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Les intermittents du R.M.I

De
236 pages
Le 1er décembre 1988, la loi RMI accordait pour la première fois dans l'histoire un revenu aux pauvres valides. La démarche de cet ouvrage consiste à saisir les pratiques et discours des sans emplois stables au sujet du travail à partir d'une population ni étudiée, ni identifiée par l'administration, appelée les intermittents du RMI. Au cœur de leurs modes de vie en alternance entre emplois alimentaires, périodes de chômage converties en temps actifs (pour créer des sociétés, faire des études, inventer des métiers, se produire dans le champ artistique), vibre le désir de ces personnes de se réaliser.
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Les intermittents du R.M.I

Martine ABROUS

Les intermittents du R.M.I
Se réaliser entre activités, emplois, chômage et assistance

Remerciements Aux hommes et femmes qui m’ont raconté leur parcours. A Monsieur Numa Murard, Directeur de thèse, qui m’a guidée tout au long de cette recherche tout en me conférant une grande liberté. Je remercie également Monsieur Patrick Cingolani qui a lu en cours de route quelques fragments et qui m’a encouragée et conseillée ainsi que mes proches, auxquels je dois des enrichissements de lectures et de points de vue. Je n'oublie ni la C.N.A.F. ni la C.A.F. de Paris qui m’ont permis d’accéder à un fichier au départ insaisissable; Je remercie Hervé qui a terminé la mise en page et en un mot m’a accompagnée dans cette passionnante entreprise.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12667-1 EAN: 9782296126671

Pour Jonathan et Erwan

SOMMAIRE p. 11 Introduction : Une expérience de terrain, découverte d’une population non p. 14 étudiée, les intermittents du R.M.I. Première Partie : L'obligation de travailler 1 - La dialectique de l'assistance Clivage entre pauvres La Loi R.M.I., une loi ambiguë et relativement novatrice Spectaculaire ressemblance des débats du parlement avec le Comité de mendicité Une idée "folle" à éliminer : être payé à ne rien faire 2 - La loi R.M.I., difficultés d’application Le contrat d'insertion, logique de la bonne volonté de l'allocataire Défaillances du dispositif selon la Commission nationale d’évaluation 3 - Postulats sur la démarche d'analyse des entretiens Impact de la présentation de la démarche d'enquête auprès des individus Les étapes de la rencontre Une typologie des réactions téléphoniques, émergence de deux groupes Confirmation des deux groupes : Se réaliser / Accroitre sa sécurité 4 - Méthode d'analyse structurale des entretiens Le statut de la parole des gens Application pratique : Erik, emploi ou travail ? S’accommoder, pour un temps, des contraintes p. 33 p. 33 p. 33 p. 36 p. 37 p. 40 p. 41 p. 41 p. 44 p. 45 p. 45 p. 46 p. 51 p. 52 p. 59 p. 59 p. 63 p. 70

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Deuxième Partie : Se réaliser ou accroitre sa sécurité 1 - Groupe 1 : Se réaliser Des parcours sociaux plus chaotiques que miséreux Artistes, étudiants diplômés, créateurs de société : de fortes similitudes L’œuvre Étapes du parcours Se réaliser Périples singuliers et typiques du travail créatif Annick : faire de longues études Gilles : devenir comédien Corinne : devenir art-thérapeute Sylvie : l'impossible métier de photographe Zinah et Louis : Persister ou renoncer ? Chérif : monter sa société Erwan : aller de l’avant 2 - Groupe 2 : Accroître sa sécurité Hommes immigrés divorcés Ali : du bidonville où tout commence à l'honneur perdu Hassan : famille-travail, une relation du tout ou rien Femmes divorcées, éducation et travail Najat : entre dû et don Chantal : devenir secrétaire Conclusion : Une redéfinition du travail à l'œuvre Annexes Démarche d’analyse des entretiens La question du travail pour certains penseurs contemporains Bibliographie

p. 77 p. 77 p. 77 p. 83 p. 87 p. 88 p. 99 p. 99 p. 113 p. 132 p. 136 p. 147 p. 152 p. 161 p. 168 p. 172 p. 172 p. 179 p. 184 p. 186 p. 192 p. 199 p. 215 p. 223 p. 231

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Introduction

La loi du 1er décembre 1988 sur le revenu minimum d’insertion, il y a plus de vingt ans, accordait pour la première fois dans l’histoire un revenu à des inactifs. Adopté à l'unanimité par le Parlement, le R.M.I. visait à remplacer les sept minima sociaux catégoriels qui existaient alors par une allocation universelle, ouverte aux personnes sans emploi de plus de vingt-cinq ans, ou celles de moins de vingtcinq ans ayant la charge d'au moins un enfant ou un enfant à naître. Au-delà de l'instauration de cette allocation de subsistance, le R.M.I., englobait un volet insertion, concrétisé par un contrat d'insertion. Trois mois seulement après son lancement, le dispositif comptait déjà plus de 200 000 bénéficiaires. Parmi les personnes entrées au R.M.I. en 2002, un peu moins d'une sur deux était sortie des minima sociaux en 2005. En 2003, la loi du 18 décembre procédait à la décentralisation du R.M.I. et dès le 1er janvier 2004, les départements furent chargés de le piloter. En 2008, 1,8 million de personnes en bénéficiaient. Dès les débuts des années 1990, le volet insertion professionnelle se révélait point faible de la prestation. Un bénéficiaire du R.M.I. sur deux n'avait pas signé le contrat d’insertion prévu par la loi et quatre entrants sur dix restaient durablement éloignés du marché du travail. Ce filet de sécurité se tendait et se détendait au rythme du chômage et se révélait insuffisant pour permettre à ses bénéficiaires de revenir à l'emploi. L'idée du revenu de solidarité active est en marche. Elle se concrétise en avril 2005 dans le rapport rendu par la 11

commission "Famille, vulnérabilité, pauvreté", présidée par Martin HIRSCH, responsable alors d'Emmaüs France. Au cours de la campagne présidentielle de 2007, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy promettent une refonte du système des aides et l'instauration du R.S.A. Après une expérimentation de quelques mois, le R.S.A. ainsi que la réforme des politiques d'insertion est votée le 1er décembre 2008. Six mois plus tard, le R.S.A. devient une réalité. La loi du 1er juin 2009 sur le revenu de solidarité active survient au moment où l’on observe une brutale augmentation du nombre de bénéficiaires du R.M.I. L'objectif est ambitieux : créé vingt ans jour pour jour après le Revenu minimum d'insertion (R.M.I.), il s'inscrit dans la continuité des dispositifs existants mais en relative rupture avec les objectifs et principes prônés lors de la création du R.M.I. À l'idée d'un droit à un revenu minimum d’insertion, succède une logique de réduction de la pauvreté par l'incitation au travail. Les personnes qui retrouvent un travail perçoivent sauf exceptions, un complément de revenus plus intéressant et de plus longue durée avec le R.S.A. qu'avec le R.M.I., afin de gagner plus que si elles restaient avec la seule allocation. Elles peuvent cumuler un salaire et 62% de l'ancienne allocation. En mars 2010, près de 1,76 million de personnes touchaient le R.S.A.

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La problématique sociale de l'insertion, objet de recherche depuis plus de vingt ans. La situation de ceux qui sont considérés comme exclus se trouve au centre de questions hétérogènes, comme celles de la socialisation des personnes, de la ville et du logement, du travail et de la formation professionnelle. Comment intégrer les individus ? Les politiques sociales se sont mises en place afin que les non insérés bénéficient d'une insertion sociale et professionnelle selon les catégories opératoires de l'administration. Avec Didier AURIOL, disons que l'ensemble des dispositifs suscite des questionnements, que les réponses ne sont pas satisfaisantes et que leur efficacité à réduire la fracture sociale pose problème. Insatisfaction et en amont, la question même de l'insertion reste à définir. "Question envahissante qui peut se vider de tout contenu car tous les acteurs en situation d'organisateurs d'ensembles sociaux peuvent référer leur action à cette question. Le député, le chef d'entreprise, le responsable syndical, le président du club de boules, l'enseignant, le chef d'équipe dans une entreprise peuvent se targuer de faire de l'insertion. Si tout le monde peut y contribuer, cela veut dire que toute action est aussi insertion… et à la limite aucune d'entre elle ne la met réellement au travail."1 Qu'en est-il des personnes concernées par ces dispositifs, justement ? Comment les investissent-elles ? Quel usage en font-elles ? De telles questions supposent qu'une définition de l'insertion puisse s'élaborer à partir de la situation des personnes concernées, inversion de notre démarche par rapport à celle
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Didier AURIOL, La question du sujet et de l'insertion, Essai sur l'expérience sociale, Thèse pour le doctorat d'État.

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habituelle qui renvoie à la norme sociale. La question que nous posons est plus largement de savoir si les formes de socialisations proposées par les politiques sociales d'insertion sont pertinentes pour les personnes et en quoi le lien social avec d'autres dépend de ces politiques. Une expérience de terrain : découverte d’une population non étudiée, les intermittents du R.M.I. C'est en 1989 que nous nous sommes confrontées au public des allocataires du R.M.I.2 Durant six ans, nous nous sommes trouvées face à l'interrogation centrale sur les chances de notre société moderne de réguler les tensions sociales de la fin du XXème siècle, nées en particulier de la dégradation du marché de l'emploi, de l'affaiblissement des liens sociaux. Questions de la socialisation des personnes, du logement, du travail, de la formation. Cette expérience professionnelle nous a permis à cet égard de saisir un phénomène particulier. Parmi les allocataires du R.M.I., certains, par leurs attitudes et comportements, défiaient les cadres d'analyse habituels de la sociologie du chômage et de l'exclusion. Il s'agit d'allocataires allant et

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Au cours des années 1990-1996, responsable d'un service Insertion en direction des bénéficiaires du revenu minimum d'insertion de la banlieue parisienne (93), ma posture professionnelle me situait à l'interface du public et des institutions. J'étais chargée de mettre en œuvre au niveau local le dispositif à partir d'une offre allant de l'aide à l'élaboration des contrats d'insertion auxquels les allocataires étaient selon la loi tenus, à la création d'un partenariat avec les acteurs chargés de la mise en œuvre du dispositif : membres de la commission locale d'insertion, organismes de formation, services sociaux, gestionnaires du logement social, etc. Favoriser l'accès des bénéficiaires aux droits sociaux, à la santé, à la formation, à l'emploi, était l'objectif à atteindre selon cette rhétorique de l'insertion sociale et / ou professionnelle. J'ai tenu durant ces années de travail auprès de ce public un journal de bord, intitulé, Le R.M.I. à Rosny.

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venant dans le dispositif, que nous avons appelés les intermittents du R.M.I. Cette circulation de personnes allant et venant entre R.M.I., emploi et assurance chômage concernait sur ce terrain un nombre significatif de bénéficiaires. Mais ce phénomène, six ans après la mise en place du R.M.I., n'avait été étudié ni par les instances chargées de l'évaluation du dispositif, ni par l'ensemble des travaux nombreux depuis la création du R.M.I. puis du R.S.A. Il ne l’est toujours pas à notre connaissance. Au commencement de cette recherche, nous avons décidé d'explorer cette boite noire de l'intermittence poussées par l'intuition que saisir comme angle d'attaque à partir de constats empiriques issus de ces banlieues parisiennes (villes de Rosnysous-Bois et de Montreuil-sous-Bois) les intermittents du R.M.I., permettrait d'éclairer les débats sur l’assistance et l’insertion des personnes dîtes exclues. Le ressort de notre volonté s'est affermi à chaque phase de ce cheminement qui a pris sa source dans la dialectique de l'action et de la réflexion. Notre choix dans cette introduction est de remonter à cette source vive du questionnement sur le profil des intermittents du R.M.I., leurs attitude et comportement, ensemble de questions, de constats et d’intuition qui nous ont permis de poser les hypothèses centrales de cette recherche. Avant de les exposer, il convient de souligner l'objectif principal de cette loi du 1er décembre 1988 qui instaure le R.M.I. Disons ici qu’elle s'inscrit dans le champ des politiques sociales, afin de permettre à toute personne en difficulté de vivre selon un minimum et par ailleurs de bénéficier d'un droit à l'insertion. Ainsi, dans son article 1er, la loi stipule que "toute personne qui en raison de son état physique ou mental, de la situation économique et de l'emploi se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens 15

convenables d'existence. L'insertion sociale professionnelle constitue un impératif national."3

et

ou

Les allocataires pour maintenir leur droit à cette allocation sont tenus de présenter à une commission locale d’insertion, un contrat d’insertion sociale et /ou professionnelle, en d’autres termes ils doivent s’engager dans un projet personnel avec l’aide d’un service social, et la reconduction de ce contrat conditionne le maintien du droit à l’allocation. En pratique, la loi n’a pas été strictement appliquée de la même manière sur le territoire et par ailleurs, la Commission nationale d’évaluation sur le R.M.I. a largement souligné, dès 1991, l’échec de l’insertion professionnelle alors que le R.M.I. jouait relativement son rôle d’amortisseur social. Ces éléments de contexte ne doivent pas faire sous-estimer l’ambition du R.M.I. au moment de sa création, de réduire la pauvreté, l’efficacité du dispositif devant être mesurée à l’aune de l’insertion professionnelle. Une ambition démentie par les faits, le nombre d’allocataires du R.M.I. a considérablement augmenté (avec des hauts et des bas depuis 1988) à tel point que la loi sur le revenu de solidarité active vingt ans plus tard, s’inscrit dans un double défi, celui de réduire une fois de plus la pauvreté et de pallier à l’échec du R.M.I. sur l’insertion professionnelle. Le R.S.A. permet désormais de cumuler en partie le revenu minimum avec les gains tirés du travail, enjeu d’incitation au travail alors que le dispositif R.M.I. a été évalué comme un dispositif de frein à la reprise d’emploi. Un débat

La loi, du 1er décembre 1988 s'ouvre sur la reprise de l'alinéa 11 des "Principes particulièrement nécessaires à notre temps" élaborés en 1946, préambule de la Constitution : "Tout être humain qui en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence."

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dans lequel nous avons plongé pour notre part, au moment même de la mise en application de la loi, il y a vingt ans. Émergence d'insertion d'une problématique pour une chargée

Les allocataires, allant et venant, sortant du R.M.I. par l'emploi, puis ce dernier ayant cessé, y revenant, alternent différents statuts et reposent la question de la dialectique de l'assistance. Plus que d'autres, ils faisaient figure, sur ce territoire d'intervention de ma pratique professionnelle, de chômeurs plus ou moins volontaires, spectre du mauvais pauvre. Dans ce domaine des représentations et idéologies, des disparités existaient et se répercutaient dans la manière d'entrer en relation avec les personnes. Inciter au travail au nom de l'effort ou de la participation ce n'est pas la même chose. La valeur pédagogique du contrat en référence à une culture du projet dominait cependant dans les commissions locales d'insertion chargées d'évaluer les contrats d'insertion des allocataires et, par là-même, de proroger ou non le maintien de l'allocation. Au-delà des divergences, une rhétorique travailliste rassemblait les acteurs du dispositif pour lesquels l'efficacité de celui-ci se mesurait à l'aune des sorties. Schématiquement, les opérateurs distinguaient deux groupes : le premier relevant de l'insertion professionnelle renvoie aux allocataires inscrits dans le dispositif par accident, personnes qualifiées près de l'emploi, victimes d'un licenciement, ou de la situation du marché de l'emploi mais on leur présupposait une sortie proche et durable du dispositif. Ces allocataires ni désocialisés, ni malades, marginaux, se révélaient comme le dirait Isabelle ASTIER, finalement "socialement proches des acteurs chargés de

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l'insertion qui pouvaient s'identifier à eux."4 Le second groupe regroupant des personnes malades, des personnes âgées, des femmes seules, étrangers non intégrés. L'installation durable dans le dispositif était analysée sous ces traits de la handicapologie, la responsabilité n'incombant pas vraiment à la personne, mais à ses déficiences. Ce public relevait pour les commissions locales d'insertion de l'insertion sociale avant tout (éducation des enfants, soins de santé, voire participation plus ou moins active à la vie de quartier, etc.). Le volet professionnel de l'insertion ne pouvant être efficace, au mieux, que dans un second temps, après que stages, remises en état santé -, régularisations administratives et stabilisation de la situation sociale soient opérationnels. Fait remarquable, les intermittents du R.M.I. faisaient preuve d'une certaine employabilité sans pour autant sortir durablement du dispositif alors même que leurs caractéristiques sociales, leur capital social ou culturel étaient similaires à ceux des sortants. Ces constats nous ont amenées à cette étape de notre travail à chercher d'autres explications que celles strictement imputables au marché de l'emploi. Et plutôt que de nous limiter à leurs seules caractéristiques sociales ou profil sociologique, nous avons exploré leurs comportements à partir d'une batterie de questions : que faisaient-ils de leur temps durant les périodes où ils percevaient le R.M.I. et celles où ils ne le percevaient plus ? Comment justifiaient-ils leur retour dans le dispositif ? Pourquoi et pour quoi refusaient-ils l'offre d'insertion sous sa forme classique (stages, emplois précaires proposés par l'A.N.P.E., etc.) ? Ce questionnement s’est
4 Isabelle ASTIER, dans Jacques DONZELOT, Face à l'exclusion, le modèle français, Esprit, Paris, 1991, chapitre Chronique d'une commission locale d'insertion p 59. Voir aussi Isabelle ASTIER dans Robert CASTEL et JeanFrançois LAE, Le revenu minimum d'insertion, une dette sociale, Paris, Logiques sociales, l'Harmattan, 1992, p.165.

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progressivement enrichi de nouveaux constats, tels qu’un certain décalage entre leur discours et leur comportement vis-àvis du travail. Quand leur discours revendiquait un emploi fixe, gage de sécurité et de sortie de la précarité, ces personnes semblaient souvent se dérober à ces opportunités. Leurs discours centrés sur l'idéologie dominante de la référence à l'emploi comme vecteur de l'intégration, n'étaient-ils pas parlés, comme le disait Pierre BOURDIEU,5 ou encore convenus, sorte d'intériorisation de la norme ? Les bénéficiaires se justifiaient par exemple de leur difficulté à trouver du travail en invoquant leur incapacité, au risque d'une invalidation d’euxmêmes, ou le marché de l'emploi qui les refoulait. Du côté de leurs pratiques, ils manifestaient des formes de débrouillardise, menaient diverses activités, mélangeant les statuts, cumulant les droits, émergence d'une autre forme d'intégration à la marge du dispositif, déployant un univers à la frontière du salariat, de l'entreprenariat. Ils travaillaient, mais bien souvent démissionnaient, exerçaient au noir. Certains alternaient des périodes de formation, qu'ils concevaient comme moyens opérationnels au service d’un projet, que celuici soit artistique, ou celui de monter une société. Enfin, ces personnes discrètes quant à leurs activités, ne les évoquaient pas toujours dans leur contrat d'insertion, ni lors des rencontres avec les opérateurs divers. Notre journal de bord relatait de multiples exemples de cette "distorsion entre discours et comportements de ces intermittents du R.M.I."

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Pierre BOURDIEU, La misère du monde, Paris, Seuil, 1993.

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Nos propres préjugés Ni assistés durablement, ni sortis du dispositif, ces personnes allant et venant dans le dispositif R.M.I. ne manquaient pas de déconcerter les acteurs institutionnels car les notions d'exclusion, d'employabilité, la dichotomie insertion sociale ou professionnelle, ou encore l'insertion pensée par étapes, n'opéraient pas. Les agents de l'A.N.P.E. ou les travailleurs sociaux pouvaient bien penser en terme de capacités à formaliser un plan d’action, ces allocataires ne se projetaient ou non dans le marché du travail que selon les contraintes fluctuantes de leur réalité quotidienne. Ils opéraient eux-mêmes des sélections. Finalement, ils échappaient au traitement érigé sur les catégories socioprofessionnelle, le niveau de diplômes, la situation sociale, de santé. Autant de caractéristiques qui se devaient, dans la logique rationnelle des opérateurs, être évaluée en termes d’employabilité ou d’inemployabilité. Ce public intermittent nous parut au fil du temps des plus intéressants par son caractère insaisissable : il exprimait des exigences, des aspirations, des oppositions, là où l’administration le segmentait en catégories opératoires. Nous notions dans notre journal que "ces allocataires intermittents se mobilisent de façon fluctuante, au gré d'une confiance en soi fragile, selon leurs contraintes quotidiennes, leur humeur. Tantôt ces personnes répondent physiquement à nos convocations, tantôt, elles passent au service sans rendez-vous, y déversent leur colère contre tel ou tel employeur ou ami, leur réussite à tel concours, les aléas de leur vie familiale, etc." Enfin, nous insistons sur ce point, ces personnes posaient un problème à l'évaluation du dispositif, cet homme qui venait de trouver un travail et qui venait d'être classé comme sorti, débarquait au service pour dire qu'il allait arrêter !

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Des allocataires insaisissables et occultés dans évaluations nationales et les travaux sociologiques

les

Ce décalage entre déclarations et comportements, masquait une sorte de magma : qu'ils soient dans le refus de l'emploi précaire ou qu'ils l'acceptent provisoirement, leur désir d'engagement était ailleurs. Nous éprouvions, pour ce public hétérogène, une difficulté à établir des grilles d'analyse, qui ne tombent pas dans la dichotomie critiquée plus haut entre les aptes et les inaptes, l'insertion professionnelle et l'insertion sociale. Mais cette préoccupation n'était pas celle des opérateurs pour lesquels la question de la durée dans le dispositif devenait lancinante. Fait remarquable, ces mouvements de va-et-vient étaient occultés. Si ce phénomène était parfois évoqué, le risque de l'installation dans le dispositif occupait bien plus les esprits. Les bénéficiaires dits "de longue durée", allocataires depuis six ans, captaient l'attention, alors que l'intermittence présentait à nos yeux, un risque d'un genre nouveau, celui de la gestion par les personnes elles-mêmes du temps dans la vie, au profit d'activités aux contours flous, forme de vie qui renverse inévitablement le poids lourd, hégémonique, du temps contraint de l'ordre salarial. Ces constats nous ont conduits progressivement à poser la question de l'insertion d'une façon qui se démarquait des opérateurs du terrain, comme des travaux sociologiques sur les chômeurs. Nous nous sommes alors tournées vers ceux qui ont évalué les effets de la loi pour y découvrir que ce phénomène n'était pas même évoqué alors que l'état s'est doté d'un dispositif inédit dans l'histoire de la protection sociale en créant une Commission nationale d'évaluation sur le R.M.I. qui publie

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en 1992 un important ouvrage.6 Ainsi, le va-et-vient de plus ou moins longue durée, est certes, connu par des exemples singuliers évoqués parfois par certains agents des dispositifs, mais n'a jamais été mesuré statistiquement. En conséquence, les profils et caractéristiques de ces allocataires n'avaient pu être étudiés.7 Énigme donc autour de cette boîte noire. Ces allocataires ne peuvent être assimilés à ceux dits de longue durée, installation durable dans le dispositif, phénomène connu et étudié. Il s'agit ici de l'installation dans une précarité mobile et changeante articulée sur le marché de l'emploi. Notre détermination s'est construite sur la question nodale du va-et-vient dans le dispositif R.M.I. qui, s'il venait à être exploré, pouvait ébranler la logique de gestion des allocataires. Ensemble de réponses mécaniques à des difficultés spécifiques : centre de cure pour tel toxicomane, stage de

Pierre VANLERENBERGHE, R.M.I., Le pari de l'insertion, rapport de la Commission nationale d'évaluation du R.M.I., Paris, La Documentation française, 1992, 2 tomes. 7 Deux grandes enquêtes nationales ont été menées. Par le C.E.R.C. Atouts et difficultés des allocataires du R.M.I., CERC, n° 102, Paris, La Documentation française, 1991, et celle du CREDOC Panel R.M.I.CREDOC, synthèse des quatre vagues d'enquêtes, Avril 1992. Voir aussi, Le R.M.I. à l'épreuve des faits, Paris, Syros, 1991. Ces enquêtes n'abordent pas le public spécifique des intermittents du R.M.I. La seule exception est l'enquête du CREDOC sur les entrants de 1995. Les enquêteurs ont constaté que 14% de l'échantillon était constitué d'entrants ayant été précédemment allocataires du R.M.I. L'étude de ce sous-échantillon n'a pas permis de dégager des caractéristiques permettant de distinguer nettement ces allocataires du reste de l'échantillon. Les entrants de 1995 ressemblent aux autres entrants de 1995 en dépit du fait qu'ils ont déjà été au R.M.I. Le rapport note cependant que la "récurrence" du R.M.I. touche en particulier les 30-39 ans et suggère que la tranche d'âge 25-29 ans est moins représentée du fait qu'elle était pour une bonne part non éligible au R.M.I. cf. Credoc, Isa ALDEGHI, Les nouveaux arrivants au R.M.I., Collection des rapports N° 173, novembre 1996.

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remise à niveau pour tel illettré, bilan d'orientation approfondi pour tel indécis, stage d'aide à la création d'entreprise pour ce monteur de projet, aide juridique pour cet homme en situation de divorce, etc. Cases aux limites poreuses, car la notion d'exclusion niait le caractère évolutif des situations, celui contradictoire de l'indigence.8 La labilité des situations, leur complexité collait mal avec la vision dualiste insertion/exclusion, la distinction insertion sociale et/ou professionnelle, la logique dominante des travailleurs sociaux de penser l'insertion par étape. Ces divers éléments de contexte, liés aux attitudes et comportements des personnes, ont permis de préciser les premières hypothèses de cette recherche : les individus sont en relative capacité de définir leurs besoins, d'arbitrer entre leurs propres choix, comme celui de demander un droit à l'allocation, de le pérenniser, de l'interrompre. Ainsi, ils pourraient dans une certaine mesure instrumentaliser le dispositif, définir leur priorité, point fort du contrat qu'ils proposent aux commissions locales. D'autant qu'ils disposent dans ce contrat d'une relative marge de manœuvre pour interpréter le droit, pour penser et vivre leur existence. Cet ensemble ne signifie pour autant pas que les personnes sont à égalité sur le plan de leur capital social, culturel, économique. En quête de cadre d'analyse, nous avons exploré la sociologie du chômage qui fait du chômage une thématique négative, les chômeurs faisant figure le plus souvent de victimes, impasse sur cet ensemble confus qui se tramait sous nos yeux au cœur de l'intermittence entre emploi et chômage : activités au noir,
À l'extrême, cette femme, peut-être prostituée, décrite dans mon journal de bord, qui exhibait un diamant, mais qui disait n'avoir rien à manger. Ou Gilles, ingénieur retraité sans pension, mais propriétaire d'une maison, de certaines œuvres d'art, et nourri en partie par son fils, etc.
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