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Les jeunes issus de l'immigration de Turquie en France

De
428 pages
Dans l'espace européen, la France constitue après l'allemagne la deuxième destination pour les migrants originaires de Turquie. Ce livre présente un état des lieux des aspects divers du processus de socialisation regroupés sous trois champs : champ culturel, relationnel et social. Un ensemble d'analyses réalisées auprès de 125 jeunes originaires de Turquie.
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LES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION DE TURQUIE EN FRANCE: Etat des lieux, analyse et perspectives.

Collection Logiques Sociales dirigée par Bruno Péquignot
Série Déviance dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman
sur les normes, sous l'égide du de recherches publications du

La série Déviance a pour vocation de regrouper des publications les déviances et les délinquances. Elle réunit trois ensembles: Déviance & Société qui poursuit une collection d'ouvrages comité éditorial de la revue du même nom; Déviance-CESDIP qui publie les travaux du Centre sociologiques sur le droit et les institutions pénales; Déviance-GERN, enfin, qui est destinée à accueillir des Groupe européen de recherches sur les normati vités.

DÉVIANCE-CESDIP Déviance-CESDIP est placé sous la responsabilité du directeur du centre, René Lévy (CNRS), et d'un comité de lecture composé de Jacques Capdevielle (FNSP), Dominique Monjardet (CNRS), Françoise Tulkens (Université catholique de Louvain) et Philippe Robert (CNRS). Déjà parus

Renée ZAUBERMAN, Philippe ROBERT, Du côté des victimes: un autre regard sur la délinquance, 1995. Jacqueline BERNAT DE CELIS, Drogue: consommation interdite, 1996. Danielle LABERGE, Marginaux et marginalité, les États-Unis au XVIIIè et XIX siècles, 1997. Anne WYVEKENS, L'insertion locale de la Justice pénale. Aux origines de la justice de proximité, 1997. F. OCQUETEAU, Les défis de la sécurité privé, 1997. M. ESTERLE-HEDIBEL, La bande, le risque et l'accident, 1997. Collectif, Politique et justice au bord du futur, 1998. Sous la direction de Paul PONSAERS et Vincenzo RUGGIERO, La criminalité économique et financière en Europe, 2002

Verda Irtis-Dabbagh

LES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION DE TURQUIE EN FRANCE: Etat des lieux, analyse et perspectives.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ] 02 I4 Torino ITALIE

Logiques sociales

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4973-9

TABLE DES MATIERES

TABLE DES MA TIERES INTRODUCTION

5 9

PREMIERE PARTIE: LES ENJEUX DE L'IMMIGRATION DE TURQUIE EN FRANCE 13 1. L'immigration en France, une histoire ancienne 13

2.

La migration de Turquie vers les pays européens et plus particulièrement vers l'Allemagne 22 23 2.1 Situationdans le pays d'origine 25 2.2 L'arrivée en Allemagne L'immigration 3.1 3.2
3.3 3.4

3.

de Turquie vers la France

34

Une population peu homogène 35 Répartition des migrants de Turquie selon les régions en France 37 Répartition de la population originaire de Turquie en France selon les critères de sexe et d'âge 40 Les flux d'entrée de travailleurs originaires de Turquie Caractéristiques structurelles de la population originaire de Turquie en France 41 46

4.
4.1

4.1.1 4.1.2 4.2 4.3 4.4 4.5

46 La famille en Turquie et en France 46 Fonctions et caractéristiques de la famille La famille originaire de Turquie dans le contexte de 50 l' immigration Les modèles de mariage dans le pays d'origine 51 La femme originaire de Turquie dans le contexte de l' immigration La langue L'Islam et les migrants originaires de Turquie 59 66 70

4.5.1 4.5.2 4.5.3 4.5.3.1 4.5.3.2 4.5.4 4.6 4.6.1

L'Islam et le contexte politique turc L'Islam orthodoxe L'Islam hétérodoxe Le Chiisme L'Alévisme A propos des pratiques

71 76 77 77 78 78 81 81 87 91 93 94 95 96 97 100

L'économie Tableau des activités des migrants originaires de Turquie en France 4.6.2 La mobilité sociale 4.6.3 La syndicalisation 4.6.4 Le chômage 4.7.1 4.7.2 4.7.3 Les associations Les associations religieuses Les associations politiques Les autres types d'associations La nation-alité

4.7

4.8

DEUXIEME PARTIE: LA JEUNESSE ET LA SOCIALISATION - PRESENTATION DES RESULTATS 105

1.
2.
2.1 2.2

La jeunesse, une catégorie sociale ambiguë Analyse des questionnaires
Pratiques religieuses Pratiques langagières 2.2.1 Avec les parents 2.2.2 Avec les frères et sœurs 2.3.1 2.3.2 2.3.3 2.4 2.5 2.6 2.7 Pratiques des médias Pratiques des médias en général Pratiques des médias et maîtrise du français Pratiques des médias et langue parlée en famille Activités associatives Travail Questions liées à la nationalité Activités sportives Analyse des entretiens 3.1 3.1.1 La socialisation primaire Rapports avec les parents 6

105 109 109 115 115 120 121 125 126 130 132 136 137 139 140 140 141

2.3

3.

3.1.2 3.1.3 3.1.4 3.2

Rapports fraternels 165 Répartition des tâches domestiques au sein de la famille 171 Synthèse 178 190 190 206 219 226 226 228 239

La socialisation secondaire 3.2.1 Les groupes de pairs 3.2.2 Les pratiques matrimoniales 3.2.3 Réflexion autour d'un tabou 3.2.4 Liens avec le pays d'origine 3.2.4.1 Analyse à partir des questionnaires 3.2.4.2 Analyseà partir des entretiens 3.2.5 Regards sur la France

TROISIEME PARTIE:

SYNTHESE ET PERSPECTlVE(S) 249

1.
1.1 1.2 1.3

Synthèse des différentes composantes du processus de socialisation 249 Champ culturel 249 Champrelationnel 252 Champ social 258 Liens et identité 270 279 279 295 299 301 306 308
DES

2.

BIBLIOGRAPHIE

1. 2.

Principaux ouvrages et articles Documents et sources divers

ANNEXE I : METHODOLOGIE

1. 2.

Précisions à propos de l'enquête par questionnaire Précisions à propos de l'enquête par entretien Démarches complémentaires
II:ANALYSES FACTORIELLES

3.
ANNEXE

CORRESPONDANCES 1.
Pratiques religieuses 7

309 309

2.
3. 4. 5.

Pratiques langagières Pratiques des médias Activités associatives Liens avec le pays d'origine

316 320 341 349

ANNEXE III : SIGNIFICATION DES MODALITES

DES LIBELLES ABREGES 353

ANNEXE IV : GRILLES DE L' ANALYSE

363
364 364 367 368

1.
1.1 1.2 1.3

La famille Rapports avec les parents Rapports fraternels Répartition des tâches domestiques au sein de la famille

2. 3.
4. 5. 6.

Les groupes de pairs Les pratiques matrimoniales Réflexion autour d'un tabou Liens avec le pays d'origine Regards sur la France (VERSION

369 371 373 375 378

ANNEXE V : LE QUESTIONNAIRE FRANÇAISE)

381 389 423 427

ANNEXE VI : REPONSES AUX QUESTIONNAIRES ANNEXE VII : PLAN ET GUIDE DE L'ENTRETIEN ANNEXE VIII: PLAN D'OBSERVATION

8

INTRODUCTION

Ce travail, qui veut contribuer aux questionnements liés aux populations immigrées, a pour but de dévoiler la vie quotidienne des immigrés originaires de Turquie en France, plus précisément celle des jeunes issus de ce courant migratoire, et d'analyser les divers aspects de leur présence dans la société française. La démarche que nous avons suivie est élaborée selon deux axes: le premier, objet de la première partie, concerne la génération précédente, c'est-à-dire les agents principaux de l'immigration dont nous aborderons les motivations initiales, les caractéristiques concernant l'âge, le sexe, le milieu socio-économique dans le pays de départ et dans le pays d'arrivée. Nous tenterons de mettre également en lumière les rôles joués par les femmes et les problèmes spécifiques qu'elles rencontrent. Cette première partie, qui se veut une révision, voire une synthèse de ce qui a déjà été dit à propos de la première génération, nous a paru primordiale avant d'évoquer la question - notre deuxième axe - des jeunes, qui ne sont pas des immigrés, mais qui sont fils et/ou filles d'immigrés. Qu'est-ce qui caractérise la vie quotidienne de cette population? Comment se construisent leurs relations avec les membres de leur famille, avec les membres de la société globale, avec l'autre sexe? Ces questions ainsi que d'autres que nous nous sommes posées au cours de ce travail feront l'objet d'analyses spécifiques. Nous nous interrogerons ainsi dans la deuxième partie sur les pratiques diverses des jeunes analysées dans le cadre du processus de la socialisation. Les résultats de ces analyses selon une série d'éléments choisis1 susceptibles de nous renvoyer aux différents domaines de la socialisation seront synthétisés dans la dernière partie sous trois champs: culturel, relationnel et social.
1 Le lecteur trouvera l'ensemble des éléments que nous avons retenus dans l'annexe I « Méthodologie ». Il est important de souligner que l'ensemble de ces éléments font partie tout d'abord du système culturel en général et entrent en relation de manière complexe dans le processus de la socialisation. Le système culturel au sens large signifie ici l'ensemble «des structures, des normes, des valeurs, des mythes, des techniques et des institutions ».

Le premier champ comprendra les pratiques religieuses et langagières qui représentent d'une certaine manière le noyau de la culture. Le deuxième concernera plusieurs aspects du champ relationnel, et d'abord la famille, qui plus encore dans le contexte migratoire, est un lieu significatif du processus de la socialisation dans le sens où elle représente un corps social différent de celui que les jeunes côtoient tout d'abord à travers l'école, ensuite à travers les rapports amicaux (des simples amitiés jusqu'au choix du conjoint) et professionnels. Nous traiterons ainsi des rapports des jeunes au sein de la famille avec leurs parents et leurs frères et/ou sœurs, des rapports construits au sein de leurs groupes de pairs et de leurs pratiques matrimoniales. Sans nier le fait que toute transmission est faite par «interaction/relation », ce champ est appelé «relationnel» dans le sens où les jeunes s'engagent dans des rapports «réciproques », «permanents» et « durables» (trois principaux aspects qui distinguent le champ relationnel du champ social), donc dans des relations vecteurs de renseignements importants non seulement sur deux (ou plusieurs) individus, mais aussi sur les caractéristiques structurelles des lieux où ces interactions se produisent. Nous synthétiserons ensuite sous le champ social les résultats de trois aspects faisant partie de l'expérience sociale des jeunes issus de l'immigration: le travail, les activités associatives et les pratiques des médias que nous privilégions dans le contexte étudié comme formes ou espaces des sociabilités. Malgré le fait que la notion de sociabilité soit susceptible d'évoquer différentes interprétations, nous la prenons ici essentiellement dans le sens où elle désigne «une interaction et une forme sociale hors des structures d'Etat, de religion et de famille, telle qu'elle est conçue par les acteurs ». Nous aborderons également les activités sportives, la question de la nationalité ainsi que I'habitat. Ces résultats seront accompagnés d'une série d'interrogations sur la nature des liens que les jeunes tissent avec la France et avec le pays d'origine. Nous regrouperons les paroles des jeunes de la manière suivante: projet de retour, image de la Turquie et de la France, leur propre image « ici» et « là-bas », et, le plus important, leur ressenti.

10

Nous avons tendance à penser que, malgré un éventail riche et varié de stratégies d'adaptation par rapport à la génération précédente, les jeunes issus de l'immigration sont confrontés à des difficultés venant de leur double positionnement autour de deux codes culturels différents, celui du pays d'origine de leurs parents, et celui de la société d'installation. Nous savons que dans le cas d'une rencontre de deux cultures différentes (<< dominante» et « dominée»), les questions liées au processus de la socialisation et aux positionnements identitaires prennent une autre ampleur. Ainsi, chacun des aspects que nous essayerons d'approfondir dans les pages suivantes constitue selon nous une fenêtre différente qui éclaire une partie du phénomène étudié. Afin de recueillir les informations dont nous avons besoin, nous avons mis en application deux instruments: le questionnaire et l'entretien2. Les questionnaires ainsi que les entretiens que nous avons effectués avec des jeunes issus de l'immigration de Turquie en Ile-de-France ont constitué le support matériel de notre réflexion dans le but de dégager les grandes tendances du phénomène étudié. Pour ce faire, nous n'avons pas voulu être « prisonniers» d'une seule théorie ou d'un seul paradigme. Nous avons souhaité ouvrir au maximum nos champs d'horizon. Nous n'avons pas exclu dans l'interprétation des données les notes prises et les observations que nous avons pu effectuer à différentes occasions (cérémonies de mariage, célébration de fêtes...) non seulement durant notre travail de terrain, mais aussi au moment de la rédaction. Nous avons également consulté la littérature des migrants originaires de Turquie et les écrits, sans oublier les documentaires et les films qui leur sont dédiés, champs de témoignages passionnants. Enfin, nous nous sommes servis d'une série de statistiques déjà disponibles. Malgré les limites posées par ces données

chiffrées - dues au fait que les critères retenus pour leur constitution font toujours l'objet de discussions - nous les avons
néanmoins utilisées dans la première partie comme source supplémentaire.

2 Cf. annexe I pour la méthodologie. Il

PREMIERE PARTIE: LES ENJEUX DE L'IMMIGRATION DE TUROUIE EN FRANCE

1.

L'immi~ration

en France.. une histoire ancienne
« [...] Les gens s'en vont, les gens d'ici, Par la grand 'route à l'infini. [...] Tandis qu'au loin, là-bas, Sous les cieux lourds, fuligineux et gras, Avec son front comme un Thabor, Avec ses suçoirs noirs et ses rouges haleines Hallucinant et attirant les gens des plaines, C'est la ville que la nuit formidable éclaire, La ville en plâtre, en stuc, en bois, en fer, en or, Tentaculaire.» Le Départ, Les Campagnes hallucinées, Emile Verhaeren (1855-1916)

La migration désigne le déplacement de populations d'une région vers une autre, d'une société vers une autre, « d'un espace de vie à un autre »3. Le migrant est ainsi la personne qui quitte pour des motifs divers le pays où il est né et où il a été élevé pour s'installer ailleurs. Selon le Courrier de l'UNESC04, environ 120 à 130 millions de personnes vivent aujourd'hui hors de leur pays d'origine, contre 70 millions en 1960, soit 2% de la population mondiale, dont 35 millions en Afrique, 7 millions au Moyen-Orient, une quinzaine de millions en Europe et une vingtaine de millions aux Etats-Unis. Parmi ces migrants, il faut aussi compter les très nombreux réfugiés qui se déplacent d'un pays à un autre.
3 Simon G., Géodynamique des migrations internationales dans le monde, Paris, PUF, 1995. 4 Immigrés: le mythe des frontières, Le courrier de l'UNESCO, novembre 1998.

Les motifs de départ des migrants sont la plupart du temps liés à la recherche de meilleures conditions matérielles (après avoir connu l'insécurité matérielle et physique, l'exclusion économique), psychiques (après avoir connu l'exclusion politique, l'intolérance, la répression, les bouleversements divers, les conflits, les guerres. . .) ainsi qu' écologiques (déforestation, désertification, inondations qui se produisent le plus souvent dans les zones moins développées). Mais, de façon générale, ces facteurs ne suffisent pas toujours à provoquer ou à renforcer soudainement un flux migratoire. D'autres conditions sont nécessaires: tout d'abord, le besoin économique et démographique du pays de destination ainsi que l'existence de relations économiques et politiques entre pays concernés. La présence d'une communauté dans la société de destination peut encourager par ailleurs les départs clandestins par le fait qu'il existe un certain marché du travail accessible à ces migrants, voire une structure d'accueil communautaire. Lorsqu'il s'agit d'une émigration régulière, elle servira à faciliter les démarches des nouveaux arrivants. L'origine des mouvements migratoires et le processus d'installation des migrants dans la nouvelle société doivent ainsi être compris à travers la combinaison de ces différents éléments. Aujourd'hui, l'Europe constitue l'une des principales destinations d'immigration. Au total, près de treize millions de ressortissants de pays étrangers (soit 3,4% de la population)5 résident légalement sur ce territoire. Même si nous assistons à une transformation récente des pays d'émigration traditionnelle comme l'Italie, l'Espagne et le Portugal en pays d'immigration, cette population est concentrée dans trois pays - l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne - où les enjeux sociaux, économiques, démographiques et politiques révèlent des différences. L'immigration en France est un phénomène ancien. Au début du XIXe siècle, la France était le premier pays d'Europe par sa population avec trente millions d'habitants, tandis que l'Angleterre comptait près de dix millions d'habitants. Sa population se stabilise alors que la population des autres pays croît rapidement. Au début
5 Source: Le Bras H., La France, Pays d'Immigration, Hommes et Migrations, 1988, n° 1114, p. 9. 14

du XXe siècle, la France comptait quarante millions d'habitants (33% d'augmentation en un siècle). Dans le même temps, l'Angleterre passait à quarante millions (soit 300% d'augmentation) et l'Allemagne comptait déjà soixante millions d'habitants6. Même si, dès 1830, on estime à 200 000 le nombre d'étrangers vivant en France, dont 70 0007 à Paris, travaillant dans de petites entreprises, c'est plutôt à partir des années 1850 qu'arrivent les premiers immigrés « modernes », en raison à la fois du besoin important de main-d'œuvre consécutif à la révolution industrielle et de la dépression démographique due à la faible natalité nationale. Ainsi, la défaite de 1870 sera présentée par certains, selon Le Bras, comme une «défaite démographique» face à l'Allemagne plus peuplée. C'est dans ce contexte démographique et idéologique qu'il faut analyser le phénomène d'immigration « moderne» qui se produit à partir de la fin du XIXe siècle. Nous soulignons aussi la nécessité de tenir compte des différentes vagues migratoires, car chacune de ces vagues ne concerne pas le même type de population, et ne possède pas le même sens pour la société d'installation et pour la société de départ. La modération de la natalité en France par rapport aux pays voisins, perçue comme un «problème de société », marque donc les années 1850. La main-d'œuvre devient insuffisante pour un pays qui s'industrialise. Lorsqu'on considère la comptabilité des étrangers par nationalité et par département, il est possible de dire qu'il s'agit davantage en réalité d'une migration frontalière que d'une immigration massive. Pourtant, si l'on ne peut pas réellement parler de phénomène d'immigration, il faut tout de même préciser que cela constitue une préparation des futures vagues. «A la fin du XIXe siècle, le mot d'ordre national devient faire des enfants, mot d'ordre qui s'adresse à toutes les classes sociales. L'immigration va aussi jouer un rôle important dans le peuplement et le rajeunissement de la France »8.
6 Source: idem., p. 9. 7 Source: Lequin Y., Travail immigré, Français de papier, in La mosaïque France: histoire des étrangers et de l'immigration en France, (sous la dir. de Lequin Y.), Paris, Larousse, 1988, p. 333. 8 Le Bras H., op. cit., 1988, p. 9. 15

Le premier recensement de la population étrangère, en 1851, met en évidence l'existence de près de 380 000 étrangers pour une population totale de 35,79 millions. La population étrangère représente donc plus de 1% de la population française. Les nationalités les plus représentées sont alors les suivantes: belge, italienne, espagnole et suisse. Les ressortissants de Belgique, qui constituent la communauté la plus nombreuse, occupent tout d'abord le secteur du textile avant de travailler dans la fabrication de meubles ainsi que dans la carrosserie, la métallurgie et le bâtiment. Les années 1885-1895 sont marquées par une vague importante d'immigration estimée à près d'un million de personnes. La particularité de cette vague est que les nouveaux arrivants se dispersent d'avantage dans le pays au lieu de s'installer à proximité des frontières de leur pays d'origine. Ainsi, les Italiens, qui s'étaient d'abord installés pour la plupart dans le sud-est de la France, commencent à se concentrer dans la région parisienne. Entre 1891 et 1906, le pays connaît une stagnation, voire une baisse, du nombre de ses étrangers. La période de l'entre-deuxguerres modifie le paysage: d'abord, on voit l'apparition de l'intervention directe de l'Etat, qui fait appel à plusieurs pays méditerranéens. Et, pour la première fois, arrivent des étrangers « non frontaliers»: Grecs, Polonais, Yougoslaves, Russes, Tchèques, Hongrois, Arméniens, Malgaches et Nord-Africains. On estime qu'il y a environ un million de nouveaux arrivants dans les années 1920 et 1930. Plutôt masculine, la population étrangère représente 7%10de la population totale au début de l'année 1931. Autrement dit, le nombre d'étrangers vivant en France approche les trois millions. Cette période témoigne d'un fait: le positionnement de la France au premier rang des pays d'immigration. L'histoire nous montre que de chaque crise économique et/ou de saturation sociale résultent des modifications dans les politiques concernant les populations immigrées. Ainsi, la crise économique des années trente a fortement ralenti l'immigration. En 1932, du fait de diverses mesures, l'installation des migrants
9 Source: Lequin Y., op. cit., 1988, p. 334. 10 Source: idem., p. 335.
16

devient plus difficile. En 1936 la France accueille près de deux

millions et demi d'étrangersII.
La deuxième guerre mondiale entraîne également une baisse dans la population étrangère. A la fin de la guerre, les étrangers représentent 5% de la population totale. Les années suivantes sont marquées par l'élaboration de politiques12 concernant la main-d' œuvre ainsi que les réfugiés politiques: en 1945, dans le but de fournir la main-d'œuvre nécessaire à la reconstruction, L'Office National d'Immigration (ONI)13 est créé pour assurer le recrutement et l'accueil des travailleurs étrangers. En 1952, la France signe la Convention de Genève qui est à l'origine de la pratique actuelle de l'asile, et de la création de l'Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA). L'arrivée de main-d'œuvre n'est pas immédiate. C'est à partir des années cinquante, particulièrement entre les années 1956 et 1973, que l'immigration connaît une nouvelle vigueur. Lors du recensement de 1975, les immigrés représentent 7,4% de la population. « A court terme, les conditions du marché du travail, le rythme de la croissance économique et ses caractéristiques structurelles (...) ont été les principaux déterminants des flux migratoires (.. .). L'évolution à long terme souligne, en revanche, l'illusion du caractère temporaire de l'immigration. (oo.) Vingt ans d'immigration [entre 1950 et 1970] ont modifié la composition ethnique des pays demandeurs de main-d' œuvre. Cela conduit à s'interroger sur l'efficacité des politiques quant au contrôle des entrées et de la durée de séjour. (...) Dans le cadre de cette période, le mois de juillet de l'année 1974 marque une rupture, avec la

fermeture des frontières» 14. Ce qui conduit à distinguer les années
11 Source: Le Bras H., op. cit., 1988, pp. 10-13. 12 Les deux textes principaux organisant la politique d'immigration ont été l'ordonnance du 19 octobre 1945 définissant le Code de la nationalité française et l'ordonnance du 2 novembre 1945 fixant les conditions d'entrée et de séjour des étrangers. Source: Schor R., Histoire de l'immigration en France, de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Armand Colin, 1996, p. 195. 13 L'ONI est devenu par la suite l'OMI (Office des Migrations Internationales). 14 Tapinos G., Les enjeux de l'immigration, in Lequin Y. (sous la direction de), Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Paris, Larousse, 1992, pp. 422. 17

de croissance antérieures à la crise pétrolière et la transformation des caractéristiques de la population immigrée qui en résulte. La décision de mettre un terme à l'arrivée de nouveaux migrants intervient pratiquement au même moment en Allemagne (novembre 1973) et en Belgique (août 1974). Cette décision s'explique d'abord par le ralentissement économique ainsi que par le coût social du phénomène migratoire. Cependant, la politique de blocage des entrées n'a pas mis fin à l'arrivée de travailleurs étrangers: elle a transformé la nature de l'immigration. Même si l'entrée des travailleurs étrangers est alors plus réduite, on observe l'émergence de nouveaux groupes composés par le regroupement familial, les demandeurs d'asiles, les travailleurs saisonniers, ou bien par les travailleurs clandestins. Malgré les différences qui existent entre les chiffres obtenus par les différentes institutions politiques, on peut dire qu'en 1990 on dénombre 3 580 000 étrangers15 en France, soit 6,3% de la population de la France métropolitaine. Parmi eux, près de 1 300 000 sont issus de l'Union Européenne alors qu'en 1975, ce chiffre était de 1 470 000 parmi 1 964 000 travailleurs étrangers. Entre 1975 et 1990 se produit donc un changement dans la composition de la population étrangère. La proportion d'immigrés qui viennent d'Europe méridionale, c'est-à-dire d'Italie, d'Espagne
15

L'INSEE communiqueces résultatsselon deux types de catégories: immigréet

étranger. «La population immigrée est composé des personnes nées étrangères dans un pays étranger. Cette définition conventionnelle de la population immigrée se référant à deux caractéristiques invariables liées à la naissance des personnes, un individu né étranger à l'étranger continue d'appartenir à la population immigrée même si sa nationalité change. Après quelques années de résidence, certains immigrés ont pu devenir français par acquisition, les autres restant étrangers. En d'autres termes, la population immigrée recouvre les individus nés à l'étranger qui se sont déclarés français par acquisition ou étrangers et les acquisitions de nationalité n'affectent pas sa mesure. Quant à la population étrangère, elle est composée des individus ayant déclaré une nationalité autre que la nationalité française. La composition de la population étrangère présente la caractéristique d'être mouvante dans le temps. Sa définition renvoie en effet à une situation qui peut être modifiée. Selon les dispositions prévues par la législation, un étranger peut obtenir la nationalité française. Il devient français par acquisition et sort de la population étrangère. Dans la population des individus possédant la nationalité française, les Français par acquisition sont distingués statistiquement des Français dits « de naissance », disposant de la nationalité française dès leur naissance. », Tableaux thématiques: population immigrée, population étrangère, Paris, INSEE, 2002, p. 24. 18

et du Portugal, chute de près de 50% à 31%; de même, la proportion d'Algériens diminue de 20,6% à 17,2%. En revanche, le nombre de Marocains, de Tunisiens et de Turcs double en quinze ans, passant de 451 000 à 994 000. Désormais, ces trois nationalités représentent 27,5% des travailleurs immigrés contre 13% en 1975. Les sept premières nationalités dans l'ensemble de la société française de 1990 sont les Portugais, les Algériens, les Marocains, les Italiens, les Espagnols, les Turcs et les Tunisiens. Un phénomène identique s'observe en Allemagne. Entre 1973 et 1983, la population des Italiens et des Turcs dans la population étrangère passe respectivement de 16% à 12,5% et de 23% à 34%16. Le recensement de 1999 dénombre en France 4 310 000 immigrés (dont 3 260 000 « étrangers »), soit 7,3% de l'ensemble de la population. La composition des communautés les plus représentées reste similaire. Les entrées effectuées entre 1990 et 1999 selon le pays de naissance sont les suivantes: 203 013 pour l'ensemble des pays de l'U.E. - l'Espagne (13 475), L'Italie (16 830) et le Portugal (54 692) inclus - 79 315 pour l'Algérie, 80 090 pour le Maroc, 18 346 pour la Tunisie, 35 573 pour la Turquie, 16 392 pour le Vietnam, le Laos et le Cambodge, 81 777 pour les pays d'Afrique anciennement sous administration française et 237 081 pour « Autre »17.Cela représente un total de 751 587 individus pour près d'une décennie. Malgré une légère augmentation dans le nombre des migrants depuis 1975, leur part dans la société reste stable. On observe toutefois certains changements démographiques: du fait de l'arrivée des femmes ainsi que des enfants dans le cadre du regroupement familial, l'écart entre les femmes et les hommes diminue. Les années quatre-vingt et les années suivantes marquent ainsi la féminisation des populations immigrées. Le nombre de femmes arrivées en France afin d'assurer une activité professionnelle reste faible. Dans le même temps, on observe un

16 Source: Tapinos G., Les enjeux de l'immigration, in Lequin Y., op. cit., 1992, pp. 429, 430, 433. 17 Source: INSEE, op. cit., 2002, p. 155. 19

double mouvement de rajeunissement et de vieillissement de la population issue de l'immigration. En outre, le taux de chômage parmi les immigrés (21,9%) reste élevé par rapport à celui de la société d'installation (12%)18. On observe également une persistance du travail clandestin qui traduit une convergence d'intérêts de certains employeurs et de certains migrants au cours du temps. Cela doit être resitué dans le contexte du développement du « travail au noir », largement toléré et dont les étrangers n'ont pas l'exclusivité. A partir de la deuxième moitié des années 80, nous assistons à un renforcement des contrôles: « contrôle effectif des conditions de logement pour les candidats au regroupement familial, extension aux familles algériennes des dispositions du droit commun, à cet égard, correctionnalisation des sanctions contre le travail clandestin (loi du 25 juillet 1985), restriction des conditions d'entrée - par l'obligation de justifier de moyens d'existence - et de séjour (loi du 9 septembre 1986), instauration de visas à l'entrée pour les ressortissants de tous les pays, à l'exception de la C.E.E. et de la Suisse (septembre et octobre 1986). [Cependant] il convient désormais de replacer la politique française de contrôle des flux dans le cadre des initiatives intergouvernementales de l'accord de Schengen du 14 juin 1985, complété par la Convention du 19 juin 1990 [organisant] les modalités de contrôle de l'ensemble des pays partenaires, constituant 'l'espace Schengen' »19. Le paysage culturel de la France se diversifie davantage par l'arrivée de populations de pays de plus en plus lointains tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle, alors que les politiques de retour, appelés «d'aide au retour », n'ont motivé qu'une minorité. Même si on donne le chiffre de près de 100 000 départs entre les années 1977 et 198120,il y a moins de retours au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Selon les sources officielles, les premières catégories «bénéficiaires» de ces politiques sont constituées des chômeurs (accompagnés de leurs familles) et de ceux qui avaient quitté le pays d'origine avec
18 Source: 19 Source: pp.427. 20 Source: idem., pp. 60, 63. Tapinas G., Les enjeux de l'immigration, idem. 20

in Lequin Y., op. cit., 1992,

l'intention de passer peu de temps en France. Les ressortissants les plus représentés sont issus des pays du Maghreb, d'Espagne et d'Italie. Ces retours sont aussi dus à l'affaiblissement de certains secteurs dans le pays d'installation, particulièrement l'automobile et le bâtiment, et des opportunités que le pays d'origine peut proposer. Les effets de ces politiques de retour ont été limités en Allemagne comme en France. Du début des années soixante au milieu des années soixantedix, les migrations sont intervenues dans un contexte de forte croissance économique et de besoin de main-d'œuvre. En conséquence des accords signés entre la France et des pays comme l'Espagne, le Maroc, la Tunisie, le Portugal, la Yougoslavie et la Turquie au cours des années soixante, l'immigration de ces pays est devenue plus importante au tournant des années soixante-dix. Points communs Il est possible de voir pour chaque courant migratoire (ayant des motifs économiques) des caractéristiques communes: d'abord une immigration de main-d'œuvre composée essentiellement d'hommes seuls, ensuite une immigration liée au regroupement familial composée majoritairement de femmes et d'enfants. Jusqu'en 1975, les entrées de travailleurs étaient plus importantes que celles effectuées au titre du regroupement familial. Habitant essentiellement en milieu urbain, environ 36% résident en Ile-de-France. Cette répartition est d'abord liée à l'ordre économique: les immigrés ont souvent été recrutés dans l'industrie. Ainsi, la majorité d'entre eux sont ouvriers (qualifiés ou non de type industriel/artisanal, qualifiés de manutention, de magasinage et de transport) ou employés (de commerce, personnels de services directs aux particuliers). Ils sont surtout présents dans des secteurs comme le bâtiment, l'agriculture et les services. En revanche, ils sont moins visibles dans les secteurs de l'énergie, des activités financières et de l'administration, publique ou privée. Ils sont également peu présents dans la plupart des professions intermédiaires (instituteurs, professions intermédiaires de la santé et du travail social) et quasi-inexistants dans la catégorie des cadres et des professions intellectuelles supérieures. Parmi ceux qui font partie de ceux qui ont «réussi» dans la 21

première génération, on trouve d'abord les artisans, les commerçants et les chefs d'entreprises. Peu qualifiés, ils sont particulièrement touchés par le chômage. Leur travail est souvent précaire et leurs revenus moins élevés que ceux des Français. La probabilité de sortir du chômage varie souvent en fonction de l'âge et de la catégorie socioprofessionnelle. Les originaires des pays de l'Union Européenne, particulièrement du Portugal et de l'Espagne, sont encore les moins touchés. Les femmes immigrées ont un taux d'activité plus faible que la moyenne nationale, sauf celles de moins de 25 ans21.Parmi les femmes venues des pays étrangers, ce sont les originaires du Portugal qui sont le plus souvent actives, suivies par les ressortissantes d'Afrique noire. La plupart des femmes sont employées dans le secteur des services directs aux particuliers. Quant à la pratique de la langue française parmi les orIgInaires des pays étrangers, on constate qu'elle est essentiellement liée au temps passé dans le pays d'installation. En règle générale, au fur et à mesure que la durée de séjour augmente en France, l'usage de la langue d'origine recule. C'est la raison pour laquelle on assiste, dans des familles récemment installées, à une préférence pour la langue maternelle, surtout chez les adultes, tandis que dans les familles issues de courants migratoires plus anciens, la majorité des parents s'expriment en français afin de communiquer avec leurs enfants. Il faut par ailleurs préciser que le recul de l'usage de la langue d'origine dépend aussi de facteurs historiques, de la proximité géographique et des motifs de départs des migrants.

2. La mi~ration de Turquie vers les pays européens et plus particulièrement vers l'Allema~ne
Avant d'évoquer les étapes et les caractéristiques principales de l'immigration de Turquie en France, il nous semble important de fournir tout d'abord une description générale du pays de départ, la Turquie, pendant la période concernée par le phénomène de
21 Source: INSEE, enquête sur l'emploi, 1992. 22

l'immigration. Nous aborderons ensuite l'arrivée des travailleurs de Turquie en Europe avec l'Allemagne comme premier pays de destination par son histoire et son volume. 2.1 Situation dans le pays d'ori~ine Pays républicain depuis 1923, la Turquie a connu depuis le début des années cinquante une véritable transformation, conséquence des processus de démocratisation et d'industrialisation. La construction de routes a modifié les structures économiques des régions rurales, donnant lieu à la formation de grandes villes et accentuant naturellement le phénomène de l'urbanisation. On assiste également à une émigration massive des régions les plus pauvres vers les régions les plus riches, qui précède souvent l'immigration vers l'Europe, même vers les pays du Moyen Orient. Plus tard, pendant les années soixante-dix, les entreprises, dont l'initiative provient directement d'immigrés majoritaires dans le capital de départ, permettront à la Turquie de faire progresser son industrialisation. L'appauvrissement des zones rurales, la croissance rapide de la population et le chômage dans certaines régions ont modifié la situation, avec pour conséquence l'exode rural vers les grandes villes, particulièrement vers Istanbul. Les données fournies par l'Institut National de Statistiques22 rendent compte du fait que les disparités socio-économiques entre les différentes régions de la Turquie créent un potentiel de départ toujours très important. Les déplacements qui s'expliquent par l'insuffisance d'une économie d'autosubsistance face à des dépenses supplémentaires ou exceptionnelles suivent une trajectoire comparable à ceux concernant la migration internationale: l'homme qui part en premier, et qui, une fois installé, fait venir sa femme avec ou sans ses enfants. Les hommes célibataires représentent un potentiel plus élevé que les hommes mariés. «(...) Il est fréquent de voir un jeune, à l'âge de se marier, aller en ville, et accumuler une certaine somme d'argent pour sa dote (baslik). Le jeune homme pourra alors se faire accepter dans le village et par conséquent par les parents de
22

DIE (Institut National de Statistiques), Banque Mondiale, Milliyet, 10 avril

1996.

23

sa fiancée. L'accumulation pour les fêtes (de mariage, de circoncision par exemple) s'explique de la même façon. Ou encore, la maladie d'un des membres de la famille peut être la raison du départ; accumuler pour se faire soigner en ville »23. Qu'il s'agisse d'un départ saisonnier vers certaines régions qui ont besoin de plus de main-d'œuvre à certaines périodes de l'année, ou bien d'un départ pour le service militaire considéré parfois « comme une migration du fait de la rupture géographique et de la distance qu'il entraîne »24, la mobilité des individus est généralement vécue avec la motivation du retour. « Entre les années cinquante et les années quatre-vingt, les effectifs de la population rurale ont continué à croître en même temps que ceux des citadins, mais beaucoup plus lentement, avec des taux annuels d'accroissement entre 1,2% et 1,9% contre 3% à 5,5% pour les villes »25.La décennie 1980-90 voit un changement décisif: à partir de 1985, le taux d'accroissement des régions rurales commence à devenir négatif. La population rurale diminue globalement, passant de 25 millions de personnes en 1980 à 23,8 millions d'habitants en 1985 et 23,1 millions en 1990, alors que la population citadine passe de 19,6 millions à 33,3 millions pendant la même période. Le dernier recensement de la population en 2000 montre que parmi les 67 844 903 millions d'habitants du pays, 44 109 336 sont installés dans des villes26.Même si la population des villes dépasse celle des campagnes, il est important de souligner le fait qu'il existe des villes «partiellement ruralisées» comme il existe des zones rurales dont les caractéristiques sont proches de celles des villes. Dans les années quatre-vingt dix, le taux de chômage se positionnait entre 15 et 20%, touchant majoritairement la population jeune de 20-34 ans. Du fait des deux crises économiques récentes (celles de novembre 2000 et de février 2001), le taux de chômage est de 34,61% pour les jeunes de 20-24
23 Kastoryano R., Etre Turc en France, réflexions Paris, CIEMI/L 'Harmattan, 1986, p. 32. 24 Idem., p. 33. sur familles et communautés,

25 Bazin M., Ouverture des campagnes, in Les Turcs, orient et occident, Islam et laïcité, Autrement, Paris, 1994, p. 87. 26 Source: DlE (Institut National de Statistiques), Ankara, 2002 (résultats
provisoires ).

24

ans, 25,27% pour ceux de 25-29 ans et 14,4% pour ceux de 30-34 ans27. Du pays d'origine, l'émigration vers les pays occidentaux est perçue comme provisoire, ce qui a été auparavant bien décrit par Riva Kastoryano, «avec les mêmes cérémonies rituelles d'au revoir en espérant un retour rapide du migrant sans beaucoup de difficultés. (...) Tout le monde attend le retour du migrant, essentiellement celui du villageois, «inchangé» dans ses comportements, mais qui est parvenu à améliorer ses conditions matérielles et à introduire en même temps les signes de modernité comme la voiture, les appareils électroniques, etc. »28. La croissance rapide de la population, souvent considérée comme la cause principale de l'immigration, ne constitue qu'une partie du problème du sous-développement et des vertiges d'une société en transition. « Un fort taux de chômage, le surpeuplement rural dans un pays où 87% des exploitations font moins de dix hectares, et une industrialisation insuffisante alimentent les flux migratoires »29. Il faut bien ajouter ici les motivations essentiellement économiques et le désir de changement de statut social des migrants turcs. 2.2 L'arrivée en Allemagne Même si les premiers départs vers l'Allemagne remontent à 1957, c'est surtout à partir de 1961, avec la signature d'accords avec la Turquie, que l'Allemagne commence à recevoir des travailleurs originaires de Turquie afin de répondre à la nécessité de main-d'œuvre créée par le « miracle économique ». L'Allemagne est aujourd'hui le pays où se trouve la plus forte population originaire de Turquie en Europe. Les tout premiers migrants venaient souvent des régions urbanisées et industrialisées de l'ouest ou du nord-ouest de la Turquie, dont les villes ont d'ailleurs souvent joué un rôle de
27

Source: Office National de l'Emploi de Turquie: http://iskur.gov .tr/mydocu/agustos2002.html 28 Kastoryano R., op.cit., 1986, p. 33. 29 Amar M., Milza P., L'immigration en France au XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1990, p. 314. 25

passage entre le village et la grande ville. Peu après, la situation change, et on observe une immigration massive, peu ou non qualifiée et plus rurale. En 1970, 75% des départs effectués depuis la Turquie sont pour l'Allemagne. Les chercheurs d'emploi s'inscrivaient auprès des bureaux de recrutement dans l'espoir d'être envoyés en Allemagne où ils pensaient retrouver d'autres migrants de leur village. «Ils avaient l'impression de mieux connaître ce pays grâce aux relations du migrant avec son village d'origine par les lettres, les vacances, les photos, etc. »30 Les migrants originaires de Turquie et les ressortissants d'autres pays comme l'Italie, l'Espagne, la Grèce et l'exYougoslavie qui arrivent en Allemagne pendant la période d'expansion économique sont bien accueillis. Entre les années 1968 et 1973, qui constituent la période la plus forte d'émigration vers l'Allemagne, on enregistre près de 2,7 millions de main-d' œuvre d'origine étrangère. En 1970, on compte 412 377 migrants turcs en Allemagne3!. Cependant, avec la crise économique des années soixantedix, l'Allemagne, suivie par les autres pays européens, commence à prendre des mesures restrictives vis-à-vis de l'immigration. Ainsi, l'année 1973 constitue un tournant avec la mise en place de dispositions destinées à arrêter l'immigration. Malgré cela, un léger flux migratoire de Turquie perdure et les immigrés utilisent tous les moyens possibles pour vivre et se stabiliser en Europe. On peut dire que les causes du rejet du retour au pays d'origine sont à rechercher non pas dans l'intégration des immigrés, ou dans leur préférence pour les pays d'installation, mais plutôt dans la dégradation de la situation économique et politique en Turquie. La loi concernant le regroupement familial, précédée de la fermeture des frontières en 1973-1974, fait augmenter à nouveau le nombre d'arrivées à la fin des années soixante-dix, tandis que le nombre de retours diminue. En 1980, on compte 4,5 millions d'immigrés en Allemagne, soit 7% de la population, parmi lesquels 592 000 ressortissants de Turquie. Selon Claus Leggewie, «le
30 Kastoryano 31 R., op. cit., 1986, pp. 33-34. et particulièrement en

Source: Gokalp C., L'immigration turque en Europe France, Population, mars-avril 1973, n02, p. 343.

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regroupement familial, politiquement mal préparé [.. .], trop peu orienté vers l'intégration, a entraîné ce qui s'est avéré fondamentalement être la formation de ghettos turcs dans les centres de concentration industrielle urbaine et dans les grandes métropoles allemandes, essentiellement dans des quartiers socialement explosifs où ils peuvent aisément devenir des symboles et des boucs émissaires d'une désintégration du tissu urbain. Le migrant a fait appel aux réseaux de relations d'origine afin d'obtenir l'autorisation indispensable pour réunir sa famille »32. Selon Riva Kastoryano, «parfois favorisées par des politiques, parfois résultat d'une volonté de se retrouver' entre soi', les familles venues de Turquie sont aujourd'hui concentrées dans certains quartiers des grandes villes de France et d'autres pays européens. Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, est le point de chute de tout émigrant de Turquie. A Berlin, Kreutzberg, surnommé Kleine Istanbul, est devenu la référence de l'immigration turque pour toute l'Allemagne »33. Les années 1983 et 1984 sont marquées par l'encouragement au retour des immigrés par des aides financières. Selon Münz et Ulrich34, cette mesure est due au ralentissement de la croissance économique, à l'entrée de la génération du baby-boom sur le marché du travail, et à la réduction massive des emplois dans les secteurs économiques et dans les branches où la plupart des migrants sont employés. Même s'il y a un certain nombre de départs, le solde migratoire redevient positif pendant la période 1985-1987. Ainsi, le 19 décembre 1987, une autre proposition entre en application afin d'encourager les retours définitifs des migrants. Destiné d'abord aux travailleurs qualifiés en activité ou au chômage, le dispositif prévoit une indemnité de déménagement de 2 500 DM augmentée de 750 DM pour le conjoint et de 400 DM pour les
32 Leggewie C., Turcs, Kurdes et Allemands. Histoire d'une migration: de la stratification sociale à la différenciation culturelle, 1961-1990, Le mouvement social, juillet-septembre, n° 188, pp. 103-119. 33 Kastoryano R., « Etre turc en France» revisité, Migrants-formations, 1995, n° 101, p. 105. 34 Münz R., Ulrich R., Les étrangers et le marché du travail en Allemagne, in De l'immigration à l'intégration en France et en Allemagne (sous la dir. de Falga B., Wihtol de Wenden C., Leggewie C.), Paris, Cerf, 1994, p. 144. 27

enfants. Ensuite, pendant deux ans, le travailleur perçoit en complément du salaire de son travail en Turquie une indemnité mensuelle égale à 60% de la moyenne des trois derniers salaires bruts perçus en Allemagne. Pour les chômeurs, cette indemnité est égale à celle qu'ils percevaient avant de quitter le pays. Le travailleur qui renonce au retour définitif pendant les six premiers mois de son séjour en Turquie peut revenir en Allemagne et travailler s'il a les documents de séjour et de travail requis. S'il reste définitivement en Turquie, une prime de 12 000 DM lui est versée au terme des deux années35. Après trois semaines d'application de ce dispositif, l'Office allemand de l'Emploi a annoncé les résultats suivants: huit personnes ont demandé à en bénéficier, et une seule personne est partie en Turquie pour y chercher un emploi36. Dans la même période, une nouvelle vague d'immigration étrangère stimulée par une augmentation du nombre de demandeurs d'asile débute. Pendant cette période, on note plus particulièrement les demandeurs d'asile venant du sud-est de la Turquie et de l'ex-Yougoslavie. L'instabilité de la vie politique en Turquie, marquée par le coup d'état de 1980, a des conséquences négatives sur l'économie du pays. Au cours de cette année, le taux d'inflation atteint 110%. Même si l'inflation se maintient à un taux de 70% depuis la seconde moitié des années quatre-vingt, la progression de l'emploi ralentit. Cette période de crise touche l'ensemble des régions de la Turquie, mais plus encore l'est, et entraîne une modification de la structure du courant migratoire, puisqu'il s'agit d'une population jeune relativement plus scolarisée que les premières vagues arrivées dans les années soixante et soixante-dix. En outre, beaucoup de travailleurs migrants décident de faire venir leur famille en Allemagne. Ainsi, contrairement aux attentes, la décision concernant les restrictions au recrutement a un autre résultat: la modification de la nature de la migration. Une des conséquences de la forte présence de l'immigration de Turquie en Allemagne a été une certaine prise de « conscience identitaire» des groupes ethniquement et religieusement divers
35 Source: 36 Source: Actualités idem. Migrations, OMI, du 14 au 18 Mars 1988, n0219.

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orIgInaires de ce pays. La création ou le renforcement des différents espaces dans lesquels s'expriment ces différentes identités à la fois ethnique, religieuse et nationale, a non seulement abouti à des réseaux « communautaires» plus compliqués, mais a aussi eu des conséquences dans le pays d'origine et dans les rapports diplomatiques entre la Turquie et les pays d'installation. En 2000, sur une population de 82,259 millions d'habitants, l'Allemagne compte quelque 7,3 millions d'étrangers dont 2,1 millions originaires de Turquie, environ 800 000 ressortissants de l'ex-Yougoslavie, 600 000 Italiens et 362 000 Grecs. Quelques 80 000 enfants étrangers y naissent chaque année. La plupart des Turcs qui vivent en Allemagne y sont déjà légalement domiciliés depuis deux décennies ou plus, il s'agit donc de la première minorité ethnique, et souvent de la deuxième ou même de la troisième génération. Parmi ces 2,1 millions de Turcs, environ 550 000 sont actifs37. Selon la Chambre Fédérale des Statistiques, 424 562 personnes originaires de Turquie avaient la nationalité allemande en 2000. Environ 1400 Turcs étaient élus à l'assemblée des étrangers38. Les Lander les plus habités par les migrants originaires de Turquie sont: le Nordrhein-Westfalen, le Baden-Württemberg et la Bavière. Berlin, Cologne, Hambourg, Duisburg, Munich et Francfort sont les villes où se trouve une forte population originaire de Turquie. En 2001, le nombre d'envoi de «main-d' œuvre» effectué par l'Office National de l'Emploi de Turquie est de 243739. Même si ce chiffre reste très modeste par rapport aux années 60 et 70, l'Allemagne reste en Europe la première destination pour les travailleurs originaires de Turquie. Depuis le début des années 90, on assiste à l'émergence d'une classe moyenne turque, travaillant dans de petites entreprises
37 Source: 2000-2001 Raporu, T.C Calisma ve Sosyal Güvenlik Bakanligi, Dis Iliskiler ve Yurtdisi Isçi Hizmetleri Genel Müdür1ügü, (Rapport 2000-2001, Ministère du travail et de la sécurité sociale de la République Turque, Direction Générale des Services aux Travailleurs Emigrés, récemment renommée Direction Générale des Relations Extérieures et des Services aux Travailleurs Emigrés), Ankara, 2002, pp. 37-41. 38 Source: idem., pp. 40, 48. 39 Source: idem., p. 32.
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comme les agences de voyages, les ateliers de retouches et les petits commerces comme les épiceries et les boucheries. Une partie plus réduite gère des chaînes de magasins d'alimentation, de location vidéo et de matériel informatique. Par ailleurs, les travailleurs originaires de Turquie qui auparavant économisaient beaucoup pour envoyer leurs économies dans leur pays et qui ont aidé à l'industrialisation de la Turquie, ont maintenant tendance à consommer comme les Allemands et à investir en Allemagne. Ainsi, à la fin de 1985, on comptait 22 000 travailleurs indépendants ou petits entrepreneurs, 25 000 à la mi1987, et 35 000 au début des années quatre-vingt-dix40. Aujourd'hui, le nombre d'entrepreneurs (tout types d'activités confondus) est de 59 50041.Le nombre d'emplois ainsi créés atteint 300 000 et bénéficient également à près de 60 000 ressortissants d'Allemagne. Le chiffre d'affaire annuel s'élève à 57 milliards de DM. La communauté issue de l'immigration de Turquie dans ce pays représente le premier investisseur étranger devant les communautés italienne et grecque. Selon une recherche effectuée par une institution allemande, le nombre d'entrepreneurs atteindra 106 000 en 2010. On observe un phénomène similaire dans d'autres pays comme la France, les Pays-Bas, la Belgique et la Suède, même s'il n'atteint pas la même dimension qu'en Allemagne, où le doner (sandwich turc/grec) est plus consommé que le hamburger. Nous pouvons également mentionner l'émergence d'une classe moyenne de cols blancs dotés d'une formation qui leur permet d'accéder aux professions socio-pédagogiques et médicales, ainsi qu'au syndicalisme, aux sciences et aux arts. Malgré ce processus d'ascension sociale des deuxième et troisième générations, la majorité des migrants originaires de Turquie travaillent à la pièce, effectuent des heures supplémentaires, fournissent la main-d'œuvre des chaînes de montage, et se trouvent au bas de l'échelle des salariés. Quant aux jeunes (moins de 25 ans) en Allemagne, au nombre de 500 000 à la fin des années quatre-vingt (n'ayant pu obtenir de données actualisées, nous nous référons à des
40 Source: 41 Source: Actualités Migrations, OMI,1987, n0219.

Milliyet, Juillet, 2001. 30

statistiques peu récentes), plusieurs d'entre eux restent sans qualification. Si 90% des Allemands de 15-18 ans acquièrent une formation professionnelle ou scolaire, seuls 39% des jeunes originaires de Turquie suivent le même parcours. Le pourcentage est deux fois plus élevé chez les Yougoslaves. De même, 41,8% des jeunes originaires de Turquie ont obtenu un diplôme de fin d'études, contre 51,3% pour l'ensemble des jeunes issus de I'immigration42. Le taux de chômage chez les migrants originaires de Turquie atteint 22,5%, contre 20,7% pour l'ensemble des étrangers43. L'écart entre le taux de chômage des jeunes originaires de Turquie de 20-25 ans et celui de la population totale des jeunes issus de l'immigration est encore plus élevé. Les enquêtes montrent que la langue allemande constitue toujours un problème important pour plusieurs jeunes, plus particulièrement pour ceux qui ne sont pas nés dans le pays d'installation. Leurs parents ne parlent qu'un allemand imparfait. C'est la raison pour laquelle l'aide scolaire des parents dans toutes ses formes reste souvent très limitée. En revanche, pour ceux dont la maîtrise de la langue allemande est parfaite, on assiste à une tendance au retour de la langue maternelle à travers les médias. Selon Courrier International44, la population originaire de Turquie en Allemagne n'écoute pratiquement plus l'émission en langue turque de WDR, la principale antenne régionale de la chaîne publique ARD. Afin de s'informer et surtout de se divertir, ils se raccordent directement à la Turquie par le biais du satellite. Ainsi, ils peuvent recevoir plusieurs chaînes turques par l'intermédiaire des antennes paraboliques, depuis la télévision d'Etat, TRT, jusqu'à la chaîne kurde MEDY A-TV, en passant par de nombreux programmes privés. 57% des migrants ne regardent jamais un programme en langue allemande. Cet attachement à la langue maternelle se retrouve pour les médias écrits: la plupart des migrants originaires
42 Source: Krause S., En Allemagne Fédérale, Jeunes Turcs de la Seconde Génération, Hommes&Migrations, mars 1989, nOl120, p. 34. 43 Source: op.cit., Ministère du travail et de la sécurité sociale de la République Turque, Direction Générale des Relations Extérieures et des Services aux Travailleurs Emigrés, 2002, pp. 37-41. 44 Courrier International, du 28 novembre au 4 décembre 1996, n0317. 31

de Turquie choisissent pour s'informer les journaux turcs comme Rürriyet, Milliyet, Ozgür Politika (journal kurde), Sabah etc. Nous avons appris que dans les lieux «branchés» d'Allemagne, un langage syncrétique, sorte de mélange des langues turque et allemande, commence à être à la mode. Quant à l'activité associative des migrants turcs, il faut d'abord souligner qu'elle est soumise, comme le détaille Ramit Bozarslan dans un article45, à un cadre législatif plus contraignant en Allemagne qu'en France. Pendant les années soixante, au début de l'immigration turque, l'Allemagne et la Turquie, qui considéraient le phénomène migratoire comme provisoire, s'abstenaient d'organiser la vie des immigrés. C'est ainsi que les partis politiques en Turquie ont profité du vide et de l'absence des Etats dans la vie des immigrés, et ont commencé à développer leurs antennes dans les pays européens où se trouvent des populations turques importantes. La décennie soixante-dix voit la naissance de nombreuses associations orientées vers la vie politique en Turquie. De larges réseaux, socialistes, islamistes, sociaux-démocrates, ou encore nationalistes, se créent donc en Allemagne et trouvent des échos dans d'autres pays européens, notamment la France, la Belgique et les Pays-Bas. Selon Bozarslan, « la nature de ces formations ne nous permet guère de les décrire comme des 'associations' »; elles constituent tout d'abord de véritables fédérations de nature politique, dotées de moyens financiers et humains considérables. La plupart d'entre elles sont des structures supra-territoriales présentes dans de nombreuses villes européennes. En réalisant la transition entre l'intégration des membres à l'intérieur de la communauté et celle de la communauté à son environnement social, elles jouent en effet le rôle d'acteurs politiques »46. A partir du milieu des années 80, on observe que la nature des organisations change pour répondre aux besoins de la deuxième génération, voire de la troisième génération. L'Allemagne comptait, en 1995, 1 657 associations turques. Ce nombre est estimé aujourd'hui à un peu plus de 2000.
45 Bozarslan H., Une communauté et ses institutions: le cas des Turcs en R.F.A., Revue Européenne des Migrations Internationales, 1990, Vol. 6, n03, pp. 63-72. 46 Idem., p. 73. 32

Celle qui a été perçue et conçue comme une migration temporaire à la fin des années cinquante et soixante est devenue une migration permanente. Aujourd'hui, on compte environ 900 000 Turcs qui pourraient potentiellement obtenir la nationalité allemande. On voit même des campagnes de publicité spéciales rédigées en langue turque. Pour le pays d'origine, les migrants originaires de Turquie auparavant appelés almanci (<< ceux d'Allemagne »), gurbetçi (<< exilés »), etc., constituent les les «Turcs d'Europe» ou encore les «Turcs à l'étranger» caractérisant ainsi une nouvelle référence de qualification (catégorisation) sociale. En ce qui concerne la population immigrée en Europe, dont la majorité était constituée au départ de ressortissants des pays de l'Union Européenne, on constate à partir des années 1970 un changement, puisqu'elle devient une population composée essentiellement de migrants venus de pays hors Union. Aujourd'hui, sur une population de 369 394 216 habitants pour les quinze pays de l'Union Européenne, les non-nationaux représentent 17 562 792 personnes. Selon le Conseil de l'Europe, la répartition des personnes originaires de Turquie, qui constituent une des communautés les plus nombreuses, est la suivante:

P ~4. \'8

POPULATION ORIGINAIRE I)E TlIRQlflE41 2014000 350 000 182 000 142 971 88 300

Allemagne France Pays- Bas Autriche Belgique

47 Il est nécessaire de porter quelques modifications: cette population est estimée à 2 110 223 pour l'Allemagne, 75 000 pour le Royaume-Uni et 299 909 pour les Pays-Bas (source: rapport d'activité 1999, Direction Générale des Relations Extérieures et des Services aux Travailleurs Emigrés, Ankara, 2000) . En prenant en compte les différences entre diverses sources de statistiques, l'ensemble de la population originaire de Turquie en Europe est estimée aujourd'hui entre 3 050 000 et 3 200 000. 33

Suisse Danemark Royaume-Uni Suède Italie Grèce Finlande Espagne Portugal
Source: Eurostat, sélection statistique de l'Agence

78 600 35 700 29 000 21 995 3 733 3 108 1 178 315 65
Europe, avril, 1998.

Après les accords signés avec les principaux pays d'accueil que sont l'Allemagne, la France, la Belgique, et les Pays-Bas, la Turquie est passée au premier rang des pays exportateurs de maind' œuvre vers l'Europe industrielle durant les années soixante-dix, alors qu'elle n'occupait que le dernier rang dans les années soixante. L'ampleur de cette présence transnationale de l'immigration turque en Europe fait apparaître des conduites et des problèmes communs, quels que soient les pays d'accueil.

3. L'immi2ration
48

de Turquie vers la France

« Parler des enfants d'immigrés, c'est d'abord parler de leurs
parents» . Nous traiterons ainsi certaines caractéristiques sociales,

culturelles et économiques de la première génération. La connaissance des différences et des similitudes entre les deux générations est importante par le fait qu'elle nous renseigne sur la nature des liens sociaux établis par les jeunes issus de ce courant à la fois dans le pays d'installation et dans le pays d'origine.

48

Minces 1., La génération

suivante, Paris, Ed. de l'Aube, 1997.

34

3.1 Une population peu homo~ène

La pluralité des migrants originaires de Turquie s'exprime selon de multiples facteurs: diversité des communautés religieuses: Alévis, Sunnites, etc. diversité ethnique (près de cinquante groupes ethniques et religieux différents vivent aujourd'hui en Turquie), diversité linguistique (nombreuses variantes de la langue turque, dialectes Kirmançi et Sorani de la langue kurde, araméen parlé par les Chaldéens chrétiens originaires de l'extrême sud-est de la Turquie), diversité des opinions politiques. Même si les statistiques disponibles ne sont plus très actuelles (depuis 1969 les questions concernant la religion et la langue maternelle ne sont plus posées en Turquie lors des recensements de la population), il est utile de les mentionner afin de donner une idée au lecteur:
Révartition de la vovulation en Turquie selon la religion en 1969 69,16% 30,00% 0,08% 0,23% 0,07% 0,220/0 0,04% 0,12% 0,040/0 0,003% 0,001%

Musulman (sunnite) Musulman (alévi) Catholique Orthodoxe Protestant Grégorien Autre Chrétien Juif Autre Religion Sans Religion Inconnu

Source: Kongar E., op. cit., 1998, p. 525.

35

Révartition

de la vovulation

en Turquie selon la langue maternelle 1969 90,1% 9,2% 0,3% 0,1% 0,02% 0,04% 0,1%

en

Turc Kurde Arménien, Grec, Hébreu Anglo-Saxon Latin Slave Autre Source: Kongar E., op. cit., 1998, p. 526

Les Kurdes vivant en Turquie représentent une population de 13-15 millions de personnes. « Ce clivage ethnique se dédouble par le fait qu'il arrive qu'un Kurde alévi se sente plus proche d'un Turc alévi que d'un Kurde sunnite, qu'en l'occurrence l'ethnicité confessionnelle transcende l'identité ethnique stricto sensu »49.Le nombre de ressortissants turcs d'origine kurde est estimé à 500 000 en Allemagne et entre 75 000 et 100 000 en France. Il faut également mentionner les Juifs installés au XVIe siècle à l'époque de l'Empire Ottoman pour fuir l'inquisition espagnole, les Arméniens qui représentent à peu près 50 000 personnes restées majoritairement à Istanbul, les Grecs Orthodoxes, les Albanais et les Bulgares. Il faut rajouter les descendants des Assyro-Chaldéens, établis anciennement en Mésopotamie et en Chaldée, et fondateurs des empires d'Assyrie et de Babylone, et qui représentent aujourd'hui environ 2 000 000 de personnes en Irak, en Iran, en Syrie, en Turquie et au Liban, selon l'estimation de Joseph Yacoub50. Actuellement, on suppose qu'il ne reste pas plus de 10 000 Assyro-Chaldéens en Turquie, alors qu'ils étaient près de
49 G6kalp A., Kastoryano R., Tapia S. de et al., L'immigration turque et kurde: la dynamique segmentaire, la nouvelle donne générationnelle et le nouvel ordre communicationnel, Paris, Elele (recherche inédite), 1997, p. 1. 50 Vermauwt C., L'insertion des réfugiés Assyro-Chaldéens en France. Repérage des réseaux de solidarité, DEA, Paris V, 1988, p. 21. 36

500 000 au début du siècle dans l'ensemble de l'Empire Ottoman. La plupart d'entre eux sont partis aux États-Unis et en Australie. On les retrouve également en Europe, principalement en Suède, en Suisse, en Belgique, en Allemagne et en France. 3.2 Répartition France des mi~rants de Turquie selon les ré~ions en

Tableau de la révartition

selon les régions des migrants originaires Turquie51 Homme 21 976 14724 10 809 6582 4236 3 867 2 124 2 150 1 755 1 627 1 594 1 561 1 500 Femme 15 091 12 263 8995 5 697 3460 3453 1 713 1 404 1 457 1 437 1 185 1 201 1 170 TOTAL 37 067 26 987 19 804 12 279 7696 7320 3 837 3 554 3 212 3 064 2779 2762 2670

de

Région Ile-de-France Rhône- Alpes Alsace Lorraine Centre Franche-Comté Bourgogne Côte d'Azur Champagne- Ardenne Auvergne Picardie Haute-Normandie Pays de Loire

51 Le total ci-dessus donné par l'INSEE à la suite du recensement de la population de 1990 est aujourd'hui de 174 160 selon le recensement de 1999. Nous conservons cette présentation, puisque la répartition selon les régions n'enregistre pas de changements majeurs. Cependant il faut souligner le fait que les statistiques de l'INSEE diffèrent notablement de l'estimation du rapport annuel des différents Consulats de Turquie en France. Cette différence est due essentiellement à des critères différents utilisés dans les deux estimations. Déjà dans la présentation de l'INSEE, nous avons le chiffre de 174 160 (pour l'année 1999) pour les migrants originaires de Turquie lorsqu'ils sont regroupés dans la catégorie «population immigrée ». Et 205 589 lorsqu'ils sont regroupés dans la catégorie « population étrangère ». 37

Basse-Normandie Aquitaine Nord-Pas de Calais Bretagne Languedoc Roussillon Limousin
Midi -Pyrénées

1 294 1 287 1 265 1 188 1 157 894 674 353 6

1 062 975 950 904 746 752 477 277 4

2356 2262 2215 2092 1 903 1 646 1 151 630 10

Poitou-Charentes Corse Provence Alpes TOTAL

82 623

64 673

147 296

Source: Bulletin mensuel de Statistiques, INSEE, Paris, janvier 1996, n04.

38

Gravhique

de la révartition

selon les régions des migrants originaires Turauie

de

ProveoceAlpes

Ccrse
Poitou-Charentes Mdi-Pyrénées

ünmsin
I..anguedx Rcussilloo

Bretagne N:tù-Pasœ Calais
Aquitaine Bœse-N:tnmdie Pays œ Loire Haute-N:tnmdie

ElFemne
Il Ho1'1'1œ

Picardie Auvergne
O1anplgne-Ardenne Cête d'A2'lIr

~
Franche-Carté

Centre
Lcrraine Alsace
Rlme-Alpes lle-œ-France

5 (XX)

10 (XX)

15 (XX)

20 (XX)

25 (XX)

30 (XX)

35 (XX)

40 (XX)

Source: idem

Ce graphique montre bien que la population orIgInaire de Turquie se concentre essentiellement dans l'agglomération parisienne et les régions Rhône-Alpes, Alsace et Lorraine. Pour les deux premières, on retrouve la même attraction, d'abord économique, que pour les autres courants d'immigration. Quant à l'Alsace et la Lorraine, la proximité avec l'Allemagne constitue probablement un facteur favorisant pour les migrants turcs.

39

3.3 Répartition de la population originaire France selon les critères de sexe et d'â~e

de Turquie

en

L'immigration de Turquie a d'abord été une immigration majoritairement masculine au départ, ce que nous verrons plus en détail un peu plus loin. Aujourd'hui, la communauté est plus équilibrée en terme de répartition homme/femme. Au niveau de la répartition selon l'âge, on constate que les personnes de moins de 25 ans représentent un peu plus de la moitié (149 542) de la population. 104 654 personnes ont entre 25 et 55 ans, tranche d'âge potentiellement la plus performante dans les activités économiques. Cette population est donc à I'heure actuelle peu âgée (les femmes et les hommes qui ont plus de 64 ans représentent moins de 0,1% du total). Au vu de ces chiffres, on a l'illustration que la communauté originaire de Turquie est issue de l'un des courants migratoires les plus récents en France et qu'il y a une forte population d'enfants, de jeunes filles et de jeunes garçons. On peut par ailleurs constater que l'augmentation annuelle observée dans la composition quantitative de cette communauté est due majoritairement, d'une part, aux nouvelles naissances (ainsi, selon l'INSEE52, le nombre de naissance était de 6 566 en 1996), d'autre part, au regroupement familial (2 994 pour la même année).
Tableau de comvaraison de la vovulation originaire de Turquie en
J

France avec les ressortissants d autres vavs
Pays de provenance Portugal Algérie Maroc Italie Espagne Tunisie Homme 345 466 360 261 321 943 144 727 112 339 121 573 Femme 304 248 253 946 250 709 108 032 103 708 84 764 Total 649 714 614 207 572 652 252 759 216 047 206 337 0/0 18,060/0 17,08% 15,92% 7,03% 6,01% 5,74%

52

Bulletin mensuel de statistiques,

INSEE, Paris, janvier 1996, n04.

40

Turquie Autres Pays d'Afrique Pays d'Asie Autres TOTAL

110210 103 775 60 062 301 977 1 982 333

87 502 72 970 52 853 295 518 1 614 250

197 712 176 745 112 915 597 495

5,50% 4,91 % 3,14% 16,61%

3 596 583 100,000/0

Source: Annuaire statistique de la France 1994, publié par INSEE en 1995. Gravhe de comvaraison de la vovulation France avec les ressortissants originaire de Turquie en d'autres pavs

Autres
Paysd'Asie
Autres Pays d' Mrique

TURQUIE Tunisie Espagne Italie Maroc Algérie Portugal 100000 200000 300000 400000

II] Femme

Il Homme

500000

600000

700000

Source: Annuaire statistique de la France 1994, publié par INSEE en 1995.

Le tableau nous montre que la Turquie se positionne au septième rang au nombre de ses ressortissants sur le sol français. 3.4 Les flux d'entrée de travailleurs originaires de Turquie Selon l'INSEE53, entre les années 1990 et 1995, 146 118 entrées sont enregistrées en France dont 3 696 ressortissants de Turquie. En 1990, 87 travailleurs originaires de Turquie sont partis
53 Source: Les immigrés en France: portrait social, contours et caractères, Paris, INSEE, 1997. 41

afin de s'installer en France. Durant la même période 5 918 migrants sont venus de pays d'Asie (autres que le Cambodge, le Laos et le Vietnam). 5 059 étaient originaires de pays de l'D.E. et d'autres pays d'Europe. En 1991, le nombre de nouveaux arrivants de Turquie était de 936 sur 25 607 entrées. L'année suivante 2 075 nouvelles entrées ont été enregistrées. Pendant la même période, il y eut 6 990 migrants de pays d'Afrique autres que l'Algérie, le Maroc et la Tunisie. Le nombre d'entrées de ressortissants de Turquie a ensuite continué à baisser graduellement (sauf pendant les années 1997 et 1998) au cours des années 1993 (371), 1994 (152), 1995 (75), 1996 (63), 1997 (79), 1998 (66), 1999 (47)54. Deuxième pays d'installation pour les Turcs en Europe, la France accueille aujourd'hui près de 350 000 migrants provenant de Turquie. Mais ce chiffre ne rend pas compte des motifs variés ayant conduit à l'immigration. Il faut en effet distinguer les personnes venues pour des motifs économiques, les réfugiés politiques et leurs familles, et les clandestins. Même si, en matière d'immigration, il n'est pas toujours facile de mentionner des chiffres, les statistiques communiquées par diverses institutions et les discussions que nous avons eues avec les représentants de diverses associations travaillant pour l'intégration de cette population confirment ce chiffre. Commencée au début des années soixante avec les pays d'Europe de l'Ouest et notamment l'Allemagne comme nous l'avons précisé plus haut, l'immigration de Turquie change à partir de 1974 son orientation en faveur des pays du Moyen Orient et de la Libye, et plus récemment vers les pays d'Europe de l'Est et vers l'ex-Union soviétique. Cette nouvelle migration est de nature différente. Si on estime à 3 444 005 le nombre de migrants de Turquie (sans compter l'Amérique) vivant en dehors de leur pays d'origine, la répartition est la suivante:

54 Source:

op. cit., INSEE, 2002, p. 171.

42