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Les hommes, les femmes et la communication.

De
247 pages
Selon une idée répandue les hommes et les femmes auraient des difficultés à communiquer et à se comprendre : les femmes seraient bavardes et les hommes laconiques, les femmes préféreraient se confier et les hommes se défier... Les hommes et les femmes parlent-ils la même langue ? En quoi le sexe, le genre et la sexualité influent-ils sur la pratique de la langue ? Cet ouvrage est le fruit d'une recherche sur la question de la construction langagière de l'identité sexuée.
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Pour David, sans qui cet ouvrage n’aurait pas vu le jour.

Je souhaite exprimer ici ma gratitude aux personnes qui ont contribué directement ou indirectement à rendre la publication de cet ouvrage possible : Catherine Mendez, lectrice et relectrice inlassable et indéfectible de chaque étape du manuscrit ; Philip Riley, guide infaillible, pour ses commentaires et ses suggestions ; Alex Boulton qui a corrigé mes traductions de l’anglais ; Hugo Roussel (studio punkat) pour l’illustration de couverture et la mise en page ; et Ghislaine Chognot pour ses ultimes et pertinentes critiques. Je tiens aussi à remercier Anne-Marie Houdebine qui a dirigé ma thèse et rédigé la préface de ce livre. Je remercie également l’université Nancy 2, qui m’a accordé un congé de recherche et tous les collègues du CRAPEL qui m’ont soutenue et encouragée. Enfin, je tiens à exprimer à ma famille et mes amis mes regrets pour les avoir un peu délaissés pendant la réalisation de cet ouvrage et toute ma reconnaissance pour leur patience, leur écoute et leur soutien.

sommaIre

préface par anne-Marie houdebine .................................................................... 15

IntroductIon...................................................................................................... 25

PartIe I de l’exIstence de Parlers fémInIn et masculIn................................. 39 Chapitre 1 La pratique du code : les hommes et les femmes parlent-ils la même langue ?......................................... 43 Chapitre 2 La pratique de la politesse verbale : les femmes sont-elles plus polies que les hommes ?............................................... 59 Chapitre 3 Les pratiques de conversation : les hommes et les femmes peuvent-il se comprendre ? .......................................... 75

PartIe II les Parlers sexués : une nature, une culture ? ............................... 93 Chapitre 4 Les hypothèses biologiques .................................................................................. 97 Chapitre 5 Les hypothèses anthropologiques ....................................................................... 109 Chapitre 6 Les hypothèses sociologiques.............................................................................. 125

PartIe III Parler de, Parler comme et Parler à : du rôle fonctIonnel des sexotyPes langagIers............................ 145 Chapitre 7 Discours d’influence, discours sous influence : la construction d’idéaux communicatifs ............................................................. 149 Chapitre 8 Labels de féminité et de masculinité : la construction d’idéaux sociaux......................................................................... 169 Chapitre 9 La construction interactive d’identités sexuées : l’expression d’un désir ........................................................................................ 187

conclusIon maIs que vIent faIre le sexe dans la langue ?................................. 209

Références bibliographiques ............................................................................. 217 index ...................................................................................................................... 235 Table des matières............................................................................................... 239

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Préface De la Différence sexuelle ou De la Différenciation sexuée, sexée. par anne-Marie Houdebine

Langue, mémoire, culture, tissent les corps des animaux parlants y entrant et les transformant en êtres parlants. Non sans dommage ; mais il est impossible qu’il en soit autrement. Et voilà que d’étranges phénomènes se passent dans ces contraintes civilisantes. Contraintes corporelles : façons d’être vêtus puis de se vêtir, de se tenir car très vite les possibilités naturelles comme se tenir debout, marcher, tendre la main, parler, donner de la voix comme dit le français, etc. deviennent culturelles. « Carte forcée des signes » disait le grand linguiste Ferdinand de Saussure. Carte forcée culturelle, impositions des façons de dire, dans lesquelles les identités, ressemblances et différences se forgent. Ainsi se transmettent les civilisations, à travers les discours, les actualisations de la langue, sa symbolisation du monde et les comportements de l’entourage, tout ce qui tisse un sujet à son corps acceptant ou défendant. Ce que relèvent de nombreuses sciences humaines, allant de l’anthropologie linguistique ou culturelle à la psycho-socio-logie voire psychanalyse en passant par la sémiologie, l’analyse de discours, la linguistique, etc. s’affrontant aux savoirs de la biologie, de la génétique. Car la question ou le problème (?) de la différence sexuelle, ou de la différenciation sexuée, autrement dit encore du rapport sexe-langue ou des rapports sociaux de sexes et de leur imposition, transmission discriminante fait couler beaucoup d’encre et s’affronter différents domaines. En particulier pour en témoigner celui qu’on appelle aujourd’hui, gender studies, sur le modèle des études anglo-saxonnes, ou pour parler vrai états uniennes, qui furent parmi les premières, grâce

au mouvement féministe, à mettre ces questions sur la scène non seulement publique, mais scientifique. Les études américaines ouvrirent le feu et aujourd’hui encore, même si les françaises sont nombreuses, elles le sont nettement moins que leurs contemporaines d’Outre-Atlantique, comme on le verra dans ce bel ouvrage qui présente une très riche recension de ces diverses recherches. L’abondante bibliographie qui clôt ce livre le montrera à qui voudra s’y plonger pour continuer le chemin parcouru avec Sophie Bailly. Car il s’agit d’un parcours, clairement indiqué dans l’introduction, traversant en trois parties, quasi tous les entours des questions des rapports sexe-langue, abordées au travers de différents domaines de recherche ou de pensée, c’est-à-dire par le biais social ou verbal, descriptif linguistique ou discursif ou encore idéologique dégageant les stéréotypes sexués (partie 1), jusqu’à leur rôle fonctionnel de conformité sociale, pragmatique, idéologique (partie 3) ; en passant par un rappel des positions des sciences dites plus exactes, ou plus dures les biologiques, neurologiques, etc. (partie 2, chap. 4), ou plus sociologiques (chap. 6) Et cela dès leur nomination. En effet, comme on l’a déjà lu dans ces quelques lignes, nombreuses sont les façons de dénommer de telles études et analyses, longtemps inexplorées. Au moment de leur extension il faut le rappeler, même si la différence sexuelle, immédiatement perceptible visuellement ou compréhensible du fait de la reproduction, n’a jamais été ignorée des humains, quelle que soit la compréhension que les peuples en aient eu et dont témoignent les mythes de la création ou de l’enfantement (cf. chap. 5). La question du sexuel ou du sexué fut longtemps ignorée des sciences humaines : les anthropologues (mâles) interrogeaient les civilisations qu’ils découvraient à partir de leurs expériences, de leurs regards ; leurs témoins étant les plus souvent des hommes, sans même qu’ils s’interrogent à cet égard. La venue de femmes dans ce domaine, comme dans d’autres, ainsi Margaret Mead (p. 117), a fait apparaître que leurs analyses pouvaient être soumises à leurs propres stéréotypes ; comme il en est encore aujourd’hui. On trouvera des exemples de cet ordre dans cet ouvrage, qui s’interroge sur nos pratiques diverses, discursives et y compris scientifiques, en constatant qu’elles sont trop souvent encore influencées par nos propres conformismes, les chercheurs n’échappant pas à leurs « propres préjugés » (chap. 4, p. 102). Ce qui les rend subjectives, historiquement situées alors même qu’on les voudrait ou déclare objectives. Qu’il s’agisse, d’anthropologie, de sociologie, de linguistique, d’analyse de discours d’étude variationniste et interactionniste, etc. Un exemple entre autres : l’agressivité masculine, la douceur féminine (p. 102-107). Ces « naturalisations » ou « essentialisations » masquant souvent des discriminations sociales, des pouvoirs sociaux qui se reconduisent depuis longtemps (chap. 6, p. 126-133). Une autre grande absente de ces recherches en sciences humaines et sociales, c’est longtemps la langue, et partant le poids du langage, des discours – notion prise au sens très large (intro, p. 31) – qui constituent justement le point de focalisation de l’ouvrage de S. Bailly ; elle y rappelle que les langues parlent les sujets et ce de façon différentielle,

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hiérarchisée, inégalitaire ; selon les régions, les classes sociales et les sexes. Non seulement certaines d’entre elles différencient les façons de dire selon les situations, selon les interactions (en japonais par exemple), mais aussi selon les sexes comme l’a montré dès les années 1974, l’excellent ouvrage, jamais traduit en français, de Mary Ritchie Key, Male, female language, montrant que dans certains idiomes (comme chez les Arawak et Carib) existent une langue des hommes et une langue des femmes, repérables à différents niveaux ; de telle sorte que des activités, à nos yeux identiques, sont nommées différemment selon qu’elles sont parlées par les unes ou par les autres (bilinguisme par exclusivité) ; ce qui implique que certains mots ou discours sont interdits à chaque sexe. Situation rare, un bilinguisme par préférence c’est-à-dire l’usage de termes communs à tous avec quelques variations spécifiantes, selon les sexes (M. Ritchie Key, Ann Bodin) se révélant plus fréquent. S. Bailly cite largement leurs travaux ainsi que d’autres plus récents d’anthropologues, ethnologues, sociologues, sans oublier biologistes, généticiens, psychanalystes (partie 2). Ainsi, de même que les tonalités ou hauteurs des voix, les façons de parler (les mots, les tournures de phrase, les intonations, les modes de questionnements, les modalisations telles que peut-être, sans doute), les hétérogénéités discursives (appel à autrui, interrogatives incises, comme si vous voulez, si je puis dire, ne croyez-vous pas, si vous permettez, etc.), peuvent indexer hommes ou femmes : faire mâle ou femelle. Plus même ce ne sont pas seulement les façons de parler qui sont sexualisantes mais les mots mêmes des langues qui traitent inégalitairement les hommes et les femmes. Par exemple, en les rendant invisibles sous l’accord du genre : le masculin l’emportant sur le féminin ! ou en les dépréciant. Ainsi en est-il dans les connotations qui colorent de façon péjorante les termes féminins (cf. gars, garce, mâle/femelle, savant/savante, fille équivalent de prostituée, etc.). Il en va alors des mots comme des métiers quand ils se féminisent ! On trouvera dans cet ouvrage de très riches exemples de ces phénomènes, en particulier dans la première partie où sont recensés de nombreux travaux sur ces questions ; qu’il s’agisse de la variation linguistique en syntaxe, dans les prononciations, les rapports aux normes ou aux usages de prestiges auxquels sont plus sensibles les femmes que les hommes quand on en reste aux généralités. Car S. Bailly montre qu’en situation sociale d’infériorité ou pour obtenir quelque avantage, tout un chacun (homme donc y compris) peut adopter les attitudes discursives de soumission, demande, ou minauderie, qu’on prête volontiers aux femmes. Quoiqu’on pense, les hommes bavardent autant qu’elles, même si leurs thématiques discursives diffèrent. Constat qui a amené l’auteure, un temps, à parler de cultures sexuées différenciées (subcultures, cf. chap. 5) ; ce qu’elle nuance aujourd’hui. Il peut également s’agir de phénomènes d’extension plus langagière que strictement linguistique, ou plus sémiotique, tel l’usage de formes ou rituels de politesse, ou l’inverse : d’injures, de jurons ; souvent encore interdits aux femmes dans les représentations sinon dans les faits (chap. 2).

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La sexuation des discours ou des interactions ou conversations est également étudiée ; la densité des discours, les silences, les façons de s’interrompre, de questionner, les enchevêtrements de parole, leurs emphases ou atténuations, souvent attribuées aux femmes (partie 1, chap. 1, chap. 2., p. 64-73 ; chap. 3, p. 78-86). Mais S. Bailly nuance ; il ne s’agit pas de généraliser. Certes le facteur sexe peut-être cause de variations linguistiques mais les causalités de celles-ci sont plurifactorielles ; il faut donc les mettre au jour sans trop de substantialisation autrement dit sans essentialisme – même si certaines théorisations penchent vers cette sorte d’innéisme (partie 2) ou naturalisation (comme disait R. Barthes), masque des acquis. Car l’humain est contraint de se civiliser, constitué de récits, par l’Histoire et le social (au sens large), œuvrant dans les discours, les interactions (partie 2, chap. 5 et 6). Ainsi se dépose en chacun, chacune, ce qui fait langue « trésor des signifiants » (Lacan) et transforme l’être en sujet parlant de telle ou telle époque, de telle ou telle société humaine, de telle ou telle culture. Ces conditionnements influencent tous les sujets, même si c’est plus sourdement pour les chercheurs, quels qu’ils soient. Il en va de même lors des études sur l’influence de la variable sexuelle dans et sur les comportements verbaux ou non verbaux. Qui la cherche, la trouve, plus même la démontre. Les « généralisations savantes » comme « les études empiriques » renvoient souvent à des stéréotypes acquis (p. 90). Ce qui explique que les sujets en aient plus ou moins conscience et que divers phénomènes idéologiques, projectifs interviennent plus, dès qu’il s’agit de différencier parlers ou comportements « féminins » ou masculins ». On connaît des exemples de telles projections : les propos des hommes et des femmes ne sont pas entendus de la même façon, lors d’interviews, de conférences, de conversations, de textes de fictions. A travers les nombreuses et importantes recensions qu’elle produit, quasi sur un mode ethnographique, et ce de façon très synthétique et didactique à la fois, S. Bailly montre dans les première et dernière parties de son ouvrage, combien cette différenciation sexuée existe dans les représentations, dans les projections, dans les discours des sujets. C’est par eux qu’elle se transmet. Ce qui implique que les sexotypes relèvent plus des représentations sociales, des imaginaires socio-culturels, que des langues elles-mêmes. S. Bailly avance que si ces différences sont repérables, si pour chacune d’entre elles l’analyse paraît juste révélation, la mise en regard des diverses études témoigne de tant de fluctuations voire de contradictions dans les résultats que les conclusions doivent être fortement nuancées (partie 1 chap. 3) ; si fortement qu’elles conduisent à s’interroger sur les résultats dégagés ; ils paraissent alors relever plus d’interprétations influencées par des conformismes, des stéréotypes, des sexotypes, que des analyses objectives (chap. 4). Ce qui l’amène à questionner le pourquoi de ces conformismes et à les interpréter comme une auto-reproduction sociale et idéologique, favorisant la stabilité des visions et partant des comportements ainsi que leur transmission, imposition normées (partie 3).

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La langue comme la société, les discours, les comportements, participant dès l’enfance dans les paroles des parents, les jouets, etc. (chap. 5) de cette transmission codifiée des sexotypes, ou stéréotypes sexés. Je reprends alors l’innovation lexicale de l’auteur pour témoigner de cette imposition qui assigne chaque sujet à un sexe stable, se repérant dans des façons de dire, de se comporter, alors que l’identité de chaque humain est bien plus mobile, mouvante, plurielle (chap. 9) y compris celle qu’on dit attribuée dès l’enfance et qu’on appelle sexe, plus souvent dénotée en français par masculin et féminin ou homme/ femme plus que par mâle et femelle, comme le fait l’anglais. J’ai dit plus haut, à propos de ces recherches, que des problèmes se posent en outre aujourd’hui, à l’âge de leur prise en compte extensive, « dès leur nomination ». Ce que montre très justement Sophie Bailly, ce dès l’introduction de son ouvrage. Comment nommer ces travaux ? Comme on a pu le lire dans les paragraphes qui précèdent et pour m’y être moi-même consacrée, je sais avoir erré entre différence sexuelle, différenciation sexuée, sexuation, rapports sociaux de sexe. La première expression renvoyant plutôt à la différence anatomique, supposée visible, extérieurement par des attributs divers, internes ou externes, qu’il s’agisse de la voix ou des vêtements ou parfois des longueurs de cheveux, des types d’interdits comportementaux ou langagiers ; liens étroits entre les corps et leurs dressages ou contraintes donc constructions sociales (partie 2) senties comme rendant immédiatement perceptible la différence sexuelle ; celle qui se trouve présentifiée par les appellatifs, monsieur, madame ; série non close puisque s’y ajoute en français mademoiselle qui fait percevoir immédiatement la différence de traitement moins innée que construite entre homme et femme puisque c’est une institution sociale, celle du mariage, qui soutend ces appellatifs. D’où les deux autres termes différenciation sexuée ou sexuation qui font apparaître la construction sociale, et son procès ; ce que les sociologues appelaient rapports sociaux de sexe avant d’adopter le terme américain de gender sur lequel revient très justement l’auteur (introduction p. 27-30). En effet qui dit différence sexuelle l’entend de nature ou d’essence : on naîtrait homme ou femme sans le ou la devenir ce que soutiennent aujourd’hui certaines théorisations biologiques, génétiques, sociologiques, voire cognitives (partie 2, chap. 4-5-6). Et qui dit sexuation ou différenciation sexuée l’entend alors de culture, due au social, à l’apprentissage, à l’éducation, à l’école, dans la famille (partie 1). Le terme différenciation insiste en effet bien plus que différence sur cet aspect, qui renvoie à ceux d’innéisme et d’essentialisme (chap. 4). C’est d’ailleurs pourquoi les études sur la différenciation sexuelle se sont souvent orientées vers la mise au jour des discriminations sexuelles, sexistes, dans le socius comme dans les langues et dans celles-ci sur les traitements inégaux des parlers des hommes et des femmes (chap. 5) sur l’invisibilité linguistique de ces dernières, sur leur occultation sous le genre masculin, leur péjoration dans la langue dite du mépris, la complicité des femmes à maintenir ces phénomènes et leur façon d’établir des contre-pouvoirs (chap. 6) ; tous thèmes que l’on trouvera précisément et clairement traités dans ce livre, y compris

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les imaginaires normatifs, les investissements plus importants des femmes sur la langue et ses formes de prestige (imaginaire fictif ou prescriptif ), comme l’avait dégagé il y a quelque 30 ans W. Labov, fondateur de la sociolinguistique variationniste, puis interactionniste ainsi que E. Goffman dont se réclame, entre autres S. Bailly (chap. 6). Et voilà que malgré le développement de ces termes, témoignage de l’augmentation de ces études en France, même si elles restent de moindre importance qu’aux USA comme en témoigne le nombre dérisoire des chaires universitaires en études féministes en France, le mot gender vient envahir le terrain de ces recherches et leur discours ; soit les gender studies. Nombre de colloques s’en emparent. Pour avoir œuvré dans ce domaine sans l’avoir manié, j’ai quelque difficulté à adopter ce terme, surtout comme linguiste, car il vient se confondre avec le mot genre ; non seulement celui renvoyant au genre (type) de discours, mais celui qui relève de la morphologie française, à dissocier du sexe. Comme je l’ai souvent écrit la table et le bureau bien que du genre féminin et masculin ne procréent pas de tabouret ou de chaise. Notons d’ailleurs que souvent le genre est rapporté au sexe et confondu avec lui ; il impose la sexui-semblance c’est-à-dire l’équivalence entre le genre et le sexe ; c’est ainsi qu’une figure féminine incarne La France (Marianne) et que la tour Eiffel peut être désignée comme « la vieille dame de Paris ». Or il n’est pas d’autre possibilité de traduction de gender que genre en français. Certes la polysémie existe, les linguistes la connaissent et peuvent l’accepter, pourtant une réticence insiste. Je lis dans cet usage comme une sorte d’effacement (déni ?) du terme sexe, qui s’entendait dans toutes les autres nominations citées plus haut. S. Bailly en notant l’impropriété de genre, nettement moins justifiable en français qu’en anglais dit-elle avec raison (introduction, p. 27-30), montre qu’avec ce terme gender l’accent est plus facile à mettre, à faire entendre sur les plans social, politique, sur la construction d’images sexées dans l’interaction ; donc une sorte de point de vue socio-constructiviste (p. 32-35). Elle précise qu’il est à comprendre comme genre social (p. 27) ce qui s’entendait clairement dans discrimination sociale et sexuelle ou rapports sociaux de sexe. Alors pourquoi cet engouement ? S. Bailly le relève et ne le soutient pas. En expliquant la différence entre morphologie et sexuation (p. 30) et sans surfer sur la vague métalinguistique mondaine – la mode existe même en science ! – elle soutient courageusement le mot sexe en montrant qu’il présente « plusieurs avantages » sur l’actuel genre (p. 30) et en particulier celui de rappeler que « le sexe (comporte) une dimension sociale […et] compte dans l’organisation des sociétés » (p. 30) qui cherchent à maintenir différence et différenciation sexées pour se préserver de tout changement. Autrement dit, plus ou moins ouvertement ou discrètement, pour maintenir des pouvoirs économiques, idéologiques et politiques – on sait les difficultés de la parité dans ce domaine - dans nos sociétés certes démocratiques mais toujours à fondement patriarcal, comme l’a longuement montré la transmission des patronymes, même si cette imposition a été remise en cause récemment (2001).

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L’ouvrage, à travers ses recensions, témoigne de problèmes très actuels en insistant sur ces questions toujours très minoritairement repérées dans le grand public, restées qu’elles sont trop souvent encore celles de spécialistes. Très actuels aussi, comme par exemple des analyses sur l’inégalité de traitement dans la dernière campagne présidentielle quant à la réception des messages des deux protagonistes (chap. 6) ou quant à l’observation de leurs attitudes gestuelles et vestimentaires (surtout dans ce dernier cas pour elle ; tout se passant comme si une fois de plus l’apparence des femmes était leur être même). Preuve s’il en était encore besoin de l’intrication des rapports société/pouvoir/langue/sexe, excellemment travaillée dans la partie la plus originale du livre (partie 3) où S. Bailly livre ses propres réflexions et recherches. Elle y montre ces « vérités toutes faites » dont se satisfont nombre d’études scientifiques, jouant à leur tour un rôle de « prescription » influençant les représentations alors que les temps changent et que les figements de statuts et des « rôles s’estompent » (p. 147). Ainsi s’enseignent, se transmettent et se maintiennent des codes socio-culturels passéistes (chap. 7 et 8), tant dans l’éducation parentale, l’enseignement et plus encore dans les médias ; la publicité étant un de ces lieux privilégiés, si l’on ose dire. La discrimination sexuelle y insiste particulièrement. On y relève constamment des stéréotypes marqueurs de différence sexuelle sexiste, non seulement dans les discours, mais par exemple, par la façon dont sont mis en scène dans les visuels les corps des hommes ou des femmes, dans leurs postures (par exemple inclinaison du visage pour les femmes, mains arrondies en coupe offerte ou contenant le visage, poing au front indice de concentration, de pensée (?) pour les hommes) ; et je ne parle pas de la publicité porno chic et de ses exhibitions dégradantes des hommes comme des femmes mais bien entendu surtout de ces dernières. C’est que le discours publicitaire n’est pas seulement commercial, vantant tel ou tel produit ou marque, il est un discours (une production socio-discursive) confortant des opinions communes, des valeurs morales, sociales et culturelles stéréotypées (des imaginaires culturels, une doxa). Il contribue ainsi à maintenir et transmettre des types consacrés de « féminité » et de « masculinité » essentiellement naturaliste, naturalisante, des sexes ; tel l’éternel féminin, comme dans les contes ou certaines bandes dessinées, ou jeux humoristiques, alors même qu’ils se veulent critiques. S. Bailly relève, très astucieusement, que de tels phénomènes se rencontrent même dans les lieux où l’on ne s’y attend pas, au coin d’un test de magazine d’été (p. 157), d’un ouvrage populaire ; thèmes qui se retrouvent dans nombre d’entretiens qu’elle a menés (chap. 7, p. 163-167) et témoignent d’imaginaires culturels ou « d’idéaux sociaux », essentialisant des différences et les rapportant au sexe alors qu’il s’agit surtout de « divisions sociales » (p. 170) pense l’auteur qui les met au premier plan, quand d’autres, rappelons-le, tels Sartre ou Balandier font l’inverse : la division sexuelle restant pour eux la fondamentale, plus profonde que la division en classe : « La division sexuelle est la division la plus fondamentale, la plus profondément inscrite au cœur de l’humain, bien avant la division en

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classe… C’est le contraire de ce qu’on dit d’ordinaire : la contradiction majeure est celle de la lutte des sexes et la contradiction mineure celle de la lutte des classes (Sartre, 1961). La relation homme/femme est l’assise la plus profonde de toutes les relations inégales… et lorsqu’elle est atteinte, la société paraît encore plus menacée que par la dissidence des classes démunies parce que minée en ses fondations » (Balandier, Anthropologiques, 1974). Rappelons aussi Freud qui, s’il prône l’universalisme du genre humain et la bisexualité en chacun, note comme un des dénis privilégiés le repérage de la différence des sexes. La question est donc complexe et doit se penser entre deux pôles « L’anatomie influence le destin » et « on ne naît pas femme ou homme-mâle, on le devient ». S’acheminant vers la fin de son livre, S. Bailly insiste davantage sur sa propre recherche et dévoile ses positions ; elle critique une fois de plus avec insistance tous les discours essentialisant, et différenciant, en reconnaissant leur efficience et en la dénonçant : en particulier ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler « le retour des sexes » ou la « féminisation de la société » (chap. 8, p. 181). Elle met alors en cause la « crispation viriliste » de certains (p. 180) dont la position rappelle l’importance politique et idéologique de la différenciation et son pouvoir social. S. Bailly aborde ainsi de vraies et difficiles questions ; et son idéal est autre ; l’accent pense-t-elle pourrait, devrait (?) être mis, plutôt que sur les différences toujours de fait discriminantes, sur les commensurabilités (communes mesures, ressemblances) humaines et même la ressemblance des sexes. Reviennent alors les notions de bisexualité, de mouvance sexuelle, identitaire, d’androgynie et, sur le plan linguistique, de double coding « double standard », travaillées par Mary Ritchie Key (p. 176-177) hommes et femmes privilégiant certains termes, certaines tournures mais ayant aussi une langue commune ; elle rappelle les divers types de femmes construits dans ses enquêtes par Verena Aebisher (p. 177). S. Bailly considérant que l’identité sexuelle est à traiter non comme une fixité mais comme « un processus interactif et dynamique », propose en s’appuyant sur quelques auteurs et sur ses propres travaux de parler de « galaxies d’identités sexuelles » (p. 181). En témoignent les diverses représentations que les civilisations et les humains ont de la grossesse, des femmes mecs, de l’homosexualité, de la paternité, des images idéalisées des hommes ; qu’il s’agisse des papa-poules des années 1980, des chippendale des années 1990, des metro-sexuels, des übersexuels, des losers sexuels ou du macho-néoclassique d’aujourd’hui (je cite quelques-uns de ses exemples) : « le masculin (mâle) comme le féminin (femelle) se déclinent au pluriel » (p. 183) ; ces identités sexués se construisant sur un mode désirant et interactif (chap. 9). Je la suivrai sans aucun doute sur le premier point, et même sur le second à condition que ne s’y tente pas, ce que l’on entend parfois, comme on l’a vu avec la notion de genre critiquée plus haut, un effacement de la différence sexuelle ; différence fondant la singularité, différence construite dès l’enfance dans le rapport à l’Autre, à sa parole, à son désir et pas uniquement dans cette interaction sociale, discursive, manifeste. La transgression des codes, qu’on croit parfois affirmation d’une personnalité, peut en

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effet n’être que désir de reconnaissance, image de soi plus ou moins idéalisée (éthos de désirabilité selon Goffman) ; ou désir de pouvoir, social, économique (cf. ce que décrit S. Bailly, du discours sexy ou au contraire du parler-mec, adopté par des femmes) se construisant avec ou contre autrui ; ou, plus insu encore, désir d’exister. Car la parole, le discours sert aussi, simplement, si on peut le dire ainsi, à cela : se donner existence en disant je comme l’a rappelé Benveniste : « C’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet ; parce que le langage seul fonde en réalité dans sa réalité qui est celle de l’être, le concept d’ego » et comme le montre le langage des cités quand les filles se parlent comme les garçons pour ne pas être dévalorisées et même plus rejetées, maltraitées (p. 203). Car elles sont pensées encore et toujours avant tout comme un objet sexuel. L’actualité atroce le rappelle (cf. les viols en réunion – viols masqués linguistiquement sous le terme tournantes). Et la publicité porno-chic, aux femmes dénudées et aux postures indécentes, n’a rien transformé de ses visions bien au contraire : ainsi se perpétue une scène sociale discriminante, hiérarchisant les sexes et partant le genre humain. L’ouvrage est riche. Difficile d’introduire à sa lecture sans le réduire ; alors autant conclure en réaffirmant son utilité, son intérêt très actuel. On y rencontre un style, clair, précis, un plan rigoureux servant un cheminement extrêmement didactique et pratique, bref une synthèse radicale. Par la richesse de ses recensions jamais figées, et de ses questionnements, il deviendra sans aucun doute un ouvrage de référence, pour ceux et celles qui s’intéressent aux questions de la différence ou différenciation sexuée, sexée. Très pédagogique : il fera découvrir ce domaine à un public moins connaisseur mais soucieux de se cultiver sur de telles questions. Il ouvrira bien des réflexions et des recherches à venir dans les domaines explorés ; d’autant qu’avec les réformes universitaires, on entend qu’ici et là des gender studies se développent ; rappelons qu’en 2006 a ouvert ses portes l’IEC (Institut Emilie du Châtelet) qui octroie des bourses doctorales et post-doctorales pour des recherches féministes ou plus largement dite de gender, que la féminisation des noms de métiers restée longtemps lettre morte s’étend ; ce qui donne à entendre que la France, toujours aussi « gauloise et machiste » peut-être, rejoint peu à peu ses consœurs suisses, belges et québécoises quant au traitement paritaire des hommes et des femmes, même si ce parcours reste malaisé. Espérons qu’ainsi s’appliquera de plus en plus peut-être ce que La Déclaration des droits de l’homme de 1948 a souhaité produire en ajoutant dignité à liberté et égalité « tous les humains – je substitue humains à hommes – naissent libres et égaux en droit et en dignité ». Nous voilà loin de l’ouvrage ? Non puisque sa rigueur et son honnêteté scientifique n’excluent pas une visée pragmatique et sociale.

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IntroductIon