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Les inégalités socio-culturelles au Brésil

De
239 pages
Cet ouvrage manifeste les cheminements et parcours du développement des recherches franco-brésiliennes en histoire, une marche si fructueuse qu'il eût peut-être été dommage de ne pas en éclairer les cohérences. Ces textes présentés dans l'ordre chronologique touchent à cinq siècles d'histoire du Brésil : cependant, le premier et le dernier sont des hommages à des personnalités exemplaires, Celso Furtado et Maître Didi Alapini. Une leçon magistrale d'histoire du Brésil.
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AVANT-PROPOS

Les études de ce volume datent des années 1988/2000. Elles répondaient alors, à des demandes d'organisateurs de colloques ou bien servaient d'introduction à des publications concernant l'histoire du Brésil. Elles ne sont donc pas inédites. Cependant, quoique publiées en France, elles restent souvent difficiles à consulter parce que très dispersées et restent quelquefois presque confidentielles. La cohérence de ces textes correspond à une époque précise des développements de la recherche historique franco-brésilienne qui, aujourd'hui, désire répondre à une demande accrue de textes écrits en français et portant sur l'histoire du Brésil ou sur la société brésilienne. En effet, 1988 est la date où, pour la première fois en Europe et à la demande aussi amicale que politique du gouvernement brésilien est créé dans une Université européenne et française un enseignement d'histoire du Brésil. Cinq siècles d'histoire luso-brésilienne puis brésilienne acquièrent alors soudain une visibilité qui les faisait sortir du cocon réducteur d'une Amérique Latine hispano-portugaise. Enfin un poste d'histoire, unique à l'époque, était consacré à un seul pays de l'Amérique du sud. L'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) me fit l'honneur de m'élire comme premier titulaire du poste. Rien d'étonnant cependant si ce fut en France qu'avait pu mûrir un tel projet. En effet, il existait de très longue date une véritable complicité intellectuelle entre la France et le Brésil. Elle se manifestait déjà par des collaborations universitaires, des échanges voyageurs, des admirations artistiques réciproques, des commerces d'idées particulièrement en sciences humaines. Enseignements, chercheurs, étudiants, voyageurs et artistes traversaient l'Atlantique enrichissant une connaissance réciproque entre le Brésil et la France. Evoquons le rôle joué par Claude Lévi-Strauss, Fernand Braudel, Pierre Monbeig ou Frédéric Mauro comme aussi pour des institutions comme la Faculté de Sciences Economiques de Paris II, l'Institut

des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III) ou l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) pour ne mentionner que les plus emblématiques. Les savoirs venus des autres rives atlantiques ont pu alors être bien souvent nuancés et élargis. Cependant, il semble que la circulation des connaissances et des idées se faisait plus intensément dans le sens France-Brésil que dans le sens Brésil-France, parce que la production universitaire et littéraire française se voyait, et se voit encore, presque immédiatement traduite et publiée au Brésil, alors que la réciproque n'est pas toujours vraie. Des centaines de thèses sur le Brésil ont été soutenues par des Brésiliens et même des Français en France. Or une infime partie d'entre elles est publiée en langue française. Pourtant les Français, universitaires ou non, s'intéressent de plus en plus au Brésil et aux Brésiliens. Ils ne peuvent plus se satisfaire de versions anciennes, quelquefois éculées et dépassées par l'avancée de la recherche historique, socio-anthropologique, littéraire ou économique. L'image d'un Brésil violent, miséreux mais cependant festif est une image stéréotypée à nuancer, à modérer et pondérer à l'aune de ses autres Brésils riches et sages. L'immensité de ce pays, ses ressources géographiques et humaines à elles seules expliquent la multiplicité des facettes d'un Brésil encore trop confidentiel pour beaucoup de Français. Il faut, en ce domaine, rendre hommage à quelques publications en français, publications régulières et concernant exclusivement le Brésil : citons pour l'exemple la collection BRASILIA créée à l'initiative de la Fondation de la Maison des Sciences de l'Homme : « Elle publie les recherches franco-brésiliennes en sciences humaines et représente une vraie entreprise de coopération entre chercheurs universitaires des deux pays ». Il fallait présenter à la France « des traductions d'ouvrages brésiliens et contribuer à mieux faire connaître les travaux des chercheurs français qui apportent leur pierre à la connaissance du Brésil ». Cette même Maison des Sciences de l'Homme, fondée par Fernand Braudel qui connaissait bien le Brésil et ses intellectuels, préside, conjointement avec l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (Université de Paris III) et le Centre de Recherche sur le Brésil Contemporain (EHESS) aux destinées des « Cahiers du Brésil Contemporain ». Cette revue a aussi publié très régulièrement et a la générosité de
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collaborer avec d'autres centres de recherche sur le Brésil ; ces centres plus ou moins nouveaux se multiplient. Le premier a été le Centre d'Etudes sur le Brésil de Paris-Sorbonne (Paris IV) qui avait pu organiser trois numéros de cette revue ( 19, 23-24 et 32) qui ont publié des articles rédigés par des doctorants en histoire de l'Université de Paris IV et de diverses Universités brésiliennes. Impossible, pourtant, d'être exhaustive et d'énumérer tous les ouvrages et écrits intéressant l'histoire et la culture brésiliennes ; citons seulement les travaux du pôle Brésil de l'Université de Paris X-Nanterre, en province la revue Caravelle de l'Université de Toulouse-Le Mirail, ou encore les publications de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine qui accueillent des contributions concernant le Brésil. Durant les années de mon enseignement en Sorbonne, son Institut de Recherches sur les Civilisations de l'Occident Moderne (XIVe-XIXe siècle) et son Centre de Recherches Roland Mousnier ont toujours bien accueilli et soutenu les travaux et leur divulgation du Centre d'Etudes sur le Brésil. Dès 1994, ils ont appuyé une active collaboration avec des Universités brésiliennes et leurs centres de recherche. Ils ont su et pu permettre aux étudiants français d'élargir leurs connaissances en histoire, littérature, vie sociale et culturelle, relations internationales et évolutions institutionnelles du Brésil. Par ailleurs, le Centre d'Etudes sur le Brésil a pu tenir avec succès des séminaires hebdomadaires de recherche interdisciplinaire. En outre, le Centre a fonctionné tout naturellement comme équipe d'accueil pour la formation doctorale de candidats français et brésiliens. Venaient s'y ajouter des doctorants envoyés en France par des Universités brésiliennes dans le cadre très intéressant de leur « bourse sandwich » ou de leur recherche postdoctorale. Toutes ces activités sont aujourd'hui relayées par le Centre de recherches interdisciplinaires sur le monde lusophone (CRILUS) de Paris X-Nanterre (Professeur Idelette Muzart-Fonseca dos Santos) et par l'Institut d'Etudes Politiques de l'Université de Strasbourg III (Professeur Denis Rolland), tandis que, sous la nouvelle direction du professeur Luiz Felipe de Alencastro, le Centre d'Etudes du Brésil et de l'Atlantique Sud, intégré dans le Centre Roland Mousnier, continue la mission d'expliquer une autre image de ce Brésil que, de plus en plus nombreux, des étudiants français cherchent à comprendre.
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L'ouvrage publié aujourd'hui s'explique et se justifie donc, nous semble-t-il, par tous ces cheminements et parcours du développement des recherches franco-brésiliennes en histoire : une marche si fructueuse qu'il eût peut-être été dommage de ne pas en éclairer les cohérences. Certes, les textes des colloques annuels franco-brésiliens organisés par le Centre de la Sorbonne ont tous été publiés, enrichissant quelque peu les sources en français après lesquelles soupiraient et soupirent encore nos étudiants qui lisent encore mal le portugais. Certes aussi, ceux des étudiants des années 1990 qui ont pu suivre les séminaires interdisciplinaires du Centre ont enrichi leur culture et leur réflexion, ce qui était le but de l'Institut de Recherches sur les Civilisations de l'Occident Moderne dirigé alors par Jean Bérenger et du Centre Roland Mousnier dirigé toujours aujourd'hui par Jean-Pierre Bardet ; mais il convient aussi de dire l'appui des Présidents Jean-Pierre Poussou et Georges Molinié. Ils ont attribué les fonds nécessaires à l'organisation des colloques et à la publication de leurs Actes (a). D'autre part, des textes nous ont été confiés par des intervenants au séminaire hebdomadaire du Centre, intervenants français et étrangers, pour ces derniers en majeure partie brésiliens. Ces textes, publiés par le Centre d'Etudes sur le Brésil, font partie de la Collection Amériques latines, Série Brésil de la Maison d'Edition L'Harmattan (b). Une autre collection de l'Harmattan « Recherches et Documents-Amériques latines intègre la production scientifique des Universités de Strasbourg III (IEP) et de Paris X-Nanterre (Pôle Brésil). Le même éditeur publie aussi « Horizons Amériques latines » avec des ouvrages à caractère plus général sur l'Amérique latine. C'est encore l'Harmattan qui publie ici les textes de ce nouvel ouvrage. Au cours de mon enseignement en Sorbonne, ils ont répondu à des demandes précises de revues spécialisées ou d'organisateurs de livres collectifs, tous unis par ce même souci de rendre compte des avancées de la recherche en histoire du Brésil. Ce sont donc pour la plupart des mises au point critiques et pédagogiques, car beaucoup d'entre eux commentent des travaux en cours. Sauf le premier et le dernier, ces textes sont présentés dans l'ordre chronologique des thèmes traités ; ils touchent à cinq siècles d'histoire du Brésil. Emblématiquement, le premier et le dernier sont des hommages à des personnalités exemplaires. Faut-il
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présenter Celso Furtado ? Docteur de la Sorbonne, économiste brésilien de grand talent à la réputation internationale, il a œuvré toute sa vie au rapprochement entre la France et le Brésil et en faveur de la reconnaissance de l'originalité de son pays. Il nous a quittés en 2004. A maître Didi Alapini, je devais cet hommage pour ses 80 ans. Par sa sagesse, par sa fonction sacerdotale et ses métiers d'artisan et de conteur, il représente dans ce recueil la mémoire ancestrale africaine et le monde brésilien des terreiros. Mais ce recueil est avant tout un hommage à ceux de mes collègues et de mes étudiants qui ont su s'intéresser à mon Brésil si riche d'Histoire toujours à découvrir. Paris, 21 février 2005

a) Actes de colloques publiés aux Presses Universitaires de ParisSorbonne : Littérature et Histoire : regards croisés (1996) ; Les femmes dans la ville : un dialogue franco-brésilien (1997) ; Naissance du Brésil moderne (1998) ; Le Brésil, l'Europe et les équilibres internationaux (1999) et Modèles politiques et culturels au Brésil. Emprunts, adaptations, rejets XIXe et XXe siècles (2003). b) Séminaires publiés aux éditions L’Harmattan : Mémoires et identités au Brésil (1996), Esclavages. Histoire d'une diversité : de l'océan Indien à l'Atlantique Sud (1997), Matériaux pour une histoire culturelle du Brésil (1999) et Le noir et la culture africaine au Brésil (2003).

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I LA FORMATION ÉCONOMIQUE DU BRÉSIL (hommage à Celso Furtado)1

Formação Econômica do Brasil2 est un ouvrage de facture très classique. Il est, en effet, divisé en périodes, scandées par une chronologie traditionnelle, dans un découpage qui distingue le Brésil de l’époque coloniale et impériale (1500-1889) du Brésil républicain, lui-même subdivisé en deux sous-périodes : 1819-1930 et 1930-1950. Etude sur la longue durée, une durée multiséculaire, elle est donc, à la fois, étude macro et micro-économique dans la mesure où elle a aussi le souci d’expliquer certaines évolutions, certaines stagnations et même certaines involutions par des paradigmes liés à telle ou telle décision politique, à telle ou telle fluctuation conjoncturelle, à telle ou telle entreprise3 de production agricole, de cueillette, d’extraction minière, de production industrielle4. Celso Furtado exprime donc, son souci de comprendre la formation du Brésil, par le biais de l'économique, certainement, mais aussi par rapport aux facteurs extérieurs, porteurs d'une dynamique donnant à l’économie brésilienne son caractère propre.

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Cahiers du Brésil Contemporain, Paris, CRBC, 1998, n° 33-34, p. 5-20. Formação Econômica do Brasil (1959) a été écrit lors du séjour effectué par l’auteur en qualité de Visiting Fellow au King’s College, Université de Cambridge en Angleterre en 1997. Cinquième ouvrage de l’auteur, il est la vigoureuse synthèse des quatre études précédentes : A Economia Brasileira (1954) ; Uma Economia Dependente (1956) ; Perspectivas da Economia Brasileira (1957) et sa thèse de doctorat soutenue à la faculté de droit de l’Université de Paris en juin 1948, intitulée L’Economie coloniale brésilienne. Formation économique du Brésil est l’un des ouvrages les plus connus de l’auteur ; il a été traduit en anglais, en polonais, en japonais et en allemand. 3 Dans le sens classique de mise en œuvre. 4 D’autres synthèses sur l’histoire économique du Brésil avaient précédé celles de Furtado : Vianna (1922) ; Lemos de Brito (1923) ; Normano (1938), livre publié en anglais en 1932 ; Simonsen (1967) ; Prado Jr (1963).

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C'est ainsi que, pour montrer en quoi, dès sa naissance, le Brésil affiche sa spécificité, Celso Furtado n'hésite pas, à partir de la construction de modèles historiques interprétatifs successifs5, à comparer, d'abord, les deux métropoles ibériques et leurs enjeux coloniaux pour, ensuite, comparer les colonies de peuplement et d'exploitation agricole brésiliennes avec leurs homologues installées au Nord de l'Amérique anglaise et aux Antilles. Il a donc la volonté de placer l'expérience lusitanienne du Brésil au sein plus vaste d'une problématique économique européenne et atlantique. C'est là, sans aucun doute, une démarche très neuve et très stimulante, surtout que les études suscitées par Fernand Braudel sur l'économie atlantique des Ibériques, sont, à l'époque où Celso Furtado écrit sa Formation Economique du Brésil, encore peu connues6. Sur quelles sources Celso Furtado a-t-il travaillé? Sur des ouvrages d'historiens et d'économistes de son temps7, mais aussi, sur des ouvrages d'auteurs contemporains des événements décrits, au gré du hasard plutôt que systématiquement pour ces derniers, surtout quand il s'agit de périodes connues comme la période coloniale8. Il y a là, me semble-t-il, une différence essentielle entre le savoir-faire de l'historien et le savoir-faire de l'économiste, différence sur laquelle je reviendrai. Cette bibliographie judicieusement choisie est complétée par des données statistiques. Elles sont abondantes pour le XXe siècle et
Sur l'ensemble des ouvrages cités en note 3 seul celui de Normano (1932) se présente comme une tentative de compréhension de l'évolution économique du Brésil à travers la construction de modèles historiques. Est aussi nouvelle l'utilisation, exhaustive, pour l'époque où écrit Normano, de statistiques qui remplacent les arguments de type qualitatif. Il sera d'ailleurs imité par Simonsen (1937) alors que la préoccupation de données statistiques est pratiquement absente de l'oeuvre de Prado Jr. (1945). 6 Ces thèses seront publiées : celle de Chaunu (1955-1960) ; Mauro (1960). Ces dates sont manifestement trop proches de la date où Furtado écrit son livre pour qu'il les ait connues. D'ailleurs, une oeuvre aussi importante pour l'histoire économique du Brésil que celle de Mauro sera très tardivement traduite en portugais (1989). Vitorino Magalhães Godinho, quant à lui, publie seulement entre 1963 et 68 son Descobrimentos e a economia mundial, Lisboa, 3 vol. 7 Par exemple, Simonsen (1967) ; Boxer (1957) ; Manchester (1933), de Azavedo (1929), Burns (1954), Mombeig (1953) ; ou encore l'un des pères fondateurs de l'histoire économique: Ashley (1893). 8 Par exemple, est cité Pedro de Magalhães Godinho (1980). L'auteur utilise une citation empruntée à Simonsen mais pas l'ouvrage de Gabriel Soares de Souza Tratado descriptivo (1587) qui aurait pu lui donner des arguments supplémentaires. D'autre part, l'auteur semble ignorer les ouvrages de Basilio Magalhães (1953), ainsi que celui de Marchant (1942).
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surtout pour la période postérieure à 1930. Pour les périodes plus éloignées, en effet, ne sont donnés que des pensées et des ordres de grandeur, souvent à partir d'hypothèses qui découlent d'une argumentation qualitative. Les trois premiers chapitres de Formation Economique du Brésil représentent le tiers de l'ouvrage; ils sont consacrés à la génèse, à la maturation et à la mort du Brésil colonial et restent, sans doute, très proches de la thèse soutenue par leur auteur en 19489. Puis, la période impériale de 1822-1889, contenue dans un seul chapitre intitulé: "Economie de transition vers le travail salarié, 19e siècle"10 se prolonge, pour certains de ses aspects, comme par exemple, pour le redressement financier opéré par le ministre des Finances Joaquim Murtinho, jusqu'aux années 1900-1903. Alors qu'il couvre 20 ans d'histoire économique du Brésil (1930-1950), le Ve chapitre, "Economie de transition vers un système industriel, XXe siècle", est finalement, le plus long et aussi le plus "technique"11. On y sent un Celso Furtado beaucoup plus à l'aise dans sa fonction d'économiste que dans celle d'historien. Dans son ensemble, cet ouvrage est une démonstration de logique impeccable sur la construction historique du Brésil. Il a le mérite de rester libre de toute attitude partisane. Je dirai même qu'il s'agit d'une attitude qui se veut neutre et qui, comme telle, se présente, parfois, de façon assez sèche et froide. Absence, donc, de toute idéologie et usage du mode comparatiste, qui sert de preuve à la démonstration12. Cependant, il est important de signaler que, sous-jacente à l'écrit et au descriptif, se trouve une théorie économique présentée avec simplicité. Cette théorie économique débouche sur une parfaite compréhension du processus brésilien de développement économique. D'autre part, pour le XXe siècle, la démonstration s'appuie sur un ensemble statistique assez important qui peut paraître un peu rébarbatif; mais l'élégance du style de l'auteur rend cet exercice agréable à lire.
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Cf note 1. Chapitre IV, p.78-148. 11 Furtado, 1959, p.149-205. 12 Ce n'est pas le cas pour d'autres analystes du passé, du présent et du futur brésiliens comme, par exemple, pour Caio Prado Jr. dont l'oeuvre a marqué des générations de Brésiliens.
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En somme, dans ce voyage dans la longue durée de l'histoire économique du Brésil, l'homme, dans un premier temps, semble absent. On le retrouve, cependant, tout entier et bien portant, en présence discrète mais continue, inscrite en filigrane au long du texte. Dire tout cela, c'est répondre à deux questions: la première porte sur ce que nous a apporté cet ouvrage; la seconde sur ce qu'il nous apporte encore aujourd'hui. Mais il convient d'aller plus loin encore en essayant, peut-être, de poser ces questions autrement. Certes, ce livre de Furtado a apporté un ensemble de connaissances bien ordonnées, mais avant tout, au-delà de ces connaissances jusqu'alors peu systématisées ou synthétisées mais acquises, déjà par exemple dans certains travaux de Simonsen ou de Normano13, l'auteur a su poser des questions-problèmes, capables de susciter des réponses très diverses, fruits elles-mêmes de recherches nouvelles. Afin d'illustrer cette affirmation, je vais prendre quelques exemples en restant dans les limites chronologiques de la période coloniale. Un premier exemple concerne la rentabilité des exploitations sucrières. Comme la colonisation a eu du mal à démarrer, la production de sucre est un enjeu de très grande importance pour ceux qui la produisent comme pour ceux qui en tirent bénéfice sous forme de taxes diverses, c’est-à-dire pour l’Etat. Dans le monde, et au Brésil en particulier, au moment où Celso Furtado écrit son livre, très peu de choses ont été écrites sur l’agroindustrie sucrière. Les recherches restent encore très générales ; on est alors au stade de la constitution de corpus permettant d’aboutir à des études et des analyses plus fines14. Pour Furtado, il n’y aucun doute : le sucre a été le moteur de la mise en marche du développement économique du Brésil. Faute d’études conjoncturelles capables de fournir des données ou de
13 Notons, cependant, que cette systématisation en vue d'une synthèse est présente dans les ouvrages de Simonsen (1967) et de Normano (1932); leurs ouvrages n'embrassent qu'une partie de la longue durée brésilienne : pour Simonsen, la période coloniale 1500-1522 et pour Normano 1822-1932 ; période à cheval entre l'empire et la république. 14 Les ouvrages dont dispose Furtado, cités dans sa Formation économique… sont : Deer, The history of sugar, Londres, 1949 ; Guerra y Sanchez, Asucar y poblacion en las Antillas, La Havane, 1944 ; Harlow, A history of Barbados, Oxford, 1926 ; Peytrand, L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789, Paris, 1897 ; Netscher, Les Hollandais au Brésil, 1853 ; Boxer, The Dutch in Brazil, Oxford, 1957, etc.

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permettre de nuancer l’analyse, Furtado procède par intuition et méthode inductive qui, ensuite, lui permettent de donner des réponses à des hypothèses parfaitement logiques : la « pesée » globale en est le résultat. Examinant les résultats de la production sucrière du Nordeste brésilien vers la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, Furtado affirme que la population européenne établie dans cette région du pays - et surtout les maîtres de moulins à sucre - était exceptionnellement riche. Cette richesse s’expliquait par « l’énorme marge de capitalisation qui existait dans l’économie sucrière » permettant à la production de « décupler dans le premier quart du XVIe siècle »15. Il s’agissait donc d’une « production suffisamment rentable pour autofinancer une duplication de sa capacité de production tous les deux ans »16. Marché consommateur aidant, ce rythme de croissance a pu être maintenu, surtout qu’une exceptionnelle habileté préside à la phase de commercialisation. C’est à partir de cette dernière qu’étaient prises les décisions fondamentales concernant le négoce sucrier17. Mais à qui profitent les ressources financières non utilisées dans l’autofinancement des engenhos de sucre ? En d’autres termes : où allait la richesse ainsi créée ? Ecartant l’hypothèse que les maîtres de moulin à sucre avaient investi dans d’autres régions, Furtado avance deux hypothèses : « Comme explication la plus plausible », il suggère d’abord que « peut-être… une partie importante des capitaux concernés par la production sucrière appartenait à des commerçants ». De même, et c’est sa seconde hypothèse, une part du revenu que nous attribuons à la classe des propriétaires de moulins ou de cannaies était « peut-être, ce qu’on appelle de nos jours, des revenus de non-résidents et demeuraient hors de la colonie »18. Deux hypothèses donc : elles feront leur chemin dans l’image d’un Brésil exploité par sa métropole et ses habitants portugais. Cette manière de soupeser une situation au moyen d’ordres de grandeur sera encore utilisée par Furtado dans son analyse de la situation de l’industrie sucrière au XVIIIe siècle.
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Furtado, 1959, p.45. Idem. 17 Idem, p.46. 18 Idem.

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L’historien économiste Frédéric Mauro a été le premier à ouvrir le débat autour des hypothèses avancées par Furtado. Dans une analyse qui abandonne le terrain macro-économique et multiséculaire pour une étude micro-économique et conjoncturelle, l’historien français arrive à des conclusions diamétralement opposées à celles de l’économiste brésilien. En effet, une étude comparée de la comptabilité théorique du Père jésuite Estevão Pereira, administrateur de l’engenho de Sergipe do Conde à Bahia (1635)19 et de la comptabilité pratique de ce même engenho pour la période 1622-1635, permettent à l’auteur de conclure que le commerçant était le grand bénéficiaire de l’agro-industrie sucrière et que le producteur survivait à sa « demi-faillite permanente grâce aux bonnes années qui augmentaient ses bénéfices », vivant dans son engenho en autarcie ou en économie « demi-fermée ». Mauro suggère aussi l’hypothèse que les producteurs peuvent être marchands, parents de marchands ou encore leurs fondés de pouvoir, bénéficiant ainsi de certaines facilités ou avantages. Conclusions très différentes, certes, de celles de Furtado, mais conclusions de plus en plus nuancées dans les temps qui suivent
19 Dans sa thèse de doctorat d’Etat (1960), Frédéric Mauro consacre une partie du chapitre IV de sa deuxième partie (p.213-234) à l’analyse de la « Descrição da Fazenda que o Colegio de Santo Antão Tem no Brasil e de seus rendimentos » faite pour l’année 1635 par le père Pereira. Il s’agit d’une comptabilité théorique et prospective construite par le père jésuite pour informer ses supérieurs de Lisbonne. La publication par l’Institut du sucre et de l’alcool du Brésil (Rio de Janeiro) de la comptabilité réelle de ce même engenho pour la période 1622-1653, va permettre à Mauro de comparer « comptabilité théorique » et « comptabilité pratique » dans un article publié presque simultanément en France (1970, p.135-150) et au Brésil (1969, p.135-147). Une simple analyse de la comptabilité théorique du père Pereira permet à l’auteur de conclure que, dans la production sucrière, le coût du capital était énorme, car dit-il « une grosse partie ne doit-elle pas être importée ? » (p. 219 de la thèse) alors que le travail avait un faible coût et que les « profits (étaient) limités ». Il admet cependant que tout ceci est théorique. C’est dans l’autarcie dans laquelle vit l’engenho qu’il faut chercher sa pérennité, nous dit-il. Ensuite, la comparaison entre comptabilité théorique et comptabilité pratique à laquelle, plus tard, il ajoutera l’étude du commerce du sucre (1977, p.69-75), lui permettront d’être plus rigoureux dans ses affirmations : « Le commerçant… [est] le grand bénéficiaire de l’agro-industrie sucrière » et le producteur survivait « à sa demi-faillite permanente » grâce aux bonnes années qui lui permettaient d’augmenter ses bénéfices, grâce aussi à son repli sur lui-même dans les mauvaises années qui le font vivre en autarcie ou en économie « demi-fermée ». Et il ajoute : « On peut penser que beaucoup de senhores de engenho étaient en même temps marchands ou parents de marchands ou commandités par eux comme fondés de pouvoir » (p.75). Pourtant 7 ans auparavant, dans sa préface à la Formation Economique de Furtado, il écrivait : « Empruntant la voie micro-économique nous avons montré jadis (il cite sa thèse) que les senhores de engenhos étaient toujours au bord de la faillite et que les commerçants « étaient les profiteurs du sucre… dans un capitalisme commercial, les profits devaient fatalement revenir aux commerçants » (p.6).

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lorsque les nouvelles études apporteront de nouvelles données. Cependant, comme l’étude de F. Mauro reste ancrée sur les seules années 1622-1635 et, compte tenu des fluctuations conjoncturelles qui traversent de 1500 à 1822 la période coloniale, elle ne pouvait, en aucun cas, être généralisée. C’est à l’historien nord-américain Stuart B. Schwartz que nous devons une étude alliant à la fois l’approche macro-économique et multiséculaire de Celso Furtado et celle, conjoncturelle, de F. Mauro. En effet, après une recherche longue et minutieuse, Schwartz a pu réunir une documentation - fragmentaire certes mais qui, cependant, permet de travailler sur des données statistiques couvrant les années 1611/1612 à 1822. Aux données statistiques de l’engenho des Jésuites, Sergipe de Conde, ajoute celles des engenhos São Bento das Lajes et João Caetano appartenant aux Bénédictins20. Il a pleine conscience - et le souligne lui-même - que, non seulement il travaille sur des statistiques lacunaires, mais que, de plus ses documents viennent d’engenhos appartenant à des réguliers. D’où une série de précautions qui nuancent ses propos. D’ailleurs, S. Schwartz prend pour référence l’ouvrage de Furtado et ceux de Mauro. Il y ajoute deux thèses inédites, celle de David G. Smith sur la classe mercantile du Portugal et du Brésil au XVIIe siècle et celle de Rae. J. Flory consacrée à la société bahianaise entre 1670 et 172521. Ces deux thèses portent donc sur la capitainerie de Bahia à l’époque où Salvador de Bahia de Todos os Santos est la capitale de la colonie ; elles apportent quelques conclusions fort intéressantes. En effet, dans son étude de la classe marchande bahianaise, Smith montre combien celle-ci est faible dans la première moitié du XVIIe siècle ; d’importants senhores d’engenhos préfèrent placer eux-même leur production auprès des marchands de Lisbonne. Si l’on suit l’argumentation de Smith, on s’aperçoit qu’une classe marchande n’est vraiment constituée que bien après la restauration

20 Schwartz (1988). Pour cette étude, j’ai utilisé la version portugaise. Les données statistiques qui nous concernent ici figurent dans les tableaux des pages 181, 187-188, 191192, 200 et 203. 21 Smith, 1975 ; Flory, 1978.

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portugaise22. Il y a donc ici confirmation de ce qui était hypothèse, mais hypothèse pleine d’ambiguïté chez F. Mauro23. Quant à l’étude de R. J. Flory, elle apporte deux constatations très précieuses : l’existence, dans tous les engenhos, de « lavradores de cana »24 qui permettent au senhor d’engenho de partager les risques, d’une part, et d’autre part, le rôle joué dans la distribution du crédit par ces mêmes senhores de engenho, puisque 7% des crédits octroyés dans la période concernée, le sont par des producteurs de sucre. Ajoutons aussi que R. J. Flory montre combien les senhores de engenho savaient diversifier les risques, soit en investissant dans la production de tabac, soit en participant à des armements de navires pratiquant la traite négrière25, constatations dont Schwartz tient compte dans les réponses pleines de nuances qu’il pose avant d’avancer de nouveaux arguments en réponse à des questions comme celles-ci : quel est le coût d’établissement d’un engenho ? Qui fournissait le capital de départ ? Quel était le coût annuel de l’exploitation ? Quel était le rendement du capital investi ? Schwartz souligne que l’industrie sucrière a toujours fait face aux vicissitudes des temps. S’il y eut des engenhos conduits à la faillite, c’était à cause d’une mauvaise gestion ou encore parce que les prix étaient très bas ou que les esclaves s’étaient montrés récalcitrants. Schwartz convient que c’était une exploitation à risques, mais ces risques valaient la peine d’être courus si le prix d’achat de l’engenho avait été juste. Dans le long terme, l’industrie sucrière ne travaille donc pas à perte, même si les producteurs se voient contraints de supporter une lourde part de coûts fixes et si, de temps à autre, ils ne faisaient aucun bénéfice, s’ils étaient obligés de rembourser des dettes et de faire face à d’autres charges. Schwartz affirme qu’une rémunération
Smith, 1975, p.367-368. Cf. note 2, p.10 24 Les « lavradores de cana » sont des cultivateurs de canne à sucre. Aux débuts de l’exploitation sucrière, la matière première, c’est-à-dire la canne à sucre, était en partie contrôlée par des cultivateurs. En 1626-1627, ils étaient 25 à fournir de la canne à l’engenho Sergipe de Conde mais au XVIIIe siècle ils étaient en moyenne 4 ou 5 sur chaque engenho : il y avait ceux qui étaient propriétaires de leurs terres et ceux qui n’étaient que simples locataires, il y avait ceux qui étaient obligés de faire moudre leur canne à l’engenho du propriétaire de la terre et ceux qui pouvaient le moudre où bon leur semblait. La majorité possédait leurs propres esclaves. Pour plus de détails cf. Schwartz, 1988, p.247-260. 25 Flory, 1978, p.73-75 et 63-158.
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du capital de 5 % était considérée comme acceptable par les maîtres de moulin à sucre ; un rapport de 10 % était excellent. Il y aurait même eu des profits de 10 à 15 % au cours du XVIIIe siècle, période que Celso Furtado considère comme celle d’une récession pour le sucre26. La rémunération du capital investi dans l’agro-industrie sucrière a varié, non seulement dans le temps, mais aussi à l’intérieur du monde des engenhos, c’est-à-dire entre les différentes entreprises. Je partage, cependant, cette idée de Schwartz que personne n’aurait conservé une entreprise qui n’apporterait que des pertes et cela quelque fût le prestige social attaché à la possession d’un engenho27. « Il est probable, dit-il, que l’industrie sucrière n’a été ni riche dans les années fastes, ni tellement pauvre dans les moments difficiles comme le racontent les contemporains et les historiens28. Par ailleurs, nous dit-il encore, entre 1600 et 1800, à aucun moment, la valeur d’un autre produit d’exportation, même celle de l’or, n’a dépassé la valeur du sucre dans les exportations brésiliennes. Le sucre reste la principale activité économique de la période. Une fois les fluctuations de l’industrie sucrière pondérées, il ressort que le sucre est finalement une affaire lucrative pour les senhores de engenho. Apparemment, l’échec qui a empêché la croissance continue de cette activité a résulté, non de certaines faiblesses et du manque de bénéfices dû à une main-d’œuvre esclave, mais de la politique gouvernementale qui taxait l’industrie mais n’investissait pas les recettes pour des objectifs de croissance continue. De plus, l’organisation d’une commercialisation orientée vers la métropole rendait ce commerce, « dépendant de la métropole »29. Celso Furtado corrobore d’ailleurs cette conclusion lorsqu’il écrit : « L’entreprise sucrière fut la plus rentable des

26 Furtado parle, en effet, de « léthargie prolongée » : Formation économique… op.cit., p.52. J’ai jadis, montré combien les décennies entre 1760 et 1790 avaient été favorables (cf. Mattoso, 1978, p.295-376). 27 La propriété de la terre et son exploitation est condition sine qua non pour le « vivre noblement » auquel aspirent les Brésiliens souvent d’humble origine. 28 Comme le montre Schwartz (1988), l’idée que les senhores de engenho vivaient dans le luxe et la richesse est fausse. En témoignent habitations des maîtres et manière dont elles étaient meublées. C’est seulement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle que les maîtres de moulin à sucre - et d’ailleurs pas eux uniquement - vont s’essayer à mieux construire et se tourner vers un certain luxe. 29 Schwartz , 1988, p.204-206.

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exploitations agricoles de tous les temps »30. Ajoutons qu’elle fut aussi, semble-t-il, l’activité économique la plus rentable. Il est évident que les résultats pleins de nuances que nous apporte S. Schwartz sont plus près des hypothèses de Furtado que des affirmations de Frédéric Mauro et ceci quoique tous deux aient travaillé uniquement sur des biens ecclésiastiques et sur des réalités ponctuelles, vraiment ponctuelles pour Mauro, assez ponctuelles pour Schwartz. A nos yeux, cependant, la question de la rentabilité d’un engenho reste encore posée. Il se peut que l’approche des administrateurs religieux ait été différente de celle des propriétaires ou des fondés de pouvoir laïcs. En l’absence de ces précieuses comptabilités, une étude sur l’appauvrissement et son contraire, l’enrichissement, pourrait apporter un nouvel éclairage. De telles données sont, peut-être, difficiles à établir pour les XVIe et XVIIe siècles, mais elles sont tout à fait possibles pour les XVIIIe et XIXe siècles31. Voici pour un premier exemple. Un second concerne l’influence exercée par la régression économique dans les secteurs sucrier (au XVIIe siècle) et minier (au XVIIIe siècle), sur l’expansion des aires d’élevage dans le Nordeste ou sur le développement d’une agriculture de produits de subsistance dans le Minas Gerais ou encore sur l’expansion territoriale en général32. De nombreuses études montrent la dynamique du développement d’un marché interne dans la région minière et surtout dans le Minas Gerais. Un réseau de villes est relié par des routes dans des rapports constants. A ce marché interne correspond le développement d’un marché qui, petit à petit, va dépasser le cadre de la capitainerie pour irriguer de ses produits alimentaires des marchés demandeurs dont le principal devient la capitainerie de Rio de Janeiro33.

Furtado, 1959, p.61 Je pense surtout aux séries qui pourraient être extraites des registres notariaux ou des inventaires après décès. 32 Furtado, 1959, p.52-65 et 66-77. 33 Depuis la thèse de Leloup (1970) jusqu’à aujourd’hui, le Minas Gerais a fait l’objet de nombreuses études de démographie historique (del Nero da Costa, Cano, Luna, Morineau, Crouzet, etc…), d’histoire agraire (L. Linhares, Lenharo, etc…), d’histoire politique (Maxwel, Friero, etc…) et d’histoire religieuse (Scarano, Boschi) ou encore d’histoire sociale (de Mello e Souza). Cette liste n’est absolument pas exhaustive.
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Par contre, les aires d’élevage et surtout de l’élevage nordestin ont été peu étudiées. Elles jouent cependant aussi un rôle important dans la création d’un marché de consommation interne de produits de subsistance qui se développe surtout à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle34. Toutefois, si régression économique il y a, celle-ci n’est jamais de longue durée. Parmi les cycles économiques qui se succèdent, il en est qui donnent de vrais coups de fouet à la production agricole d’exportation. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, c’est le cas des reprises favorisées aussi bien dans la production de sucre que dans celle du coton, par les guerres : guerre de 7 ans (17561763), guerre d’indépendance américaine (1774-1783) et surtout guerres de la révolution et de l’empire français (1792-1815). La rentabilité des exploitations de coton, de canne à sucre et de tabac augmente alors. Il faudrait donc nuancer la baisse de rentabilité du sucre au XVIIIe siècle qui est avancée par Furtado et revoir les hypothèses sur la stagnation démographique et sur le déplacement des populations du littoral vers l’intérieur35. En effet, Furtado soutient la thèse d’un lent processus d’atrophie au Nordeste avec un déclin régulier du revenu per capita ; processus qui au XIXe siècle deviendrait le processus même du système économique du Nordeste brésilien. Ses caractères persisteraient jusqu’à nos jours36. Ce deuxième exemple nous intéresse parce qu’il montre bien l’essentiel de la contribution de Celso Furtado : en effet, malgré la construction de son analyse à l’intérieur des paramètres de la théorie de la dépendance et autour du classique trio Angleterre-PortugalBrésil, sa construction n’exclut jamais l’importance d’une dynamique interne, d’un souffle non seulement atlantique mais aussi continental. Ce souffle continental est créateur d’une agriculture de subsistance et d’un marché consommateur avec des centres de peuplement stables. C’est un processus « d’autopropulsion » que, d’ailleurs, Furtado identifie dès la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle37.
34 On se repportera aux travaux de Flory (1978), de Schwartz (1988) ainsi qu’à la thèse de doctorat de Barickman B. J. : A Bahian Conterpoint : Sugar, Tobacco, Cassava and Slavery in the Recôncavo, 1780-1860, Stanford, Stanford University Presse, 1998. 35 Furtado, 1959, p.60-61. 36 Idem, p.56-60. 37 Idem, p. 11-23 ; 41-61 ; 66-77.

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Certaines réflexions de Furtado, émises sous forme d’hypothèses, vont être exploitées avec bonheur par des historiens ou des historiens économistes. C’est le cas, par exemple, de Fernando Novais qui a complété l'analyse de Furtado concernant la relation entre prix du sucre et volume de production. Furtado montrait que, si les prix baissaient au-dessous d'un certain niveau, le producteur réduisait sa capacité de produire mais, jamais, ne l'arrêtait, préservant ainsi sa structure38. Novais, pour sa part, a bien montré que cette attitude concernait aussi les commerçants importateurs de biens dont les prix à la hausse ne pouvaient dépasser un certain niveau au-delà duquel toute transaction devenait impossible39. De même, la thèse d'un déclin régulier du revenu per capita dans le Nordeste brésilien est rendue peu convaincante car, en ce qui concerne Bahia en tous les cas, l'ampleur gagnée par l'importation d'esclaves africains par des négociants locaux, à partir des années 30 du XVIIIe siècle, doit certainement avoir contribué à une forte amélioration du revenu per capita dans la capitainerie40. Par ailleurs, Bahia peut compter sur une production sucrière qui connaît de nombreuses embellies dans cette période. Nous devons finalement, à Furtado, la nuance apportée au sujet du rôle joué par l'or brésilien pour l'industrialisation anglaise. Double nuance, en fait, puisqu'elle montre, d'abord, que l'or brésilien influence l'ensemble de l'économie européenne et, ensuite, que cet or brésilien a moins pesé sur le développement industriel que sur l'accumulation de réserves qui ont permis à l’Angleterre de traverser les guerres du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, sans trop de mal. Furtado montre surtout qu'à cette époque les Anglais recevaient de l'or du monde entier41. Opera Magna, la Formation Economique de Brésil recèle encore de nombreuses hypothèses qui deviennent, pour les historiens et pour les économistes, d’intéressantes suggestions. J'en retiendrai trois :

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Idem, p.51. Novais, 1979. 40 A ce propos, voir Schwartz, 1988 ; Verger, 1962 ; Mattoso, 1992. 41 Furtado, op. cit., p.74.

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- en premier, lors de la récession économique dans le Minas Gerais, l’institution de l'esclavage empêcha le collapsus ainsi que l'apparition de conflits sociaux42; - ensuite, le passif colonial du Brésil est soldé dans la première moitié du XIXe siècle43; - enfin, l'abolition avait un caractère plus politique qu'économique. Selon Furtado, elle n'a ni détruit, ni créé des richesses mais permis une redistribution de ces richesses au sein de la collectivité nationale44. Un économiste peut-il devenir, ou être, un économiste historien ? Un historien peut-il devenir, ou être, un historien économiste ? Les trois différences essentielles entre économistes et historiens résident, me semble-t-il, dans la formation reçue pour chacune de ces disciplines, dans leurs objets et aussi dans leurs méthodes. Dans la discipline économique, théories économiques, outils statistiques et économétriques sont fondamentaux pour l'étude du présent avec une projection dans le futur. Placer son étude dans la longue durée apporte à l'économiste des éléments qui vont conforter l'étude du présent pour cette projection dans le futur. Dans la discipline historienne, il n'y a pas de théories, mais une méthode historique sans cesse renouvelée qui, elle, ne se sert du présent que comme argument et point de départ pour, ensuite, utiliser le passé afin de mieux comprendre le présent. C'est la connaissance du passé et elle, seulement, qui reste essentielle pour l'historien que guette le pire des péchés, l'anachronisme comme l'a si bien dit Lucien Febvre. Une double formation n'est pas impossible ; trop souvent cependant, elle est le fruit de rattrapages insuffisants, si bien que cette double formation reste incomplète car la différence entre les approches et les méthodes est profonde et bien difficile à contourner. L'historien étudie le passé ; les sources qui lui
Ibidem, p.77. Ibidem, p.83 44 Idem, p.117. Pour Furtado, il y eut redistribution des revenus parce que les anciens esclaves reçurent des salaires élevés. Mais il insiste aussi sur le fait que l’ex-esclave avait une vive préférence pour l’oisiveté et ne travaillait pas tous les jours. L’esclave vivait « dans le cadre médiocre de ses nécessités ». Ce stéréotype est en train d’être nuancé par les historiens de l’esclavage.
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