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Les Grecs à Marseille : minorité ethnique ou nation en dispora ?

De
322 pages
L'enquête sociodémographique sur la population grecque de Marseille amène à penser le groupe phocéen sous l'angle d'une conscience nationale hellénique sans centre émetteur et portée par la Communauté, qui n'est pas rattachée à une mère patrie mais connectée au réseau des Communautés historiques de l'hellénisme : l'entité marseillaise s'identifie à la nation panhellénique, s'appuie sur son réseau d'héritages mémoriels et contribue à les co-construire et les ré-élaborer.
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Les Grecs à Marseille© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56823-5
EAN : 9782296568235 Michel Calapodis
Les Grecs à Marseille
Minorité ethnique ou nation en diaspora ?
L’Harmattan Etudes grecques
Collection dirigée par Renée-Paule Debaisieux
Domaine grec moderne
Joëlle DALÈGRE (dir), La Grèce inconnue d'aujourd'hui. De l'autre côté du
miroir, 2011.
Jean Antoine CARAVOLAS, Jules David et les études grecques (1783-
1854), 2009.
Isabelle DEPRET, Eglise orthodoxe et histoire en Grèce contemporaine.
Versions officielles et controverses historiographiques, 2009.
Jean-Luc CHIAPPONE, Le Mouvement moderniste de Thessalonique 1932-
1939, 2009.
Yannis MARIS,Quatuor, nouvelles policières grecques, traduit du grec et
présenté par Geneviève Puig-Dorignac.Le mouvement moderniste de Thessalonique (1932-
1939). Tome 1 : Figures de l’intimisme.
Périklis YANNOPOULOS, La Ligne grecque, la couleur grecque, traduit et
annoté par Marc Terrades.
Joëlle DALEGRE, La Grèce depuis 1940.
Martine BREUILLOT, Châteaux oubliés.
Ioannis KONDYLAKIS, Premier amour et autres nouvelles, présentation et
trad. par Vassiliki et Pierre Coavoux.
Constantin CHATZOPOULOS, Deux femmes (Traduit et commenté par
Nicole Le Bris).
Grégoire PALEOLOGUE, Le peintre.
Ion DRAGOUMIS, Samothrace, présentation et trad. M. Terrades.
Edmont ABOUT, La Grèce contemporaine, 1854, réédition présentée et
annotée par J. Tucoo-Chala.
Venetia BALTA, Problèmes d’identité dans la prose grecque
contemporaine de la migration.
Paul CALLIGAS, Thanos Vlécas, présentation et trad. R.-P. Debaisieux. Des prisons, présentation et trad. R.-P. Debaisieux.
Constantin CHATZOPOULOS, Dans l’obscurité et autres nouvelles. Automne.
Jean-Luc CHIAPPONE, Le récit grec des Lettres Nouvelles, « Quelque
chose de déplacé… ».
Paul CALLIGAS, Réflexions historiographiques, présentation et trad. R.-P.
Debaisieux.Sinico, Nausicaa,
traces mnésiques pieuses,
souvenirs purs,
impérissable présence,
!) # 30/ # .
"Chez elle, jamais un méta-langage, une
pose, une image voulue. C'est cela la
"Sainteté". […] Memento illam vixisse."
R. Barthes INTRODUCTION
"Notre colonie hellénique". C'est en ces termes que s'adressent
fréquemment à leurs lecteurs Le Mémorial d'Aix et Le Sémaphore
– respectivement journal local aixois et quotidien marseillais – pour retracer
les événements qui ont trait à ladite colonie, particulièrement durant la
seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Au-delà des affinités philhellènes qui peuvent animer les équipes
rédactionnelles de ces deux organes de presse, force est de constater que
l'élément grec est visible, rassemblé en un groupe unitaire – la colonie – et
dont l'appréhension par la société marseillaise semble, sinon bienveillante,
du moins exempte de toute attitude antagoniste ou d'une vision péjorante de
ses caractéristiques sociales.
En bref, il s'agirait d'un groupe étranger dont la saillance sociale reçoit
l'agrément de l'opinion du pays hôte.
Cependant, l'appellation "colonie" ne manque pas de retenir notre
attention et de soulever, en conséquence, plusieurs interrogations. Tout
d'abord, si l'on excepte, bien évidemment, le sens de colonie de peuplement
attaché à un territoire placé sous la dépendance politico-militaire d'une
métropole, que faut-il entendre, à cette époque, par colonie ?
Un "établissement fondé par une nation dans un pays étranger", selon le
dictionnaire Littré, ou bien un "groupe de personnes ayant certaines
affinités, intérêts ou usages communs (d'abord des émigrés d'un même pays
vivant dans la même ville)", comme l'écrit Madame de Staël dans ses Lettres
1inédites à Louis de Narbonne ?
La première acception traduit une relation mère patrie-colonie, à l'image
du rapport qu'entretient, de nos jours, une société commerciale avec sa
succursale : la dépendance de la périphérie vis-à-vis du centre. La nation
détache donc une partie de son corps d'habitants pour la transporter et la
fixer en terre étrangère.
La seconde nous renvoie à la fois à l'unité d'un groupement humain
cohésif, à son autonomie par rapport à un centre ou une origine et à une
certaine forme d'adaptabilité à son nouvel environnement, même si les
traditions que l'on pourrait inclure dans les usages communs sont plutôt de
l'ordre de l'essentialité.
Dans les deux cas, l'impression qui se dégage est celle du Même face à
un Autre, qui ne reconnaît que l'identité numérique (le Un) ; peu importe,
d'ailleurs, si le Un est formé par deux sous-unités distantes (colonie et
nation) ou s'il se déduit de la co-présence spatio-temporelle solidaire de

1
Voir G. de STAËL, Lettres inédites à Louis de Narbonne (1792-1794), texte
établi par B.W. JASINSKI, Genève, Champion, 2009, p.56.
9 toutes ses composantes internes (colonie autonome). É. Durkheim, pour
expliquer la notion de solidarité mécanique, établit un parallèle entre la
biologie animale et les colonies : "[…] ces éléments ne sont pas seulement
semblables entre eux, ils sont encore en composition homogène. On leur
donne généralement le nom de colonies […]. En effet, comme les parties qui
composent une colonie animale sont accolées mécaniquement les unes aux
autres, elles ne peuvent agir qu'ensemble, tant du moins qu'elles restent
unies. L'activité y est collective. […] ce qui caractérise l'individualité d'un
agrégat quelconque, c'est l'existence d'opérations effectuées en commun par
toutes les parties. Or, entre les membres de la colonie, il y a mise en
2commun des matériaux nutritifs."
Transposant ces réflexions à la colonie grecque de Marseille, l'alternative
offerte pour la qualifier nous laisserait le choix entre un simple groupe
minoritaire étranger et une collectivité diasporique, c'est-à-dire
territorialisée au sein de la société politique française, mais qui conserve des
liens avec la nation grecque tels, qu'ils forment ensemble une entité
indissociable.
A priori, les processus identitaires – ou plus exactement d'identification –
induits par le positionnement minoritaire ne suivent pas la même trame que
ceux opérant au sein de l'entité diasporique : d'un côté, les Grecs
s'implantent à Marseille et s'y socialisent selon un déroulé chronologique et
des modalités d'application qui sont, peu ou prou, le lot de toutes les
minorités étrangères qui se fixent dans la ville depuis le dix-huitième siècle
si ce n'est depuis l'Antiquité : entrée par le port, puis ancrage résidentiel par
quartier non pas "ethnique", mais socio-économique, conformément au
schéma de localisation spatiale en vigueur à Marseille qui répartit les
habitants de son territoire en fonction de logiques socioprofessionnelles,
indépendamment de leur origine ou nationalité ; enfin, après une ou deux
générations, ledit groupe ayant adopté les conduites sociales de la société
d'accueil franco-marseillaise (linguistiques, économiques, matrimoniales,
confessionnelles), ses liens d'appartenance à sa nation d'origine se trouvent
si dilués et affaiblis qu'ils se limitent bien souvent à un vague sentiment
3d'identification, à des traces de traditions érigées en "lieux de mémoire" .
Vision téléologique s'il en faut, le résultat étant connu, ce qui intéresse alors
se résume au parcours de migration jusqu'à la fixation dans la ville.
En résumé, les Grecs suivraient les pas des Catalans ou des Génois, mais
avec leurs caractéristiques phénoménologiques propres destinées à devenir,

2
Voir É. DURKHEIM, De la division du travail social, Paris, Alcan, 1911,
pp.167-168.
3 Au sens donné par P. Nora.
10 au bout de quelques décennies, de simples rappels symboliques. Par voie de
conséquence, cette interprétation ne permettrait pas d'expliquer les raisons
de la persistance des marqueurs centraux de l'hellénisme au sein du groupe
et ce, pendant tout le dix-neuvième siècle et la première partie du vingtième.
D'un autre côté, deux forces sont en jeu qui façonnent les identifications
du groupe en diaspora, parfois dans un sens opposé : celle de l'acculturation
qui vise, comme dans le cas de la minorité, à une substitution de ses codes et
valeurs, et celle de l'affirmation identitaire dont la prégnance et la durée
d'action dépendent du type de rapports entre les membres de la colonie
grecque et leur territoire d'origine, c'est-à-dire des champs d'échange
actionnés (familial, religieux, économique…), de la fréquence des contacts
et de leur pérennité.
Point de vue dynamique qui permettrait de pallier les insuffisances du
précédent et de rendre compte de ce modèle équilibré qui est celui du
groupe grec à Marseille, entre des identifications fortement différenciatrices
et socio-historiquement héritées (orthodoxie, langue grecque, Communauté)
et de tout aussi prononcées attitudes de conformisation avec les
représentations sociales en vigueur dans l'espace marseillais et français.
D'une certaine manière, le prisme diasporique souligne l'absence de
dilution des liens d'appartenance diachronique à la nation hellénique,
contredit – à juste titre, nous le verrons – les interprétations
assimilationnistes et dessine les contours d'une configuration ou schème
idiosyncrasique de la construction identitaire collective grecque à Marseille.
Nonobstant sa pertinence, cet axe d'analyse souffre néanmoins de faiblesse
herméneutique ; en effet, avec quel(s) territoire(s) d'origine les Grecs
cultivent-ils des rapports ? avec Chios dont sont généalogiquement
originaires les dynasties archontales auxquelles appartient la majorité du
groupe marseillais ? ou avec Trieste, Livourne ou encore Constantinople qui
sont, dans de nombreuses situations, les lieux de provenance immédiate ?
De quelle nation grecque s'agit-il ? celle de l'Orient méditerranéen incluant
l'Hellade et les territoires sous domination ottomane (Constantinople,
Smyrne, Chios) ? ou bien celle sous dépendance du nouvel État grec de
1830 ?
En définitive, la colonie grecque de Marseille est-elle une partie et une
partie prenante de la nation panhellénique, interagissant avec ses différents
pôles de population, ou simplement une excroissance par migration,
important à Marseille, depuis son ou ses territoires de provenance, les
déterminants de sa reproduction sociale ? Dans cette seconde hypothèse,
comment la colonie, qui se trouve en position plutôt passive, peut-elle
prétendre à être un segment de la nation hellénique sinon simplement de
façon affective ou symbolique ?
11 Afin de tenter d'apporter une réponse globale à toutes ces questions, nous
aurions pu adopter la démarche de l'histoire descriptive et chronologique,
c'est-à-dire retracer les étapes de la construction du rapport entre l'espace
phocéen et les migrants grecs, pour ensuite en tirer des conclusions
thématiques susceptibles de qualifier avec précision les articulations colonie
ou minorité grecque-nation hellénique, colonie ou minorité grecque-nation
4française. Dans un ouvrage précédent, nous nous étions attaché à
inventorier et décrire les flux migratoires grecs ainsi que certains parcours
biographiques, puis à disséquer les mécanismes d'implantation collective.
Or, parmi les sujets traités, il convient de rappeler quelques points clés
d'intérêt pour la présente étude.
D'un point de vue socio-historique, depuis les années post-
révolutionnaires jusqu'en 1815-1820, les vagues de migrants grecs sont
numériquement limitées et de composition hétérogène tant en termes
professionnels, économiques que démographiques. Leur résidence en ville
est, pour la plupart d'entre eux, transitoire (de quelques mois à quelques
années) ; malgré tout, un corps de minorités visibles (négociants, militaires-
réfugiés) se fixe, formant une colonie. Cependant, une mutation
morphostructurale se produit avec l'implantation des descendants de familles
archontales, principalement chiotes. La colonie se cristallise alors à
Marseille et devient, autour de son église, Communauté. Cela signifie que
(presque) tous les facteurs de la reproduction sociale du groupe grec vont
être structurés par une instance qui socialise les populations grecques depuis
des siècles (Empire byzantin et ottoman). Sur la base de cette légitimité
historique, la Communauté se présente à la fois comme institution,
organisation et force de sociabilité. Elle véhicule les représentations
fondamentales des Grecs et devient donc l'élément configurationnel majeur
de leurs processus identitaires collectifs.

En fonction de cette prééminence institutionnelle, obligation nous est
faite de prendre la Communauté comme source de notre enquête, car elle
détient – ou est le filtre – des identifications majeures qui concernent notre
domaine d'investigation présent (nation, orthodoxie, autonomie, mémoire
collective, etc.).
Cependant, un obstacle rédhibitoire se dressait sur notre route ; en effet,
comment apprécier avec pertinence des représentations sociales à partir du
moment où l'on ne peut plus interroger les membres du groupe ?

4
Voir M. CALAPODIS, La Communuauté gecque à Marseille – Genèse d'un
paradigme identitaire (1793-1914), Paris, L'Harmattan, 2010, 352 p.
12 Nous avons donc manœuvré à front renversé et pris comme point de
départ les effets de la cristallisation communautaire sur la structure
sociodémographique de la population grecque à Marseille ; dit de manière
colloquiale, il s'agissait de "faire parler les statistiques".
Sans pour autant en attendre des démonstrations anagogiques, ce procédé
5a l'avantage de tendre vers l'objectivité des données mesurables et de
disposer – pour la première fois – d'états matériels qui reflètent in concreto
les états sociographiques de l'ensemble des Grecs résidents. De surcroît, les
informations recueillies constituent les éléments immédiatement
identifiables qui sont autant de traces "comptabilisables" de l'habitus grec,
autrement dit de pratiques sédimentées qui nous renseignent sur la
profondeur sociale de certaines représentations collectives (nation,
nationalité, religion, etc.). Sur ces bases, les évolutions dans le temps vont
être à même de nous apporter un éclairage sur les permanence,
discontinuité, subrogation ou disparition desdites représentations.
Dès lors, l'architecture de cette étude repose sur l'examen détaillé et
comparé de deux états de la population grecque, en 1851 et 1876 qui
correspondent à deux moments de la cristallisation communautaire ; le
premier (1851) ratifie ses fondements et le second (1876) l'ouvre sur la
troisième génération post-migratoire et la positionne à la fois dans le
contexte français de la Troisième République et dans celui d'un hellénisme
travaillé par les partisans et adversaires de la Grande Idée.
Préalablement, deux chapitres seront consacrés au cadre
méthodologique, stade indispensable pour expliquer et valider notre
démarche : le premier traitera de l'exégèse de phénomènes sociologiques et
historiques polymorphes à partir de statistiques sociodémographiques, en
bref, le passage du quantifiable au qualifiable ; le second apportera une
analyse critique des opérations de recensement de population, de l'historique
de la procédure à sa mécanique pratique.
Enfin, nous développerons dans une dernière partie les arguments
interprétatifs quant aux convergences et dissonances entre la Communauté,
la nation hellénique et le statut de l'entité marseillaise (minorité ou
établissement diasporique).

5
Si tant est qu'elle existe. Dans une interprétation qui réconcilie l'approche
gestaltiste avec celle des sciences expérimentales, nous postulons que l'objectivité
première en socio-histoire est phénoménologique, c'est-à-dire établie directement par
les expériences brutes, mais mises en perspective, comparées, afin d'en saisir la
pérennité et la cohérence.
13 CHAPITRE I
Une approche inédite : l'analyse pluridimensionnelle
du fait social grec à marseille
Le phénomène grec à Marseille est d'abord un phénomène collectif et
primordialement un phénomène communautaire dont nous étudierons plus
avant les particularités et implications. Sa saisie doit donc rendre compte de
ce qui le spécifie en tant que fait social, c'est-à-dire traversé par de
nombreuses sinon toutes les dimensions du social, par exemple :
- composante matérielle, quantitative ou morphologique : démographie,
anthropogéographie ;
- composante juridique : communauté et notion de personne morale ;
- composante économique : réseaux économiques, financement de
l'église, place des rapports économiques au sein du réseau
communautaire ;
- composante socio-historique : migrations forcées des Chiotes (1822),
aspects de l'hellénisme diachronique (langue grecque, organisation
communautaire) ;
- composante politico-historique : nation/nationalité, aspect de la
naturalisation, au cours de la période de construction stato-nationale
française du dix-neuvième siècle ; place accordée aux collectifs
étrangers ; influence du Légitimisme politique sur la non reconnaissance
du culte orthodoxe ;
- composante sociologique : type de la parenté archontale, classes
sociales ;
- composante religieuse : orthodoxie, organisation du culte ;
- composante mémorielle : répétition atemporelle (Église) ou temporelle
(transmission dans le groupe) ;
- composante représentationnelle : grille de lecture sociocentrée des
archontes grecs.
Le nombre et la densité des variables en jeu ici nous laissent entrevoir la
difficulté de dégager une image unitaire du fait grec, de représenter son
articulation sociale globale en tant que groupe inséré dans sa société
d'accueil. Si donc, nous ne pouvons prétendre à une exploration étendue de
toutes ces facettes qui, prises individuellement, ne sont qu'un point de vue
sur l'ensemble, il semble s'imposer à nous une approche scalaire : de la
structure aux pratiques.
15 Plus que son cloisonnement ou son découpage en grandes familles de la
physiologie sociale (économique, religieux, familial, etc.), le fait collectif
grec n'est abordable, à notre avis, qu'en termes d'aller-retour entre des
invariants de plus ou moins longue durée et des actes dans lesquels ils se
manifestent ; vision verticale mais dialectique qui autorise le regard par
tranche horizontale d'événements. Dans cette hypothèse, ce n'est pas
l'empilement des faits (de tradition, d'activité sociale) qui emporte la
caractérisation, mais les grands processus, le système de volition
communautaire desquels ils sont issus, dépendent ou auxquels ils réfèrent.
La relative impossibilité de procéder à une étude complète des
représentations de ces Grecs à Marseille au dix-neuvième siècle, du fait de
la disparition du "matériau" vivant, nous oblige à utiliser une autre stratégie
d'analyse : considérer le fait de population grecque comme "la couche
6géologique des terrains primaires" , le socle ou substrat durkheimien qui
enferme la structure, les institutions, les lois d'évolution et les régularités
d'un ensemble par ailleurs traversé par la vie au quotidien de ses membres,
leurs représentations et leurs pratiques.
Selon cette vision, l'interprétation du fait social en question ne compte
pas faire intervenir les motivations ou explications individuelles, ni même
une hypothétique recherche de sens collectif, mais plutôt la mise en exergue
de "l'étonnante régularité avec laquelle [le fait social grec] se reproduit dans
7les mêmes circonstances" . Substituer au pourquoi le comment, "apercevoir
8le groupe entier et son comportement tout entier" , c'est-à-dire saisir les
trames signifiantes qui déterminent tout au long du dix-neuvième siècle la
société grecque entendue comme groupement social et lien de sociabilité
reproductibles.

6 M. HALBWACHS, Morphologie sociale, Paris, A. Colin, nouvelle édition,
1970, p.178. (190 p).
7
É. DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Presses
eUniversitaires de France, 10 édition, 1947, p.94.
8 M. MAUSS, Essai sur le don. Formes et raisons de l'échange dans les sociétés
archaïques, in Sociologie et anthropologie, Paris, Presses Universitaires de France,
1993, p.274 à 276.
16 9De l'examen sociographique à l'étude socio-historique
L'idée qui préside à l'élaboration de ces travaux consiste à façonner un
objet de connaissance – la morphogenèse de la population grecque – dans
ses aspects pluridimensionnels, ce qui signifie l'inscrire dans un projet
dynamique et global, relevant des différents niveaux d'objectivation que
nous venons d'énoncer ; accent qui n'est pas sans rappeler la conception de
10la fameuse "community as a whole" . À ce premier axe méthodologique de
ventilation horizontale, s'ajoute un ordonnancement méthodologique vertical
consistant à découper le phénomène communautaire par étages qui sont
autant de points d'entrée sur ce fait social ; découpage qui, d'ailleurs,
s'impose plus qu'il ne se s'ajoute car fournit aux différents paliers sa loi de
cohérence : la concaténation ordonnée. Concrètement, cela signifie partir
d'abord de l'inscription physique du groupe dans son espace social
d'implantation pour pénétrer ensuite les niveaux de réalité plus profonds,
c'est-à-dire moins facilement perceptibles, qui entrent avec les premiers dans
un rapport dialectique et qui forment ensemble les déterminants du fait
social étudié.
Ainsi, sur un plan superficiel, immédiatement indentifiable, se situent les
états bio ou sociodémographiques qui constituent la manifestation
morphologique de la population grecque définie par ses caractéristiques
directement saisissables en tant qu'ensemble d'individus spatio-concentrés
(localisation géographique, âge, profession, nationalité et religion). En
"descendant" dans l'échelle d'appréhension nous allons rencontrer les
organisations ou appareils organisés (la Confraternité ou ?/03)22. ), puis
les modèles et conduites ou pratiques collectives – des plus rigides aux plus
flexibles – dans lesquels nous rangeons les réseaux familiaux et
économiques ; enfin, ces conduites qui sont "appelées à réaliser les modèles
11sociaux" , ne pouvant être saisies autrement que dans le rapport qu'elles
entretiennent avec des valeurs ou représentations qui les inspirent, elles
devront être mises en perspective avec les fondements socio-historiques de
cette population que nous serons alors en mesure de qualifier de
Communauté.

9 Ce sous-chapitre reprend l'avant-propos de notre précédent ouvrage ; voir M.
CALAPODIS, op.cit., p.19 à 20.
10
Communauté conçue comme un tout ; voir R. REDFIELD, The little community :
viewpoints for the study of a human whole, Chicago University of Chicago Press,
1955, 182 p.
11
Voir G. GURVITCH, La vocation actuelle de la sociologie, Vers la sociologie
différentielle, tome 1, Paris, Presses Universitaires de France, 1968, p.79.
17 Certes, une telle vision verticale et séquentielle du fait social
communautaire ne doit pas faire oublier qu'elle est avant tout conceptuelle et
que sa réalité est faite d'imbrications et d'interpénétrations entre les
différents niveaux ; c'est la raison pour laquelle nous retrouverons, par
exemple, des éléments socio-historiques au centre de nos analyses
sociodémographiques. Également, en tant qu'expression – même partielle –
d'un phénomène social total, l'organisation communautaire ou la
12Communauté se manifeste à chacun des niveaux ou plans étagés
13précités : ainsi, dans chacun des aspects sociographiques, comme la
géolocalisation ou la nationalité, par exemple, se lit l'influence de la
Communauté ; de la même façon, sa prégnance est manifeste dans les
conduites et les modèles suivis par les archontes chiotes qui se fixent à
Marseille. Cette méthode de réciprocité des perspectives, de prise en compte
de la transversalité, d'aller-retour entre l'individualisant et le systématisant,
rend caduques les approches classiques où les frontières entre ce qui relève
du collectif et de l'individuel sont nettement tracées.
Ainsi, qu'on ne s'y méprenne pas : cet ordonnancement que nous
adoptons n'est pas le banal reflet d'une posture théorique arbitraire ni le prix
d'un artifice simplificateur utilisé pour produire de l'interprétation quantum
satis. Il procède d'un choix méthodologique délibéré, incontournable, selon
nous, pour suivre les linéaments interdépendants de la construction d'un
foyer de migrants grecs transformé en Communauté. Incontournable car il
donne une réalité sociologique à des phénomènes non immédiatement
apparents (sentiment d'appartenance, représentations identitaires, etc.).
Le quantitatif ou l'indispensable connaissance
Le dilemme quantitatif-qualitatif recouvre des oppositions de cultures
philosophiques, entre celle d'essence durkheimienne et celle d'ambition
phénoménologique ou comportementaliste. Dans le premier cas, l'individu
n'est considéré qu'à travers la régulation sociale que le groupe exerce sur lui

12
Sur le sens que nous donnons à Communauté avec une majucule, voir infra,
p.263.
13 "[…] tout groupe est d’abord un “phénomène social total” capable de se
manifester dans tous les paliers en profondeur de la réalité sociale." G. GURVITCH,
Groupement social et classe sociale, in Cahiers internationaux de Sociologie,
Presses Universitaires de France, volume 7, 1949, p.23.
18 14par l'intermédiaire des normes et des lois. Situation nomique qui, non
seulement pose "la préexistence de la société par rapport aux contrats
15 16interindividuels" , mais attribue aux faits sociaux qui élaborent les
personnes, un autre niveau de réalité, structural et mesurable : le substrat
morphologique. Considéré comme le registre déterminant de l'explication
sociologique, le substrat recèle les éléments matériels qui forment le cadre
dans lequel prennent naissance et se développent les relations sociales.
Sous-bassement géologique des faits sociaux, il substantifie et donne
forme : "Il faut dire plutôt que, qu'il s'agisse d'une entreprise industrielle,
d'une bourse des valeurs, d'un organe de la vie politique, nous n'aurons de
ces institutions qu'une vue abstraite, si nous ne les plaçons pas en une partie
de l'espace, si nous n'apercevons pas les groupes humains qui en assurent le
fonctionnement. Les institutions ne sont pas de simples idées : elles doivent
être prises au niveau du sol, toutes chargées de matière, matière humaine et
matière inerte, organismes en chair et en os, bâtiments, maisons, lieux,
aspects de l'espace. Tout cela tombe sous le sens. Ce sont des figures dans
l'espace, qu'on peut décrire, dessiner, mesurer, dont on peut compter les
éléments et les parties, reconnaître l'orientation, les déplacements, évaluer
les accroissements, les diminutions. C'est en ce sens que tous les organes de
17la vie sociale ont des formes matérielles."
Cette vision objectivisante ne nie pas la perception subjective, les
particularités de la vie familiale, la transmission orale de coutumes, l'opinion
et l'ensemble des manifestations de sens commun telles qu'elles nous
apparaissent au quotidien ; elle ne s'intéresse qu'aux formes ancrées, qu'aux
objets "consistants" préconstruits par la société et qui, de par leur caractère
reproductible et durable, peuvent se traduire en termes statistiques.
Marcel Mauss évoque sans ambiguïté ce passage du quantitatif au
qualitatif, c'est-à-dire l'extrapolation sociologique des nombres : "Disons
donc, autrement, qu'elle [la morphologie sociale] étudie le groupe en tant
que phénomène matériel […]. Elle comprend et devrait rebrasser en elle-
même tout ce que l'on confond ou divise arbitrairement sous le nom de
statistique (exception faite des statistiques spéciales qui relèvent de l'étude
des institutions : morales, économiques, etc.) ; (exception faite aussi des

14
Par opposition à celle d'anomie que développe É. Durkheim.
15
P.P ZALIO, Durkheim, Paris, Hachette, 2001, p.15.
16 "Les faits sociaux doivent être traités comme des choses", voir É DURKHEIM,
eLes règles de la méthode sociologique, Paris, Presses universitaires de France, 18
édition, 1973, p.145.
17
M. HALBWACHS, Morphologie sociale, Paris, Armand Colin, 1970, p.6.
19 statistiques somatiques, stature, etc. qui relèvent de l'anthropologie
somatologique) ; sous le nom de démographie ; sous le nom de géographie
humaine ou anthropogéographie ou géographie historique, ou géog
politique et économique ; elle comprend aussi l'étude des mouvements de la
population dans le temps et dans l'espace : natalité, mortalité, âge ;
alternatives, flottements des structures ; mouvements et courants
migratoires ; elle comprend aussi l'étude des sous-groupes de la société en
tant qu'ils sont ajustés au sol. C'est sur cette solide base que doit s'édifier un
jour une sociologie complète. Et cette base très large, de masses et de
nombres, peut être graphiquement figurée, en même temps que
18mathématiquement mesurée." Plus loin il ajoutait : "De plus, tout comme
la psychologie sociale, ou plutôt la physiologie sociale, se traduisent dans la
matière humaine et, à l'occasion, dans l'espace et le temps sociaux où tout se
passe, de même la structure matérielle du groupe n'est jamais chose
indifférente à la conscience du groupe. Souvent les faits de morphologie
19sont vitaux pour elle."
Dans l'esprit de Durkheim et des successeurs, l'aboutissement de cette
incrustation du matériel dans l'explication sociologique se trouvait dans la
rationalisation de la conscience collective, dans une forme de "science du
corps et de l'âme des sociétés".
Dans cette même veine, nous estimons empiriquement comptabilisables
les institutions. En tant que formes sociales, organes ou instances
– formelles ou informelles – qui prescrivent et légitiment, celles-ci ont une
durée de vie qui dépasse celle des individus, leur transmettent un cadre
normé, sont l'expression la plus proche de leurs représentations collectives
et, par-dessus-tout, constituent une réalité sui generis avec une forme propre
qui peut s'analyser, se calculer et se diviser.
Il en est ainsi du mariage, de la famille, de la langue, des actes religieux
qui, en tant que pratiques objectivées et condensées, forment chacun un
objet de connaissance observable en l'état et dans son évolution, selon des
techniques statistiques (segmentation, regroupement). Si, comme le prétend
Durkheim, "la régularité des données statistiques implique qu'il existe des
20tendances collectives, extérieures aux individus" , la liaison entre pratiques
objectivées et représentations groupales est établie. Puisque l'idée d'"être
grec à Marseille" au dix-neuvième siècle est inaccessible, saisissons le

18
Voir M. MAUSS, Divisions et proportions des divisions de la sociologie, in
l'Année sociologique, 1924-1925, Alcan, p.132.
19 Idem supra, p.151.
20
É. DURKHEIM, Le suicide : étude de sociologie, Paris, Presses universitaires de
France, 1976, p.360.
20 groupe "au niveau du sol" pour nous en faire l'idée ; puisque les "voies de
communication et de transport, [les] instruments et [les] machines employés
dans l'industrie ou dans la vie privée […] expriment l'état de la technique à
21
chaque moment de l'histoire, du langage écrit, etc." , alors, sans aucun
doute, l'organisation spatiale des Grecs à Marseille, la composition de leur
foyer familial, leur nationalité et leurs pratiques religieuses cristallisent
également un morphotype social bien spécifique de leur groupe. Dit
autrement, leurs représentations, leurs héritages historiques et leurs
sociabilités se sont fixés sur ces supports matériels qu'il convient de
découper et d'assembler pour que s'imposent des interprétations de type
sociologique, exemple : les marqueurs de "leur" hellénité (grécité), de leur
sentiment d'appartenance nationale, etc.

Ces constats ont motivé le choix des statistiques démographiques comme
premier outil de mesure pour évaluer la configuration du groupe grec. Elles
ont la particularité d'être elles-mêmes à caractère institutionnel, c'est-à-dire
détachées des individus et reproductibles, mais, de plus, elles renvoient à
des modes de conduite institutionnels, (lieux de résidence, nationalité,
confession religieuse, naissances, décès, etc.), sorte d'objectivation juridico-
statistique.
De surcroît, l'ambition de sociologie historique que nous affectons à la
présente étude ne peut se passer des formalisations statistiques, car, en tant
22que "sciences des institutions" prises dans la durée, elle se doit d'acquérir
sa légitimité en objectivant a minima les faits sociaux. Évoquer le groupe
grec et non les Grecs exige un ou plusieurs critères unificateurs extérieurs à
l'objet de connaissance en question. Ainsi, en admettant même que nous
puissions mener une enquête in vivo, comment pourrions-nous discourir sur
une supposée conscience collective si ne nous étaient pas donnés
préalablement les critères de mesure.
Selon les démographes, les variables démographiques que nous avons
23retenues sont considérées d'un degré d'objectivation maximale , donc elles
sortent du statut d'artefacts statistiques pour rejoindre celui de catégories
concrètes collant au plus près des réalités juridique, historique et sociale des
Grecs. Bien sûr, cela ne signifie pas que l'approche statistique permet de
réduire avec représentativité l'univers social des Grecs dans toutes ses

21 Idem supra, p.354.
22 Voir É. DURKHEIM, Les règles… sociologique, op.cit., p.XXII.
23
Qualifiées à ce titre de "variables d'État", voir F. HÉRAN, L'assise statistique de
la sociologie, in Économie et Statistique, n°168, Juillet-Août 1984, p.28.
21 manifestations polymorphiques. Elle serait également infondée à rendre
compte de trames comportementales qui relèvent en partie de ressorts
ethnographiques ou de psychologie collective ; cependant, on pourrait
objecter ; à l'instar de Norbert Élias, que "la mise en place des instances
psychiques qui structurent le moi va de pair avec l'intériorisation des
contrôles sociaux par les particuliers et avec l'affermissement de l'État", de
sorte qu'identité sociale et identités individuelles puisent leurs déterminants
24à la même source sociale .
D'une certaine manière, nous plaçons le corps matériel de la société
grecque en tête de toute interprétation du phénomène de la diaspora
hellénique à Marseille. Il en est d'abord la forme sensible, dressant un
contour global de masses et de grands équilibres (poids de la population,
répartition de ses classes socioprofessionnelles ; importance du facteur
religieux, etc.). Il est ensuite l'indice de sa cristallisation au sein de
l'environnement marseillais (capacité de reproduction par tranche d'âge,
nombre de naturalisations, poids de ses agents économiques…). Enfin, il
constitue l'indicateur privilégié de prégnance sociale de ses héritages
historiques diachroniques et de la pression des forces d'acculturation
(adhésion à la nation française, liens avec la nation grecque, force de
25l'orthodoxie, adoption des modes de sociabilité urbaine, etc.) .
26 "Au fond, tout problème social est un problème statistique" car le
traitement statistique non seulement mesure, mais analyse tout fait social. "Il
force à apercevoir le groupe agissant", à voir apparaître "les choses sociales
27en ébullition."

24
"[…] loin d'atomiser les relations sociales, l'enquête statistique offre le moyen
privilégié de définir l'identité d'un individu de façon structurale, c'est-à-dire en
référence à l'identité des autres et non de façon intrinsèque." Idem supra, p.32.
25
"Le nombre, la densité de la population, l'intensité de la circulation et les
relations, les divisions d'âge, de sexe, etc., l'état de santé, etc., apparaissent, comme
ils sont, en rapport direct avec tous les phénomènes de l'activité sociale. De là, par
l'intermédiaire des activités, on peut voir se dégager du groupe lui-même, dans sa
structure même, les grands processus de sentiments, de passions, de désirs, les
grands systèmes de symbolismes, d'images, d'idées, de préjugés, les grands choix, les
grandes volitions des collectivités. Redescendant l'échelle, on peut voir, comment
c'est autour d'idées, de sentiments, de traditions de constitutions, que viennent se
grouper les hommes. Et l'on peut parcourir le chemin inverse. Du spécial au général,
du matériel à l'idéal, les chaînes d'analyse et de synthèse apparaissent ainsi
continues." Voir M. MAUSS, in l'Année sociologique, 1924-1925, op.cit., p.143.
26
Idem supra, p.151.
27
Idem supra, p.152.
22 Outils sténographiques : marqueurs d'identification collective
Au même titre que l'ethnographie a pour tâche de dresser, selon une
nomenclature en rapport avec les règles de l'inventaire systématique, une
description des "groupes humains considérés dans leur particularité et visant
28à la restitution aussi fidèle que possible de la vie de chacun d'eux" , il
revient à la sociographie l'obligation de décrire une réalité "terrain"
repérable dans sa spécificité et dans ses régularités. C'est à partir de là que
peut s'organiser un deuxième niveau de discours, celui de l'interprétation qui
propose une intelligibilité plus ambitieuse, certes fondée sur de
l'interrogation liée directement aux faits, aux coordonnées spatio-
temporelles de la recherche, mais visant aussi à une certaine "émancipation"
par la production de configurations idéal-typiques interprétatives, c'est-à-
dire par le passage de "cas" aux "types". Ce dernier niveau d'analyse peut
aussi être compris comme une mise en ordre intelligible des liens surgissant
entre les différents états empiriques observables qui, en permettant la
production de profilages quantitatifs et statistiques, non seulement dessinent
les contours de la surface morphologique de la "société" grecque à
Marseille, mais donnent accès aux autres "paliers" plus en profondeur de
cette société ; par exemple, les données statistiques sur la résidence et sa
permanence, sur la composition de l'unité résidente ou encore sur les détails
des démarches de naturalisation, informent le chercheur quant aux liens
d'appartenance (parenté, dynamique sociale, rapports à la nation...),
contribuent à vérifier les hypothèses émises en matière de conduites
collectives et mettent en lumière des trames comportementales et modèles
sociaux (guides de conduites).
En résumé, sans prétendre à une quelconque socionomie ou loi historique
régissant les communautés de Grecs en situation de diaspora – à Marseille
ou ailleurs –, l'angle sociographique ici développé tend à considérer les faits
sociaux des acteurs grecs comme des réalités sui generis qui, à ce titre,
seront analysés en termes de grandeurs statistiques, mais aussi comme des
constructions de ces acteurs – à titre individuel et collectif –, porteuses de
significations comportementales d'ordre psychosociologique et renvoyant à
des valeurs, normes et croyances "collectivement engendrées et
29historiquement déterminées" ; en quelque sorte, sortir du couple
quantitatif-qualitatif précédemment énoncé et penser plutôt ce rapport sous
l'angle d'une relation dialectique entre les deux termes, relation dans laquelle

28 C. LÉVI-STRAUSS, Histoire et ethnologie, in Anthropologie structurale, Paris,
Plon, tome 1, 1958, p. 4.
29
C. FLAMENT, M.L. ROUQUETTE, Anatomie des idées ordinaires ; comment
étudier les représentations sociales, Paris, Armand Colin, 2003, p.11.
23 30le premier peut être le marqueur du second et ce dernier, le révélateur de
logiques échappant à la mise en ordre statistique initiale, logiques souvent
focalisées sur l'individu ou l'interindividuel, mais dont la pertinence à titre
31
collectif doit être prise en compte . Bien évidemment, ce n'est qu'en
l'inscrivant dans la durée, en opérant des comparaisons entre une
configuration saisie à un instant t2 par rapport à un instant t1 que cette
dialectique acquiert du sens historique.
Le recours à la sociographie nous est donc indispensable dans la mesure
où celle-ci remplit les trois missions suivantes :
- Production d'outils sténographiques : en juxtaposant et comparant les
photographies des strates morphologiques que composent les états de
32population grecque qui se succèdent à Marseille au cours du siècle ,
prend corps une réalité à la fois individuelle et collective sur la base
d'outils-profils multicritères et synthétiques à la fois, exemples :
pyramide des âges, catégories socioprofessionnelles, appartenances
religieuses, localisation spatiale, etc. Ces outils dessinent une
distribution statistique de "paquets" de relations que l'on pourrait
inscrire dans une "objectivité de premier ordre", celle des ressources

30 Exemple : la récurrence d'unités résidentielles familiales élargies qui nous
renseigne sur les alliances matrimoniales endogroupes.
31
En tant qu'actualisation d'un paradigme spécifique, de schèmes de pensée ou
encore d'un capital social ou symbolique impliqués dans le phénomène de la
reproduction communautaire ; ces informations remplissent aussi la fonction
d'indices qui orientent le sens de la recherche quantitative et entrent dans le champ
sinon du mesurable, au moins de l'évaluable par le biais des lois statistiques de
récurrence ou d'occurrences significatives. Même dans le cas où les méthodes
d'analyse quantitative ne pourraient pas s'appliquer (récurrence non avérée,
occurrences non significatives), la recherche qui ne peut être dans ce cas que
transversale, permet, soit d'établir des faisceaux convergents d'interprétation
(assimilés à du quantitatif), soit induire des hypothèses demandant à être vérifiées.
Exemple : la mention dans certains dossiers de naturalisation, de notions telles que
celles de "nation", "patrie" ou "amour de la patrie" incite à rechercher des
régularités, des rapports de congruence entre individus partageant des
caractéristiques typologiques communes.
32
Dans un premier temps, il semble préférable d'utiliser la terminologie "d'états de
population grecque" plutôt que celle de "communauté grecque", par rigueur
scientifique : éviter ainsi le passage direct à l'interprétation sociologique – et
historique –, l'espace-temps communautaire grec impliquant d'autres niveaux
d'analyse à prendre préalablement en compte.
24 33matérielles . Ces indicateurs sont dits sténographiques car, de nature
synthétique, ils font preuve de précision empirique et résument en
34quelques mots un champ d'analyse sociologique .
Principalement détaillés tout au long de ce travail consacré à la surface
morphologique de la population grecque à Marseille, ils vont être d'un
emploi constant pour les autres domaines abordés, une sorte de "boîte
noire" à laquelle nous aurons recours, à chaque fois qu'il sera nécessaire
de mettre en lumière des régularités ou de valider des phénomènes
individuels ; par exemple, des outils sténographiques de profilage
comportemental ont été conçus pour la thématique des naturalisations,
pour les arbres généalogiques des parentèles archontales et pour
l'établissement d'une grille de lecture comparative des règlements des
Communautés grecques en territoire ottoman au dix-neuvième siècle
(auto-administration). Tous ces outils ne seront pas décrits dans cet
ouvrage, seuls quelques-uns d'entre eux seront développés ou évoqués
ici.
- Segmentation significative :"la science sociale est contrainte de classer
35pour connaître" , mais afin que ce classement prenne les caractères
taxinomiques pertinents, le découpage en sous-groupes homogènes

33 En référence aux deux ordres de réalité que proposent les tenants du
constructivisme social ou du structuralisme (Bourdieu, Foucault) ; selon leur analyse,
il existe une objectivité de premier ordre, celui de la matérialité, qui a cours en
dehors de nous et du langage, et une objectivité de second ordre sous la forme de
schèmes de perception, mentaux et corporels (habitus) qui, tout en étant objectifs,
fonctionnent comme champ symbolique des activités pratiques. Cette double
dimension de la réalité, construite et donnée, vient renforcer nos présupposés
théoriques ; en effet, selon Bourdieu, ces structures objectives sont le fondement des
représentations subjectives et constituent "les contraintes structures qui pèsent sur les
interactions".
34
En référence aux concepts sténographiques utilisés notamment par J.C. Passeron
dans son analyse de l'épistémologie des sciences sociales. Par opposition aux
concepts polymorphes qui penchent vers le trop théorique, sorte de "carrefour de
séries opératoires", les concepts sténographiques sont indexés sur un contexte
spécifique et possèdent un pouvoir de dénotation fort à partir d'un mot clé
susceptible de concentrer les données qui l'ont rendu possible ; ils gagnent en "teneur
historique" ce qu'ils perdent en généralité. À titre d'exemple, le concept de diaspora
serait ici considéré comme polymorphe et celui de Communauté grecque à Marseille
eau XIX siècle comme sténographique. Voir J.C. PASSERON, Les mots de la
sociologie, thèse de doctorat d'État, Nantes, 1980, p. 31 à 55.
35
Article de P. BOURDIEU, L'identité et la représentation, in Actes de la
recherche sociale, volume 35, 1980, p. 64.
25 impose des critères de classement qui à la fois regroupent et
différencient, de manière à produire du sens.
36- Reconstitution biodémographique : les outils sténographiques s'avèrent
ici indispensables pour comprendre les trajectoires individuelles des
Grecs à Marseille, leurs rapports au collectif tant grec qu'autochtone, les
lignes force de nature à produire des conduites régulières et déterminer
ainsi un supposé modèle communautaire, ses spécificités, ses novations
ou exceptions.
De ce fait, en introduisant un biais subjectiviste, celui des pratiques et
activités individuelles – certes regroupées de façon homogène –, le contenu
et le cadre (contenant) social sont rapprochés ; la mathématique sociale des
quantités trouve dans les expériences individuelles son incarnation. Si la
société grecque antérieure à la migration "inspire l'attitude mentale de ses
membres" et donc façonne leurs sentiments de vie collectifs, nous devrions
être en mesure de retrouver, à travers l'analyse d'une physiologie de leurs
pratiques, sinon une "communauté de conscience", la tendance convergente
que les données chiffrées laissent entrevoir.
L'ensemble des informations recelées dans les outils sténographiques
sont d'ordre sociodémographique, juridique, historique et économique. Elles
proviennent de supports-sources majoritairement démographiques
(externes), mais aussi internes (exemple : archives de la Confraternité) qui
confirment, orientent et ramènent à l'échelle de la micro-histoire, les
constats purement démographiques.
Dans le tableau ci-après figure un extrait des supports externes que nous
avons regroupés par type de source et par fonction d'analyse primaire, selon
une échelle allant du quantitatif au qualitatif.
Toutes les données de ces supports ont été traitées de façon exhaustive
pour la période considérée.

36 Appliquée aux sciences de l'homme, la biodémographie est habituellement
envisagée comme discipline bipolaire qui prend ses racines dans l'anthropologie
biologique et dans la démographie historique ; son ambition est d'étudier les
populations en tentant de rendre compte de tous les paramètres qui les structurent :
choix matrimoniaux, variables écosystémiques, migrations, mortalité, fécondité, etc.
Ses méthodes sont fréquemment utilisées pour étudier les populations urbaines et
rurales de façon fine en estimant, par exemple, des indices de diversité et cerner ainsi
au plus près les caractéristiques d'un "pool génique". En ce qui concerne notre
travail, nous nous limitons à lui emprunter ses aspects de dynamique de populations,
de reconstitution des familles ainsi que les notions de panmixie ou d'isolat
endogamique.
26 27
CRITÈRES
PÉRIODE/ANNÉES TYPE DE SOURCES FONCTION D'ANALYSE
SUPPORTS
Dénombrements de population 1851 / 1876 Archives municipales Quantitative
Déclarations de fixation de domicile 1798-1889 Archives municipales Quantitative et qualitative
Enregistrement des étrangers 1793/1794 Archives municipales Plutôt quantitative
Relevé d'ordres d'expulsion 1799 Archives municipales Plutôt quantitative
Statistique annotée des vice-consuls 1799 Archives municipales Quantitative et qualitative
Enregistrement des naissances, Archives de la Confraternité
1821-1911 Quantitative et qualitative
baptêmes, mariages et décès (Église orthodoxe)
Dossiers de naturalisation et Archives départementales /
1790-1900 Quantitative et qualitative
admission à domicile Archives nationales
Relevé des Grecs établis à Marseille 1827 Archives Capodistria Plutôt quantitative
Extrait des supports-source de l'analyse sociographique – Population grecque à Marseille (1790-1900) N'ont pas été inclus dans le tableau récapitulatif précédent les actes de
naissance, mariage et décès, ni même les actes de notoriété qui, tous,
relèvent de l'observation du singulier dans le détail et donc, à ce titre, d'une
approche qualitative que nous avons traitée de manière non systématique,
sous forme d'échantillons représentatifs – à l'inverse des dossiers de
naturalisation entièrement dépouillés. Le traitement de ces données viendra
étayer les différentes analyses développées plus avant et dédiées aux
attitudes, conduites et formes d'identification, dans le souci de compléter les
aspects à visée plus quantitative et afin de repérer là-aussi des relations
généralisables à l'ensemble de la population étudiée.
Anachronisme, socio-histoire et processus identitaires
À travers la description des outils sténographiques et des formes
d'appréhension "numériques" du fait social grec à Marseille, se font jour les
orientations choisies pour examiner le substrat hellénique, d'abord en tant
qu'ensemble nombré et catégorisé, mais plus fondamentalement avec le
souci d'y repérer les modes d'élaboration collective, les rapports individu-
groupe, c'est-à-dire de déterminer la place des processus identitaires qui
conduisent la structure à épouser une forme communautaire bien identifiée,
la Communauté grecque ou , marqueur central de la socialisation
des Grecs. Il sera alors possible d'apporter une réponse à la question centrale
de cet ouvrage : cette forme communautaire est-elle caractéristique d'un
simple et courant agrégat de migrants – phénomène qui apparaitrait à partir
d'un effet de seuil démographique – ou bien alors un phénomène
idiosyncrasique de reproduction historique touchant aux fondements mêmes
de la nation néo ou panhellénique.
En effet, à partir du moment où notre recherche porte sur les ancrages du
groupe grec appréhendé principalement à travers ses coordonnées
statistiques et démographiques, se posent bien évidemment deux sortes de
question : celle de la perspective historique et celle de l'identité.
Pour ce qui est de la première, on pourrait objecter à notre étude que
l'approche en termes sociodémographiques que nous avons choisie, basée
sur une photographie de la population grecque à Marseille de 1851 et 1876,
écrase la perspective historique qui ne peut être véritative qu'en diachronie.
Assurément, l'approche en "longue durée" doit prévaloir sur la vision
événementielle, c'est-à-dire ne pas oublier de déplacer le projecteur et
interroger l'histoire de l'hellénisme pour penser dans toutes ses dimensions
l'implantation des Grecs à Marseille à un moment donné. Or, c'est
28
" )2 exactement ce que nous nous proposons de faire dans cette étude, même si
la prise en compte de la "longue durée", nous ne l'organisons pas selon un
angle historiciste ou d'histoire descriptive, mais à travers la cristallisation
des différents temps historiques dans des structures, institutions ou
permanences (exemples : l'habitat, la famille, la religion, etc.). C'est ainsi
que les masses statistiques de démographie historique se prêtent idéalement
à cet angle d'analyse. En l'occurrence, de par leur nature elles condensent les
significations et mettent en lumière des permanences qui échappent à la
simple conjoncture événementielle (exemples : l'événement de la migration,
celui des installations individuelles, etc.). Elles vont nous permettre de
vérifier si et comment se reproduisent (à l'identique ou en rupture) les
permanences et héritages. Il s'agit, en quelque sorte, d'un aller-retour entre
des faits "comptables" qui concernent la forme matérielle que prend la
population grecque à Marseille au dix-neuvième siècle et une interprétation
critique qui apporte un éclairage sur les processus identitaires à l'œuvre.
En substance, montrer que l'entité démographique grecque telle qu'elle
apparaît au chercheur contient "en soi" les déterminants de la Communauté
grecque historique et que le rapport qu'entretient cette population avec cette
forme de cristallisation collective dépasse et déplace le concept de colonie
d'abord, mais peut-être aussi celui de groupement communautaire ou de
minorité ethnique, tels qu'ils sont généralement entendus.

D'ailleurs, pour notre défense, ne suffit-il pas de se rappeler la méthode
d'analyse historique employée par l'illustre Thucydide ? Quelque vingt-
quatre siècles avant les Annales, Marc Bloch, Fernand Braudel et l'histoire
socio-économique, l'historien athénien a construit l'édifice historiographique
de sa Guerre du Péloponnèse en y faisant coïncider l'exposé de faits
catégorisés, regroupés sous forme de masses signifiantes, avec la recherche
des causes et motifs, niveaux de réalité plus profonds, par définition.
Précurseur d'une méthode historique scientifique – par son degré
d'abstraction logique –, Thucydide ne néglige pas le rôle des individus, leurs
faits d'armes, mais assujettit cette micro-histoire aux déterminants plus
structurels comme l'infrastructure économique et les enjeux matériels vitaux
des deux cités (Athènes et Sparte). Comme le rappelle D. Roussel, "point de
considérations métahistoriques, point d'intuitions géniales [ni de] décrets de
37la Providence" , mais une histoire ramassée autour d'un axe central de
cohérence : celui de la concaténation faits-causes, mais presque uniquement

37
Hérodote, Thucydide, Œuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, A.
Barguet, Denis Roussel, 1964, p.671.
29 38sous l'angle du quantifiable ou tout au moins du mesurable (richesses
économiques, développement des échanges, etc.).
L'autre écueil à éviter en matière historiographique est la tentation
– volontaire ou non – d'anachronisme, c'est-à-dire en l'espèce, le risque sous-
jacent qui tend à opérer lorsque nous manipulons des vocables et des notions
contemporaines pour traiter de phénomènes socio-historiquement situés.
Ainsi, les mots nation, assimilation, identité sont-ils socio-historiquement
formés et situés. Le co-fondateur des Annales, Marc Bloch, nous a avertis de
cet enjeu méthodologique et des solutions pertinentes à apporter afin de
transformer le risque en force. Le plus souvent, les contributions lettrées
actuelles ayant trait au phénomène des migrations et des minorités au dix-
neuvième siècle, constituent un piège que seul un choix de méthodologie
rigoureuse peut nous économiser. Par exemple, la densité sémantique du
terme "nationalité" et sa polysémie s'inscrivent dans un mouvement
d'historicisation politique et sociale que nous devons garder en mémoire
lorsque nous traiterons de ce critère de classement démographique. S'il
apparaît dès 1807 dans un roman de Madame de Staël, ce n'est qu'après
1830, avec la diffusion en Europe des idées libérales et du "principe des
nationalités", que le mot va acquérir le sens de l'école historique allemande
39de principe spirituel ou sentiment d'appartenance à la nation (Volkstum)
sans toutefois encore désigner le lien d'appartenance à l'État.
Progressivement il va incarner un projet politique, réclamant en son nom le
regroupement et la souveraineté d'une communauté d'individus réunis par la
langue, la religion ou d'autres intérêts partagés. Dès le Second empire et plus
encore au moment de la Troisième République, la confusion "parfaite" entre
État et Nation sera achevée et l'on désignera alors par national tout ce qui est
médiatisé et contrôlé par l'État.
En réalité le risque d'anachronisme ne porte pas sur l'objet d'étude (la
nation, l'hellénisme, la diaspora, etc.) mais sur la méthodologie employée
pour le traiter. Par exemple, nous ne pouvons aborder la question de la
nation telle qu'elle se posait au dix-neuvième siècle car matériellement,

38
"Il leur répéta que leur puissance reposait sur les revenus que ceux-ci leur
procuraient et qu'à la guerre, le succès était essentiellement affaire de jugement et de
ressources financières. […] en plus de leurs autres revenus, le tribut levé sur les
alliés leur rapportait annuellement six cents talents en moyenne et qu'ils avaient en
réserve sur l'Acropole six mille talents d'argent monnayé." Idem supra, p.798.
39 D'une certaine manière, le terme nationalité entretient vis-àvis de la nation un
rapport similaire à celui que représente le mot personnalité pour la personne. Voir G.
NOIRIEL, État, nation et immigration, Paris, Gallimard, 2005, p.225 sqq.
30 idéologiquement, sociologiquement, nous sommes extérieurs à cette période,
nous ne pouvons donc prétendre intégrer, dans une soi-disant position de
recul scientifique, les déterminations de l'histoire politique qui ont traversé
tous les acteurs du dix-neuvième siècle.
Le chemin qui, à notre avis, peut seul nous amener à contourner cet
obstacle dirimant, passe par la prise en compte, non pas de la conjoncture
sociopolitique et des événements qui ont marqué la période en question,
mais des constantes, des régularités qui ont donné tout au long du siècle la
forme et les attributs spécifiques à la nation ou à l'hellénisme au sein de ses
Communautés d'Occident. Il en est de même des autres phénomènes qui
prennent alors une coloration institutionnelle, au sens durkheimien du terme,
c'est-à-dire une valeur de réflexion sociale ; comprendre, expliquer à partir
d'une question-problème – dans la droite ligne de l'histoire-problème
défendue par Marc Bloch et Lucien Febvre –, car cet axe, outre le fait qu'il
40s'intéresse à des collections de faits plutôt qu'à des faits , nous permet de
trouver des masses critiques susceptibles de nous informer quant à
l'existence de phénomènes structurels et d'éviter de prendre une partie pour
un tout. Ainsi, puisque nous ne pouvons que nous projeter dans le dix-
neuvième siècle à défaut de pouvoir l'habiter, utilisons la prégnance et la
force de suggestion du présent pour les questions d'identité et de mémoire
afin de rechercher dans ce passé proche ce que les groupements d'ordre
(ordonnés) d'alors nous révèlent quant à l'éventuelle structure sociale de ces
sujets.
Un travail de mise en parallèle, de comparaison avec le présent est donc
indispensable afin de donner aux résultats d'investigation du passé, non pas
une valence historique absolue, mais une pertinence par rapprochement des
ressemblances et différences, ce que L. Febvre désignait sous l'expression
"dresser la table des présences et des absences". D'où l'effort de clarification
méthodologique entrepris ici, ainsi que la mise en exergue tout au long de
l'ouvrage des concepts clés (nation, communauté, identités) et de leurs
différents sens. Il ne s'agit pas de remettre en cause un continuum historique
ni l'acuité de la "psychologie de la nation", mais bien d'établir les formes
successives d'ensembles d'hommes, d'idées, de traits caractéristiques,
41envisagées sous l'angle de données comparables .

40 Et donc parfaitement adapté à la thématique de cet ouvrage ; "[…] l'histoire de
l'immigration, qui s'est beaucoup développée en France ces dernières années, relève
à la fois de l'histoire économique, sociale, politique, culturelle, etc." Voir G.
NOIRIEL, idem supra, p.91.
41 "[…] l'"étranger", serait-ce donc une notion constante à travers toute l'histoire d'un
peuple comme la France ? […] Constantes historiques, j'entends bien. Je n'oppose
pas du tout l'"atomisme" de celui-ci au "continuisme" de celui-là. Mais les constantes
31 Entre une considération purement atomistique des faits (indépendance et
primauté des événements) et une vision strictement continuiste faisant de
chaque fait social le produit répété d'un schème global immuable, le socio-
historien se doit, d'une part, d'interroger ce qui est de l'ordre du produit et de
le dépasser pour examiner ce qui fut alors en construction (production), et
d'autre part, d'étalonner l'ensemble (produit et procédures) dans le temps
pour en mesurer les évolutions remarquables (persistance/disparition) et
dégager ce qui, à l'aune de notre raisonnement d'observateur actuel engagé
par son siècle, peut être considéré comme trait structurant du groupe ou de
la société.
Entre une historiographie du groupe grec à Marseille exclusivement
enfermée dans ses limites temporelles (1793-1914), n'autorisant aucune
interprétation de ce fait social autre que celle que pourrait opérer un
hypothétique historien vivant au vingt-et-unième siècle mais se transportant
dans le cadre mental et matériel du dix-neuvième, et le traitement "hors sol",
au moyen d'outils extratemporels (et donc anachroniques), de ce phénomène
historique considéré comme simple grandeur statistique évaluable hors
contexte socio-historique, nous avons privilégié un positionnement
intermédiaire et dialectique : certes, les notions d'identité, d'hellénisme et de
nation n'occupent une place centrale dans le discours public que depuis
quelques décennies et n'avaient donc pas de pertinence sociologique au dix-
neuvième siècle, mais, en revanche, après avoir recherché dans les
indicateurs "objectifs" et quantifiables ceux qui, pris à différents moments
de la vie du groupe, dénotent une tendance lourde de la construction
"identitaire" et "nationale" des Grecs à Marseille, il est tout à fait congruent
de qualifier cette dernière par les similitudes et les différences qu'elle
montre après comparaison avec les significations actuelles des termes
nation, identité et hellénisme. Ainsi, discernerons-nous en 1851 comme en
1876 un rapport très prégnant de ces Grecs à la nation hellénique, entendue
au sens de peuple partageant les mêmes représentations centrales (religion
orthodoxe, langue grecque, Communauté) et non au sens d'État-nation
actuel.

historiques, il y a deux façons de les mettre en lumière. L'une, la métaphysique […].
L'autre, l'historique. […] Nous refusons, tout simplement, de mettre un anachronisme
à la base d'une continuité. Nous repoussons la solution de facilité donnée au vrai
problème : comment au sein d'un même agrégat humain, sous quelles formes
successives au cours des âges, à travers quels ensembles mouvants d'idées et de
sentiments, se sont exprimées des volontés élémentaires qu'il ne s'agit pas de
promener, revêtue d'oripeaux modernes, à travers toute l'histoire changeante des âges
disparus." Voir L. FEBVRE, Entre l'histoire à thèse et l'histoire-manuel, in La
Revue de synthèse, n°5, pp.211-212.
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