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Les jeunes dans une société multiculturelle

168 pages
Ce dossier rassemble plusieurs textes : Entretien avec Michel Wieviorka - L'école publique face au défi multiculturel - Europe : Education interculturelle en transition ? - Compétences interculturelles et stratégies identitaires - Police et jeunes noirs en Grande-Bretagne - Nouvelles jeunesse immigrées en France et aux Etats-Unis. Et d'autres articles sur des sujets variés, tels que les lycéens hongrois, l'identité des animateurs et le sport libre.
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AG° A
N'322
4ème trimestre
2000 Éditorial
Quel modèle pour quelle société?
Tariq Ragi
"Les débats": Dossier
— Introduction - Les jeunes dans une société multiculturelle
jean-Charles Lagrée Lire page 9
Entretien avec Michel Wieviorka
Lire page 15 propos recueillis par Tariq Ragi et Jean-Charles Lagrée
L'école publique face au défi multiculturel
Fred Constant
L'école doit faire face à la montée des revendications identitaires des élèves.
Sans exagérer un phénomène à ce jour limité, cet article en explique les
ressorts tout en rappelant ses principales manifestations. Lire page 29
— Europe : Éducation interculturelle en transition ?
Yael Ohana
Les contextes de vie des jeunes en Europe connaissent des changements
rapides, affectant notamment le soutien éducatif non formel. L'auteur montre
35 comment le Conseil de l'Europe accompagne cette évolution. Lire page
— Compétences interculturelles et stratégies identitaires
AltaT A. Mango
L'objectif de cette contribution est de présenter une brève réflexion théorique
relevant de diverses disciplines des sciences sociales et, en particulier, de la
psychologie interculturelle, qui puisse contribuer à la compréhension par des
intervenants socio-éducatifs, des conduites identitaires des jeunes issus de
l'immigration. Lire page 49
Police et jeunes noirs en Grande-Bretagne
Peter Braham
Le problème des relations entre la police et les minorités ethniques n'est
toujours pas résolu. D'un côté une surveillance policière excessive a été notée
envers ces populations et d'un autre sont enregistrées des attaques racistes.
Lire page 61 Comment la police en Grande-Bretagne évolue-t-elle ?
© L'harmattan, 2001
5 7-3 ISBN : 2-7475-04
NP-22 AGORA DÉBATS JEUNESSES
sommaire
Nouvelles jeunesses immigrées en France et aux États-Unis
Claire Schiff
S'agissant de l'intégration des enfants de migrants, des recherches récentes
suggèrent qu'il existe des formes d'adaptation qui s'éloignent
du modèle traditionnel, mais qui ne se réduisent pas
pour autant à un simple " repli communautaire ". Lire page 77
Un quotidien si riche...- entretien avec Anne Jardin, animatrice
d'échanges interculturels
propos recueillis par Alain V ilbrod Lire page 89
Dossier "Points de vue" :
— La place de la Hongrie au sein de l'Europe vue par les lycéens
Ildiko Szabo et Antal Orkeny
Les auteurs exposent et analysent les résultats d'une enquête menée auprès de
lycéens hongrois sur la place de la Hongrie en Europe à partir de variables
culturelles, politiques, économiques et sociales. Lire page 97
— L'identité professionnelle des animateurs
Éric Robinet
L'activité d'animation a évolué avec le temps. Différents indicateurs
d'inscription sociale, révèlent le processus en marche de la
professionnalisation. Lire page 113
— Le sport libre : une contestation en actes ?
Olivier L'iloustet et Jean Griffet
La pratique d'une activité sportive sur le mode autonome ne peut être
automatiquement interprétée comme un signe d'opposition au sport fédéral
ou, d'une manière plus générale, à la culture dominante. La vitalité de 3
l'espace n'est pas uniquement déterminée par les fonctions instituées mais
aussi par les usages quotidiens. Lire page 125
— Lire, Faire lire
Carnet de champs
Veille informative
AGORA DÉBATS JEUNESSES NP22
QUELLE SOCIÉTÉ ?
doutes assaillent et taraudent les révolution-Aujourd'hui, la question de l'identité est
naires quant à la reconnaissance ou non de la un enjeu majeur du débat politique avec, à
droite comme à gauche, des voix qui s'élèvent diversité culturelle au niveau politique.
Avant d'aborder les modes de gestion pour appeler à la défense de l'identité fran-
publique de la différence culturelle, il çaise menacée par l'immigration et les régiona-
lismes pour les uns, par la construction euro- convient de rappeler que les partisans du
péenne ou l'hégémonie américaine pour les multiculturalisme et ceux de l'assimilation-
nisme débutent leurs analyses à partir du autres. Cette quête traduit sans doute un
même constat, à savoir que la pluriculturalité malaise, une inquiétude, un sentiment de crise.
Qu'est-ce que l'identité nationale ? Quels de la vie sociale française est un fait indiscu-
sont ses fondements ? Quelles fonctions rem- table. Cette diversité s'explique par le carac-
tère pluriel de la société française qui com-plit-elle dans la conception du lien social ?
prend des groupes différents par la langue, la Comment gérer la diversité culturelle ?
Quelle est la place des minorités ethniques, culture, le passé historique...
culturelles, linguistiques et religieuses ? Nonobstant leurs oppositions idéolo-
giques, Fustel de Coulanges, Boulainvilliers, Ces interrogations ne sont pas nouvelles et
Mably, Michelet, Renan, Taine et plus près il est frappant de constater qu'elles ont été
de nous Seignobos, Braudel, Leca, Schnap-posées dans des termes analogues dans les
années 1890 où la France est en proie à la per, Noiriel, Wieviorka, etc reconnaissent
unanimement l'hétérogénéité culturelle des récession et au chômage, aux affaires qui
populations qui ont fondé la France. La éclaboussent les milieux politiques à
" mosaïque France ", d'apparence irréduc-l'exemple du scandale de Panama, au natio-
nalisme, à l'exacerbation de l'antisémitisme tible, semble s'harmoniser dans le sillon du
" creuset français " où se mêlent de façon et à la menace du boulangisme... De même,
au lendemain de la Révolution française, des chaotique les cultures en présence.
AGORA DÉBATS JEUNESSES NP22 édito ria
À la recherche d'un modèle. française pour se repositionner, ce dessein
Certains révolutionnaires français, multiculturel est écarté au profit de la mise
conscients de la richesse contenue dans la en place d'une nation sur la base du modèle
diversité culturelle, avaient proposé la communautaire unique. Les révolutionnaires
construction d'une société résolument nova- ont ainsi compris et montré l'intérêt de doter
trice, fondée sur l'égalité, et la liberté la nation d'instruments concrets de l'intégra-
d'hommes raisonnables, au sens de Kant. tion des populations. Par là, ils cautionnent
Ainsi, lors de la fête de la fédération, tenue les critiques contre-révolutionnaires qui ne
en 1790, ils avaient affirmé leur volonté de voient dans l'élaboration artificielle de la
coopérer véritablement et efficacement avec nation qu'une agrégation d'abstractions,
les représentants de toutes les communautés ôtant au pays toute faculté de " mobiliser ses
culturelles ; leur projet visait la constitution troupes ". En renonçant à leur enthousiasme
d'une société multiculturelle où chaque indi- initial, les révolutionnaires ont prouvé leur
vidu s'épanouirait dans sa culture d'origine. capacité d'adaptation et de réaction aux évé-
la nation est une En posant le respect des identités culturelles nements, ils découvrent que
d'origine au fondement de la cohésion forme sociale et politique concrète.
sociale, ils ont inauguré les prémisses d'un Confrontée à une conjoncture hostile, la
" droit à la différence ". Révolution française abandonne sa démarche
L'expression des différences est encoura- libératrice à prétention universaliste et
gée et mise en oeuvre dans le cadre de la s'engage dans un procès de destruction de la
communauté globale, c'est-à-dire que les diversité régionale au profit d'une culture
groupes particuliers doivent cohabiter les uns unique et d'une langue identique.
5 L'exigence d'unité n'implique pas néces-avec les autres dans l'espace public. il va de
soi qu'une telle cohabitation suppose le par- sairement le laminage des spécificités cultu-
tage de valeurs universelles et le développe- relles des groupes particuliers : la préserva-
ment du sentiment d'appartenir à une com- tion des cultures d'origine n'est guère
incompatible avec l'idéologie nationale, à munauté plus vaste que celle formée par
chacun des groupes. Et pourtant, face au condition que les particularismes soient can-
risque de fragmentation intrinsèque de la tonnés à la sphère privée et qu'ils ne soient
France, conjugué avec la pression militaire pas contraires aux principes universels.
Dans cette logique, la dichotomie des provenant des monarchies voisines sou-
cieuses de ne pas voir la révolution s'étendre domaines public et privé est un postulat
chez elles et désireuses d'exploiter la fragilité fondamental, reproduisant à l'identique la
DÉBATS JEUNESSES N922 AGORA séparation de chacun en un individu privé et Ce monoculturalisme est d'autant plus sur-
en un citoyen politique, ce qu'exprimaient prenant que la France ne se caractérise pas
notamment Hobbes, Rousseau, Hegel et, par une identité culturelle, mais par la consti-
Sieyès. tution d'un espace politique où la citoyenneté
Les spécificités peuvent être pleinement est indépendante de la communauté d'appar-
vécues, mais en aucun cas elles ne sauraient tenance.
fonder une identité politique particulière. La France est une communauté politique
La nation constitue donc le point de focali- construite autour d'un État, elle n'est pas une
sation au sein duquel les différences sont communauté culturelle organisée autour d'un
volontairement dépassées par la communica- peuple-centre qui aurait diffusé sa culture.
tion, d'où la nécessité d'imposer une langue est vrai que la nation de 1789 ne s'est pas
unique. Le plurilinguisme est perçu comme construite sur des moeurs ou des traditions
une entrave au dialogue qui doit s'instaurer culturelles communes. Au contraire, elle s'est
pour réunir les citoyens dans le respect de la édifiée politiquement dans le refus de
loi et dans la croyance en un intérêt général l'Ancien Régime et du féodalisme. L'objectif
sublimé. L'idéologie de l'intérêt général est assigné consiste en la transformation des
l'opérateur d'uniformité par lequel les volon- anciens sujets féodaux en citoyens modernes
tés individuelles transitent, s'agrègent, se et responsables.
mêlent, se transforment en volonté collective. Les enjeux actuels
Cette opération de convertissement se réalise Aujourd'hui, le modèle ainsi défini serait
dans la métamorphose de l'individu en entré en crise en raison de l'affaiblissement
citoyen, ce qui produit l'image d'une société des instances nationales qui avaient assuré
dans laquelle les diversités et les particula- jusque-là l'intégration des vagues successives
rismes sont dépassés, transcendés et intégrés. d'immigrés à l'instar de l'armée, de l'Église
Le principe contractuel situé au fondement catholique, des syndicats, de l'industrie, de
du lien social et dont Hobbes montre bien la l'école...
fragilité, constitue le ciment qui consolide la L'intégration dans les sociétés démocra-
construction de cet édifice artificiel dénommé tiques modernes est donnée d'abord par
société politique, façonnée exclusivement par l'exercice d'une activité professionnelle, qui
la volonté des hommes. Cette réalisation col- structure le temps et l'espace, garantit les
lective et axiomatique porte toutefois en elle moyens d'existence, noue et maintient les
les germes d'une traduction concrète mani- liens sociaux et permet l'accession à un statut.
festement cristallisée par l'identité nationale, La notion de travail se situe au cœur de la
la morale communautaire et les bases de pensée de John Locke qui promeut l'individu
comportements collectifs convergents, obte- actif au rang d'homo laborans. Dans cette pers-
nus dans et par l'action socialisatrice de pective, la multiplication reflète la prospérité,
l'État-nation, lieu privilégié du passage pro- il faut donc l'encourager par la libéralisation
gressif mais résolu de " l'entre-soi " à des naturalisations. Le travail est l'élément qui
" l'entre-nous ". permet de distinguer les hommes entre eux.
AGORA DÉBATS JEUNESSES N922 qui prônaient une reconnaissance totale et Pour les théoriciens du consentement en
général et pour John Locke en particulier, absolue des différences et ceux qui militaient
en faveur de la prévalence des principes uni-l'accident du lieu de naissance ne saurait
créer des obligations incontournables, l'indi- versels. Les premiers ont emprunté des argu-
ments à la réception anglo-saxonne du post-vidu jouit de la faculté de choisir librement le
corps politique auquel il souhaite adhérer. Sa structuralisme. Parmi ces recours, on compte
pêle-mêle la conception althussérienne de décision résulte d'une logique de calcul à
l'issue de laquelle il échange sa force de tra- l'histoire comme procès sans sujet, les tech-
niques dites déconstructionnistes, l'approche vail contre la production de richesses pour
généalogique de Foucault et la logique laca-lui et pour la nation.
nienne du signifiant, autant d'analyses desti-Or, actuellement, bon nombre d'immigrés
sont de fait écartés des voies d'accès à nées à soutenir les revendications particula-
ristes. Les seconds, organisés autour de l'emploi, ils ne peuvent donc pas revendiquer
Jürgen Habermas, défendaient la conception une place sociale par la participation à la vie
de l'universalisme traditionnel. professionnelle.
Dans ce contexte, le fait que de nombreux Cette présentation rapide et sommaire des
débats anglo-saxons relatifs au multicultura-migrants soient d'origine extra-européenne
lisme n'a d'autre ambition que de nous éloi-contribue à la résurgence de discours souvent
gner des descriptions caricaturales, hâtives et manipulateurs sur la distance, l'écart ou la
schématiques de modèles voisins et peut-être différence culturelle comme facteur d' Mas-
concurrents. similabilité ".
De ce constat d'affaiblissement de la capa- Conclusion
Que le modèle soit individualiste ou com-cité intégratrice de la nation, certains relan-
munautaire, il a pour objectif de favoriser les cent le débat sur la reconnaissance des com-
modes du vivre ensemble de façon durable. munautés. Très souvent, cette évolution du
Par conséquent, l'intégration résulterait modèle républicain d'intégration vers l'insti-
moins du produit de la conformité des com-tution d'une société de type multiculturel est
présentée de façon caricaturale, dans ce sens portements à des modèles préétablis que de
7 l'invention commune et permanente de nou-que le multiculturalisme est décrit comme la
veaux modèles. À lire Rimbaud, on découvre négation de l'individu, le terreau de l'apar-
que " Je est un autre ", ce qui implique theid et du cloisonnement des communautés.
" de Des-Il est fait abstraction des débats qui agitent l'obsolescence et la caducité du " je
cartes et du " moi " de Pascal. Ainsi, le les partisans du multiculturalisme entre les
mythe du sujet unique, identique, définis-zélateurs d'un particularisme extrême et les
sable vole en éclats et surgit l'idée que nous défenseurs de particularismes soit universali-
sables, soit en lien avec les valeurs universelles. sommes — chacun d'entre nous et chacun à sa
façon — des assemblages, des kaléidoscopes, À la fin des années quatre-vingt, une que-
relle théorique et politique secouait les des mosaïques.
Tariq RAGI milieux intellectuels anglo-saxons entre ceux
DÉBATS JEUNESSES N9_22 AGORA
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cg Zone cinq photographies - Ueraldine Melquiot - 04 50 27 73 59 Les jeunes dans une
société multiculturelle'
par Jean Charles LAGRÉE
Jean-Charles Lagrée le terme multiculturalisme, 42 sous le terme
sociologue inter-ethnicité et 80 relatives à l'assimilation)
IRESCO-ULISS Les articles, progressivement, se multiplient.
59-61 rue Pouchet 75849 Paris Cedex 17. Mais l'on peut aisément convenir que ce sujet
lagree@ext.jussieu.fr constitue encore un tabou. Il procède de l'indi-
cible. Politiquement, il n'est pas correct. Pour
Thème chargé autant d'affectif que d'idéo- expliquer ce fait, de multiples hypothèses peu-
logie. Les sentiments risquent de l'emporter à vent être avancées. Donnons en quelques-unes.
tout moment prenant le pas sur l'analyse et sur À l'encontre de la Shoah qui répond à un
la raison. À cet égard, un parallèle peut, sans devoir de mémoire, la question du multicultu-
doute, être fait avec les discussions et débats ralisme ne s'inscrit pas dans l'histoire. Elle
qui entouraient et qui entourent encore la pointe au contraire vers un possible ou un pro-
Shoah. Mais ce débordement de passion s'ins- bable futur. Elle répond à un devoir d'avenir 2 .
crivait dans une souffrance. Il procédait d'une Et là, les jeunes sont les premiers concernés,
histoire douloureuse. Il répondait et répond eux qui sont aux prises avec ces tendances qui
toujours à un devoir de mémoire. Rien de tel traversent et agissent le corps social, l'entraî-
pour ce qui concerne le " multiculturalisme ". nant possiblement vers une reconfiguration du
Il n'est rien de si affectif, de si sentimental qui " mode de vivre ensemble ". Car en fait, der-
puisse expliquer pourquoi ce terme parvient si rière la question du multiculturalisme, ne
difficilement à entrer dans le débat public, s'agit-il pas de la vision que nous avons ou que
pourquoi il n'est accueilli qu'avec réticence en nous nous donnons du futur de nos sociétés ?
recourant à de multiples précautions, pour- N'est ce pas parce que ce futur que nous
quoi on ne parvient guère à le parler, sinon en appréhendons ou que nous croyons discerner
usant de stéréotypes et de clichés si simplifica- est fort loin de ce qui fait notre présent, qu'il
teurs qu'ils faussent l'analyse. est fort difficile d'en parler posément.
Certes les ouvrages commencent à paraître
Ce dossier a été piloté par Iréna Guidikova et Jean-Charles Lagrée.
qui abordent ce thème. (les bases de données
2 Terme heureux, utilisé par les rédacteurs du rapport " Jeunes et
politiques publiques " du Commissariat général au Plan. Février 2001 du CNRS contiennent ainsi 22 références sous
DÉBATS JEUNESSES 119 2 2 AGORA Mais regardons bien la réalité. Le multicul- d'attendre la multiplication des mosquées
turalisme existe bel et bien. Ce n'est ni un dans nos banlieues pour souligner le rôle des
mirage, ni un épouvantail. On le trouve à l'île églises, par les paroisses ou par la venue
Maurice, à l'île de la Réunion, en Guyane 3 , au d'aumôniers en provenance là encore des pays
Brésil', aux États-Unis ou au Canada. Certes, d'origine des migrants, dans les processus
Marcel Mauss célébrait le cas français caracté- d'assimilation'. Au-delà des discours, par-delà
risé par la coïncidence entre une culture, une les réticences de certaines autorités — dont les
unité politique et un territoire, comme la autorités religieuses catholiques — l'intégration
forme la meilleure de la société et le proposait s'est nourrie d'un certain niveau de pratiques
comme un idéal universel à atteindre 5 . Mais communautaires et de la reconnaissance des
regardons autour de nous, les autres sociétés identités nationales.
inventent leur propre manière de gérer la C'est une analyse tout à fait voisine que pro-
diversité culturelle. Communalisme, commu- pose Yves Plasseraud dans le petit livre qu'il
nautarisme, melting pot, assimilationisme, sont consacre à la question des identités'. " De plus
ainsi autant de modes de régulation des rap- en plus, écrit-il, depuis la fin des années
ports entre cultures. La France elle-même, soixante-dix, on constate la reconnaissance
forte de son modèle intégrateur républicain, institutionnelle de communautés identitaires
qu'épaulent et légitiment les philosophes des en contradiction avec la pratique traditionnelle
Lumières, semble avoir un discours perpétuel- qui cantonnait celles-ci dans la sphère pri-
lement en décalage par rapport aux politiques vée. " Et de citer les messages de bonne année
qu'elle met en oeuvre. À la base, un principe à des populations juives qui circulent dans la
de distinction entre privé et public, entre par- presse communautaire. Mais plus encore, " la
ticulier et universel. Au final, un mode de mise en oeuvre de politiques publiques à carac-
fonctionnement déclaré " d'indifférence aux tère communautaire tant en matière régionale
différences " 6. Dans l'entre-deux un compro- (Corse, par exemple) que d'intégration (poli-
mis permanent d'ajustement à une réalité tique d'égalité des chances notamment les
sociale et culturelle multiforme. Jacques LEP) qui a fait franchir à notre beau pays un
Bavou 7 rappelle ainsi que, dès la Troisième nouveau pas dans cette direction ".
10
République, alors que fleurit l'école de Jules
3 Cf MAM- LAM FOUCK, S. (rds), L'identité guyanaise en question.
Ferry, les littératures régionales connaissent un
Les dynamiques interculturelles en Guyane Française, Ibis
Rouge Éd. Presses Universitaires Créoles/GEREC, 1997. extraordinaire développement. De même se
FREYRE, G., Martres et esclaves. La formation de la société développent et continuent à se " développer
brésilienne, Paris, Gallimard, 1974.
les associations locales régionales ou corpora- SCHNAPPER, Dominique, La France de l'intégration. Sociologie
de la nation en 1990, NRF, Éd. Gallimard, p. 19.
tistes ". Surtout, les administrations publiques
6 Expression utilisée par J. P. Obin lors de la séance séminaire
" Jeunes " de l'IRESCO : " L'école dans différents contextes en charge de l'intégration des populations
d'intégration ". 10 janvier 2001.
immigrées sollicitent l'aide des pays d'origine
7 BAROU, J., " La France, société multi-culturelle ", Projet, n" 255,
p. 45-56, 1998. pour favoriser l'accueil, l'encadrement, et
Cf. NORIEL,G., Le creuset français. l'assimilation de ces populations étrangères
PLASSERAUD, Y., L'Identité, Éd. Montchrestien. Coll. Clefs
dans la société française. Il n'est pas besoin politiques. 2000.
AGORA DÉBATS JEUNESSES NP22 Mais un certain nombre de voix s'élèvent Concernant la Nouvelle Calédonie, l'exer-
cice de la justice présente un cas d'école pour pour critiquer une telle éventualité, des voix
qui fondent leurs argumentations sur le les défenseurs d'un républicanisme farouche.
Par décret, est admise la superposition de constat que les choses changent profondé-
ment voire radicalement au point que les deux systèmes d'administration de la justice,
l'un se référant au droit coutumier qui traite sociétés occidentales modernes seraient en
train de passer d'un paradigme sociétal à un des différents de voisinage, des conflits de
fait, même si le modèle assimila-propriété, des affaires familiales voire même autre". De
tioniste n'a jamais été ce qu'il prétendait être, des divorces et le droit commun qui traite du
pénal. En outre, les tribunaux sont tenus il semble qu'aujourd'hui la machine à inté-
grer connaît bien des ratés qui génèrent une d'associer à la procédure qui doit dire le
droit et sanctionner le coupable, les tenants baisse d'efficacité notable. Le résultat le plus
probant en est une montée de l'exclusion du droit coutumier qui ont qualité d'asses-
seurs ! sociale et de la marginalité, de populations
qui ne peuvent jouer le jeu de l'intégration et Enfin et surtout, le Haut-Conseil à l'inté-
gration s'interrogeant, dans son rapport de lorsque l'on se place d'un point de vue eth-
nique un développement important de 1995, sur le rapport entre " intégration " et
" attachement à la culture d'origine " conclut l'underclass.
Cette baisse de régime de la machine à que " dès lors que sont respectées les lois de
intégrer peut également être rapportée à une la république et les règles de la vie sociale la
seconde observation : la montée des revendi-réponse doit être positive "il ) .
Entre les références défendues par cer- cations identitaires.
Il reste à tenter d'expliquer le phénomène tains, entre les discours qu'ils tiennent et la
pratique effective des politiques publiques, le pour en évaluer la portée et en ce qui
concerne la France essayer d'évaluer si cette décalage a été et est immense.
Fort de ce constat, il serait tentant de ne tendance est suffisamment forte pour obliger
à réviser le modèle et les principes sur les-rien vouloir changer. Certes le modèle répu-
blicain sur lequel la France s'est construite quels la société française s'est construite.
11
Les facteurs incriminés sont multiples. n'a jamais été ce qu'il a prétendu être. Mais il
a fonctionné sur la base d'un compromis tou- C'est de la mondialisation dont il s'agit tout
d'abord, la mondialisation invoquée tout jours réactualisé. En ce domaine au moins le
futur pourrait être le prolongement du passé d'abord dans sa dimension économique et
tout particulièrement dans sa propension à et du présent. Une simple politique de " tolé-
rance " pourrait suffire à s'assurer du bon régénérer les principes néo-libéraux, à enga-
ger la dérégulation, à jouer du rapport cost-fonctionnement de la machine à intégrer les
différences. Tolérance et compromis seraient efficiency contre la dimension humaine du
ainsi les deux vecteurs de la perpétuation du
modèle d'intégration républicaine à la fran-
Cité dans PLASSERAUD, Y., op. cit., p. 49.
Michel WIEVORKA, voir interview dans ce numéro. çaise.
AGORA DÉBATS JEUNESSES N922 Sous les coups de Communalisme, communautarisme, melting pot,
boutoirs de puis-
assimilationisme, sont autant de modes de sances économiques
sans ancrages natio-régulation des rapports entre les cultures
naux, sous la pres-
travail. Mais l'un des effets les plus probants sion croissante des organismes (Banque mon-
de l'accroissement des interdépendances et diale, FMI, AMI) ou des réseaux
de l'explosion des échanges de biens, internationaux, (NAFTA, ASEAN, MERCO-
d'argent, d'informations, de symboles, et SUR) les États-nations semblent emportés par
d'hommes est sans nul doute d'affaiblir les la vague de la mondialisation, sur laquelle ils
États nationst 2 . De ce phénomène, diffé- ne parviennent guère à surfer. L'on peut par-
rentes lignes d'arguments peuvent être déve- ler alors de " fragmentation ", pour caractéri-
loppées. En terme d'économie politique tout ser cette dissociation entre un territoire, un
d'abord, est mise en avant l'impuissance jeu économique, des institutions politiques.
grandissante des pouvoirs étatiques à interve- L'on peut également souligner la perte d'effi-
nir dans le jeu économique ne serait-ce mais cience des " médiations " institutionnelles qui
il s'agit là d'un tout petit exemple pour assuraient l'articulation de l'économie avec la
empêcher, réguler remédier aux fermetures culture d'un peuple pour inventer et faire
abusives d'usines tenues par des investisseurs société. Mais c'est surtout le sentiment de ne
apatrides. Au plan sociologique, les consé- plus maîtriser son destin, c'est la peur du
quences que l'on peut tirer de cet état de fait risque que présente cette redéfinition de la
sont aussi directes que fondamentales. C'est donne au niveau planétaire, c'est la crainte
tout d'abord la référence au territoire et aux que les États et les nations soient en quelque
frontières qui se trouve remise en question. sorte déclassés qui est au principe des crispa-
Que signifie le terme ou le concept de terri- tions identitaires. Les sociétés occidentales
toire national dans un contexte ou le pouvoir développées deviennent des sociétés multicul-
représentatif de la nation a de moins en turelles, sans doute moins par l'effet des
moins la capacité d'intervenir sur l'espace migrations extérieures — car, somme toute, la
12
qu'il a à gérer ? Poser cette question, c'est forteresse Europe résiste — ou par un quel-
également indiquer que cette impuissance à conque effet des différences de taux de fécon-
intervenir au plan économique conduit direc- dité entre les populations féminines de tel ou
tement à une perte de légitimité du pouvoir tel groupe ethnique, que par la force des mou-
étatique et par là même à une crise de fonc- vements sociaux revendicatifs qui veulent
tionnement des institutions qui assur(ai)ent désormais faire valoir leurs différences cultu-
sur le mode républicain français ou sur tout relles et identitaires.
autre mode, l'intégration sociale. Les jeunes constituent-ils ou peuvent-ils
constituer ici ou là un mouvement porteur de
différences ? Sans doute pas, mais ils sont en
12 Entre autres auteurs, cf. Habermas, J., Après l'État-nation.
Une nouvelle constellation politique, Fayard. 2000. première ligne des mutations en cours. Sur
AGORA DÉBATS JEUNESSES NP22 nombre de combats (régionalisme, fémi- D'autres, tel Manuel Castells, concluent
nisme, environnement, ethnicité...) ils sont leurs analyses sur une certaine perplexité en
avec d'autres et au même titre que d'autres, constant la dissolution des identités collec-
d'actifs protagonistes. Mais surtout, dans les tives ce qui est l'équivalent de la dissolution
sociétés (post) modernes, la nouvelle généra- de la société sans que l'on puisse encore dire
tion a ou aura à réinventer les règles du jeu que de nouvelles identités puissent réelle-
d'une vie en société où il faudra bien ment émerger".
apprendre à vivre ensemble en reconnaissant Au-delà du constat, les analystes et
les différences qui séparent les individus, les experts sont donc à la fois dubitatifs et
collectifs, les communautés. interrogatifs. Mais cette perplexité devant
Le constat à peine avancé d'une montée une question particulièrement ardue signi-
des identités et des particularismes, la prémo- fie-t-elle qu'il n'existe pas de solution réelle.
nition tout juste énoncée de l'éclosion d'un Faut-il alors continuer à renvoyer l'expres-
certain multiculturalisme dans les sociétés sion des différences et des identités particu-
européennes modernes, l'on reste avec des lières dans la sphère privée, le domaine de
questions beaucoup plus qu'avec des l'infra politique en consacrant l'essentiel de
réponses. " Comment assurer la reconnais- l'effort à la lutte contre l'exclusion — consi-
sance d'une pluralité instable et incohérente dérée comme le premier négateur de la
de particularismes identitaires dans l'espace dignité et du droit à l'existence sociale ? Ce
public ? Comment leur apporter un traite- que propose régulièrement Dominique
ment institutionnel et juridique dans Schnapper 16. Ou bien, peut-on envisager
l'ensemble nécessairement unifié que forment une " politique de la reconnaissance " dont
l'État et le droit ? " , écrit Michel Wie- les formes soient à inventer mais qui accor-
viorka". " Est-il possible de combiner des derait un droit d'existence dans l'espace
formes de vie sociale et de croyances cultu- public, sinon dans la sphère politique, à
relles assez indépendantes pour permettre à " l'identité unique des individus ou des
plusieurs cultures de vivre dans une même groupes, ce qui les distingue de tous les
société et parallèlement à plusieurs formes autres "
13 d'organisation sociale de coexister à l'inté- C'est à un tel débat que ce numéro
rieur d'une même aire culturelle ? " ques- d'Agora vous invite.
tionne Alain Touraine". L'interrogation de
Jiirgen Habermas n'est pas moins
WIEVORKA, M_, Culture société et démocratie. In une société
importante : " Verra-t-on se développer, dans fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, La
Découverte/poche, Coll. Essais. 1997.
les sociétés civiles et les espaces publics poli-
i4 TOURAINE, A., Faux et vrais problèmes ", in Une société
tiques des régimes en voie d'unification à fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, op. cit.
CASTELLS, M., Power of identity, Blackwell publishers, p. 355. grande échelle, ici en Europe, une conscience
1997.
cosmopolitique, c'est-à-dire en quelque sorte 16 SCHNAPPER, D, La communauté des citoyens, Sur l'idée
mloderne de nation, NRF Essais, Gallimard, 1994. une conscience de la solidarité cosmopoli-
17 TAYLOR, Ch., Multiculturalisme. Différence et démocratie,
tique ? " Flammarion, Champs, Paris, p. 57, 1992.
AGORA DÉBATS JEUNESSES N922 LES PUBLICATIONS DE L'INJEP
DERNIÈRES PARUTIONS :
Les équipements socioculturels. De l'ambition sociale à la réponse architecturale
- de Julien Alves
Les équipements socioculturels répondent-ils par leur conception et leur architecture au projet
social qui les anime ? Comment, à partir de l'évolution des réalités professionnelles de
l'animation (évolution des pratiques, des publics...), peut-on concevoir des équipements
constituant un outil de travail adapté pour les professionnels et favorisant l'interaction sociale ?
En s'appuyant sur l'étude d'équipements culturels construits dans les années quatre-vingt-
dix, sur son expérience personnelle et sur de nombreux échanges avec des directeurs, des
animateurs, des bénévoles et des usagers, l'auteur analyse et recense les problèmes
rencontrés puis apporte des réponses concrètes, une méthode qui aboutit à l'élaboration de
tableaux de synthèse d'aide à la qualité des équipements socioculturels.
(Julien ALVES est architecte DPLG et titulaire du DEFA, diplôme d'État relatif aux fonctions
d'animation.)
Publication de l'INJEP n° 50 - 60 F*

Les vacances et les loisirs collectifs
dans les politiques publiques éducatives : quels enjeux ?
Rencontres nationales de la Jeunesse au plein air (mai 2000) sur les centres Actes des 4es
de vacances et de loisirs, acteur et/ou opérateurs des politiques locales ?
F* Publication de l'INJEP n° 48 - 40

Mémo-guide du scoutisme
Chacun de nous connaît le scoutisme. Il évoque le jeu, la débrouillardise, la nature, une
école de vie.
Au-delà des images d'Épinal ou des souvenirs personnels que peuvent avoir les trois
millions d'anciens scouts et guides, le scoutisme et le guidisme recouvrent une réalité riche
et diverse. Aujourd'hui, plus de 200 000 garçons et filles sont scouts ou guides en France.
Ce mémo-guide co-édité par le Scoutisme Français et l'INJEP, fait le point sur le
scoutisme : son projet pour les enfants et les jeunes, les activités qu'il développe, son
organisation, son histoire et le cadre réglementaire dans lequel il évolue.
Publication de l'INJEP n° 46 - 70 F* 14

À PARAÎTRE PROCHAINEMENT :
Cent ans de vie associative
...vus à travers l'histoire du Cercle laque de Dreux ou, comment une association
d'éducation populaire évolue et s'adapte tout au long d'un siècle de bouleversements
économiques et politiques.

Contact : UDIP - INJEP 11, rue Paul Leplat, 78160 Marly-le-Roi
Tél. : 01 39 17 27 36 ou 45 Télécopie : 01 39 17 27 65
frais de port pour une commande inférieure à 200 F : 20 F) (* +
DÉBATS JEUNESSES NP 2 2 AGORA
nnnnInterview
de Michel Wieviorka
Propos recueillis par Tariq RAGI
et Jean-Charles LAGRÉE
Michel Wieviorka, Michel WIEVIORKA : Personnellement,
sociologue, directeur je considère qu'il est temps de parler autre-
du Centre d'Analyse ment. Non pas qu'il soit inintéressant de par-
et d'Intervention Sociologiques (CADIS) à ler d'intégration, de modèle d'intégration,
l'EHESS, Paris. voire de modèle français d'intégration,
Il est l'auteur de nombreux ouvrages en lien avec la expression à laquelle on peut, à l'évidence,
thématique que nous abordons, dont : Une société apporter un contenu. Mais je suis
fragmentée, le multiculturalisme en débat (La aujourd'hui convaincu qu'il faut réfléchir
Découverte, 1997), La France raciste (La Découverte, autrement. Les problèmes de la société fran-
1993), La démocratie à l'épreuve (La Découverte, çaise ne se réduisent certainement pas à
1993) et, chez Balland, La différence (Collection Voix l'idée qu'il y a un modèle et que ce modèle
et regards, 2001). est plus ou moins capable d'intégrer des dif-
férences. Je vais donc essayer de vous dire
pourquoi je pense que l'expression est mal-
heureuse.
AGORA : A la différence des États-Unis Premièrement, parce que les problèmes de
ou de l'Australie qui ont prôné une immigra- la France ne sont pas totalement distincts de
15 tion dite de peuplement en ce qu'elle visait ceux d'autres pays européens. Si vous consi-
une sédentarisation rapide des nouveaux dérez l'Italie, la Belgique, l'Allemagne, la
" entrants ", la France a plutôt opté en Grande-Bretagne, l'Espagne, la Grèce, etc.,
faveur de la venue sur son sol de travailleurs vous verrez bien des similitudes. Deuxième-
étrangers et non pas d'immigrés. Dans le ment, la nature même des différences que le
rapport à l'immigration, dans la gestion de la modèle d'intégration est supposé digérer, fait
différence, notamment culturelle, s'esquisse qu'on doit raisonner autrement. Lorsque
ce que de nombreux analystes qualifient de nous évoquons la différence culturelle, l'idée
modèle d'immigration et d'intégration à la à laquelle renvoie l'expression de modèle
française. Pensez-vous que ce modèle existe français d'intégration est que ces différences
et que cette désignation convienne ? viennent du dehors ou du passé, de loin dans
AGORA DÉBATS JEUNESSES N922 férentes vagues d'immigration qui se sont le temps ou dans l'espace. Elles sont quasi-
ment exogènes du point de vue de la société succédé en France. Pensez vous d'abord que
ce schéma-là est pertinent, et ensuite, consi-et l'expression ou l'idée de modèle d'intégra-
tion français désigne la capacité, ou bien à les dérez vous qu'il y a un rapport entre l'irrup-
tion de l'immigration et la montée du digérer complètement, il s'agit alors d'assimi-
lation, ou bien à les refouler dans la sphère racisme en France à la fin du xxxe siècle ?
de la vie privée, en tolérant jusqu'à un certain
point, une certaine dose de présence, de visi- Michel WIEVIORKA : La question du
racisme et la question de la différence cultu-bilité dans l'espace public. La question est
souvent posée dans ces termes. Or, je défends relle sont certes liées à l'immigration, même
si elles ne s'y réduisent pas. J'ai écrit vigoureusement l'idée que ces différences
culturelles sont non pas tant exogènes, quelque part " que le racisme aujourd'hui
en France, c'est, d'une part la maladie sénile venues de loin dans le temps ou dans
l'espace, qu'endogènes, et de plus en plus d'une vieille société, crise d'une société
industrielle qui se déstructure, qui cesse de endogènes, c'est-à-dire que notre société,
comme bien d'autres, notamment en Europe, voir ses acteurs fonctionner mais que c'est
aussi la maladie infantile d'une nouvelle produit, bien plus qu'elle ne reproduit ou
même qu'elle n'accueille des différences cul- société ". Cette nouvelle société est faite de
différences culturelles qui demandent à être turelles. Et plus nous produisons des identi-
tés, au sein de la société moins nous pouvons reconnues et qui incitent en avant un certain
nombre de demandes. Donc, de ce point de parler en termes de modèle français d'inté-
gration. La bonne question est plutôt: quel vue-là, il y a un lien. On peut montrer que
certains circulent de l'idée de culture à celle traitement politique apporter à l'expression
de particularismes, d'identités, de diffé- de nature et qu'entre le traitement politique
des différences culturelles, et vécu comme rences...(le vocabulaire mérite certainement
discussion)... Quel traitement politique pou- tel, et la naturalisation de la culture, c'est-à-
dire le racisme, la distance est parfois vite vons-nous apporter à ces différences cultu-
relles que notre société accueille et reproduit franchie. Par conséquent, les deux phéno-
16 mènes sont liés; généralement. On peut, mais aussi, et surtout qu'elle fabrique et fabri-
quera de plus en plus ? C'est parce que nous heureusement, les dissocier. Je pense même
qu'un point essentiel des politiques sommes confrontés à ce défi que je pense que
l'expression de modèle français d'intégration publiques réside dans l'effort pour éviter la
naturalisation de la culture, c'est-à-dire la est insuffisante et même inadaptée.
racialisation ou le racisme qui prolongent
une définition culturelle des identités. En ce AGORA : Dans la construction de la
nation française, l'unité a été obtenue, qui concerne maintenant l'analyse histo-
semble-t-il, par le laminage des différences rique, il faut dire en premier lieu que l'his-
culturelles et linguistiques. Il paraît que ce toire n'est jamais appelée à se reproduire de
manière permanente, ou de manière même modèle a été appliqué ensuite aux dif-
DÉBATS JEUNESSES N9_22 AGORA