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Les Grandes Épouses

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543 pages

1221-1295.

Qu’on ne s’étonne point de nous voir inaugurer par un nom et une figure de reine cette galerie des femmes qui ont porté la vertu conjugale jusqu’au degré héroïque. Nous aurions pu remonter encore plus haut et jusqu’aux origines de notre histoire elle-même. On nous reprocherait de ne pas nommer au moins Clotilde, la courageuse et pieuse épouse de Clovis, qui fit son mari et son royaume chrétiens, et les baptisa glorieusement du sang de la victoire de Tolbiac.

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Adolphe de Lescure

Les Grandes Épouses

Études morales et portraits d'histoire intime

Illustration

ANNE DE BRETAGNE

D’après une miniature des fleures d’Année de Bretagne. (Bibl. Nat.)

PRÉFACE

*
**

Exposer notre plan ; dire ce que nous avons fait après avoir dit ce que nous avons voulu faire ; expliquer pourquoi nous avons fait ceci, et pourquoi nous n’avons pas fait cela ; enfin et surtout payer un juste tribut de gratitude aux communications libérales qui nous ont permis d’accompagner nos portraits écrits d’images gravées le plus souvent d’après des originaux inédits, pieusement conservés dans les familles : tel est l’objet de ce court mais indispensable avant-propos.

. Notre précédent ouvrage, les Mères illustres, dont les plus précieux suffrages ont consacré le succès, en appelait nécessairement un second, qui en formait le pendant naturel : les Épouses illustres. C’était aller de l’une à l’autre colonne du foyer, de l’une à l’autre base de la famille, sur laquelle est fondée la société elle-même.

Après avoir glorifié l’influence salutaire et féconde de la mère sur l’enfant, nous avons voulu glorifier l’influence de l’épouse sur l’époux. Le mariage, en effet, n’est pas seulement une société de corps, de biens et d’intérêts ; c’est aussi et surtout une union d’esprit et de cœur. C’est la vie mise en commun en vue de la création d’une famille. C’est la vie à deux, chacun des conjoints étant lié à l’autre par les plus doux liens d’éducation mutuelle, de mutuelle émulation du bien, de mutuel dévouement.

Ce dernier mot nous ramène à notre sujet. Il est même tout notre sujet, qui est l’histoire du dévouement féminin sous sa double forme, dans sa plus noble et plus utile application ; le dévouement maternel qui fait l’enfant, le dévouement conjugal qui fait l’homme, qui l’inspire, qui le soutient, qui le console, qui lui a plus d’une fois, comme en témoignent d’illustres exemples, appris à vivre et à mourir.

Nous avons donc vu une sorte d’obligation logique, de devoir moral à compléter notre galerie historique en y faisant suivre les grandes figures de la maternité héroïque, des grandes figures de l’héroïsme conjugal. Notre but sera alors atteint. Nous aurons élevé un double et modeste monument aux gloires du foyer. Nous aurons honoré la femme dans sa double mission, sa double influence domestique et sociale. Nous aurons, à une époque où des doctrines subversives ébranlent les fondements de la famille et de la société, essayé de contribuer, pour notre humble part, à la défense, à la restauration des respects nécessaires.

Tel a été notre dessein. Nous avons été encouragés à le poursuivre en voyant qu’un grand esprit ne l’avait pas jugé indigne de ses méditations, ne l’avait pas trouvé frivole, et n’avait pas dédaigné. de nous fournir, dans un petit chef-d’œuvre, plein d’une éloquence simple et d’une grâce austère de sentiment, le modèle, malheureusement inimitable, des Études que nous avons entreprises. L’Amour dans le mariage, c’est-à-dire l’histoire de la vie et de la mort de cette épouse héroïque qui fut lady Russel : tel est le titre et le sujet de ce petit livre, fécond en leçons émouvantes et salutaires, que M. Guizot n’a pas hésité à signer de son nom illustre et que le succès a justement consacré1.

Nous aurions pu trouver aussi, dans les derniers ouvrages d’un autre maître, plus éloquent encore mais moins sûr, et d’un attrait parfois aussi dangereux que séduisant, M. Michelet, ceux qui ont popularisé et efféminé sa gloire, des exemples et, au moins au point de vue du charme et du style, des modèles.

Tout en profitant de quelques indications du dernier, nous nous en sommes tenus aux leçons du premier de ces maîtres si différents, si inégaux. Nous avons essayé de nous tenir toujours dans la mesure que détermine l’admirable page qui suit, consacrée à peindre le bonheur de lady Russel aux jours d’illusion et d’espérance, avant les événements encore si imprévus et si éloignés, qui allaient mettre sa vertu aux prises avec les plus douloureuses épreuves du devoir.

Ce monde n’a point de spectacle plus charmant que celui de la passion pure et heureuse. La passion, cette explosion libre et sincère des désirs et des forces intimes de l’âme, a pour nous tant d’attrait que nous prenons à la contempler.un plaisir infini, même quand elle s’offre à nous chargée d’égarements coupables, de troubles, de mécomptes et de douleurs ; mais la passion se déployant en harmonie avec la conscience et inondant l’âme de joie, sans altérer sa beauté ni sa paix, c’est le plein essor de notre nature, la satisfaction de nos aspirations à la fois les plus humaines et les plus divines : c’est le paradis reconquis.

L’union de Rachel Wriothesley et de William Russell offre ce rare et ravissant caractère. Rachel ne nous a jusqu’ici apparu que tranquille, simple, vertueuse, sans élan comme sans effort, et suivant modestement la route droite, mais ordinaire de la vie. Maintenant l’amour passionné et le bonheur-suprême sont entrés dans ce cœur si bien fait pour les sentir, mais qui ne semblait pas le chercher ; Rachel s’y livre et s’y développe avec pleine liberté et confiance ; elle aime aussi ardemment qu’innocemment, et elle est parfaitement heureuse, etc., etc.

Nous aussi, nous avons pensé, comme M. Guizot, « qu’il n’est point de spectacle plus charmant que celui de la passion pure et heureuse, » contenue par le devoir, et aspirant à une occasion de dévouement, fût-elle une occasion héroïque, c’est-à-dire exigeant l’entier sacrifice de soi-même. C’est le spectacle que donneront à nos lecteurs les intérieurs exemplaires où nous les introduirons.

Nous le disons à l’honneur de la femme et de la famille en France ; nous n’avons pas eu à regretter, un tel sujet étant donné, la pénurie mais l’abondance des figures dignes d’entrer dans notre galerie. Nous n’avons eu que l’embarras du choix. Si nous avions voulu peindre ou même esquisser toutes les figures de femmes fortes, d’épouses admirables et exemplaires que nous offre notre histoire, le cadre d’un volume eût été inévitablement débordé. Nous avons dû nous borner aux plus dignes, et pratiquer sur notre liste préparatoire des éliminations dont nous avons tout d’abord le devoir de rendre compte au public notre juge.

Nous aurions voulu comprendre dans notre liste cette Tiphaine Raguenel, la femme de Du Guesclin, et cette comtesse de Blois et cette comtesse de Mont-fort qui défendirent l’une contre l’autre, les armes à la main, les intérêts de leurs maris. Mme de Haute-fort dont M. Cousin a écrit l’histoire, la duchesse d’Aiguillon, la princesse de La Roche-Guyon, la princesse de Conti, et quelques nobles femmes ou veuves du groupe de saint Vincent de Paul, Mme Le-gras, Mme de Gondi, Mme Fouquet la mère et MmeFouquet la femme du coupable mais malheureux et intéressant surintendant dont Mille de Sévigné et Lafontaine ont plaidé et gagné la cause ou du moins obtenu la grâce devant la postérité, attiraient aussi et méritaient nos hommages.

Dans les temps plus proches de nous, nous avons été plus d’une fois tentés par l’attrait noble et touchant de figures comme celles de la comtesse de Gisors, des deux épouses si dignes de lui, auxquelles M. Guizot dut tour à tour le bonheur, comme celles de Mme Costa de Beauregard, aux mérites célébrés par Joseph de Maistre, de Mme de Lamartine, de Mme Augustin Thierry, de Mme J.-J. Ampère, de Mme de Ségur, de Mme de Rémusat. Nous aurions voulu essayer de louer selon ses mérites cette vertueuse et charmante duchesse de Broglie, héritière de l’esprit sinon du génie maternel, avec la grâce en plus, dont le sourire et le regard, au doux rayonnement, dans le portrait où Gérard l’a si poétiquement enturbannée, ont été un des enchantements de cette galerie de portraits historiques du siècle, récemment ouverte au public avec tant de succès.

Tantôt l’absence de renseignements suffisants, de documents précis, biographiques ou iconographiques, tantôt des scrupules de discrétion et de respect qu’apprécieront tous ceux qui savent comme nous avec quelle réserve il faut toucher, pour les personnages contemporains, à des intimités sacrées, qu’offusque toute publicité même de l’hommage et de l’éloge, nous ont fait écarter ou ajourner des portraits qu’il était trop difficile de faire dignes du modèle.

Après avoir arrêté le choix définitif des figures caractéristiques qui devaient composer notre galerie, nous avons entrepris, à la recherche de portraits et de documents authentiques sur celles de nos héroïnes du dévouement conjugal dont la mémoire est pieusement entretenue par des familles justement fières d’elles, un pèlerinage qui n’a été ni sans attrait ni sans profit. Humble missionnaire de l’histoire, sans autre titre que notre désir de bien faire, sans autre mandat que le souci de la justice et de la vérité, nous avons frappé, au nom de la plus respectable des curiosités, au seuil de plus d’une noble demeure. Partout on nous a ouvert avec le plus gracieux empressement ; partout on s’est associé à nos recherches avec un zèle pareil au nôtre.

Notre butin a été digne d’un tel concours. Nous avons la satisfaction d’offrir au public des portraits inédits gravés pour la première fois en faveur de notre ouvrage, de la duchesse de Choiseul, de Mme Helvétius, de la marquise de Lafayette, de la comtesse Lavallette. Nous avons obtenu des auteurs des biographies de la maréchale princesse de Beauvau, de la vicomtesse Albert de la Ferronnays, de la vicomtesse de Chateaubriand l’autorisation de reproduire les portraits qui illustraient déjà ces ouvrages.

Nous n’avons eu parfois que l’embarras du choix pour les modèles de nos gravures. C’est ainsi que, pour la duchesse de Choiseul, nous avons pu voir et comparer, pour nous déterminer en faveur de celui qui nous a paru le plus caractéristique, plusieurs portraits. Il en existe un, que nous reproduisons, chez Mme la duchesse douairière de Fitz-James. Nous avons pu en voir un autre chez Mme la comtesse de Ludre, douairière. M. le duc de Marmier en possède, en son château de Ray, deux autres, où la duchesse est représentée tour à tour en Pomone et en Flore. Nous avons dû préférer l’image de la. duchesse en costume mondain, sans le déguisement mythologique de mode au dix-huitième siècle. Pour Mme Albert de la Ferronnays, nous avons pu voir, grâce à la bienveillance égale à son talent, de Mme Augustus Craven, plusieurs portraits dont un reproduisant, en un type un peu idéalisé, et un peu trop marqué d’une sorte de caractère byronien, le médaillon en bas-relief du tombeau de Berlin. Nous avons préféré le portrait familier de la jeune veuve, dans la simplicité de son deuil inconsolable, aux rigueurs monastiques, si bien décrit par l’auteur du Récit d’une sœur à la page 42 du tome II. De même ; pour la comtesse Lavallette, que nous aurions pu représenter dans le brillant appareil des jours heureux, nous avons préféré le modeste portrait où la noble femme est revêtue, comme d’une glorieuse livrée, de son vêtement de captivité.

Nous n’avons pu trouver, malgré le concours empressé de MM. de Chabrillan, dignes héritiers et dépositaires des archives de Richelieu et d’Aiguillon, aucun portrait de la comtesse de Plélo. Nous n’avons pas été plus heureux pour la comtesse de Bonneval, et la duchesse de Lauzun (Biron). Nous n’avons pu, par suite de retards indépendants de notre volonté, voir ni essayer d’obtenir la permission de graver le portrait de la chancelière d’Aguesseau, dont l’original appartient à M. le comte de Ségur-d’Aguesseau, et dont une copie orne le salon du château de Méry-sur-Oise, résidence de M. le comte de Ségur-Lamoignon.

M. le comte Albert de Mun, M. le marquis de Mun son père, ont daigné s’associer à nos recherches et s’intéresser à notre ouvrage avec une courtoisie et un empressement particuliers, qui méritent une particulière gratitude. Nous leur devons, outre d’excellentes indications, dont nous avons profité, la communication de deux portraits de leur aïeule Mme Helvétius, entre lesquels nous avons choisi celui qui la représente dans la phase suprême de sa beauté, de son influence et de sa vie.

Nous prions, en finissant, M. le marquis de Forget, Mme la baronne de Forget, digne fille de la comtesse Lavallette, M. Edmond de Lafayette, sénateur, Mme la duchesse douairière de Fitz-James, Mme la duchesse douairière de Marmier, Mme Augustus Craven (Pauline de la Ferronnays), M. Paul de Raynal, M. le comte de Baillon, de vouloir bien agréer, pour leurs renseignements ou leurs communications, l’hommage de nos reconnaissants remercîments.

 

M. DE LESCURE.

Septembre 1883.

I

MARGUERITE DE PROVENCE,
FEMME DE SAINT LOUIS

1221-1295.

 

Qu’on ne s’étonne point de nous voir inaugurer par un nom et une figure de reine cette galerie des femmes qui ont porté la vertu conjugale jusqu’au degré héroïque. Nous aurions pu remonter encore plus haut et jusqu’aux origines de notre histoire elle-même. On nous reprocherait de ne pas nommer au moins Clotilde, la courageuse et pieuse épouse de Clovis, qui fit son mari et son royaume chrétiens, et les baptisa glorieusement du sang de la victoire de Tolbiac.

Si nous ne faisons que nommer Clotilde, c’est qu’elle n’a pour ainsi dire pas d’histoire, au sens intime du mot, sa figure se détachant seule, sous quelques trop rares rayons, des ombres qui enveloppent ce lointain passé de notre patrie. Nous possédons peu de détails authentiques, que la légende a obscurcis de ses fables, sur son rôle maternel et conjugal. Le principal, presque l’unique témoignage que nous ayons de son influence sur son époux est sa conversion à la foi qui devait civiliser la France et l’Europe, et adoucir peu à peu la farouche âpreté des mœurs barbares. La vertu même de Clotilde ne fut pas sans payer plus d’un fâcheux tribut à ces mœurs, où la religion de la charité ne triompha point du premier coup de celle de la vengeance.

Nous nous bornons donc à. nommer Clotilde et nous ne consacrons un premier portrait, pour lequel nous avons eu plus d’une fois encore à regretter l’absence de documents, qu’à la digne femme du bon et saint roi Louis IX, parce que c’est à partir seulement de ce moment de notre histoire que la lumière commence à pénétrer la vie privée comme la vie publique des compagnes de nos rois, qu’elle commence à éclairer leurs vices ou leurs vertus, leurs joies ou leurs douleurs, qu’elle les montre en exemple bienfaisant ou malfaisant, funeste ou salutaire aux nations qui ont les yeux fixés sur tout ce qui vient du trône. C’est à partir de Marguerite de Provence que les femmes en France commencent d’avoir une histoire dans la personne des reines, que les défauts ou les qualités de leur sexe y rayonnent de l’éclat même du rang souverain, qu’elles payent un tribut exemplaire aux lois de la condition humaine, qu’elles y méritent tour à tour notre admiration ou notre pitié, soit qu’elles nous montrent ce que le cœur même des reines peut contenir de vertus, soit qu’elles nous montrent ce que les yeux mêmes des reines, pour parler comme Chateaubriand, peuvent contenir de larmes.

 

Marguerite, née en 1221, était la fille aînée de Raymond-Bérenger IV, comte de Provence, et de Béatrix de Savoie. Le choix de Blanche de Castille avait été attiré sur elle par des attraits naissants et des qualités précoces qui ne tardèrent pas à le justifier en s’épanouissant en fleurs de beauté et en mûrissant en fruits de vertu. Élevée, avec ses trois sœurs, au milieu de la cour la plus polie et la plus lettrée du temps, elle se désignait comme elles, en dépit de sa modestie, à l’éclat du trône qui ne manqua à aucune d’elles. Les quatre filles de Raymond-Bérenger furent reines et le furent dignement : l’aînée, reine du royaume de France, le plus beau de tous, dit un chroniqueur du temps, après le royaume des cieux ; les cadettes Éléonore, femme de Henri III, roi d’Angleterre ; Sancie, femme de Robert de Cornouailles, élu roi des Romains ; et Béatrix, femme de Charles d’Anjou, roi de Naples et de Sicile.

Les deux futurs époux, Louis et Marguerite, étant parents au quatrième degré, le pape Grégoire IX leur accorda une dispense en date du 2 janvier 1234. Gonthier, archevêque de Sens, et Jean, comte de Nesles, allèrent chercher en Provence la jeune fiancée, et la ramenèrent à Sens où le mariage fut célébré le 27 mai 1234. Le lendemain, jour de l’Ascension, la jeune princesse fut couronnée dans la cathédrale. Puis le roi son époux la conduisit à Paris, où ils reçurent les honneurs d’une entrée triomphale, consacrée par les acclamations populaires. Louis, né le 25 avril 1214, avait vingt ans. Marguerite, née en 1221, n’avait que treize ans : disproportion d’âge qui fit ajourner pendant quelque temps la consommation du mariage.

Ce fut tout d’abord exclusivement une union d’esprit et de cœur, sous la tutelle sévère et quelque peu jalouse d’une mère qui craignait de perdre de son empire et n’en abondonnait pas volontiers, même à l’épouse de son choix, sa part légitime. Il fallut bien pourtant, sans abdiquer jamais une autorité parfois importune, que l’amour maternel cédât à l’amour conjugal ce qu’il ne pouvait lui refuser sans injustice et sans conflit. Louis et Marguerite s’aimaient en effet, et la raison de cœur acheva bien vite ce qu’avait commencé la raison d’État. Jamais mariage de prince ne réunit des êtres mieux faits l’un pour l’autre et plus heureux de ce don mutuel. Jamais cette histoire, non frivole, mais sérieuse, non profane, mais sacrée, de l’amour légitime, de l’amour dans le mariage, que nous écrivons à l’honneur des devoirs et du bonheur du foyer, n’offrit au lecteur charmé et attendri de plus naïfs détails, de plus touchants épisodes que ceux que les chroniqueurs nous ont laissés sur ce jeune ménage royal, sur cet intérieur de saint Louis, où les grâces de l’ingénuité patriarcale, de la pudeur chrétienne s’unissent aux vertus de la prudhommie chevaleresque à ce degré qui donne à la réalité même quelque chose des poésies de l’idéal.

Hormis Dieu, le roi Louis n’aima que sa mère, sa femme et ses enfants. Son âme appartint toujours tout entière aux affections légitimes et ne semble même pas avoir jamais été effleurée par la velléité d’une passion étrangère à celles-là. Il tint fidèlement le serment qu’il avait prêté au pied de l’autel et consacré sous sa forme emblématique par cet anneau nuptial qui ne quitta jamais son doigt. « Le roi, dit Dreux du Radier1, prit alors pour devise une bague entrelacée d’une guirlande de lis et de marguerites pour faire allusion à son nom et à celui de son épouse ; et il mit sur le chaton de l’anneau l’image du crucifix, gravée sur un saphir et accompagnée de ces mots : Hors cet anel pourrions trouver amour, faisant de cet anneau comme un anneau enchanté qui devait être le gage et le lien sacré de l’amour qu’ils auraient mutuellement l’un pour l’autre. Cette devise fut attachée sur le manteau que Louis porta le jour de ses noces ; et l’agrafe sur laquelle elle était est conservée au monastère de Poissy. On en voit la figure dans l’ouvrage d’un moderne qui rapporte ce que je viens de dire. Si l’on trouve beaucoup de devises plus brillantes et plus ingénieuses que celles dont il s’agit, on n’en voit pas qui aient été plus entièrement justifiées par l’événement. »

« Marguerite, dit le plus récent et le meilleur historien de saint Louis, apporta la joie dans l’intérieur de saint Louis, joie qui ne fut pas sans trouble et sans traverses ; non pas que les deux époux aient jamais été l’un à l’autre une cause d’affliction ; mais la jeune reine avait pris dans le cœur du roi une place que la reine Blanche avait jusque-là occupée sans partage ; et l’amour maternel ne se résignait pas sans regret à cette sorte de déchéance. Blanche eût volontiers disputé aux jeunes époux ce que leur devoir ne leur réservait pas absolument. On sait par Joinville à quelles ruses innocentes ils recouraient pour étendre les limites de cette vie intime et avec quelle peine ils en dérobaient les chastes épanchements à la jalouse surveillance de la reine-mère2. »

Avant de demander au chroniqueur quelques-uns de ces récits, naïfs et malins en leur naïveté, des petites scènes, des petits orages, tous dus à la même cause, qui agitaient parfois, sans le troubler, le ménage royal, nous devons à l’impartialité de rappeler ce que nous avons dit ailleurs des motifs supérieurs à la jalousie maternelle, et plus nobles qu’elle, qui pourraient servir d’excuse à cette ingérence souvent importune et même indiscrète de la reine Blanche, dans les rapports de son fils et de sa bru.

« Louis, qui devait pousser la vertu jusqu’à la sainteté, tandis que sa courageuse et généreuse femme s’arrêta à l’héroïsme, ne murmura jamais, pendant que sa femme en soupirait parfois, prête à la révolte, contre la contrainte de l’ingérence maternelle jusque dans les intimités du foyer conjugal. Il comprit que sa mère craignait de le voir négliger, pour ses devoirs de mari et de père, ses devoirs de roi ; qu’elle veillait sur son bonheur, au risque de le troubler parfois, pour qu’il en sût toujours garder la dignité et l’économie ; enfin, que, préoccupée surtout de son salut éternel, elle l’avertissait, en interrompant parfois par sa brusque présence de doux entretiens, qu’il ne faut point se laisser amollir même aux caresses légitimes et aux délices permises du mariage, et qu’une union chrétienne ne doit connaître que des joies assez pures pour servir de prémices à celles du ciel3.

Ces réserves faites sur les causes de ces petites scènes de ménage et menues querelles d’intérieur, nous en empruntons à Joinville le récit, auquel son mélange de naïveté et de malice donne tant de saveur. Les circonstances qui provoquent les indiscrètes confidences du bon sénéchal ne peuvent qu’ajouter à leur piquant. C’est, en effet, à propos de la mort de Blanche de Castille, arrivée en novembre 1252, et du grand deuil mené à cette nouvelle par le roi naturellement, car il adorait sa mère, mais moins naturellement, à son avis, par la reine, qui avait plus d’une raison de haïr sa belle-mère, que Joinville ne peut tenir à l’étonnement que lui cause la contenance éplorée de la reine, délivrée pourtant de son ennemie intime. Il ne résiste pas, avec la franchise des serviteurs d’alors, qui n’étaient point des courtisans, au désir de faire la reine elle-même juge des motifs qui lui rendent sa douleur suspecte.

A Sayette arriva au roi la nouvelle que sa mère était morte ; Il en montra si grand deuil que de deux jours on ne put jamais lui parler. Après cela, il m’envoya quérir par un valet de chambre. Quand je vins devant lui en sa chambre, là où il étoit seul, et qu’il me vit, il étendit les bras et me dit : « Ah ! sénéchal, j’ai perdu ma mère ! »

 — « Sire, je ne m’en étonne pas, fis-je, car elle devait mourir ; mais je m’étonne que vous, qui êtes un homme sage, ayez montré si grand deuil ; car vous savez que le sage dit que quelque chagrin que l’homme ait au cœur, rien ne doit lui paraître au visage ; car celui qui le fait, en rend ses ennemis joyeux et en chagrine ses amis. » Il lui fit, faire beaucoup de beaux services outre-mer ; et après il envoya en France un sommier chargé de lettres de prières pour les églises, afin qu’elles priassent pour elle.

Madame Marie de Vertus, très bonne dame et très sainte femme, me vint dire que la reine menait un très grand deuil, et me pria que j’allasse vers elle pour la réconforter. Et quand je vins là ; je trouvai qu’elle pleurait, et je lui dis qu’il disait vrai, celui qui dit que l’on ne doit pas croire aux femmes : « Car c’était la femme que vous haïssiez le plus qui est morte, et vous en montrez un tel deuil ! » Et elle me dit que ce n’était pas pour la reine qu’elle pleurait, mais pour la peine que le roi avait du deuil qu’il montrait, et pour sa fille (qui depuis fut reine de Navarre) qui était demeurée en la garde des hommes.

Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent telles, que la reine Blanche ne voulait pas souffrir autant qu’elle le pouvait que son fils fût en la compagnie de sa femme, si ce n’est le soir... L’hôtel là où il plaisait le plus de demeurer, pour le roi et la reine, c’était à Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus et la chambre de la reine au-dessous.

Et ils avaient accordé leurs affaires ainsi, qu’ils tenaient leur parlement en un escalier à vis qui descendait d’une chambre en l’autre. Et ils avaient leurs affaires arrangées ainsi, que quand les huissiers voyaient venir la reine en la chambre du roi son fils, ils frappaient la porte de leurs verges, et le roi s’en venait courant en sa chambre, pour que sa mère l’y trouvât ; et ainsi faisaient à leur tour les huissiers de la chambre de la reine Marguerite, quand la reine Blanche y venait, pour qu’elle y trouvât la reine Marguerite.

Une fois le roi était auprès de la reine sa femme, et elle était en grand péril de mort, parce qu’elle était blessée d’un enfant qu’elle avait eu.

La reine Blanche vint là, et prit son fils par la main et lui dit : « Venez-vous-en, vous ne faites rien ici. » Quand la reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s’écria : « Hélas ! vous ne me laisserez voir mon seigneur ni morte ni vive ! » Et alors elle se pâma, et l’on pensa qu’elle était morte ; et le roi, qui pensa qu’elle se mourait, revint ; et à grand’peine on la remit en état4.

On ne sera donc pas étonné d’apprendre qu’après avoir joint ses prières à celles de la reine Blanche pour dissuader saint Louis de prendre la croix et de s’engager dans une expédition aussi lointaine et aussi hasardeuse que celle de la délivrance de Jérusalem et. de la conquête des Lieux-saints, Marguerite ait bien vite essuyé ses larmes quand elle eut obtenu la permission du roi, vir uxorius par excellence, de le suivre et de partager ses dangers et sa gloire.

Si Louis IX n’obéit qu’à une inspiration de sa foi en prenant la détermination, que sa mère elle-même blâmait au nom de la raison politique, de venger son Dieu des insultes des infidèles, et de rédimer le tombeau du Christ rédempteur, il est certain que pour Marguerite, pieuse à coup sûr, mais encore plus aimante, à la joie d’accompagner son époux et de transporter avec lui son foyer sous la tente, se joignit celle d’échapper à sa belle-mère.

Elle allait enfin pouvoir jouir sans partage des privilèges de sa tendre fidélité. Elle allait pouvoir montrer, non au milieu des difficultés politiques que dominait le génie altier de Blanche, mais au milieu des épreuves et des périls de la guerre ce que l’amour peut faire d’une femme, d’une épouse, d’une mère, et quel superbe mépris de la mort il peut lui inspirer.

C’est, en effet, pendant les vicissitudes inouïes de cette guerre d’Orient, d’abord si heureuse et bientôt si malheureuse, que Marguerite put déployer tout son courage, montrer tout son cœur et demeurer en tout et toujours supérieure aux fortunes les plus diverses.

C’est en septembre 1248 que commença, par un embarquement exécuté sous les plus heureux auspices, cette campagne d’Orient que Marguerite ne pouvait rêver que victorieuse, et qui avait débuté pour elle par une victoire. : car ce n’est pas sans résistance et sans avoir à écarter l’influence de fâcheux pressentiments que Louis avait accordé à la reine sa femme la permission de le suivre. Il redoutait pour elle les dangers de l’expatriation et ceux de la guerre, et il craignait que de justes et tendres sollicitudes ne diminuassent la liberté dont il allait avoir besoin dans cette expédition singulièrement hardie et hasardeuse, où la fatalité des événements, réduisant à l’impuissance le Pape et l’Empereur, l’obligeait à défendre seul, sans espoir de secours, les intérêts de la chrétienté. Enfin l’amour l’emporta sur la prudence, et la reine Marguerite partit avec le roi et ses frères, les comtes d’Artois et d’Anjou.

Le roi et la reine laissaient sous la garde de la reine mère leurs enfants. Leur union avait été féconde, et en dix-huit ans onze fruits successifs devaient en attester la bénédiction. En 1248, après dix ans de mariage, si l’on ne compte qu’à partir du moment où le mariage fut réalisé, Louis avait eu déjà cinq enfants : Blanche, née le 12 juillet 1240, et morte à moins de trois ans ; Isabelle, née le 18 mars 1242, qui fut reine de Navarre ; Louis, né le 25 février 1244, qui mourut au commencement de 1260 ; Philippe, né le 30 avril 1245, qui fut son successeur ; et Jean, né en 1247, mort le 10 mars. 1248. Louis devait avoir encore six enfants, dont trois nés pendant la croisade, en terre africaine, à Damiette, à Acre, à Jaffa, pendant ces quatre années de guerre aux alternatives si inouïes de revers et de succès. On jugera des mérites, des services de la reine, et des adversités qui leur donnèrent tout leur relief par les détails qui vont suivre, et que nous ferons précéder de quelques renseignements sur les événements, afin de mettre le portrait dans un tableau, et de lui donner, en le plaçant dans son milieu et son jour, toute sa valeur.

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