Les groupes d'entraide

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De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782336268545
Nombre de pages : 225
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Remerciements
Je tiens à remercier tout d’abord pour leur confiance les nombreux membres des fraternités que j’ai rencontrés tout au long de ces quinze dernières années. Ce livre est un gage de ma sympathie et de mon estime, ainsi que du respect que j’éprouve pour leur démarche. Je remercie ensuite mon éditeur, L’Harmattan, pour la confiance qu’il accorde à ce livre. Cet essai provient en (petite) partie du remaniement de textes qui furent autant de prises de position ou de réactions dans divers débats internes sur la question des fraternités. Je remercie particulièrement Bernard Rigaud, le Directeur de l’association ADAJE, pour nos stimulantes et enrichissantes conversations, pour son ouverture d’esprit et pour ses encouragements concernant mes activités socio culturelles (chap.VII). Je remercie également mes collègues de ce centre de soins et, plus largement, les professionnels du secteur médico-social pour leur contribution, même involontaire, ne serait-ce qu’en raison des incitations qu’on pu constituer ces discussions. En même temps, ces écrits sont alimentés par une formation philosophique qui m’a permis de conceptualiser les intuitions qui sont à leur origine. Je voudrais donc remercier ici sincèrement tous mes professeurs de Paris X pour l’enrichissement que m’ont procuré leurs cours d’une façon générale, et dans la perspective de cet essai plus précisément. Je ne peux les mentionner tous. Mais, qu’il s’agisse d’esthétique, de politique, de morale ou de métaphysique, leur enseignement féconde cet écrit et constitue un bagage d’une richesse inestimable dans mes activités quotidiennes. Je pense cependant plus particulièrement à David Lapoujade dans la mesure où le projet de ce livre est largement redevable de ses séminaires des années 96 – 98, d’une initiation à la philosophie américaine et à la pensée de William James. Les recherches que j’ai entreprises par la suite sur James (sous la Direction de Didier Deleule, puis de Sandra Laugier) – référence importante de cet essai – sont aussi redevables des séminaires en question. Cependant, une intuition ne vaut que si elle s’incarne, que si elle finit par se précipiter dans une écriture en l’occurrence. L’élément déclencheur de ce processus est en ce qui concerne ce livre la rencontre avec Nicolas 7

Floury, jeune psychologue et doctorant en philosophie qui effectua son stage de Master de psychologie au sein de notre association en 2007. Son Mémoire ayant eu pour objet l’impact des activités culturelles sur les dépendants en soins, il fut plus particulièrement appelé à s’intéresser à mes propres activités (voir chap. VII, §3). C’est dans ce contexte que je fus incité à entreprendre ce projet d’écriture. Je le remercie spécialement pour cela, pour sa capacité d’attention à l’autre (qui en fera sans aucun doute un professionnel de qualité), pour sa présence par la suite dans mes moments de doutes, pour ses relectures attentives, pour nos échanges, ses critiques et ses conseils précieux. Enfin, je ne remercierai sans doute jamais assez ma compagne et mes proches pour leur patience pendant la rédaction de ce livre.

- Le lecteur trouvera les annexes en pages 179 – 181. - Le système de notes, chapitre par chapitre, commence à la page 185. - Pour indiquer un renvoi, - par exemple les pages sur la genèse de la méthode, qui se situent dans le paragraphe a de la partie 2 du chapitre I -, nous le stipulons comme suit : (I, 2, §a)

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Introduction Problématique des fraternités
« De quelque façon que nous résolvions le problème, si du moins nous voyons qu’il y a là un problème, nous sommes des frères ». William James1

Cet essai traite de groupes fraternels. Il n’a pas pour objet La Fraternité, cette abstraction dénoncée comme une entité fictive aussi bien par les marxistes que par les empiristes sceptiques anglo-saxons. Plus empiriquement, il est question dans ce livre de fraternités avec un f minuscule et un pluriel qui les signalent comme des entités réelles, historiquement déterminées ; des groupes concrets composés d’individus « de chair et d’os », qui se soutiennent mutuellement et qui développent effectivement des relations fraternelles. Mais le f fait également signe vers la fêlure, la faille, la souffrance de quelque addiction, et une quête commune, celle de la recouvrance. C’est en effet sur les groupes d’entraide, et plus particulièrement sur ceux qui se basent sur un programme en douze étapes (que l’on appelle aussi « groupes de conversion »), que se focalise notre regard. Pourquoi s’intéresser plus particulièrement à l’étude des groupes d’entraide, à cette approche particulière des problèmes psychosociaux ? Un regard rapide sur la problématique des substances addictives est ici nécessaire, - même s’il s’agit de choses assez bien connues : archéologie, philologie et histoire nous montrent que l’usage de ce que l’on appelle des substances psychotropes est une constante universelle, qu’il s’agisse d’alcool sous différentes formes ou de drogues diverses. Il va de soi que depuis les premiers contacts avec les « plantes magiques » jusqu’aux contextes actuels de consommation et de surconsommation, les usages se sont lentement transformés : contextes ou usages sacré, médicinal, guerrier, convivial, hédoniste, stimulant de la performance, auto thérapeutique, antidépresseur, anesthésiant ont existé, existent ou 9

coexistent encore. D’un côté, la prise moderne de substances peut simplement être liée à une recherche de plaisir. Un nombre non négligeable de personnes parviennent en effet à maintenir une consommation qualifiée de récréative ou festive, sans incidence significative sur leur vie sociale, leur état physique et psychologique. Mais, à l’inverse, bien souvent, mal-être, souffrance, « fatigue d’être soi », ou encore besoin de se dépasser, de s’affirmer, de se faire reconnaître – en bref, toute une problématique de l’angoisse - sont au principe de ces consommations. De toute évidence, ces paramètres modifient le statut de ces produits pour le sujet. S’installent alors souvent des comportements de dépendance, des conduites addictives2, situations hautement problématiques aux multiples enjeux – sanitaires, sociaux, politiques. Tout un éventail de mesures, d’alternatives individuelles et privées, collectives et institutionnelles que nous n’énumèrerons pas ici est susceptible d’être mis en place à cet égard, avec des aléas, plus ou moins de succès, etc. Et parmi ces possibilités, les groupes d’entraide que l’on retrouve maintenant dans la plupart des cas où existent des risques de répétition compulsive. Tout cela n’est encore une fois qu’un rappel, sous forme de constat, d’une situation bien connue. Sur ce constat, on pourrait peut-être émettre des réserves sur des points de détails, mais probablement pas sur l’essentiel. Mais pourquoi s’intéresser plus particulièrement aux groupes de conversion ? Pourquoi s’intéresser à des individus anonymes qui se réunissent rituellement au sujet d’une dépendance quelconque ou d’une souffrance commune, à des groupes qui semblent quelque peu hermétiques, empreints de religiosité, et focalisés sur leur problématique propre ? Est-ce même d’ailleurs leur rendre service que de chercher à les rendre visibles, sachant qu’il ne saurait être question de rompre inconsidérément leur anonymat, - principe éthique essentiel à leur fonctionnement3 ? Pourquoi rompre le silence de ces minorités ? Tout d’abord, à l’heure où être c’est être perçu médiatiquement, il est difficile pour les hommes des fraternités de défendre leurs idées et leurs valeurs, et a fortiori d’entrer dans une forme quelconque de lutte pour la reconnaissance. C’est là une première difficulté, voire un paradoxe : pour le dire simplement, comment en effet invoquer ou se réclamer d’un processus de reconnaissance et en même temps 10

revendiquer l’anonymat ? Dès lors en effet que pour des raisons aussi bien éthiques que de stratégie thérapeutique, le programme de recouvrance des groupes impose à leurs membres cet anonymat, de toute évidence il s’avère compliqué pour eux de défendre publiquement un point de vue, d’entamer des controverses, bref de faire en sorte que leur méthode soit reconnue à sa juste valeur. Pourtant ce besoin existe ; besoin au sujet duquel il s’agit dès lors pour l’essayiste de faire modestement office de voix de substitution en quelque sorte. Et quitte à risquer le poncif à cet égard, l’un des tropismes de cette étude est de fait l’idée d’une lutte pour la reconnaissance de la valeur à la fois thérapeutique, sociale et philosophique de ce qu’il faut se résoudre à appeler une « minorité ». De ce point de vue, si cet essai provient d’une longue réflexion - laquelle est parvenue aujourd’hui à maturation4-, il est aussi originellement le fruit d’une colère, d’un sentiment d’injustice lié à l’attitude de mépris consensuel entourant les fraternités. Voici en effet des millions d’hommes et de femmes qui depuis trois quarts de siècle se retrouvent dans des situations quasi désespérées, jugées parfois irrécupérables par leur entourage ou les organismes officiels de soins. Après avoir souvent tout essayé sans succès concernant leurs tendances compulsives, un nombre important d’entre eux se relèvent en grande partie grâce à l’entraide inhérente à leur groupe. Ils mettent ainsi tant bien que mal un terme à la reproduction des mécanismes récurrents qui les faisaient souffrir, et qui détruisaient leur existence ainsi que celle de leur entourage. De par notre situation, nous sommes bien placés pour constater qu’ils effectuent souvent des parcours de recouvrance étonnants, qu’ils redonnent un sens à leur vie, renouent du lien, développent des qualités d’entraide et d’altruisme rares 5. Et quelles sont les réactions de la communauté médicale et du milieu sanitaire et social par rapport à ces phénomènes ? Intérêt ? Demande d’information ? Admiration ? Encouragements ? Proposition d’aide ? Reconnaissance ? Rares furent et sont encore les réactions de ce type, surtout en France. Certes, depuis quelques années les fraternités commencent à être mieux acceptées ; mais trop souvent ces groupes rencontrent encore indifférence, incompréhension, préjugés, sarcasmes, ou encore anathèmes. Quoi qu’il en soit, les quelques études sérieuses qui leur sont consacrées en France partent presque toujours de présupposés très 11

critiques6, même si l’on condescend à leur reconnaître une certaine efficacité immédiate. « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre », nous dit Spinoza. Une démarche de connaissance et de reconnaissance qui se donne pour enjeu d’aller au-delà des lieux communs et préjugés dont ces groupes sont l’objet passe par une explicitation de leurs principes, méthodes et philosophie. Il convient de mettre en évidence leur potentiel thérapeutique, et éclairer à cet effet le thème des conversions. En même temps, il s’agit de comprendre la nature et la provenance de ces préjugés, des enjeux, et plus largement des résistances que provoquent ces groupes. Plus simplement, on peut aussi parler de divergences épistémologiques et éthiques pour lesquelles une étude des origines des fraternités et de ce qui les oppose à notre tradition s’avère également nécessaire. C’est cette étude, jamais effectuée de ce point de vue à notre connaissance, qui nous semble incontournable pour réellement saisir cet objet dans sa réelle complexité. Se présente alors la deuxième difficulté : de même qu’en ce qui concerne les addictions, on ne peut rendre compte du phénomène des groupes à partir d’une analyse exclusive, qu’elle soit psychologique, anthropologique, religieuse, sociologique, historique, politique, ou encore philosophique. D’autant plus que ces groupes se caractérisent par une certaine extraterritorialité institutionnelle (chap. II). Aucun de ces savoirs ne se suffit donc à lui seul pour rendre compte de ces phénomènes ; pour être conséquente et sortir des lieux communs, cette explicitation requiert un travail de fond, une méthode, et les outils conceptuels de tout ou partie de ces différents savoirs. Il convient donc d’aborder cette étude de façon méthodologique et d’assumer le fait d’avoir à recourir à ces différents champs de savoir. C’est ainsi que le premier chapitre, plutôt de nature descriptive et historique, constitue une introduction aux fraternités, à leur fonctionnement, leurs principes et leurs finalités. La première partie de ce chapitre fait état de l’histoire de Bill, le fondateur de Alcooliques Anonymes (A.A.). Dans la seconde partie de ce chapitre nous montrons en quoi ce parcours de Bill fournit une matrice principielle et structurelle pour toutes les fraternités ultérieures. La troisième partie vise, elle, à approfondir le sens de ces principes, des traditions et pratiques des fraternités, en mettant par exemple en évidence ce qu’ils ont de commun 12

avec la philosophie stoïcienne (mais pas seulement). Accessoirement, les lecteurs membres des fraternités y trouveront, nous l’espérons, matière à enrichir le sens de leur expérience propre et à générer ainsi de l’estime de soi. Que ce livre cherche à faire reconnaître la valeur des groupes n’implique pas toutefois que son argumentation soit unilatérale et laudative. C’est pourquoi, dans le second chapitre, nous passons les principes et le fonctionnement des groupes au crible de la critique en montrant les limites de leur méthodologie. Mais, pour être aussi complète que possible, une telle démarche requiert, d’une part, une analyse de ces critiques, afin de distinguer celles qui sont pertinentes de celles qui relèvent de jeux de pouvoir, de malveillance, de préjugés ou de fantasmes ; ce qui entraîne d’autre part un historique de la réception des fraternités en France et une mise en perspective de leur situation dans – ou peut-être hors (ou en périphérie) – du champ socio sanitaire. Cependant, nous postulons que les principes et la méthodologie des fraternités, ainsi que la nature de leur réception au sein de notre univers culturel, ne trouvent réellement leur principe d’explicitation et leur sens qu’en fonction d’une analyse philosophique. Il s’agit plus exactement ici d’une approche géo philosophique qui, dans les troisième et quatrième chapitres, intègre des arguments sociologiques et historiques relatifs au catholicisme et aux différentes déclinaisons de la Réforme, ainsi que des considérations philosophiques de nature plus politiques relatives aux formes prises par l’Etat, respectivement aux USA et en France. La géo philosophie est cette branche particulière de la philosophie qui part du principe que la pensée est fonction de mouvements de territoire ; par exemple, elle ne se déploie pas de la même façon selon qu’elle s’exerce sur un territoire déterminé par l’histoire ou sur un territoire vierge et à défricher. Le principal intérêt du paradigme géo philosophique est de permettre d’atteindre un niveau d’intégration conceptuelle supérieur. Le lecteur pressé - ou réfractaire aux développements philosophiques trop complexes - peut sauter ces deux chapitres pour aller directement au chapitre 5, qui concerne la comparaison entre diverses approches des thérapies de groupes. Il ne sera pas véritablement pénalisé en termes de compréhension générale de l’ouvrage. Mais ces développements, qui pourraient apparaître de prime abord comme un détour inutile, constituent pourtant la pierre angulaire de notre travail. Recherche toujours reportée de fait par les spécialistes (« étude qu’il faudrait faire 13

un jour »), ce que nous appelons ici globalement l’analyse territoriale permet en effet de construire la norme d’intelligibilité ultime à notre sens pour comprendre la démarche des fraternités, pour prendre la mesure de leur fécondité, mais aussi du décalage culturel et des résistances subséquentes que chacun d’entre nous peut éprouver à leur encontre. C’est d’ailleurs aussi cette grille de lecture qui, plus loin, permet d’apprécier la nature des débats parfois houleux qui imprègnent le champ psychothérapique. Dans ces deux chapitres, l’approche géo philosophique permet donc de mettre en place une série dichotomique où sont ainsi mis en évidence : a) ce que l’on peut appeler le sol, le terreau religieux, politique et culturel des pensées continentales d’une part, et américaines d’autre part ; b) le « background » qui, par là même, conditionne en grande partie l’émergence des fraternités par opposition à des approches plus institutionnelles ; c) les formes différentes d’expression prises par les psychologies et psychothérapies respectives des deux continents. C’est donc cette pierre angulaire qui constitue un socle à partir duquel nous pouvons concrètement effectuer, dans le cinquième chapitre, une étude comparée des thérapies de groupes. Celle-ci s’appuie notamment sur les considérations en la matière de psychologues et psychanalystes aussi différents que Freud, Lacan, Anzieu, Lewin, Foulkes et Bateson. Analyse comparée permettant in fine de faire apparaître les spécificités « techniques » et l’éthique des fraternités, ainsi que leur conception révolutionnaire de l’alcoolisme (et de la thérapie qui lui est afférente). En ce sens, ce chapitre à teneur plutôt psychologique intéressera sans doutes plus particulièrement les soignants et les travailleurs sociaux en ce qu’il devrait leur fournir des éléments pour une meilleure compréhension de leurs propres pratiques, des mécanismes et des enjeux des interactions groupales. L’analyse géo philosophique en question fournit également un arrière plan conceptuel intéressant pour revenir de manière plus informée dans le sixième chapitre sur un point assez fondamental de la philosophie des fraternités - point qui constitue par ailleurs une sorte de pierre d’achoppement pour la culture française : la puissance supérieure. Nous déclinons donc plusieurs interprétations possibles de ce concept qui soulève polémique, et, dans les seconde et troisième parties de ce chapitre, nous élargissons notre propos aux questions soulevées par la dimension spirituelle de ces groupes. 14

Le septième et dernier chapitre opère une modification de la focale de cet essai dans la mesure où, d’une part, nous dépassons les problématiques propres des fraternités pour vérifier l’universalisation possible de leur expérience et de leur éthique. Dans cette perspective, nous inscrivons l’expérience de ces groupes au sein de la théorie du don. Mais nous changeons aussi de point de vue au sens où, dans la partie suivante, nous nous intéressons au regard de certains travailleurs sociaux qui se trouvent directement au contact des membres de ces groupes. Enfin, nous nous appuyons sur notre propre expérience professionnelle avec ces personnes pour conceptualiser l’apport spécifique d’activités culturelles (philosophie, art, littérature) dans les soins relatifs aux addictions. Les problématiques sanitaires et sociales auxquelles les groupes s’efforcent d’apporter des réponses touchent désormais une partie non négligeable de la population. D’autant que le contexte contemporain est propice aux situations anxiogènes. Du fait de cette dimension exponentielle et de l’aspect souvent tragique des souffrances qu’ils peuvent générer chez chacun d’entre nous, ou chez nos proches, ces phénomènes ne peuvent laisser indifférent. Dans ce contexte, la présence entêtante des fraternités tend à soulever les passions, dans le champ thérapique, mais aussi au-delà. Cependant, comme l’écrivait le philosophe français Jean Wahl (2004) dans un chapitre sur William James,
«…il ne s’agit pas forcément entre les philosophes unis par des liens d’amitié de s’accorder sur les questions, mais plutôt de chercher leurs voies, qui seront peut-être opposées, aux mêmes profondeurs, et de sentir, peutêtre à de longues distances l’un de l’autre, leurs mouvements dans l’obscurité de la mine.»

Ce qui vaut pour les philosophes peut être aussi pertinent au niveau des professionnels du soin. Notre cité en réseau (post) moderne est désormais caractérisée par une complexification des situations et une capillarité correspondante des relations et des dispositifs de soins. En fonction de cette nouvelle donne, il convient donc d’aborder les situations sanitaires de façon particulariste, ce qui doit inciter plutôt à un pragmatisme du cas par cas qu’à des grandes oppositions idéologiques. Tout bien pesé, chacun d’entre nous ne peut que s’en féliciter et 15

souscrire à cette perspective éthique. Il ne s’agit donc pas de rallumer des querelles idéologiques. Nous abordons cependant notre problème de façon pluraliste, c'est-à-dire sans essayer nécessairement de dialectiser les oppositions, et a fortiori d’aboutir à un consensus mou. Autrement dit, nous défendons notre point de vue, - l’idée que ces fraternités méritent plus de considération et qu’elles ont toute leur place dans les dispositifs de soins. On ne se pose jamais qu’en s’opposant, et on ne trace vraiment des traits distinctifs qu’en les durcissant. Ne serait-ce que pour la bonne cause, nous entendons donc entretenir le sentiment initial de révolte qui nous anime et la posture qu’il entraîne. Au moment où la crise financière devient une crise économique7, nombre d’entre nous s’interrogent sur ses possibles vertus régénératrices, sur ce que l’on appelle parfois « un bon usage de la crise ». Dans cette perspective, et sans adhérer aveuglément à l’ensemble de leurs préceptes, ne pourrait-on comprendre les mouvances telles que les fraternités et leur insistance sur la dimension relationnelle de l’être au monde, non comme une entreprise aliénante, mais comme une alternative - placées sous le signe du don - à la logique du marché tout puissant, à la dynamique infernale du pouvoir managérial et gestionnaire tel qu’il tend à s’imposer dans toutes les sphères de la société ? D’un côté, la puissance du mouvement de la mondialisation libérale oblige sans doute à reconnaître que les utopies révolutionnaires du « grand soir » sont dépassées. Mais au sein de ce courant général qui tend à standardiser les modes de vie et à les focaliser sur la consommation, ne peut-on repérer dans la dynamique de ces fraternités, - comme l’ont fait avant nous Huxley et Bateson -, un formidable potentiel d’expérimentation sociale et de résistance permettant de penser à nouveaux frais le social ? In fine, c’est cette question, - qui traverse mezza voce l’ensemble du livre, - que nous souhaitons laisser ouverte.

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Chapitre I Roman des origines et principes fondamentaux
Où l’on introduit la question des fraternités, de leur naissance, leur histoire, leurs principes et leurs finalités.

Très localisées et focalisées sur une problématique bien spécifique à l’origine, - l’alcoolisme -, les fraternités se sont développées et diversifiées depuis trois quart de siècle. Le modèle fonctionne désormais dans de nombreux pays et concerne aujourd’hui bien d’autres problèmes sanitaires et sociaux. Mais, comment sont-elles nées ? Quels en sont les fondements, les principes et les finalités ? Nous n’entreprenons pas vraiment une histoire proprement dite de ces fraternités, au sens d’un récit systématique, chronologique et rigoureux concernant la naissance, les événements importants et la diversification de ces différents groupes d’entraide. Dans ce premier chapitre, nous resserrons plutôt l’analyse sur le groupe de conversion originaire, - Alcooliques Anonymes (AA) -, sur les déterminations et les événements qui participent à sa constitution, sur l’esprit qui l’anime et sur l’essor des fraternités d’une façon plus générale. Dans un second temps, nous examinons leurs principes fondamentaux, leurs pratiques et leur philosophie.

Au moment où A.A. est né, il existait des groupes d’entraide à vocation religieuse depuis de nombreuses années aux Etats-Unis8. Mais ils revendiquaient tous une obédience religieuse spécifique, et ils n’avaient pas de programme et de méthodologie clairement structurés. A cet égard, ce qu’on peut appeler le premier groupe de conversion moderne a vu le jour aux Etats-Unis à Akron (Ohio) en 1935. Il émane d’une rencontre entre un courtier en assurances alcoolique (Bill), l’un de 17

I, 1 - Aux sources du programme

ses amis médecin lui-même alcoolique (Bob), et un médecin de l’hôpital de cette ville. L’histoire de Bill, - ou plutôt son récit autobiographique -, tel qu’on peut le trouver dans Le Gros livre9, est emblématique. On peut même le considérer comme une sorte de récit archétypal dans la mesure où il est très représentatif du parcours des membres alcooliques – leur consommation d’abord festive, leurs déboires, leur déchéance, puis leur recouvrance. D’autre part, ce récit rédigé à la première personne est révélateur du processus thérapeutique de A.A. Autrement dit, cette histoire constitue une synthèse vivante de ce qui sera appelé à devenir la méthode ; il incarne et préfigure à la fois le programme. Le récit de Bill se présente en effet comme une suite d’actes fondateurs du premier groupe d’entraide. En ce sens, et toute proportion gardée, il fait événement, comme dirait Alain Badiou (1998), puisqu’il fait advenir ce que ce dernier appelle une « vérité éternelle », appelée à se répéter – la structure A.A elle-même. Il fournit en fait une matrice commune de principes – éthiques, spirituels, méthodologiques - pour toutes les fraternités ultérieures fonctionnant selon un programme en douze étapes. Intéressons nous donc à ce récit des origines ; il est riche d’un ensemble de thèmes significatifs que nous souhaitons aborder dans cet essai, et il donne une clef importante pour l’interprétation et la compréhension de ces groupes. Comme beaucoup de membres des futures fraternités, et comme nombre de dépendants d’une façon générale, Bill était doté d’un certain nombre de qualités naturelles telles que le courage, l’esprit d’initiative et l’intelligence. En outre, son éducation protestante plutôt classique, relativement rigoureuse mais sans excès, ne le prédisposait pas à une quelconque vie de dépravation. Envoyé au front avec le contingent américain, il était sorti avec les honneurs de la guerre 14-18, apprécié aussi bien de ses supérieurs que des soldats placés sous son commandement. Dans son récit, il reste discret sur la guerre elle-même mais il se souvient du moment du départ en Europe avec émotion ; il évoque une période joyeuse et faste humainement, une atmosphère de chaleureuse camaraderie, et les moments festifs bien arrosés qui précèdent l’embarquement sur le navire conduisant les soldats en Angleterre. Rétrospectivement, il n’en n’interprète pas moins ces joyeuses libations comme des signes avant coureur, les prémices d’un 18

A – L’histoire de Bill

alcoolisme pathologique. A son retour du front il s’était marié et avait fait son droit. Mais, déjà, il avait failli échouer en raison d’une ivresse trop prononcée le jour de l’examen final. Attiré par la finance et Wall Street dans le tourbillon et la vague de prospérité des années 20, il avait alors entamé une carrière d’homme d’affaire, plus ou moins financier, dans laquelle il réussissait assez brillamment. L’atmosphère générale était à la fête, à la découverte du jazz, aux amitiés des beaux jours, à l’insouciance. Cela dura ainsi plusieurs années. Mais ses consommations d’alcool devinrent vraiment excessives ; il eut des disputes dans des night clubs, des brouilles, puis il perdit des amis en raison de ses débordements ; pour les mêmes raisons, il commença aussi à rater des opportunités commerciales. Dans les conversations qu’il avait à ce propos avec son épouse inquiète, il tentait de rationaliser sa consommation de spiritueux en prétendant que les hommes de génie avaient bien souvent eu leurs meilleures inspirations grâce à l’alcool. Ce n’était pas entièrement faux d’ailleurs : comme beaucoup d’autres personnes de cette époque, il fut ruiné par le crack de 1929, mais il trouva dans la bouteille le courage et l’énergie pour se relever et faire face. Le récit des années qui suivirent est cependant celui d’une lente déchéance due essentiellement à son alcoolisme, descente aux enfers jalonnée de moments d’accalmie et d’espoir retrouvé. Il perdit ainsi plusieurs emplois successifs, ses derniers amis ; et sa famille, chez qui il avait prit l’habitude de chercher de l’aide, finit par se lasser et l’éconduire. Sa femme dut subvenir aux besoins du ménage avec des emplois temporaires et peu gratifiants pendant qu’il passait ses journées à boire et qu’il était ivre en permanence. Sa santé physique se détériora ; pris de tremblements incontrôlables dès le matin, il ne pouvait plus se lever sans une ration impressionnante d’alcool. Un jour, il prit une cuite mémorable qui lui fit rater une affaire prometteuse. Cette rare opportunité dans sa situation aurait permis au couple de se sortir d’affaire, au moins temporairement. Le lendemain, consterné, il prit la décision ferme de ne plus jamais toucher un verre d’alcool. C’était un « serment d’ivrogne ». Il tint sa résolution pendant quelques jours, puis rechuta sans bien comprendre comment ; il commença à se demander s’il devenait fou. Il refit une tentative, qui s’avéra plus fructueuse. Il resta abstinent plusieurs semaines, et la confiance revint. Mais, comme l’écrit Bill, « après un certain temps, la confiance que j’avais acquise fit place à de la présomption. Je pouvais 19

désormais tourner le dos aux bars ». Et un jour qu’il eut besoin de téléphoner, il entra dans un bar. En moins de temps qu’il ne lui fallut pour le comprendre, il se retrouva devant un verre de Gin ; lequel en entraîna bien d’autres10. L’enfer recommença sur un mode plus ou moins similaire pendant plusieurs années ; pour se payer ses bouteilles, il volait régulièrement dans le porte-monnaie de sa femme l’argent qu’elle ramenait difficilement. Rongé par la culpabilité, le remord et le mépris de lui-même, il fut bientôt au bord du suicide ; des médecins lui prescrivirent des tranquillisants ; il s’empressa de les coupler avec du whisky. Finalement, il fut admis à l’hôpital. Il connut une période de répit grâce à l’hydrothérapie, et fut rassuré par un médecin sur son statut de malade. Il n’était pas forcément un monstre et son manque de volonté par rapport à l’alcool n’impliquait pas qu’il en manquât par ailleurs. A sa sortie de l’établissement de soins, son abstinence ne dura que quelques mois ; il fut hospitalisé ainsi plusieurs fois ; complètement brisé et désespéré, lui si orgueilleux par ailleurs, avait fini par accepter le fait qu’il finirait en asile psychiatrique ou qu’il mourrait d’une crise de delirium tremens. C’est ainsi que Bill parvint à cet état d’esprit très particulier qui est exprimé en anglais par le verbe « to surrend », et que l’on peut traduire par « se rendre », ou encore « abdiquer ». Etat d’esprit qui correspond lui-même à ce stade plus ou moins mythique, considéré au sein des fraternités comme un passage indispensable, comme le seuil de l’itinéraire de la recouvrance, et que l’on appelle « le fond ». Nous aurons à revenir sur ce thème du fond dans la mesure où il est récurrent dans les groupes d’entraide, chargé de sens, et aussi lié de façon consubstantielle à la pensée américaine des origines. Quoi qu’il en soit, Bill avait donc touché le fond. On peut sans doute considérer cette première partie de récit comme l’archétype d’une première étape au terme de laquelle le dépendant reconnaît son impuissance face à l’alcool. Ensuite, l’histoire de Bill prend une toute autre tournure et une dimension clairement spirituelle. Ayant ainsi abdiqué, il écrit en effet :
« Comme il fait noir avant l’aurore ! En fait, je vivais le début de ma dernière débâcle. J’étais sur le point d’être catapulté dans ce qu’il me plait d’appeler la quatrième dimension de l’existence. J’allais découvrir la paix, le bonheur et une raison d’être grâce à un mode de vie qui se révèle incroyablement plus merveilleux de jour en jour ».

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Vers cette époque en effet, un jour qu’il était seul chez lui à se morfondre sur son triste sort, il reçut la visite d’un ancien camarade de bar. Contrairement à ce que prévoyait Bill, cette visite ne se transforma pas en beuverie. L’ami en question semblait transformé ; il était souriant, son regard était clair et direct ; et surtout, il ne buvait plus une goutte d’alcool. Intrigué, Bill chercha à comprendre ; son ami lui dit « qu’il avait trouvé la religion ». Bill fut d’abord horrifié. Mais, considérant qu’il n’avait plus rien à perdre, il décida de l’écouter. Il fut question d’une puissance supérieure. Sans être vraiment athée, Bill n’était pas d’un tempérament particulièrement religieux ; il était croyant au sens où l’idée d’une intelligence régissant les lois de l’univers lui semblait probable ; au Christ, il concédait le statut de grand homme ; pour le reste, comme beaucoup d’honnêtes hommes, il rejetait les excès en tout genre des religions. D’autre part, les horreurs de la guerre d’un côté, et sa propre situation déplorable de l’autre, ne le prédisposaient pas à croire en la fraternité humaine ni en la bonté d’un dieu providentiel. Mais cet homme se tenait devant lui rayonnant et se déclarait ressuscité après avoir abandonné sa volonté à une puissance supérieure. Cela sembla quelque peu absurde à Bill. Mais cet ami lui suggéra de choisir sa propre conception de Dieu. Voici ce qu’écrit Bill à ce sujet :
« Sa proposition m’a ébranlé. J’ai senti fondre la montagne de préjugés intellectuels dans l’ombre desquels j’avais vécu et tremblé pendant des années. Enfin, je retrouvais la lumière du soleil. Il suffisait que j’accepte de croire en une Puissance supérieure à moi-même. Je n’avais rien de plus à faire pour commencer. J’ai vu ce que pouvait être le point de départ de la croissance. En adoptant une attitude de complète bonne volonté, je pourrais connaître le changement que je constatais chez mon ami…Je me suis humblement offert à Dieu tel que je Le concevais…Pour la première fois j’ai admis que sans lui je n’étais rien…Sans me ménager, j’ai regardé mes fautes en face et consenti à ce que mon tout nouvel ami les extirpe. Depuis lors, je n’ai plus pris un verre (on reconnaîtra ici les seconde, troisième, quatrième et cinquième étapes) […] J’ai fait part à mon camarade de tous mes problèmes et de tous mes défauts. Nous avons dressé la liste des personnes à qui j’avais causé du tort ou envers qui je nourrissais du ressentiment. Je me suis montré entièrement disposé à rencontrer ces personnes et à admettre mes torts, sans jamais les juger. J’allais redresser tous les torts causés du mieux que je le pouvais […] Dans le doute, je devais m’asseoir, tranquille, et seulement demander que me soient données la force et la lumière pour régler mes problèmes de la façon dont Il le voulait. Jamais je ne devais

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prier pour moi-même, sauf pour demander de devenir plus utile aux autres […] Mon ami m’a promis que lorsque j’aurais fait ces démarches, je vivrais un nouveau genre de relations avec mon Créateur […] Essentiellement, il suffisait de croire en la puissance de Dieu et de se montrer disposé… à maintenir ce nouvel ordre des choses…Cela signifiait l’anéantissement de mon égocentrisme […] Ces propositions étaient radicales et révolutionnaires, mais à partir du moment où je les ai acceptées, l’effet a été électrisant. J’ai éprouvé une impression de victoire suivie d’une sensation de paix et de sérénité que je n’avais jamais ressentie auparavant (nous sommes très proches du cheminement qui va de la sixième à la dixième étape) […] Pendant un instant, je me suis senti inquiet ; j’ai appelé mon médecin pour lui demander s’il croyait que j’étais encore sain d’esprit. Il écoutait, étonné, ce que je lui racontais. Finalement, complètement dépassé, il m’a dit : « Il t’est arrivé quelque chose que je ne comprends pas. Mais tu ferais mieux de t’y accrocher. N’importe quoi est mieux que l’état dans lequel tu étais. » Aujourd’hui, ce bon docteur a souvent l’occasion de rencontrer des hommes qui vivent des expériences comme la mienne. Il sait qu’elles sont vraies. Dans mon lit d’hôpital, la pensée m’est venue qu’il y avait des milliers d’alcooliques désespérés qui seraient heureux de bénéficier de ce qui m’avait été donné […] Mon ami avait insisté sur l’absolue nécessité de mettre en pratique les principes qu’il m’avait enseignés […] Il était particulièrement important que je m’occupe des autres comme mon ami l’avait fait pour moi… si un alcoolique néglige d’enrichir et de perfectionner sa vie spirituelle par son action auprès des autres et par le don de soi, il ne pourra pas survivre aux épreuves et aux dépressions qui le guettent […] Ma femme et moi avons adhéré avec enthousiasme à l’idée d’aider d’autres alcooliques (onzième et douzième étapes)…11».

Pendant toute l’année qui suivit ces événements, Bill parvint à se maintenir abstinent et à lutter contre son mal être en aidant les autres alcooliques. Durant l’été 1935, Bill, son épouse et son ami (il s’agit apparemment du docteur Bob, un médecin alcoolique lui aussi et célèbre dans la fraternité A.A), encouragés par le Docteur Silkworth, travaillèrent à faire passer leur message à l’hôpital d’Akron. Dans le même temps, il regagna progressivement la confiance de sa famille et de ses relations professionnelles, ce qui lui permit de réussir à nouveau dans le domaine des assurances. Progressivement, ce qui avait si bien 22

B – Un essor mondial

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