels, une sorte de “compagnonnage renforcé” qui trouvait son efficacité dans la pratique intensive, pendant deux années, de la collecte de l’information et de l’écriture des articles (pour se limiter à la presse écrite). Il peut sembler paradoxal qu’il en ait été ainsi : la formation initiale, universitaire par exemple, n’est-elle pas plus normative que la formation permanente ? Il faut prendre en compte le fait que la formation initiale, en journalisme, est essentiellement pratique, puisque les étudiants doivent être capables à la sortie de tenir leur rôle dans n’importe quel média. Elle ne fait donc que peu de place à un enseignement théorique. D’autre part, la position dominante du CPJ pendant de nombreuses années, alliée à la présence en son sein d’un groupe d’enseignants très motivés, travaillant beaucoup ensemble et laissant des traces écrites de leurs avancées, a joué un rôle, autant que la nécessité où ils se trouvaient de faire face à une relative inculture journalistique. Pour aller vite et loin, il fallait une formalisation des choses beaucoup plus aboutie. Question de forme Première approche : considérer avant tout les genres comme un produit de l’écriture. Un « genre journalistique », en presse écrite, se définit toujours par rapport à l’article rédigé et mis en page. C’est d’abord la forme que prend cet article qui caractérise le genre, c’est-à-dire le type d’article, selon la vision professionnelle. Il me semble que là est le point de départ dans la pratique des journalistes. Une brève n’est pas un filet, un compte rendu n’est pas une enquête, un éditorial n’est pas une chronique, etc. Si je dis à un rédacteur « fais-moi une synthèse », je n’attends pas un billet ou un reportage ! L’exemple de l’interview permet d’éclairer ce critère : l’interview définit la forme que va prendre l’article (ou plutôt les formes qu’il peut prendre), alors que le terme « entretien » désigne la rencontre journaliste/interlocuteur qui va conduire à la rédaction de l’interview, ou à toute autre utilisation. Pourtant, quelques genres ne rentrent pas dans ce critère général. Pour certains d’entre eux, il faut introduire un deuxième critère, la provenance. C’est le cas lorsque l’article est rédigé par une personne extérieure à la rédaction,
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éventuellement remanié par un rédacteur : revue de presse, tribune libre (ou libre opinion), communiqué, courrier, bonnes feuilles ont cette caractéristique, alors que le critère de forme n’est pas exclusif, ces articles pouvant s’apparier à des types d’écriture variés. Mais cela ne suffit pas. Un troisième critère concerne le domaine traité. Un seul type d’article ressort de cette caractéristique : la critique. Car ce genre est utilisé uniquement dans le secteur culturel (livres, théâtre, musique, etc.). Ainsi on ne parlera pas de critique pour un spectacle sportif, mais le plus souvent de compte rendu. La forme, là aussi, est moins déterminante que l’objet de l’article, il n’y a pas de norme rigide en la matière. Un quatrième critère, enfin, doit être ajouté. Il a trait à l’engagement du journal. Un seul genre, là aussi, est concerné : l’éditorial, qui engage le journal dans son ensemble, et prend place le plus souvent en page « une » ou en début de journal. Il se distingue ainsi du billet, qui est aussi un commentaire mais n’engage que son signataire. Là encore, la forme n’est pas déterminante. Cette première approche montre la difficulté que l’on rencontre dans la recherche d’une sorte de “loi” unique. Il y a en fait bien des façons d’établir une typologie des genres journalistiques et nous y reviendrons. Mais on voit cependant que pour 20 des 27 genres qui constituent la panoplie des types d’articles, c’est la forme de la rédaction qui est capitale. Et c’est principalement cette forme – même si elle ne suffit pas à caractériser la totalité des genres – qui va déterminer l’ensemble du processus de production. Le choix d’un genre Le choix du genre journalistique intervient-il dans la production journalistique ? Le plus souvent en amont, dès la réception de la nouvelle ou dès la décision de s’intéresser à un sujet. Une manifestation de salariés d’EDF, par exemple, peut être traitée par une brève, une synthèse, un compte rendu, une analyse, un reportage, une interview, un portrait, une enquête, etc. Il faut cependant avoir désormais présent à l’esprit que le choix du genre est souvent imposé par la charte éditoriale et visuelle : le portrait en dernière page de Libération, le billet d’Escarpit autrefois à la « une » du Monde, le dossier central dans de nombreuses publications d’entreprise ou institutionnelles en sont des exemples. Cette prégnance est de plus en plus forte sur le travail journalistique, notamment en raison des nouveaux outils informatiques qui rigidifient la maquette et déterminent par avance la forme et la longueur des articles. Le choix du genre en amont va avoir des conséquences importantes sur : • le temps passé à la collecte de l’information, qui sera faible pour une brève et long pour une enquête ;
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• le mode de recueil de l’information : dépêches, communiqués de presse, téléphone, Internet, documentation, terrain, etc. ; • le type d’écriture et le temps passé à la rédaction de l’article. Inversement, le recueil de l’information détermine-t-il le genre journalistique, c’est-à-dire la forme de l’article ? Beaucoup plus rarement. C’est surtout vrai pour les genres qui nécessitent “d’aller sur le terrain” (reportage, enquête, etc.). Les frontières étant perméables entre les genres, et notamment entre compte rendu, reportage et portrait, le “terrain” influence alors le choix définitif. Mais il est rare qu’un journaliste se lance dans le recueil des faits, des témoignages, des documents, des choses vues… sans avoir déjà l’idée de la forme que prendra son article. Car la manière de recueillir les faits peut être largement différenciée : les faits les plus importants, ceux que l’on retiendra, ne sont pas de même nature pour un reportage ou une enquête par exemple. Les trois phases de la production Une fois choisi le genre, sa mise en œuvre n’est pas uniforme. La production de l’article est en effet bien différente selon les différents genres. Cette production s’effectue généralement selon trois phases successives. Essayons de le préciser à travers deux genres bien différenciés : la synthèse – qui fait le point sur une question – et l’interview – qui transcrit les propos d’une personne. Première étape : le travail de préparation. Pour la synthèse : • préciser l’angle pour le recueil des faits ; • établir la liste des points à approfondir ; • dresser celle des personnes-ressources et des témoignages possibles. Pour l’interview : • établir le contact avec le futur interviewé ; • se renseigner sur cette personne ; • approfondir le sujet de l’interview ; • faire la liste des questions à poser. Deuxième étape : le recueil de l’information Pour la synthèse : • rassembler les faits à travers des sources multiples : dépêches, documents, déclarations, éclairages d’experts, conférences de presse, etc. ; • s’assurer de l’authenticité des informations (vérifications) ; • dresser la liste des faits essentiels à reprendre dans l’article.
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