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Les handicaps coloniaux de l'Afrique noire

De
211 pages
A travers l'analyse du pacte colonial, ce livre met en évidence le continuum idéologique qu'il y a en matière économique entre la Traite transatlantique et la colonisation en Afrique. L'ouvrage permet aussi de mieux apprécier les conditions économiques et politiques dans lesquelles l'Afrique s'engage au lendemain des indépendances. Il met en évidence les déficiences majeures du continent après soixante ans de colonisation et d'occidentalisation. De l'avis de l'auteur, ces handicaps sont aujourd'hui corrigés : le livre s'achève sur une mise en garde contre le recours abusif à l'alibi colonial.
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A Gérard Éboua, Gérard, mon ami, mon frère, Je t’écris d’ici, habité d’un profond sentiment d’injustice, et avec une colère que je m’efforce encore de réprimer. On ne cesse de me dire, depuis que tu es parti, et pour me consoler, que c’est dieu qui donne, et que c’est lui qui reprend. On ajoute, sans doute pour éluder les questions qui viennent inévitablement dans ton cas, qu’il est vain d’essayer de percer le mystère des actes de dieu. Gérard, me voici donc réduit à m’accommoder de cette croyance pour supporter l’injustice de ton départ soudain, et si précoce. Adieu.

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaines de montagnes. » « … l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. » Ernest Renan, Conférence du 11 mars 1882 à la Sorbonne.

REMERCIEMENTS

Ce livre est une contribution à la célébration du cinquantenaire des indépendances en Afrique noire. Il a germé dans mon esprit au début de l’année 2009, à l’issue d’un échange avec Me Onambele au Café littéraire Le Cannibale à Yaoundé. Je tiens, pour cette raison, à le remercier tout particulièrement. Plusieurs parties de ce livre ont fait l’objet de discussions enrichissantes au Café littéraire Le Cannibale. Je remercie sincèrement tous les membres du Club des Amis du Cannibale. Je remercie enfin mes amis qui ont bien voulu relire mon manuscrit. Leurs observations et leurs critiques m’ont été d’une grande utilité. Bien entendu, j’assume seul la responsabilité des réflexions et des jugements contenus dans ce livre.

Bopika

SOMMAIRE
Avant propos ................................................................................................15 La traite transatlantique .............................................................................17 Aux origines de la Traite transatlantique .......................................................17 Les premiers traumatismes handicapants.......................................................34 La colonisation .............................................................................................47 A la conquête du territoire africain ................................................................50 La colonisation d’exploitation .......................................................................62 Les handicaps économiques ........................................................................77 La pauvreté de l’héritage industriel et commercial........................................77 La pauvreté de l’héritage agricole..................................................................96 Les handicaps politiques ...........................................................................103 La pauvreté de l’héritage scolaire ................................................................103 Les hypothèques géopolitiques ....................................................................108 L’alibi colonial............................................................................................133 La thématique du néocolonialisme ..............................................................133 L’aléa moral colonial ..................................................................................145 BIBLIOGRAPHIE.....................................................................................151 INDEX.........................................................................................................157 ANNEXES ..................................................................................................169 TABLE DES GRAPHIQUES ET DES CARTES ...................................207 TABLE DES MATIERES.........................................................................209

AVANT PROPOS

La colonisation, avec le concept de « mission civilisatrice » comme fondement idéologique, induit fondamentalement une occidentalisation progressive de l’Afrique noire à partir de la fin du XIXe siècle. Difficile de savoir ce que serait l’Afrique noire aujourd’hui en l’absence du choc colonial qui l’engage ainsi inopinément dans une voie ouverte par les puissances européennes, promotrices par ailleurs de la Traite transatlantique à partir du XVIe siècle. La 1ère partie de ce livre est donc consacrée à la Traite transatlantique. Il ne s’agit pas d’évoquer la Traite des Noirs dans son ensemble. De nombreux auteurs traitent de ce sujet de façon exhaustive, et mettent en particulier en évidence la Traite transsaharienne qui a précédé la Traite transatlantique. Il s’agit ici d’analyser la Traite des Noirs qui a été historiquement conduite par les États européens qui deviennent plus tard des puissances coloniales. Cela permet, à travers l’évocation du pacte colonial, de mieux mettre en évidence le continuum idéologique qu’il y a en matière économique entre la Traite transatlantique et la colonisation en Afrique noire. L’esprit du pacte colonial inspire les principales spécifications du modèle colonial dominant après la Conférence de Berlin en 1885. La 2e partie du livre est consacrée à la colonisation. Dans un 1er temps, elle est l’œuvre des sociétés concessionnaires dont l’intérêt économique est, pour dire le moins, la motivation première. Les préoccupations de développement économique du continent interviennent plus tard, dans l’entre-deux-guerres, lorsque les puissances coloniales font le constat de l’échec de la politique de « mise en valeur » de l’Afrique noire par les sociétés concessionnaires. La Seconde Guerre mondiale brise l’élan de développement économique engagé, dans des conditions humaines extrêmes, par les puissances coloniales européennes. Au sortir de la guerre, ces dernières sont financièrement épuisées, et repliées sur leurs problèmes internes de développement écono-

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mique et social. C’est dans ce contexte que l’élite africaine conquiert l’émancipation coloniale de l’Afrique noire. L’Afrique noire s’engage dans les années 60 dans un univers mondial de compétition politique et économique avec de lourds handicaps comparatifs. La 3e et la 4e parties du livre sont consacrées à ces aspects. Il ne s’agit pas de procéder à une évaluation de l’œuvre coloniale, mais de mettre en exergue les handicaps majeurs qui sont ceux de l’Afrique noire lorsqu’elle aborde souverainement une compétition dans laquelle 60 années de colonisation et d’occidentalisation l’engagent de fait. Le sujet du néocolonialisme s’est substitué à celui du colonialisme au début des années 60. Il entretient des controverses autour de la thématique de « l’indépendance véritable » et apparaît manifestement comme un alibi africain face à des contre-performances avérées en matière de développement économique et social. La 5e et dernière partie du livre traite du sujet de l’alibi colonial. Bopika

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LA TRAITE TRANSATLANTIQUE

Aux origines de la Traite transatlantique
La Traite transatlantique, ou la commercialisation massive des Noirs d’Afrique sur le continent américain, démarre approximativement dans les années 1510 à 1520, après que le roi d’Espagne, Ferdinand II d’Aragon, ait entrepris de monnayer des Licences de ventes de Noirs, réduits en esclavage en Espagne, à l’île de Saint Domingue (Hispaniola) en mer des Caraïbes. Depuis la prise de Ceuta1 au début du XVe siècle, ville située sur la côte Nord-Ouest africaine, bordant le Détroit de Gibraltar, les navigateurs portugais et espagnols mettent à profit l’invention de la caravelle2 pour explorer les rivages des côtes éloignées de l’Afrique de l’Ouest. A cette époque, les parcours classiques vont des côtes du Nord-Ouest du continent africain vers l’Équateur, situé plus au Sud. Fernand Do Po, l’un des célèbres navigateurs portugais, atteint le Delta du Niger en 1471. L’Équateur est franchi vers le Sud du continent approximativement à cette période, et le Cap de Bonne espérance est atteint par Bartolomeu Diãs en 1487. En 1492, un navigateur génois, Christophe Colomb, entreprend, avec le soutien du couple royal d’Espagne, Ferdinand II d’Aragon et Isabelle Ière de Castille, de rejoindre les Indes orientales par l’Ouest, autrement dit en traversant l’Océan atlantique. Il bute sur des Terra nullius3 dénommés plus tard « Nouveau Monde », par opposition à « l’Ancien monde » (Europe, Afrique, Asie) connu des Égyptiens, des Nubiens, des Européens, et des
Au mois d’août 1415, le roi Jean Ier du Portugal rassemble une flotte importante de navires pour conquérir la ville africaine de Ceuta, territoire du royaume du Maroc habité par des Maures islamisés. La ville est conquise à partir du 21 août 1415. Ceuta est historiquement le premier comptoir colonial du Portugal en Afrique. 2 La caravelle, qui est un navire à voile à hauts bords, et à tonnage moyen, est inventée par les constructeurs navals portugais en 1420. Pour les navigateurs, l’invention de la caravelle ouvre la voie aux voyages d’exploration au long cours. 3 Littéralement « Territoire sans maître ». Mais cette allocution latine renvoie à l’époque à un territoire ne relevant pas d’une autorité étatique connue en Europe occidentale.
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Asiatiques depuis la haute Antiquité. C’est le début de l’exploration, par les Européens, des îles de la mer des Caraïbes, et de l’ensemble du continent américain. C’est aussi la naissance des convoitises effrénées des États européens sur les richesses sublimées du « Nouveau Monde »4. Pour prévenir les conflits dans la perspective de la conquête, et de l’exploitation des richesses du « Nouveau Monde », les royaumes du Portugal et d’Espagne, qui, à l’époque, bénéficient en Europe d’une supériorité technologique en matière navale, conviennent d’un arrangement territorial qui est consigné dans le Traité de Tordesillas. Le Traité de Tordesillas Suivant l’esprit qui inspire les recommandations de la bulle pontificale Inter caetera5 décrétée par le Pape Alexandre VI au mois de mai 1493, le roi Ferdinand II d’Aragon et la reine Isabelle Ière de Castille, pour l’Espagne ; et le roi Jean II, pour le Portugal ; engagent des négociations qui débouchent, quelques mois plus tard, sur un texte adopté le 7 juin 1494 dans la ville de Tordesillas en Castille. Ce texte est ratifié le 2 juillet 1494 par les souverains espagnols ; et le 5 septembre 1494, par le roi du Portugal (Cf. Annexe 1). Le Traité de Tordesillas consacre un partage de fait du monde en deux zones d’influence, l’une espagnole, située au plan méridien de longitude Ouest 46° 37’ [soit 370 lieues (environ 1770 km) à l’Ouest des îles du Cap-Vert] ; l’autre portugaise, située à l’Est de cette ligne verticale de partage6. Ce traité, bien que revêtu de l’onction pontificale, n’engage évidemment que ses signataires. Mais à l’époque, le Portugal et l’Espagne disposent d’une supériorité navale leur permettant, sur les mers et les océans, d’imposer aux
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L’historien antillais Oruno D. Lara (De l’oubli à l’histoire, Maisonneuve Larose, 1998) considère, à juste titre, que les concepts européens de « Ancien monde » et « Nouveau monde » suggèrent, sans fondements, une hiérarchisation temporelle dans l’émergence des civilisations des peuples amérindiens et européens. Ces concepts sont, en raison de cette observation, utilisés dans ce texte avec des guillemets, et par commodité. 5 La bulle pontificale Inter caetera délimite deux zones d’influence dans le monde à partir d’un plan méridien situé à environ 100 lieues (¦ 478 km) à l’ouest des îles du Cap-Vert. Selon cette bulle pontificale, les nouvelles terres découvertes à l’Ouest de cette ligne de partage sont attribuées à l’Espagne, à l’exclusion des territoires d’ores et déjà sous le contrôle d’un État chrétien à cette date. Les nouvelles terres explorées à l’Est de cette ligne de partage sont, sous la même réserve, attribuées au Portugal. 6 Cf. Graphiques pages suivantes. - 18 -

La traite transatlantique

Traité de Tordesillas 1494 Ligne de marcation

Source Internet – Anonyme

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Traité de Tordesillas 1494 Zones d’influence Espagnole et portugaise

Source MSN Encarta

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navires des autres États européens, et notamment aux navires battant pavillon anglais, français ou hollandais, le respect des termes du Traité de Tordesillas. Ainsi, à la fin du XVe siècle, et au début du XVIe siècle, le Portugal et l’Espagne peuvent sereinement envisager la conquête et l’exploitation, à leur profit exclusif, du « Nouveau Monde ». Dans la perspective de l’exploitation des richesses du « Nouveau Monde », le Portugal et l’Espagne envisagent, comme précédemment à l’île de São Tomé dans le Golfe de Guinée7, la mise à contribution des criminels bannis et de marginaux sociaux. Très vite cependant, les nécessités de la culture extensive de la canne à sucre déterminent la promotion, dans ces territoires conquis, d’un mode de production esclavagiste, caractérisé par le recours systématique et généralisé au travail forcé d’êtres humains réduits à la condition d’esclave. La condition d’esclave dans l’histoire ancienne Dans l’histoire ancienne, l’esclavage, présent dans toutes les civilisations, est fondamentalement lié aux commodités que procure, aux élites sociales, le travail forcé d’hommes, de femmes, et d’enfants privés de libertés, et socialement assujettis. Dans l’Égypte, la Grèce, et la Rome antiques, l’esclave est domestique, objet sexuel, ouvrier agricole, ouvrier des mines, ouvrier des travaux publics, etc. Il est étranger, prisonnier de guerre, captif à l’issue de razzias de toute sorte. Dans la Grèce antique, il est généralement Barbare, c’est-à-dire étranger8. Il sera plutôt Slave en Europe au Moyen Âge. Peu de Noirs sont esclaves en Europe dans l’Antiquité classique, et au Moyen Âge. Des Nubiens et des Égyptiens, dont on sait depuis les écrits d’Hérodote9, de Constantin-François Volney10, de l’abbé Émile Amelineau11, et les travaux de Cheikh Anta
São Tomé, île située dans le Golfe de Guinée, est à l’origine une île vierge d’habitants. Elle est découverte en 1471 par les navigateurs portugais João de Santarem et Pedro Escobar. Les premiers colons portugais qui s’y installent sont des criminels et de jeunes juifs, tous déportés du Portugal. Par la suite, le Portugal déporte des Noirs du Bénin, réduits à la condition d’esclave, pour travailler dans les plantations de canne à sucre qu’il développe sur cette île. 8 Dans l’Antiquité, les Grecs utilisent le terme de Bàrbaros (Barbares) pour désigner indifféremment les Égyptiens, les Perses, les Slaves, les Germaniques, les Celtes ou les Asiatiques, dont ils ne comprennent pas la langue. 9 Hérodote, L’Enquête, Livres I-IX. 10 C.-F. Volney, Voyages en Syrie et en Égypte, Paris 1787. - 21 7